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La dispersion
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 Article publié le 26 octobre 2014.

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Le monde est pesant, il peut être froid, cruel, abject.

L’abjection est pour les hommes qui le composent.

La terre, elle, dispose et compose un monde que le monde des hommes veut ignorer.

Ni cruelle ni clémente, ni nourricière ni indifférente, la terre se contente d’être, et le poète aime ressentir au fond de lui cette souveraineté toute terrestre.

Participer de cette souveraineté équivaudrait pour lui à se taire, mais le silence n’est pas son fort.

A force de langage, il confronte l’appel de la terre au monde des hommes, relativise l’humain avec le terrestre, et ce n’est que dans la confluence de la terre et du monde dans et par le langage qu’un déséquilibre salutaire s’opère en faveur des hommes qui ont pris le parti du langage contre la violence.

Ceci pour le meilleur, ceci à condition que la poésie résonne dans les cœurs.

 

-1-

Ecrire poétiquement, c’est faire l’expérience de la dispersion.

Au fil des pages qui s’accumulent, un thème se dessine, une rigueur s’annonce, un vent souffle, de provenance indécise. C’est au bout de quelque temps - quelques semaines, quelques mois voire quelques années - qu’une cohérence apparaît.

Les poèmes s’assemblent autour d’un point commun, un feu glacé, une cime, un feu de joie, une obsession. Ils dessinent une cartographie intime où sentes et sentiers figurent en bonne place dans cette économie de l’être qui en passe par le langage poétique.

Pas de voie royale, pas de larges avenues, aucune impasse non plus : à jet continu, la parole explore les possibles attachés à une certaine posture dans la finitude d’une expérience toute humaine qui fraye avec l’infini du langage comme matrice et l’infini du réel comme motrice.

La rencontre triangulaire du poème et du poète ayant maille à partir avec le langage dans le réel donne à la pensée l’élan inchoatif qui, plus tard, donnera à réfléchir sur la convergence thématique qui s’est dégagée.

Une pensée se fait jour que le poème d’abord met au jour, ajourne souvent, préférant aller de l’avant plutôt que de se retourner sur le déjà écrit. Ce n’est que rétrospectivement qu’un passé d’écriture paraît avoir été déterminant pour la naissance de l’ensemble, mais en fait - dans le fait brut d’écrire au jour le jour, mais comme dans le noir - c’est la parole en train de s’écrire qui détermine entièrement le chemin de pensée qu’à loisir le poète suivra par la suite, une fois l’œuvre achevée.

La poésie comme source de pensée, et non l’inverse. Dans le son le sens, dans le sens l’écho d’une pensée qui ne retentira que bien plus tard, une fois l’ensemble écrit et proféré.

Cohérence aléatoire pour une large part : le poète lance les dés de son existence à la recherche d’une intensité toute verbale qu’il vit dans le poème. Il y gagne une fermeté de sens, un chant et une pensée raffermie.

Nul enfermement dans ce cycle qui va du son au sens et du sens à la pensée, mais une ouverture sur l’espace sensoriel du poème qui fait corps avec le corps du poète. La pensée a tremblé sous ses doigts, elle s’est cherchée longuement, patiemment avant de se formuler dans ce qui n’a pas de prime abord l’apparence d’une pensée.

C’est la dispersion qui est aimée, recherchée. Non pour elle-même. Elle n’est ni une méthode ni un outil, mais le passage obligé, le modus operandi d’un certain modus vivendi qui accorde sa place à la pensée dans le devenir langage d’une sensibilité ouverte sur le monde.

Faire coexister une sensibilité exacerbée, largement informée par tout un passé de culture, en un mot référentielle et une pensée digne de ce nom apte à être discutée, voilà ce qui semble être, à la longue, non le but recherché par le poète, mais la conséquence inéluctable de sa démarche.

Une pensée claire se donnerait immédiatement les moyens de ses fins : elle prendrait aussitôt la forme de l’essai. La poésie ignore le jeu des fins et des moyens. Ni pensée claire sortie toute formée d’un cerveau jupitérien, ni tâtonnement malhabile au pays des mots.

Le poète ne joue pas à colin-maillard avec la pensée, les actes du jour et de la nuit, les sensations, émotions, sentiments qui l’habitent, l’agitent ou le traversent. Il fait le vide en lui.

Le vide se fait en lui.

Suspendu à sa parole rectrice, avec le langage pour seul législateur, le réel est en apesanteur. Chaque phrase du poète, alors, leste d’un poids de sens les fragiles sonorités qui émanent de son Dit. Autant dire que le poète n’est pas le centre de gravité du poème en train de naître, en d’autres termes, tout vide qu’il soit, le poète n’est pas écrasé par le poids de ce qu’il a à dire dans le monde.

Le monde ne lui souffle pas les mots à l’oreille. Le monde écoute dans l’oreille du poète les mots que trace sa main. Que la plume court sur le papier ou que les doigts tapent à toute vitesse sur le clavier numérique, c’est bien une affaire de main qui transcrit la dictée qui s’écoute dans le poète.

Ni le monde ni le poète ne dictent le poème. Le monde passe dans le poète qui en passe par le monde pour seulement avoir le droit de dire.

 

-2-

Souvent fatigué, las même, las d’être là couché dans le lit douillet de sa poésie native qu’il contemple mot à mot sans ressentir autre chose que le vide initial de sa mise avant la grande plongée dans la coulée verbale qui fonde sa demeure jour après jour.

