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Les Huniers - Les aventures de l’âne Mazette et du canasson Cantgetno
Prologue

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 Article publié le 1er avril 2013.

oOo

— Bonjour !
— Attention ! Que le Pantagruel, c’est un vrai géant !

 

Comment je rencontrai Sancho Panza sur le mont Valier et pourquoi - Notre conversation - L’apparition de don Quichotte - Les proverbes sur le temps cher à Marcel Proust - Comment, après avoir été sermonné par don Quichotte, je m’endormis sur l’herbe, mes deux nouveaux compagnons ayant disparu, ne laissant que la trace de l’âne. Du rêve que j’eus pendant ce sommeil inexplicable. Remarques sur le rêve en général et non sur celui-ci en particulier. Comment je fus réveillé et en quel endroit de ce monde en marche - Dialogue avec une marionnette - Identité du marionnettiste - Déception causée par un cheval. Comment le képi du Maréchal, sorti on ne sait comment de mon rêve, me tomba entre les mains - Tentative d’explication de ce phénomène extraordinaire - Explications moins hypothétiques de Ginés. L’équipage que nous formions sur le Chemin de la Liberté - L’auberge en vue - Problème de mécanique. Descente, non point aux enfers, mais à la limite de la raison.

***

Comment je rencontrai Sancho Panza sur le mont Valier et pourquoi — Notre conversation — L’apparition de don Quichotte — Les proverbes sur le temps cher à Marcel Proust — Comment, après avoir été sermonné par don Quichotte, je m’endormis sur l’herbe, mes deux nouveaux compagnons ayant disparu, ne laissant que la trace de l’âne.

L’an 2013 de notre ère, qui vaut 6 ou 16 soit 7 selon cette science qui nous vient des Juifs éternels, ce dont il faut tirer conclusion sous peine d’ignorance et de ce qui s’ensuit, ère qui est celle où l’être humain, plus et mieux informé des choses de sa nature profonde au détriment des superstitions qui ont tant coûté en vies humaines, allant de Mazères, aux portes de l’Ariège et à la tangente des coteaux du Lauragais, mouillant ses anciennes murailles dans les eaux grises de l’Hers dit Vif à cet endroit particulièrement oublié des voyageurs d’agrément, au plus près des crêtes du Mont Valier qui étaient encore enneigées de frais, je tombais nez à nez avec non moins que l’illustre Sancho Panza, ami de toujours qui, me voyant pétrifié parce qu’il montait un âne et que je reconnaissais le contenu de son bissac, me donna un coup d’épaule en se penchant à peine pour ne pas m’effrayer d’avantage :

— Ami Rogerius, me dit-il, je vois bien que vous cherchez dans ces parages ce que personne n’y vient plus chercher depuis qu’on me croit mort et enterré à quelque distance de cet autre compagnon qui, pour une fois, sans doute parce que nous sommes en terre étrangère, me suit en selle sur sa pénible haridelle qui n’en peut plus. Considérant que l’herbage est de ce côté-ci des choses un peu moins exorbitant, du point de vue pécuniaire, qu’il ne l’est aujourd’hui sur nos propres terres, nous avons franchi, puisqu’il est permis de le faire sans autre formalité, cette frontière naturelle dont l’élévation et la proximité n’ont toujours pas de sens à nos yeux, tant il est facile de s’y égarer et même d’y laisser la raison.

Me tendant alors une main charitable, il me souleva pour m’installer sur le bat où je logeais mes jambes fatiguées par le voyage.

— Il est étrange de vous retrouver ici, dis-je, dans ce pays où vos personnages ont tant souffert des mauvaises interprétations que certains Aragonais ont multipliées jusqu’à la parodie. Est-ce que votre maître nous observe en ce moment ?

— C’est un fin observateur, répondit Sancho Panza, et c’est d’ailleurs lui qui vous a vu en premier et m’a ordonné de vous rejoindre pour vous ramener.

— C’est un honneur… Il y avait tellement longtemps qu’on ne m’avait pas donné de l’honneur, ce temps remontant à une enfance dont je ne me souviens même pas tant elle est primordiale, si, par cette épithète qui me vient à l’esprit pour des raisons que j’ignore, je puis me permettre de traduire le mot temprana qui m’a d’abord effleuré la langue, tant je suis heureux de vous avoir trouvé car, comme vous et votre maître l’avez deviné, c’est bien vous que je cherchais.

— Nous n’eussions pas entrepris ce voyage si loin de notre aridité coutumière si votre hurlement ne nous avait pas convaincus de la gravité de votre désespoir.

— J’étais pourtant enfermé dans ma chambre par décision judiciaire, l’esprit certes aux aguets car je connais votre promptitude à vous jeter dans des affaires aussi délicates que la mienne, qui ne l’est que par injustice et aussi parce qu’un de mes ancêtres s’est lourdement trompé en optant pour cette nationalité française qui était pourtant celle d’un Empire dévastateur, comme nous le savons de longue date.

Sancho Panza pensa que j’allais encore pousser un cri, car il avait déjà assisté un grand nombre d’émigrés aveuglés par des promesses d’embauche et de bonheur familial ou plus prosaïquement poussé par les fourches caudines en usage dans ces mornes terres où rien ne pousse sans qu’il y ait mort d’homme. Aussi me dit-il :

— Ami Rogerius, dit aussi Roudjar dans son intimité arabo-andalouse, l’écho est si fort en cet endroit que je vous conseille, pour notre bien à tous, de ne pas faire usage de votre instrumentale douleur dont nous connaissons déjà la volupté.

— C’est que, ami Sancho, je ne sais pas emboucher autre chose que ce bec à la hanche taillée dans le roseau le plus sec et résistant que je connaisse. Mais puisque que vous craignez que j’aille encore trop loin dans la définition des choses, je vous promets de ne plus orchestrer ma douleur tant que je n’aurais pas écouté les conseils avisés de notre maître à tous deux.

Sancho Panza sauta sur l’autre côté du bat pour équilibrer notre conversation. Nous étions peut-être écoutés. Il colla son oreille contre le ciel et observa un silence qu’il ne m’était pas permis, si j’en jugeais au sérieux qui décomposa son visage d’ordinaire si structuré, de troubler par autre chose que par une promesse de nous désaltérer dès que l’occasion se présenterait.

— Nous n’en manquerons pas, finit-il par dire. D’ailleurs, nous n’avons jamais manqué de rien, mon maître et moi. Tant nous sommes nécessaires à la conduite du récit, de tous les récits que le monde a connus jusqu’à ce que vous vous en mêliez vous aussi.

— Voulez-vous dire que vous et votre maître m’excluez de cette Histoire ? J’en serais encore plus désespéré que par ce qui m’accable aujourd’hui !

L’âne fit une embardée au-dessus d’un rocher fleuri par les soins de la nature qui se dépense sans compter quand l’envie lui en prend.

— Holà ! fit Sancho Panza en attrapant au vol le morceau de fromage qui m’était sorti de la bouche. Nous ne perdrons rien si rien ne nous est enlevé.

À ce proverbe si bien venu dans le cours du récit que nous venions d’engager, la voix du maître s’éleva au-dessus des fleurs printanières qui couvraient le sommet du rocher et sa tête apparut dans un profil qui me fit froid dans le dos tant je m’étais imaginé que je n’en verrais pas, si je devais un jour la voir pour de bon, de si éminemment triste et dépourvue de tout encouragement à revenir sur les lieux.

— Et ce qui nous est enlevé, proféra don Quichotte, n’est pas perdu pour tout le monde !

Il se leva entièrement, me dominant au moins de la longueur de ses humérus, et la cuirasse lança un bruit de rouille et de chair pétrifiée par l’attente.

— Ce diable d’homme, dit-il plus posément en parlant de son compagnon d’aventures, il faudra vous y faire, ne parle que par proverbes, ce qui me lamine l’esprit jusqu’à la tôle dont on fabrique les salades ! Et vous, pauvre homme tenaillé par l’angoisse qui fait les concepts en usage dans ce monde, d’où vous vient cette faculté de crier aussi fort que du fin fond de la France on vous entend dans les chambres les mieux cadenassées de nos logis manchois ? Quel bond vous nous avez fait faire, autant dans l’espace que dans ce temps qu’il nous reste à perdre ensemble si Dieu nous prête encore l’habitude de vivre !

— Le temps n’est rien si l’espace s’amenuise, scanda Sancho Panza. Et si la place nous manque, ne perdons pas de temps. Car si le temps presse, nous ne sommes pas pressés. Et si nous arrivons trop tard, c’est que c’était notre heure….

— Ah ! C’est le Diable en personne cet homme-là ! s’écria don Quichotte. Et (continua-t-il en s’adressant à moi) vous seriez bien aussi boiteux si vous y entendiez quelque chose !

Heureusement pour moi, je ne comprenais rien à ce que disaient l’un et l’autre de ces personnages que j’étais venu rencontrer pour mettre fin à mes souffrances. À une pareille altitude, on ne plaisante pas avec la rareté de l’air.

