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Les Huniers - Les aventures de l’âne Mazette et du canasson Cantgetno
Épilogue

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 Article publié le 16 mars 2014.

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Considérations sur les épilogues des livres qui ont une fin après avoir eu un début et de raisonnables développements des idées ainsi introduites et conclues, et sur cet épilogue en particulier, lequel est comme qui dirait le chemin le plus court de l’annonce de la fin à la fin elle-même. — Première interruption causée par le berger Lysis. — LA PARTIE — Premier lancer de dés dans l’espace imparti par les circonstances ou plus exactement comme conséquence de l’interruption causée par le berger Lysis ou quel que fût son véritable nom. — Question d’une inconnue comme variable de la malchance qui était la nôtre en ce moment crucial du voyage entrepris en même temps que le présent récit. — Deuxième jet de dés comptant pour le cours de ce récit. — Troisième jet sans lequel ce récit n’a plus de sens. — LE COMBAT — De la valeur des cris comme prolégomènes au combat considéré comme examen de la raison avec les moyens ordinaires de la folie. — Comment le conte fut changé en réalité. — Ce que j’entendis alors que la porte était encore fermée et que je redoutais que mon amour se fût enfui pour ne pas perdre la raison. — Préliminaires du rêve que je fis alors, lequel peut être pris pour un tout autre cauchemar. — Petite interruption provoquée par une ou un critique que l’imagination conseille à la pratique de l’écriture narrative exponentielle mise à l’épreuve par Rogerius tant au fil de l’histoire qui est ici racontée que de sa prochaine interruption par l’effet d’une conclusion dont le provisoire sera laissé en jugement à la patience autant qu’à l’intelligence du lecteur. — Considérations nécessaires au bon usage de ce livre à des fins tant morales qu’esthétiques. — Revenons à nos moutons. — Et Carmelin parla, ou peu s’en faut. — Considérations sur la nature du prochain auto alors que nous nous approchons de la fin et que l’impatience se lit. — LA MALLE — Histoire de la malle dans ses meilleurs moments du point de vue romanesque. — Et nous l’ouvrîmes. — Ce que nous trouvâmes derrière la porte de cet agitateur d’éprouvettes. — Ce que nous vîmes ensuite. — Ce que je pensais alors, choses peut-être sans importance pour ceux avec qui j’étais au spectacle de notre propre désir, mais que je reconnaissais comme le lit même de ma pensée en proie aux cachoteries des témoins cachés du voyage. — Ce que j’en dis non sans prendre la précaution de parler dans le creux de mes mains pour ne pas être entendu de cette assemblée d’étrangers peu faits pour me comprendre. — Où il est dit ce que contenait la malle. — Mazette et Cantgetno. — La Scène Mazérienne. — Journal Satirique de Mazères. — LA 3ÈME CULOTTE — De son odeur.NOCESCondition sans laquelle ces noces n’eussent point eu lieu.Fin de ce roman, ce qui ne veut pas dire que c’est le début d’un autre, mais pourquoi ne pas y penser tant qu’il en est temps ?

 

Considérations sur les épilogues des livres qui ont une fin après avoir eu un début et de raisonnables développements des idées ainsi introduites et conclues, et sur cet épilogue en particulier, lequel est comme qui dirait le chemin le plus court de l’annonce de la fin à la fin elle-même.

Si l’on en croit la rumeur discrète qui alimente les esprits les plus pressés d’en finir avec la question posée pour enfin apprécier la pertinence et la moralité des solutions qui lui sont ajoutées par le principe de l’écrit commencé avec l’incipit de ladite question inaugurale, encore qu’il faille écarter de cet examen censé pallier les difficultés inhérentes aux raisons qui en inspirent la mise en hypothèse, comme on s’attend à des excuses chaque fois qu’une question vient interrompre le cours des autres solutions posées pour exister même à contre-courant, car la vie elle-même sait mieux imposer des exigences de survie dont la pensée, en proie à sa trilogie de la liberté (à savoir le Vrai, le Bien et le Beau), ne se nourrit qu’avec la peine qu’on connaît à ses pratiquants vertueux à défaut d’avoir trouvé autre chose de plus consistant dans l’arsenal ou les opimes substantiels de l’Histoire, les solutions qu’une réflexion par trop sentimentale inspire à ceux qui choisissent le concret des réalisations pressées aux finesses de l’abstraction confinée par le rêve, comme quoi il est peut-être plus sage de ne rien créer de ce qui est rêvé et de laisser au rêve le principe de ses épanchements herméneutiques, il n’est de meilleur épilogue que le plus court. Or, par le principe même de l’activité scripturaire conçue comme le moyen de donner une réponse au moins éclairée à défaut d’être justement appréciée, l’épilogue est le lieu où ce qui n’a pas été envisagé se retrouve en masse et où ce qui doit être dit n’en finit plus de s’essayer à la meilleure expression possible de ce qui fait son intérêt. Du coup, l’épilogue promet d’ouvrir ses portes à l’infini, comme il en est de cet hôtel sans solution philosophique qui néanmoins satisfait aux exigences de l’abstraction la plus concevable en dehors de toute considération sentimentale, voire mystique, et c’est en quelques-unes de ses parties que s’installe alors l’inachevable et ce que cet état inacceptable provoque d’impatience et de découragement, tant du côté du scribe que de celui qui le lit ou plus exactement, qui est en train de le lire, tant la question d’une interruption, niant toute prétention sérielle, est à la surface de cette communication ce que la vaguelette est aux poumons dans les cas de naufrage loin de tout espoir communautaire. Et ce n’est pas en supprimant ipso facto la possibilité de ces pages infiniment supplémentaires qu’on vient à bout de la forme générale de l’objet en cours, dit livre, pour lui donner l’aspect qui convient à la fois à son exposition en vitrine et à son usage privé, dont le plus conséquent est la lecture, et le moins probable, l’étude systématique. En procédant ainsi par élimination implacable des parties accusées de troubles proprement littéraires, nous ne faisons que remettre à plus tard l’acte même créatif, lequel fera sa proie de futures expériences et ainsi de futur en futur, comme si la mémoire n’en savait pas plus, elle qui végète depuis tant de temps entre les hommes et même entre leurs actes. Certes, c’est ainsi que les objets d’art naissent, mais c’est aussi de cette manière qu’ils en meurent. Les générations finissent par ne plus communiquer que par les canaux de la pédagogie au service de l’éducation et on ne s’étonne plus d’avoir à chercher dans l’obscurité, voir dans la merde, ce qui eût trouvé d’autres voies de découverte si leurs créateurs s’étaient appliqués à ne rien amputer pour paraître conformes ou simplement admissibles. Cependant, il n’y a pas moins de difficulté à laisser branlantes, comme je disais, les portes que le texte a ouvertes sur l’infini, car alors se pose la question de savoir comment on s’y prend. Et c’est à cet endroit stratégique de l’opportunisme littéraire que moi, Rogerius, auteur de ces pages fortement composées sur la grille d’une réalité à l’épreuve de la mémoire collective limitée à ses personnages génériques, et même parodiques, sans qu’aucune fiction n’en vienne corrompre sinon le sens du moins la saveur, prends le chemin d’une espèce de sagesse lectorale en écourtant un tant soi peu à la fois la matière textuelle de cet épilogue et ses possibilités de prolongements générateurs de ce qu’il est convenu d’appeler une œuvre, concept dont je me satisfais à défaut d’y trouver de quoi nourrir l’intense proximité de mes curiosités tant esthétiques que morales, le grand pan scientifique des connaissances ne relevant pas, en l’absence de savoir spécifique, de ce que je connais de ma personne, si celle-ci entretient avec la réalité ce que je suis capable d’en noter par le croquis artistement croqué, épouvantail ou tremblement, et si le rêve qui s’y attache répond aux approximations des apparences et de leur envahissement géométrique.

 

Première interruption causée par le berger Lysis.

— Excusez-moi si je ne m’excuse pas de vous interrompre, dit le berger Lysis en me grattant le rond de l’épaule comme on fait aux animaux assis pour recevoir les témoignages de notre reconnaissance, mais il me semble que votre lecteur, même comme projection d’un avenir assez lointain pour que je n’en distingue pour l’instant que les pieds, qu’il a fort dépareillés, serait plus intéressé par ce qui se passe à table, à savoir ce que le cheval de bois, dit ou nommé Clavilègne par les traducteurs de son sens, est en train de gagner toutes les parties de jacquet que la compagnie a entreprises avec lui.

— Ma foi de Rogerius, moi qui ne suis peut-être que votre Carmelin (qui sait ?), je me trouve du coup en posture d’observateur condamné au silence tant qu’une explication n’a pas donné un sens raisonnable et satisfaisant à cette scène autrement triviale que vos discours sur la raison d’État, ô mon Lysis !

— Et j’ajouterais pour votre gouverne, si cette foi est bien celle que je pense, qu’avant même de s’engager dans les procédures d’une enquête, notre reconnaissance ira au spectacle lui-même, car jamais cheval de bois n’a montré autant d’adresse et d’intelligence à ce jeu qui doit au hasard les souffrances que l’homme endure quand il y joue pour ne pas s’ennuyer, notamment avec les femmes, et à la chance la part incalculable de ses dettes à la société des hommes qu’il défie plus par désœuvrement que par exploit notifié aux tenants du titre.

— Et en effet ce happening impromptu ne nous inspire pas d’autres réflexions que celles que Poe lui-même a entretenues avec Maelzel dans les pages que nous avons relues pas plus tard qu’hier sous l’éclairage du feu d’artifice que Ginés de Pasamonte a offert à nos yeux et nos oreilles avant de se coucher dans le lit où il était attendu, car l’amour connaît ses voyages.

— Mais est-il question, ô Rogerius, d’égarer si vite le troupeau de nos idées dans la forêt que Ginés a exploré sans nous ?

— Certes nous n’y avons pas mis les pieds et ce n’est pas maintenant que nous allons commencer à le faire, Ginés étant sur le point d’entendre le chahut dont nous avons parlé à la fin du chapitre précédent, qui est le dernier, en quoi celui-ci n’en est pas un et, pour revenir à nos moutons, il ne serait pas inutile de continuer nos considérations, où nous les avons laissées car vous les interrompîtes pour attirer mon attention sur un autre objet de la réalité, à savoir ce cheval de bois qui joue au jacquet avec les hommes et qui emporte victoire sur victoire sans que personne, à part nous, qui avons de l’esprit, ne s’en étonne outre mesure, sur les épilogues des livres, disais-je, qui ont une fin après avoir eu un début et de raisonnables développements des idées ainsi introduites et conclues, et sur cet épilogue en particulier, lequel est comme qui dirait le chemin le plus court de l’annonce de la fin à la fin elle-même.

— Ah ! Je vous arrête encore, car une nouvelle victoire vient d’élever ce cheval de bois d’un cran supplémentaire et cette fois très au-dessus du commun des mortels.

— Si cela continue, Ginés n’entendra pas le bruit qui vint à conclure notre précédent chapitre, qui est le dernier, celui-ci étant, comme je le disais…

— Chut ! Écoutez le silence que vient de provoquer ce dernier triomphe…

— Ce n’est pas le moment d’écrire quelque chose de narratif sur ce bruit venu de l’extérieur et qui provoqua la sortie de Ginés et de Sancho, coupant court aux délices dont se régala ce cheval de bois suite à son dernier succès car, mon cher berger Lysis, vous m’accorderez que s’il y eut une fin au chapitre quatre, qui précède cet épilogue, ou qui le précéda selon l’endroit où l’on se tient sur l’échelle du temps ramenée aux proportions de cet ouvrage, ce ne fut point celle de la partie coïncidant exactement avec celle de la joie que le cheval de bois consommait au détriment de la fierté de ses adversaires ludiques, car mon intention de narrateur attentif aux effets produits sur l’esprit en proie aux resserrements du récit songeait non point à « terminer » mais à engager ce qui suit, où nous sommes, si j’ai bien compris…

— Nous verrons ! Voyez comme il manie le cornet ! Il y a un secret là-dedans. La jambe prend l’élan nécessaire. Il eût une crinière, au lieu de cette serpillère, il la secouât. L’œil engage le mouvement plus qu’il ne l’observe. Le secret est peut-être là, sur la rétine qui n’est autre que le réceptacle des informations dans ce temps réel tant aimé des ordinateurs. J’imagine…

— Vous imaginez trop, Lysis ! Ce cheval n’est que de bois. Je vous dis qu’il est plutôt habité que conçu pour le calcul. Ce sont des planches ! Remarquez comme il se sert de l’éclairage. Ce n’est point pour calculer, mais pour jouer !

— Admettez cependant que ce que je vois, vos yeux ne le comprennent pas !

— Et depuis quand les yeux comprennent-ils ce qu’ils voient ?

— Mais c’est le contraire que je vous dis !

— Il a encore gagné !

— Il sait jouer.

— Il est donc habité. Mais par qui ?

— Ou truffé d’une électronique complexe comme le fruit de ses victoires.

— Le fruit de ses victoires ! Cela ne veut rien dire !

— Cela dirait si vous regardiez au lieu de m’interrompre.

— Mais c’est vous qui interrompiez… Ah ! Je renonce.

Et prononçant cette espèce de verdict à l’encontre de mes propres intérêts vitaux, d’un bond je m’associai à la table déjà martelée par les coudes des vaincus, tandis que le cheval de bois lançait ses dés mallarméens dans un espace qui lui appartenait désormais tant il n’en restait plus grand-chose à jouer. Ses yeux, s’ils étaient habités par des circuits autrement structurés que la fibre du bois qui les composait, ne jetaient aucun de ces rayons que la nature du roman, longuement éprouvée au fil des écoles et des contraintes politiques que le laboratoire du temps soumet complaisamment à l’Histoire dans la perspective d’une infinité irremplaçable autrement que par les inventions aléatoires du rêve et du crime de sang, attribue tant aux machines qui ont le pouvoir de regarder qu’aux habitants cuirassés qui les habitent plutôt pour expliquer leurs succès sur des esprits aussi limités en ressources intellectuelles que celui de Ginés, qui croyait que son souffle nauséabond avait de l’influence sur les dés, ou celui de Sancho qui se servait plutôt de ses doigts pour en croiser les sortilèges. L’hôtesse soutenait ces regards sans ciller. Dans son dos, les charmants visages de la jeunesse s’initiaient à l’échec en en recueillant les principes à la surface tremblante des joues que les perdants grattaient avec férocité en attendant de revendiquer leur droit à l’humiliation.

