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L’enfant d’Idumée (Patrick Cintas)
Chapitre V - Ce jardin d’intentions

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 Article publié le 31 janvier 2016.

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Raoul... ainsi commencerait ce nouveau chapitre.

Toute l'histoire de Raoul entrerait dans le récit. Elle entrerait à la manière d'une vague. Du coup, on découvrirait l'intérieur de la grotte, sa profondeur insondable ou plus simplement redécouverte au prix d'un non-retour aujourd'hui purement textuel.

Rien ne manque à cet enfermement. Raoul est extrait de la mer. Comme les autres. Mais cette fois les choses sont claires : l'histoire de Raoul s'écrit. Combien de pages consacrées à cette vie ? Et puis par quoi commencer ? Que veut la chronologie dans ce cas ? Le récit cède la place à Raoul. Le texte devient personnage. Il faut imiter la vie. Il y a peu de chance qu'on revienne au récit qui demeurera inachevé par ce principe.

Raoul possédait la galerie depuis six mois à peine. Il y exposait un fond dérisoire. Richard s'était moqué de ce peu d'intérêt. Richard était cruel quand on lui demandait son avis. Raoul souffrit d'abord en silence. Le soir, à la fermeture, le rideau tombé, il rallumait toutes les rampes et il se promenait comme un somnambule dans cet agencement impossible à remplir de sensations autres que celles dont Richard se raillait. Puis il éteignait et il demeurait encore un moment dans le noir, tentant de continuer la dernière pensée, celle qui lui avait justement inspiré cette extinction.

Richard avait raison. La seule œuvre qu'il avait confiée à Raoul était ce portrait d'Isabelle qui paraissait tellement abstrait maintenant qu'il était entouré d'autres œuvres de la même main, certes, mais où le modèle manquait. Raoul voulait acheter le tableau. Il n'était pas à vendre. Richard en était même jaloux. Il avoua la déception du modèle au moment de se regarder.

— Mon Dieu ! s'était-elle écrié : mais ce n'est pas le miroir que vous m'aviez promis !

Raoul voulait bien récupérer l'anecdote à des fins commerciales, mais il ne pouvait pas exposer un tableau destiné seulement à entretenir savamment la légende de son auteur. Richard amena un autre tableau dont l'insignifiance rassura Raoul qui l'accrocha loin du portrait.

Comment donc lui vint l'idée d'exposer l'œuvre de Richard ? Les artistes de sa galerie posaient tous le même problème visuel : ils étaient l'auteur d'un tableau en autant d'exemplaires que l'exigeaient les murs. La variété n'était introduite que par l'impossibilité de personnaliser l'exposition sous peine d'un ennui mortel. Richard était moins monotone. Dans son atelier, Raoul le déconcerta un peu en le trouvant presque téméraire. Le portrait d'Isabelle expliquait tout selon lui. C'était une œuvre maîtresse. Tandis que toutes ces toiles en étaient l'explication.

— Pourquoi ne pas rechercher cette cohérence ? dit Raoul.

Était-ce un débat ou une exposition ? se demandait Richard. Ils mangèrent au restaurant. Richard était un provincial qui n'avait rien perdu de son éducation de la bouche reçue de sa mère, le père ayant disparu corps et âme dans une récente guerre. Raoul s'avoua parisien, mais sans préciser si c'était d'origine. Il avait de l'argent, mais l'avait-il gagné ? Il aimait les arts, mais n'avait aucune idée du chemin à emprunter pour devenir artiste. Il connaissait le droit et la philosophie, du moins jusqu'à un certain point car, disait-il, il n'avait jamais professé.

Richard tiqua. Le vin l'avait un peu étourdi. Le sommelier s'excusa et revint avec une autre bouteille. Richard connaissait l'éleveur, un ami de la famille. Mais qu'en était-il de la famille de Raoul ? Pas moyen de le savoir. Ce n'est donc pas dans cette conversation que se trouve la vie de Raoul. Cette conversation appartient au récit. Comme le portrait d'Isabelle est un morceau de la vie de Richard arraché au cœur d'Isabelle. Raoul n'aimait pas le vin. Il disait le contraire, mais il buvait peu. Par contre, il prit le temps de déguster un dessert de fruits et de crème. Pendant ce temps, Richard tentait vainement de répondre à la question de Raoul qui, de manière inattendue, la reposa à peu près dans les mêmes termes. Ses pommettes s'étaient colorées à cause d'une gorgée de vin blanc perlé et il regardait Richard dans l'attente d'une réponse. Mais Richard ne trouva pas la réponse. Il finit par murmurer :

— Cohérence ? Vous pensez à un certain sens de l'œuvre à faire, non ?

