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L’enfant d’Idumée (Patrick Cintas)
Chapitre XVIII - N’en rien dire à celle qui écrit

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 Article publié le 15 mai 2016.

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Saint-Thomas paraît désert. Même le portail dont la grille est fermée. Constance y découvre une rosace rouillée. Elle en parcourt l'arabesque du bout d'un doigt que l'horloger observe en silence.

Il ne s'est pas caché. Il est assis sur une caisse et il frappe le fil d'une faux dont le manche rouge est oblique contre le mur.

Constance essaie d'ouvrir. La poignée ne bouge pas. Elle appelle entre deux coups de marteau. Il entend cette voix inconnue. Le pommeau de la canne est une bouche grimaçante.

L'enfant sculpte les dents maintenant. Il a expérimenté cette sensation. Il en a parlé longuement avec son père qui ne sait pas. Les dents sont carrées et parfaitement alignées. Ce martèlement incessant agace l'enfant. Le fil d'acier s'étire sous le marteau. Le regard de l'horloger examine ces détails étincelants. Mais son bras ne change pas la cadence. La voix de Constance revient.

L'enfant se demande ce qu'elle vient chercher. Il lui a parlé de son père. Elle l'a vu une fois sur l'échelle du clocher. C'est un bossu. Il manque un doigt à une de ses mains, elle ne se rappelle plus laquelle. C'est un étranger. Un homme traqué. Il n'entre jamais dans les conversations qu'il évite toujours sous prétexte d'un travail à faire. Ses yeux sont bleus. Il est toujours coiffé d'un béret. On le dit musicien. On s'attend toujours à le rencontrer. Et c'est ce qui arrive.

Sa sacoche de cuir dans le dos. Ses lunettes rondes et noires même par temps de pluie. L'enfant se lève et il sort. Constance aperçoit alors ce pavillon de planches et de verre. Elle secoue la poignée en signe d'attente. L'enfant arrive lentement. Il s'arrête au bout de l'allée.

— J'ai une lettre pour ton père, dit-elle. Je dois la lui remettre en mains propres : l'enfant virevolte et court, mais dans la direction de la chapelle.

Le curé apparaît. Chapeau de paille et panier d'osier peint. Il sautille dans l'allée. L'enfant est resté sur le seuil de la chapelle. Le curé cherche la clé. C'est son jour de congé, dit-il. La clé tourne dans la ferraille du portail. Constance entre. Elle tend la lettre, mais le curé dit :

— Venez dans la lumière.

C'est vrai que l'allée est sombre. Mains et visages, c'est tout ce qui reste quand on se parle. Sans doute pour ne rien dire.

— Une lettre de la préfecture ? dit le curé.

Une nouvelle. Rien ne changera l'idée que le curé se fait de la justice des hommes.

— Le malheur est la seule règle, dit-il en lisant la lettre. Mangez quelque chose.

Constance mange une fraise. Elle tend une fraise à l'enfant qui secoue la tête.

— Bien, dit le curé, je vais lui expliquer. Je n'ai pas besoin de vous. Allez-vous en avant qu'il ne vous voie.

Constance n'a pas le temps d'embrasser l'enfant. Le curé referme le portail à clé.

— Les enfants sont en vacances, explique-t-il. Il ne veut pas en entendre parler. Cette séparation le détruirait. Elle aurait le temps de le détruire, croyez-moi. Et puis cette idée de famille d'accueil le révolte. Il aime l'été, dit-il. Mais pas question de divaguer autour de la rivière. Cette idée de noyade. Revenez avec de bonnes nouvelles.

Le curé s'éloigne derrière la grille. Il entre dans le pavillon. Une voix s'élève. Cri de guerre, pense Constance. J'aurais dû lui remettre la lettre comme c'est l'usage. Ce cri n'est pas celui d'un homme qui veut vivre. L'enfant se met à crier lui aussi. La servante ouvre un volet. Constance court comme une folle sur la route. Elle est venue à pied. Elle a lu la lettre. Elle redoute le pire. L'horloger s'est jeté une fois du haut du clocher de Bélissens. Un an a passé avant qu'on lui permette d'y remonter pour le mettre à l'heure. Un an que Constance n'a pas mesuré. Personne n'a mesuré cette folie. L'enfant, interrogé à l'école, minaudait au lieu de répondre. Depuis, l'horloger n'a plus rien tenté pour mettre fin à ses jours. Petit à petit, on lui a rendu d'abord ses outils d'horloger puis ceux de jardinier. Maintenant, il affûte une faux sur l'enclume. Il essaie le fil sur son avant-bras.