— Ah ! cria don Quichotte comme s’il avait entendu ce que j’avais pensé. Vous aussi ! Il ne manquait plus qu’un deuxième donneur de leçon pour me rendre fou !

Il se tenait la tête en la secouant de part et d’autre de l’ouverture dans laquelle s’enfilait son long cou de prédateur en mission objective. Sancho Panza attacha le licol de son âne à la branche d’un arbre et on voyait bien que c’était pour occuper sa pensée pendant que son maître s’adonnait à une discipline qui était pire que d’avoir le derrière fouetté par ses propres mains à cause d’un impératif de haute lice. J’attendis donc sagement la fin de cette scène, prenant bien soin de ne pas m’y impliquer, étant moi-même suffisamment blessé pour ne pas risquer d’ouvrir encore plus largement mes plaies. Sous mon nez, les fleurs qui embellissaient le rocher recevaient le soleil à pleines dents, du moins c’était ce que je m’imaginais pour donner un peu de poésie prégnante à ce moment périlleux pour l’esprit, en l’occurrence le mien qui avait tant de mal à distinguer les différentes parties de ce que mon regard proposait à mon cerveau sans oublier de m’y inclure comme personnage non plus secondaire, celui que je m’étais habitué, depuis tant d’années d’errance, à enfiler comme le meilleur des costumes sociaux en attendant de trouver assez d’argent pour le dépenser sans compter, mais par extraordinaire promu au rang de première importance et en fort bonne compagnie. Cette attente fut délicieuse. J’étais venu avec des idées et je ne les sentais plus ; c’était elles qui me portaient enfin. Fermant les yeux, les cils frottés à vif par les corolles qui m’environnaient, respirant tout l’air qu’elles viciaient magnifiquement et comme par magie, ainsi transporté d’un bout à l’autre de ce monde sans instrument de mesure et au hasard des mesures que je croyais prendre comme si j’en étais le géomètre, palpé de loin par l’horizon et de si près par la pointe des herbes, il m’arrivait ce qui arrive à un homme qui n’en peut plus, qui se distingue des autres parce qu’il est manifeste qu’il n’en peut plus et qu’il ne pourra jamais plus aller plus loin que cette vision facile de lui-même transformé, par la grâce d’il ne sait quelle conjonction des idées, en ami supplémentaire des aventures déjà ordonnées et conclues par un autre qui fut aussi désespéré que lui, mais, à en juger par son œuvre, plus apte à être finalement compris par un nombre d’hommes si grands et si parfaits que la comparaison se réduit à un essai de minoration de l’un au profit de la postérité peut-être éternelle de l’autre, si l’éternité n’est pas trop demander au temps qui passe. Rouvrant les yeux, je vis que j’étais seul, comme s’il ne s’était rien passé, hormis mon voyage de chez moi à cette hauteur si improbable. L’âne avait laissé quelques étrons et leur odeur de fines herbes égaillant le vert de celles qui avaient été épargnées par cette mâchoire capable du pire comme du meilleur. Je suivis cette trace dans l’intention de trouver ceux qui m’avaient si bien accueilli et si mal retenu. La nuit tombait. Je m’endormis.

 

Du rêve que j’eus pendant ce sommeil inexplicable.

Les gens qui me connaissent de longue date ne s’étonneront pas que le rêve que j’eus après la disparition de mes amis eut lieu, comme il est naturel qu’un rêve le fût et le soit, à l’intérieur de cette habitation que nous portons tous en nous et qu’on appelle le sommeil faute de le distinguer clairement de l’état de veille qui est habituellement le nôtre quand nous en parlons. Car ce que je venais de vivre sur le mont Valier, où je me trouvais encore dans la prévision d’écrire ce que je suis en train de raconter pour que la vérité elle-même appartienne tout aussi clairement au domaine de la conscience qui est la nôtre quand il devient essentiel de la dire publiquement, avait peut-être un lointain rapport avec le sommeil et les rêves qui le peuplent comme autant de fausses pistes tracées dans la chair destinée à la poussière tandis que les choses de l’esprit, auxquelles sont liées celles du rêve et du sommeil qui l’entoure de ses membres croissant jusqu’à n’avoir plus de sens, durent aussi longtemps que la mémoire s’applique à ses auteurs innombrables dont quelques-uns constituent les bornes inévitables d’un long chemin qui n’a de fin que parce qu’il est impossible qu’il en soit autrement. Endormi, et pourtant sur la trace de l’âne qui avait conchié mes pistes, j’eus un rêve sans savoir que je l’avais, autrement dit que c’en était un et qu’il allait changer mon existence comme la rencontre d’un gibier de n’importe quelle espèce pose la question du moyen de le tuer sans endommager son poil et le cuir qui le nourrit avant de subir les métamorphoses d’un artisanat toujours auréolé de mystère. Dans ce rêve, il était nuit, ce qui arrive au rêve quand il s’annonce sinistre et de redoutables conséquences sur la tranquillité de celui qui va s’éveiller pour continuer de vivre et de lutter contre ses démons, créatures des fossés et des croisements qu’il faut bien alimenter de légendes si l’on n’a pas la capacité d’en créer de nouvelles. La nuit était orageuse, de cet orage qui vient avec l’autan, poussé par son souffle chaud qui découvre des coins de ciel pour laisser scintiller des étoiles sans formation. J’avançais sous le couvert, traînant les pieds sur le dallage sombre qui sentait le cageot et la pantoufle, personnages du matin car le jeudi est le jour du marché à Mazères et j’y avais acquis les animaux qui me nourrissent quand je n’ai plus faim à force de cultiver mon jardin. Personne sur la place, pas même un véhicule aux reflets de lune. Et pourtant, dans ce silence incompréhensible comme peut l’être la fuite du temps sur l’arête de la peau de l’être qu’on aime le plus au monde, quelque chose de dur heurtait l’air à travers le vent, non point comme un être qui marche chaussé de ses gros sabots, mais comme si le vent avait arraché un pan de la réalité pour l’approcher de moi et me la donner à observer avec ces yeux fatigués qui sont les miens depuis presque aussi longtemps que j’existe pour les autres. Je m’arrêtai derrière une colonne. Je guettais l’ombre de l’autre côté. Mais de quel côté étais-je moi-même ? L’enfance me revenait comme si j’y avais commis la première explication, je dis « commis » parce que je me sentais coupable, sentiment difficilement explicable, mais le sommeil, si c’était lui, me communiquait avec l’autan, si c’était moi, les étranges sensations que seul le marin en perdition et menacé par la soif peut encore comprendre s’il n’a pas eu l’occasion, à cause d’une existence chargée d’autres trophées, de les lire ailleurs que dans le journal de bord d’un ancien aventurier des mers et des fleuves sans fin. Je le suivis.

À cet instant de mon récit qui est, je le rappelle, celui d’un rêve et non pas d’un moment passé avec les autres, on s’étonnera peut-être du fait que je n’ai introduit aucun objet à suivre. Mais de quoi s’étonnerait-on si nous n’avions en commun cette capacité de rêver à l’intérieur de ces corps qui se ressemblent tellement qu’il est permis de douter de leur multiplicité et partant, de leur reproduction cyclique tous azimuts. Qu’était-ce cet objet, si c’était un objet ? Et pourquoi ne l’avais-je pas identifié comme il arrive si fréquemment qu’on le fasse à toute heure du jour et même de la nuit si l’on n’a pas trouvé le sommeil ? Il me contraignait, avec ce que cela suppose de douleur, à accélérer le rythme d’une investigation déjà difficile à suivre sans engager les piliers de la raison. Je parcourus des rues que je connaissais, passant par les Tourelles et même par le Château d’eau, descendant vers la rivière dont le moulin, ou ce qui fut un moulin, lançait dans le ciel gris des étoiles d’électricité et des cris de l’acier qui les produisait. J’ignorais après quoi je courais, car maintenant j’étais aussi rapide que l’autan et j’allais dans son sens, curieusement persuadé que j’étais sur le point d’atteindre mon but, comme si j’avais un but et que ce point, si difficilement conçu, avait quelque chance d’exister au moins le temps de ne pas me réveiller avant de le reconnaître. Je sentais que nous étions deux. En effet, quelle folie c’eût été de courir non pas après quelqu’un, comme on court toujours quand le désir est la clé de notre énigme, mais après une chose qu’il eût fallu alors nommer et non pas appeler ! Ses chocs me hantaient tandis que la rue s’amenuisait comme il arrive quelquefois dans le rêve quand l’esprit en voit la fin. Et je ne souhaitais pas cette fin parce que j’étais heureux.

