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Les Huniers - Les aventures de l’âne Mazette et du canasson Cantgetno
Chapitre II - Les peluches de la Légion d’l’honneur

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 Article publié le 22 septembre 2013.

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I — Considérations sur la folie citoyenne (avec une note : Vive le pouvoir judiciaire !) — II — Du privilège et de la recommandation — III — Illustration : Comment je fus réveillé par des cris que je pris pour d’autres — Explications d’un berger à propos de la disparition de son pipeau et commentaires de l’hôtesse tant à propos du pipeau en question que du feu d’artifice que Ginés et moi-même avions donné à la compagnie ainsi que du loto qui avait agréablement entretenue celle-ci malgré les interventions de l’orateur impromptu dont nous avions supporté les dispositions citoyennes — Rencontre du troisième type (gonzo du berger, avec une note : Louis Marette décore un chien) — Gonze à l’aise et sans chaise — Récit d’un deuxième vol (bientôt on ne les comptera plus !) — Discussion sur l’honnêteté de Ginés alors que son sujet aurait dû porter sur un autre personnage — On a volé l’âne ! — Ce qui s’ensuivit.

 

I

Considérations sur la folie citoyenne

L’Europe a produit quelques-uns des plus grands fous furieux de l’Histoire universelle : Napoléon, Pétain, Hitler, Franco, Mussolini… marionnettes des pouvoirs, certes, mais aussi et surtout figures emblématiques de la cruauté exercée contre les hommes, à tel point qu’il n’est pas interdit d’en cultiver la mémoire, sauf peut-être celle d’Hitler. En effet, Napoléon bénéficie de la protection de l’État français ; Pétain n’ayant pas eu « droit » à un procès équitable, il n’est pas interdit de le « défendre » ; Franco a aussi son monument et ses partisans ; Mussolini ressurgit entre les lignes d’un Gandhi…

Et la France dans tout ça… ?

Après avoir été le pays le plus sanglant et le plus instable de l’histoire européenne, et une fois l’empire définitivement écroulé, beaucoup par défaite devant l’Allemagne, et un peu tout de même grâce à la vision de de Gaulle et de ses souteneurs, elle a trouvé l’équilibre en s’instituant, plus qu’en se constituant, « république » et « démocratie ». « République démocratique de France » conviendrait d’ailleurs mieux, comme appellation, que « République française », qualification peu employée, la doxa préférant l’étiquette régalienne « France », tout simplement.

Il convient néanmoins de préciser que cette république n’en est pas une au sens propre du terme ; en réalité, s’il faut appeler un chat un chat, il s’agit d’une monarchie élective ; mais pourquoi ne pas l’appeler république puisque c’est justement ce qu’elle veut être, ou plutôt, ce qu’elle tend à être, car c’est en effet un produit dérivé, sinueux au possible, et non pas une droite ligne de conduite collective.

Ce n’est pas non plus, tout à fait, une démocratie ; elle est trop fondée sur l’autoritarisme et la partialité constante de ses jugements et de ses interventions pour égaler en conviction les meilleures démocraties de ce monde.

En résumé, la France est une monarchie élective fondée sur une démocratie autoritaire.

Tel est l’héritage de son Histoire, celle qui ne ment pas.

Sa constitution, élaborée à la charnière du XIXe et du XXe siècle par les esprits les plus à droite, et reprise presque in extenso par ceux qui voulait la sauver des effets d’une constitution encore trop libérale face aux réalités des conflits intestins, garantit l’équilibre de ses forces et réussit malgré tout à la placer dans le camp des nations libérales et laïques. C’est un « coup d’État permanent », mais il semble, comme on dit « après coup », qu’il vaut mieux pour l’instant qu’un véritable État de droit ; même les socialistes, qui l’ont vivement combattue, la cultivent maintenant, avec un zèle d’écolier qui préfère, tout bien pesé, la dureté du banc à l’humiliation du piquet. Ce qui ne manque pas de provoquer, à droite, des sourires satisfaits.

L’histoire des peuples de France s’est apaisée. Et si on y regarde de près, les gouvernements qui se succèdent et se ressemblent tous un peu vont dans le sens d’une république digne de ce nom et d’une démocratie enfin libérée de ses injustices et de ses mensonges.

En attendant, il faut s’attendre à des retours de manivelle, comme celui que nous venons de vivre avec Sarkozy et sa clique ; chanoines, pétainistes, zombies ou autres, délateurs, miliciens, envieux, ignobles quelquefois.

Les manifestations d’hostilité et de violence qui ont marqué le débat sur le mariage pour tous sont éloquentes à ce sujet. Voilà une loi qui crée une liberté nouvelle pour ceux qui la méritent. On ne peut pas mieux faire ni mieux espérer de notre intelligence. Bien entendu, comme d’habitude, elle a été prononcée au nom de l’égalité, principe fallacieux qui n’a pas d’application, mais qui est partie intégrante de l’esprit monarchique qui règne aujourd’hui en maître rigoureux et clément.

Et déjà, un maire a refusé de marier un couple homosexuel, manquant ainsi gravement à son devoir de « représentant de l’État ». François Hollande, qui connaît la France comme sa poche, avait prévenu : il faudra prévoir une liberté de conscience, quitte à passer pour des cons aux yeux du monde ; mais la réputation de la smala des agents de l’État n’est plus à faire, hélas. Maires, magistrats, préfets, commissaires, haut gradés… Eux aussi connaissent bien la France qui les nourrit grassement ; le système colonialiste, judicieusement associé à une pratique savante du collaborationnisme, a fait ses preuves, comme on sait. Les salauds sont légion car, dans une démocratie authentique, pour mériter le titre d’autorité, il faut être élu et non pas désigné [note 1].

Le problème, c’est l’inoculation du virus censé pallier la maladie nationale du conflit civil ; une infection peut s’ensuivre et mettre fin à toute velléité de véritable république et de démocratie enfin assumée.

La question de l’huile sur le feu est beaucoup plus « permanente » que les alinéas d’une constitution sans doute trop visiblement condescendante.

Mais la question n’est pas là…

En effet, descendre dans la rue pour priver des citoyens d’une liberté qui leur est due, est une ignominie. C’est ici que le droitiste montre les ressorts de sa face cachée. Dans une démocratie, on ne descend dans la rue que pour défendre des libertés, et non pas des convictions et autres superstitions. C’est ainsi que l’esprit même de la démocratie a été violé par ce qu’il convient d’appeler des fascistes, activistes qui ont plus que transcendé le principe d’autorité.

Ainsi, l’église catholique, et plus largement la religion, ont repris le cours de leur histoire qui est celle des inquisitions, ou plus prosaïquement exprimé : l’histoire des salauds et des pédants. Ce qui ne manque pas de laisser perplexe dans un pays auquel la Philosophie doit beaucoup, de Pierre Bayle à Jean-Paul Sartre, en passant par le voisinage encore vivace de Rousseau.

La conation politique ne peut s’exercer, si la France est réellement en mouvement à la fois républicain et démocratique, que dans le sens d’une profusion de libertés, en dehors de tout mirage égalitaire et même fraternel.

La plaie est encore tellement ouverte qu’on a sincèrement craint des « débordements ». Une égérie de ce fascisme dans l’œuf a même évoqué, à la fois comme menace et comme crainte, une « effusion de sang ». Heureusement, pourrait-on dire, il ne s’est rien passé. Mais, quelqu’un de suffisamment intelligent et de vraiment informé pourrait-il affirmer que cela ne peut plus se passer ? Pour l’instant, seul des individus paient le prix de leurs aspirations et de leur nature en se faisant tabasser par des fous exemplaires. Dans un cas récent d’assassinat, la justice a reçu l’ordre, n’en doutons pas au pays où elle est soumise à l’exécutif, de reculer significativement devant une condamnation qui risquerait de mettre le feu aux poudres. Le courage n’est pas la qualité la mieux représentée par le pouvoir et ses autorités.

Il se passera encore longtemps avant que l’existence, en France, ne soit plus gâchée par les privations de libertés au nom de concepts que personne ne peut raisonnablement élever au statut de théorie et encore moins de lois.

Ainsi, compte tenu de la nature transitoire de nos lois constitutives, nous entretenons dans notre sein une classe, une catégorie, une variété de citoyens qu’il convient d’appeler des domestiques. Et c’est là que se joue notre quotidien.

II

Du privilège et de la recommandation

Et que s’exerce l’autoritarisme à la place de l’autorité, tant on aime bien, en France, ne pas appeler un chat un chat. Ainsi, la fameuse « indépendance » des magistrats n’est rien d’autre qu’un système de protection, une sorte de décret qui appelle un chat tout ce que voudront les électeurs de ce décret. Système complexe et forcément instable, vite meurtrier si on n’y prend pas garde [note 1].

L’Histoire, si c’est une science, enseigne que tout type de dogme prônant l’absence de gouvernement ou au contraire son emprise totalitaire relève de la religion, c’est-à-dire du concept passé en force de loi. Il est plus raisonnable de s’en tenir à des voies moyennes, touchant de plus ou moins près à une constitution « presque » sans gouvernement, selon l’idée que s’en est fait David Thoreau par exemple, ce qui règle la question de l’anarchie, ou au contraire fricotant avec l’extrême de cette situation pour régler sans doute la même question par un système de décrets définissant d’autorité les tenants et les aboutissants d’une réponse dangereusement placée à droite.

Le principe de tolérance est aussi fâcheusement mutilé, y compris de ses meilleurs auteurs. On ne compte guère en France que deux éditeurs du Dictionnaire philosophique de Voltaire, dont Le chasseur abstrait établi à Mazères. Le bon vieux dicton populaire qui pense assez naïvement, ou peut-être hypocritement, ou pourquoi pas par dépit, « qu’il faut de tout pour faire un monde » n’a pas d’application face au décret d’intégration qui menace le citoyen peu désireux de quitter sa communauté et ses principes. Sans aller nécessairement chercher des exemples dans les ghettos de l’immigration, il suffit de jeter un œil par dessus notre épaule pour constater que les agents de cette administration castratrice doivent renoncer à leurs projets si ceux-ci n’entrent pas dans le cadre des institutions qui dans ce cas ne peuvent évidemment pas s’en nourrir. Ou bien ils boivent, au mieux.

Que reste-t-il une fois évacué, de sinistre façon comme on le voit, la question du gouvernement et celle du principe de tolérance ?

À l’accusation d’extrémisme que subit un personnage d’Ernest Hemingway, celui-ci répond qu’il n’est pas extrémiste, mais en colère, l’extrémisme consistant, comme il est indiqué plus haut, à pousser le bouchon trop loin du côté de l’anarchie ou au contraire à le lancer dans les eaux troubles du fascisme. En cela, il n’est pas possible de placer le parti communiste et ses amis à l’extrême-gauche, mais par contre, la communauté d’idée entre le Front national et les fascistes est telle qu’il est parfaitement légitime de le qualifier de parti d’extrême-droite, à défaut de pouvoir le caricaturer sous le signe de la croix gammée, puis que la loi l’interdit (encore un décret pris cette fois pour, sans doute, ne pas jeter de l’huile sur le feu).

S’il s’agit donc de s’en tenir, sagement, à la colère, la question de l’action demeure, et celle notamment de son efficacité liée à la violence ou à la négociation. Récemment, une colère d’ouvriers n’a pas suscité la compréhension d’un gouvernement socialiste plutôt placé à droite. Elle était pourtant l’effet le plus exact d’une négociation truquée. Verra-t-on un jour un magistrat digne de ce nom se lever contre les appréciations impérieuses d’un ministre ? Quand les poules auront des dents, car la paye est bonne.

Comme on voit, l’existence n’est en rien facilitée par l’État ni par les gouvernements qu’il nomme indifféremment à droite ou à gauche, tant le principe du vote populaire, tellement faussé par les votes parallèles des notables constitués, ne pèse rien dans la balance.