 

LA PARTIE

 

Premier lancer de dés dans l’espace imparti par les circonstances ou plus exactement comme conséquence de l’interruption causée par le berger Lysis ou quel que fût son véritable nom.

Je reçus le cornet des mains, si ces sabots formés de deux lattes de vieux cerisier arrachées aux débris d’un escalier ou d’une charpente en désuétude comme il s’en trouve encore beaucoup dans ces contrées abandonnées par l’homme en recherche constante de ressources censées contribuer à son bonheur ou au moins à sa tranquillité relative, faisaient office d’instrument d’appréhension et de saisissement comme il en est de nos propres paluches, lesquelles, pour ce que je sais des miennes, ne sont douées que de très sommaires aptitudes à la reconnaissance par anticipation, en quoi le geste de jeter les dés recevait l’épithète de hasardeux ou pire d’inconcevable, de Clavilègne, ainsi nommant ce cheval de bois qui sentait encore la poudre et le minerai et n’avait rien perdu de la bonne humeur que tant de pétarades avaient communiquée aux traits immuables de sa face et de son profil. L’ayant reçu, et n’en commentant pas l’opportunité, car je craignais de m’aventurer dans le discours de ma douleur, je me mis à le secouer sans me servir ni de mon souffle ni de ma goétie digitale, prenant soin toutefois de ne pas me laisser influencer par ce qu’en savaient mes partenaires, ceux-ci étant attentifs à la moindre nuance de ma cinétique en action et grimaçant comme des magots dont les membres se sont figés lamentablement dans l’attente d’une récompense ou au moins d’un encouragement à tout recommencer depuis le début, perspective qui alimenta mon angoisse, détruisit encore l’assise de mes certitudes et fit trembler mon popotin. Enfin, comme qui se décharge au sommet du plaisir, ou expire à l’envers de la souffrance administrée par ses juges, j’ouvris la porte de mes doigts, d’où les dés, au nombre de deux, firent une irruption remarquée, virevoltèrent l’un contre l’autre sous la lampe qui éclairait les sabots, ou mains, dont le cheval de bois se servait maintenant pour applaudir ce qu’il appelait ma prouesse, certain qu’il était que je ne réussirais pas mieux que mes amis et que le sort en était tellement jeté que ses effets dévastateurs se lisaient déjà sur mon visage. Aucun souffle ne fut retenu, comme il arrive dans ce genre de circonstance où l’attente ne promet rien tant que la chance ne tourne pas. Au contraire, les respirations s’activèrent toutes au seuil de la chute décrite par le tournoiement des dés. Nous les vîmes ensemble, eux et nous, composer un pitoyable trois, somme dont la décomposition, en l’absence de zéro, ne pouvait être que 1 et 2. Cette suite me parut sinistre, mais je n’en dis rien. Ginés avait simplement dit : « 1 et 2… » et Sancho avait répondu, si cette parole en était la réponse : « 3 »

 

Question d’une inconnue comme variable de la malchance qui était la nôtre en ce moment crucial du voyage entrepris en même temps que le présent récit.

Clavilègne frappa encore dans ses mains.

— Mon bon monsieur, me dit-il, il semble que la chance ne sourit qu’aux chanceux !

Je l’eusse tué ! Ginés cligna de son œil de verre à l’éclat d’émeraude. Il savait comme moi que le cheval de bois était ininflammable. Son projet prit la forme d’une moue électrique puis, s’étant engagé dans le chemin des yeux, se changea en haine. Il me taxa le cornet des mains, sans ménagement. Je couinai pour exprimer le retour d’une douleur ancienne, mais comment pouvait-il en savoir plus que je n’en savais au sujet de ce mal hérité de l’enfance et de ce qu’elle charrie quand elle devient le fleuve de la maturité ? Clavilègne me tapota le dos de la main avec la douceur de sa jambe. Je voyais nettement des yeux dans sa bouche, mais le berger Lysis s’était plongé dans une réflexion imperméable à toute critique supplémentaire et je dus renoncer à l’interpeler sur ce sujet délicat, car si quelqu’un, tel le nain de Maelzel, habitait ce cheval de bois, ce n’était ni lui ni moi ! Constatation qui nous eût jetés lui et moi dans un embarras digne de notre méconnaissance en matière d’automatisme tant psychique que plus prosaïquement inspiré par les nouvelles technologies de la vitesse d’expression et de la capacité de mémoire, car nous n’avions ni l’un ni l’autre envisagé le cas d’une troisième personne à ajouter aux deux que nous interprétions ici, lui pensant que la mécanique ne remplacera jamais l’intelligence humaine, et moi ne voyant pas comment considérer que si nain il y avait, ou autre chose, à l’intérieur de ce cheval de bois, il ne pouvait s’agir que d’un parfait étranger à notre propos et non point d’un troisième homme ou alors d’un personnage inventé uniquement pour donner raison à mon intuition. Pourtant, derrière les dents figurées par des morceaux de sucre, deux yeux me regardaient ! Et je ne manquais pas de les regarder aussi, ne voyant rien d’autre que leurs pupilles dilatées et le fond d’une rétine où se devinaient quelques-uns de mes traits. J’eus la tentation, pendant un instant de folie que j’eus heureusement le temps de reconnaître comme la mienne, de mettre la main dans cette bouche pour en tirer, aurais-je prétexté, mais dans quelle intention, cette langue qui était aussi la mienne depuis que ce cheval de bois parlait, à vous comme à moi, comme il est écrit plus haut, fait que je grossis maintenant que je le dis dans le cas où il vous aurait échappé que ce cheval n’avait encore rien dit avant de dire ce que j’ai dit qu’il dit. Une grosse goutte d’une sueur glaciale se forma au bout de mon nez. Clavilègne me tendit son mouchoir. Aucune broderie n’y témoignait de sa véritable nature et le cornet que Ginés secouait dans son haleine chargée d’autres inspirations s’ouvrit sur une nouvelle tentative d’avoir plus de chance que cet automate dont il était, nous n’allions pas tarder à le lui reprocher, Sancho et moi, le berger Lysis préférant ne pas s’impliquer dans notre contestation, le propriétaire depuis qu’il l’avait volé à on ne savait qui, inconnue dont la variabilité nous donna le vertige.

 

Deuxième jet de dés comptant pour le cours de ce récit.

On s’en doute, cette nouvelle tentative de vaincre la chance n’aboutit qu’au lamentable échec que nos soupirs accompagnèrent de leurs sinistres apagogies et parmi ces visages qui déclaraient ostensiblement que la haine soutenait leur désarroi, moment de mépris rejeté comme les cheveux ornant le crâne rare d’un érudit poussé au suicide rituel que lui impose encore les mœurs civilisatrices, comme quoi le progrès n’est que la conclusion provisoire et approximative des rêves primordiaux jamais exprimés avec les mots de la tribu, je vis qu’on me regardait. Par instinct, car le désir l’emportait encore sur la pusillanimité dont je pouvais faire l’objet en tant que nouvellement admis dans ce sérail romanesque, mon œil ouvert glissa de mes mains, lesquelles étaient occupées à recommencer secrètement la pulsion impliquée au cornet pour en recueillir la substance et les signes fonctionnels les plus capitaux en termes de survie, à celles que ma toute récente conquête féminine, peut-être en état de prostitution, si le récit n’en est fait que pour me déconcerter au-delà de la raison qui l’a initié, mais selon moi, à cet instant de promesses suspendues au fil de l’inconstance, il s’agissait plutôt du charme que j’exerçais sur l’esprit légèrement conçu d’une soubrette surprise au bord de l’eau du rêve et de ses petites barques en allées parmi les nénuphars promeneurs de bien des extases, opposait à mes implications dans le jeu sans se douter que je n’étais avec elle que pour ne pas manquer le prochain coup. Je caressai lentement sa substance.

— Jouer n’est pas bien, me dit-elle de sa grasse voix. Surtout avec cette machine qui fait gagner de l’argent à Ginés.

— Je vois bien avec vous, ma mie, que nous sommes la dupe de ce charmant voleur.

— N’est-il pas entré dans le lit de madame Célestine ?

— Et il en sort pour en confirmer les qualités rituelles.

— Vous ne devriez pas jouer, mon ami. Cet argent vous manquera avant la fin de votre voyage. Et Ginés en aura joui sans vous.

— Mais le jeu, ma mie ! Je n’y peux rien ! Jouer ah jouer !

Elle saisit alors le cornet supposé que je secouai dans ma main. À ce rythme, les dés, tout aussi imaginaires, si vous m’en croyez, ne tarderaient pas à gicler sur sa robe de service. Et sans qu’il m’en coutât un sou ! Je léchai le pli sommaire que son cou formait sur ses épaules.

— Vous ne remplacerez pas votre insouciance par cette chatouillerie ! s’écria-t-elle.

Elle rigolait sans retenue. Dans son tablier, mille cuillers tintaient. Et mon regard, qui ne soutenait plus rien, glissa encore le long de ses bras, rencontrant alors le dossier d’une chaise où était accroché un vieux chapeau de paille que je ne m’étonnai pas de trouver ici. Il appartenait à la marionnette, autre automate dont Ginés connaissait le secret. Elle me regardait, ayant tourné sa tête de chiffon un peu à l’oblique pour ne pas manquer la double concavité de mes rétines.

— Vous ne jouez plus ? me dit-elle.

— Il a tout perdu, dit ma mie.

— Tout, non ! Mais je ne compte pas me refaire. Je n’ai pas assez de chance, voyez-vous… Mais vous-même, on ne vous a pas vu tenter le Diable… ?

— Je ne le tente jamais, répondit la marionnette.

— Si vous êtes le Diable… supposa ma mie en me pinçant le dos de la main.

La marionnette se contenta d’un sourire aussi large que le permettait l’entaille qui lui servait de bouche. Des dents de pailles étincelaient sur ses lèvres jaunes cousus de fils noirs qui s’effilochaient en petites éruptions mais qu’aucune langue n’humidifiait de ses enchantements. Qui était ces deux êtres qui habitaient ces automates fauchés ? L’un gagnait au jeu tandis que l’autre amassait les gains dans sa gidouille. Sa main hérissée de tiges et d’épis formant le paillon métacarpien raflait les mises dans un geste large et rapide finissant dans des entrailles d’or. La monnaie cliquetait. J’en conçus un vertige, que ma mie soutint de toute sa force, me soufflant à l’oreille que « mieux vaut peu que rien du tout » et ces sortes de compliments que la sagesse populaire adresse à l’aventure pour en épargner ses sujets et leurs propriétaires méticuleuses que les maisons bien garnies habitent plus qu’elles n’y conçoivent les ressources du recommencement familial et de l’immobilité des hommes semeurs d’autres pagailles moins justifiées. Une martingale me venait à l’esprit, échauffant ses surfaces aléatoires, tandis que je coulais comme en débâcle entre les vallons que cette chair me proposait en attendant que je revinsse à elle dans de meilleures dispositions sociales et que la marionnette, penchée sur le dossier de la chaise comme si sa colonne vertébrale, n’ayant aucun point commun avec la mienne, pouvait aller dans ce sens et lui donner du sens, versait dans mon oreille les conseils que ma conscience voulait réveiller sans en avoir les moyens ni l’audace, sous se frottant au fond de moi, que la prétendante retenait de ses doigts lestes dans la paille et les fils que la marionnette réussissait à infiltrer dans cette matière à peine vivante que je constituais à fleur de l’existence en attendant de m’y réveiller et de m’y trouver assez dispos pour me remettre à travailler au bien commun comme il sied à l’homme bien formé entre la cuisse et le bahut. Divin à ce moment, je jetai les dés.

— Encore perdu, dit le cheval de bois.

— Et cette fois, il ne te reste plus rien !

On se doute que cette parole fut le signal de ma chute, car la belle fila et je me retrouvai sur le dos comme l’insecte au ventre fragile entre dans la mort sans oublier d’agiter frénétiquement ses six pattes métalliques en guise de mécanique horlogère, et la marionnette s’appuya sur mes épaules pour se donner l’occasion de me seriner sa doctrine, à quoi je répondis que je n’avais plus un sou et que le voyage, mon voyage, venait de prendre fin alors que j’étais si loin de chez moi et qu’il n’était plus question que je m’installasse dans ce bordel, ou villégiature, selon la perception que chacun peut y jouer au risque d’y perdre les plumes de dedans et la housse qu’elle emporte avec elle, pour y jouer le rôle que le destin m’attribuait pour marquer l’endroit médian de mon aventure et lui donner non seulement tout son sens, ce qui n’est pas rien, mais aussi et surtout toute sa valeur affective, caractère occupant à la fin le sommet de la courbe existentielle avant qu’elle ne décline symétriquement dans l’autre sens, à l’opposé de toutes les gestations imaginables, y compris les sources de l’invention et des copies conformes. Mais pleurer au moment où l’on écrit qu’on n’a pas eu d’autre choix que de se placer dans la perspective de la douleur ne sert pas la cause du plaisir retrouvé en même temps que les pénates, aussi en priverai-je le lecteur à l’avenir de ce texte pour me consacrer des pieds à la tête à la stricte fonction de cet épilogue, laquelle me revient à l’esprit car je l’ai retrouvé, là, entre les bras de la marionnette qui ne craint que le feu de ma pipe et s’y tient à une distance qui n’interdit pas, loin s’en faut, la conversation et les compréhensions mutuelles qu’elle inspire aux esprits ordinaires comme le furent les nôtres du temps de ce périple interrompu, négation même des séries imposées par les spectacles historiques et les complots ourdis par les rayonnages du commerce, et comme le mien l’est encore à l’heure où j’écris cela en pensant à ceci.

Troisième jet sans lequel ce récit n’a plus de sens.

