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La première fois que j'ai vu la mer
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 Article publié le 12 mai 2010.

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C’était une belle matinée d’août, un peu fraîche malgré tout, avec un fort vent d’ouest qui soufflait sur la côte en rafales discontinues, émiettant le sable pour retrouver son chemin. Nous montions péniblement le long d’une petite dune docile, polie par l’haleine humide et salée de la brise. J’étais tout excité. Je remuais mes bras dans tous les sens, titubant, bringuebalant mon petit seau de plage. Puis, trouvant que les autres n’allaient pas assez vite, je me retournai en leur criant que si ça continuait, elle serait partie, la mer.

«  C’est pas grave, disait Papa un sourire plein de malice sur les lèvres, on reviendra l’année prochaine…  »

Non, je voulais voir la mer, tout de suite. Et déjà, elle semblait m’appeler cette chose qu’on disait immensément bleue. Un infime parfum douceâtre arriva, me titillant les narines de sa bonne odeur de sel. Tout frémissant que j’étais, je mis à courir, riant d’aise, et m’élançai à toute allure vers un petit sentier bordé de broussailles. Je me faufilais entre les hautes herbes, grimpant sur les grosses pierres, écartant les branches épineuses qui m’égratignaient un peu au passage. Et là, brusquement, mon horizon s’élargit, je la vis. Essoufflé par ma course folle, je restais immobile, pantelant. Je regardais, fasciné, le spectacle qui s’offrait à moi, d’une beauté effrayante.

Elle était là, tout proche et en même temps si lointaine  : la mer.

Cette vaste étendue d’eau qui ronronnait, se tortillait, se trémoussait avec des ondulations de serpent mystérieux, charmé par le trémolo des bateaux au large. Elle paraissait bercer en mère dévouée des peuplades inconnues dans le creux de ses vagues.

J’étais tout seul face à elle, un peu intimidé par sa force de géante engourdie. Pas un bruit ne trahissait notre silence si ce n’était le murmure des vagues qui venaient mourir ici après avoir parcouru la moitié de la Terre.

J’aurais voulu, moi aussi, cheminer ainsi, au gré du vent, de la lune et des étoiles.

J’aurais voulu danser avec les bateaux, jouer avec le vent, courir à perdre haleine à travers les océans.

J’aurais voulu être libre et grand.

Un sentiment nouveau me frôla, me chatouillant, m’enveloppant jusqu’à me noyer tout entier. Il balaya mon âme tel un fétu de paille, dévoilant la pierre trop dure de mon cœur.

Ce souvenir restera gravé à jamais dans ma mémoire, telle une flamme éternelle qui éclaire encore mes pas. Je me souviendrai toujours de ce désert azur aux courbes suaves qui batifolait avec le vent s’égayant une dernière fois avant qu’il ne reprenne sa route par delà les mers, de ses flots qui déferlaient sur le rivage, de ce voilier qui dansait sur sa peau nue de vierge, singulier ballet exhaussé par la houle.

Encore aujourd’hui, lorsque j’y repense, je ressens un calme serein et ma respiration se calque sur les mouvements du ressac. Alors l’iode m’enivre à nouveau, réveillant la fringale des océans qui somnole en moi. Je veux sillonner les mers de ma silhouette de rêveur affranchi.

Et le soir même, je me rappelle avoir glissé à l’oreille de Papa  :

«  Quand je serai grand, je serai marin.  »

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