Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
Navigation
L’enfant d’Idumée (Patrick Cintas)
Chapitre premier - Le premier texte

[E-mail]
 Article publié le 20 décembre 2015.

oOo

Le premier texte de la nouvelle était un monologue. C'est à dire qu'un personnage parlait et qu'un autre écoutait. Le rôle du troisième personnage était d'écrire.

Je n'écrivais peut-être pas. J'écoutais. Sinon je parlais. Les lignes se sont séparées. Il n'y avait rien à mettre dans les blancs. J'ai espacé les taches d'encre. Il arrivait que la ligne fût un vers. Je le reconnaissais toujours.

Bernard écoutait. Raoul parlait. J'écrivais.

Raoul disait à Bernard : je t'aime. Moi je trouvais ça très beau. Non pas parce qu'un homme le disait. Peut-être parce qu'un homme ne disait rien pour dire le contraire. Je m'attendais à un dialogue. Il n'est pas venu au fil de l'écriture. Je n'ai pas donné mon avis. Il n'y avait pas de parenthèses dans les mots de Raoul. Aucune didascalie pour décrire les changements dans le regard de Bernard. C'était long et ennuyeux. On ne savait pas quel temps il faisait. On ne savait rien sur l'époque. Ni l'époque de l'année ni l'époque du siècle. J'ai répété ces mots pour m'en convaincre. Raturé nerveusement les tournures d'époque. Je faisais parler Raoul et j'espérais qu'on entendît Bernard. Le chapitre ne pouvait pas se terminer. J'allai me promener.

Le soleil était revenu, mais il était trop tard pour en profiter. J'ai observé un bourgeon qui m'a ramenée au temps de mon enfance l'espace d'une seconde. Coup d'épée dans l'eau mémorable. Raoul et Bernard me suivaient. Raoul était bavard. Bernard était presque réel. Je ne savais plus si le texte de Raoul était une lettre ou un monologue. Fallait-il décider maintenant de la nature de ce premier chapitre ?

Un vent froid m'a étourdie au bord de la rivière. Description des reflets.

Les feuillages bougent. Plus loin, le volet claque encore. La lumière est verte avec des reflets bleus. On s'y perd. Chemin de mauves et de fenouil. J'avais laissé la lumière dans la cuisine. Elle est devenue jaune petit à petit. Personne ne la traversait. Mes personnages me suivaient. Je ne me retourne pas. Je vais jusqu'à la rivière, laissant le pont à gauche, devinant la jambe brisée d'un vieux moulin qui prend l'eau.

C'était peut-être une lettre. Bernard était libre de la lire jusqu'au bout. On ne savait rien sur cette lecture qui est un moment essentiel du récit. Qu'est-ce que je savais moi-même ? Je me l'imaginais en vitesse.

— Non, non, dis-je à la rivière, Raoul ne sait pas écrire.

— Veux-tu dire qu'il n'écrit pas.

— Je ne l'ai pas dit. On ne sait pas si Bernard l'a pensé. Même. Raoul ne m'apprend rien sur Bernard. Ce que je sais de Raoul est un prétexte. Ce premier chapitre est une entrée en matière. C'est peut-être fini d'ailleurs. Bernard jette la lettre sans la lire. J'entends le plouf du galet, j'entends le clapotis de l'onde dans les fougères couchées. Lettre de Raoul, que t'arrive-t-il si Bernard ne te lit pas ? On lit la lettre de Raoul. C'est tout ce qui arrive. Raoul n'en sait rien. Comme premier chapitre, c'est une porte fermée.

La clé. Je cherche la clé. Le vent fait voler des fleurs d'acacia. Je ne sais pas voler. Si j'écris la lettre à la place de Raoul, est-ce que Bernard la lit au moins jusqu'à cet endroit où l'amour de Raoul pour Bernard est clair comme de l'eau de roche ? Trouver cette clarté est un essai d'écrivain. Cet amour existe. Le dire. Mais comment l'écrire maintenant que c'est dit ? Raoul peut faire l'acteur. Qui est Bernard ? A la place de qui ne joue-t-il plus ? Je déteste ces premiers pas dans le texte. Je n'ai plus de certitude. Je me dis que je suis en train d'écrire ce que je ne savais pas pouvoir écrire. Raoul peut exister. Je peux me mettre à sa place. Le jour à la place du lecteur réduit au silence. Mais ce silence n'est que l'ombre portée d'un désir.