Revenant au jeu, je repris place sur ma chaise, qui était sans dossier, ceci expliquant cela, à peine une minute avant que le chahut du dehors ne vînt interrompre la partie, comme il est dit au chapitre précédent dans les derniers moments de son utilité narrative, et trente secondes ou presque après que la femme promise fût, accélérant ainsi le cours du récit, propulsée dans ce même extérieur par les sentiments que je venais d’inspirer aux siens, la porte ayant claqué sans mesure et le linteau ayant laissé tombé un peu de sa poussière dans un rayon de soleil opportun qui ne manqua pas d’occuper nos esprits au son que les dés produisaient sur la paroi conique du cornet agité savamment par les sabots du cheval de bois, en conclusion de quoi nous vîmes les chiffres dinguer à la surface du tapis, le souffle coupé et la mine basse, rongés par l’espoir et déjà détruits par l’espérance. Or, la chance ne souriant qu’aux chanceux, principe qui jusque-là avait présidé à la fortune de Clavilègne, tourna, se replia douloureusement en même temps que nos échines, appliqua des forces contraires sur nos épaules et les coucha comme les côtés d’un polygone autour de la figure que les dés formaient maintenant sans contestation possible : le cheval de bois frappa durement le bois de la table, lui arrachant de drôles d’étincelles. Il venait de perdre sous nos yeux, je dis bien : sous nos yeux, car nos yeux voyaient ce que nos cerveaux ne croyaient pas encore et nos mains, suspendues dans nos cheveux, ne les étreignaient pas encore, mais se préparaient à infliger la plus suave douleur au cuir qui n’attendait que ça pour enfin donner toute la mesure de sa capacité à nous faire hurler de plaisir. La marionnette enfourcha le cheval de bois. Un signe de Ginés l’y avait-elle invitée, commandement dont nous ne perçûmes pas l’intolérable précipitation ? Certes, ce n’était pas moi qui gagnait, mais l’insigne Marette que la Présidente comblait de ses avantages. La bouteille qu’elle avait dans le cul visa juste et atteignit le magot. Marette en avala le contenu et fut le premier à s’exprimer sur ce nouveau sujet de conversation, nous privant du même coup de la joie qui nous était promise. Le berger Lysis accepta de souffler dans le pipeau et en tira quelques harmonies passagères, ce qui ne nous tranquillisa pas, et nous replaçâmes nos tristes mains dans nos poches, décidés à ne plus jouer, pour ceux qui en avaient encore les moyens, et à ne plus en être le témoin, comme je devais être le seul à y croire encore, le cerveau tout plein des pleurs que mon amante laissait couler dehors sous un soleil de plomb comme en témoignait les interstices des rideaux et le craquement lugubre de la charpente et de ses appuis.

Le lecteur attentif, moins vigilant toutefois si le jeu l’a occupé autant que nous, attend des nouvelles de ce bruit qui vint du dehors pour nous inviter à en connaître la nature. Nous avons pris le temps d’une petite partie de jacquet, non seulement parce que nous aimons dépenser le peu de temps qui nous reste à vivre à attendre d’en tirer un plaisir substantiel comme il est naturel que l’homme désoccupé s’adonne à la perte de temps pour pallier l’effritement des conditions de son existence, mais aussi, pourquoi ne pas le confesser maintenant que les dés sont jetés, parce que sans les circonstances de cette partie, dont nous connaissons dès lors les tenants et les aboutissants, la suite n’aurait de sens que ses conséquences, lesquelles constituent la fin de l’histoire qui nous est ici contée, et manquerait alors des évènements constitutifs de sa juste perception. Le fragment qui suit, qui n’est ni acte ni tableau, mais peut-être, comme il en est dans l’ancienne dramaturgie espagnole, auto, décrira un combat :

 

LE COMBAT

 

De la valeur des cris comme prolégomènes au combat considéré comme examen de la raison avec les moyens ordinaires de la folie.

Un spécialiste de l’hostilité, lequel ne peut être soupçonné de m’en vouloir, à moi, Rogerius, signataire et dédicataire des présentes formules narratives et spéculations y afférant, car il est et sera toujours l’auteur incontesté de mes jours y compris les plus sombres et les moins favorables à la reconnaissance, avançait en même temps que ses pions colorés qu’il n’y a rien comme un cri pour annoncer le triomphe envisagé à la fois comme gain de justice et rapport substantiel non négligeable en période de mendicité occasionnée par la sénescence ou la reddition des comptes selon qu’on a déjà donné ou qu’il reste encore à devoir. Je l’écoutais avec l’attention qu’on imagine, plein de cet espoir qui forme les meilleurs jours de notre existence, ceux qui ne reviennent que sous les apparences photographiques que la mémoire, toujours aux prises avec les spéculations esthétiques et morales qui conditionnent les travaux d’approche de la connaissance et les reculades surjouées que l’action implique à l’esprit peu convaincu de réussir là où d’autres ont échoué plus de fois qu’il n’en faut pour détruire un homme à peine construit ou reconstitué avec les moyens de l’imagination mise au service du bonheur ou passagèrement de la joie si le combat envisagé n’a guère plus d’importance qu’un quelconque accident en instance de doublement vu à travers les miroirs des façades ou des lignes d’arbres semblant avoir été plantés pour que ça arrive malgré soi, met à disposition de l’esprit au moment d’en sacrifier l’arborescence au profit des spéculations que le divertissement finit par imposer aux témoins finalement retrouvés. Le cri, qui ne veut rien dire et ne dit rien, me dit cet apôtre futur, sans cesser de becqueter le mégot humide de sa croissance déclinant au rythme de ses litiges métaboliques les plus complexes vus de l’endroit où je me trouvais pour l’écouter, appliquant ma langue aux endroits désignés par ses enseignements hérités de la tradition du doute, n’est que le cri que chacun peut pousser devant soi comme le lépreux agite sa clochette pour qu’on dégage le passage où la nécessité le conduit, triste baladin de la douleur apaisée sans autre explication que la gravité de l’affection, et de ce cri naît en principe le silence qui est comme un autre avertissement inspirant aux fenêtres de se fermer et aux portes de ne s’entrouvrir que pour laisser passer l’alimentaire devenu signe théologal au pire, ou substitut de la poubelle dans les cas les plus probables considérés comme le mieux à faire quand on ne croit plus à rien. Tu ne seras pas cet homme, mon fils !

— Mais quel homme serai-je si je ne sais rien de l’homme que je suis ?

— Car, continua mon pet-de-loup, le cri qui te changera et fera de toi un autre homme que celui que tu es parce que l’homme qui crée l’homme n’a pas le pouvoir de le changer, ce cri ne se pousse pas, il se tire.

— Comme un coup de fusil dans le cul du voisin importun !

— Mieux vaut viser le cœur, fiston. C’est ce que j’ai toujours fait. Le cri est alors poussé par la victime. Mais je t’accorde que le cri causé par une blessure au cul est plus puissant que celui que le cœur s’arrache en perdant son rythme vital.

— Aussi ne me laisserai-je pas tromper par la hauteur du cri, car un cul ne vaut pas un cœur !

— Je connais des cris silencieux. Il n’y a pas là de quoi hurler à l’incohérence ou au blasphème.

— Pourtant, continua mon mentor biologique, le cri poussé comme le lépreux fait sonner sa clochette n’est pas sans avantage et honneur si toutefois il constitue l’assise de cet autre cri qu’on tire de l’autre. Je t’en dirai des nouvelles : Considérons que nous sommes tous des lépreux et agitons la clochette qui vide le passage tant de ses êtres désoccupés que de ses animateurs et contribuables qui ont la préférence des pouvoirs en jeu, lesquels tu ne dois pas ignorer si tu tiens à la vie et à ses contenus jubilatoires tant dans le sens de la douleur que de celui des plaisirs moins aléatoires. Autrement dit, fils de pute, tu viens d’entrer dans le combat. Ton cri, loin des vagissements et des pleurnichements qui ont affecté ton enfance, est ta marque de fabrique, comme d’autres artisans creusent leurs signes distinctifs dans un recoin de leur œuvre, mais avec cette différence que tu ne signes pas, tu t’engouffres plutôt, tu déboules, et la rue, ou passage, s’immobilise un instant pour considérer ton chancre maculeux et s’en effrayer aussitôt au point de disparaître en laissant des traces d’étalages et d’ordures en cours de ramassage, vomissures des rideaux dans les interstices des ouvertures closes, verres abandonnés dans le cercle rompu des guéridons en phase avec l’oubli, et toutes ces choses qu’on n’emporte pas avec soi si l’on tient d’abord à sa peau.

— Mais, ô Papa, ne dis-tu pas que l’endroit est désert ? Où trouverai-je un cœur à transpercer de mon dard si personne n’a l’idée de m’attendre au lieu de fuir avec les autres ?

— Il faudra que tu t’y habitues, ô fifisse. La rue ne contient plus rien que des traces. Or, on ne tire aucun cri d’une trace d’homme. En cela, tu as raison.

— Mais ai-je déjà tort, ô mon papa ? Alors que je viens de commencer à vivre enfin ma vie ?

— Rien ne commence autrement que leur existence de merde ! Or, toi, tu veux vivre. Et il n’y a personne pour te le dire en face. Voilà ce qui arrive aux meilleurs hommes.

— Le désespoir, à peine vivant ma vie… ! Je ne vais tout de même pas la passer à agiter ma clochette. Ça avance, la lèpre ! Et elle finit bien par emporter son dada !

— À qui le dis-tu ! Vois où j’en suis…

— Mais tu es un minable, Papa ! Eux, au moins, ils existent, à défaut de vivre leur vie !

— Tu dois choisir : faire comme ton papa, et passer ta vie à t’arracher la peau et les chairs, ou payer ta sécu et te mettre à l’abri quand passe un lépreux.

— Et le combat alors… ?

— Je ne t’en parle pas car je n’ai pas combattu…

— Mais comment se battre si personne ne sort ?

— Je n’en sais rien… Ils ne sont jamais sortis. J’ai attendu, attendu, agité ma clochette, répandu mes chairs mortes, je suis même allé me faire voir ailleurs, mais rien n’est arrivé…

— Pas de cœur à prendre et à…

— Non. Cela ne t’arrivera peut-être pas. Je n’en sais rien. Je n’en sais rien !...

— Il me faut un combat !

— Tu n’en auras que le spectacle !

Alors, en plein ce cœur du récit qu’est son épilogue, je me mis à souhaiter un combat. Que j’y fusse impliqué comme combattant ou spectateur m’importait peu. Je ne voulais que donner un sens à ce que je racontais aux autres pour qu’ils imprimassent enfin mon livre, preuve que j’avais moi aussi un sens à prendre au fil du temps. Et voici ce que j’imaginai :

 

Comment le conte fut changé en réalité.

Au plus fort de la partie, alors que Clavilègne pestait humainement parce que les dés n’étaient plus pipés à son avantage et que Sancho maudissait le hasard tel que le conçoivent les mathématiciens compositeurs indemnes des éthiques du jeu considéré comme le palliatif de la fortune et de l’amour fait aux femmes et inversement, que Ginés commençait à se faire du mouron relativement à sa bourse cette fois déliée de tout pacte avec les puissances qui l’avaient transporté jusqu’ici sans dommage pour le temps traversé sans autres péripéties que ce que les livres d’Histoire les plus élémentaires conseillent aux pédagogues plus soucieux de vacances au soleil que de promesses d’ensemble, que Lysis, ou qui que ce fût qui pût porter ce nom fameux sans l’assistance d’un carmelin à la clé de ses désirs les plus fous du point de vue de l’héritage qu’il conteste à Francion, plongeait sa flûte dans les théories de la gamme tempérée non point au clavier mais à même les plis les plus secrets que la domesticité offrait à son imagination libertine, que l’hôtesse ne cessait d’alimenter de caresses savantes les passagers de sa frêle embarcation aristotélicienne et particulièrement à la surface frémissante du Ginés qu’elle imaginait avoir convaincu de s’arrêter chez elle pour au moins le temps d’une vie civilement consacrée aux bénéfices les plus concrets, que la marionnette avait enfourché le dos de Clavilègne sans ménager sa crinière ni la queue servant à remonter les ressorts de ses déplacements et autres mouvements témoignant, selon Lysis, qu’il contenait la plus formidable mécanique qu’on eût jamais conçue de mémoire d’homme habitué à se souvenir sans le recours aux artifices moléculaires, que ma mie, s’il m’est aujourd’hui permis d’en parler sur ce ton certes un peu spéculatif, pleurnichait derrière la porte sans cesser d’en gratter les écailles vieillies par le vent et ses pluies de secondes perdues à jamais dans l’éloignement et les fuites perspectives, que j’en étais à me demander ce que diable je venais faire dans cette sorte de galère qui ne m’avait pas conduit jusque-là et m’invitait à descendre dès que le temps se mettrait au beau, car je sentais qu’on avait pitié de moi, que toutes ces choses m’arrivaient en même temps alors que je n’en percevais que la succession insensée, incapable que j’étais d’y mettre de l’ordre, par exemple, comme dans le Coran, en commençant par les plus petites et non point insignifiantes et ainsi jusqu’à la plus étendue qui par sa nature même me condamnerait à remplacer définitivement l’insensé par le divin, croissance que mon esprit était maintenant prêt à accepter comme le meilleur moyen de me taire, alors que les dés retournaient d’où ils venaient, à savoir le tapis curieusement préservé des atteintes de l’usage car on n’y posait jamais les mains même pour protester ou se vider de son désespoir, une voix de stentor mit fin aux larmes de ma belle, laquelle sembla se ratatiner sous l’effet de ce qu’elle était pour l’instant seule à pouvoir regarder, attente qui détourna nos regards de la somme jouée pourtant en toute honnêteté et, tandis que nous nous immobilisions chacun dans l’attitude la plus proche des sentiments inspirés par cet événement, ou phénomène si personne n’en était l’auteur, Sancho se leva comme propulsé par un ressort, ainsi qu’il arrive aux domestiques surpris en pleine activité libertine, et Ginés, qui ne demandait qu’à changer le cours de ce conte, le suivit ou même l’entraîna vers la porte pour l’ouvrir et la fermer le temps d’un ainsi-soit-il.

— Heureusement, dit le cheval de bois, car je perdais encore !

La marionnette lui planta deux éperons de paille dorée dans ses flancs nervurés à l’ancienne et il se cabra comme s’il jouissait de cette impétuosité. Cependant, j’écoutais :

 

Ce que j’entendis alors que la porte était encore fermée et que je redoutais que mon amour se fût enfui pour ne pas perdre la raison.

