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L’enfant d’Idumée (Patrick Cintas)
Chapitre X - Et Isabelle qui ne sait rien !

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 Article publié le 6 mars 2016.

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Constance à huit heures et demi du matin, derrière la brume, portant cette robe bleue que je ne mets plus parce que Malcolm est mort. Dans le taillis, la rosée a gelé. J'ai encore ouvert la fenêtre. La lourde chaleur de la chambre est agitée par des insectes indécis. Le lilas pourrit lentement depuis deux jours. Le chien a faim. Personne n'a ouvert le portail dont il faut deviner l'existence dans un buisson de ronces et d'aubépines. Le ciel est bleu comme une peinture. Vert des arbres. Jaune des murs. Pas de rouge, excepté cette ombre à l'entrée de la grange.

Un regard ironique sur les vieux outils auxquels je n'ai jamais touché pour ne pas déranger cette tranquillité de vieille fenêtre. Le volet semble résister à la pourriture. Je l'ai couché plus d'une fois dans le triangle d'herbe tangent au mur percé d'une porte à deux battants. Le linteau menace d'écroulement tout l'édifice. Étrange perpendicularité des piquets et des solives. Étrange, ces pentes et ce pignon, la génoise de tuiles, les pousses de houx. Tout ceci à travers la lunette.

Constance presque en pied, bras nus, coiffée d'un foulard criard et je l'ai dit elle porte cette robe parce que Malcolm est mort. Deux enfants suspendus à ses bras comme des bouquets. Un autre enfant sautille de boule de neige en trèfle bleu. Instrument de l'image, je te possède. Couleurs et plans.

Le texte de Bernard en était à cette condition d'existence. Rien d'écrit, rien de prévu. J'accumulais des sensations. Je me vidais d'idées. Je devenais transparente pour interpréter le rôle de Bernard à l'intérieur d'un journal qui ne pouvait pas être le mien. Mais de qui parlais-je si j'étais seule à le savoir ?

— Ne t'étonne pas de mon silence textuel.

Bernard est géométrique. Je connais ses angles. Il est mécanique. Espèce d'horloge au cadran de laquelle je reconnais toujours le temps que j'ai passé à chercher. Pendant ce temps, Bernard compare les mensonges d'Isabelle et ce qu'il sait du mensonge. Il pense à une classification. Il a trouvé la grille. Elle l'enchante. Il sait qu'elle évoluera avec le temps du texte. Il a donné un nom à chaque point de rencontre, à toutes les symétries et il a cherché patiemment la cause des effets inesthétiques ou plus simplement désagréables. Il a conscience de lutter contre la peinture du portrait peint par Richard. Il ne détruit pas le portrait, ni patiemment ni par un autre moyen qui aurait un nom comme tout ce qui arrive. Il est le conservateur attentif et crispé du portrait d'Isabelle. Et le journal devient un journal et pas seulement à cause des jours.

On dirait qu'Isabelle le sait. Elle est critique maintenant. Même son reflet l'indispose. Elle ne se coiffe plus. Ses cheveux tombent sur ses épaules. Le vent l'agace. Elle empoigne ces mèches quand il arrive qu'elles se mélangent à son travail. Les cahiers d'écoliers connaissent cette caresse. Les écoliers cherchent des traces d'encre de femme dans leur écriture imitatrice et rebelle.

Sous le pupitre, les jambes d'Isabelle se croisent et se décroisent sans arrêt. Elle est chaussée de bottes. Ses mains expliquent le sujet. Son regard ne dit rien du rôle à jouer si l'on n'a pas l'âge du personnage. Robe bleue que Cecilia portait du vivant de Malcolm. Malcolm fabriquait des pantins de feuilles et de brindilles. Cecilia paraissait heureuse. Et Malcolm avait une odeur particulière, impossible d'en trouver le mot, l'odeur était angoissante à l'approche du fauteuil qui laissait ses traces parallèles dans le gravier de la cour, marelle injouable cependant.

Sur le perron, Constance avait l'air d'une statue. Seule la robe bougeait. Bleu et ciel. Les joues roses de Constance étaient le signe d'une bonne santé.