Ici, le lecteur reconnaîtra l’approche de la mort, celle-ci s’annonçant toujours par quelque signe facile à déchiffrer, comme s’il s’agissait maintenant d’entrer dans la peur et pourquoi pas dans le cri qui réveillera les autres dormeurs. Pourtant, je courais toujours, avide de connaissance, moi qui n’avais jamais songé qu’à agir pour mon bien et peut-être justement à cause de cela. Mon esprit d’ordinaire enclin aux calculs de l’acquisition et des intérêts me forçait à réfléchir à ce que j’allais voir au lieu de me donner, comme j’en avais l’habitude et peut-être le vice, la mesure de ce que j’entreprenais en allant aussi loin que le rêve qui s’était emparé de moi et sans doute aussi de ma raison. Alors le vent tomba et une tranquillité sans faille s’installa à la place de ses tiédeurs et de ses caresses. Je m’immobilisais, ne comprenant pas que j’étais arrivé au terme de ce rêve et que par conséquent j’allais me réveiller pour peut-être l’oublier ou au mieux m’en souvenir si partiellement qu’il n’aurait plus aucun sens. Mais il en avait un ! L’odeur des WC municipaux rôdait. J’étais devant la mairie, les pieds dans un gazon planté de crottes de chien. Une force, dont je sentais bien qu’elle était intérieure et ne devait rien à la réalité suggérée par l’endroit, me pliait irrésistiblement, elle s’insérait entre mes paupières de dormeur pour les ouvrir et contraindre mes pupilles à l’ouverture maximale qui leur était autorisée par ma conformation. Je vis, je dis bien « je vis », qu’un objet familier était posé entre mes pieds, comme si je l’avais fait tomber exprès, qu’il m’appartenait comme un bien familial et que je ne voulais pas le voir ! Cet objet, c’était le képi chamarré du maréchal Philippe Pétain.

 

Remarques sur le rêve en général et non sur celui-ci en particulier.

Étant arrivé bien malgré moi au bout de ce rêve que je venais de vivre, si vivre n’est pas trop dire du sommeil qui est le bien commun des hommes, et en dire trop en dénaturerait sans doute le sens volatil et les transparences fleurant le sens, il eût été logique que je m’en séparasse par l’effet du réveil, espèce d’éclat de lumière qui miroitait sur la visière et dans lequel je reconnus sans peine ma fenêtre et les objets familiers que contenaient ses carreaux. Mais une force impossible à reconnaître avec les moyens du sommeil et peut-être de la fatigue contractée au cours d’une journée particulièrement riche en raisons de tout remettre au lendemain sans se donner la peine d’en mesurer les conséquences me retenait entre les murs tièdes et noirs de cette rue dont le bout commençait à s’éclairer aussi faiblement qu’un coin de table quand l’électricité revient sans promettre de lui être fidèle. Comme il m’était également impossible de fermer les yeux car alors je voyais qu’ainsi j’ouvrais les portes de la mort, je me mis à penser aussi intensément que je pouvais, dans la limite cependant des bruits de fenêtres et de volets qui laissaient enfin entrer dans la nuit finissante ces produits larvaires échappés comme des fumées nocives hors des draps et des sécrétions avec quoi le sommeil compose des rêves et sans doute aussi de l’attente. L’autan circulait sur les trottoirs, poussant des chats souples et silencieux. C’était bien le képi du maréchal Pétain que j’observais, pas plus incrédule qu’un enfant qui vient de faire tomber sa sucette dans le caniveau et qui se demande de quoi se composent les liquides qui fluent à la place de sa langue. Dans ma fenêtre, ou plutôt dans ce que je pouvais savoir d’elle maintenant, personne n’entrait pour m’inviter à déjeuner. J’avais beau secouer ma pauvre tête pour empêcher mon esprit de se livrer à des interprétations douloureuses, je ne parvins pas à me souvenir de cette personne, comme si elle n’existait pas dans ce rêve-là et que j’aurais certainement à l’inventer une fois revenu parmi les miens. Cédant à la panique qui s’ensuivait, je tombais à genoux, peut-être dans l’espoir de trouver dans cette position universellement appréciée l’être qui m’eût apporté quelques paroles de réconfort à défaut d’une explication claire et clairement exprimée. Mais seul le vent me répondait et je n’étais pas dupe de cette illusion. Je venais d’acquérir la certitude que jamais je ne sortirais de ce rêve et de cette prostration, que rien ni personne ne m’inspirerait l’invention qui mettrait fin à ce qui, de rêve que c’était, était devenu pure hallucination.

Je disais plus haut, peu inspiré par la réalité et ses apparences, que le sommeil est la chambre de la journée, ou plus exactement dit de la jornada, heures passées du matin au soir, ou de l’aubade à la sérénade, à faire reculer la pauvreté qui est le propre de l’homme mieux que son rire qui est à double face, l’une riant d’en avoir et l’autre de n’en avoir pas. Cette perception est trop triviale pour être totalement vraie. Dans la tradition des troubadours et de leurs ancêtres andalous, le rêve commence où se finit la poésie et finit où commence le poème. C’est donc à cet endroit qu’il faut chercher le sommeil et non pas dans les draps douillets de nos pénates. Mais le soir, quand j’en arrivais à me demander si je ne ferais pas mieux de disparaître avec mes rêves, laissant aux autres le soin d’effacer mes propres traces, j’étais bien incapable de me livrer à de si profondes et riches pénétrations de la réalité. Je m’endormais plutôt pour soulager l’épuisement dû à la fois à l’ennui que me causaient mes travaux nourriciers et à la douleur de mon corps qu’une attentive chimie organique réussissait à me faire oublier pendant les quelques secondes où je trouvais le sommeil. Jamais je n’ai atteint ce point de la sidération où l’esprit prend enfin le chemin de l’invention et des ressources impétueuses de l’imagination en proie à ses démons. La nuit, je creusais un trou, et le jour, je le rebouchais pour passer inaperçu ou en tous cas pour ressembler à tout le monde, goût de l’aventure triviale qui m’avait été donné en héritage et qu’il ne m’est jamais venu à l’idée d’adapter à mes propres hantises. Mais ce rêve, était-il un rêve tel qu’on en rencontre sans effort par le simple fait de dormir, ou bien était-ce dans le rêve que je le rêvais ? Rêvant à cela, étais-je ailleurs que dans mon lit ? Avais-je quitté le lieu naturel du sommeil et des rêves qu’il entretient pour rêver encore plus infiniment dans cet autre rêve qui était l’expression du désir le plus fou et le plus secret que jamais enfant n’eût osé interposer entre sa petite existence et celles qui l’expliquaient ? Si j’étais sur le mont Valier en train de rêver parce que je dormais, et si je dormais parce que la recherche de mes amis manchois m’avait épuisé au point de m’imposer naturellement le sommeil, était-il possible que je fusse en même temps dans mon lit en train de rêver que je n’avais rien d’autre de mieux à faire ?

Pourtant, ce que je voyais ressemblait à s’y méprendre à une rue de Mazères. Et dans le gazon gris de la mairie, tout environné de cette nuit de tiédeurs et de crispations, le képi panaché du Maréchal m’invitait à ne pas céder à la tentation du réveil sous peine de n’en pas comprendre le sens, voire de l’oublier. Et sur mon visage circulaient les senteurs d’un adret qui me conviait à un autre festin que celui du désir, marche forcée au-delà de ce qu’il est possible de faire quand on a enfin trouvé la force d’exprimer même la plus infime partie de l’objet obsessionnel. Si je rêvais, c’est parce que je dormais sur l’adret presque vertical du mont Valier et non point parce que je dormais dans mon lit.

J’en suis venu, cher lecteur impatient, à tenir ces propos quelque peu subtils car je ne voudrais pas que tu crusses que j’écris en dormant et non point comme doit écrire un homme de bon sens qui ne cherche pas autre chose qu’à témoigner de son goût pour l’aventure et les plaisirs qu’il imagine déjà les siens. Ne va pas donc t’imaginer que je fais un usage abusif de la métaphore ou pire que je te mens. Je t’expliquerais le moment venu, plus loin comme disait Marcel, pourquoi j’avais marché comme le mythique et peut-être véridique Valerius presque jusqu’à la pointe de cet immense rocher dont la langue qui parle la mienne est un glacier et la raison une vallée où un torrent exprime ma vigueur. À l’heure où j’écris ces mots (on verra à quel endroit dans la suite de ce récit), aucune via ferrata ne m’a conduit aussi haut qu’à l’altitude de ce parterre où des gentianes penchaient indolemment leurs calices bleus. Et j’y rêvais, j’y touchais de près les limites du sommeil parce que j’y dormais d’une autre fatigue que celle qui me minait ordinairement. J’avais épuisé mon corps au fil de l’air. J’avais trouvé ce que je cherchais, aussi étrange que cela puisse paraître. Et si je concède comme mon ami don Quichotte qu’une part de poésie explique autant sa grotte de Montesinos que mon adret valérien, c’est bien parce que Sancho Panza, cet autre ami qui me fuyait lui aussi peut-être, avait fort bien cavalcadé sur Clavileño el aligero lequel avait emporté la belle Magalona en des temps moins propices à la parodie, mais tout aussi exaltants du point de vue qui nous occupe ici, celui des choses qui prennent un sens parce qu’on les a d’abord rêvées.