— Ah ! La grosse feignasse que je n’ai jamais frappée pour lui donner la leçon qu’elle mérite, te voilà surpris dans le péché de luxure et en compagnie de cet illustre voleur qui me doit presqu’autant que toi, fripouilles que vous êtes ! Ah ! Ne prétends pas t’être perdu en chemin. Les routes de France ne sont pas si compliquées qu’un larbin ne sache s’y retrouver sans perdre ses droits à une retraite paisible. Sais-tu ce que cela coute d’entrer en conversation avec les autorités de ce pays qui ne connaît pas la gratuité des transports tels que nous les concevons dans notre propre empire ? Les heures que j’ai passées à expliquer ce que je suis et ce que je ne suis pas ! Et Rossinante qui attendait ! Des femmes, je dois dire fort bien tournées, un peu comme il arrive aux poésies les moins sommaires, l’ont gavé d’aliments aphrodisiaques pour s’amuser de ses effets sur sa capacité à engendrer ou prendre plaisir selon les instances du bonheur. Que crois-tu qu’il arriva ? Et quand enfin je me remets en route, avec mon passeport dans la pochette, je ne te retrouve plus ! Tu as pris un autre chemin que celui que nous avions convenu toi et moi quand ce Rogerius a poussé son cri plus loin que son village perdu. Ah ! Ne me dis pas que je me trompe et qu’il est ici avec toi en cette compagnie tellement complexe que je ne sais plus qui est la putain et qui est la servante, si tant est que la femme n’est ni l’une ni l’autre en période d’amour. La colère guide mes pas ! Je suis sur ta trace, traître à notre idéal et compagnon des damnés, car la traîtrise ne va pas sans la damnation, comme il est dit dans la Comédie, et c’est un chouette tour de force que d’opposer l’idéal à ceux qui n’en ont pas. Remonte sur ton âne si ce voleur ne l’a pas vendu au plus offrant comme c’est l’usage chez les profiteurs de la bêtise humaine. Et reprenons notre chemin pour secourir ce pauvre Rogerius qui n’a que nous au Monde pour verser ses larmes de sang et de feu. Car le sang est symbole de l’idéal et le feu celui de la damnation, si tu vois ce que je veux dire, doctrine pourtant simple que les douaniers n’ont pas comprise malgré le temps que j’ai consacré à m’en expliquer le plus clairement qu’il est donné à un esprit de ma qualité. Que ces fonctionnaires sont inutiles et couteux ! Rogerius ! Si tu es derrière cette porte, sort ! Je n’en veux point à tes épaules, mais j’ai besoin de toi pour chatouiller comme il faut celles de ces deux flémards !

 

Préliminaires du rêve que je fis alors, lequel peut être pris pour un tout autre cauchemar.

Ces paroles nous avaient interdits. La Présidente se torcha négligemment :

— Juste au moment où Loulou gagnait de quoi nous payer un voyage dans un pays de rêve avec des boissons captieuses et des esclaves compris dans le service !

Mais l’hôtesse était chez elle. Elle ouvrit la porte d’un fort coup de pied qui envoya valdinguer mon amour s’il se trouvait encore à cet endroit du récit, hypothèse qui me ravissait car je préférais évidemment le retrouver un peu sonné et peut-être meurtri aux entournures que de descendre dans la vallée pour ne plus savoir où donner de la tête tant ces filles se ressemblent toutes au moment où il est question d’en choisir une plutôt que l’autre, aventure que je ne souhaite à personne et qu’il ne me vient même pas à l’idée d’en charger un personnage imaginaire plus ou moins inspiré de sa réalité tant je sais, certes sans certitude absolue, que ce n’est pas ainsi qu’on conduit les meilleurs romans, ceux qui enseignent que l’existence est un coup de chance joué sur le tapis du désespoir. Mais l’hôtesse, soutenue par la Présidente qui la poussait dans le dos avec ses mains pleines de merde, n’atteignit pas le dehors sans s’y trouver aussi seule que s’il n’avait pas d’autre existence. On n’y vit ni mon amour, qui avait donc descendu la pente comme je le craignais, ni Sancho, pas plus que Ginés ni celui qui avait parlé haut pour prononcer mon nom, lequel était bien celui que j’avais choisi pour me présenter à don Quichotte et lui adresser ma demande d’un secours immédiat sous peine de, disons-le maintenant que tout est joué, car nous en sommes, je le rappelle, à l’épilogue de ce roman écrit pour convaincre et non pas pour plaire, périr sous l’action de mes propres mouvements, comme il arrive à ceux qui ne jouent plus ou font semblant d’imiter les autres en attendant que plus rien ne les inspire aussi prudemment. Avions-nous rêvé ?

 

Petite interruption provoquée par une ou un critique que l’imagination conseille à la pratique de l’écriture narrative exponentielle mise à l’épreuve par Rogerius tant au fil de l’histoire qui est ici racontée que de sa prochaine interruption par l’effet d’une conclusion dont le provisoire sera laissé en jugement à la patience autant qu’à l’intelligence du lecteur.

On sent ici à quel point le récit se précipite vers sa fin. Les séquences de sa progression se raccourcissent comme têtes qui tombent. Ah ! J’entends ici les critiques sommaires. Ce n’est point la tête qu’on raccourcit, mais le corps tout entier tel qu’il est avant qu’on le raccourcisse… d’une tête, dites-vous sans vous priver de me flatter la bosse que j’ai dans le dos. Ah ? Vous ignoriez que Rogerius est bossu ? On ne vous l’avait point dit. Cela n’était pas prévu, cher critique, et cela n’a donc pas eu lieu, de telle façon que cette histoire s’est bien passée, comme on le voit car nous en sommes à l’épilogue, avec un Rogerius affecté, si je puis dire (et c’est bien moi, Rogerius, qui le dis), d’une échine en tout point conforme à ce qu’on attend d’une échine promise à toutes les aventures. Conçoit-on de l’aventure sur le dos d’un bossu ? Pour en revenir à notre tête, sachez que je la raccourcis exactement de la même manière que je me fais bossu pour en illustrer l’à-propos. Cette explication suffit-elle à vos critiques ? Sinon, faites comme si cette tête et ma bosse ne formaient qu’un seul et même argument et permettez-moi de continuer d’écrire pour raconter et non point raconter pour écrire, comme il est dit dans Plaute, je crois.

 

Considérations nécessaires au bon usage de ce livre à des fins tant morales qu’esthétiques.

On se souvient comment, au chapitre troisième des présentes, je m’étais octroyé, dans la perspective du texte que j’allais écrire, le pouvoir de m’élever physiquement dans les airs au-dessus de la scène que je proposais à l’observation à des fins à la fois morales et esthétiques, car il n’était pas question pour moi de m’aventurer plus avant dans les domaines réservés à l’élite de nos esprits commentateurs de la réalité envisagée sous l’angle contraire de la poésie, ou en tous cas de ses moyens, à savoir ce qui relève sans aucun doute possible de la science et constitue le massif des connaissances et des hypothèses qui s’y cultivent, alimentant ainsi le rêve à la source même des apparences, et ce qui, plus proche au fond de l’être tel qu’il se voit quand le temps lui est favorable, ou s’il n’a pas subi les retards occasionnés par les applications des phénomènes sur les évènements, active le mieux la capacité à prendre du plaisir y compris où il est interdit par les moyens de locomotion du droit et de ses usages consacrés, je veux dire par là tout ce qui se comporte, agit, combat, renouvelle, décide, intervient, etc., et ainsi par le simple effet d’un ordre donné au texte je m’élevais, et je voyais, et même je savais ce qui se disait à propos de ce que j’étais justement venu chercher à cet endroit obscur imposé par la narration et ses intentions relatives. C’était là un de ces artifices que l’auteur s’autorise soit pour se faciliter le passage entre les propositions qui lui viennent à l’esprit ou en mémoire, selon qu’il spatialise son objet ou le soumet aux injures du temps, soit pour au contraire approfondir un tant soit peu les raisons qui l’ont mené tambour battant au seuil de cette construction somme toute assez originale si toutefois la copie est conforme et l’invention pas trop tirée par les cheveux. Ici de même, ou plus exactement au voisinage de ces prétentions au sens donné, et parce que la fin réelle de cette histoire est sans intérêt, du moins du point de vue romanesque qui est encore le mieux placé pour autoriser, sans trop se la fouler, d’autres répliques de l’existence et de ses immédiats où l’édification d’un roman est une circonstance peut-être destinée à alimenter la source même des activités cérébrales prises en flagrant délit d’apprentissage et de récurrence des plaisirs qui l’annexent finalement. Nous étions dehors, comme il est dit plus haut, et dehors, il n’y avait rien que le dehors. Le style même de cette information interdit toute conclusion. Or, un roman doit impérativement conclure, sinon il ne se termine pas et l’on se voit forcé de l’abandonner à ce qui n’est même plus un destin. Triste sort que moi, Rogerius, je ne réserve à aucune de mes productions, tant les parties que je joue avec le hasard imaginé par les autres que les preuves de l’amour que je porte aux choses de l’existence et dont la preuve réside dans ce que j’en écris avant de le dire, le plus souvent dans le désert, car mon nom n’est pas connu et mon visage ne suscite pas la curiosité, ma bosse, dont on sait à peu près tout maintenant, ne remplaçant pas ce que mes traits expriment mieux. Encore un peu, un pied bot ou autre chose, et je passais pour l’idiot du village. Heureusement, on me laisse tranquille, sinon qu’aurais-je écris ?

Ces précautions prises, pour le bien de mon entreprise, et parce que je n’en veux à personne, sachez, ô lecteurs émancipés, que ce qui suit, et qui va servir de fin à cet épilogue, est une invention, que j’en suis l’inventeur et que je n’ai pas d’autres explications à donner. Je vais donc procéder de la même manière qu’au troisième chapitre car, à moins d’être complètement idiot, et là je parle de toi, on se doute que la véritable fin eut lieu avec celle de la partie que nous jouions en attendant que la fortune nous sourie, ce qu’elle a manqué de faire en ce qui me concerne, mais je ne vous dirais rien de tout cela. Nous étions dehors. Il n’y avait rien dehors, que nous, à savoir qu’il manquait à l’appel Sancho Panza, Ginés de Pasamonte, ma belle ennemie, que je me promettais encore malgré des signes de fatigues peu prometteurs d’un abandon plus en phase avec mes désirs, et, si l’on veut, ce don Quichotte qui est, je le rappelle, un personnage de roman qui n’a jamais existé que dans l’imagination de celui qui l’aimait, à la fois comme un père et comme un fils, et ne pouvait faire autrement que de lui donner vie et mort.

 

Revenons à nos moutons.

Sur le parvis de cet hôtel qui n’a pas existé que dans mon imagination, nous étions moi-même, Célestine l’hôtesse, la Présidente, Lysis et sa flûte, Louis Marette tenant encore les dés de sa victoire, Clavilègne soulagé et se soulageant dans un parterre de fleurs et la marionnette qui le chevauchait en poussant les cris qu’on réserve d’ordinaire aux assauts entrepris contre l’envahisseur ou le contraire. Le roman ne pouvait se terminer là, nous dans l’expectative d’au moins une explication pas trop fantaisiste. Mon cœur, on s’en doute, était brisé. Je ne pouvais pas me résigner à cette perte. Entouré de putes merveilleuses, ou de servantes attentives, comme on voudra, j’attendais avec les autres et avec la même impatience silencieuse et immobile, paralysé !

La paralysie ne se conseille pas, surtout à la fin d’un roman ! Elle arrive comme la pluie et repart comme le vent, dit le proverbe populaire. À moins que ce fût Sancho Panza qui le dît. Je l’entendais comme s’il était là, trompant ma vigilance par cet impromptu. Et en effet, je vis une tronche aussi peu soignée se rapprocher de la mienne qui sentait encore la lavande et la marjolaine des mains qui m’avaient beaucoup promis et rien donné.

— Carmelin ? fit le berger Lysis.

Je saisis les poils de cette barbe pour en attester la véracité. Ils tenaient à la peau comme ces yeux à ce qu’ils voyaient.

— Où étais-tu ? demanda Lysis toujours sur le même ton.

Carmelin, si c’était lui, haussa ses épaules poussiéreuses et salua les filles d’un coup de chapeau qui éventa son épaisse chevelure.

— Je n’ai pas bougé, dit-il. C’est que je n’ai pas les moyens…

Les filles éclatèrent de rire. Il fallut que Célestine les fît taire pour que nous puissions écouter les explications de Carmelin qui ne disait pas non à la gourde tendue par des mains soucieuses d’en savoir plus que les autres. La marionnette, qui avait un peu perdu la tête, s’inclina pour signifier qu’elle remettait à plus tard l’épreuve du combat qu’elle était bien seule à deviner dans les entrailles du récit. Carmelin se rinça encore la langue et la tira pour en observer la surface rugueuse dans le reflet de mes lunettes.

— Qu’en est-il, Carmelin ? Vas-tu parler à la fin ? Tu nous tues !

— Tunoutu ! Tunoutu ! Tunoutu ! brailla la marionnette.

— Chut ! Carmelin va parler…

 

Et Carmelin parla, ou peu s’en faut.