Bernard arriva sur la place du village près d'un an après qu'elle eut quitté sans prévenir le foyer conjugal. Il avait beaucoup écrit. Mais ce n'était plus le journal. Enfin : le journal, sa grille, ses thèmes étaient cousus de lettres qu'il n'avait pas expédiées. L'écriture ne racontait rien. Il n'en tirerait même pas un roman. Il y avait trouvé des poèmes. Ils étaient tristes et injustes. Impossibles à réunir sous un même titre. Nul théâtre ne récompensait son assiduité. Il venait voir Isabelle pour se rendre à sa raison. Il passe sur la route, s'arrête devant la maison. Je me dis : tiens, Bernard ! Et Isabelle qui ne sait rien ! A travers la lunette, une demi-heure plus tard, je les vois dans la cour de l'école. Les enfants sont à la fenêtre, silencieux et agités comme des feuilles. Bernard écoute Isabelle. Elle sait de quoi elle parle. Isabelle n'écrit pas, elle parle, elle sait de quoi. Et Bernard n'entend pas une seule fois le nom de Richard. Il pense pouvoir reparler du portrait et du journal. Il en a trouvé la force en parcourant toute la distance qui le séparait d'Isabelle. Il avait pensé dire : je te ressemble trop pour accepter cette idée.

Ces mots plaisaient à Isabelle. Elle parle de Cecilia. Je suis cette Cecilia qui écrit. Antoine n'est plus là pour lire ce que j'écris. J'aimais tant le silence d'Antoine revenant du jardin avec le cahier terminé la veille et soumis le lendemain matin à sa critique bienveillante. Quadrille d'amour. Bernard est inventé, je l'ai déjà dit. Richard est l'auteur d'un portrait magnifiquement peint qui n'est pas celui d'Isabelle. Et Raoul n'existait que pour déclarer son amour à Bernard. Petites confusions entretenues par pure folie, je le reconnais. C'est plus douloureux maintenant que je suis seule. Mon esprit multiplie les hypothèses malgré mon désir de ne raconter que la pure vérité. Conclusion du dialogue, que je renonce à écrire, entre Bernard et Isabelle dans la cour de l'école environnée des regards d'enfants.

Il n'y a plus rien à dire. Isabelle ne dit plus rien. Bernard ne sait plus. Les enfants devinent facilement cette tristesse. On les entend chuchoter maintenant. Isabelle frappe trois fois dans ses mains sans se tourner dans la direction de la fenêtre qu'ils désertent sans bruit.

— Nous mangerons ensemble, dit-elle soudain.

Il dit :

— Je partirai cette après-midi.

Et Isabelle répond :

— C'est le mieux.

Ils mangent. Ils parlent d'autre chose. Ils souffrent. Ils ne laissent rien paraître. Les enfants ne sont plus là pour en témoigner. Ils quittent le restaurant pour se dire adieu sur la place du village. La voiture de Bernard passe devant la maison. Cette fois, il ne s'arrête pas pour me demander son chemin. Il sait où il va. Il aurait pu me demander : des nouvelles, mon avis, des explications, mes divinations, mes aveux. Mais rien n'arrive à cause de l'inutilité de ce voyage.

En arrivant à Paris, Bernard regarde sa rue. Cette perspective le hante. Il a traversé l'infini paysage d'Isabelle sans le voir. Raoul propose un verre. Il vient de fermer la galerie. Ils ont monté l'escalier-couloir en commençant à parler du voyage de Bernard au pays d'Isabelle. Raoul connaît ce pays. Il y est né. Il a oublié la saveur de la langue. Il lui reste quelque chose de ce terroir, une impression de bonheur perdu. Bernard ne croit pas au bonheur. La rue, les montagnes ne sont que le décor du temps qu'il faut passer à devenir la proie du personnage chercheur de bonheur.

— J'écris, dit soudain Bernard.

— Je ne savais pas, s'excuse bêtement Raoul. Je veux dire... mais il n'y a rien à dire.

