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Goruriennes (Patrick Cintas)
En d’autres temps, j’aurais été heureux

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 Article publié le 23 juin 2013.

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Je comprends pas que le sommeil profite de la situation pour provoquer mon imagination. Peut-être que quelqu’un va m’expliquer. En fait, c’est tout ce que j’attends : cette explication-là, comme s’il y en avait pas d’autres.

*

J’ai eu besoin de bosser et de dépenser du fric. J’ai fait ça pendant trente ans et plus. On voyageait tous les étés et j’apprenais des choses sur les autres, ceux qu’on supporte pas longtemps chez eux et qu’on veut pas chez soi.

*

On est pas heureux, murmura-t-il. On est pas heureux parce qu’on s’emmerde. J’suis d’accord avec toi pour dire qu’il vaut mieux s’emmerder dans le confort que dans les problèmes sociaux. Mais deux malheureux, John, c’est pire que le malheur. Quelque chose entre le chaos et la tragédie. J’ai jamais rien écrit d’autre. Comme si les personnages sortaient de nulle part uniquement pour s’en prendre plein la gueule. Ya moins chanceux que nous, John, mais ya pas plus malheureux. Et j’écris bien si je me tiens à cette constatation.

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J’arrêtais pas de m’demander pourquoi il fallait que la porte soit ouverte. Qui m’en voulait à ce point ? J’avais pas si mal vécu que ça après tout. Ças’lisait presque sur mon visage.

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J’ai glissé toute ma vie sur des surfaces décoratives, mais je possédais le plus beau vaisseau qu’on puisse imaginer. Il est à la casse maintenant. Et j’vais pas tarder à m’recycler si j’en juge par le niveau de performance et ce que je peux en dire si on me l’demande.

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Je pouvais voir ses yeux mouillés et joyeux. Qu’est-ce qu’il voyait ? Il l’avait toujours vu sans jamais oser s’en approcher. Quelque chose de cristallin qui possédait un son propre et subissait les attentes d’une fragilité extrême.

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C’est la règle : la Reconstruction Post Destruction annule les droits légitimes à la Chirurgie Reconstructive Sans Échec et à la Résurrection Post-Mortem. Le type que vous avez devant vous va mourir faute de droits.

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C’était des gosses, de maudits gosses qui s’amusaient comme des fous au lieu de s’intéresser aux choses que je voyais clairement à l’endroit même où ils piétinaient joyeusement mes principes. Mais qu’est-ce que j’étais pour eux si j’arrivais pas à comprendre leurs motivations ?

*

Mais il fallait descendre et accepter leur conversation, le néant de leur attention, la relativité insupportable de leurs sentiments à mon égard. Ah ! J’étais pas fait pour eux aussi parfaitement qu’ils étaient faits pour moi.

*

Quand on a voyagé toute sa vie au fin fond de l’Espace Itératif, on se sent à l’étroit à peu près partout, à moins qu’on ait le sens de l’orientation et quelques compagnons festifs capables d’apprécier le détour. Sinon, on a l’impression de sortir les poubelles et de jeter un œil dans la rue des fois qu’une conversation prendrait un tour agréable à la vue. La rétine me démangeait comme si j’étais piqué d’avance. Je m’coltinais mon carabin, mon amour et quelques connaissances qui m’retenaient par les pieds parce que j’avais tendance à voler le bien d’autrui, surtout leurs ailes qui rutilaient dans les bars. À Shad City, si t’es pas clair du côté de c’que tu veux vraiment, t’es aussi foutu qu’un couvercle de poubelle dans le vent. Je sortais les poubelles tous les soirs et ça m’enchantait pas, mais c’était ainsi que j’contribuais à l’élargissement de mon champ d’action. J’avais même de nouveaux personnages à mettre en jeu, du type petit vieux qu’en a marre d’exister uniquement parce qu’il plaît plus à personne, même avec une poignée de bonbons dans une main et sa queue frémissante dans l’autre. À l’occasion, je brossais les traces de pisse sans distinguer les chiens des hommes.

*

— Quand y s’ra temps d’l’injecter, dit DOC qui lisait la notice, essayez d’pas confondre le vré avec le fo. Si ça arrive malgré tout, piquez ici ! Mais piquez pas si ça n’arrive pas ! Il est assez coupé du Monde comme ça !

*

J’fouillais avec la bouche, comme un chien, me servant de mon intelligence pour mettre de côté tout c’qui semblait avoir un intérêt pour c’que j’avais. En fait, ils jetaient c’qui était dangereux pour l’avenir professionnel de leurs gosses, évitant ainsi les inscriptions au dossier. J’comprenais pas qu’un gosse puisse être malheureux. J’en attrapais des fois et ils avaient tous des traces de violences sur le corps, comme s’ils servaient à quelque chose et que je savais pas quoi. J’les interrogeais si j’pouvais, sinon ils répondaient pas à mes questions.

— C’est quoi, l’éjaculation, papa Johnnie ?

— Quelque chose qui changera ta vie quand tu pourras.

— Paraît qu’y faut s’caresser. Là.

— Creuse encore dans cette merde, mignon, des fois que ce soye au fond que se cache le meilleur.

— Zêtes complètement gnouf ! Tout c’qu’on jette, ça vaut rien pour les autres, sauf si c’est des dingues qu’ont la permission de prendre des bains de foule.

— Ton papa y raconte c’qu’on lui a raconté, sans chercher à s’emmerder.

— Tu t’es beaucoup emmerdé, John ?

— J’me suis emmerdé toute mon existence, mais j’avais un bon boulot et des femmes. Maintenant j’ai plus d’boulot et j’ai qu’une femme qu’est plus costaud qu’moé. J’ai du mal à m’adapter. Faut m’comprendre.

— Vous parlez à des gosses, John ! Soit ils comprennent et vous vous rendez responsable de ce qui va leur arriver, soit ils comprendront plus tard et ça leur arrivera quand même.

*

On peut pas aimer un malheureux. On éprouve de la compassion, comme à l’égard du p’tit Jésus, mais l’amour n’en veut pas et il s’exprime avec des nuances qu’un gosse peut pas comprendre parce que son cerveau ne connaît que l’amour.

*

Écrivez. Ya rien comme écrire pour crever l’abcès qui vous fait mal à l’endroit même où votre cerveau de crétin vous indique le chemin du bonheur. Zavez jamais été en vacances thermales ? À poil dans la chimie du tellurique et des retombées nucléaires. Ça vous change un homme en chercheur opiniâtre. Vous qui êtes déjà têtu comme un rapport contre nature, vouvou zy feriez des adeptes.

*

Vous savez que vous finirez par trouver la bonne substance. Les malheureux finissent toujours par mettre la main sur ce petit trésor.

*

Qu’est-ce qu’ils fuyaient ? Yavait rien comme la guerre pour les contraindre au voyage à ras de terre. Jamais ils ne s’élevaient pour ressembler à nos oiseaux d’oxyde de fer et de chrome. Ilstraçaient eux-mêmes les routes de leur enfer.

*

— T’es vraiment trop con. Faudrait qu’t’apprennes des milliers d’choses. T’as pas un cerveau assez grand pour ça.

— En d’autres temps, j’aurais été heureux.

 

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