Que serait-il arrivé s’il n’avait point entrepris de nous entretenir dans l’attente que la réalité revînt nous secouer le pompon ? Dieu seul le sait ! Lui qui ne sait jamais rien ! Et pour cause ! Autant l’avouer tout de suite, avant de perdre le lecteur sur d’autres routes moins aventureuses, je n’ai pas écouté le début du récit, si on peut appeler ça comme ça, de Carmelin qui avait pris place sur une adorable sellette que les filles, les servantes comme les autres, avaient été chercher dans le salon commun où d’autres sellettes attendaient, elles aussi, qu’on leur donnât un rôle dans cette comédie jouée en plein air sur le devant de l’hôtel et à l’ombre de ses ormes vieux comme le monde qui les avait plantés là. J’en pleurais, ou du moins prétextais-je que je pleurais parce que les comédies me font toujours pleurer, et si l’on me demanda pourquoi je me distinguais à ce point du reste de l’humanité, je répondis que je n’en savais rien, mais que j’étais construit de telle manière que c’étaient les comédies qui me faisaient pleurer et les tragédies qui m’amusaient à ce point que j’en riais de bon cœur, ô cœur brisé car elle était en ce moment à la porte de la maison de son père pour lui dire qu’elle n’avait pas trouvé « là-haut » la chaussure qui irait à son pied, disons-le puisque plus rien ne s’y oppose, délicat. Et comme conséquence de ce chagrin inattendu, je zappai la première partie du récit de Carmelin, ne doutant pas qu’elle fût essentielle à la compréhension de la situation dans laquelle nous étions pris comme mouches dans le miel, moi ne zézayant point pour apprécier les actes, mais agitant mes ailes pour en augmenter les fractures et chercher dans cette souffrance croissante la paix qui convenait le mieux à mon échec. Clavilègne me flatta plusieurs fois le cou en me disant que j’aurais plus de chance la prochaine fois comme il arrive qu’on n’en a plus après en avoir eu beaucoup. Je croyais entendre Sancho et rire Ginés en écho, mais j’ignorais toujours qui se cachait dans les entrailles du cheval de bois et quel était son degré de complicité avec celui, ou celle, qui habitait tout aussi clandestinement dans la marionnette. Mais mon histoire n’intéressait personne. On voulait d’abord savoir ce qui se serait passé si un autre que moi avait écrit ce livre et Carmelin, venu du fond des âges, et de la même réalité, avait la préférence de cette assemblée qui m’invitait à pleurer moins fort et à écouter plus bas. Cette situation me révoltait à peine, car je n’avais cure d’en dénouer les fils que j’avais, si ce n’est pas trop demander, emmêlés moi-même avec le talent qu’on me connaît maintenant, à l’heure de se laisser emporter par les inventions de ce valet crasseux et pantouflard alors que mon imagination a enfin atteint l’endroit du récit où tout devient clair comme l’eau que Carmelin ne boira jamais si le vin continue de couler avec autant de sérénité, de charmes et de promesses. D’ailleurs que savait-il de ma fin ? Et qu’en sais-tu toi-même, ô lecteur détroussé ?

J’en étais à hésiter entre écouter le récit de Carmelin, qui pût servir de conclusion et basta, et me raconter à moi-même ce que mon imagination me conseillait, comme il arrive, on ne le sait que trop bien, quand le cœur se trouve brisé par la raison même qui l’a rendu fou et que la solitude devient la seule source d’inspiration, quitte à passer pour un trouble-fête ou pire se condamner à ne plus paraître devant les autres. Et là, recroquevillé comme un ver à moitié écrasé par le pied qui allait ailleurs sans qu’il sache où, je conçus cette suite, qui n’est ni de Carmelin ni de moi-même, mais un peu des deux si je sais me montrer équitable ou autre chose si je viens de sombrer lamentablement dans le mensonge et dans l’imposture. Le lecteur saura reconnaître ce qui appartient à Rogerius et ce qui revient à l’invention de Carmelin, personnage chanceux qui arrive comme un cheveu dans la soupe et qui se sert le premier sans éprouver le moindre sentiment de reconnaissance à l’égard de celui à qui l’on doit d’en être là :

Quand nous sortîmes tous d’un seul bloc au dehors de l’hôtel, car non seulement j’y étais mais Rogerius ne m’avait point encore nommé comme je me nomme, et contrairement à ce qu’affirmait ce même Rogerius pour je ne sais quelle raison qu’il ne m’appartient pas de reconnaître car ce n’est pas mon métier de me mêler des aventures entreprises par ceux qui en espèrent plus qu’elles n’en peuvent promettre, il y avait du monde et ce monde était exactement celui qu’on s’attendait à y trouver car il n’était pas difficile d’en avoir une idée de l’intérieur où nous nous trouvions, passant le temps à divertir nos esprits et à assouvir les désirs selon un mode tarifaire dont il n’est pas besoin de dire un mot sous peine d’affecter le présent récit d’une digression qui n’en relèvera pas le sens à la hauteur de nos espérances et de nos attentes, à savoir que don Quichotte était juché sur Rossinante, l’épée à la main et le verbe haut, tandis que Sancho son domestique et Ginés le donneur de leçon pratique n’arrivaient pas à en placer une et que la demoiselle que Rogerius courtisait avec les moyens douteux de la courtoisie s’en allait presque joyeuse sous les ormes resplendissant de soleil et d’air frais. Nous vîmes Rogerius se jeter dans l’herbe pour s’y vautrer comme un cochon qui a trouvé le lieu de ses plaisirs, mais personne ne fit un geste pour le ramener à la raison, tant il était clair qu’il était devenu fou et que pour lui, le voyage prenait fin dans une flaque aussi peu gratifiante que prospère. Aussi le chevalier ne lui accorda-t-il pas son attention ni une seule parole, ne se lassant pas de discourir sur on ne savait quel sujet épineux qui le rendait enragé au point que Sancho avait perdu, sinon la raison, du moins le fil qui l’avait conduit ici pour être inexplicablement rompu sans doute par cette épée aux reflets rouges que le justicier brandissait comme une bouteille qu’il s’apprêtait à vider sur ses interlocuteurs muets. Les choses auraient pris une toute autre tournure si Clavilègne, attiré par l’odeur de Rossinante et inspiré par sa nature passionnelle, n’avait eu l’idée de sortir avec nous au lieu de s’en remettre à ce que la marionnette lui suggérait relativement aux gains amassés sur le tapis laissé sans surveillance. Sitôt que don Quichotte aperçut le cheval de bois qui avançait plus poussé par des désirs l’échauffant que par la curiosité qui eût pu être la sienne si la nature ne l’avait pas gâtée, il piqua Rossinante pour effectuer avec lui un saut digne de l’inspiration qui prétendait changer son discours en combat pur et simple, saut qui n’eut pas lieu à cause de l’état de la poussière, laquelle devait beaucoup à la basse-cour voisine, où on s’agitait, et un peu aux meules de foins que le vent érodait comme la langue change les sucettes en bâtons. Clavilègne, épouvanté par cet assaut préliminaire, poussa un cri tellement humain que Rogerius interrompit le spectacle de son chagrin pour revenir en détail sur sa « théorie de l’homme dedans », longue tirade qui s’acheva avec les poules et le silence qui s’ensuivit. La marionnette, depuis la porte qu’elle n’avait pas franchie, se frappa le poitrail comme si elle était habitée d’un singe. Sa poussière voleta et fit tousser Clavilègne et comme celui-ci portait son sabot à sa bouche pour la protéger, la marionnette d’un bond le monta et se saisit de la fausse crinière non sans avoir préalablement actionné plusieurs fois la queue en forme de manivelle, les entrailles de l’animal se mettant alors en mouvement jusqu’au bout des jambes et des dents qui s’agitaient comme les touches d’un piano mécanique du genre de celui dans lequel nous déposions nos offrandes au plus vieux métier du monde, et à ses inspiratrices claquées, dans cet intérieur qui, je le dis parce que je m’y plais, se situe aux antipodes de cet extérieur où le combat se prépare sans que nous ne puissions en changer l’issue. Les combattants, juchés sur leurs montures respectives, se mesurèrent alors du regard et nous reculâmes dans l’ombre d’une marquise placée là à cet effet, car ici était le lieu de tous les combats dont la nuit avait réveillé les stratégies. Don Quichotte jeta son épée qui tournoya un moment avant de se poser sur les épaules de Rogerius et nous ne l’entendîmes plus pleurer. La marionnette jeta un peu de paille dans le soleil, ne visant que l’effet, car elle n’avait pas l’air de vouloir franchir la limite que Célestine avait tracée dans la poussière du bout de son pied nu. Ginés poussa un soupir et alla s’asseoir près de ce qui semblait être devenu le cadavre de Rogerius, lequel crâne il flatta d’une main impatiente, soulevant des épis noirs comme les cils qui bordaient son regard de maître du temps quand ce n’est plus le temps. Don Quichotte, qui s’épuisait à piquer les flancs de sa monture, laquelle faiblissait à vue d’œil, jeta aussi sa salade et tout le métal dont il était couvert, rouille qui se dissipa lentement dans les feuillages et les oiseaux qui fuyaient en se tirant les ailes. Cette parade n’offensa pas la marionnette et Clavilègne s’en félicita à haute voix, car, disait-il, il n’avait jamais combattu avec quelqu’un sur le dos et quand il lui était arrivé d’être mêlé à un combat, bien contre sa volonté, personne n’avait exigé de lui une victoire aussi claire que l’eau qui coulait dans ses veines. Rossinante trépigna bien un peu, visité par les poules et l’âne lui envoya des vœux codés entre les planches qui le retenaient à l’abri des regards et de ce que ceux-ci conseillent quelquefois à l’esprit au détriment de ce qui est vu et regardé avec tant d’intérêt. Le combat stagnait, eût dit un conteur. Là-dessus Rogerius revint à lui et repoussa la main de Ginés qui se félicita bruyamment en se frappant la poitrine, non comme le singe qui habitait la marionnette, mais comme peut le faire un homme qui avait perdu l’espoir et qui, ne le retrouvant pas forcément, remerciait l’Être suprême de lui accorder encore une chance. Rogerius sourit à cette idée. Il se releva, essuya la boue de ses larmes sur des joues gonflées d’une douleur encore prégnante et actionna la queue de Rossinante comme s’il se fut agit de celle de Clavilègne. L’effet nous sidéra :

On vit la marionnette sauter à terre, ne prendre que le temps de rassembler la poussière ainsi soulevée et l’emporter avec elle sur le chemin que quelque temps avant la promise de Rogerius (selon lui) avait emprunté pour (toujours selon lui) se perdre parmi ses semblables pour qu’il ne la reconnût plus et soit l’oubliât pour se donner une autre chance d’exister selon les mêmes principes ou soit le contraire et alors on le voyait déjà nouer la branche pour s’y suspendre jusqu’à ce que mort et cetera et cetera s’ensuivît. Et la marionnette disparut. Clavilègne, à genoux sous Rossinante, se plaignait. Don Quichotte mit pied à terre et le releva d’un bras ferme :

— Je ne lutte pas contre les montures, déclara-t-il. Et Rossinante ne combat jamais autrement que dans mon propre combat. Ainsi s’achève cette joute, gentes dames.

Il fut bien vite joliment entouré. Clavilègne se recula dans l’ombre, ôta sa tête de bois et s’épongea le front. Il n’en fallut pas plus à Rogerius pour revenir entièrement à lui. Il saisit les blancs cheveux qui ornaient cette nouvelle tête et la secoua sans ménagement en débitant sa théorie de A à Z.

— Là ! Tout doux ! s’écria cette tête à l’aspect vénérable.

Et il fallut s’y mettre à dix pour extraire cet homme de la pesante et roide carcasse du cheval de bois. Par prudence, don Quichotte ramassa son épée et la cacha dans sa pochette.

— Qui est cet oiseau ? demanda-t-il sans espérer de réponse.

Ginés l’avouait en ce moment même à Célestine :

— C’est André Trigano, le chantre du Chemin de la Liberté.

On emporta ce nouveau trophée à l’intérieur. Le tapis était vide. Louis Marette y passa un doigt soucieux de poussière et la Présidente entreprit de siffler avec lui. Peu habitué à se voir négligé, don Quichotte se procura un siège et s’y installa pour observer le spectacle que les petits personnages de cet intérieur secret offraient à son attente. À l’extérieur, Rossinante ne s’y prenait pas autrement, mais n’avait d’autre choix que de contempler les débris de bois et de clous que formait maintenant le cheval de bois. L’âne ne put s’empêcher de commenter la scène, ce que nous ne ferons pas.

— Ainsi ce combat s’achève sur une énigme, dit don Quichotte.

Je repris la parole :

— De quelle énigme parlez-vous donc, Votre Grâce ? Ne suffit-il pas qu’on écrive que la victoire vous revient faute de combattant ?

— Là n’est pas la question, ami Rogerius. Je n’ai trahi personne, cela est entendu.

— Et d’où vous vient cette soudaine mélancolie ?

— Mon adversaire eût un nom, je l’eusse vaincu sans contestation possible. Mais il n’en eut point.

— L’énigme de son nom n’affecte en rien la qualité de votre victoire. Je ne connais pas d’exemple…

— Vous n’aimeriez pas savoir qui il était ? dit moins tristement le chevalier.

— Certes, mais je n’en dormirai pas moins sur mes deux oreilles. Il était ce qu’il est. Et il n’est pas ce qu’il était.

— Ô Iago ! Incorrigible Iago !

— Demandons à Dédé ! Il doit bien le savoir, lui qui se laissait monter.

— Ginés aussi en sait long. Mais à quoi bon résoudre ce qui n’a point de solution en dehors de l’évidence ?

— Ainsi s’achève le combat, deuxième auto de cet épilogue. Moi, Rogerius, revenu de loin, ai repris le fil et compte bien m’y tenir jusqu’à la fin, quoiqu’il arrive !

— Je n’y vois pas d’inconvénient, soupira Carmelin entre deux effleurements buccaux.

 

Considérations sur la nature du prochain auto alors que nous nous approchons de la fin et que l’impatience se lit.

La lurette étant une petite lure, et une lure n’étant autre chose que ce que la bure est au beurre, toute tentative d’éterniser les faits au son de sa propre langue annonce sa fin en son début, où j’en étais, moi, Rogerius, ami de longue date des passants qu’on ne revoit plus et des morts qui reviennent hanter la vie, à lire le journal, assis derrière la vitre que la rue prend pour miroir de ses furtivités, fumant le tabac d’une pipe ayant déjà servi d’autres circonstances de sa poignée figurant un être à la fois aimable et inquiétant, petit personnage de l’accompagnement des choses qui perdent leur sens premier parce que le livre ouvert en dit encore la nécessité, et buvant, ou sirotant le nez en l’air vers l’axe du rideau qui tombe froissé dans les anneaux d’un radiateur portant maintes preuves de solitude mais aussi de farce, la liqueur d’un instant de joie contenu sous le regard poussif d’une cabaretière usée qui parfait les reflets et change les odeurs, femme qu’on ne présente plus depuis longtemps, qui a son jeu, et qui rechigne à le montrer quand elle a gagné, car l’enfant n’est pas mort et elle le sait. Je lui parlais. Elle imaginait. Nous étions deux derrière cette vitre paravent, ma porte filant à l’horizon du trottoir d’en face dans l’ombre des marches sonores que les parapluies traversaient de leurs gouttes chaudes et d’un peu de cette poussière dont elle époussetait sa chevelure sous ses doigts fins et roses, ongles cassés dans la vaisselle, comme les dents qui lui manquaient, étirant seulement la lèvre supérieure pour affiner la ride et pointant un nez compétent dans l’éventail des cartes non jouées. Le percolateur lançait des rots sous l’horloge marquée par les murs la portant comme la bosse que j’ai sur le dos.