Bernard écrit. Il veut tout dire. Il a trouvé une métaphore pour être précis. Mais il ne néglige pas la surface des choses. Il écrit un journal. Il cherche la preuve de son absurdité existentielle. Ce qui explique l'achat du portrait. Raoul l'a cédé parce qu'il ne l'aimait plus. Il ne se sépare jamais de ce qu'il aime. Mais l'amour est limité par le temps du rôle à jouer pour se faire aimer. Il devine ce personnage en écoutant Bernard. Il entre dans cette peau éphémère. Le temps que durera l'amour, pense-t-il, rien que ce temps, promis !

Mais Bernard ne joue pas. Il revoit la rue. Il revoit le portrait. Le journal l'obsède. Il ne trouve pas le sommeil. Ce qu'il cherche ne dort pas. C'est mort. Il n'y a rien à faire. Écrire maintenant qu'elle ne ment plus n'a aucun sens. Il faut relire. Adapter. Faire un exemple. Oublier que c'est arrivé. Mais je reviendrai, malgré ma promesse. Il se souvient du silence d'Isabelle en sortant du restaurant. Il venait de lui promettre de ne plus revenir.

— On ne me demandera pas qui tu es, dit-elle enfin. Je dirai n'importe quoi pour ne pas leur dire la vérité.

Ces mots résonnaient encore dans la tête de Bernard. Il les écrivit. C'était une bonne conclusion. Il fallait maintenant trouver la force de reconstruire tout le texte de leur petite tragédie conjugale. Il en détenait la matière. Elle avait un sens. Et une conclusion atrocement véridique. Il se leva. Il entra dans son bureau. Il fit pivoter la tête de la lampe, lentement, du portrait qu'il avait éclairé avant de se coucher au cahier ouvert à la dernière page qu'il avait écrite avant de céder à l'angoisse d'une suite à donner. C'est fini, soupira-t-il et tout de suite il se sentit désespérément ridicule. Je veux dire... pensa-t-il. Oui, c'est fini ! lança-t-il au portrait.

Je ne sais pas si Bernard a dormi. Dehors, le vent secouait méthodiquement les planches clouées aux fenêtres de la grange. La terre tremblait peut-être. Le journal de Bernard n'a même pas eu le temps d'exister. Le voilà à l'ouvrage d'un roman maintenant qu'il se sent libéré d'Isabelle et de ses mensonges. Il inventera les mensonges qui manquent à la cohérence du personnage d'Isabelle auquel il donnera le nom d'un autre amour. La confusion ne sera possible que dans sa propre tête. Ce désordre sentimental n'était pas nouveau. Pas un mot à Isabelle qui reconnaît sa part d'intolérance. Qu'est-ce que tu es venu chercher ? Combien de fois a-t-elle répété cette question lancinante ?

— Un ami de la famille, avait-elle répondu à la question de l'aubergiste.

Bernard avait serré cette main robuste en alimentant le mensonge d'Isabelle. C'est la première fois que ça m'arrive, pense-t-il. Mais Isabelle ne s'arrête pas en chemin. Elle mange en silence. Entre les commentaires anarchiques de l'aubergiste et le débit monotone des plaintes que Bernard soumet à l'absence de plaisir, il n'y a pas de place pour l'expression de sa douleur. Elle trouve tout juste le temps de dire : je me noie. Elle est doucement grisée par le vin. Sa robe bleue est tachée discrètement au niveau du corsage. Ses cheveux, elle les coiffe maintenant en chignon. Elle orne le chignon d'une fleur, celle qu'un enfant délégué par les autres dépose chaque matin sur son pupitre de maîtresse d'école.

— Comment te dire que je ne suis venu que pour te plaire encore ? Je n'écrirai plus.

Promesse. Elle n'écoute plus. Elle attend l'heure de retourner à l'école. Des enfants se servent du crucifix comme d'un panneau de basket. Cette ferraille vibre désagréablement dans son piédestal de ciment chaque fois que le ballon atteint le centre de la croix. Sinon le ballon rebondit sur un bras, ou à l'endroit de la tête, ce qui ne compte pas. Isabelle et Bernard regardent la scène à travers la fenêtre du restaurant. Je ne suis pas là pour les trahir une dernière fois.

 

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