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Goruriennes (Patrick Cintas)
De mon temps, on imitait les héros, pas les vendeurs

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 Article publié le 28 janvier 2013.

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— T’es bien la seule qui m’encourage à continuer, Sibylle.

— Je ne t’encourage pas, Frank. Je veux savoir comment ça va se terminer. Tu ne resteras pas longtemps poursuivi et poursuivant. Cette situation est intenable. On rattrape toujours le type qu’on poursuit. T’as même pas réfléchi à ça, Frank !

— T’es là pour me le rappeler.

— Tu ne l’as jamais su, Frank. Tu viens de l’apprendre.

*

On se fout de moi dans ce monde qui n’arrête pas de se compliquer pour devenir complètement inexplicable. Mais moi je sais qu’il n’y a pas grand-chose d’inexplicable, que ce sont de grandes choses et que l’être humain ne peut pas avoir de réponse. Chaque réponse est une trace de question humaine. Les vraies questions ne sont pas posées par les humains. Il suffit de mettre le nez dehors pour faire la différence. Il en est encore temps. Tout va disparaître. Il n’y a d’humain que la différence entre le pouvoir et l’exécution. Sinon, ce sont les étoiles qui nous enseignent l’essentiel et l’essentiel a un nom : survie.

*

Si vous atteignez un jour la perfection, ce sera celle des pauvres. Elle ne vous conduira nulle part. Vous serez parfait d’être cons, c’est tout et ce n’est rien comparé aux rêves fous des rupins qui expérimentent le mieux avec la conscience nette de ne jamais approcher la perfection que de loin.

*

Je ne peux rien contre l’angoisse. Qui peut quelque chose contre ce mal du temps ? J’attends toujours avant de tourner le potentiomètre. Comment aller au bout de cette curiosité sans risquer la panne de secteur ?

*

Ils détruisent toujours votre seule raison d’aimer encore les tourments de la chair.

*

Pour moi, ce que je vois est une forêt de signes et je n’y comprends rien. Je sais seulement que je n’ai pas envie de changer. Je suis pas bien comme je suis, mais je suis, disait René Descartes à des lycéens éberlués par la quantité de temps qui les séparait du philosophe en herbe.

*

Vous ne multiplierez pas les emmerdes avec vos déjections, semblait gueuler le général dans son mégaphone. Continuez comme si c’était hier.

*

Je n’avais jamais vu autant de visages. C’est fou ce qu’ils se raréfient quand on habite en ville.

*

C’est horrible la guerre, surtout pour un type qui tenait à savoir comment un homme comme lui disparaît de la surface pour ne pas réapparaître dans les profondeurs imaginaires et imaginables par tout le monde.

*

La vie n’a plus de sens quand on commence à parler aux murs.

*

La toxicité répandue hier par des généraux capables de tout pour mourir dans leur lit avait atteint un pic dans la nuit. On avait augmenté la dose de satisfaction bien au-delà de ce qu’on avait l’habitude de pratiquer dans ces circonstances. J’avais l’impression d’avoir traversé l’écran.

*

La réalité dégoulinait dans les camouflages.

*

Personnellement, ça sent le tir d’exercice. Je ne sais pas pourquoi j’ai cette sensation d’être bluffé chaque fois que ça barde. Il pleut toutes sortes de matières combustibles, toxiques, rémanentes ou pas, plus ou moins efficaces sur le moral des troupes. On se demande ce qu’on attend.

*

C’est comme ça qu’ils nous baisent. Ils nous soufflent des solutions opposables sans les moyens d’en faire quelque chose de vraiment contre-culturel. Ils nous vendent les objets, les fables et même une chronique qu’on mélange à l’amour. Au bout du compte, t’as perdu ton histoire et le fil dont tu pensais qu’il te mènerait quelque part avec tes potes de circonstances. Les idées du monde moderne font un tour dans les romans qui se mettent à promettre une nouvelle littérature, puis le cinéma les réduit au spectacle et tu te rends même pas compte que tu fais partie des choristes. Tout le monde a son idée du costume à porter au quotidien. Mais où que tu te ranges, tu pratiques la même religion de la rémission.

*

La Nation ne te dit rien de la mort venue d’ailleurs, surtout si elle vient de chez nous.

*

Celui dont vous parlez sans le connaître n’est plus en mesure de raisonner. Je préviens, au cas où vous n’auriez pas tout compris.