 

Comment je fus réveillé et en quel endroit de ce monde en marche — Dialogue avec une marionnette — Identité du marionnettiste — Déception causée par un cheval.

Les rêveurs expérimentés objecteront qu’on n’a jamais vu, aussi loin qu’on remonte dans les temps obscurs du sommeil et de ses commentaires foisonnants de convictions autant que de preuves, qu’un rêve aussi immobile ait duré plus que le temps qu’il faut pour ressentir une intense déception à le voir s’effondrer dans la lumière soudaine du réveil ou dans l’odeur persistante d’une suée dont il n’est pas difficile de mesurer l’importance. Il semble en effet que l’attente provoquée par cette espèce d’arrêt sur image est impossible à maintenir plus que le temps nécessaire à l’esprit pour comprendre ou espérer qu’aucune réponse ne sera apportée à la question posée par l’objet décrit avec tant de détails et de résonnances de toutes sortes dont les prolongements historiques, dans ce cas précis, ne sont pas les moindres et les moins appréciés. Les yeux s’ouvrent sur un néant constitué par l’agencement familier des objets qu’on a installés ailleurs dans une existence qui est la foi même de la réalité et si la nuit est encore environnante et pèse de son silence sur le sentiment d’angoisse ou de frustration occupant toute l’attention du rêveur éveillé, il distingue nettement tout le poids que cette familiarité fait peser sur ses facultés de raisonnement et de reconnaissance. Autrement dit, il se frotte les yeux. Et l’étrange dans ce moment vécu jusqu’au bout, c’est que ce n’était point mes poings fermés qui se livraient à ces pressions, mais autre chose qui ne m’appartenait pas, sinon je lui eusse donné un nom et n’en eusse conçu aucun désarroi. Associé à ce corps rugueux et presque déchirant, épithète qui me vient à l’esprit car j’eus alors la crainte folle et exaspérée que cette chose emportât mes paupières dans son monde inaccessible une fois mutilé de cette atroce façon, un liquide à la fois brûlant, brûlant comme le feu et non point comme un acide qui m’eût rappelé que j’étais en train de pleurer, et méphitique tel que peut l’être une chair trop longtemps exposée au soleil alors que je songeais, essuyant mes larmes comme je pouvais sur mes joues secouées de crispations lancinantes et tenaces, à quelque anfractuosité sépulcrale dont le rêve m’avait approché malgré une tension musculaire trop vivace pour n’avoir aucun rapport avec ce qui me ramenait à la réalité. Comme cette chose au fond dégoutante me rabotait le visage au rythme de ce qu’elle entreprenait sciemment sur mon corps, et que partant de la pointe du menton elle ratiboisait mon nez, réduit cette fois à son sens d’appendice, emportait ensuite ce qui pouvait être, j’en étais persuadé, l’épiderme de l’arête de mon nez, qui est aussi fièrement droite que l’est la fonction d’héritage dans ma famille paternelle, puis arrachant un sourcil et puis l’autre alternativement revenait à la surface de l’œil dont la paupière protectrice était depuis longtemps, me semblait-il, je veux parler de ce temps et non point de ce qui était en train de s’y passer malgré mes récriminations, car je trouvais encore la force, en quel endroit de ce corps presque nouveau de ne pas revenir du rêve comme j’en avais la confortable habitude, repliée en autant de pliures que j’avais de mal à distinguer si j’étais encore en train de rêver ou si ce que je voyais malgré moi, un âne, était un élément suffisamment rattaché à mon récit (l’âne de Sancho Panza dont je suivais les traces) pour y figurer sans que le lecteur, dont l’impatience est un instrument de mesure pas toujours fidèle à la qualité de l’écriture, y trouvât à redire. Faisant alors usage de mes mains, que la bête, si c’était elle, n’avait pas employées pour exercer la pression de ses sabots, je me saisis des oreilles, sentant leurs soies explorer la surface excitée de mes paumes et, arcboutant ce que j’imaginais être mon échine au service de tout ce que je pouvais entreprendre pour défendre mon intégrité, je procédais à une torsion qui poussa la pronation de mes radius et cubitus conjoints dans un effort qui entraîna mon propre cri dans celui de la bête soudain arrachée à ce qu’elle avait commencé sans intention de nuire. Une voix lança dans l’air déjà saturé de douleurs un cri qui s’ajouta au mien et au braiment de la bête qui, propulsée dans le sens que j’impliquais à ses oreilles, se mit à labourer sans ménagement une poitrine qui n’était nullement entraînée à ce genre d’exercice et à pareille altitude. J’étouffais.

— Tout doux, amigo ! faisait la voix entrecoupée ou noyée par la conjonction du braiment et du râle. Cet animal vous veut du bien. C’est moi-même qui lui ai demandé de vous réveiller, car vous sembliez, et même j’en suis sûr, souffrir atrocement de ce que le sommeil vous infligeait.

Ce n’était pas la voix de Sancho Panza, propriétaire légitime de l’âne. Je ne reconnaissais pas celle-là :

— Est-ce que c’est l’âne de Sancho Panza ? demandai-je.

— Celui-là même, amigo ! Je n’en connais pas d’autres.

— Mais alors, balbutiai-je, je… je ne rêve plus ?

— En tous cas vous en souffrez d’une autre manière. Et si vous consentez à lâcher ces oreilles, l’animal cessera de gâcher notre conversation en se taisant un peu. Je dis un peu car, avec ce que vous venez de lui faire subir, vous admettrez qu’il a aussi un peu droit à la parole.

J’ouvris complètement les yeux tandis que mes paupières reprenaient leur forme et leur position naturelle. Un homme me regardait. Il était accroupi et caressait le museau de l’âne qui demeurait dans ma proximité, mais sans menacer l’apaisement que cette compagnie m’inspirait maintenant.

— Rogerius… commença l’homme.

— Vous connaissez mon nom ? m’étonnai-je.

— Et si je vous dis le mien, brave ami de toujours, vous vous écrierez : « Mais est-ce bien là ce vieux Ginés de Pasamonte ! »

— Le… le voleur d’âne… ?

— Et le maître le plus à même d’inspirer le combat aux imaginations les moins réfléchies pour ne pas dire les moins habiles.

— Cette fois, ajoutai-je à ce commentaire déplacé, vous avez emporté le bat… et tout ce qu’il contient de victuailles et d’objets nécessaires au récit. Puis-je vous demander ce qu’il est advenu de mes amis ?

— Ils sont à pied et s’ils ne rencontrent pas une voiture de la Garde Civile, il leur faudra longtemps pour se lancer dans les aventures pastorales que la mort a hélas condamnées à la page blanche, comme vous le savez déjà.

Je m’appuyai sur un coude pour observer ce visage vieilli qui avait pourtant conservé de l’astuce et du bien fondé.

— Je ne rêve plus moi non plus, dit Ginés. Et je n’ai plus que cette marionnette pour me distraire de la solitude. Voulez-vous que je l’agite pour vous donner à imaginer ce que j’endure entre les rencontres que je fais sur les chemins que vous avez vous-même décidé d’emprunter sans doute dans le même espoir de ne plus revenir toujours au même point ?

La phrase était un peu longue pour que je la comprisse, aussi me contentai-je de suivre les fils un par un jusqu’à ce que le visage de la marionnette s’animât d’une étrange vie.

— N’avez-vous pas quelquefois le sentiment que nous n’y sommes pour rien et que pourtant c’est à nous d’endurer les conséquences de ce que d’autres vivent en parfaite harmonie avec ce qui ressemble à un monde ? me dit la marionnette. Je ne sais même pas pourquoi je m’agite devant vous. Et ce n’est même pas moi qui dis ce que je pense. Après tout, je n’aime rien de plus que respirer au-dessus de l’herbe et me divertir des aventures cocasses d’un insecte qui pousse son existence devant lui. Voyez-vous comme il semble qu’il ne sait pas où il va ? Si vous le souhaitez, je peux aussi douer cet animal, qui est de chair et de sang comme vous et moi, de cette parole qui nous enchante quand c’est celle de l’être que nous aimons le plus secrètement au monde. Pourquoi êtes-vous venu seul ? Pourquoi ne pas vous être encore posé la question ?

— Je… Je serais bien venu avec…

— Avec qui ? continua la marionnette. Avez-vous fait votre choix maintenant que je vous en parle ? Et ma présence pallie-t-elle cette absence qui sera définitive si vous n’arrivez pas avant la nuit ?

— Arriver où ? Je ne sais même pas où je vais ! Tout à l’heure don Quichotte me disait…

— Il ne vous disait rien. Il attendait que vous lui disiez quelque chose et vous n’avez rien dit pour le retenir. Je le connais…

— L’âne pourra nous conduire à son maître si vous consentez à lui lâcher le licol.

— Mais c’est que je ne vais pas de ce côté, ami Rogerius.

— Vous avez vraiment l’intention de voler cette bête ?

— Mais je ne la vole que pour te la donner ?

— C’est que je ne vais pas ce côté-là !

Le visage de Ginés se contracta de telle façon qu’il n’était guère possible d’échapper à son regard inquisiteur.