Il n’en reste pas moins que le principe d’autorité, pour répondre à la réalité et ne pas sombrer dans les fois aveuglantes et aveuglées, est, tout comme celui d’il-faut-de-tout-pour-faire-un-monde, précepte du communautarisme, l’ingrédient à la fois le plus nécessaire et le plus agréable de la vie en société.

Dit comme ça, c’est tangent, n’est-ce pas ?

Ce serait oublier qu’autorité est synonyme d’influence.

Et c’est d’ailleurs ce qui distingue l’autorité de l’autoritarisme.

La constitution de la France est autoritaire, mais n’exerce aucune influence sur les esprits.

Ce n’est pas dans ce texte magistral qu’il faut chercher des leçons et des lignes de conduite.

Et certainement pas dans les ministères et autres dépendances de l’État.

L’autorité enseigne ou elle n’est que tentative de mise sous tutelle.

Il y a loin entre recevoir l’influence d’un enseignement et être contraint de fermer sa gueule.

Quel maître d’art ne s’est pas placé de lui-même sous l’autorité d’un héritage technique, scientifique ou artistique ?

Mais, si la domesticité de l’État, je veux dire tout l’emploi qu’il en fait, n’est guère critiquable sur le plan des compétences et de l’honnêteté, il n’en reste pas moins que bien souvent nous avons affaire avec des imbéciles et mêmes des malhonnêtes. Il convient, pour s’en tenir à un vocabulaire philosophique, de changer ces qualifications quelque peu injurieuses par les termes en usage : on appellera l’imbécile un inculte, et le malhonnête un salaud.

Nous limitons ici notre étude au domaine du domestique d’État, comme on dit homme ou femme d’État, appelé non sans nuance péjorative, voire insultante, fonctionnaire. Et dans ce domaine croissant qui exerce une influence proportionnelle à sa croissance, existe un sous-domaine incluant les incultes et les salauds ; ceux-ci seront classés sous le nom générique de larbins.

Les larbins, certes, forcent le respect, mais ne parviennent pas à gagner l’estime à l’instar de leurs collègues intelligents et honnêtes qui, heureusement pour nous, forment le gros du bataillon, pour employer une analogie tempérée, des serviteurs à la fois de l’État et des citoyens, autrement dit des fonctionnaires.

III

Illustration

Comment je fus réveillé par des cris que je pris pour d’autres.

Quand nous fûmes réveillés cette nuit-là, qui fut la première et non moins la dernière passée dans cet hôtel du mont Valier où nous allions vivre quelques-uns des meilleurs moments de notre existence si on se place du point de vue tant de la connaissance, qui est un bien à partager avec la proximité qui nous affecte de cette manière, que de l’action qui désigne plus l’homme seul que son équivalent en sacs de blé, je crus que c’était encore là l’œuvre de cet orateur qui avait passablement gâché notre soirée en en ponctuant les victoires désuètes de ses dissertations parcellaires sur des sujets qui certes préoccupaient aussi nos esprits mais sans toutefois les contraindre à passer le meilleur du temps à en considérer la pertinence du point de vue du citoyen toujours redevable en ces temps de promesses non tenues par les actants librement et majoritairement choisis de nos institutions constituées et constitutives. Le mot crié de « Bingo ! » effleura d’abord mes oreilles que j’avais à ce moment-là fermées comme sont les portes de l’intimité, quoique Ginés prît beaucoup de place dans le lit que la modicité du lieu avait réduit à un seul, encore que la chance nous gratifiât d’une chambre et que cet humble dortoir de nos plaisirs endormis eût pour fenêtre une ouverture et pour porte une entrée libre, le tout barré de rideaux étriqués. Entre les ronflements massifs de mon compagnon de sommeil et le remue-ménage qui s’organisait dehors, mon esprit poussait encore des bâillements tels que j’eus du mal à comprendre que nous n’étions plus au jeu, mais de retour sur le terrain des tergiversations politiques où nous avait placés entre minuit et trois ce tribun particulièrement bien équipé pour les rassemblements dialectiques auxquels je dois avouer que je n’étais plus accroc depuis une récente cure de désintoxication citoyenne. Je secouais donc ce qui me sert de boîte à idées pour en épousseter, aussi fermement que m’y autorisait ma propension à me sortir du rêve sans y laisser de trace, les dernières et peut-être seules exubérances que le sommeil me concède une fois par jour quand je suis contraint à trouver de quoi me pousser jusqu’à la nuit, et même deux quand la chance m’a souri au point de m’insérer tout agréablement endormi dans cet espace incompatible avec l’enrichissement personnel dans lequel tout amateur de plaisir gratuit reconnaît une sieste carabinée. « Bingo ! » s’écriait celui que je prenais encore pour notre orateur intarissable et pourtant je commettais là deux erreurs qui m’eussent conduit directement en enfer si cet endroit détestable avait existé de la même existence que moi. Primo, le mot que j’entendais n’avait aucun rapport avec le jeu qui avait distrait notre soirée en compagnie des meilleures fréquentations qui se puissent imaginer à cette altitude ; et deusio, la voix qui me trompait n’était pas celle de notre conférencier, mais comme Ginés dormait du plus profond sommeil qu’un homme puisse trouver quand il n’a plus rien d’autre à chercher, j’achevais de me prêter au monde comme l’enfant que j’avais été savait s’y prendre pour qu’on l’ignorât alors qu’il était en pleine recherche d’autre chose que le temps qu’il n’avait pas encore consommé avec les dents de l’âge et les langues mortes de la maturité. Il eût fallu que quelqu’un me mordît un orteil pour me pousser dans ce dernier retranchement qui est celui de l’éveil et du premier pas dans la réalité. Or, l’homme, car c’était une voix d’homme (j’étais assez réveillé pour en apprécier la tonalité et les affirmations qu’elle propulsait à l’extérieur de ce qui relevait de l’autorité la plus affirmée), n’avait pas dit « Bingo ! » (d’ailleurs pourquoi eût-il emprunté ce cri de victoire aux circonstances de nos distractions ?) mais quelque chose qui certes y ressemblait, sans toutefois trahir aucun rapport avec le nombre de fois que je l’avais poussé avec une joie contenue comme je sais m’y prendre quand je veux me faire aimer ou au moins apprécier. Car si l’homme qui criait maintenant n’était pas celui qui avait interrompu nos cartons pour s’immiscer dans nos pensées citoyennes, qui était-ce ? Pourquoi criait-il ? Et que criait-il ? Et pourquoi Ginés ne sortait-il pas de ce qui l’emportait aussi loin de moi et de la réalité dont j’étais pour lui, si je ne me trompais pas sur ses sentiments, la première borne significative ? Rejetant le manteau qui nous servait de couverture, je mis mes jambes à l’air vif de ce matin de printemps encore marqué par la débâcle et les roulements de tambour d’un ciel pas tout à fait décidé à nous rendre grâce et d’un bond je fus au pied de la porte ou de ce qui en faisait usage, rideau roide de poussière et de traces plus humaines dont l’odeur me coupa un moment de la réalité toute auditive que je tentais désespérément d’explorer sans en perdre la trace. Me penchant dans l’intervalle des deux parties de ce rideau qui en avait vu d’autres, je vis que le couloir était désert, autrement dit qu’il n’était plus occupé par ce qui captivait ma curiosité et du coup je fus presque malheureux de n’avoir pas même l’espoir de la satisfaire, ce qui eût constitué une saine occupation de l’esprit en attendant que les autres se chargeassent de le troubler au point de me rendre inaccessible à toute complicité intellectuelle ou autre. Je m’en fus donc en chemise sur ce parquet d’antan qui sentait l’encaustique coupée de déjections qui m’eussent convenu si tous ces oiseaux de passage m’avaient proposé les ailes de leurs voyages, car on parlait toujours, et toujours de la même chose, et sans changer de voix comme il arrive dans les choses qui nous obsèdent parce qu’elles ont un sens et qu’on est formé et même peut-être né pour le comprendre finalement, si cette fin n’est pas trop dire au moment où on a perdu pied dans la réalité et non pas au cours du rêve que le sommeil nous octroie en compensation, comme le cœur se gonfle d’un côté quand l’autre se ratatine. J’avais le pied sur la première marche descendante quand l’hôtesse me gratifia d’un « Il a pas dit Bingo sinon je l’aurais entendu et de toute façon ce n’est pas lui ! » J’en étais donc à me demander comment elle s’y était pris pour pénétrer ainsi dans mon esprit quand l’homme qui détenait le secret de ce chahut remonta l’escalier que je descendais avec l’hôtesse dans mon dos et peut-être dessus et me frôla si partiellement que j’en redemandais pour m’assurer, comme je m’en sentais le droit, que j’étais partie de ce que je considérais comme un tout et que celui-ci m’était dû parce que j’étais parfaitement éveillé et en état de juger de la pertinence des attitudes et des actions de chacun à mon égard et sans moi s’il s’agissait de cela.

— Monsieur qui passez, dis-je en soignant mon aspect d’un coup de langue, que signifie cette clameur, que dis-je, ce charivari qui finira par réveiller la mauvaise humeur de mon compagnon de route ?

L’autre s’arrêta en cours d’ascension et, prenant l’hôtesse à témoin, elle qui ne demandait qu’à se comporter en étrangère quand les circonstances ne la concernait plus, on le vit déclarer dans un souffle qu’on lui avait volé, profitant de son sommeil légitime (il insista sur cette légitimité à cause du commencement de doute qui naissait sur mon visage), sa flûte !

— Votre flûte ! s’écria l’hôtesse.

— Ma flûte !

— Mais je ne mange pas de ce pain-là ! ironisai-je comme si on pouvait d’ores et déjà trouver dans mon comportement passé et présent les traces d’une complicité que je soupçonnais visiblement.

— Ma flûte ! Mon pipeau, quoi !

— Vous avez un pipeau ? fis-je à mon tour, adoptant la posture de l’hôtesse qui ne manqua pas de me jeter un œil complice.

— Tous les bergers ont un pipeau ! dit le berger, si c’était ce qu’il prétendait être.

— C’est un berger, confirma l’hôtesse.

— Et même un bon, continua le berger qui semblait ne plus pouvoir ou vouloir s’arrêter en chemin, celui sur lequel il nous avait placés sans nous demander notre avis sur la question du degré de notre implication autant comme témoin que comme délinquant possiblement probable ou probablement possible.

— Nous allons réveiller tout le monde, fit l’hôtesse en nous prenant chacun par le coude.

Elle avait l’habitude de conduire ainsi les hommes réveillés, quelles que fussent les raisons de leur éveil, le plus loin possible de ceux qui dormaient encore, mimant avec les seuls traits de son visage, qu’elle avait bien formé, tous les poings et les oreilles des dormeurs qu’on n’était pas en droit de réveiller au son d’un pipeau qui n’était plus là pour y servir.

— Je dis pas ! fit le berger, mais sans pipeau, je me fais chier toute la journée et d’autant plus que je sais pas en jouer.

 

Explications d’un berger à propos de la disparition de son pipeau et commentaires de l’hôtesse tant à propos du pipeau en question que du feu d’artifice que Ginés et moi-même avions donné à la compagnie ainsi que du loto qui avait agréablement entretenue celle-ci malgré les interventions de l’orateur impromptu dont nous avions supporté les dispositions citoyennes.

— Vous n’êtes pas qui je croyais que vous étiez…

Je croyais ainsi expliquer mon comportement depuis que j’avais quitté la chambre où j’avais épuisé le potentiel de mon sommeil à tel point que je pensais que ce vol de flûte formait l’épine dorsale d’une dramaturgie dont je ne pouvais être que la dupe si j’en jugeais à l’air sagace que l’hôtesse tentait d’échanger avec le mien, lequel m’éloignait des saveurs matinales goûtées par les miroirs des murs et les adorables regards qu’une corolle de jeunes filles effeuillait en frondaison de toute récente composition.