*

Le monde s’infantilise au lieu de rajeunir. C’est pas demain la veille, la Jouvence. Mais on vieillit comme un fruit sur la branche. J’y crois, moi, à ce monde de la diversité et des lieux communs à toutes les pensées, religions et autres inventions de l’angoisse. Les bidonvilles hypertechnologiques n’ont pas eu lieu. Ils relevaient de l’imagination en proie au désir insensé de trouver de nouvelles voies à la fable. Rien ne sera jamais aussi compliqué dans ce monde. On l’a simplement divisé en zones.

*

D’un côté, le chaos. De l’autre, la tranquille obédience du plaisir solitaire.

*

Peu à peu, le paysage se raréfia. On quittait le désert pour le néant. C’était l’endroit idéal pour une forteresse inconnue de tous. Pas un radar ne détaillerait cette uniformité. Si j’étais un de ces puissants qui veulent dominer le monde sans partage, c’est là que j’installerais mes dépendances. Avec une armée de fillettes dangereuses. J’en ai rêvé toutes les nuits à l’époque de ma formation patriotique. J’abusais de tout, en ces temps de disette mentale. Je reviens de loin.

*

Des strates témoignaient d’une occupation des sols laborieuse jusqu’à l’instant qui finit par détruire même les lieux les plus prometteurs. Ils avaient arraché une matière que la nature avait mis des lunes à composer avec les moyens du bord. Il ne restait plus rien de ce témoignage historique que des hommes avaient peut-être fréquenté en des temps moins sujets à dessiccation. Pas un squelette, un morceau de vase, un bijou, quelque chose pour me dire que je n’étais pas seul et pas le seul à angoisser à la surface.

*

Le désert, ça vous inspire des fringales sexuelles que les rues poussives de votre banlieue ne vous permettraient même pas d’imaginer.

*

C’était la guerre, une guerre qui n’était pas finie et qui n’allait pas finir de sitôt, détail qui échappait à notre perspicacité de collaborateurs tranquilles à l’époque.

*

La différence, c’est qu’avant on pouvait compter sur les mêmes cons, mais ils étaient plus longs à la détente. Aujourd’hui, même en plein désert, ils reconnaissent les signes avant-coureurs de la mort en masse. Il n’y a pourtant pas une trace de technologie avancée dans ces endroits réservés à la fouille et à la ruine des ressources naturelles. On fouille, on ruine. On ne sait rien faire d’autre. Ça fait crever les uns qui se croient libres et ça enrichit les autres qui profitent à fond de l’existence et de ses plaisirs. Tout le monde meurt, d’accord, mais pas avec la même connaissance du plaisir. Pourquoi tu crois qu’on boit, nous, les damnés de la Terre ? Qu’est-ce qu’ils ont de plus que nous ? Ce sont des tueurs. Nous, on est des trouillards, tous autant que nous sommes.

*

Je ne sais pas ce que je veux. Je me suis lancé dans cette affaire parce que je voulais changer de vie. Je me prends facilement pour un autre. J’ai mes héros. Le goût de l’aventure aussi. Jamais j’aurais imaginé m’éloigner autant de ma niche. On est à combien de Paname, Sibylle ?

*

Ces paysages grandioses m’angoissent, alors que l’homme des cavernes s’en sentait propriétaire. J’ai mon lopin de terre à des milliers d’années de distance.

*

Des tas de films circulent à ce sujet. Je me les passe quand je ne comprends plus rien à cette existence de merde. Elle existe, c’est l’essentiel. Je jubile. J’ai soif. J’ai envie de jouer ma peau dans un combat à mort. Si je perds, je ne meurs pas et si je gagne, je ne perds rien. J’ai toujours aimé ce pays. M’y voilà.

*

On ne cherche pas la même chose, mais on cherche.

*

Moi je veux qu’on me rende ce qu’on m’a volé : ma justice. La justice qui m’a souvent servi de satisfaction à la place des plaisirs de la chair. Ça fait plaisir, la justice rendue. Tandis que l’homme vaincu est une autre question qui se pose pour d’autres victoires qui n’apporteront que la même réponse. C’est ça, la différence entre un soldat et un flic et quoi que tu fasses, tu n’es jamais que ce gosse qui n’a pas d’autres choix : flic ou soldat. Pas pompier, ni chanteur…

*

Le monde ne change pas. La saucisse est toujours plus chère que le pain et ça rend avares les marchands qui doivent calculer leur marge avec une précision toujours plus grande. On apprend ça à l’école et on ne l’oublie pas. On comprend mieux mon obstination professionnelle.

*

C’estpas de chemin qu’on s’est trompé. C’est d’endroit.

*

Ça devient franchement pauvre, avec des gosses qui jouent à la baballe et qui écoutent une musique de merde. Ils sont fringués comme des personnages de publicité. De mon temps, on imitait les héros, pas les vendeurs.

*

La suite au prochain numéro…

 

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