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L’enfant d’Idumée (Patrick Cintas)
Chapitre dernier - Partager le silence

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 Article publié le 29 mai 2016.

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L'enfant était arrivé dans la nuit. J'ai entendu ses pas dans l'allée. Il marchait dans la lumière après avoir traversé toute l'ombre qui le séparait de moi. Je suis descendue. Il m'attendait. Il portait son béret basque. La canne sur une épaule et sur l'autre épaule la sacoche de cuir. Je l'ai fait entrer. Il avait eu froid au bord de la rivière dont il avait suivi le dernier méandre avant le chemin qui monte vers la maison. Il n'aime pas cette peur. Toutes les peurs d'enfants ont une explication. Celle-là n'arrivait jamais de la même manière. Mais en montant, elle l'avait quitté. Il n'y pensait plus, dit-il. Il s'en allait. Il avait cassé un carreau et forcé la serrure de la porte d'entrée. Ensuite, il avait escaladé la grille et décampé aussitôt de l'autre côté. Il avait allumé sous le porche et oublié d'éteindre. Mais tout le monde dormait. Personne ne viendrait le chercher ici. Si je consentais à me taire. Je ne répondis pas. Il s'impatientait. Il but au robinet, en équilibre sur le bord de l'évier. Il avait posé la canne sur la table. J'en caressais la tête immonde. Patine fidèle à l'intention première. Il ne voulait pas s'expliquer. Il n'avait personne avec qui s'enfuir. Il s'arrêtait parce que le chemin avait été long et angoissant. Il marcherait la nuit. Tous les personnages qu'il connaissait ne s'y prenaient pas autrement pour s'évader de l'aventure à laquelle les autres personnages les avaient condamnés.

Cette éternité est une idée insupportable. On ne revient pas de ce voyage. On doit se perdre au moment de croire à l'achèvement du cycle infernal. Le regard de l'enfant cherchait encore les yeux d'Isabelle. Non, je ne connais pas Richard. J'ai acheté le tableau à Raoul. Je ne connaissais pas Raoul. Le tableau m'a attirée. Je l'ai acheté. Je ne sais rien de la relation que Bernard entretient avec son journal intime. Il ne se passe rien d'autre qu'une fugue interrompue par la peur des eaux sinistres de la rivière dans la nuit pourtant si tranquille. La phrase est toujours occupée par plusieurs personnages. On y pense et elle se forme. Le petit fugueur n'a pas d'autres projets.

Calculateur impénitent. Je le voyais lutter contre le sommeil. Il se frottait les yeux dans son béret. Il n'avait pas faim. L'eau du robinet l'avait un peu réveillé. Il ne se souvenait plus du rêve qu'il venait de vivre malgré son désir de réalité. Une trace perdurait, mais à la surface de cette réalité et il n'en voyait plus les limites. Il était sur le point d'abandonner. Je lui proposais le fauteuil. Il s'y endormit. Le portrait d'Isabelle était cette fenêtre. Une jeune fille y pleurait. Quelqu'un avait effacé son regard. Peut-être avec la paume de la main. Je cherchais les signes de cette trace possible. Pourquoi ne pas avoir peint le regard avant de l'avoir effacé ? C'était tout le charme du tableau. Il n'y a pas de portrait sans regard. C'est dans les deux premiers jours qu'on découvre le regard de l'enfant. On se trompe d'abord à cause du reflet. Le deuxième jour laisse la place aux rêveries. C'est en rêvant soi-même que l'enfant se met à exister. Le troisième jour est celui de sa mort. N'y pensons pas. Nous naissons tous des mêmes principes. Nous devons nous ressembler. Pourquoi chercher ailleurs, dans cet autre part qui explique les voyages par le seul principe de son éloignement ? L'immobilité est un phénomène spatial. Le temps n'y est pour rien. La jeune fille était à la fenêtre et le jeune homme était étendu aux pieds des rebelles qui ne le reconnaissaient plus et qui avaient fini par avoir pitié de lui. Mais Bernard n'est pas devenu fou. Il n'a pas cru son cerveau traversé d'une balle qui justifierait sa démence. Il est revenu avec cette image dans la tête. Il a remercié les paysans. Il ne les aimait pas. Il aurait assisté à leur sacrifice sans chercher à les sauver. Ils sont peut-être morts d'ailleurs. Toutes les nuits, il mourait de cette mort. Et l'image de la jeune fille à la fenêtre était la dernière avant le réveil lent et douloureux.