Raoul dit :

— Vous finirez par me le vendre, ce portrait. Richard : il ne m'appartient pas.

— Mais vous l'avez peint ! s'écria Raoul.

On se retourna discrètement, presque imperceptiblement. Mais Raoul souriait. Une goutte de sueur perlait sur son front. On y devinait la cristallisation d'une lampe. Puis la goutte descendit sur la joue où Raoul l'effaça d'un doigt nerveux.

— Une rétrospective, c'est cohérent, c'est... avez-vous une idée ? finit-il par dire.

— Oui, oui, dit Richard, je sais : le portrait, je n'ai rien peint depuis, je ne mens pas, rien, pas même une idée, je suis amoureux, je n'ai jamais peint ce genre de choses.

Raoul trancha :

— Je ne vous parle pas du futur.

Ils se quittèrent fâchés sur le seuil du restaurant. Chacun prit une direction différente. Mais Richard ne retournait pas à l'atelier et Raoul allait dans le sens contraire à ses projets qu'il venait d'exprimer pour s'excuser d'avoir à quitter Richard. D'ailleurs, Richard s'étonnait vaguement de le voir emprunter une ruelle inutile. Mais le vin n'en était qu'au début de son épanchement esthésique. Raoul allait où il voulait, après tout.

Moi, je ne vais nulle part. J'y rencontrerai quelqu'un avec qui continuer cette conversation inachevable. Il ne me proposera plus rien. Je lui vendrai le portrait d'Isabelle. Puisque ce n'est pas Isabelle. Et puisque c'est Raoul qui a raison. Au fait, je ne sais rien de lui. Richard disparaît dans cette pensée.

A la place, les rues désertes, les boutiques fermées, des passages lents. Clichés d'affiches, femmes faciles, voyages mystiques. Géographes poussiéreux. Vitrines. J'y rêvassais vaguement ce matin en situant la scène dans cette rue. Mais le dialogue s'est brisé sur une excuse toute trouvée de Raoul qui a abandonné Richard pour le condamner à l'exil. J'aurais pu suivre Richard sur le chemin de cet exil inespéré. Ou précéder Raoul pour arpenter fidèlement le chemin qu'il lui reste à parcourir pour retrouver ses esprits. Non, ce qui l'a vexé, c'est cette sueur soudaine. Richard avait dit :

— Oh ! une goutte, ce n'est pas une suée !

Tout le monde l'avait entendu. Maintenant il prêtait à sourire. Et Richard avait oublié cette perle d'angoisse. Il n'avait même pas une idée de cette cohérence nécessaire à l'invention de l'œuvre.

— Je peins... je peins... parce que je peins oh ! et puis voilà ! s'était écrié un peu haut ce Richard renversé dans l'ornière de son triste chemin.

Le regard d'une jeune femme avait blessé Raoul l'espace d'une réplique dont il ne se souvenait plus maintenant à l'heure de la réconciliation. Richard a amené tous les tableaux dignes d'être exposés selon ses critères esthétiques.

— Je suis aussi un humaniste, plaisantait-il en exhibant une allégorie de la guerre.

Quel fatras ! pensait Raoul, déambulant le long des murs pour trouver un ordre à cette accumulation de tentatives désespérées d'être soi-même au moins une fois dans la vie.

Richard céda le portrait d'Isabelle pour trois sous à la condition de n'en rien dire à Isabelle. Mais Raoul avoua le peu d'amour qu'elle lui inspirait à la seule vue du reflet où elle ne voulait pas se reconnaître. Un ami vint aider à l'installation. Il posait beaucoup de questions, toutes du même genre : et là, qu'est-ce que vous avez voulu dire ? Richard répondait toujours : mais rien, mon vieux, il n'y a plus rien à dire, nous sommes tous des spectateurs, l'acteur est universel ou n'est pas... l'ami était désolé de devoir se contenter d'accrocher les tableaux là où on lui disait que c'était le mieux.

Raoul jubilait. Ce jardin d'intentions était son œuvre. Autre portrait. Et bien sûr Richard n'en était pas satisfait. Il recommença à se montrer désagréable. Il changea des détails sans importance, soucieux de ne rien toucher à l'essentiel. L'ami composa un catalogue original, sorte de jeu à mi-chemin entre le puzzle et le poker. Richard perdit beaucoup de temps à le faire fonctionner. Il était lamentable maintenant, à l'heure d'être enfin regardé comme un tout. L'inauguration ne pouvait pas avoir lieu sans Isabelle. Elle aura lieu sans moi, dit Raoul. Et l'ami s'esquiva sans prévenir. Qui comprendrait les règles de son jeu ?

 

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