— Tu ne crois tout de même pas que je vais te donner cet âne pour m’en séparer ! grogna-t-il en se frottant le nez, ce qui, chez les personnes chatouilleuses, est un signe d’irritation dont il vaut mieux ignorer les effets avant d’en subir les essais.

Il observa longuement mes propres traits pour y deviner les résistances, si tant est que j’étais en mesure d’imposer mon point de vue dans cette affaire qui regardait mieux la Justice que mon propre sentiment face à ce que je considérais comme une injustice.

— Si nous mangions ce que Sancho pensait avaler sans nous ? proposai-je gaîment.

— Il y a même de quoi boire ! fit Ginés en se levant d’un bond.

La marionnette s’immobilisa un instant puis s’écroula. Je dus m’appuyer sur le garrot de l’âne pour me mettre debout. Plus bas, dans la vallée, le soleil fit une pirouette et nous rejoignit. À mi-chemin de ce festin impromptu, Ginés releva sa grosse tête empaillassée pour m’observer de plus près, comme font les hôtes chez qui on a l’intention de coucher sans en avoir franchement parlé, mais en qui on a déjà placé toute la confiance dont notre esprit vagabond est rempli jusqu’à plus soif. Ses yeux roulaient un regard avide de toutes les curiosités dont j’étais, selon lui, et il ne se trompait pas de beaucoup, le siège. Il n’avait pas cessé de mâcher et d’avaler, gonflant des joues poilues qui portaient la trace d’autres abus. Comme il ne parlait pas, ce faisant, j’ouvris la bouche pour lui demander d’expliquer ce regard et ce silence, mais ce fut lui qui prit la parole pour me dire :

— Il y a longtemps que je voyage et des gens, j’en rencontre tous les jours, et tous les jours, je me pose mille questions à leur sujet.

— C’est ce que je fais moi-même, répliquai-je avec ce que je croyais être de l’humour. Mais je ne voyage pas. Je reste à l’intérieur. Je ne sors pas.

— C’est ce que je voulais dire, continua Ginés. Et vous auriez bien tort de ne pas vous y tenir. Comment expliquez-vous la distance qui vous sépare maintenant de votre logis ? Vous ne rêvez pas, tout de même !

Sur sa cuisse, la marionnette semblait écouter et même attendre que je répondisse à ce que d’emblée j’avais considéré comme une critique de ma raison.

— Vous seriez indiscret si vous me demandiez ce que je suis venu chercher aussi loin de chez moi, dis-je en baissant les yeux.

— Mais je ne le suis pas ! s’écria Ginés.

La marionnette sursauta en même temps. Je ne doutais pas un instant que c’était là un truc, comme disent les magiciens, pour égarer mon attention et en profiter pour jeter un œil sur ce que j’avais bien l’intention de cacher à toute personne qui ne fût pas don Quichotte lui-même.

— Ce n’est pas de l’argent, dit Ginés.

— Ce n’est donc rien, fit la marionnette.

— Cela ne nous regarde donc pas.

— Ce n’est même pas intéressant, conclut la marionnette.

Et les dents de Ginés déchirèrent une côtelette dont la graisse se figea sur ses doigts épais et jaunis par l’usage du tabac.

— Suivons l’âne ! m’écriai-je. Les ânes savent toujours où ils vont.

— Moins que les chevaux, dit Ginés sans cesser de mastiquer.

— Sancho sera si heureux de retrouver son bien !

— Et moi si malheureux d’avoir le dos martyrisé !

— Il n’y a que cette marionnette qui ne servira à rien, dis-je en soutenant son regard d’enfant.

— Le cheval, dit-elle, nous attend dans le pré qui est caché par ce petit bois de châtaigniers.

Je me levai d’un coup, les mains sur les hanches :

— Vous avez aussi volé le cheval ? criai-je sans me soucier de l’écho.

— Vous avez bien vu la casquette du père Bugeaud dans votre rêve !

— Ce n’était pas le père Bugeaud ! C’était…

Ginés éclata de rire, montrant des dents si blanches que je crus à un nouveau mensonge, car en effet, comment un brigand de cette espèce eût-il conservé la blancheur de ses dents au cours d’une existence passée à fuir et à rôder ? Elles sciaient la viande froide.

— Allons voir le cheval, dit-il.

Il se leva, s’assura que le licol qui retenait l’âne était bien noué autour de la branche, et la marionnette marcha devant nous en entonnant un chant guerrier que je ne connaissais pas. J’éprouvais une grande admiration pour l’usage que Ginés en faisait. Et ce fut elle qui écarta les herbes pour ouvrir un passage dans la clairière où le cheval broutait sans s’occuper de nous. Ce n’était pas le canasson de don Quichotte, ce qui me rassura un peu, mais pas aussi complètement que je l’aurais souhaité. La marionnette sauta et se jucha sur la selle :

— Ne reconnais-tu pas Clavilègne, comme on dit chez vous ? me dit-elle en agitant ce qui me sembla être une cheville de bois plantée dans le front de l’animal.

— Un cheval de bois ? dis-je, tournant une tête sans doute égarée dans la direction de Ginés qui riait en se tenant le ventre.

— J’ai une âme de voleur, dit-il. Il faut être un bon voleur, je ne dis pas grand, mais bon, pour voyager aussi loin et aussi longtemps que moi.

— Ne m’oublie pas ! dit la marionnette.

La situation me paraissait suffisamment absurde pour ne pas chercher à m’y attarder plus que de raison. Après tout, j’avais apprécié le repas. J’en remerciai le plus poliment du monde Ginés qui me fit comprendre, en me montrant ses paumes, qu’il ne s’y prenait jamais autrement avec ses amis. Je ne savais pas si cette attention, le fait qu’il m’appelât son ami et que la marionnette approuvât cette distinction, me flattait ou au contraire devait m’inspirer la plus sournoise méfiance à l’égard d’un homme qui n’éprouvait aucune honte à faire étalage du produit de ses délits. Cependant, comme je craignais d’avoir à me battre si je disais le contraire, je me mis à hocher la tête pour signifier que j’avais moi aussi un sens honorable de l’amitié et de toutes les choses, bonnes ou mauvaises, qui s’y rapportent si on ne regarde pas de trop près la qualité des tenants et des aboutissants de cette relation qui commence toujours où on ne s’y attend pas et se finit bien souvent où elle a commencé. Nous nous flattâmes longuement, l’un parce qu’il ne trouvait pas les mots pour exprimer ce qu’il ressentait et l’autre s’en privant parce qu’il n’était pas certain d’avoir tout compris. La marionnette s’agitait, réduite au silence elle aussi.

— Nous avons commis l’imprudence de laisser notre bissac sans cadenas, fit soudain Ginés, habitué qu’il était de faire l’objet de la convoitise des personnes de sa qualité.

Nous retournâmes du côté de l’âne. Ginés traînait le cheval de bois, nommé Chevilène, ou quelque chose de ressemblant, au bout d’une longe qui jusque-là lui servait de ceinture. La marionnette, maintenant immobile et la tête posée sur épaule, se tenait à ce qui aurait pu être une crinière si je n’avais distinctement observé que c’était une serpillère, ce qui ne manqua pas d’occuper le peu de place que je réservais dans mon esprit aux choses qui ne s’expliquent pas entièrement et dont l’utilité consiste en leur seule présence dans le champ de nos observations les moins prégnantes. Mais si ce cheval de bois, qui n’avait fait aucun usage de la parole pendant tout ce temps, avançait au bout de la longe, c’est qu’il allait sur des roulettes, lesquelles produisaient le grincement caractéristique des jouets qui, retenus depuis belle lurette dans le grenier des souvenirs, reviennent prendre leur place avant même qu’on ait eu le temps de les dépoussiérer et notamment de lubrifier leurs axes oxydés, dans notre existence surprise en flagrant délit de nostalgie au tournant d’un événement dont on n’a pas encore mesuré l’importance et le coût. Je suivis cet étrange attelage, n’éprouvant pas de sentiments particuliers pour ces artistes dont on ne peut pas dire qu’ils alimentent notre propre existence d’autre chose que de leur dénuement. Mais comme je n’avais pas parlé à Ginés du contenu de mon rêve et qu’il en savait quelque chose de ressemblant (il s’était simplement trompé de personnage historique et d’époque et avait confondu casquette et képi), force m’était de constater que j’en tremblais et qu’il m’était impossible d’associer autre chose à ce tremblement. J’en concevais une espèce de frayeur, d’autant que la marionnette me tournant le dos, je ne voyais pas ses yeux. Le dos de Ginés s’arrondissait dans l’effort, car l’herbe était haute et la pente, que nous avions descendue, reprenait maintenant le contrôle de la réalité. De plus, la végétation s’épaississait, du moins ma mémoire n’avait-elle pas retenu sa broussaille, peut-être parce que, porté par la descente et par la joie d’avoir retrouvé le cheval de don Quichotte, je n’avais pas pensé un seul instant que je pourrais être déçu par ce qui en tiendrait lieu. Les jouets de Ginés, volés peut-être mais pour lesquels il était manifeste qu’il éprouvait une grande estime, au point qu’il les défendrait armes à la main si on tentait de les lui reprendre, me paraissait aussi inutiles que mes propres rêves, mais je n’envisageais surtout pas de continuer la discussion sur ce sujet avec un être que je n’avais pas l’intention de côtoyer plus longtemps que m’y forçaient les circonstances particulières de cette réalité toute nouvelle pour moi.