Mais il n'était pas devenu fou. Il avait certes un peu perdu la tête en voyant le portrait d'Isabelle pour la première fois dans la galerie de Raoul à l'occasion de l'exposition consacrée à Richard. Isabelle s'était montrée uniquement pour manifester son mécontentement. Elle ne se reconnaissait pas. Mais c'était elle. Elle savait tellement de choses à son propos. Il parlait trop quand elle devenait sirupeuse. Elle avait les moyens de le trahir. L'encadrement bleu lui donna le vertige avant même de prendre conscience qu'il était en train de chercher le regard. Il haïssait ces connexions. Ce n'était pas la première. Mais cette fois le parallélisme était si exact qu'il en fut suffoqué. Il se met à parler du portrait avec une lucidité qui surprit Richard à la tangente du personnage qu'Isabelle jouait pour lui ce soir. Il ne parla pas de la fenêtre. Il parla du bleu. Des larmes supposées. De la mort qui s'annonce. Une mort abstraite. Une mort à partager. Il aurait pu devenir fou. Ce n'est pas arrivé. Mais Isabelle a peut-être deviné ce qui se passe entre Bernard et le portrait. En parlera-t-elle à Richard pour justifier la dissemblance ? Richard ne croira pas à ce genre de rencontre. Il pensera plutôt à la véritable réminiscence qui est à l'origine de l'idée du portrait d'Isabelle, cet effacement lent au niveau du regard, transformation de l'œil en gestuelle enfin cristallisée au moment de ne plus rechercher la ressemblance exigée par le modèle. Mais le modèle est cruel. Amateur de miroir avec quoi il est facile de jouer ou de se jouer de la perversité des autres, ce qui est le propre de la mélancolique Isabelle. Je ne lui ai pas donné d'enfant.

L'enfant, j'imagine que Constance cherchera à me le prendre. J'ai aperçu sa robe blanche. Je regardais à la fenêtre. J'étais attachée au lit. À ma demande, on a approché le lit de la fenêtre. C'est elle. Fugace. Apparue par hasard. Au bon moment. L'enfant est né il y a une heure à peine. Ils ont aboli la douleur. Je n'ai pas entendu le cri. Ils n'ont pas souhaité satisfaire mon instinct. J'ai entrevu les yeux clos et les pieds crispés. J'étais désespérée et je le disais. Mais les mots me manquaient pour exprimer mon malheur. Il n'y avait personne à qui parler. J'ai fini par me taire. Le sourire est revenu sur les lèvres de l'infirmière. Elle a accepté de m'abandonner au bord de la fenêtre que je ne franchirai pas autrement qu'avec les moyens du regard. Et Constance qui tente désespérément de m'arracher cet enfant parce que c'est l'enfant de Malcolm.

C'est du moins ce que je m'imagine. Je me dis : c'est fait, il est né, n'en parlons plus, il faut que je guérisse, cette folie est le chemin le plus long de la vie à la mort, ce n'est pas l'enfant de Constance, mais c'est bien celui de Malcolm et c'est le mien même s'il n'a pas encore d'identité. Je me dis : ce n'est pas fini, je vais me rendre folle parce que c'est arrivé, Constance ne réussira même pas à les convaincre de sa bonne foi et de sa générosité : c'est l'enfant de l'homme que son époux a assassiné cet hiver. Mais elle ne devient pas folle. Elle accepte ce qui arrive. Antoine a disparu. Ils le trouveront. Ils le condamneront à ma place. Je n'ai plus cette force. D'ailleurs je n'ai pas lutté. J'ai attendu la naissance de l'enfant dans la plus grande solitude. Il n'y en a pas d'autres pour la femme qui est la cause du malheur. L'enfant s'est réveillé pendant que je dormais dans le même fauteuil. Malcolm y écrivait tout ce qu'il savait de l'enfance des autres pour y noyer la sienne. Je n'ai pas entendu la porte. Je rêvais.

Deux rêves. Personne n'était encore mort et je n'étais pas sûre d'être enceinte. Je me suis réveillée parce que je cherchais ses mains. J'ai appelé. Il m'avait promis de passer la nuit avec moi. Ce n'était que la première nuit. Personne n'en devinerait le mensonge. Nous avions simplement dormi dans le fauteuil. Il s'était endormi le premier. Corps tendu à l'extrême. Je ne reconnaissais pas cette paralysie. Le rêve émergeait à la surface des lèvres. Ma pensée entrait lentement dans cette profondeur. Je n'avouerais jamais mon aventure avec Antoine. Personne ne s'en doutait. J'inventerais un personnage pour revivre ce mensonge. Mais je prendrais mes distances. L'instrument est une écriture mentale, biologique, loin de toute préoccupation réaliste. Pas d'histoire (« quand est-ce que ça commence et quand est-ce que ça finit ? » segment à dater et pas seulement en tant que question), pas de psychologie (« qui est qui ? »), pas de sociologie (on ne reconnaît pas les lieux, on ne sent pas le théâtre, on s'égare en route) et surtout pas d'écriture (la lisibilité qui s'engage sur le chemin d'une oralité qui ne peut plus être la mienne parce que je ne participe pas à la conversation). Texte biologique. Je l'écrirais.