Le curé frémit. Il s'assoit lui aussi sur une caisse. L'horloger est en train de boulonner la lame sur le manche. La clé ne coïncide pas exactement avec les angles du boulon. L'horloger éprouve le serrage en faisant levier sur l'extrémité de la lame. En même temps, il voit la lettre dans les mains du curé. La curé a commencé à parler. La procédure a duré plus longtemps que la réalité. Deux ans ont passé depuis cette chute insensée sur laquelle la justice s'exprime clairement parce qu'elle a pris le temps d'en relativiser le sentiment qu'elle inspire au commun des mortels.

— Il faut tout recommencer, dit le curé avec un soupir de désespoir qui sonne faux malgré la sincérité qui l'anime toujours en présence du malheur. En attendant, dit-il, et il sent arriver le cri de l'horloger.

Il ne tente rien pour l'empêcher. Il continue savamment ce qu'il a commencé. Le cri ne change rien. L'horloger sera enfermé, mais il ne sera pas prisonnier. Il a toujours été captif de ses délires.

— Peut-être avec le temps, dit le curé. Connaissez-vous Constance ? Elle n'y est pour rien. Antoine est un brave homme. Travailleur. Respectueux jusqu'à l'angoisse, mais simple et bon joueur.

L'horloger avait cessé de crier. Il luttait contre le vide. Sa surface devenait insensible. La douleur était un mot simplement écrit sur le mur de sa mémoire. Il ne lui restait plus que cette mémoire blessée. Le portrait d'Isabelle. Ses yeux inachevés. Les mains exagérément peintes. Le vêtement de circonstance, simple drapé de complémentaires. Il ferma les yeux pour se souvenir de ce mur lointain.

— En attendant, disait le curé, on recommencera.

Le temps n'existe pas dans ces circonstances exceptionnelles. Il faut expliquer cette chute, ce désir, cet abandon, la solitude de l'enfant, ce qu'il en dit pour mentir en faveur de l'amour.

— Constance et Antoine sont de braves gens. Elle est l'institutrice du canton. Antoine est propriétaire. Il n'y a rien à craindre de leur part.

La voix du curé devenait facile. L'enfant épiait. Il comprenait. Seul le temps n'avait plus de sens. Le curé regardait sans y toucher la bouche d'ombre et ses dents en formation. Le petit couteau était resté planté dans le bois de la caisse. On pouvait en voir le manche gris dans les plis de la soutane.

Le curé parlait maintenant de la séparation. Cela commençait par des préparatifs qui pourraient durer trois jours. La servante s'occuperait du linge. Il faudrait laisser les livres. On les enverrait plus tard si c'était permis. On attendrait de comprendre ce qui arrive pour ne pas se tromper. Une règle c'est si vite violée. Il y aurait enfin le jour du départ. On ne saurait rien sur la durée de la séparation. Il serait recommandé explicitement d'espacer les visites dont le contenu pourrait affecter le mental de l'enfant. Ce serait une longue impatience à vivre parce que la vie est éternelle et que le bonheur des enfants n'en est que le sinistre commencement. Ce théâtre se terminait par des retrouvailles inoubliables.

Le curé s'arrêta de parler. Il voyait l'enfant. Il dit :

— Tu es adroit de tes mains, mais ton inspiration n'est pas celle d'un enfant. Veux-tu que je t'explique ?

L'horloger frémit, mais il ne dit rien. Il se sentait définitivement condamné. Il n'espérait plus rien. L'enfant ne connaissait pas le bonheur. C'était un rebelle. Ce qui limite toujours la liberté. L'enfant dit, comme pour argumenter en faveur de ce que son père pensait de lui :

— Qui s'occupera du carillon ?

— Mais personne, dit le curé. Le carillon est réparé pour une éternité. Quant au jardin, ce n'est plus important. L'herbe folle le détruira. Il n'y aura personne pour le regretter. Le temps sera compté.

— Mais je ne serais plus là, dit l'enfant, pour grandir. Constance reviendrait. Antoine se montrerait attentif à tous mes désirs. Je voudrais rêver pour ne pas perdre le temps. Il manque ces yeux au portrait de ma mère. Pourquoi ne pas les avoir peints ?