 

Comment le képi du Maréchal, sorti on ne sait comment de mon rêve, me tomba entre les mains — Tentative d’explication de ce phénomène extraordinaire — Explications moins hypothétiques de Ginés.

Était-ce l’odeur envoutante des fleurs de châtaigniers que des abeilles tournoyantes comme des photons répandait aux alentours tandis que nous remontions le chemin tracé quelques minutes plus tôt par la marionnette ou par ce que mon compagnon savait en faire quand il avait un spectateur à portée de son imagination ? Était-ce la souplesse des herbes contre mes jambes qui se croisaient dans un effort de plus en plus inexplicable tant il semblait que la marionnette n’en produisait que de modestes et sans ânonnements ? Était-ce le désir d’arriver le premier sans avoir aucune idée de ce qui m’attendait une fois revenus d’où nous étions partis, perdant de vue notre seul bien qui consistait en un âne volé surmonté d’un bat encombré d’objets ne nous appartenant pas moins car nous en avions, selon ce que nous ressentions sans partager clairement ce sentiment et sans même en percevoir l’infime complexité relative à la culpabilité que j’étais sans doute le seul à me reprocher, un besoin si véritable que nous n’avions pas envisagé d’en discuter pour en trouver l’assouvissement le moins satisfaisant ? Était-ce l’odeur que nous communiquions nous-mêmes à cet endroit que des animaux surveillaient en ce moment même de si près que le compendium de leurs effluences se trouvait rassemblé en un point commun de notre souffle, alimentant chaque trajet de nos regards sur ces crêtes sombres où voltigeaient des myriades d’insectes métalliques et poudreux ? Était-ce, en ce qui me concernait plus particulièrement, une séquelle de mon acharnement à vouloir m’éloigner le plus possible de ce que je fuyais dans l’espoir de finalement trouver assez d’énergie pour en contourner sans blessures le sinistre avancement ? Quand Ginés atteignit le sommet, écartant des fougères rousses qui craquaient dans ses poings, et moi voyant qu’il usait d’un acier finement affilé sur le cuir de son épaule, le cheval de bois se pencha sur le côté et menaça de verser dans le taillis rouillé, la marionnette un instant désarticulée tirant sur un fil et secouant sa tête folle, alors je bondis pour retenir cet équipage dénué de sens et d’à-propos et la douleur de l’effort musculaire m’arracha un cri si petit et si doux que je crus que j’étais déjà écrasé sous le poids de l’animal surmonté de sa folle cavalière et non point en train de lui éviter la chute tragique qui l’eût complètement détruit. Heureusement, Ginés me vit basculer dans le même sens et il tira sur le fil en poussant lui aussi un cri qui, lui, fit trembler les feuillages et épouvanta une quantité considérable d’oiseaux qui crevèrent cette paroi végétale, le ciel apparaissant d’un coup, bleu et presque liquide, comme si nous venions de le peindre, comme si la toile que nous avions prévue pour la fin de cet acte s’était déchirée pour ouvrir les portes d’une autre comédie. Et ce fut à travers cet interstice de ballet que je vis ce que je vis, l’âne de Sancho Panza encore attaché par le licol que Ginés essayait de saisir pour retrouver son équilibre et par là-même le mien et celui de ses nécessaires jouets sans lesquels je n’eusse pas été ce que je lui semblais devenir. Et entre les oreilles de cet âne qui portait toujours sa charge nourricière, ce que je vis ressemblait fort à une casquette, ce dont Ginés me détrompa car, me disait-il en balbutiant, c’était en réalité un autre type de coiffure. Ayant ramené dans un suprême effort tout l’appareil que je formais avec le cheval de bois et sa marionnette, il tira une lourde langue pour la pointer, car ses deux mains n’étaient plus libres et ses pieds s’enfonçaient puissamment dans la terre meuble à cet endroit, sur les étoiles qui fleurissaient sur le tuyau du képi. « Mmmmm… » fit-il en roulant ses yeux bleus. « Mmmmm… » Et je tirais sur la serpillère malgré les hennissements du cheval et les reproches épouvantables de la marionnette, ce qui me rapprocha de Ginés sans que je pusse m’accrocher à sa chemise et pourtant il secouait son gros derrière par intermittence pour imprimer à ses basques la descente qui m’eût rapproché d’elles. Enfin, les yeux remplis d’étoiles sans parvenir à les compter, j’avisais une chaussette glissant sur la cheville et, m’arcboutant comme un chat en équilibre entre deux balcons, je me sentis hissé le long du mât de la jambe, atteignant finalement l’endroit précis, je n’en doutais pas, que Ginés avait choisi pour que je pusse observer dignement le képi du Maréchal tranquillement posé sur la tête de l’âne, lequel me regardait comme si je n’avais jamais vu de képi de toute mon existence de fin observateur de la chose militaire. « Mmmmm ? » semblait demander Ginés dont les dents mordaient le licol sans ménagement. Comme un bout pendait à ses lèvres, je m’en saisis et, l’élevant à la hauteur de ses yeux, je dis : « Mmmmm ? » car j’étais moi aussi en train de mordre, en espérant que ce ne fut rien qui lui appartînt, tant son regard exprimait plus que la douleur une sainte colère. Je compris enfin que l’âne était sur le point de s’échapper et qu’il n’était pas question que je le poursuivisse pour retrouver son propriétaire légitime. Maugréant contre mon infortune, je m’appliquai à parfaire un nœud, éprouvant la solidité de la branche pour prouver ma bonne foi. Ginés put enfin ouvrir la bouche :

— Cessez donc de vous mordre la langue, dit-il. À quoi me servirait un compagnon de voyage qui n’aurait pas la faculté de remplir les vides de ma conversation avec les pleins de la sienne ?

Il riait. Il m’avait adopté, si j’en jugeais par la douceur de son rire et les larmes qui roulaient sur ses joues.

— Le voilà, votre képi ! fit-il.

— Vous me l’avez volé ? Je veux dire…

— Je me demande bien comment il a pu s’en coiffer…

J’étais d’accord sur ce point, mais cela ne résolvait pas la question de savoir comment Ginés avait pu mettre la main assez profondément dans mon rêve pour en retirer un objet aussi encombrant. À le voir tourner autour de l’âne pour se rendre compte de l’ampleur du larcin dont nous étions cette fois les victimes, je compris que le képi ne lui posait aucune question.

— Si c’est une farce… grognait-il sans dire clairement ce qu’il entreprendrait si c’en était une, peut-être de crainte que le larron ne fût pas encore assez loin pour ne pas relever le défi.

Pendant ce temps, car il s’appliquait lentement à faire l’inventaire de nos biens, je ramenais le cheval de bois à notre hauteur et, par souci de perfection, l’attachais à la même branche que l’âne qui, à en juger par d’autres applications, ne comprenait pas ce qui se passait. La marionnette ne bougeait plus, comme atteinte en plein cœur, et ses fils voletaient dans la brise.

— Il doit y avoir une explication… dis-je.

— Il y en a une ! fit Ginés.

— Un objet aussi signifiant du rêve auquel il appartient physiquement ne peut en aucun cas, comment dirais-je… traverser ce qui peut être figuré par une paroi et qui n’en est pas une car il n’y a aucun point commun entre le rêve et la réalité, à part les rêveries obscures de nos troubadours, lesquelles ne constituent pas une explication de tout ce qui ne peut pas être expliqué…

Ginés referma enfin le bissac dont il avait scrupuleusement vérifié le contenu :

— Il ne manque rien ! dit-il d’un air pleinement satisfait. Nous avons eu peur pour rien…

— Je n’ai pas eu peur…

— Mais vous vous posez des questions à ce que je vois !

— Ne sont-elles pas celles que vous vous posez vous-mêmes ? À savoir…

Il éclata d’un gros rire destiné à froisser ma pensée.

— Vous pensez bien que si nous avions été volés, expliqua-t-il avec la même application qu’il mit à revisiter le bissac, le voleur n’aurait pas signé son forfait en oubliant son chapeau…

— Un képi…

— Un képi si vous voulez ! Voilà une question à laquelle nous ne répondrons ni vous ni moi. Et je suis certain que ce képi, comme vous appelez cette étrange coiffure étoilée, ne faisait pas partie de mon butin, foi de Ginés !

Il soutint alors mon regard inquisiteur :

— Oh ! Je vois, dit-il d’un air moqueur. Vous me soupçonnez de vous l’avoir volé…

— Je n’avais pas de képi quand nous nous sommes rencontrés. Ni sur la tête, ni… (Je cherchai un endroit où j’aurais pu le transporter) dans mon dos !