— Bien sûr ! gloussa le berger. C’est ma flûte qui a disparu, pas mon argent !

Le mien ayant fini sa passive existence dans le fond de sa poche pas plus tard qu’au beau milieu de la nuit que nous venions d’épuiser sans compter, il me clouait le bec, détail de mon infortune qui réjouit momentanément l’hôtesse qui choqua mes côtes de la pointe de son coude, d’un air de dire que je ferais bien de me taire, car ce berger manquait de patience avec les étrangers qu’il plumait. Ce mauvais joueur qui râlait quand il perdait avait-il le don de communiquer sa joie éprouvante si d’aventure, et c’en était une qui finissait mal pour moi qui n’avait pas perdu ma flûte pour la bonne raison que je n’en jouais pas même si j’étais doué pour ça, il en venait à perdre par un autre moyen que le jeu, si parler de moyen à propos de fatalité constitue encore de nos jours une bonne occasion de se taire.

— Mais enfin ! m’écriai-je. Où m’emmène-t-on ?

L’hôtesse ouvrit le gouffre volubile de sa bouche sans cesser de me pousser dans le dos même du plaignant qui agitait ses petits doigts calleux que les jolies servantes prenaient peut-être pour des signes, car elles s’amoncelèrent autour de la chaise qu’elles transportaient d’un commun désir de tout savoir de cette disparition dont l’hôtesse disait justement, en leur pinçant la taille qu’elles avaient souples comme leurs paniers pleins à craquer, que jamais flûte en cet hôtel n’avait connu pareilles complications mais qu’elle avait les moyens (encore !) de proposer autant de solutions que cette énigme toute nouvelle pouvait raisonnablement en inspirer. La chaise ne m’étant en aucun cas destinée, le berger y prit place non s’en se laisser éponger le front qu’il avait dégoulinant des larmes de ses yeux et des gouttes qui perlaient au bout de ses accroche-cœur. 

— Et elle était où, votre flûte, quand vous vous êtes couché ? demanda l’hôtesse.

— Aviez-vous fermé la fenêtre ? demanda une voix fluette.

Le berger ouvrit la bouche sans pouvoir en laisser sortir tout ce qui s’y annonçait de confusion, lançant dans ma direction un regard pitoyable que je pris pour le support du seul reproche qu’il avait à adresser à quelqu’un en ces circonstances extraordinaires autant pour lui que pour moi et comme je dodelinais de la tête pour préparer le terrain de ma défense, l’hôtesse me secoua l’épaule en me houspillant :

— Comment ! Vous n’avez pas de flûte et vous savez en jouer ?

Le cœur des jeunes filles, au milieu desquelles devaient fleurir quelques nouveautés qui ne fussent pas domestiques, reprit ce thème inlassablement, modulant l’étonnement jusqu’à la fausse note qui acheva ce concert de questions par la pire des cacophonies que mon esprit eût éprouvée depuis bien longtemps.

— Jouez-en ! conclut la plus jolie.

Ah ! Quelle proie j’étais pour elle maintenant qu’elle m’avait deviné !

— Mais comment veux-tu qu’il en joue puisque ce monsieur l’a perdue ! fit constater l’hôtesse à cette vierge pressée.

— Pas perdue ! rectifia le berger. Volée !

Il riait de bon cœur car les frôlements auxquels il goûtait sans réserve émoustillaient les limites de son esprit critique.

— Qui peut bien vous l’avoir volée si ce n’est personne ?

— C’est forcément quelqu’un !

D’autres chaises dinguèrent dans nos jambes. Nous fûmes bientôt assis autour de l’absence de flûte figurée par la main ouverte du berger qui agitait encore ses doigts comme si une mélodie courait dans son esprit à la poursuite du voleur que nous fûmes plusieurs à nous figurer sans nous concerter autrement que par le regard.

— C’est drôle, dit une jeune fille en dentelles, mais moi, cette histoire de flûte, ça me rend triste !

Le berger se dressa alors sur la pointe de ses espadrilles.

— Il ne faut pas, mademoiselle !

Aussitôt une servante à la grasse surface s’éveilla de son rêve pour traduire sa pensée en ces mots :

— Diable ! Il n’y a rien comme rêver pour se sentir toute triste.

Disant cela, elle me considérait des pieds à la tête. Son regard mouillé remonta lentement, mais sans un seul instant d’abandon, de mes pieds nus que j’avais oublié de chausser, ce qui me rendait suspect aux yeux de quelques-unes, à mes mains que je croisais sur ma poitrine comme si j’étais assez désespéré pour tenter d’étouffer ainsi les battements de mon cœur. Pourtant, rien ne sortit de sa bouche pour atteindre autre chose que ce cœur, laissant à mon esprit toute liberté pour résister à la tentation de réfléchir :

— C’était un joli feu d’artifice ! fit-elle en me touchant de la pointe de ses doigts rapides et sans doute pleins de cette expérience qui favorise la fortune.

— N’oublions pas la flûte, interrompit le berger qui pourtant pensait déjà à autre chose.

L’hôtesse poussa une sorte de gémissement qui nous coupa le souffle un instant, mais nous vîmes bien, après cette seconde, qu’elle avait l’art de captiver son auditoire quand elle en avait un à portée de son insatiable faim de secrets intimes et même d’ouvrages moins communs.

— Je le connais bien, Ginés, ce grand voyou ! dit-elle. Mais je n’aurais pas imaginé un tel spectacle sans le connaître mieux.

— C’est comme ce feu d’artifice… fit le berger qui ne suivait plus la conversation tant il était occupé à profiter le mieux possible de la proximité doucereuse que le hasard d’un larcin lui offrait sans autre exigence de créance.

Nous nous pressâmes autour de lui pour exprimer notre curiosité :

— Hé bé quoi le feu d’artifice ?

— Je me demande bien à qui il l’a volé ! continua le berger.

Je me levais à mon tour, claquant du talon sur les lattes de châtaignier car je ne me sentais pas de force à me hisser sur mes orteils, de telle sorte que je ne pus atteindre la hauteur où il s’était placé en n’oubliant pas de se chausser avant de sortir de sa chambre.

— Vous n’insinuez tout de même pas… !

Les jeunes filles s’écartèrent sensiblement comme chaque fois que deux hommes en viennent à se poser des questions qui demeurent sans réponses en attendant que l’abcès soit crevé d’une façon ou d’une autre. Mais l’homme se dégonfla et même se ratatina un tant soit peu, de telle sorte qu’il se retrouva un peu en dessous de mon regard qui du coup gagna en intensité.

— Voler une flûte, tout de même ! murmura l’hôtesse comme si elle réfléchissait en même temps. Et l’autre, là, que je sais même pas comment il s’appelle, il ne l’a pas touchée, votre flûte, hier au soir, pendant qu’il bavassait tellement que je me suis endormi sans prière ?

— Oh ! fis-je. Il parlait bien. La flûte, était-ce bien celle de monsieur ? Était-ce une flûte d’ailleurs ?

La servante grassouillette, qui lisait décidément dans ma pensée, énuméra toutes les sortes de flûtes qu’elle connaissait d’avoir poussé l’école plus loin que sa mère, et sa lourde jambe fraîchement barbifiée se plia à l’équerre sur la chaise que je dus lui concéder pour ne pas paraître profiter d’une situation vouée à une inévitable scoptophilie.

— Ces dames vont penser que je n’y connais rien… balbutiai-je en me tenant au berger qui révéla en cette occasion une musculature paradoxale tant j’étais moi-même capable de jouer du pipeau rien qu’avec les doigts.

L’altération de mes sens provoquée par l’inattendu d’une telle réunion à une heure où d’ordinaire j’étais encore sujet aux phases les plus profondes du sommeil m’était si perceptible que j’en conçus cette sorte de pâleur qui nous prend quand nous avons cessé de rougir pour une raison que nous venons d’oublier sans pouvoir nous en souvenir malgré des efforts presque physiques sur ce qui n’a pourtant qu’une existence supposée.

— Si c’est Ginés, dit l’hôtesse, il n’a fait que vous l’emprunter pour s’en servir à Dieu sait quoi ! Mais dans cette hypothèse, que c’est peut-être pas la bonne, que c’est même certainement la mauvaise, il vous la rendra et même sans doute avec un petit cadeau qui vous fera plaisir.

— Et vous vous y connaissez en cadeau ! s’écria le berger sans intention de déjouer les tours que prennent quelquefois les paroles quand on les prononce avant même de les avoir pesées.

— Même que j’ai la Légion d’honneur ! s’écria l’hôtesse.

Son visage s’était soudain éclairé d’une lueur républicaine que nos propres yeux eurent du mal à soutenir comme on expose des thèses quand un intrus (rôle qu’elle jouait à merveille) insère le jeton de sa présence dans l’interstice qui nous sépare à peine de ce qui diable a bien pu le distinguer à ce point de ce que nous sommes et que nous resterons peut-être tant que jamais a le pouvoir de modifier sensiblement les apparences qui nourrissent nos espoirs comme l’attente alimente les horloges de nos séjours. Devenu blême malgré la présence de la beauté qui explorait ses possibilités de prouesses techniques prometteuses d’autres trophées encore plus mirifiques, il se voûta, comme s’il venait d’oublier que sa flûte chantait maintenant dans d’autres mains pour le plaisir d’une bouche que des temps moins ordinaires ne lui eussent pas ravie sans une exploration méthodique de ce que la douleur peut infliger au voleur qui s’est un moment cru hors de la portée critique du véritable propriétaire de l’objet du litige. Et s’assombrissant au point d’en perdre haleine, profitant à peine des caresses qui lui étaient prodiguées en abondance par des mains expertes jusqu’à la discrétion, il se laissa aller en ces mots, prévenant qu’il n’avait pas l’intention de s’abandonner à une vaine polémique à propos d’un objet qu’il ne possédait pas et qu’il n’avait nullement l’intention d’en déposséder les récipiendaires si, comme c’était le cas, il se trouvait en présence de l’un d’eux dans une situation telle qu’il avait l’avantage de la motivation et surtout de la force.

 

 « Rencontre du troisième type (gonzo du berger)

Il y a de certaines femmes qui ressemblent au ruban de la Légion d’honneur. On n’en veut plus parce qu’elles se sont salies à de certains hommes. Baudelaire.

Foix, 6 avril 2012. 10 heures du mat et des rinçures.

On n’est pas à Pédonzigue, mais ça y ressemble dès qu’on se rapproche du palais de justice. C’est tellement mouillé que ça a l’air sale. Les SDF font leurs lits entre les murs, sous le ciel. La halle peine à grouiller. On est vendredi saint et les gens se préparent à bouffer du poisson avec plus de conscience que d’habitude. Au pied du château, des touristes espagnols constatent avec aigreur qu’ils auraient pu garer leur voiture plus près, mais quand ils sont arrivés ce matin, la grille du palais de justice était fermée. Un panneau indique : « Parking privé ».

— C’est de l’anglais, dit l’un d’eux.

— On aurait pu se garer plus près si ç’avait été de l’espagnol, insiste un autre.

Ils montent.

Rien dans les poches, je vais rendre une petite visite de courtoisie au procureur de la république qui souhaite m’entendre à propos d’un de mes articles qui n’a pas plu, mais alors pas du tout ! à l’Ordre national de la Légion d’honneur.

Le lecteur qui veut en savoir plus le trouvera [note 2], cet article, sinon la suite de celui-ci va très vite lui paraître obscure.

Je n’ai pas reçu de notification de la part du parquet, ce qui ne manque pas de m’intriguer. Je le serais moins si le procureur en personne n’avait laissé un message sur mon répondeur pour m’inviter à prendre rendez-vous. Putain ! C’est le procureur en personne qui veut me voir. Ça doit être grave. D’habitude, ce mec ne s’occupe que de ce qui a de l’importance aux yeux de la « société » dont il est un des représentants constitués. Les broutilles, c’est pour les délégués.

Sans notification en bonne et due forme, je ne sais même pas de quoi on m’accuse, ni comment, je veux dire dans le détail, parce que pour ce qui est de ce que j’ai à dire de l’Ordre de la LdH, je l’ai dit et je suis prêt à le répéter des fois qu’on m’aurait pas bien compris. J’ai même pas consulté mon avocat : il ferait quoi sans un papier officiel et officiellement remis ?

J’arrive pas les mains vides, toutefois. Dans ce genre de situation, je veux dire quand l’État français prétend me chercher des histoires sur ma terre romane, je transporte sur moi quelques épines et même du venin. On sait jamais ! J’ai même prévu des mots gentils au cas où je fasse mouche trop près du cœur. Je suis pas méchant, quoi ! Je vise que le cerveau. Pas létal !

Le type qui se présente à moi la main tendue est le procureur. Il a l’air sympathique. Il porte le blue-jean, cire pas ses pompes de trop et sa veste n’est pas taillée sur mesure. Sur Internet, on dit qu’il sort de Sciences-Po-Paris. On précise Paris, parce que Toulouse, ça fait moins chic. Pourtant, mon cousin Vivi sort de Sciences-Po-Toulouse et il a pas fini son existence dans un palais « à dimension humaine » (je cite Olivier Caracotch, c’est le nom du procureur).

Le bureau est vaste, mais meublé sans aucun goût. Je m’assoie sur de la paille. Le bonhomme, très ado d’allure, peut-être frais émoulu, s’installe dans son fauteuil et regarde tout de suite ses pompes. Il les a posées par terre et les voit entre ses genoux. Il lit ?

Voici ce qu’il m’explique :

(Je traduis dans ma langue, qu’elle est belle et mienne, parce que ce gonze fait des ronds dans l’eau et que ça me fait chier, littérairement parlant, de jouer avec ses vaguelettes... vous savez... J’m’appelle Patrick, app’lez-moi Bob...)

Ya pas longtemps qu’il est arrivé dans « son » tribunal et voilà-t-y pas deux fois qu’on s’est plaint de moi. Il explique aussi sec en se mordant la langue que c’est pas « son » tribunal et relève brièvement la tête quand je lui dis que je comprends, que c’est aussi le mien quoi ! Qu’on est plein là-dedans et qu’on se tient les coudes ! Une nation, quand même !

— La première fois, qu’il dit, c’était vos histoires avec Marette, dont je me fous éperdument. J’ai d’autres chats à fouetter.

Là, il s’imagine que je suis trop con pour m’imaginer les chats.

— Mais maintenant, poursuit-il, c’est la société que vous faites chier avec vos écrits à la con, et la société réagit en ma personne que je suis confondu avec elle.

Jusque-là, rien que de très ordinaire dans la bouche d’un procureur. Il lui arrive même de s’écrier comme s’il avait lu Zola :

— Alors d’après vous on peut écrire « Sale Juif ! » en toute liberté !

Ça, ça mérite des claques, mais j’aime pas interrompre si c’est faire preuve d’impatience.

— Alors voilà, continue-t-il, je vais pas vous poursuivre, parce que j’ai des chats à fouetter, mais je vais vous... rappeler à la Loi. Vous méritez 12000 euros d’amende pour insulte à un corps constitué. On vous laisse circuler pour l’instant, mais si vous recommencez, on vous en mettra pour le double. Autrement dit, vous avez plutôt intérêt à comprendre ce que je suis en train de vous dire que c’est pas moi qui parle mais la société. Vous vous retranchez derrière une citation de Marcel Aymé, mais j’en ai rien à foutre... la société n’en a rien à foutre de vos citations que vous avez trouvées n’importe où mais certainement pas au bon endroit comme il convient.

Il a dit tout ça sans lever la tête, reluquant ses pompes comme un écolier.

— Maintenant, conclut-il, c’est à vous de parler.

Comme si j’étais venu pour manquer une bonne occasion de me faire remarquer !

Bien sûr, on est intimement installé dans un bureau. Pas de public pour m’applaudir. Il va me manquer. Je vais encore situer mon discours à la limite du supportable. Il s’énervera à un moment donné et j’en profiterai, en bon rhétoricien, pour lui faire mal par où que ça passe. C’est du moins mon projet. J’en rate pas une. En principe !

— Sur le fond, je dis, personne m’empêchera de citer qui que je veux et quand que je veux et à propos de ce que je veux. La Légion d’honneur a été conçue par son créateur, de son propre aveu, comme un hochet. On ne donne pas des hochets à des gens normaux. Ou alors c’est moi qui suis pas normal ! C’est-y des gens normaux ces vieux types de l’OAS que Sarkozy a ajoutés à la longue liste de ceux qui bafouent, comme dit un sénateur, la Légion d’honneur ? Oh ! Oh ! À d’autres !

— Je m’en fous de vos explications, rétorque l’homme de loi, rompant le pacte du débat contradictoire. Moi je dis que vous avez beau citer qui vous voulez, vous citez de l’insulte et donc vous insultez !

— Et bien moi j’en ai rien à foutre de ce que vous pensez à la place de la société sans lui demander son avis (c’est elle qui publie Marcel Aymé). Si z’êtes pas content, allez demander à un juge d’instruction de me mettre en examen !

— Je vous ai déjà dit que les faits sont pas assez graves pour ça ! J’ai quand même le droit de vous dire ce que je pense et de vous avertir que ça va mal se terminer pour vous si vous récidivez... euh... je veux dire : si vous réitérez !

— Mais de quel droit vous me menacez puisque les faits sont prescrits ? Le délai de trois mois prévu par la loi à compter de la date de publication de l’article est écoulé. Vous n’avez même plus le droit de me menacer de quoi que ce soit au nom de la société ou d’autre chose !

— Ah ! Non, monsieur ! Je connais mon métier ! Que je l’ai étudié ! Pendant des années ! Le délai court à partir de la constatation des faits. Il me reste trois jours pour vous mettre une contredanse.

— Et c’est qui qui est l’auteur de ces... constatations ?

— C’est le colonel Jean Mauger dans sa lettre du 9 janvier ! Non mais !

(Jean Mauger, c’est le patron de la section ariégeoise de je ne sais quelle partie intime de la Légion d’honneur. Il a des décorations partout, même sur les pieds. Il est très décoratif, quoi !)

Le procureur brandit la lettre que je connais déjà, ce qui me produit l’effet d’un miracle inattendu, un peu comme Bernadette sur ses petits cailloux sucrés.

— Parce que vous pensez vraiment, beuglé-je, que la loi donne au plaignant le privilège de fixer lui-même la date de départ du délai de prescription ! Vous prenez nos députés pour des cons !

L’argument fait mouche. Le type s’immobilise comme si quelque chose lui arrivait. C’est pas qu’il a mal compté sur ses doigts : il s’est gouré juridiquement ! Et logiquement, ce qui est bien pire !

— Vous n’avez plus rien à me dire, conclus-je. Et je veux pas savoir pourquoi vous m’avez convoqué par téléphone ni pourquoi vous avez tellement tenu à me voir. J’écrirai ce roman à un autre moment. Je ne signerai donc pas un rappel à la loi ni à la raison d’ailleurs. Vous abandonnerez les poursuites de la manière la plus ordinaire qui soit et un point c’est tout !

J’aurais pu me casser sans autre forme, mais je suis pas juriste, moi, je suis un moraliste qui va toujours au bout de ses entreprises. Ni salaud ni pédant, simplement philosophe, comme tous les gens ordinaires qui se distinguent parce qu’ils ont le sens des solutions et non pas de l’opportunité. Non mais des fois !

— Revenons à la lettre du colonel Jean Mauger, reprends-je après avoir gueulé un bon coup parce que ce bon procureur voulait relancer son argumentation à la noix dans un sursaut plus d’orgueil que de véritable pratique de la sincérité. Vous pensez bien, monsieur, que j’ai pas pondu une petite critique salutaire de l’Ordre de la Légion d’honneur comme ça, sur le pouce, juste histoire de rigoler avec des amis qui pensent qu’à rigoler alors que je travaille pour eux avec ma plume. Ça me serait jamais venu à l’esprit, parce que ce corps constitué ou plutôt à reconstituer ne m’intéresse pas le moins du monde. J’ai pas le temps de m’attarder à vos « plaisirs élyséens ». Moi aussi j’ai des chats à fouetter. Sauf que je leur fais pas mal !

 » Il se trouve que c’est Louis Marette qui a agité sa médaille (en chocolat, précise Geneviève de Fontenay, en hémorroïde, corrige Jean Yanne) devant mon nez qui supporte pas ces odeurs de hochet mâchouillé depuis plus de deux siècles par les mouflets de la République. Alors j’ai pensé, à tort ou à raison mais ça ne vous regarde pas, que j’étais en droit de m’exprimer sur le sujet. C’est moi qui décide d’exprimer mes opinions ou de les garder pour moi dans le secret de mes alcôves.

 » Il se trouve que la lettre du colonel Jean Mauger est adressée à la présidente du TGI de Foix dans le cadre d’un procès qui m’oppose à Louis Marette, lequel veut obtenir au civil ce que vous, et le procureur général au-dessus de vous, lui avez refusé au pénal tout simplement parce que les faits (encore des articles) ne sont pas assez graves pour faire l’objet d’une instruction.

 » Lisons-la ensemble cette lettre :

 

Madame la Présidente, J’ai été contacté par Monsieur Louis MARETTE, maire de Mazères, membre de notre section de la Légion d’Honneur, qui est, depuis plus de 6 mois, la cible d’un de ses administrés, sur un site Internet google (SIC) : « Mazères contre Louis Marette », qui écrit tout un tas d’insanités sur lui. Monsieur MARETTE a porté plainte et l’individu a été identifié.

Mais là dernièrement, il vient de dépasser les bornes, comme on dit, en s’en prenant à la Légion d’Honneur, de façon grossière et inadmissible, comme en témoigne l’article que je vous joins.

Et c’est pour cette raison que je me permets de vous en parler. Que puis je faire pour prolonger et appuyer la plainte de Mr Marette, sachant que seul notre président national de la Légion d’Honneur peut ester en justice. Je lui ai passé le texte hier soir par mail et lui ai dit que je vous en parlerai aujourd’hui, en tant que membre de notre société. J’attends donc sa réponse, que je porterai à votre connaissance, dés que je l’aurai.

Personnellement, je pense qu’il ne faut pas laisser passer ces insultes et je suis tout prêt à agir.

Je ne vous dérange pas plus longtemps. Je vous présente mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année, pour vous, votre famille et vous souhaite de bien voir progresser ce dossier du nouveau Palais de Justice, qui vous tient à cœur.

Je vous prie d’excuser mon écriture à la machine, mais j’ai des problèmes de canal carpien, qui m’empêchent d’écrire correctement.

Je vous prie aussi de bien vouloir m’excuser pour cette liberté que je prends de vous importuner, mais je porte très haut la défense du prestige de la Légion d’Honneur, que je ne peux supporter de voir salie. En vous remerciant pour vos conseils, je vous prie d’accepter, Madame la Présidente, mes hommages respectueux.

 

 » Cette intrusion dans un procès qui ne le concerne pas est une faute inadmissible de la part de l’Ordre de la Légion d’honneur qui ne prétend pas autre chose que d’influencer une décision de justice qui ne le concerne pas non plus. Cette attitude, monsieur le procureur, ça s’appelle de la déloyauté. C’est un manquement ignominieux aux convenances. Alors pour les leçons de morale, au nom de la société ou d’autre chose, cet Ordre national est bien mal constitué pour en donner qui soit utiles à tout le monde et même aux imbéciles.

 » Je passe sur les familiarités avec la présidente du TGI. Ça frise le soupçon de déni de justice. Mais je préfère penser que le colonel Jean Mauger a un cerveau d’enfant qui secoue un hochet alors qu’il a passé l’âge de se faire les dents sur cet ersatz de glande mammaire !

 » Comme il fallait s’y attendre, l’avocat de Louis Marette a écarté cet indice de faux témoignage des conclusions qu’il nous a régulièrement remises en vue d’un procès. Flattés par ce souci de s’en tenir à une stricte bienséance, nous avons nous mêmes, dans nos conclusions en réponse, et par courtoisie supplémentaire, accepté de ne pas parler de l’odieuse et lâche tentative de Louis Marette et de son complice Jean Mauger. Il était donc clairement convenu que l’incident était clos d’un côté comme de l’autre. On est des êtres humains !

 » Mais c’était attribuer un peu vite à ces deux acolytes un sens de l’honneur dont ils s’étaient, au moins pour l’occasion, départis.

 » Et voilà qu’au lendemain de l’audience, à peu de jours près, l’Ordre de la Légion d’honneur, trompé, je veux bien le croire, par ces comploteurs en retraite, portait plainte devant vous, monsieur le procureur, ajoutant à l’ignominie de la première injure qui était faite à la justice, une félonie, involontaire peut-être, mais bien réelle.

— Et bien portez plainte contre l’Ordre ! Qu’est-ce que vous attendez ?

— Ce n’est pas plainte que je vais porter ! Et certainement pas vous inviter à grailler gratos dans mon buffet ! J’informe, moi, monsieur ! Je me plains pas ! Et je travaille pas à me faire orner le derrière !

 » Je vous remercie donc de vous être gouré dans le calcul du délai de prescription, car il ne permet plus à cet Ordre national de me chercher des poux dans la tête. Vous l’avez d’ailleurs peut-être fait exprès, l’Ordre lui-même y est peut-être pour quelque chose, je n’en sais rien, car la patate lancé par Louis Marette et Jean Mauger était très, très chaude. Vous avez l’habitude de ce genre de chose dans l’administration. Je vous apprends rien. Des patates et de l’herbe sous les pieds ! Une autre culture, quoi, et c’est pas la mienne. Encore heureux !

 » En tout cas, je rentre chez moi la tête haute et en parfait état de santé judiciaire. Maintenant que vous savez tout, je vous salue bien !

À mon avis, en se levant ce matin, Olivier Caracotch n’avait pas ni la moindre idée de ce que j’allais verser dans son dossier mal ficelé. Il m’a fait pitié, ce mec. Voilà où on en était.

— On va pas se quitter comme ça, qu’il me fait, d’un air de dire : je vais me faire taper sur les doigts et en plus je vais passer pour un... vous savez ? On n’est pas d’accord vous et moi, je le reconnais, et on va certainement pas devenir des amis, mais...

— Mais quoi ?

— Exprimons-nous ensemble dans un petit papier qui me sera bien utile quand je vais devoir annoncer à l’Ordre qu’il a tort et que vous avez raison. Après tout, je ne fais qu’exprimer mon opinion, enfin... celle de la société... ah ! de l’État si vous voulez ! Je ne vous juge pas !

— Et je vous empêche pas d’exprimer votre opinion. Il ne manquerait plus que ça !

Il y tient à son rappel à la loi. Il en écrit un de complètement farfelu à mes yeux. J’y connais rien, mais je parle français ! Je sais même pas si j’ai le droit de le publier. L’affaire est suffisamment futile pour que ça n’inquiète personne. Le nez de Cléopâtre...

— Signez ici, fait-il au cours d’un autre sursaut, le dernier. Si vous récidiv... réitérez, je vous coince ! On est d’accord. Mais je vous oblige pas à retirer votre article.

— Ah ! Vous recommencez ! Vous pouvez pas m’obliger puisqu’il y a prescription ! Ah ! Je signe rien du tout, tenez !

— Ouais, mais vous pouvez itérer ! Rendez-vous compte ! Vous pouvez itérer ! Que je vous dis !

Ah ! la gueule ! Il veut convaincre ! Il me fait penser à un portrait de Francis Scott Fitzgerald par Ernest Hemingway. Un peu comme s’il avait le profil grec, mais de face. Genre vendeur à la sauvette. Avec un parapluie et de la poudre d’escampette. Qu’il serait même pas capable de me dire ce qu’est la poudre d’escampette si je le lui demande. Voilà à quoi je pensais en ce matin de vendredi saint-frusquin et des poussières d’étoiles.

— Que je vous dis ! Itérer ! Ah ! Itérer ! Vive l’itération !

Au fond, il a raison. Il est grassement payé pour aliéner sa liberté, mais pas chiant en matière de connerie. Sans doute moins tripant si c’est pas des conneries. Pressé. En accélération constante parce que l’heure tourne et que les chats attendent. Et puis soyons pragmatiques à défaut d’être justes. Je peux pas réitérer, certes, mais comme mon article demeure où il doit être, bien en vue en public et sans une rature, c’est une itération que je me dois d’apprécier. Mon article peut tourner en boucle et comme il constitue le point de départ du délai de prescription, je vais pouvoir itérer autant que je veux, ce qui est tout de même mieux que de se limiter à une ré-itération, c’est-à-dire deux tours de manège et puis c’est fini la rigolade. Je vais pouvoir me poiler à l’infini avec le pompon ! Quel progrès ! Qu’est-ce que j’avance ! C’est pas un cadeau d’ailleurs ! Ou alors je viens de me l’offrir. Avec un peu de chance, je dois l’avouer. Allez hop ! Je suis pas superstitieux, mais avec la chance, on sait jamais. Elle peut me quitter à tout moment. Hue ! Je vais signer à la fois pour ne pas réitérer et pour itérer autant que ça me chante. Il y a une justice ! Tournez manège !

Je fais semblant d’hésiter pour l’emmerder un peu plus. Il grogne. On arrive au bout du plaisir.

Aaaaaaahhhh !

L’idéal selon le professeur Kinsey.

Je signe ! Il fait une fausse tocopie qu’il me remet. On se serre la pince. Et avant de sortir, je peux pas m’empêcher de lui signifier : « À une autre fois ! » Je me casse sur ce. Il a à peine gémi. Les secrétaires (enfin un public !) n’applaudissent pas, mais c’est tout comme. Enfin, j’imagine.

Dehors, les touristes espagnols sont redescendus.

— ¡Que raro ! dit l’un d’eux. Pas de café, pas une boutique de souvenirs. C’est pas très touristique ici.

Ouais mais alors, je pense, qu’est-ce qu’il y a comme touristes ! Et sans faire exprès encore ! »

 

Gonze à l’aise et sans chaise

Transporté aux frontières de l’esprit d’à-propos par le récit dont venait de nous gâter cet admirable berger à la recherche de sa flûte et de ses symboliques écoulements réquisitoires, je me levai à mon tour entre deux filles, comme désigné par leurs poitrines soudain éclairées de ce qu’un rideau entrouvert laissait deviner de la lumière du jour naissant depuis quelques heures passées à les perdre, et je crus opportun de m’exprimer à mon tour sur ce que je savais par expérience du tourisme et de ses conséquences sur le comportement des uns et les procédés par lesquels les autres ne dissimulent pas leur incompréhension à la fois polémique et nécessairement tributaire des réponses qu’ils apportent au moulin de leur désarroi. L’hôtesse ne cachait pas qu’elle eût choisi plutôt de passer sans transition du récit du berger, dont elle n’attendait rien relativement à la flûte qui était, ne l’oublions pas, à l’origine du dérangement qui m’affectait puisque j’étais celui qu’on avait tiré de son sommeil sans qu’il fût possible, à moins d’être de mauvaise haleine, de trouver une quelconque relation, de quelque nature que ce fût, entre la disparition évoquée et ce que je venais de perdre à tout jamais dans le passage étroit du rêve à la réalité, l’un et l’autre imposés par les hasards de ma présence en ces lieux tellement éloignés de mes pénates et de l’habitude que j’en avais si l’on en croyait mes tremblements auditifs, à l’exposition, non sans fierté, ajouta-t-elle pour ne rien laisser aux suppositions et tout prendre à l’effet de surprise, de cette médaille honorifique et définitive dont elle possédait aussi le diplôme au cas où quelqu’un, qu’elle ne désignait pas, mais qu’elle se retenait de supposer, eût douté de son mérite et de la légitimité de l’octroi. Avec un bel ensemble, la totalité des servantes, emportant dans le même mouvement le berger sans sa flûte et la flûte sans son voleur, se déplaça dans le sens que l’hôtesse n’imposait à personne, car je reconnus à voix haute que je n’y avais pas été invité, moue qui surprit d’abord la tenancière, puis l’interrogea assez de temps pour que je lui trouvasse un sens, et du coup les servantes, qui ne faisaient plus qu’une, se détachèrent de l’espèce de grappe fruitière qu’elles venaient à peine de former autour d’un berger pas mécontent de se laisser emporter par cet essaim de chair et de petits cris prometteurs d’autres paresses et s’immobilisèrent dans l’attente d’un mot ou d’une attitude, de la part de leur maîtresse, qui répondît à mon attente.

— Vous vouliez ajouter quelque chose, peut-être… dit l’hôtesse.

— Il semblerait… entendis-je, sans toutefois reconnaître ce personnage introductif au son de la voix qui me parvenanit comme si je n’en avais jamais entendu de pareille à propos de, toujours, ces mêmes choses qui semblent attendre, toujours, que j’en dise quelque chose que je n’aie pas, jamais, entendu moi-même de ma bouche ni de celle qui s’ouvre quand c’est son tour de parler.

— Ma foi, fit le berger en bonne posture, pourquoi ne pas entendre ce qui peut attendre et remettre à plus tard ce qui ne souffre aucun retard ?

L’hôtesse éclata de rire, imitée par ses suivantes.

— On ne rit pas avant, dis-je avec cet humour qui m’abuse, mais après !

Tous reconnurent que je n’avais pas tort, d’autant que la médaille n’était soumise à aucun charme la menaçant de disparition, ce qui nous eût déçus au point de douter de son existence, et que ce que j’avais à dire, sous le coup d’une inspiration peut-être aussi fragile que paraissait l’être ma résistance à l’air du temps, relevait sans doute autant de l’éphémère que de l’imprévisible, selon ce que soupçonnaient ces visages taillés dans le vif de mes dissertations constantes sur ma propre nécessité réduite dans le même rapport à des utilités de représentation sans rideau.

— Êtes-vous prêt ? me demanda l’hôtesse.

— S’il ne l’était pas, il dormirait encore et nous nous livrerions à nos occupations sans nous soucier un seul instant de la qualité de son sommeil.

— Quelqu’un sait-il quelque chose de ma flûte ?

— Je ne pense pas l’avoir jamais montrée à personne de ma connaissance…

— Ne parlez pas tous à la fois ! Je n’y comprends plus rien !

— Ah ! Tu ne comprends que le langage de l’amour !

— Laissez-le parler, voyons !

 

« — Tout le monde connaît (ces histoires sont traditionnelles et en général très appréciées des Espagnols ; on s’en excuse d’avance, en bon français), commençai-je, au moins deux Espagnols : Sanchez, qui se tient debout, et Gonzalez, qui est assis. Le Français s’appelle Henri, tout simplement et sans jeu de mot, comme il sied à un Français (pour la prononciation, dites " Hi Han ! " ri, avec bouche en cul de poule).

En Espagne, on aime se rappeler que l’illustre Napoléon, premier du nom, s’est pris une pâtée non pas parce que les Anglais étaient de la partie, mais parce que le peuple espagnol a inventé, un peu avant les syndicats, la guérilla, réponse d’ailleurs adéquate aux massacres perpétrés par des révolutionnaires convertis à l’impérialisme.

Sanchez et Gonzalez occupaient depuis des jours une position peu enviable dans une tranchée creusée face aux installations de l’ennemi français. Ils rongeaient leur frein. Sanchez avait de l’expérience et connaissait des trucs que Gonzalez ignorait parce qu’il venait d’arriver. Aussi, Sanchez formait le bleu à l’extermination de l’occupant.

— Ça doit pas être facile de les avoir, dit Gonzalez désespéré.

— Oh ! Si que c’est facile ! exulte aussitôt Sanchez.

Il prend alors la position du tireur et, au lieu de serrer les dents comme Gonzalez se l’imaginait déjà, il met sa main libre, celle qui tenait l’affût, en demi porte-voix, maintenant l’autre main sur le pontet, prêt à actionner la gâchette. Gonzalez retient son souffle, ne sachant absolument pas ce qui allait se passer.

— Henri ! appela ensuite Sanchez d’une voix si fluette que Gonzalez crut qu’une petite fille venait de s’exprimer. Écoute ! fit aussitôt Sanchez.

— Oui ? fit une voix tout aussi mignonne qui venait d’en face.

Sanchez pressa la détente. Le soldat français qui s’était levé pour répondre à l’appel de son nom s’écroula, mort.

Gonzalez cessa de respirer.

— Tu vois ? dit Sanchez. C’est des gonzesses, ces mecs.

Et, hilare au point d’en pleurer, il se mit à imiter le Français devenu mort : « Oui ! Oui ! Oui ! », exagérant peut-être le côté joyeusement efféminé de ce qui, dans sa langue maternelle, ne peut être aussi finement interprété dans le sens d’un raffinement qui confine à la dévirilisation.

Plus tard, l’occupant français ayant été chassé, Gonzalez continua de vivre avec l’expérience de la guerre, mais son existence avait basculé des rigueurs du combat à la dureté des conditions économiques. Rapidement dit, il crevait de faim à peu près tous les jours. Sanchez n’était plus là pour le conseiller et lui permettre d’avancer dans la société où il n’occupait que rarement une position. Il était plutôt enclin à l’attente et connaissait toutes les ficelles pour calmer la faim et les prurits. Des Français, il en venait d’autres, sans armes, mais tout aussi efféminés. Il en riait moins souvent. Il en riait tout de même.

Un jour que la faim le tenaillait particulièrement, il s’approcha d’un carrosse de marque Renault dans lequel des poules gloussaient. À travers une vitre, il constata que le pique-nique était copieux. Les Français qui possédaient ces coupe-faim étaient allés à l’aventure d’une ruine romantique. L’Espagnol en profita pour dérober une bouteille de vin bouché et une poule qu’il étrangla d’une seule main. Il avait souvent tué de cette main, des Français uniquement, du moins dans ses rêves, car c’était beaucoup plus tard que Napoléon premier. Les mains prises, il se calta en vitesse et prit de la distance. D’un souffle, il se trouva au bord d’une rivière qu’il connaissait et, assis sous un olivier, il entreprit de plumer la poule avant de la faire rôtir. Le vin devait être cher, car il était excellent, mais Gonzalez ne savait pas lire.

Il s’apprêtait à un somme quand un chahut dérangea les oiseaux des trembles. On venait ! Notre Espagnol, paniqué mais joyeux, n’eut pas le temps de cacher les traces de son forfait. Il se contenta de croiser les jambes, peut-être pour dissimuler la rondeur de son ventre dont la courbe était celle du bonheur, du moins pour l’instant. Un Français, qui s’appelait peut-être Henri, arrivait sur la berge, armé d’un fort bâton de fabrication française. Il y avait sur son visage l’expression de ses sentiments les moins cordiaux. Mais Gonzalez, qui avait l’habitude des situations de guerre, tourna sa tête grise aux yeux rouges et fit face, sans se lever, à Henri qui pensait avoir trouvé son voleur d’indigène.

— Vous n’avez pas vu une poule par ici ? demanda le Français.

Son regard, évidemment, montrait les plumes que Gonzalez avait laissées dans l’herbe comme preuve à la fois de sa bêtise et de son délit. Il tenait encore la bouteille à la main.

— La poule ? dit-il d’une voix aussi efféminée que possible pour un Espagnol qui en possède une capable d’effrayer un taureau sur l’air du Toréador.

— Oui, fit le Français. La poule… MA poule !

— Ah ? La poule ? Et bien voyez, seigneur touriste, elle était là ya cinq minutes. Elle s’est déshabillée et est allée prendre un bain.

D’une seule main, Gonzalez montrait à la fois le tas de plume et l’eau tranquille de la rivière. Que croyez-vous qu’il advint ?

 

Femmelette au combat, gros con de touriste, la réputation du Français à l’étranger n’est pas toujours à la hauteur du rêve gaulliste de prestige national qui marque cette cinquième république autant à droite qu’à gauche d’ailleurs. C’est injuste, je sais !

Prenons par exemple les « victimes » françaises du volcan. Les voilà coincées dans un pays reculé comme l’Égypte. Eh bien, il faut les ramener au bercail national et payer leur supplément de séjour. Et même, leur payer des indemnités pour remplacer les salaires que leurs patrons ne leur paieront pas. Et dans la foulée, les cheminots font grève. Chacun pour soit et Dieu pour tous. C’est le principe. Bien sûr, l’indigène est un voleur qui profite de la situation. Quant aux Français qui ne sont pas partis en vacances, qu’ils y restent !

Nation d’assistés qui ne savent pas se débrouiller tout seuls, la France n’est pas meilleure en littérature. Bien sûr, on rouspète. On défend des principes. Avant même d’écrire au moins correctement. On ne se pose pas de questions sur la qualité de l’écrit, uniquement sur le fait d’écrire. Et le système n’est pas mauvais d’ailleurs, à l’image de la sécurité sociale qui porte bien son nom. En effet, l’assuré dispose sans doute des meilleurs droits au monde, il en est fier, bien qu’il ne connaisse pas le monde, il les défend par affichage et dans les faits, mais l’hôpital français est en général bien médiocre. Tel est le principe national : de bons et vrais droits et une vie de merde. Pas étonnant que seuls les plus déshérités nous envient. Et nous les pourchassons parce qu’ils nous envahissent comme la mauvaise graine.

 

Gonzalez a survécu. Il a eu de la chance. Henri avait de l’humour. Il a raconté l’histoire à ses amis. Ils sont impayables ces Espagnols ! Il y a vingt ans à peine, ils allaient en espadrilles et bouffaient les migas au lard jaune et ridé des campagnes aux routes poussiéreuses sans panneaux ni signes de progrès. Aujourd’hui, Gonzalez colporte des conneries au sujet des Français battus sur sa terre à plate couture. Il a même retrouvé Sanchez qui revient de loin lui aussi. Sanchez a une maison héritée avec ses oliviers et ses orangers. Et Gonzalez pourrait s’acheter un appartement s’il le voulait. Mais il ne veut pas. Il a choisi de mourir dehors, avec les poules qui vont se baigner dans la rivière chaque fois qu’il a faim. Il y a toujours un Français plus sérieusement attaché à son consulat qu’à ses petites possessions d’été comme le Ricard et le calendos. Non pas par générosité, car le Français est avare. Ses verres sont bien vidés. Il va au bout de ses congés payés sans laisser de place à ceux qui n’ont pas cette chance. Mais au bord des rivières espagnoles où les poules se déshabillent avant de se jeter à l’eau, on se sent bien seul quand on est français. Il vaut alors mieux se souvenir d’Henri le soldat de Napoléon, de sa malchance au fond et de son peu d’Histoire. Se dire que Gonzalez n’a pas que faim. Il est toujours dans le fil de sa propre Histoire, ce qui manque au Français, comme il lui manque une suite à son excellente littérature qui eut le temps, encore naguère, de changer un peu les couleurs du Temps. Après avoir tué la langue de Pantagruel pour faire de la place à l’aristo et à ses rêves de gentilhommière, on a aussi éliminé toute trace de modernité jusqu’à se sentir socialiste ou plus exactement enclin, comme disait Brétecher, à penser à gauche et à vivre à droite, ce qui a l’avantage de brouiller les pistes et de faire plaisir à des patrons toujours plus intransigeants question ressources humaines et religiosités patentées.

— Ils se sont fait enculer par l’Histoire, dit Sanchez en parlant de ses voisins. Tachons de ne pas suivre leur exemple. Henri ?

— Oui ?

C’est exactement ce que continue de faire Gonzalez, mais seulement avec les poules et à l’heure où elles se couchent. »

 

Récit d’un deuxième vol (bientôt on ne les comptera plus !)

Nous passâmes sans transition au salon privé dont l’hôtesse, sans y entrer pour l’instant, nous invita à franchir un seuil destiné à d’autres circonstances, selon ce qu’elle nous précisa pour montrer à quel point, continua-t-elle, elle nous estimait. À peine eût-elle achevé de prononcer ce discours inspiré par ce qu’elle connaissait des prudences préparatoires qui président au spectacle de la personne reconnue par des institutions hautement constituées sans qu’on sache par qui, le tiroir qu’elle ouvrait sans autres précautions se referma sous l’effet de l’étonnement que venait de lui inspirer son contenu et nous fûmes sur le point de comprendre qu’il n’était pas, ou plutôt qu’il n’était plus, ce qu’elle s’attendait à nous faire découvrir par de si gracieux détours de l’attente. La voyant aussi dépitée que nous étions déjà incrédules, nous nous plongeâmes dans un silence obstiné qu’elle sembla incapable de rompre par autre chose que le gargouillement salivaire qui titillait déjà ses narines frémissantes. S’était-elle trompée de tiroir ? La question, posée par une voix qui pouvait être la mienne sans que je me risquasse à en jurer, provoqua sur son visage la série de contractions qui précède l’évidence de la colère et j’entendis distinctement son instrument vocal articuler une constatation dont je ne pus que reconnaître la pertinence :

— C’est autre chose qu’une flûte !

D’un air de dire : Une flûte, ça ne vaut pas grand-chose si on y regarde bien, alors qu’une médaille d’aussi haute extraction, c’est du luxe ! Car le voleur, et nous ne doutions plus maintenant qu’il existât, était passé de la flûte à la médaille comme on s’aventure de l’œuf au bœuf, franchissant ainsi le gouffre qui sépare la musique légère des moments de désœuvrement de la haute reconnaissance qui d’ailleurs n’a pas de nom puisqu’il est encore nécessaire de la requalifier chaque fois qu’on en évoque l’infini recommencement.

— Ah ! Ça oui ! Une médaille, c’est autre chose qu’une flûte ! répéta-t-elle comme si par cette évidence désormais indiscutable le vol venait tout juste d’être qualifié.

— Moi, dis-je pour recommencer là où les choses semblaient se terminer, c’est un képi qu’il m’a volé !

Et comme je précisais que le voleur, puisque c’en était un, m’avait dépossédé à l’intérieur d’un rêve, je crus bon de préciser qu’il s’agissait du képi du maréchal Pétain, détail que personne n’envisagea alors avec toute l’attention qu’il méritait pourtant car, comme je le soutins plus tard, l’identité du voleur n’eût alors fait l’objet d’aucun doute, pas même de la part de ces jeunes filles qui n’y entendaient, à ce qu’elle péroraient, plus rien.

 

Discussion sur l’honnêteté de Ginés alors que son sujet aurait dû porter sur un autre personnage.

Quelque chose, qui me vient de famille, si c’est par cette voie que les choses se passent, m’a toujours interdit de captiver, ne serait-ce qu’un instant à mesurer sur l’échelle d’un bonheur dont je n’ai qu’une idée romanesque et vaguement influencée par la stratification incessante du sommeil, couches sombres, l’esprit de celui ou de celle qui, au hasard des conversations et des échanges moins vocaux, reçoit la trouvaille que je lui destine dans l’espoir vite désespéré (je veux dire sans la transition inespérée de la déception, pour ne pas dire de l’amertume et de l’ennui) de retenir de sa propre substance quelque chose dont l’origine ne l’inquiète pas au point de me l’imposer d’abord comme une impasse sans solution de continuité et au lieu de ce qui eût pu être pris de ma part comme un embarras bien légitime, quand ce n’est pas clairement une menace qui s’exprime par les traits du visage et les nuances grises du regard soudain porté au rouge comme le fer destiné à la forge, l’objection que je n’attendais pas se manifeste finalement non sans souligner le poids de l’humour qui me donne alors aux autres, ceux à qui je ne m’adressais pas et que j’avais exclus du pouvoir supposé de mon intervention auprès de cette seule personne, provoquant, comme si la machinerie avait précédé mon actuation, non seulement l’effet inverse, mais encore une multiplication par autant d’esprits contradicteurs du levier dont je ne me sers soudain plus car j’en ai cédé la mécanique éprouvée avec une politesse que je serais le seul à me reprocher. Les choses se passèrent ainsi et, du képi, et non de la médaille, ou passablement de la flûte qui avait encore droit à l’existence, la conversation prit un tour imminent et l’on menaça même de réveiller le voleur, celui qui était maintenant désigné comme l’étant, afin d’exiger des explications sur cette série de disparitions moins mystérieuses que définitivement exaspérantes. Le nom de mon compagnon ne fut même pas prononcé, peut-être parce qu’il s’agissait de le convaincre d’un délit qui pouvait lui coûter cher, car si la flûte est reproductible dans le roseau qui ne manque jamais au promeneur infatigable des retours sur la nature et sa nature, la médaille, elle, a son histoire et son histoire regorge de détails que rien ni personne, en ce bas monde, ressassait notre hôtesse, ne peut reproduire à l’identique, thèse pour le moins capricieuse que le berger, émoustillé par le mépris grandissant qui recomposait sa flûte en d’autres termes, réfuta sans que personne n’y trouva à redire, car il avait bien raison de souligner qu’il avait tellement soufflé dedans qu’il s’en fallait de peu pour qu’elle ne fût pas confondue, au son seulement, avec sa propre voix. En même temps il feignait d’en jouer, ce qui amusa, comme il le recherchait, les filles qui esquissèrent maints pas de deux aux entrelacs dignes de la saison et de ses promesses de repeuplement par l’accord tacite et les démonstrations d’honnêteté sans lesquels la vie deviendrait un enfer.

— Ginés, un voleur ! m’écriai-je soudain. Ah ça non ! Jamais !

Paroles pour le moins maladroites qui n’inspirèrent aucune réfutation comme j’aurais dû m’y attendre, par habitude et au mérite.

— Une flûte, je veux bien, continuait l’hôtesse, mais une médaille ! Ah ! ce ruban qui a reçu les larmes du Préfet ! Ah les larmes du Préfet !

Le berger cessa de jouer. Pourtant, les filles continuaient de danser. J’étais entré dans la lumière pour donner plus de poids à mes convictions :

— Je ne vois pas Ginés voler une flûte… commençai-je.

— Mais une médaille, oui ! conclut l’hôtesse.

Je reconnaissais secrètement que le képi, apparu en rêve, n’avait aucune réalité, mais allez donc savoir ce qui se passe dans l’esprit d’un homme qui ne sait toujours pas ce qu’il fait à l’endroit où il se trouve en compagnie de personnages qu’il n’a pas souhaité imaginer et qui ne lui sont d’aucune utilité ! Et puis il me semblait qu’en imposant ce képi, je défendais l’intégrité de mon compagnon et peut-être même de la marionnette qui nous accompagnait en changeant ses masques à chaque situation nouvelle sans que je pusse dire de façon impérative si elle en avait plusieurs ou une infinité.

— Qui voulez-vous que ce soit ? fit le berger.

Évidemment, il n’adressait pas cette allégation pré-judiciaire à ce qui restait de mon apparence, pour ne pas dire ce qui en demeurait. J’avais posé un pied sur la première marche (souvenons-nous qu’il était nu), et l’on me voyait dressé sur cette dangereuse tangente comme s’il était désormais impossible de s’y trouver en mauvaise posture. Cependant, on me frôla à peine. Un frémissement de robes m’enchaînait au silence.

— Chambre 6 ! cria l’hôtesse.

On montait. Deux gamines me soutenaient comme si j’étais le témoin nécessaire. J’avais l’impression de m’en défendre, mais je savais au fond de moi qu’il n’en était rien. Je ne savais pas opposer de résistance au son d’une flûte qui reprenait en un solo joyeux le refrain qu’une fanfare moins modestement nourrie de sentiments nationaux répandait sans retenue entre les quatre murs de ce qui était devenu ma nouvelle prison.

— Ma flûte !

— Ma médaille !

— Voleur ! Voleur !

 

On a volé l’âne !

Il me vint à l’esprit, sans que je fusse l’inspirateur de cette intuition qui ne manqua pas de me surprendre au bord du silence auquel on me condamnait sans m’avoir entendu comme c’est l’usage en société quand ses adeptes se construisent jour après jour avec ce que les différences multiplient en direction de l’exclusion considérée comme le dernier recours à la force commune, que la marionnette avait volé l’âne. Moi aussi je criais au voleur, mais sans toutefois gravir les marches de ce que m’imposait l’esprit d’échafaud instauré par une flûte et sa médaille, ou une médaille sans sa flûte, je ne sais plus aujourd’hui que j’en parle si le rapport de cause à effet avait été établi par l’élan communautaire qui venait de se cristalliser autour d’une idée de voleur peut-être, mais j’en doute, emprunté à la geste darienne, et tout à la rampe qu’achevait en courbe indiscrète un rideau fraîchement soulevé par d’autres témoins qui souhaitaient se joindre à la curée, j’invoquais une justice soucieuse d’ânerie plutôt que de vol, poussant la manche jusqu’à l’hermétisme sommaire d’une déclamation en forme de cul dont ma bouche s’efforçait de refondre autant son acuité que le bien-fondé de ses assertions sérialisées. On me traversa plutôt. Le rideau retomba entre eux et moi. Il semblait bien que ma voix porteuse d’un message de paix et d’aventure n’avait convaincu personne d’assez sensé pour croire qu’une marionnette déshabitée avait le pouvoir de changer un âne en voleur, ou inversement, si c’était bien ce que j’étais en train d’expliquer dans le vocabulaire des fins de semaine plus en phase avec le jeu gagné d’avance qu’avec les péripéties dont aucune n’explique celle qui la jouxte, comme c’était apparemment le cas si j’avais bien compris ce que mon cœur, car c’était lui qui tirait les ficelles de mon étrange comportement, injectait par pression de sa substance fragilisé par l’amitié et ce que celle-ci impose au devoir. Ainsi forcé de m’avouer vaincu, je renonçais à ma vocation aussi précipitamment qu’elle m’avait inspiré la contradiction par l’effet de tangente, pratique toute nouvelle pour moi qui n’ai pas eu, autant que je me souvienne, à user des figures de rhétorique pour donner à confondre l’élégance avec la tropologie. Et de fait, j’arrivai au haut (de l’escalier) le premier en toutes choses, ce qui me fut reproché par plusieurs voix adverses qui n’avaient pas saisi le sens de mon retournement et je leur expliquai alors pourquoi un âne ne peut être à la fois un âne et un voleur tandis qu’un voleur peut-être un âne sans que cela se voie. À peine en avais-je terminé avec eux que (keukeu, comme dirait Malherbe) l’âne en profita pour braire, si c’est crier que braire veut dire en parlant d’un âne, car tout en parlant aux autres de cet animal qui ne pouvait en aucun cas être confondu pour vol pour les raisons que je leur devais, l’âne que nous avions remisé la veille se mit à braire sans retenue comme si on l’égorgeait et qu’il lui restait encore assez de souffle pour nous casser les oreilles au point de contraindre nos visages à la grimace et nos propres gorges à la plainte et autres supplications.

 

Ce qui s’ensuivit.

Or, ce cri épouvantable trouva Ginés fort endormi, mais le trouva, et de cet exploit peu commun, si toutefois la prouesse n’était pas conçue pour me dérouter comme cela arrive chaque fois que mon esprit s’embrouille à démêler les fils de la toile qu’on tisse à ma place, le dormeur fit les frais et se trouva à son tour, mais très remonté, à si peu de distance du rêve qui l’occupait, et le grognement qu’il conçut alors nous inspira un franc recul sur les marches de l’escalier que nous gravissions d’un commun élan et un peu plus loin, pour les plus audacieux, dans ce corridor que j’avais traversé pieds nus et qui portait encore ces traces d’un transport dont je n’avais pas mesuré la portée symbolique au moment de me laisser emporter par un autre cri dont la nature m’avait échappé alors que suite au braiment j’étais parfaitement disposé à reconnaître que Ginés ne l’entendait pas de cette oreille, si simple à concevoir qu’aucun de nous n’en avait observé les délicats défauts de conception. Le rideau qui faisait office de porte connut quelques déchirements, ce qui souleva la poitrine déjà fort oppressée de notre hôtesse, laquelle se tenait aux basques du berger qui avait momentanément retrouvé sa flûte et se demandait à haute voix si le jeu d’une médaille valait bien la chandelle de cette nouvelle et insupportable attente. Désigné non par le sort, car nous ne jouions plus, mais parce qu’il était supposé que j’étais le seul à pouvoir retenir Ginés à l’intérieur de la chambre pour le remettre à l’endroit sur le matelas où l’envers l’avait retenu toute la nuit sans que personne, pas même moi qui dormait à ses côtés, n’eût été le témoin malheureux d’un combat sorti tout droit de l’imagination de son maître à penser. On me poussa sans ménagement. J’atteignis le seuil de ce que mon ami imposait au couloir tandis que l’âne, secoué par une inspiration infernale, selon ce que disait Ginés lui-même, modulait dans l’aigu un désespoir de haute volée sur lequel nous étions loin de nous interroger, comme si les ânes, et les bêtes en général, avaient l’habitude ou la manie de hurler sans qu’une bonne raison les poussa à le faire sans nous demander notre avis et surtout celui qui, à peine réveillé, a pleinement conscience maintenant qu’il dormait à poings fermés. Inexorablement amené à expliquer à mon compagnon de voyage que je n’y étais pour rien, pas plus que l’honorable assemblée qui ne me suivait plus, j’ouvris la bouche pour former le premier mot de ma harangue, ou l’onomatopée qui le précédait, quand un autre cri traversa l’ombre déjà saturé de ce corridor qui n’allait pas en se réduisant sous l’effet d’une optique adaptée à l’écran.

— Ah ! C’en est trop ! s’écria Ginés. Mais enfin, ma belle, n’êtes-vous plus la maîtresse de cette maison où le sommeil est roi quand l’amour n’est plus reine ?

Interpellée entre la flûte qui couinait sous elle et la médaille qui ne se signalait par aucun signe rédhibitoire, comme c’est sa nature dans les moments fragiles de son existence exemplaire, l’hôtesse ne fit pas un pas de plus, se tenant à une distance raisonnable de l’endroit où je finissais de m’expliquer sur un phénomène dont je ne connaissais qu’un aspect : son âne.

— Ce doit être la Présidente, bafouilla la tôlière.

Or, notre âne était un mâle, constatation que Ginés lança à l’encan pour qui eût assez d’esprit pour en déduire que la confusion de son cri s’augmentait d’une complication qui n’était pas, ne pouvait pas être du goût de celui qui ne demandait qu’à dormir, quitte à être réveillé par les gloussements signifiants de telle ou telle poule aux jupes préparées comme un piano. Nous rîmes. Et ce fut de bon cœur. Cependant, les deux cris n’avaient de cesse de s’entortiller l’un et l’autre à ce point qu’il nous fut rapidement impossible de les démêler et, plus confus que jamais, nous nous rassemblâmes autour de Ginés comme s’il avait le pouvoir de nous dire clairement qui était l’âne et qui était cette encore mystérieuse Présidente qui criait avec la même conviction et peut-être même pour la même raison. Mais Ginés n’eût pas le temps de nous donner à savourer la plaisanterie qui lui venait à l’esprit. En effet, tandis que l’hôtesse la désignait sans équivoque, celle qui se faisait appeler la Présidente, ou qu’il était d’usage d’affubler de cette fonction généraliste, sortit de l’ombre où elle avait commencé par crier pour continuer de se manifester plus près de nous dans la lumière que des candélabres diffusaient avec parcimonie. Ayant cessé de crier, ce qui parut augmenter la frénésie de l’âne, elle réclama qu’on se tut, l’âne y compris, car on l’avait volée et personne ne sortirait d’ici avant qu’on lui eût restitué son… sa…

— Ma culotte, oui !

À en juger par l’air qu’elle prenait pour prononcer ce mot délicat affublé de son possessif indiscret, le vol avait de l’importance et nous pûmes en juger à respirer l’odeur que cette dame peut-être respectable (quelle présidente de l’est pas ?) répandait autour d’elle comme toutes les femmes aiment à se dépenser, excepté que celle-ci sentait l’innommable et que nous n’avions, tous autant que nous étions, nullement l’intention de nous exprimer sur ce sujet. Mais Ginés avait un autre regard, que j’expliquais par la soudaineté de son réveil et aussi par la nature du cri, qui de braiment se compliqua de celui d’une Présidente privée de sa culotte.

— Au voleur ! cria le berger.

— Inutile ! frappa la Présidente.

— Mais ma flûte !

— Et ma médaille !

— Et mon rêve !

Comme je n’avais pas été volé et que je manquais de tout à cet instant précis de mon existence de voyageur, je proposais d’aller de ce pas imposer le silence à cet âne qui n’expliquait rien, quitte à risquer ma solitude dans la confrontation avec la raison de son braiment et surtout de sa constance ou de son entêtement à nous convaincre de changer d’avis à son sujet. À peine achevé ma proposition, je suivis la troupe qui sortait par la porte que l’hôtesse tenait encore du pied à mon passage.

— Les dames d’abord ! fit-elle.

Et j’arrivais le dernier sur les lieux du cri, comme on va le voir dans le prochain épisode de mes aventures de l’inhabité.


Notes

 

Note 1

Vive le pouvoir judiciaire !

Les magistrats font grève comme de simples employés. Les députés font-ils grève ? Les ministres ?

Interrogée à la télé, une magistrate s’insurge : « Le président de la République ne respecte pas la séparation des pouvoirs ? »

Pourquoi la télé ne lui demande-t-elle pas alors de poser son doigt de fée à l’endroit de la Constitution qui évoque la… séparation des pouvoirs ?

Simplement parce que la Constitution ne prévoit pas cette « séparation ».

La magistrate en question a peut-être été formée dans une école de Droit, mais sa culture de l’Histoire de France et sa conscience sociale laissent à désirer comme c’est souvent le cas des cadres à qui on confie des tâches supérieures dans le fonctionnariat comme dans l’entreprise privée.

En vérité, le seul pouvoir « séparé » en France, c’est le pouvoir législatif, encore qu’il soit soumis au bon vouloir du président de la République qui est actuellement (Sarkozy), comme l’a révélé Wikileaks, un mauvais joueur, surtout avec ceux qui ne sont pas invités à jouer.

Le pouvoir exécutif est opaque, mêlé de « conflits d’intérêts », défaut de la cuirasse que l’élection du président au suffrage universel pallie un peu, du moins au niveau du sentiment.

Quant au « pouvoir judiciaire », il n’existe pas.

Ce qui existe, ce sont des « autorités judiciaires » dont le président de la République est le patron. C’est d’ailleurs lui qui les désigne. Il n’existe aucun lien direct d’autorité entre le pouvoir législatif et les autorités judiciaires. Autrement dit : le peuple ne touche pas à la justice. Ce qui est parfaitement injuste.

Alors, contrairement à ce qu’affirment ces magistrats grévistes (insurgés en chausson), le président est dans son droit le plus strict quand il les admoneste.

Du coup, le vent de révolte qui inspire ces grévistes fort bien payés et pas très engagés dans de réels efforts au travail se nourrit sur deux plans :

— la quantité de travail ;

— l’indépendance du magistrat.

C’est-à-dire qu’on a affaire à des employés du pouvoir exécutif qui prétendent travailler moins sans être soumis au jugement de leur travail.

Une situation idéale quand on est employé : une bonne paye qui dépasse largement la moyenne nationale, une quantité de travail très en dessous de ce qu’on exige de l’employé ordinaire et une immunité totale quelquefois soumise aux remontrances sympathiques d’une autorité interne qui fonde d’ailleurs la corporation.

Oui, mais, dira-t-on, ces gens-là ont fait des études. Non. Le Droit est loin d’être une science et d’exiger autant de qualités intellectuelles que les métiers scientifiques. Ce sont des études faciles, confortables, quoique la connaissance parfaite des usages et des rouages demande une forte adaptation au système sectaire qui se fonde sur ces pratiques à la fois obsolètes et obscurément protégées par le « mystère » qui les enveloppe.

Les singeries occasionnées par le port de déguisements imités des pratiques religieuses et sectaires s’ajoutent au jargon, aux interprétations douteuses du point de vue éthique, sans compter les apparences enfantines et les index qui s’agitent comme preuves de gros problèmes comportementaux.

Réagissons :

— En période de disette, il est normal que les mieux nantis sacrifient un peu de leur opulence pour la céder aux plus démunis. Une réduction claire de ces salaires serait la bienvenue.

— Quant à l’indépendance qui cache en fait le seul souci de ne pas se faire taper sur les doigts, elle n’est pas constituée et réduit les magistrats à une condition de simples employés que d’ailleurs leur insurrection ne remet pas en cause. Pas si fous !

Hors, sadat ou sadati, si le peuple est bien content d’avoir droit à la parole sur le plan législatif qui ne lui échappe pas en principe malgré quelques entorses flagrantes, si le peuple cerne assez bien la question du pouvoir exécutif en ne fermant plus aussi facilement les yeux sur les manœuvres des « familles » qui possèdent l’État, — ce peuple est en droit d’exiger, après plus de cinquante ans de pratique gaullienne, la mise en place claire d’un pouvoir judiciaire, c’est-à-dire d’un pouvoir clairement élu par le peuple. Avec quelques adaptations on s’en doute, car il n’est jamais question ici-bas, hélas, de trop lâcher du lest dès qu’il s’agit de pouvoir.

Pourquoi cela ne se fait-il pas ?

Il y a bien sûr des raisons historiques. Par exemple, le comportement collaborationniste de la magistrature pendant l’occupation allemande nous pousse à nous méfier de cette gent. De plus purs historiens, mieux informés, nous rappelleront dans quelle situation de guerre civile se trouvait la France de 1958 (de la IVe République).

Mais tout ceci est bien loin maintenant. Ce n’est pas ce qui nous préoccupe, nous, citoyens de la République.

Ce qui nous paraît problématique, dans le cas où un amendement ou une nouvelle Constitution devait changer le cours du pouvoir, c’est comment donner le pouvoir à des gens qui se comportent comme des employés — aux revendications d’ailleurs parfaitement légitimes, mais dans la mesure où ils demeurent des employés et non pas de potentiels hommes (et femmes) de pouvoir.

Le pouvoir ne se sépare que par l’élection populaire. C’est la condition de sa souveraineté.

Par conséquent, il nous faudrait distinguer, dans la corporation des juges, ceux qui ont les épaules d’hommes de pouvoir et ceux qui ne sont que des lampistes bien heureux d’ailleurs de l’être, d’être bien payés pour ça et de ne pas avoir à trop travailler en échange de ce gain de temps fort utile aux acquisitions et autres loisirs.

La difficulté serait insurmontable.

De plus, que faire de toute la valetaille judiciaire une fois choisis les futurs édiles du système ?

Autant il paraît facile de s’attaquer au travail de réforme du pouvoir législatif et même de tempérer un peu les ardeurs des familles impériales qui pèsent sur le pouvoir exécutif, autant il est clairement impossible de réformer un système judiciaire qui s’est transformé avec le temps (et peut-être aussi avec le droit de vote qui est acquis à ses employés depuis quelque temps déjà) en corporation de salariés qui ont droit, en l’état actuel des choses, de négocier leurs conditions de travail et de rémunération (les deux mamelles du salariat) avec les moyens qui sont ceux de tous les salariés de ce pays.

La réforme du système judiciaire ne peut se faire qu’avec l’accord de ces employés ordinaires, car il n’est pas question, si l’on est un tant soit peu humain, d’en sacrifier la majeure partie qui, compte tenu de la fragilité de leurs études, ne trouverait pas de quoi s’occuper dignement dans cette société qui préfère les sciences et les résultats nets.

Nous sommes donc dans l’attente de l’émergence d’une quantité suffisante de magistrats capables de créer enfin le pouvoir judiciaire en lieu et place de ces autorités qui ont perdu leur sens depuis que la société française se garde bien de revenir aux pratiques d’affrontements civils qui l’ont plusieurs fois mise à genoux devant les réalités du monde et même de l’existence.

 

Note 2

Louis Marette décore un chien

À Mazères, on rigole parce que son maire, Louis Marette, fait baptiser des chiens de chasse sur la place publique par un prêtre de la religion catholique.

En France, on rigole aussi chaque fois qu’une « personnalité » refuse la Croix de la Légion d’honneur.

Bien sûr, tout le monde n’est pas aussi clair que Marcel Aymé qui répliqua, en tout bien tout honneur, que les serviteurs de l’État pouvaient bien « se la carrer dans le cul ! »

Edmond Maire, plus diligent, éclaira son refus en déclarant que « ce n’est pas à l’État de décider qui est honorable ou pas. »

Entre ces deux positions, le meilleur de la Nation s’est en général opposé à se voir infliger une distinction qui, comme vient de le déclarer l’ancien ministre et ex-sénateur UMP de l’Ardèche Henri Torre, qui la refuse, est bafouée par « la nomination de n’importe qui ».

On peut donc en conclure sans risquer de se tromper que cet Ordre ne contient rien ou pas grand chose à honorer sans prendre le risque, quelquefois fort désagréable, de se tromper sur la qualité d’une personne.

Parions que Nicolas Sarkozy, grand patron de l’Ordre, ne relancera pas le débat et que les agenouillements de son premier ministre ne concerneront pas la vérité historique qui veut qu’en effet, cette Légion, c’est de la merde bonne à carrer dans le cul de ceux qui la servent.

Il est vrai, comme le souligne Flaubert citant un contemporain, que la France est le pays qui contient le plus grand nombre de « crucifiés ». Jamais on en voit autant dans d’autres pays où on se montre peut-être plus vigilant quand il s’agit de distinguer, voire d’honorer.

Louis Marette, maire de Mazères, collectionne les croix. Il possède celle de Jésus Christ, allégorie qui a fait florès, et celle de l’État français, moins universelle toutefois. Nous lui attribuons une troisième : celle de la croisée des chemins. À notre avis, vu sa gestion de la chose municipale, et donc publique, il ne va pas tarder à faire de mauvaises rencontres sur le terrain des comptes à rendre.

Entre la foi et l’honneur, y a-t-il de la place pour la justice à Mazères ? Nous verrons ça !


On consultera avec intérêt le blog [MCM] à ce sujet...

 

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