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Quelques entretiens avec Patrick CINTAS
Entretien avec Robert VITTON

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 Article publié le 8 février 2006.

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Patrick CINTAS. Commençons par l’enfance. Cette Gueuse parfumée et ces marchands qui sont au coeur d’un de tes livres, qui sont-ils ?

Robert VITTON. L’enfance... Nous y voilà. Je suis né. Maintenant j’existe. T’es sur la longue liste, la longue liste d’attente. J’attends. T’es né le 12 mars, le mois des fous. Ton horoscope est là. Ça, c’est froid. Ça, ça brûle. Ça, c’est mou. Ça, c’est dur. Ça, ça mouille. Ça, c’est bleu. Le ciel... La mer... Ça, c’est rouge. Le sang... Le corail. Ça, c’est bon. Ça, c’est caca. Tuteurs et curateurs. Je suis né après la guerre. Laquelle ? Toujours la même ! Plus tard, tu feras quoi ? Poète. C’est un métier de chien. Je serai malheureux comme un chien. Un chien errant. Par coeur, ta récitation. Le tableau noir... Le piquet... Le couloir... L’école de la vie. Si tu retiens bien ta conjugaison, cette pièce trébuchera dans ta tirelire. Dans ma lyre. La routine monnayée. J’ai dit sur le bout des doigts. Je suis né quelque part. Et toi ? La Méditerranée... Une voix, des voix, des visages, des décors, des paysages... La cuisinière à charbon, la cafetière, le fait-tout... Les mains dans la farine... La gare de triage... Des grands-mères, une grammaire frottées d’ail et trempées dans l’huile d’olive. Des passages en italique. L’Italie. Étrangers migrateurs. La Provence. Une gueuse avec un champ de lavande entre les jambes. Des coquelicots. J’y laisse mon latin et ma faucille. Une gueuse avec ses voiles au vent. Encore trois jours de mistral ? On s’entend plus, putain de merde ! Le verbe haut. C’est le gueuloir de la France. La matelassière, l’étameur, l’aiguiseur, le glacier... Je n’ai plus qu’à les mettre en musique, qu’à désaccorder leurs violes, qu’à m’attacher à leurs pas, qu’à leur tailler des habits dans mes canevas, des histoires dans mes souvenirs. La rue. L’imaginaire. La bécane. La liberté au bout de l’impasse. Des coups, des chagrins, des peines, des rêves, des désirs sur des fonds de fête foraine, d’ennui, de cigales, de vagues... J’étais un calepin. Je suis un calepin. Les mots m’ont mis du miel et du fiel à la bouche. Il fallait que ces syllabes servent. J’ai inventé la Poésie. Personne ne le savait. On ne se quittait jamais. Tous les deux, nous nous en moquions des donneurs de leçons, des beaux parleurs, des aboyeurs en tous genres... Des lustres et des lustres après, nous vivons encore d’amour, de nectar et d’ambroisie. Pas une ride, du moins à l’intérieur.

PC. À quel moment commences-tu à voyager ?

RV. Je ne suis pas la grande route qui mène à Rome, à Compostelle, à Pampelune, à Naples.... Je ne prends pas la croix, ni le goupillon, ni l’encensoir, ni les piques pour agenouiller les fidèles et les infidèles. Je trace des sentes de velours dans des vals ronceux, des venelles pavées de pavots dans des villes ruineuses. Je m’ouvre des traverses dans les blés gourds, dans les violettes de Parme, entre les cuisses et les seins d’Amphitrite. Je suis le chemineau, le trimardeur, le bourlingueur immobile. Où étais-tu ? Comme toujours, j’étais en voyage. Pourquoi ces voyages ? Pour voyager ! Vers la mort ? Non, vers l’enfance. D’où viens-tu ? De demain. Voyageur sans bagage, sans boussole, sans nécessaires, sans mots de passe, sans pécule, sans nostalgie, je n’ai plus de patrie. La chambre, le cabanon, la tour... Les préparatifs, l’expédition, le périple, la flânerie, le retour, la pensée, les récits. La lecture, la reconnaissance, l’écriture. Le voyage avec au bout une Pénélope, une Érato, les Moires.