— Et pourtant, dit Ginés sur un ton plus philosophique cette fois, je n’ai pas rêvé. Mais, dit-il après un instant de réflexion, il m’est arrivé, dans ma longue aventure avec les autres, d’en rencontrer qui eussent fui sans rien emporter de ce dont ils avaient prévu de me priver. (Il réfléchit encore) Mais je n’en connais aucun qui portât un képi à la place de la tête.

Nous avions repris notre route au pied du mont Valier. Nous aperçûmes bientôt une auberge qui nous parut accueillante tant sa cheminée fumait noir.

 

L’équipage que nous formions sur le Chemin de la Liberté — L’auberge en vue — Problème de mécanique.

Ginés avait attaché la longe du cheval de bois à la queue de l’âne et solidement assujetti la marionnette au pommeau de la selle et il avait prudemment manœuvré l’âne pour le placer devant cet attelage non sans avoir vérifié que les roulettes qui terminaient les pattes ou, si vous voulez, les jambes du cheval de bois, étaient encore en état de fonctionner sur le chemin que nous allions emprunter après avoir passablement souffert dans l’herbe grasse et humide où j’attendais qu’on se mît en marche, car il n’était pas question d’autre chose à ce moment-là. Puis, soulevant une jambe dont j’eus le loisir d’admirer la solide musculature, en tous cas sous le genou qui exhibait peut-être fièrement les souvenirs d’anciennes blessures, preuve qu’il avait d’incroyables aventures à raconter à qui voulait les entendre, et pourquoi aurais-je résisté à ce désir légitime maintenant que nous avions lui et moi passé un peu de temps à échanger quelques détails significatifs de ce qui pouvait nous procurer du plaisir, il s’installa sur le dos de l’âne ou plus exactement sur le bat d’où il se mit à crier « Hue ! » sans m’avoir invité à reprendre une place que j’avais pourtant occupée en toute droiture puisque nous n’en avions point chaviré comme font quelquefois les vaisseaux que la mer prend de travers pour on se sait quelle raison qui ne peut en aucun cas être celle de son capitaine. La longe se tendit, la queue de l’âne se mit à l’horizontale et même pencha un peu dans le sens de sa croupe, car le cheval de bois le dépassait d’une bonne tête et n’était au fond doué d’aucune souplesse qui l’eût autorisé à la baisser, et comme la marionnette semblait m’y inviter, je me mis moi-même en marche, épuisé d’avance par cette randonnée qui s’annonçait longue et pénible, Ginés ayant décidé de nous conduire à une auberge qu’il connaissait et dont il appréciait depuis longtemps à la fois les prix et l’accueil. Les roulettes grinçaient comme des dents qui apparaissent à la surface du rêve et troublent le sommeil de l’autre dormeur qui du coup perd le fil de son propre rêve et tire la couverture à lui pour en retrouver la chaleur à défaut de son contenu. Que les heures sont longues quand c’est l’autre qui parle ! Et qu’on n’a pas l’esprit à lui répondre dans la même catégorie de conversation, prenant le risque d’en changer, mais à voix si étouffée qu’il n’en entend rien, comme si le voyage commençait avec lui et se finissait en nous. Et pour ajouter encore à mon désespoir, mon compagnon et guide me disait regretter de ne pas pouvoir m’inviter à emboucher la même bouteille que lui car la distance qui nous séparait était, à moins que je n’y trouvasse à redire, au moins dix fois plus longue que celle de son bras au bout duquel je voyais apparaître le fruit de sa joie et de sa bonne humeur. De chaque côté, le chemin était ouvert de sombres fossés que je craignais d’approcher tant il était clair que je n’y trouverais rien qui pût m’en dire plus sur au moins ce que j’allais vivre dans cette auberge, laquelle me semblait, sans l’avoir jamais fréquentée, avoir quelque rapport rhétorique avec l’extraction d’un objet appartenant à mon sommeil, képi d’étoiles et de feuilles d’or dont Ginés m’avait coiffé pour mettre mon cerveau à l’abri des coups de froid, l’heure avançant en effet dans le crépuscule et la rosée reprenant sa place sur les arêtes bleues des bornes kilométriques. L’âne, silencieux alors qu’il m’avait rempli de ses cris jusqu’à couper le fil de mes réflexions, soufflait à peine dans l’effort mais, selon Ginés qui ne manquait pas d’air, il eût souffert injustement si j’avais monté le cheval de bois où, toujours selon mon mentor, j’aurais profité de l’indolence qu’il communiquait à cet équipage pour m’adonner à ce qu’on pouvait considérer comme un péché puisque le sommeil n’avait plus pour moi le sens que lui accorde l’homme du commun attaché plus au repos et à ses promesses de renouvellement de l’effort quotidien qu’aux fictions dont je semblais être l’auteur plus que le personnage, selon ce qu’il savait du rêve en général. Au bout de deux heures de cet inconfort, à quelques minutes sans doute de l’effondrement que m’eût inspiré un découragement bien compréhensible, la voix de Ginés m’interrompit et je retombais sur la tête dans cette réalité qui avait nom chemin et dont la boue collait à mes mollets. Comme l’équipage s’était arrêté et que je continuais d’avancer, j’arrivais à la hauteur de l’âne, suintant plus que lui et toujours moins proche que lui de la source qui désaltérait avantageusement mon compagnon. Celui-ci se mit presque debout sur le bat pour me montrer l’objet de sa joie : l’auberge dans laquelle nous allions achever la journée et recommencer à rêver sans être dérangé par les pans de réalité que nous transportions avec nous comme d’autres, moins têtus, ne voyagent jamais sans leurs parasites de surface.

— La cheminée fume, dit Ginés, ce qui est bon signe selon ce que j’ai appris de ma longue expérience de la créance. Ne me dites pas, ami Rogerius, que vous n’avez rien sur vous ! Nous pourrions alors négocier le fil de ces étoiles et de ces feuilles de chêne. Mais on n’en tire jamais la moitié de ce que ça vaut.

— Je ne suis pas assez stupide pour partir sans emporter quelques jours de dépenses honnêtes dans ma poche, rétorquai-je méchamment, car la randonnée m’avait fatigué à ce point.

— Dans ce cas, continua Ginés comme si je n’avais rien dit, mettez la main à la poche et ne la sortez plus de là avant qu’on vous demande de payer d’avance.

Et il cria « Hue ! » pour couvrir de sa voix rocailleuse la réponse que je lui fis alors, dont le lecteur se passera aussi mais, je suppose, pour d’autres raisons qu’il ne m’appartient pas de juger. L’équipage repris sa route et j’attendis de voir nettement la croupe du cheval de bois pour me remettre moi-même en marche. Il n’y a rien de plus agréable à l’esprit que ces moments de l’existence où l’on est en mesure de considérer avec exactitude le temps qu’il reste à passer pour enfin s’arrêter d’y penser avec autant de crispations. Mon corps retrouvait la paix, en commençant par cet intérieur que je n’avais jamais vu qu’en représentation sur des schémas ou des imageries destinés à en révéler les défauts anatomiques ou carrément physiologiques. Je ne sais pas grand-chose de ce qui s’y passe et quand il est arrivé qu’on m’en expliquât les défauts, c’est de l’extérieur que j’ai agi pour pallier leurs conséquences, me sentant alors plus bête que mes pieds et peu compétent en la matière. Pourquoi alors s’étonner que ce soit au rêve que j’ai donné la meilleure part de mes réflexions et de mon temps ? Je voyage comme les autres jusqu’au moment où je m’endors. Et j’avais bien l’intention de dormir à poings fermés quel que fût le désir de Ginés de m’entretenir près du feu pour rattraper le temps qu’il avait perdu à se taire. L’air était doux ce soir. Nous descendions après avoir perdu haleine à monter, du moins je l’avais perdue et je m’en serais trouvé fort mal si le hasard n’avait pas mis fin à cette souffrance en mettant à la portée du regard cette auberge qui, de loin, me paraissait digne de la fumée qui sortait de sa cheminée. Mais comme le cheval de bois, par un phénomène physique qu’il n’était pas difficile de prévoir et que pourtant nous n’avions pas envisagé, tendait maintenant à dépasser l’âne surmonté de son lourd cavalier, Ginés fouetta l’âne pour qu’il ne se laissa pas vaincre par cette imitation approximative qui ne méritait pas de gagner la course proposée par la pente, laquelle m’inspira les pires prévisions. Je courus moi aussi, le corps en avant pour tenter d’attraper la queue du cheval de bois qui n’était autre que la manivelle qui servait à animer ses prouesses de saltimbanque au service des plus nobles divertissements que l’esprit d’un voyageur à moitié honnête peut imaginer pour lui et pour satisfaire son désir légitime de vivre sans avoir à s’en plaindre. Mal m’en prit, comme je vais le dire maintenant, non point parce que j’ai l’intention d’atténuer les effets du récit en question, mais parce que la vérité ne souffre pas qu’on la démente.