— Ah fichue bordel de vie de merde ! s’écria-t-elle en essuyant une larme rose sur l’écaille de sa joue. Ah ce Cahu ! Quel fils de pute ! Et je parle pas de sa mère ! Voler les pauvres, ya rien de plus vache dans ce monde ! Et de cette manière ! Ah le veau ! J’en reprendrais bien un morceau ! Cuisse de manchot ! Et ça a l’œil sur tout ce qui rapporte, ces vicieux du sang versé pour la patrie ! Ah si j’avais des sous ! Je t’en paierais, des guillotines, ô France ! Une pour chaque fois qu’on se fait voler en y prenant plaisir ! C’est tellement douloureux que je sais plus jouer, té ! On dit qu’une dame ne fait pas le rami, mais sans elle, vous faites quoi, moumoutes à culottes ? Vous faites rien et vous vous la secouez dans la précipitation ! Ça vous gêne pas que je parle toute seule ?

— Je réfléchissais…

— À Cahu ?

— Non… À la suite de cette histoire… là-haut… le Chemin de la Liberté… Carmelin avait cessé de parler et je me suis senti obligé de reprendre la parole pour… pour…

— Vous avez la gorge sèche. On parle pas si c’est pas mouillé, la gorge. Ça met la langue en feu et après, on sait plus ce qu’on dit, bordel de merde !

Un liquide coula sous mon nez, répandant ses molécules d’avenir, et j’observais cette main sûre qui coupa net le jet, me montrant alors son visage rasséréné sans cesser de plier le journal à l’endroit de la photo de Cahuzac, grattant le genou nu d’un ongle précis comme l’outil qui lui venait à l’esprit en ce moment de certitude, douce pulpe me frôlant, sans égard pour la transparence de la vitrine embuée aux angles et parfaitement limpide à l’endroit que j’y occupais alors qu’elle le peuplait. Ces traces, que je reconnaissais de ma fenêtre, trop souvent pour qu’elles ne portassent pas mes signes, recevaient l’illisibilité des comportements comme on referme le livre trop clair pour être totalement vrai. Je n’allais jamais plus loin, mais quelle imagination j’avais !

— Dans la malle… commençais-je.

— La malle ? Quelle malle ?

— Vous savez… la malle…

— Celle où se cachait Cahu ?

— Non… Une autre… Carmelin avait cessé de parler parce que personne ne l’écoutait plus…

— Ah ! La malle…

 

LA MALLE

 

Histoire de la malle dans ses meilleurs moments du point de vue romanesque.

Le lecteur haletant se souvient que j’avais perdu mon amour, peut-être pour toujours, et que la marionnette, habitée par on ne savait qui, avait pris le même chemin, abandonnant sans doute ses chiffons et sa paille dans l’ornière creusée pour recevoir la pente. Quant au cheval de bois, il gisait encore, en attendant que ses débris alimentassent l’âtre que Célestine débarrassait des cendres de la veille pendant que ce qui demeurait de cette assemblée de clients et d’hôtesses, en comptant les servantes, formait le cercle autour de moi, Rogerius, personnage plus que personne, et maître encore des transformations et autres changements dont ce récit fait l’objet sous ma seule férule. On m’éclaira sous le lustre. Derrière moi, Célestine s’activait, maniant la balayette tandis que Ginés, prévoyant, recevait les petites pelletées dans une corbeille où ses doigts voyageaient encore, traçant les lignes infinies du lendemain et des jours l’alimentant de leurs promesses. À mes pieds, la malle…

— Cette fameuse malle qu’il faut distinguer de la malle dégueulasse où on a trouvé Cahu en pleine conférence avec des sous qui ne lui appartenaient pas !

— Celle-là même !

— Et elle était comment cette malle ?

— Comme celle de Cahuzac, mais sans Cahuzac.

— C’est pas facile, hé, de s’y retrouver avec toutes ces malles ! Et qu’est-ce qu’il y avait dedans cette malle qui, si j’ai bien compris, ne vient pas s’emmêler dans notre récit comme un cheveu autour de la cuillère ?

— Il y avait tout ce que je n’ai pas pu mettre dans le présent livre.

— Hé ! L’éternelle question ! Un livre est infini par définition et l’art n’aime pas les définitions. L’art consiste à finir…

— Ou à achever ! Tenez… Comme je ne peux guère envisager de faire entrer toute la matière de mon voyage dans ce livre, qui est un roman, ne l’oublions pas, je vais seulement indiquer ce que je n’y ai pas mis.

— Fameuse idée qui mérite une gorgée bien humide, mon fils !

(J’avais oublié de préciser que moi, Rogerius, je suis le fils, bossu comme on sait, de la patronne du café le plus fréquenté de Mazères…

— Il était temps de le dire ! N’est-ce pas là le genre de choses qu’on dit au début ? Cette manie que tu as de tout dire à la fin ! Tu ressembles bien à ton père ! Et Dieu seul sait où il est enterré celui-là à l’heure où j’en parle !)

— Le livre que vous lisez…

— Là, c’est pas à moi que tu parles… ? Je pose la question parce que je me mélange un peu… En parlant de mélange, goûte-moi celui-là ! Cadeau de Maman !

— …est, comme qui dirait, une œuvre d’art. D’où les limites que vous lui connaissez naturellement, comme le début et la fin. Mais, comme je disais plus haut, ce n’est pas si simple…

— Autrement dit, fifisse, ce qui est compliqué n’est pas de l’art. Je suis d’accord avec toi. Vive la chanson et chantons ! Et que l’eau coule sous les ponts !

— Chuuuut ! Laissez-le parler !

— Je parle. Oui, oui. C’est bien moi. Pas de confusion possible. Je suis ce que je suis.

— C’est pas trop parler, ça, fifisse… C’était mieux au début…

— Chiiiiiit !

— Ouvrons la malle, mes amis !

 

Et nous l’ouvrîmes.

Enfin… nous ne l’ouvrîmes pas vraiment. Ici, le lecteur impatienté l’ouvre, mais les choses ne sont pas aussi simples quand il est temps de terminer le roman entrepris des dizaines de milliers de mots avant d’en arriver à l’ouverture de la malle, moment non point d’hésitation, car tout fut joué d’avance au coup de dés d’un passage de l’existence à ses représentations synthétiques, mais d’attente, comme il en est de merveilleuses depuis que le Monde est enfin monde et que les singularités de la rencontre fortuite ont pris la place qu’occupait trop farouche le raisonnement limité par ses conditions, étrange ou fumeuse catégorie de l’entendement en proie à des crises de reconnaissance et des spasmes d’utilitarisme convaincu d’avance sous l’influence des lois éprouvées de longue date. Nous ne l’ouvrîmes pas d’abord. L’hôtesse, Célestine, nous l’avait simplement désignée, soulevant un pan croissant du rideau affectant l’angle semi-circulaire de l’escalier montant aux chambres et d’un côté de son œil narquois laissant espérer qu’on y trouverait chacun notre compte si nous savions nous y prendre ensemble. Nous fîmes un pas dans cette direction, mais elle nous arrêta, sa paume rosie par des usages reconnaissables s’élargissant comme un sémaphore et le rideau retombant alors dans un souffle qui coupa le nôtre dans l’attente d’une explication qui ne venait pas, mais que les yeux de la maquerelle promettaient de donner si nous accomplissions avec elle les vœux d’un silence impossible autrement que par l’accroupissement de nos multiplications. « Cette malle ne m’appartient pas, dit-elle à peine, mais j’en connais le propriétaire, car comment ne connaîtrais-je pas celui qui se cache dedans ?

— Il y a quelqu’un dans la malle ! »

Les romans sont faciles si quelqu’un est dans la malle, voilà ce que je savais pour en avoir écrit beaucoup et ne m’être jamais éloigné de ses règles les mieux partagées, mais est-il concevable, à ce moment farci d’attente comme un chapon l’est d’un cochon, que celui ou celle qui habitait cette malle ne fût pas simplement dérangé si nous l’ouvrions sans toquer à son couvercle solidement serti ? Le pouce de Célestine se dressa comme aux arènes et s’enfonça sciemment dans l’air opaque que nous respirions pour retenir les mots qui nous venaient à l’esprit. Elle élargit son sourire d’étoile filante du spectacle et ses lèvres formèrent alors ce qui ne pouvait être qu’un nom, celui du propriétaire de la malle. Il n’y avait donc personne dans la malle, mais elle contenait ce que nous étions venu chercher sans même savoir de quoi il s’agissait précisément, comportement qu’il est maintenant facile de nous reprocher, mais que l’instant nous inspirait comme si nous venions de sortir de la réalité (un hôtel somme toute assez banal) pour entrer dans ce qui n’en a pas et n’en a jamais eu, si tant est que notre esprit eût préalablement reçu les informations sans lesquelles nous manquons de jugeote et, suivant le pouce qui semblait forniquer un invisible con tant l’ombre se prêtait aux pires interprétations envisagées sous l’angle fragile des fausses impressions, nous comprîmes qu’en effet nous n’étions pas au complet (sachant que mon amour s’était enfui et que la marionnette le poursuivait peut-être) et qu’il manquait à l’appel celui-là même qui nous avait interrompu, dès le premier chapitre, en nous imposant ses considérations sur l’état de la République et de ses membres les mieux placés pour y trouver autre chose de plus avantageusement privé et de par conséquent plus prometteur sur le plan des satisfactions et même des assouvissements. Nos agitations ne l’avaient pas réveillé. Il était peut-être mort. Nous montâmes sans autre précaution.

 

Ce que nous trouvâmes derrière la porte de cet agitateur d’éprouvettes.

Rien. Le lit était défait, la fenêtre grande ouverte, l’air frais et parfumé envahissait l’ombre, des pantoufles avaient valsé sur le tapis dont un coin était plié en angle, une mouche volait sans bruit, dans un plateau les restes du dernier repas jetaient des odeurs poivrées, bref, tout respirait la tranquillité et rien ne transpirait des murs. Célestine fronça le sourcil, qu’elle avait déjà prévoyant, et fendit aussitôt notre foule étroite pour dévaler l’escalier et lancer un cri de guerre qui nous eût ralliés à son combat si nous y avions compris quelque chose. Certains riaient en se frottant les côtes car l’air, une fois la porte ouverte, s’était mis à circuler sans égards pour nos craintes. Personne ne songea à la refermer et nous descendîmes, agités de questions et cependant paralysés par tant d’incompréhensibles aventures domestiques.

 

Ce que nous vîmes ensuite.

Souriant plus que de raison, la veste négligemment jetée sur son épaule et l’œil éclairé de sa seule lumière, notre tribun attendait qu’on lui remît sa note. La carte de crédit se baladait entre ses doigts agiles comme font les prestidigitateurs sous le regard émerveillés des enfants venus assister à son spectacle pour tirer le rideau de leurs coulisses, lesquelles sont parfois et même quelquefois souvent habitées par les pratiques d’une enfance revue sous l’angle du plaisir, ne sachant pas, moi-même, pourquoi je pensais trouver dans cette scène ordinaire de l’attente qui connaît son dénouement d’autres attentes soumises aux mécanismes de l’érection dans la seule perspective des contractions complexes qui accompagnent l’éjaculation elle-même considérée sous l’angle de celle qui recommencerait le même scénario préparatoire d’une mort enfin acceptée. J’en tremblais. Mon amour m’ayant déserté, je me soumis aux signes, abandonnant toute espèce de contestation. Célestine agita ses lèvres à fleur de la facture, recommença pour en sacraliser le montant et, penchant sa tête heureuse presque sur la manche du bras dont la main manipulait la carte de crédit, annonça un chiffre qui déclencha le mécanisme du paiement. C’était « compris la malle ».

Patricius Cintaso, marquis et comte de la Rubannière, mit sa bouche en cul de poule pour signifier que la malle avait son prix et qu’il ne voyait aucun inconvénient à le payer, d’autant qu’il y avait trois jours qu’elle occupait le dessous de l’escalier principal et qu’on n’avait plus accès à ses balais et autres outils nécessaires au déploiement des diligences ménagères. Il comprenait que tout dérangement de l’ordre social implique le paiement d’une taxe en rapport avec le dommage. Elle niait qu’il y eût dommage, reconnaissait que les balais avaient moins d’importance que le plaisir qu’on était venu chercher chez elle en connaissance de cause et que s’il repassait par là, ce qu’elle souhaitait vivement car il s’était comporté en consommateur éclairé par la seule exigence du sexe faible, il y aurait toujours une place pour sa malle sur laquelle elle veillerait encore avec le même sens de la servitude, car il n’est rien de plus cher, selon ce qu’elle déblatérait, que ce qui se recommence toujours dans les mêmes conditions et se termine sans y avoir manqué un seul instant. Ginés, qui écoutait, un coude planté dans le bois du comptoir, ne cachait plus l’intérêt qu’il portait à Célestine, se mêlant alors de la façon la plus impertinente à cette conversation dont il ne saisissait pas la forme purement commerciale, tant il avait peur de perdre au profit de ce marquis et comte qui traînait sa malle, pour ce qu’il en savait, et il en savait beaucoup, dans tous les hôtels où la femme est payante et les lendemains de bon rapport.

— Peut-on savoir ce que vous transportez dans cette malle, finit-il par dire, ne mesurant pas l’insolence de son propos. Je dirais que, vu son poids, car je fus celui qui la tira sous cet escalier, elle ne peut contenir que du papier, n’étant pas assez légère pour que ce soit du tissu, ni assez lourde que ce soit du métal.

— Bizarre, fit Célestine en grimaçant, que tu n’aies pas songé à quelques robes pour les filles ou aux pépites d’or qui me rendent marteau.