PC. Il y a des lieux où l’on s’arrête de préférence. D’autres qui nous fuient...

Prémices
Vitrine à Saint-Germain-des-Prés


RV. Ma chambre donne sur la Cour des Miracles, sur les miracles de la cour, sur la mer de Debussy, sur les orphéons et les barricades de mai, sur les amnisties, sur les armistices, sur les orgues de Bach, sur les orgies bachiques, sur les ors automnaux, sur les neiges de Villon, sur les sacres et les massacres du printemps, sur l’été de Camus, sur l’Enfer de Dante, sur l’Enfer de Sartre, sur les Carmina Burana de Carl Orff, sur l’Orfeo de Claudio Monteverdi, sur les chants de Maldoror... Ma chambre regarde passer la Seine et ses ponts, noircir et blanchir les cortèges de la nuit, s’enjouer les marteaux-piqueurs émigrés, valser les grues viennoises... Ma chambre donne sur l’espace. Ma chambre regarde l’espace. Ma chambre erre de lieu en lieu. Ma chambre où s’attardent des libraires, où s’épuisent les rabots de Caillebotte, où s’accordent des quatuors... Ma chambre où fane mon berceau, où je pousse le verrou de Fragonard, où se décompose mon cadavre. Ma chambre, mes temps, mes lieux. Toute vie se déroule dans un même lieu, un même théâtre. Je suis le lieu géométrique de toutes les contradictions, écrit Valéry à Gide. J’occupe, tu occupes, il occupe un lieu ! Impossible de les vider ces lieux ! Les lieux du crime, tu n’y reviens pas, tu les portes en toi. En toi, dans ton lieu. Et ces lieux communs ? J’y mange avec les doigts, j’y bois à la régalade, je m’y déboutonne, je m’y dénoue, j’y sieste... Et ces lieux d’aisances ? À la Turque ou à l’Anglaise ? J’y ai feuilleté Rabelais, Rimbaud, Couté, Rictus, Jarry, Banville... L’état des lieux ? Répète. J’étais à mille lieues. L’état des lieux ? Décidément. J’étais à me relire. L’état des lieux ? Parlons-en de l’état des lieux ! Est-ce l’heure ? Est-ce le lieu ? L’état des lieux, certains s’en chargeront quand nous serons en lieu sûr. J’y vais. Ô mes descentes vers l’azur, vers mon roman, vers mon lieu de prédilection. Je ralentis. Que de lieux de plaisance, que de hauts lieux, que de saints lieux, que de lieux-dits dans mes rétroviseurs.

PC. Le décor est planté. On y rencontre donc des génies incontestables comme Rabelais et Jarry. Tu éveilles la curiosité en citant Rictus, Couté, peut-être Dubus et autres seconds couteaux d’une littérature d’ailleurs essentiellement française. Apollinaire éprouvait un respect sans faille pour le travail bien fait. Richepin, Moréas, Mendés, etc. Que d’origines étrangères toutefois ! Ces noms reviennent forcément en mémoire, si jamais on les a pratiqués, pour peut-être contester une poésie contemporaine nettement scindée en laboratoire et en music-hall. Je veux dire qu’on n’écrit plus guère que des obscurités difficilement appréciables et des conneries qu’on n’a pas vraiment besoin de chanter. Il y a une autre poésie ?

RV. La traduction est une interprétation. Le vers expliqué par des mots d’une autre langue perd forcément sa mesure, sa cadence, ses coloris, ses sonorités, sa structure... L’avis de Voltaire : « Les poëtes ne se traduisent point, peut-on traduire de la musique ?. » Le traducteur reproduit des climats, propose sa propre vision de l’œuvre. À preuve que les lectures de certains ouvrages sont remises en cause de siècle en siècle. Cela dit, je clame que les traducteurs sont des passeurs de connaissances, de reconnaissances, de chants, de cris... Je cite plus volontiers des poètes usant de la langue française, ceux qui m’ont initié, parce que j’ai pu accéder aux écrits de leur plume. Quand je sombre dans Lorca ou dans Pavese, par exemple, je ne lis qu’une approche de leur démarche. Cette contrainte est déjà un fabuleux présent. Je me refuse d’élever des colonnes statuaires, des estrades, des podiums, des piédestaux... L’intérêt est d’aller voir ce que les autres poètes ont apporté, en dehors de leurs témoignages, à la technique de la versification. C’est le savoir-faire qui se transmet. Ceci est valable pour tous les arts y compris l’art culinaire. En ces temps où les fast-foods, les prêts-à-grailler, le pré-mâché, l’emballé, le pesé font florès, en ces temps où l’apologie de l’à-peu-près, du c’est-pas-mal, du c’est-presque-ça, du ça-ressemble-à prend des poses dans les vitrines médiatisées, l’artiste véritable crève. L’Art est l’affaire des artistes et non celle des floueurs de tout poil qui s’y entendent comme à ramer des choux. Regarde tous ces peigne-culs qui se rangent sous des bannières pour être sûrs d’être à l’étalage. Des artistes ? Quelle question ! Des valets du pouvoir ! Poète, tes papiers ! La poésie contemporaine ne chante pas, elle rampe ! Salut Léo ! J’écris envers et contre tous ! En vers et contre tous !

PC. L’art, c’est l’art des artistes, disait Tristan Tzara. Ce qui veut clairement dire que les non-artistes font du non-art, ce qui est quelquefois intéressant, ou ne font pas d’art du tout, ce qui est souvent pénible ou révoltant. C’est tout le débat du XXe siècle. On en a vu de vertes et de pas mûres. Au fond, ce qui distingue l’artiste, petit ou grand peu importe, des faux artistes et même des non-artistes, ne serait-ce pas, comme le clame Duchamp quelque part, une croyance différente, plus que la foi en soi qui sert plutôt de nerf de la guerre, et il y en a toujours une.

René Petrucciani chante Vitton


RV. De l’art, le non-art ? L’art a pour but la création d’œuvres, le non-art, non ! Ses contemplations sereines ou exaltées, ses assimilations, ses connaissances - puisées dans l’Histoire de l’Art même - refusent le passage au savoir-faire, à la création, à la capacité et à la responsabilité de concevoir. Il échappe ainsi à la comparaison, au jugement, à la remise en cause, à la datation. Dans son esprit tout est art ! L’art à la portée de tous ! Leur monde, des non-non-artistes, des non-artistes et des artistes ? Les non-non-artistes peuvent rejoindre ces mystiques esthéticiens pleins d’amour et de sagesse à condition de le vouloir. Quant aux artistes, ils sont de superbes non-artistes jusqu’à la production. Si j’ai bien compris, le non-art est peuplé de peintres sans tableaux, de poètes sans chants, d’architectes sans perspectives, de musiciens sans bémols... Pas de technique, pas d’évolution, pas de transmission. Le non-art ni ne nie, ni ne rejette, ni ne matérialise. Il pense simplement que l’artiste, le vrai, ne doit pas concrétiser sa réflexion puisque le travail est déjà fait. Sans la moindre illusion, sans mot dire, sans opinions, sans langages, sans projets de société, imbu de la dive matière, il médite et se reconnaît comme une oeuvre d’art digne de ce nom. Sacré programme. En attendant le pire, je peux toujours reproduire à l’infini le monocle de Samuel Rosenstock dit Tristan Tzara pour styliser les camps de la mort, retourner la fontaine de Marcel Duchamp histoire de glisser la pièce à la Madame Pipi, compresser ma Citroën pour protester contre les taxes exorbitantes. L’art est le résultat d’une contrainte. Gide, j’en sais quelque chose.

PC. L’art n’est donc pas le produit d’un désir, le désir d’un public qui aime l’art ?

RV. L’art est le produit de l’activité de l’artiste, un humain. Cela va de soi. Un humain qui accumule des sensations, les trie, les ordonne, les agence et les restitue. L’œuvre s’impose, mettant en danger et rassurant l’artiste. Décide-t-on de devenir artiste ? Peintre ? Poète ? Musicien ? Je pense que tout cela aussi s’impose malgré le vouloir. Zola désirait être peintre et son petit camarade Cézanne écrivain. Avec ou sans public. Averti ou non, le public. A ne pas manquer ! J’ai vu ! J’y étais ! On dirait du... J’ai le nom au bout de la langue. Pour être beau... J’aurais pu passer à côté. Et l’artiste ? Mort. Les journaux en ont parlé ? J’en ai rien su. Vous n’étiez pas né. Il a dû faire fortune. Mort de quoi ? D’une saloperie dans les bras de Miss Mistoufle. Une Anglaise ? Et vous que recherchez-vous ? Je suis curieux, en quête d’émotions, de fantasmes, de plaisir... J’aurais tant voulu être un artiste. J’ai touché à la peinture, à l’écriture... Mais n’est pas artiste qui veut. Heureusement et malheureusement.

PC. Justement ! Qu’est-ce qui permet à l’artiste de se croire artiste ? Raymond Roussel parle d’une illumination. D’autres se fient à ceux qui savent. Que penses-tu des "médias" ?

René Petrucciani chante Vitton


RV. L’artiste se découvre artiste. Une attirance, une disposition, un apprentissage - qui durera toute sa vie et sera repris par les futurs artistes -, une opiniâtreté sans faille et un savoir-faire sans cesse repensé. L’art, une suite d’apprentissages... L’artiste s’assigne l’obsédante tâche de résoudre des problèmes techniques pour servir son imaginaire et le rendre unique. Entre les essais de Duccio Di Buoninsegna et la reconstitution de l’espace de Robert Delaunay, en passant par les règles rigoureuses de Paolo Uccello et la savante utilisation des lignes de Piero della Francesca, on peut dire, pour parler d’elle, que la perspective a préoccupé les artistes de siècle en siècle. Les créateurs de tous les temps restent à jamais des références. Quoi de neuf en peinture, Monsieur Dali ? Vélasquez ! L’artiste tente de retoucher le monde, de le rendre plus vivable, plus lisible en agissant sur la matière et sur sa propre pensée. Une âme en peine illuminée, mais certainement pas par la lumière d’un dieu. Venons-en aux médias. Le pouvoir suprême. Les industries du Disque, du Cinéma, du Livre, des Armes, de la Démolition, de la Reconstruction..., Regarde toutes ces tablées de politicards, de journaleux, d’artistes de récréation... Regarde tous ces larbins sponsorisés qui rendent possible la persécution des peuples, l’anéantissement de la culture, la mise à l’écart de l’art et de la science... Débats ! Mon cul ! Rabâchages ! Scies ! Approchez bandes de cons, on va vous expliquer ! Nous sommes tous égaux ! On vous distribue la même couverture, la même soupe. Que voulez-vous de plus ? Une cravate ? Un transistor ? L’information, on vous la donne ! De savoir, ça vous avance à quoi ? On s’occupe de tout, puisqu’on vous le dit. Qu’en pensent le député, le pitre de la une, le présentateur, le mangeur de microphones... Ils pensent à se remplir la panse. Tu peux crever la gueule ouverte sur ton trottoir. J ‘appelle les populations à désespérer.

PC.

Pardon de te marchander mon offrande
/comment voulez-vous que l’on publie
je sais bien tout ce qu’on peut dire
------------------honnêtement
ce que le peuple
ne comprend pas

J’avais moins de vingt ans quand j’écrivais cela. Comment répondre à cette question ? Je ne dis pas quoi ni pourquoi. Comment ?

RV. Comment vais-je m’y prendre pour ne pas répondre à cette question ? À la question ou a la question posée dans la question ? De quelle manière les enrichir ? C’est une vraie question. Je m’en imprègne à haute voix, me semble-t-il. Est-ce le bon ton ? J’isole, je déplace, je laisse jouer les mots, les sens... Les questions sont déjà des réponses. Les réponses éclairent les questions. Dans ma réponse il est question d’interrogation sur la manière d’y parvenir en tenant compte de ce qui serait acceptable et à la portée du plus grand nombre. Divulguer ce qui est divulgable ? Ce qui est attendu ? Il est question d’un regret de cette situation immuable. Ai-je fait le tour de la question ? J’attends une réponse.

PC. Un ami me disait : "Moi, j’y vais avec ma guitare. Toi, tu te démerdes." Est-ce que tous les moyens sont bons pour parvenir à l’esprit de ceux qu’on ne connaît que partiellement, pas aussi bien que soi ?

RV. On tire sur la ficelle pour s’assurer de sa solidité. S’en rend-on compte ? Pour être sûr d’être présent dans la pensée de l’alter ego, pour comprendre sa démarche intellectuelle, se rappeler à son souvenir l’ami doit savoir anticiper, s’effacer, partager, rivaliser.... Je me cite : L’amitié est à peine supportable. Le rapport avec chacun des amis est unique. Il n’y a pas d’amis : il y a des moments d’amitié. C’est Jules Renard, je crois, qui le dit. Ces moments-là, mon féal, il faut les provoquer, se les servir sur un plateau, dans les coulisses, dans les décors de nos histoires parallèles, dans la salle des pas perdus, retrouvés... C’est bien Jules Renard, j’en mettrais ma guitare au feu.

PC. Les gens ne lisent pas Jules Renard. Ils ont aimé Poil de Carotte avec Harry Baur. Il y a un temps pour tout et un temps pour tous ?

RV. Feydeau, Courteline, Labiche font encore de belles matinées et soirées sur les boulevards et au fond des impasses. Allais musarde toujours avec ses boutades. Jules Romain, ses Copains et son triomphe de la médecine, Knock... Toiles et planches perpétuent leur esprit. Journal plié en quatre, succès de librairie aux heures de pointe de l’autobus, du métropolitain. Magazines, polars, pages à la guimauve abandonnées sur une banquette. Ô mes livres pétris, malaxés, effleurés ! Ô mes bouquins cent fois recousus, rapetassés ! Ô mes volumes pétrifiés, bronzés, dorés ! As-tu lu Taine, La Fontaine ? Les deux, cap’taine ! Comme on l’a entendu dire tout au long de l’enfance, comme on dit, comme on l’entendra ou comme on nous le fera entendre dans les vieux jours, chaque chose en son temps. Un temps pour tout ? Un temps pour tout. Les saisons de la vie. Le temps de vivre et de mourir. Le temps de mourir. Tout passe, tout lasse, tout casse. Folie et sagesse. Ne perd pas ton temps dans les livres. La grande roue de la fortune tourne, et nous avec. On se révolte, on essaime. Désinvoltes, on s’aime. On sème, on récolte. Le temps des cerises, des pruneaux... Crache les noyaux ! Ma cognée est dans le bois, ma faucille dans les blés... J’ai fait mon temps. Prends ton temps, maintenant plus rien ne presse. Un temps pour tous ? Un temps que l’on partagerait ? Un temps qui n’appartiendrait qu’à soi ? C’est ton temps. Un temps comme une chance à saisir. Ton temps est venu. Il était temps.

PC. Qu’est-ce que tu dirais à celui ou celle qui sortirait de la Bibliothèque avec un de tes livres ? (Admettons que la règle prévoie que tu dois dire quelque chose - je te vois venir !)

RV. Donc j’aurais été assis sur un banc. Une placette et son marronnier millésimé. Une femme... Trente ans. Trente-cinq ! Entre trente et quarante. J’aurais eu dans la tête une musique d’Érik Satie. La femme aurait vidé son cabas. Entre Les œuvres poétiques complètes d’Olivier Larronde et Poésies documentaires complètes de Pierre Mac Orlan, sur ses genoux, j’aurais aperçu la superbe couverture de l’un de mes ouvrages. Avez-vous eu recours à la grande échelle des pompiers pour cueillir ces bouquets sur les plus hautes branches de la bibliothèque municipale ? Elle aurait souri. Si vous ne les avez pas lus et relus... Les fées, je ne l’ai pas lu. Moi non plus. Je prends conseil de la passion du médiathécaire. Il vous aborde avec une citation. Il tire des petits carrés de papier de ses poches. C’est ma moisson, dit-il. Je suis une fidèle lectrice. Vous aimez la poésie, madame ? Pauline. La poésie et les poètes. Moi, c’est Anatole. Anatole France. Nous aurions éclaté de rire. Rohmer ? Éric Rohmer. J’ai vu tous ses films. J’ai eu envie de revoir celui-là. Tenez ! L’arbre, le maire et la médiathèque.

PC. C’est comme ça que tu rencontres tes personnages ?

RV. Carlo Collodi crée Gepetto, Gepetto crée Pinocchio, Pinocchio échappe à l’auteur. Une aventure... Naissance, vie et mort d’une marionnette. Des aventures... Naissance, vie et vie d’une marionnette. Le personnage principal, c’est l’auteur. Son rôle est de porter dans son personnage tout un monde de personnages ou plus précisément des idées de personnages. Madame Bovary, c’est moi ! Chabert, c’est moi ! Bette, c’est moi ! La comédie humaine, c’est moi ! La divine, c’est Dante. Honoré Balssa, c’est moi ! Voilà pourquoi l’artiste a une grande compassion pour ses êtres les plus abjects, ces êtres qui allègent ses fardeaux, ses pensées. Les rencontres ? Des instruments à (h)anche, à cordes vocales, de percussion, de répercussions... Des croquis, des ébauches, des caricatures à gros traits, à traits de lumière, de flamme, ombrés, colorés... Des interprètes ménagés, poussés à bout, sacrifiés, magnifiés... Le peintre, le sculpteur, l’écrivain, le paysan, le citadin... Nous sommes tous des personnages en quête de personnages. Jules Renard, encore lui, brûle d’en placer une. Vas-y ! Quand le public n’est pas là, il manque un personnage.

PC. Il y a des personnages-métier et des personnages-destin dans Le zinc. C’est un métier, le destin ?

L’ancienne rue du Canon à Toulon
dessin de Patrick Lalande


RV. Un métier, c’est quoi ? Une activité qui rend service aux autres en faisant des choses qu’ils ne peuvent pas, qu’ils ne savent pas ou qu’ils ne veulent pas faire. Quand tu seras grand... Toujours la même question ! Tous les métiers s’apprennent ? C’est l’apprentissage. Longtemps ? Des années. Quand on se tape sur les doigts, c’est le métier qui rentre. Je bâtirai des maisons pour les pauvres. Je connais tous les outils de mon père. Jardinier ! Des roses blanches pour ma mère. Violoniste ! Pour faire pleurer les filles. Banquier ! Pour distribuer de l’argent aux miséreux ! Comédien ! Pour avoir le nez de Cyrano, pour avoir le bec et les plumes d’Aristophane, pour m’amouracher de toutes les Antigone... Et toi, tu fais quoi dans la vie ? J’écris des histoires de personnages qui racontent des histoires, des histoires de personnages qui à leur tour... Et à la fin ? Il n’y a pas de fin. Jusqu’à la mort ? D’autres viendront et reprendront ces histoires. Jusqu’à la fin du monde ? En tout cas, depuis que le monde est monde, c’est comme ça. Quand chacun s’en tient à son métier, bonhomme, les vaches sont bien gardées. Bourreaux de père en fils. Et toi, tu fais quoi dans la vie ? J’aurais pu dire : Rien ! Je suis cet enfant. Deux éclusiers se rencontrent. Que se racontent-ils ? Des histoires d’éclusiers. Deux taxi-girls... Des histoires de taxi-girls ? À quel métier te destines-tu ? Scaphandrier ? Clown ? Mécanicien ? Roi ? Les arts ? Les armes ? Les sons ? Les songes ? Quel beau métier que d’être un homme sur la terre, lance Gorki ! Sur la terre et sous la terre. Choisir un métier, être choisi par un métier, être dans l’obligation de choisir un métier c’est déjà opter pour un destin. Le destin, c’est quoi ? Une force plus forte que tout, petite tête, une force qui décide du sort, de l’avenir de chacun de nous, des pays, des peuples, des civilisations, des planètes... Tous les dieux réunis sont impuissants. Ton destin, il est là dans les astres, dans le marc de café, dans une boule de cristal, dans un jeu de cartes, dans les lignes de ta main... Le canevas reste à broder. Tu peux toujours essayer de graisser l’entrejambe des Parques et la patte de Caron ! Le destin, c’est qui ? Le destin, c’est toi quand tu te réjouis du malheur de tes semblables, des bêtes, des plantes ! Le destin, c’est vous quand vous vous soumettez ! Le destin, c’est eux quand ils justifient les barbaries et les prières ! Le destin, c’est moi quand je pipe les dés pour abolir le hasard ! C’est Verdi, ce paysan italien, dans son chant en quatre actes ! C’est Beethoven qui prend la Cinquième à la gorge ! Tu vois cet homme sur la civière ? Cet homme qu’on emporte... Cet homme qui perd son sang, son sens de l’humour, son métier, son destin... Cet homme, petit, c’est moi.

PC. Il y a un fond théorique sûr chez toi. On sent bien qu’il est le fruit de l’expérience et non pas des supputations du désir. À quel moment ton propre destin devient-il le roman de tes personnages ?

RV. Si la Science élabore des théories pour aborder l’expérimentation, l’Art, lui, se sert de la pratique pour construire ses théories. Si les faits ne correspondent pas à la théorie, changez les faits, affirme Albert Einstein. Ce fond théorique, comme tu dis, je l’ai tissé au fil - c’est le cas de le dire - de mes écrits, sans m’en apercevoir. Un fond de commerce qui, fort de ma volonté exaltée, - parce que sans désir il n’y a pas de création - , s’enrichit au gré de mes tentations et de mes tentatives. Les œuvres théorisent. Vous arrivez devant la nature avec des théories, la nature flanque tout par terre, constate Pierre-Auguste Renoir. C’est bien ça. Chacun de nous est un fleuve, un roman... Si les montagnes ne se rencontrent que rarement, il n’en est pas de même pour les fleuves et pour les romans, et par conséquent pour les destins. Le partage des eaux, des mots, des aventures. Le souvenir des sources... Vers la mer, vers l’amour, vers la mort.

PC. Alors pourquoi pas l’écriture romanesque ?

RV. Que dire ? La fiction et ses territoires sans bornes qui nous éclairent sur le réel, les passions extrêmes que je fais miennes, les sentiments extraordinaires qui me bouleversent, la vie intérieure des personnages... L’art du roman est de savoir mentir, dit Louis Aragon. Le roman : des décors, des personnages, des histoires, un éthographe outrancier. Le poème et la nouvelle mis sur le pinacle par Baudelaire, fournissent aux lecteurs tous les ingrédients et le souffle pour penser leur propre roman. Être romancier n’est pas de tout repos. Vivre jusqu’’au bout des peines, des joies, des dérèglements de ses personnages, être de mèche avec eux, supporter leurs contradictions, se fondre, se confondre dans leurs lieux, partager leur destin... J’y pense.

PC. C’est une bonne nouvelle ! Avant de terminer cet entretien par la conclusion de ton choix (elle sera provisoire, car nous reprendrons le cours de ce dialogue pour aller encore plus loin dans ton texte), je voudrais préciser que ce numéro "Spécial Robert VITTON" est une occasion, pour nous animateurs de ce site, de faire le point sur ta contribution, depuis maintenant près de deux ans, et de te permettre désormais de prendre les rênes de ce sommaire, le Nº 11, qui t’appartient. Les lecteurs de la RAL,M pourront y accéder à tout moment (Table des numéros en haut à droite de l’écran) pour te lire, te relire, découvrir tes nouveautés (notamment avec le compositeur-interprète René Petrucciani dit Meille et avec l’aventure théâtrale des Quatre quémandes), et peut-être pour assister à l’éclosion de cette oeuvre romanesque promise par ta poésie tout entière. Je te laisse maintenant conclure, provisoirement.

Robert VITTON. De ma plus haute tour, de mes promenoirs, de mes embarcadères, de mes parterres, de ma table, je veux louer Patrick de m’avoir permis de me poser des questions et d’y répondre provisoirement. Je veux mettre en évidence la qualité et l’originalité de leur démarche artistique et forcément culturelle, leur enthousiasme pour la création, la sincérité de leur accueil, leur fabuleux savoir-faire... Je parle de Valérie et de Patrick. Le site ? Incroyable édifice avec ses plateformes, avec ses plateaux, avec ses coulisses, avec ses coins et ses recoins, avec ses cours et ses jardins, avec ses fenêtres, avec ses espaces... Le site ? Un fantastique laboratoire avec ses éprouvettes, avec ses alambics, avec ses creusets... Le site ? Un chez-soi, un salon... Les rencontres, les dialogues, les projets, les collaborations, les attachements, la reconnaissance...

 

février 2006

 

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