Un regard aux lignes de fuite de la rivière me ramène à la réalité. Je voudrais simplement commencer. C'est simple, une déclaration d'amour. Entre deux personnages, l'amour et les mots pour le faire. Si c'était facile, si c'était possible... J'attendais la pluie, mais je suis rentrée avant la tombée de la nuit. Dans la cuisine, la table, les feuilles de papier, l'objet d'un rite et un morceau de pain à grignoter en pensant à mon travail. Assise, posée, captive de cette paresse. Raoul recommence. Il ne sait pas si Bernard lira plus loin que la première phrase. Il ne sait rien sur Bernard. Que dirait-il pour que ça ait l'air vraisemblable, cette déclaration d'amour. Théâtre où le lecteur est un pion.

Cette fois, c'est la pluie. On n'y croit pas. Le vent imperceptible. Surveiller l'arête du volet encore ouvert. Une coulure de pluie. Une écaille de temps. Raoul écrit la première phrase, celle que Bernard lira. C'est un commentaire. Bernard s'arrête de lire. Je jette la feuille en même temps que lui. Combustion soudaine après un moment d'attente. Bernard pique la cendre cristallisée et elle se brise rouge et bleue.

Qu'est-ce que j'ai fait ? pense-t-il.

Pourquoi est-ce lui qui le fait ? Une seule phrase. Elle existe puisque Raoul y a pensé. Des mots s'annoncent à la tangente d'une vision. Mots de la phrase ? Mots tout simplement. Je peux les écrire. Ils ne sont pas de Raoul. Ce sont les miens. Ils disent ce que je pense. Pas à pas. Et je me vois suspendue à cette bouche à la place de la langue. Les miettes de pain deviennent des personnages. Ce sont d'autres personnages. Je ne sais pas si je réussirai à les faire tous entrer dans le texte de ce récit. Peut-être, dit Raoul. Mais rien ne sort de la bouche qui est celle de Bernard. La pluie ravine l'angle du mur. Un insecte est assis sur un meneau. Fenêtre cruciforme. Son ombre dilatée jusqu'à l'angoisse dans le gravier de la cour. Et puis plus rien. C'est à dire la nuit. On se sent guettée, près du carreau opaque.

Qui ne dort pas ? me dis-je. C'est peut-être la première phrase de Raoul. Bernard, au lieu de répondre dans le silence de sa solitude, jette la lettre au feu. Qu'est-ce que c'était ? Oh... une lettre de Raoul. Encore Raoul ?

— Mais qui est Raoul ? demande la femme de Bernard, Isabelle (je changerai les noms des personnages quand je saurai ce qu'ils représentent).

Isabelle ? Je ne la connais pas. Je ne la décris pas. Elle parle. Elle parle et elle m'ennuie. Elle parle là où je pensais à Raoul. Et elle m'ennuie à la place de Bernard qui en effet pique la cendre après avoir remarqué les filigranes de l'encre, noir sur noir, mais brillant sur matité, et la lettre noire s'effondre d'un coup. Je n'aurais pas dû brûler la lettre. Raoul est... qu'est-ce que Raoul ? Pour moi ? Pour toi ? Pour tout le monde. Il n'y a qu'un Raoul. Il y a plusieurs Bernard. Combien d'Isabelle ? La rouille d'une tringle, les gouttelettes tremblantes, ce n'était pas un insecte. Je n'aurais pas dû m'approcher. Ma chaise oblique. Sous la lampe. L'autre feuille. Raoul qui va... écrire. Bernard qui va... exister. Isabelle qui me ressemble. Un petit monde agité de mots. Rien de plus. Si tu voulais, tu pourrais m'aimer aussi. Mais dans la vie, rien ne se passe comme dans les romans.

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Ajouter un document

 

Site officiel [>>

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2021 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -