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Goruriennes (Patrick Cintas)
Il est chouette ce Monde Occidental !

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 Article publié le 22 septembre 2013.

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J’sais pas de qui je tiens cette fatigue constante, de papa qui avait l’érection facile ou de maman qui jouait à la marelle quand elle a eu ses premières eaux. J’en avais marre de cette existence, mais elle m’inspirait rien d’autre qu’une autre existence où je régnais toujours pas parce que j’étais crevé rien qu’à l’idée d’avoir quelque chose à faire au lieu d’en faire quelque chose.

*

J’dirais pas que j’savourais l’instant, mais ça m’déplaisait pas d’être seul au milieu de tous. La bienveillance de papa facilitait l’attente dont elle demeurait, année après année, le spectacle vivant. Pas peu fier de revêtir les emblèmes de la Nation, je m’avançais dans la lumière composite, finissant par atteindre l’endroit exact où papa n’était plus visible sous l’angle de la perfection, trahi par l’approximation holographique et les données accessoires. J’en profitais toujours pour glaner un ou deux détails qui meubleraient ma conversation une fois revenu à la réalité quotidienne et aux usages du faux.

*

Si j’étais fini, j’avais bien choisi l’endroit pour que ça ne s’arrête jamais, histoire de prendre un sens au lieu de le donner, ce qui distingue toujours l’imbécile de l’artiste.

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On m’avait bien re-expliqué que je devais cesser de penser au mal qu’on me faisait parce que je n’attendais rien d’autre de la société.

*

Comment voulez-vous être papa si vous zavez pas d’femme ?

— J’ai pas d’femme, sergent ?

— Pas d’patrie, pas d’famille et pas d’boulot ! Personne vous regrettera !

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J’avais atteint l’objectif à cent pour cent de mes capacités cognitives, mais rien n’indiquait que j’avais gagné un nouveau mode de propulsion tangente. J’attendis.

*

Nous, on joue. On triche pas avec la réalité. On la réduit au fil de la conversation. On n’existe que pour gagner. Ce que vous appelez gagner, c’est remplacer le 0 par un 1, et le 1 par un 2, et ainsi de suite.

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Un jour de merde par an, c’est pas grand-chose en regard de la masse des jours qui ne signifient rien que ce qu’il est d’usage d’en penser pour ne pas attirer l’attention des curieux qui vous veulent du Bien. Un Bien dont la chronique est au pire un ramassis de toutes les fables qui alimentent une imagination de seconde main bien pratique en cas de déficience sociale. Je m’souhaitais pas d’être chômeur à la première occasion, c’est pas c’que j’veux dire. Et j’avais aucune chance de devenir ignorant au point de pas pouvoir me rappeler que j’avais été moins con. Je m’contentais de mon statut d’a-gens sans en discuter les conditions qui le fondaient en droit comme en rêve. Non, vraiment, c’est pas grand-chose d’avoir à jouer contre l’inadvertance une fois par an et peut-être moins si ça compte plus beaucoup de vieillir sans béquilles.

*

Ne faites pas confiance à ceux qui reviennent. Prenez votre mal en patience et ne pensez qu’à avoir mal. Laissez tomber la patience. Elle ne vous inspirera jamais rien.

*

J’ai toujours joué ! Ils ont inventé le je après avoir rendu tous ses jeux au père Noël. J’étais là quand ça s’est passé. L’Humanité était en pleine croissance. On prévoyait un massacre. On jouait à prévoir. On gagnait pas toujours parce que les jeux se vendaient bien dans les zones d’hyperorgasme et qu’on voulait pas les vaincre sans les avoir d’abord utilisés économiquement. Ils gagnaient sans jouissance, juste pour crever le plafond et empocher des bénéfices incontrôlables en zone d’ennui. Et c’était ça qui nous manquait : s’ennuyer à force de jouer. Ils en profitaient pour stériliser les futurs combattants sans distinction de sexe. Voilà pourquoi on a perdu et pourquoi ils ont fini par jouer des haricots. Ah ! J’ai une de ces envies d’être demain !

*

— Zêtes pas obligé de regarder la fenêtre, John. On peut changer le contenu. L’est-y pas beau l’feu dans la cheminée ? On s’croirait à la campagne. Savez c’qui manque et qu’on pourrait demander à la direction ?

— Des bougies. J’ai déjà demandé, mais ils ont peur que j’me les mette dans l’cul.

— Zavez un gode pour ça, John ! Chaque chose à sa place. J’vous l’ai déjà dit : c’est un problème que les choses ont changé de place et que vous savez plus où elles étaient avant que ça arrive.

*

M’ont interrogé des fois que mon Inconscient en saurait plus que moi. Impossible de savoir s’il a cafté. Ils se ramènent avec leur Inconscient collectivisé et on est trahi par soi-même après une minute de combat fratricide.

*

En profitez pas pour tomber amoureuse ! J’ai trop d’enfants et pas assez d’raisons de pas l’reconnaître.

*

— Zêtes trop dépendant, John. Faudrait vous vider comme un mort. Vous connaissez les principes de la momification ?

— J’aime pas les momies ! J’aime pas le cuir ! J’aime rien si c’est pas du plaisir pur. On pourrait faire l’amour platonique, vous et moi ?

— J’ai qu’ce boulot pour bouffer, John ! Choisissez autre chose.

— J’choisis d’pas choisir, comme d’hab. Mais j’ai pas sommeil. Ils en mettent, un temps, ces islamistes !

*

Ça m’occupait pendant que le Monde continuait de faire chier le monde. Le Rainbow Bridge flamboyait dans la bagarre. Et chaque fois que j’ouvrais la fenêtre pour respirer un coup, un oiseau me chiait dessus. C’était pas le bon traitement.

*

— Savez c’qu’on dit au condamné avant d’ouvrir la trappe ? me demanda le condamné en flattant mes déchets annexes.

— Zallez m’le dire…

— « Ça va bien se passer ».

— Si c’est pas encourager la paresse, ça !

*

— C’est compliqué, mec, m’avait dit le condamné à mort avant de sortir. C’est compliqué parce que tu veux tout savoir. T’aurais dû faire assassin. Ya rien comme la préméditation pour tout expliquer. Faut devenir un être social et non pas un personnage de roman. Tu veux que j’te raconte mon histoire ?

*

Il est chouette ce Monde Occidental ! Pendant que les Déshérités du Progrès crevaient comme des mouches de laboratoire, ici, à Shad City ou à New York, voire à New Paris, on s’en faisait pas trop question vie, même si l’existence, comme c’était mon cas, relevait du tas de merde et de la poubelle métaphysique. Si la Science allait vite, mon intégrité me poserait plus de problème d’ambiance. J’aurais une queue et un cul comme tout le monde et j’pourrais m’en servir dans les limites de la décence et du degré de douleur maximum imposé par la Sagesse. Mais si j’allais plus vite que la Science, ce qui arrive aux guignards presque à tous les coups, soit je continuais avec l’idée que j’avais plus rien à voir avec l’instinct de reproduction, ce qui me rendrait morose et terrible, — soit je finirais par avoir un problème de santé tellement astucieux que, par le miracle de la Résurrection Post-Mortem à laquelle me donnait droit ma police d’assurance, je deviendrais le même condamné à la morosité et à la terreur, mais ad infinito.

 

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