Une seule instance au fond. Parenthèses à rencontrer. Je n'y pensais pas. Je plagiais. Antoine dormait avec moi avant de disparaître. Ou l'enfant se réveillait pour me fuir. Je sortis.

Je l'appelais encore. En vain. J'allais sur la route. La place du village était en fête. Cette lumière l'avait peut-être attiré. J'avais oublié la fête. Malcolm était fidèle à ces liesses. Je n'ai pas voulu l'accompagner. J'ai prétexté l'attente de cet enfant. Il ne m'a pas cru. Cela m'arrive tous les ans. Et puis il n'y a plus d'enfant parce que je ne le désire pas. Ce soir, il est parti en me reprochant cette manie absurde sur laquelle je ne veux même plus exercer ce qu'il appelle mon esprit critique. Il est descendu au village à travers champs.

La nuit tombait. La place était éclairée depuis les premiers signes du couchant. J'ai pleuré de rage. Puis je me suis raisonnée en pensant à l'enfant. Rien n'était encore arrivé à ce rêve facile. J'ai eu l'idée de descendre en voiture. Le moteur a démarré au premier tour de clé. Je ne roulais pas vite à cause de la nuit et de cette lumière à la surface tremblante des arbres. J'ai aperçu le pont. Je n'avais pas conscience de la vitesse. J'ai vu l'eau de la rivière, tranquille et verte. Le parapet blanc. Malcolm à la surface de l'ombre. La robe blanche de Constance dans le pré noir. J'accélérai pour ne plus les voir. J'ai fermé les yeux au passage du pont. Mais je n'ai pas perdu l'enfant. Il est né ce matin, presque au début de l'automne, il n'a manqué que deux jours pour que ça arrive. C'est un enfant de l'été. Il est venu sans douleur. Je le reverrai peut-être s'il se souvient de moi. Tout dépend de ce qu'ils penseront de moi. Constance ne peut pas savoir que c'est l'enfant d'Antoine, ce qui explique son retour. J'ai téléphoné pendant qu'il dormait. Constance l'aurait sauvé. Il n'a pas résisté. Mais Malcolm n'était plus là pour donner un sens à ma trahison. J'ai commencé à donner des signes de folie. Ils ont tout de suite pensé à l'enfant que je portais. C'est l'enfant de tout le monde avant d'être le mien. Ils ont les moyens de savoir si c'est celui de Malcolm. L'apparition d'Antoine dans ma vie privée changerait tout. Cette cohérence m'angoisse. Je parle d'autre chose. Constance passe. Je n'en parle pas. Le lit voyage dans les couloirs et les ascenseurs. Je m'éloigne de l'enfant. Mais je suis heureuse. Je le dis. Personne ne me croit. On se montre aimable et impatient. L'ambulance voyage sur la route. Je regarde le paysage à travers une rayure de la peinture. Ils ne m'ont pas endormie. Ils ont pensé à ce sommeil. Je suis une victime jusqu'au moment où la biologie révèle la paternité de l'enfant. Ils n'ont pas encore pensé à ma culpabilité. Ils ont trouvé des traces de délires dans ma conversation. Mais c'est cohérent. J'ai vérifié tous les détails. Je ne suis pas folle. Je suis fragile. Un seul mot pourrait tout changer. Un gène latent. Silence d'or. On arrive dans ma nouvelle résidence. On me surprend le nez contre le carreau. On examine cette transparence sans me la reprocher. On ne défait pas mes liens. Le fauteuil est poussé dans l'allée sur des dalles lisses et lumineuses. C'est ici que je vais habiter. L'enfant est un vieux souvenir. Il vivra sa vie. Avec ou sans Constance. Raoul m'attend dans le salon. C'est la première fois que j'entre dans ce salon jaune et bleu. Raoul parle du futur. Rien sur l'enfant. Rien sur le délire. Rien sur la cohérence. Je ne l'écoute pas. La vie s'est radoucie. Je la sens plus facile. J'ai besoin de ces liens. Nécessité de mesurer l'espace à occuper en attendant. Je sais ce que j'attends. Je m'attends à écrire des livres où la souffrance ne s'explique pas. J'aurai ce temps. Je ne le partagerai pas. Je suis l'aînée d'une grande lignée. Il n'y a rien d'autre à dire. Et tout reste à écrire. Raoul partagera ce silence.

 

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