Il reprit le petit couteau. L'espace d'un regard, le curé crut à une agression parce qu'il s'attendait au silence et que l'enfant s'appliquait calmement à le détruire. C'est destructeur, l'enfance, pensait le curé qui n'avait plus d'enfance. Ce qu'il en restait était contenu dans les yeux dont il perpétuait lui-même la tradition parmi les pensionnaires de Saint-Thomas L'enfant ne participait jamais. Il avait essayé de l'alimenter d'autres étonnements. L'odeur de la cire des meubles de son enfance revenait souvent dans sa conversation que l'enfant limitait à l'énigme de son sexe. Il y avait aussi des animaux empaillés. Ils sentaient comme les arbres du jardin. Il ne se souvenait plus avec précision des fenêtres. Dans l'une de ces fenêtres changeantes, il voyait les travaux des champs. Les femmes ensoleillées le troublaient encore.

— Il y a un mystère de la femme, disait-il. L'homme n'est pas une énigme. Un enfant, c'est une question qu'on se pose. Il n'y a pas de réponse. Tout est clair.

Mais l'enfant était critique. Il n'oublierait peut-être jamais cette enfance. Il se souviendrait de ces conversations. Elles formeraient du temps à la place de l'espace. Ponctuelles et précises. Horloges futures.

L'enfant se contenta de tracer les lignes d'une nouvelle dent. Son trait est sûr. La dimension est exacte. La géométrie solutionne des questions. Il rêvait d'une canne-épée. Pour assassiner le mauvais temps. Il terminerait cette fidèle imitation avant la fin de l'été. Le curé cassa le nœud que le petit couteau n'avait pas encore travaillé dans le sens de l'être étrange qui prenait vie entre les mains de l'enfant. Une ébauche de regard le supportait.

Le curé toucha doucement la surface de cet œil inachevé. Il s'apercevait alors de la présence d'une ébauche symétrique. Les yeux d'Isabelle, pensa-t-il en même temps. Pourquoi l'a-t-il abandonnée ? L'enfant le saura-t-il jamais ? Ce regard est une anecdote. Peut-être une invention.

— Cette canne, une arme ? Tu comprends ? disait le curé.

Mais l'enfant n'avait jamais répondu à aucune question. Le curé lui avait parlé des fruits de son enfance. Il les cueillait pour les voler, et non pas pour les manger. Aveu d'échec. Constance avait l'air plus disposée à comprendre.

S'il achevait ces yeux, ce serait peut-être ceux de Constance. Constance avait un beau regard. Elle l'intimidait. Elle se servait de ses mains pour accompagner sa conversation où il jouait le rôle du confident. Une enfance apparaissait entre les lignes du livre qu'elle avait ouvert pour lui. Avant de se mettre à courir sur la route, comme la folle qu'elle était quand on ne l'attendait plus, elle lui avait dit : à demain. Le curé sursauta.

Ce vin lui était sorti de la tête. Il se précipita dans la chapelle et en ressortit avec le crucifix qu'il emporta loin de tout le monde. L'horloger souriait. L'enfant dit :

— On s'en va.

L'horloger dit :

— On verra. Le moment n'est peut-être pas venu.

Bien sûr, son regard évitait de se donner à pénétrer. L'enfant aimait entrer dans ce regard. Il n'y avait jamais rien trouvé de dérisoire ni de regrettable. Mais cette fois, le regard de l'horloger était en fuite, impossible à rattraper sur le chemin de l'horizon. L'horizon, c'était un mot pour dire autre chose. L'enfant avait pensé à une quantité impressionnante de sens à trouver dans ce mot qui n'avait plus de sens chaque fois qu'il l'appliquait à cette chute du haut du clocher de Bélissens. D'ailleurs, son père ne voulait pas en parler. Et aujourd'hui, après le passage inattendu de Constance, il s'obstinait. Cette obstination avait toujours porté des fruits amers.

Aujourd'hui, ce serait le poison à la place du dégoût. Mais pourquoi se laisser empoisonner avant d'avoir été au bout de cette enfance qui les dérange ? L'enfant s'éloigna. Le curé entrait dans son appartement avec le crucifix dans les mains. L'enfant continua jusqu'au bout du couloir.

Comme il s'y attendait, son père partait sans lui. Il le regarda marcher d'un pas pressé dans l'allée principale. Il laissa le portail ouvert. Peut-être avait-il jeté la clé dans le gravier. Ou bien l'avait-il religieusement déposée aux pieds de la Sainte qui souriait béatement dans un des piliers de la grille. Personne n'irait à sa recherche. Il partait avec cette assurance. Il ne trouverait plus le bonheur. Il effacerait le regard de l'enfant tôt ou tard sur le mur de sa mémoire. Il la traînait, cette mémoire, comme un fardeau sans destination. Le mot était de Constance. Ne pas l'oublier maintenant que tout est fini. Et n'en rien dire à celle qui écrit. Elle ment.

 

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