Tel est le poète.

Cette tension dans le jour est salutaire. Elle l’empêche de s’endormir.

Il faut se lever, empoigner la journée, vaquer aux tâches du jour, ignorer le pur et l’impur, balayer d’un revers de main le noble et l’ignoble, s’en tenir à la vie, rester en vie dans la vie plus grande que soi, ne pas rechigner à la tâche, quelle qu’elle soit.

Nu comme un verre de cristal qui attend son échanson, ivre d’attendre dans l’aube grise. L’ivresse des profondeurs sera pour celui qui se risque à boire en compagnie des dieux, ces piliers de bar.

La dive coupe boit aux lèvres des dieux. Salive bleue des dieux passe dans le rouge sang. Mélange détonnant digne d’un super-héros en pleine crise d’adolescence

En une journée passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, passer et repasser inlassablement par tous les âges de le vie, régénérer ses émotions, se frotter à des sensations encore inconnues, en retrouver de très anciennes, bousculer les sentiments convenus.

Ne pas tomber dans le chaudron magique, ne pas rédiger de catéchisme, ne pas s’enfermer dans une chapelle ardente.

Demeurer ce cristal ardent-odorant qui ne brille bien qu’au matin, quand, tous feux éteints, les maisons écoutent la brume se lever dans la plaine humide.

Infuser le salut du matin dans les pensées du soir, rebondir sur la journée maussade, ainsi accepter le rythme béant d’un certain néant de volonté et de buts qui fait la part belle aux temps morts, soulignant d’autant mieux les temps forts, temps morts et temps forts appartenant alors à la même séquence d’une vie devenue imprévisible, retorse et rayonnante.

Maison nomade d’ici et d’ailleurs, maison ventée, poussée en plein bois.

Mycélium primaire, le mot.

Le soir est dévolu au risque de la parole libre.

Les hyphes prolifèrent. Un rond de sorcières s’est formé. Il se déplace doucement et l’herbe bleue verdit dans ses parages nocturnes.

Il faut être un peu shaman et avoir le blues pour sentir le monde frémir. Jim alors sourit.

Fatigue du jour, fatigue dans le jour, loin des grands matins calmes où tout frémit dans le lointain des possibles qui sortent des bois, tel ce cerf et cette biche égarés dans les labours. Les frais sillons entravent leur marche. Les bois givrés du cerf brillent dans l’air froid, la biche aux aguets en sait plus que le cerf, ne se serre jamais contre lui, va sa vie. 

Une main de pluie plonge le paysage dans l’hébétude. Les dieux sylvestres s’ébrouent. La grande roue des mers éclaboussent les côtes marines.

Les montagnes se renversent, hilares.

Les forêts de mon pays ignorent la côte marine qui les ignore. Son sel et son iode, ses embruns et ses coups de vents.

Et pourtant…

Le vent violent alimente la chronique des hommes. Tempêtes là-bas aux côtes, orages ici, orages terrestres tant, à la terre mêlé, le ciel tournoie en son endroit jusqu’à soulever de terre toute vie.

Mort et vie intimement mêlées, nécromasse fertile.

Mer et bois ne se rencontrent que dans le poème, bras de mer qu’embrassent les terres.

A fleur de terre affleure la mer.

Fleur de sel qu’emporte le regard vers le lointain des bois givrés du cerf esseulé.

Le paysage virevolte dans les yeux du vent.

Sur le chemin forestier, cette flaque profonde, ce sillon creusé que les roues évitent désormais, et tant d’autres, mondes dans le monde où dansent les flammes humides des salamandres dans l’eau-miroir.

Nous sommes l’eau et le feu, intimement solidaires.

Pour le poète, le monde est un miroir sans tain traversé de regards inquiets.

Y plongent tête baissée les amoureux de la langue, les mordus d’énigmes bipèdes aux cheveux blonds, à la peau mate.

Et toutes les langues sont belles. A chacun sa beauté.

Où que tu regardes, la terre et ses ravages, ses paysages, ses villes et leurs compagnes dispersées dans les campagnes riantes.

Mais qui regarde quoi ?

Quoi contemple qui lequel scrute quoi. Les temps s’emmêlent, lenteur et brièveté fondent une parole qui veut ignorer les lourds silences.

Ils ne sont pas pour demain.

D’après-demain, ils cheminent dans les actes désordonnés des hommes pressés d’en finir. Nous ne sommes pas faits de ce bois-là.

L’avenir ne commande pas même aux conséquences. L’avenir est sans conséquence. La seule conséquence qui vaille est celle qui porte le présent, porte sur le présent, sécrète un avenir par définition incertain, aimé comme tel.

Pour le poète, le présent est sûr, mais multiple. Il porte en lui le principe d’incertitude qui lève comme les blés dans le champ de sa parole.

Sa parole n’a pas d’avenir, se moque du tiers comme du quart.

Epiaison du son qui fait sens dans le mot à mot qui dégage un chemin au présent fertile, ce faisant engage l’avenir sur le chemin d’un retour si long, si harassant, si compliqué qu’il n’est jamais temps pour cette triste figure de s’employer à empêcher les moulins de tourner.

Le poète est de tous les instants qu’il lui plaît de vivre dans le rebond des mots choisis qu’il offre à ses semblables, ses frères et ses sœurs en humanité.

 

Jean-Michel Guyot

14 octobre 2014

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