 

Descente, non point aux enfers, mais à la limite de la raison.

S’il s’agissait maintenant de s’adonner à la métaphore et bien que mon esprit fort moderne fût incompatible avec toute forme de rhétorique (je parle d’une époque où je savais encore raconter l’improbable sans passer pour un mythomane, laquelle espèce d’homme me rend toujours perspicace et peu enclin à d’autres commentaires que celui-ci), fût-elle propice à la compréhension ou facilitant incontestablement les voies de l’assentiment, exeat recherché dans tous les cas de complexité narrative, j’en vois une, ou plutôt je la devine, car elle ne me vient à l’esprit que dans les moments les plus grotesques du temps qui m’est imparti par l’auteur de ce récit pour laisser la place à mes théories. Mon existence, qui hésite entre les décombres de l’absurde et les abîmes du complexe, pourrait être figurée par cette scène que je m’étais imaginée un jour en descendant du taxi qui me ramenait d’un ailleurs où il ne me semblait pas avoir éprouvé d’autre satisfaction que de m’en être enfin échappé, si tant est que ma volonté y fût pour quelque chose : mis au pied de chez moi par simple dépôt contractuel, et peut-être hélé par quelque connaissance qui s’agitait de l’autre côté de la rue, devant la vitrine couverte d’affiches vantant les mérites du sport et de la culture, je m’apprêtais à traverser cette chaussée peu visitée qu’en principe on ne prend même pas la précaution d’observer avant de se lancer sur sa médiane imaginaire et pourtant tracée à la main par l’habitude et des mœurs fort impressionnées par la nature rurale de nos pratiques quotidiennes. Or, si le destin avait prévu que, par exception, je devais alors croiser la route d’un véhicule peu préparé à ce genre d’événement et d’inattendu, il se trompait. On me retenait plutôt par la manche pour me demander de l’aide, soit qu’on fût trop âgé pour entreprendre la traversée en solitaire, soit qu’on eût perdu la vue au point d’avoir en même temps dilapidé la confiance qu’on peut accorder aux habitués qui aiment se moquer sans mesurer l’ampleur du danger (c’étaient eux qui m’appelaient en frappant du plat de la main la surface d’un guéridon dressé à point pour la conversation), enfin… il se trouvait toujours quelqu’un ou quelque chose pour m’interdire ce rendez-vous et je demeurais là même où m’avait déposé le taxi, incapable de me séparer de ces explications et prenant le temps de bien comprendre que ce n’était pas l’heure d’aller se livrer à de telles dépenses. Ainsi, peu utile aux autres, et agacé parce qu’ils n’étaient au fond que l’excuse qu’on avait trouvée depuis ma fenêtre, percée à la hauteur d’un premier étage souillé par des colombes en habits de fête, je lançais un geste de dépit à mes amis attablés et, prenant encore un peu de temps pour ne pas paraître asocial, je flattais l’épaule de l’aveugle ou du vieillard en lui parlant vaguement des conditions matrimoniales qui étaient tout ce que je connaissais à fond de l’existence et des êtres qui la bornaient comme autant d’avertissements et quelquefois de menaces. Bien sûr, courant après le cheval de bois, tandis que Ginés se laissait dépasser en riant de bon cœur, mon cri ne contenait déjà plus cette claire métaphore et d’ailleurs, à en juger par l’accélération que le cheval impliquait à ma propre allure, il n’était plus question de penser, mais d’agir pour ne pas alimenter la farce de mes insuffisances dramatiques. Jamais je n’avais atteint cette vitesse et, comme je craignais que la malchance en profitât pour me vider les poches, j’y avais enfoncé rudement une main apte à en conserver le contenu, qui était toute ma fortune et l’assurance du voyage, argent comptant qu’il n’était pas question de répandre comme des graines au hasard des semailles que le sort m’imposait. L’argent étant au fond de la poche de droite, et ayant un besoin urgent de me servir maintenant de ma main droite (on verra plus loin pourquoi), je fis en sorte de ne pas paraître trop ridicule en mettant la main gauche dans cette précieuse poche, content d’y trouver ce que j’y avais mis, mais conscient que la situation pouvait à tout moment tourner à mon désavantage. Les genoux alternativement à fleur du menton, les chevilles menacées de brisure en morceaux, et sentant à quel point j’aurais bientôt à souffrir de tout le reste, je trouvais la force d’accélérer assez pour me mettre à la portée de la queue du cheval de bois, laquelle, ne faisant en aucune manière office de queue, n’en était pas plus une queue véritable ni postiche, mais une manivelle à la poignée conçue pour activer l’ensemble et mettre le feu aux artifices dont le cheval était rempli jusqu’à la gueule. Au premier tour que j’impliquais à la manivelle en question, une fusée jaillit entre les oreilles et, comme c’était peut-être prévu, me fit lever la tête et perdre toute conscience de l’endroit que je foulais aussi rapidement et sans maîtrise de la direction à prendre. Ginés poussa un cri de joie à l’éclatement de la bombe qui contenait une fleur métallique de toute beauté, je dus bien le reconnaître, mon émerveillement devant les réussites incontestables de l’inventeur et du constructeur n’étant borné par aucune limite intellectuelle ou sentimentale, caractéristique qui me donna le vertige tandis qu’une autre bombe sourdait du corps de l’animal en fuite et envahissait le ciel crépusculaire d’un bouquet encore plus riche que le premier. Il n’était d’ailleurs pas étrange que mon louable effort pour conserver ma main gauche dans la poche droite de mon pantalon finît par impliquer à tout mon corps un mouvement giratoire qui le mit bientôt à l’envers, dos au cheval de bois qui allait de plus en plus vite comme font les chevaux à l’approche des auberges après une rude journée passée à arpenter les pentes ensoleillées de ces montagnes où, quand on s’y trouve, on a toujours quelque chose à faire ou à défaire. Comme Ginés n’avait jamais vu un homme courir à l’envers, son rire accomplissait des prouesses qu’il ne se soupçonnait pas, et entre deux éclats il disait son admiration pour moi en même temps que le peu de crédit qu’il accordait à ce qu’il voyait et que je ressentais moi-même comme la plus authentique vérité. Ainsi, courant comme peu d’hommes savent le faire, la main gauche empoignant au fond de ma poche droite toute la fortune que j’avais investie dans cette aventure, et le bras droit entre les jambes au bout duquel la main continuait de donner de la manivelle sans que je susse comment je m’y étais pris pour qu’il en fût ainsi et pas autrement, riant moi aussi parce que la douleur me laissait un répit, je pouvais voir le ciel s’illuminer du plus beau feu d’artifice que j’avais jamais osé imaginé, tant ce genre de divertissement, passé de mains royales à de moins pédantes sociétés, m’avait toujours laissé perplexe, pour ne pas dire incroyant. J’entendis une voix de femme s’écrier joyeusement : « C’est monsieur Hulot qui revient ! » Des applaudissements accompagnaient sans retenue les lueurs entrecoupées des rires qui étaient venus s’ajouter à celui de mon compagnon, lequel avait pris du retard sur moi et s’était étrangement rapetissé sur la pente qu’il descendait joyeusement, communiquant sa bonne humeur à l’âne qui trottait sans se soucier de l’heure qu’il serait à leur arrivée sur la terrasse de l’auberge. J’y fis le premier une entrée qui en bouleversa l’ordre depuis longtemps établi, mais on riait tous ensemble sans se soucier de la puissance de feu dont je continuais de bander le ressort peut-être terrible. Le cheval de bois fit alors un bond, m’entraîna dans cette embardée qui n’eut rien d’un vol plané, car mes jambes, soulevées au-dessus des tables, renversaient les cruches et les menus soigneusement préparés pour de pareilles circonstances. Par je sais quelle loi de la cinétique, je me retrouvais sur la selle en compagnie de la marionnette qui applaudissait elle aussi, mais avec un air effrayé qui signifiait que nous étions assis sur une fusée et que c’était celle-ci qui, se préparant à nous emporter dans le ciel noir, nous communiquait les premiers frissons de sa mise à feu. Le bras de Ginés nous sauva de cet embrasement et, la main gauche fermement enfoncée dans la poche droite, et la main droite enfin libérée de sa manivelle, j’assistais au bouquet final qui était celui par lequel s’annonçait toujours l’incroyable Ginés de Pasamonte, voleur dans les bonnes occasions et artiste besogneux quand le temps virait au mauvais. Comme le cheval s’éteignait, on fit de la lumière sans cesser d’applaudir et de rire, ce que Ginés apprécia sans retenue en dansant autour de moi, narrateur de pitoyable apparence mais de projet exemplaire. « Si vous retirez la main de cette poche, me dit la maîtresse des lieux, vous verrez qu’ici les bons comptes font les bons amis ! » Ce qui se passa ensuite dans cette auberge sise au pied du mont Valier est entièrement et fidèlement rapporté dans le premier chapitre de cette aventure, car son prologue s’achève ici.

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