— Il a vu juste, dit le marquis et comte. C’est du papier, d’innombrables feuillets couverts de ma fine écriture et des émotions qu’il m’arrive de confier à la solitude. Et comme je n’ai pas l’habitude de parler pour ne rien dire…

…il ouvrit la malle sans autres précautions oratoires. Je poussais un cri, comme si le fer venait de s’abattre sur mon crâne, l’ouvrant comme un fruit trop désirable pour n’être pas cueilli.

 

Ce que je pensais alors, choses peut-être sans importance pour ceux avec qui j’étais au spectacle de notre propre désir, mais que je reconnaissais comme le lit même de ma pensée en proie aux cachoteries des témoins cachés du voyage.

[…]

 

Ce que j’en dis non sans prendre la précaution de parler dans le creux de mes mains pour ne pas être entendu de cette assemblée d’étrangers peu faits pour me comprendre.

Mon Dieu !

(Il m’arrive rarement d’évoquer ce concept, mais les circonstances en décident quelquefois autrement et je m’applique alors à ne pas déclencher les ardeurs théoriques qu’il inspire aux esprits les moins conçus pour demeurer avant tout et quoiqu’il arrive l’empreinte de l’être dans la chair de l’infini alors témoin de sa propre impossibilité.)

Mon Dieu !

(répétai-je,)

ce que cet individu donneur de leçons est en train d’ouvrir, ce n’est pas la malle que mon imagination a trouvée dans les aventures du Seul Chevalier, mais cette sorte de malle, ou valise, ou coffre encore, soute du vaisseau emporté par son but, qui n’est autre que le roman que je suis en train d’écrire et même d’achever car je n’ai pas ménagé mes efforts ni mes nerfs pour que le texte confine à cette seule fin que je désire plus que tout, en tous cas pour l’instant, au monde où je suis le seul en attendant de me multiplier par la magie (ô invocation de l’Histoire !) de la reconnaissance uniquement inspirée au frottement d’une énigmatique tendance à trouver ce qui est sans cesse reperdu. Le texte ainsi ouvert, d’un coup d’épée qui a l’air d’une clé plutôt tournée, ne se refermera plus que sur ce qu’il contient. N’est-ce pas là l’ambition de toute littérature ? Car le texte du roman contient aussi le texte de ce qui n’est plus littérature. Et qu’est-ce donc que cela, sinon ce que l’on cherche et qu’on ne trouve pas ? Ah misère de l’homme qui est parti en voyage pour ne plus revenir ! S’arrête-t-il chez les filles pour être servi en maître ou pour se préparer à revenir sur ses pas ? N’est-ce point de cette manière qu’on retrouve ce qui ne s’est pas perdu tellement elle allait vite dans la forêt obscure que je n’ai pu franchir parce qu’elle simulait trop bien l’enfer ? Bonheur ou paradis, cette chair de l’esprit est la perfection même ! Et j’assiste à ma trépanation symbolique par le simple fait qu’un autre voyageur vient d’ouvrir sa malle en me regardant d’un air narquois et cependant posé. Il n’y a pas d’épée dans ce récit, même si don Quichotte prétend le contraire. Et pas de clé non plus car Célestine n’en possède pas d’aussi nécessaire au recouvrement de l’esprit. Le pied du marquis et comte, de sa pointe seulement, suffit à soulever le couvercle et à en faire grincer les charnières vieillissantes. Car je suis vieux, ô ma blanche colombe ! Je n’ai plus l’art de te le dire ! Et comme les charnières avaient beaucoup vieilli, l’une d’elle arracha ses clous et entraîna le couvercle sur le côté même où je me trouvais, passablement étonné de ne rien éprouver d’autre qu’un soulagement, mais avec la volupté en moins, si ce n’est pas trop dire que d’ajouter en soustrayant. Le contenu…

 

Où il est dit ce que contenait la malle.

« On prétend à tort que les romans ne peuvent souffrir les insertions qui interrompent la série de leurs actes, poursuivit le marquis et comte sans que je susse par où il avait commencé. C’est que cette série est dramatique. Or, le drame est une action qui ne supporte que les coups de théâtre, jusqu’à ce que fin s’ensuive. On voit ici à quel point le drame a envahi le roman. Et chaque fois que le théâtre commande au roman, celui-ci veut exprimer sa nature et sa seule révolte consiste à déranger la série des actes et même quelquefois à s’en passer ! L’inverse est d’ailleurs aussi vrai, où l’on voit le théâtre se romancer et perdre sa nature de temps à passer alors que le roman est étranger au temps. Vous verrez ainsi des romans divisés non point en chapitres mais en actes et des pièces de théâtre ordonnées selon le principe des chapitres. Cette connivence du roman et du théâtre doit avoir un sens…

(Ici, notre marquis et comte marqua une pause, car nous réfléchissions avec lui.)

Loin de moi la prétention de connaître à tous prix ce qu’il en est de cette… intelligence. Je constate que le roman s’ouvre en un endroit précis de son texte pour extroduire, si ce néologisme m’est permis, tout ce qui manque à son véritable achèvement, lequel du coup n’est est pas un mais bien au contraire un inaccomplissement, et que le théâtre, en introduisant, autre néologisme même s’il n’en a pas l’air, court à sa fin avec toute la vitesse que le temps qu’il explore lui accorde sans délai.

(Nous opinâmes.)

Rogerius, avance !

(J’avançai.)

C’est à toi que je parle et à toi seul. Tes personnages ici présents n’entendent pas si c’est ce que tu veux. Et d’ailleurs, qu’entendraient-ils si tu le voulais ? Mais enfin, tu en feras ce que voudras. Je n’y suis que pour y être. Et sans moi, ô Rogerius, tu n’es plus.

(J’opinai.)

J’ai donc mis dans cette malle ce que tu m’as demandé d’y mettre. Ton roman peut s’en passer, mais tu as raison de consacrer un des autos de cet épilogue à ce phénomène non point marginal, mais ordinaire. Car il n’est point de roman digne de son auteur sans cette ouverture de la malle. Elle contient deux autres ouvrages dont le premier est achevé, et donc théâtral, sans interdire toutefois une suite à cette série de pas moins de vingt actes, et le deuxième inachevable, preuve s’il en est que l’activité journalistique relève au moins un peu du roman. Libre bien sûr à ton lecteur d’y jeter un œil. Pour cela, il devra refermer ce livre et ouvrir les deux autres, en quoi, il me semble, il ne s’échappera pas de celui-ci et y reviendra même s’il n’a pas pris le temps de le terminer avant d’en sortir provisoirement.

Le premier de ces textes extroduits est une tétralogie bonne pour le théâtre. Elle a pour titre

 

Mazette et Cantgetno

Quatre opérettes se succèdent dans une dramaturgie rondement menée qui ne fera de tort à personne dans le monde déjà vieux du théâtre. Le ton est burlesque. La farce sans limites autres que celles du rire.

Quant aux personnages

Toute ressemblance est fortuite. Par contre, les analogies, pas toujours formelles, font florès.

Mazette, Cantgetno, Tintin et Bousquet sont des personnages parodiques, comme dans la tradition de la farce, typiques de la satire sociale.

Hollande et Sarkozy sont des sosies, comme dans la moralité, satire des superstitions en tous genres.

Roger, Nanette, Frank et le Gosse sont des personnages tout court.

Les autres sont des personnages génériques ou accessoires, comme dans la sottie, créatures anonymes de la satire politique : la Présidente, le Journaliste, les Gendarmes, le Préfet, etc.

Le tableau suivant aidera le lecteur à comprendre que cette extroduction n’est pas sans rapport avec le corps même du roman intitulé Les Huniers.

Personnages

Genres

Cibles

Parodiques

Farce

Satire sociale

Sosie

Moralité

Satire des superstitions

Générique

Sottie

Satire politique

 

Du coup, par le fait même de cette première extroduction, nous avons créé ce qu’il convient d’appeler

 

La Scène Mazérienne

Il est aussi important que l’écrivain laisse sa trace dans les murailles de sa ville. Un théâtre est une bonne idée. Nous le bâtissons dans cette même pierre qui nous conduisit à écrire pour le théâtre conçu comme extroduction dans le roman. Il a nom Scène Mazérienne, ce qui n’est pas vilain. On y jouera la Tétralogie de Rogerius une fois l’an, à l’heure du printemps car l’esprit y est vivifié par d’autres désirs que les applaudissements encouragent à se reproduire sans relâche. Le reste du temps, on s’y amusera selon les mêmes principes qui fortifient le rire plus qu’ils n’en disent trop long au risque d’ennuyer et de porter l’attention sur d’autres facettes de l’être humain qui en comporte d’innombrables comme sont les espèces. Nouvelles en seront données le plus régulièrement possible dans le

 

Journal Satirique de Mazères

Celui-ci, empruntant au roman comme au théâtre avec la même gourmandise du rire, s’emploiera à mettre en spectacle les ridicules de l’homme politique français réduit aux dimensions de premier magistrat de sa ville. Le contenu étant soumis aux évènements, et ceux-ci n’étant point prévisibles mais imaginables, le journal ira son chemin sous les lampions sans se soucier de sa fin ni même d’ailleurs de ses moyens. Les textes, dits articles, car ils sont mis à l’étalage comme de vulgaires mais utiles accessoires ménagers, ne verront point d’inconvénient à se laisser illustrer par le dessin satirique et la chanson parodique, aux antipodes de l’apologétique et de la soumission. Et non content d’y donner, force régularité, des nouvelles documentées de la Scène Mazérienne, on y lira aussi les chapitres, dûment encadrés de leurs indispensables prologue et épilogue, de ces Huniers où la malle que j’y ai transportée pour le bien de tous reprend tout son sens au voyage entrepris par Rogerius ici présent, amant malheureux qui pleure sa belle envolée après la forêt obscure de ses désirs, et écrivain complet, pour ne pas dire plus, dont moi, Patricius Cintaso, marquis et comte de la Rubannière, avec un ou deux n selon les circonstances, je me fais le héros comme don Quichotte se fit celui de Dulcinée du Toboso. Qu’on ne cherche pas plus longtemps notre Sancho, ou Carmelin si ce livre est un roman champêtre et non point chevaleresque, car nous l’avons, un peu cavalièrement je dois l’avouer, ou trop bucoliquement si l’on préfère, emprunté à l’habitant des chevaux de bois, André Trigano qui, par un mot aimable écrit non moins bienveillamment, nous a déclaré n’en avoir plus l’utilité et nous en céder la propriété et l’usage autant que faire se peut d’un être réputé humain et qui l’est peut-être encore après tant de maniements et de travaux impairs, Louis Marette, maire de Mazères.

Ceci étant dit, il ne nous reste plus qu’à procéder aux noces, car il n’est point, ô Rogerius, de roman champêtre qui ne s’achève avec des noces en veux-tu en voilà, comme le roman chevaleresque est censé s’achever avec la mort de son héros et le retour à des choses plus probables. »

 

LA 3ÈME CULOTTE

De son odeur.

« Pardon de t’interrompre, ô Patricius Cintaso, maître de mes jours et contempteur de mes nuits, mais je ne peux passer au plat suivant si l’entremet de la troisième culotte ne m’est pas servi dans les règles qui s’imposent au roman en matière de résolution de tous les problèmes et non pas d’un choix limité à ce qui le rend parfaitement lisible, car si nous avons méthodiquement apporté une solution à toutes les questions qui se sont posées d’elles-mêmes au cours de ce roman, il ne t’a pas échappé qu’une troisième culotte est restée sans solution à la fin du précédent chapitre. Comme il n’est pas souhaitable que le lecteur, celui-ci ou celui-là, en fasse une maladie et comme il n’est pas possible non plus d’apporter cette solution dans un plateau qui s’annonce comme un deuxième roman non point extroduit mais suivant (nous en sommes à trois néologismes), je propose que ce roman soit écrit et qu’il le soit à la suite de celui-ci, comme si de rien n’était, sans d’ailleurs douter un seul instant qu’il ne soit lui-même extroduit par d’autres créations qui vaudront, ô espoir, la Scène Mazérienne et le Journal Satirique de Mazères. Si bon te semble, et par un coup de baguette magique dont tu as le secret, revenons à nos moutons et refermons cette malle avant qu’elle se sente sa culotte ! »

Sur ce, le marquis et comte de mes deux referma la malle avec le même pied qui lui servit à l’ouvrir on se demande bien pourquoi et, chaussant son chapeau de campagne d’un geste large et prometteur, reprit possession de sa carte de crédit sans accorder de réponse aux flatteries dont Célestine le couvrait sans mesure, ce qui faillit le relancer dans un discours, mais je le poussai, un peu familièrement je dois le dire, car j’avais hâte d’être enfin seul avec moi-même et de me lamenter le plus douloureusement possible sur le sort qui m’était réservé depuis que mon amour m’avait fui comme la peste. Nous le vîmes alors chevaucher sa malle et s’envoler dans l’air pyrénéen en poussant des cris d’orfraie, car cet aigle des mers connaissait les voyages et je n’en avais pas rêvé. On me secoua cependant, au bord du puits où ma gueule apparut comme si je m’y regardais.

Quand je repris connaissance, sans le savoir, on m’annonça gaiement que tout était prêt pour les

 

NOCES

5ème et dernier auto de cet épilogue dramatique

après, rappelons-le, un 1er auto consacré à une partie de dés,

un 2ème qui rendit un compte fidèle du combat que nous eûmes à assister,

un 3ème où la malle eut son importance,

et un 4ème où une culotte n’en eut point encore.

 

Condition sans laquelle ces noces n’eussent point eu lieu.

Franchement, ô lecteur patenté, ce roman pouvait-il s’achever sans que j’y épousasse ma moitié ? Et crois-tu que n’importe laquelle de ces filles, putain ou servante, pût faire office d’épouse sans jeter un voile indiscret sur ma pratique de l’autre ? N’as-tu pas compris, depuis le temps que tu me lis, que je ne suis pas du genre à remplacer le nécessaire par l’infidélité ? Aussi, à peine les yeux ouverts, et arraché au puits où je prétendais mettre fin à ma douleur, je me lamentai en ces termes :

« Ô incompréhensible beauté ! Ô désir parfaitement clair ! Ne suis-je rien si je suis ? Et comment ne serai-je pas puisque j’aime ! Mais qui prier pour qu’elle revienne ? Qui invoquer pour me désigner sa maison ? Elles se ressemblent toutes ! Quelle perspective que cette errance entre les maisons où elles habitent ! Pourquoi y trouverai-je ma vieillesse au lieu de l’attendre dans d’autres bras ? Donne-moi une seule raison de ne pas attendre et je retourne au bord de ce puits pour m’y voir et m’y haïr ! Ah je n’ai pas assez vécu pour tout dire ! Et je ne dirai jamais assez que c’est elle seule que j’aime ! Sacré bordel de merde d’enculée de pute ! Je n’ai qu’une envie, cradoque du poussif ! C’est de t’enculer devant tout le monde et de le faire comme il faut ! Ya rien qui m’fasse du bien comme tes jupes relevées sous les seins ! Et tes reins en accordéon parce que je pousse comme une bête ! Han ! Han ! J’ai la queue en feu à force de t’aimer à la place de la nature ! Bouffissure d’errance ! Crevure des fossés de l’aisance et des retraites bien payées ! Sans toi je me fais chier ! Je jardine dans le foutre ! Je plante des arbres morts et ça me fait un bien fou ! Troglodyte d’en face ! J’ai les couilles en vadrouille chaque fois que je sors ! Des envies de violer n’importe qui surtout si c’est pas humain ! Ah dieux qu’on ne retrouve pas après la terre, donnez-moi la force de l’aimer encore sans rien donner aux autres ! Je la battrai tous les jours s’il le faut ! J’y gonflerai l’anus avec du nerf de bœuf ! Je t’y foutrai la langue pour saliver en dehors ! Ya rien comme les caresses du vent quand plus rien n’existe que ce désir ! Donnez-moi une fenêtre pour m’y mettre ! Et des fleurs pour pisser dans son con sans attraper de maladie vicieuses ! Ah ce que je l’aime ! Ah que je donnerais tout pour qu’elle revienne même cloquée à mort ! J’en boufferais des enfants des autres ! Même des tordus du trognon avec pourriture du gras et mamellement des trous ! Confession ! Confession ! J’en suis à un point que je sais pas si je vais pas mourir à force de pas savoir ! »

J’avais dû crier bien fort, ou ce fut la qualité de mon cri qui jeta les dés à ma place, ou toutes ces choses que rien n’explique autant que ce qu’elles amènent avec elles, car elle était là, entre moi-même et le puits, frottant ses mains l’une contre l’autre pour en éliminer la suée, balançant une jambe devant l’autre sous la jupe froissée, mon regard remontant le V de ses bras jusqu’au cou qu’elle me tendait pour que je le serrasse ou que je l’embrassasse, selon ce que m’inspirait son beau visage de putain devenue servante, ou le contraire, je ne savais plus, je ne savais plus ! Je me jetai sur elle :

« Là ! Tout doux, mon bel ami que je ne connais pas encore ! Je ne suis pas une chose ! On ne me bave pas dessus tant que je ne l’ai pas demandé ! On attend encore un petit peu avant de bander ! Et on ne touche pas à ces pointes qui ne sont pas faites pour ça, vous devriez le savoir vous qui avez été à l’école si longtemps que j’ai honte de me faire aimer de vous ! Revenez dans le monde si ça vous chante, mais sans moi si vous ne m’aimez que pour mon joli petit cul ! J’attends de l’amour qu’il me rende heureuse…

— …et, sans trop demander, qu’il n’oublie pas les bienfaits de la propriété ! conclut l’astucieuse Célestine que les bras de Ginés soulevaient toutes cuisses dehors.

 

Fin de ce roman, ce qui ne veut pas dire que c’est le début d’un autre, mais pourquoi ne pas y penser tant qu’il en est temps ?

Nous n’étions certes pas aussi divinement organisés qu’au château de Durcet à Silling, notre fin, provisoire pour les uns, symbolique pour d’autres, et, comme on le verra, définitive pour celui ou celle qui n’y trouva pas son bonheur, ne consistant pas à s’éterniser autant que faire se peut dans les joies de la chair et de l’esprit qui l’accompagne quand elle a atteint le sens des sens, mais à conclure du mieux que l’âme peut l’envisager sans trop trahir ses insuffisances aux yeux d’un lecteur, ou d’un autre plus exigeant, qui court plus vite que la pensée même de l’auteur de ses lignes, ce qui d’aventure est devenu un voyage et de voyage une source de considérations qu’il n’est pas outrecuidant de qualifier de philosophiques si bien sûr on devient philosophe en commençant par ne pas l’être. Il faut dire, presque comme excuse auprès du lecteur qui s’attendait à un édifice de personnages serviles et de narrateurs non moins utiles, prétextes à bien des sauts dans l’impossible de la part d’autres acteurs épris de connaissances pratiques dans le domaine du plaisir, que l’endroit ne se prêtait guère aux inventions et que ses habitants avaient d’autres chats à fouetter, selon le principe que l’argent contribue et que le bonheur ne se partage pas aussi facilement qu’un plat de haricots. Nous limitâmes donc nos ambitions à l’accouplement, non sans cérémonie, car la mémoire ne retient pas grand-chose de l’autre sans les repères que les autres apprécient à vue de nez, comme cela se constate à toutes les époques, qu’on y voyage derrière un cheval, une locomotive ou une fusée. Bref, nous décidâmes de procéder au mariage des couples que nous avions formés et de nous séparer ensuite, par couples pour ceux qui envisageaient cet avenir ou en solitaires dans les cas de projections annexes, sans que ces lendemains ne nous préoccupassent le moins du monde d’ailleurs. L’endroit ne possédant que deux espaces assez libres pour accueillir nos rêves conjugaux, la salle à manger et le dehors, entre basse-cour et l’ensemble constitué par la porcherie, l’étable, l’écurie et la grange, nous ouvrîmes toute grande la porte d’entrée afin de nous donner tout l’espace possible, d’autant que le soleil s’était invité et que le vent s’était adoucit. Après nous être enivrés autant qu’il était raisonnable de le faire sans y perdre connaissance, limitant l’abus aux questions que l’entendement connaît de source sûre, nous nous mîmes à brailler comme font les gens de Lettres sur les paillassons du pouvoir, courant dans tous les sens comme poules dans un feu de paille, mais sans arrachements de vêtements ni salivations abusives, plutôt comme des enfants qui ne pensent qu’à s’amuser en attendant qu’on distribue les sucreries et les jouets éducatifs. On nous eût pris pour des fous si, dans le même temps, nous n’avions pas mis la table, et de belle façon, à la française, sans oublier la serviette amidonnée en éventail dans le verre parfaitement lustré au frottement des chiffons en usage chez les filles de joie. Puis, comme au jeu des chaises musicales, nous prîmes place. Les pieds, ceux des chaises, grincèrent sur le dallage de brique rouge, et les nôtres se joignirent en attendant de se livrer à de plus primitives résolutions du problème posé par le désir dans les moments de paix où la consommation des biens prime sur la destruction des interdits. Un gloussement conclut cette action collective :

— Et moi ?

L’auteur de ce cri solitaire n’était autre qu’André Trigano, lequel se tenait derrière la chaise qu’occupait Louis Marette en partage avec celle que la Présidente souillait de sa merde. Ce moment nous parut tragique. Nous recomptâmes et il fallut bien se rendre à l’évidence : nous avions mal compté : nous n’étions pas pairs comme nous l’avions pensé avant de commencer le jeu. Trigano, au seuil de la mort, était donc seul. La Présidente, lâchant un pet, consulta le dictionnaire des usages judiciaires : il était bien seul.

Comme on ne fait rien avec les autres quand on est seul, Trigano était en train de mourir d’inquiétude. Nous le vîmes pâlir, rapetisser, se tasser des pieds à la tête, et non point dans l’autre sens comme font ceux qu’on sauvera malgré la gravité de leur mal, et enfin se coucher avec les chiens près de la cheminée où rôtissaient nos viandes et nos abats sous l’œil condescendant d’une horloge limousine dont le balancier portait le signe des temps. Personne ne se leva, chacun tenant à son siège et craignant de le céder comme un chasseur. Il ne nous restait plus qu’à attendre que Trigano pérît, ce qui pouvait durer plus longtemps que l’attente que nous avions envisagée d’un autre œil avant de procéder à la première instance du jeu de mords-moi l’anus avant que je te suce, une variante à deux de la proposition solitaire de Catulle qui veut enculer tout le monde avant d’être sucé. Il était bien temps de ne plus rire !

— Mais enfin merde ! Sacrée pourriture de Juif ! cria Célestine qui avait peut-être l’excuse d’être juive, mais qui prétendait le contraire.

Trigano rouvrit son œil torve, le cligna et essuya ses cils, mais Cécile n’était pas là. On avait fort mal compté. Cécile était en ville. Célestine se mordit la langue. Elle avait oublié et c’était sur cette erreur que nous avions fondé notre jeu. Du coup, nous étions impairs et c’était sur Trigano que le sort avait décidé de s’acharner. Il avait l’air plus que rompu et se grattait l’entrejambe sans rigoler, comme font les roués qui n’ont plus que le ciel pour spectacle.

— C’est con… fit Ginés, mais il n’y croyait pas.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda tristement Trigano.

— Rien ! dit quelqu’un.

Comme il n’avait pas l’intention de mourir tout de suite, il fallait faire quelque chose AVEC LUI ! Oh le problème sans solution ! Nous pâlîmes. Le blanc va bien avec le mariage, dit don Quichotte, mais le cœur n’y était pas.

— On ne peut tout de même pas s’arrêter là à cause de ce… de ce… bafouilla Lysis.

Trigano se leva complètement :

— Et bien tant pis pour moi, dit-il d’une voix blanche comme ses cheveux. Je serais sans doute mort quand Cécile reviendra des courses. On ne peut pas naître et avoir tété, ajouta-t-il en riant comme si cette simple pensée le chatouillait sous les bras.

Nous nous rassérénâmes d’un bloc, cous tendus dans la direction du naufragé qui avait retrouvé, au moins pour l’instant, sa joie passée.

— Je vais faire le rabbin, dit-il sérieusement.

Nous nous interrogeâmes du regard. Moi, Rogerius, antisémite de tradition satanique, avoue ici, puisqu’il en est encore temps, que la tradition judaïque me berce depuis mon enfance et que le Talmud a sa place au chevet de mon lit, celui que je vais partager au moins ce soir avec mon amour préféré si le prix convient à ma bourse et si je n’ai pas trop mangé, car quand l’occasion se présente j’exagère et quand elle me fuit je cours après elle, ce qui m’éloigne toujours de mon repos. Je fus le premier à me lever pour applaudir, puis l’ovation fit rougir Trigano qui scanda en sautillant sur ses petits pieds :

— Laban ! Laban ! Fils de pute ! Et toi, Jacob, soulève le voile !

Nous brisâmes le verre d’un seul homme.

— De la joie ! De la joie ! Mais pas trop ! criait Trigano sans cesser de dinguer comme une pirouette sans pirouettes.

Il monta sur une table et imposa le silence d’un geste de sa main molle comme pâton.

— Formez les couples ! commanda-t-il.

— Toute entourloupe a sa solution, me confia Ginés en me pinçant le cou.

— Si la marionnette ne s’était pas enfuie, dis-je en réponse, car il venait sans doute de réactiver un circuit que je croyais mort depuis longtemps, on n’aurait pas eu besoin de Cécile…

— Mais si Cécile n’était point allée aux commissions, dit Célestine, qui Trigano aurait-il choisi, de la marionnette ou de Cécile ?

— Ah ! C’est un mystère cette marionnette ! m’écriai-je. Nous ne saurons jamais qui était dedans !

— Qui a dit qu’elle n’était pas vivante comme vous et moi ?

— Mystère ! Comme cette troisième culotte… Qui la portait ? Cécile ou la marionnette ?

— Nous ne le saurons jamais !

— Quelle angoisse !

Nous étions partis pour une de ces conversations coincées entre la métaphysique et la thérapie par la métaphysique, zone dangereuse où l’esprit ne reconnaît pas le danger tant que le corps s’y trouve à son aise, mais qu’une troisième entité, qui n’est ni corps ni esprit, finit par dénoncer comme on souffle dans un cor au plus fort de la bataille. Don Quichotte, qui m’écoutait religieusement, me donna raison sans rien dire.

— Maintenant les couples ! lança André Trigano comme s’il était habité par l’âme de son frère.

Et nous formâmes les couples en nous tenant la main.

Ginés avec Célestine.

— הרי את מקודשת לי בטבעת זו כדת משה וישראל

Moi, Rogerius, avec l’amour de ma vie.

— הרי את מקודשת לי בטבעת זו כדת משה וישראל

Don Quichotte avec Lysis.

— De façon symbolique, précisa Lysis.

— הרי את מקודשת לי בטבעת זו כדת משה וישראל

Carmelin avec Sancho.

— Idem ! s’écria l’un ou l’autre.

— הרי את מקודשת לי בטבעת זו כדת משה וישראל

Les filles entre elles, une servante pour une putain.

— הרי את מקודשת לי בטבעת זו כדת משה וישראל

Louis Marette avec la Présidente.

— Parce qu’on aime la merde !

— הרי את מקודשת לי בטבעת זו כדת משה וישראל

Dehors, le vent s’assouplissait. Le soleil déclinait avec la même douceur languissante. Les ânes semblaient interroger le vieux canasson, cueillant du bout des dents l’offrande du talus. Des poules visitaient les trous. Un canard offrit son bec. Partout, ces petites joies qui ne sont rien sans au moins une âme pour en apprécier la discrétion. On pouvait être aussi bien en marge d’un champ de bataille enfin apaisé qu’au pied d’une fontaine vivante qui semble parler aux oreilles qui savent écouter. Nous n’étions pas là, nous étions ce bruit étouffé de derrière la porte refermée sur notre spectacle, nombre pair au comble de la joie en prévision d’une nuit payée rubis sur l’ongle. Au matin, j’ouvris ma fenêtre. L’air de la chambre en profita pour s’enfuir et il fit bien. Mon amour ronflait comme s’il n’avait pas compris que je l’aimais encore. Et parterre, entre le poulailler et les auges, Trigano dormait d’un autre sommeil, seul comme Job avec Dieu.

FIN

 

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