Retour à la RALM RALM no 102 - Catalogue du sériographe de Pascal Leray [Ecrire à Pascal Leray]
Chantier n°13 - Séjours de Verdun
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 Article publié le 19 septembre 2017.

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Années 2002-2004


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INDEX

Formulation de l’adieu – Journal de l’adieu à la série – pièces dodécaphonique pour quatre pistes – Polémique du serial killer et « littérature sérielle – Séjour à Verdun : la mort en grandes séries – Série de Joe et série Aglaé – Reprise de la chronologie détaillée de « série » – Vocalises et chanson sérielle : Enfer – Rêve du fantasme « sectorial »


BIBLIOGRAPHIE

« 10 000 nuits », « Le cou curieux », etc. (poésie) - L’enfance, n° 3, 2006
« Fragments d’un carnet barré » (poème) – Cahiers de la Ral,m, n°4 : « L’étranger », 2007

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DICTIONNAIRE CRITIQUE

Action sérielle *** Adieu *** Autobiographie *** Boussole *** Criminels (petits) *** Enfer *** Mallarmé (Stéphane) *** Vers (tenir son)


CARNET DE VERDUN

Tout le trajet fut ponctué de dialogues d’arbres.

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Adieu ----------

Une mère et son enfant s’arrêtent à leur tour devant le monument. L’enfant court à droite, à gauche. La mère lit un panneau commémoratif puis à va retrouver son mari et le plus jeune de leurs enfants. Les voici repartis. Demain ils reviendront et je suppose qu’ils se feront rabrouer par le vieux militaire en retraite qui veille sur nos morts. Entre nous, s’est nouée une alliance objective.

Au Jardin municipal Japiot.

As-tu jamais souffert de l’émerveillement, de la beauté ? Cette sensation ne partage pas entre le déchirement et le bonheur. Un bonheur suffoquant, le spectacle de la beauté. Oh - une sensation commune, la beauté d’une femme. Apollinaire : la honte de l’amour de serre le gosier / comme si tu ne devais jamais plus être aimé. - Mais une sensation démultipliée par tout ce qui t’entoure ; comme une femme, d’une certaine façon, tu voudrais étreindre ce paysage, tu sais qu’il ne te rendra rien, qu’il ne s’émeuvra pas de ta présence, de ta gorge serrée, de ta pensée endolorie - radieuse, grande ouverte, portes battantes, où se combinent réflexion intransitive ("écrire, verbe intransitif !"), dialogue avec les morts, conversation avec tes proches. Et tu photographies...

Je parlais tout à l’heure à quelqu’un en ces termes : "Tu comprends, pour la première fois, j’ai le sentiment de ne pas photographier pour moi seul. Certaines photographies sont destinées à quelqu’un en particulier, à toi. Je te parlais en prenant ces photographies, nous parlions de photographie et quand je les aurai développées, je te verrai à travers certaines d’entre elles."

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Excuse-moi, camarade, je t’ai laissé un instant. La beauté de l’Argonne - la forêt d’Argonne, les plateaux d’Argonne - tu as dû traverser tout cela. A l’état de désolation, sans doute, ravagé par les obus quotidiens, pleuvant par milliers, labourant aveuglément une terre qui ne demandait pas à l’être. Il serait douteux pourtant que tu sois resté aveugle, lors de tes éprouvantes marches, à la beauté de ce territoire, une beauté enivrante mais qui serait pour toi la dernière douceur que t’ait offert la vie. On peut vouloir mourir, après cela. - Mais là, arrête-moi, c’est un luxe, cette idée : "vouloir mourir voyant cela". - La mort était trop proche de toi pour que tu puisses la désirer. Pour certains, le suicide fut la dernière issue. Mais pour ceux-là il faut croire que l’hypothèse, instinctive pourtant, de la survie était réduite à rien. Voir mourir tue.

La mort était partout autour de toi - c’était le ciel gros d’orages métalliques - les cris qui s’élevaient, après chaque bataille - c’était la montée au parapet, et vous hurliez comme des damnés, ce n’était pas tellement pour effrayer l’ennemi (l’emploi du singulier est criminogène, avec ce type de substantifs - je t’en reparlerai) mais pour exorciser la peur, ou peut-être - mais si cette idée saugrenue t’a traversé l’esprit, je doute que tu aies pu y accorder le moindre crédit - effrayer la mort elle-même, la repousser, repousser tout ce qui à l’heure de l’assaut traverse l’air - les balles des mitrailleuses, les obus et les éclats d’obus, les grenades, tous témoins admirables de la modernité en marche, du progrès ! A quoi pense-t-on quand on ne peut plus penser à rien, quand il devient impensable de formuler même pour soi une pensée continue ? La pensée se dérègle, tu me demandes de me reporter à ce que d’autres - qui ont survécu - ont pu transcrire. Mais c’est à toi que je pose la question.

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Ceci n’est pas un livre. D’ailleurs, j’ai arrêté d’écrire des livres depuis plus de deux ans, et je ne souhaite pas aujourd’hui revenir sur cette cessation. En aurais-je même la force mentale, morale ? L’élection de George Bush, fils de son père et possible grand-père d’un futur George Bush, initiant une lignée indéfinie de George Bush dans un temps arrêté, a mis à mal mon ultime tentation en la matière, qui était un roman de réalité, un livre compliqué mais qui me suivait à la trace, jusque quand ? Peu importe. Ceci n’est pas un livre. Ceci n’est pas même ce que je pouvais croire qu’il serait, un journal. Aucun de mes repas ne s’y trouve consigné, ce qui est une injustice profonde, une autre.

M’adresser à toi, à présent, je ne le pourrai plus. Déjà, il me semble impossible de te parler comme je l’ai fait au tout début de mon voyage. Il est temps que je te dise au revoir ; repose. T’ai-je dérangé ? Je ne le crois pas. T’ai-je distrait ? Pas plus. Avons-nous communiqué ? C’est plus que douteux. Alors, quoi ? Rien. Ai-je satisfait à un désir morbide en recherchant ta trace, jusqu’à te pleurer ? Je ne suis pas prêt à donner dans l’autoflagellation. Qui es-tu ? Je t’ai appelé fantôme, et tu ressemblais extraordinairement aux fantômes qui entouraient Aglaé. Homme rayé, dont les vestiges peuvent se résumer à quelques lettres, à une fiche dans les casiers du monument de la victoire, à une croix ou une stèle dans un des grands cimetières militaires qui encerclent Verdun, à une inscription sur un monument au morts municipal. Disons que tu es disparu plutôt que mort, disparu signifiant peu ou prou : mort-mort. Disons que tu t’appelles tu, ou tué (pardon pour le jeu de mots). Il est vrai que fantôme, tu, sont presque synonymes.


AN IGLOTORIAN PRAYER

Et puis ce fut l’heure du retour sans heure au village d’Iglotoir. Il faudra que je vous parle un jour des gens en Iglotoir.

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Qu’y aurait-il à dire pourtant ? D’Iglotoir, on chante l’aporie de l’être. On peut chanter ! On ne saurait cartographier la chose. On parle parfois d’Iglotoir dans la presse mais c’est surtout à cause d’un accident de train qui a été précipité dans le fleuve Selaïv et dont les corps des passagers décédés ont disparu, exactement comme dans un épisode de Tinrin en Sibérie.

Il reste des chansons. Il y en a un sacré paquet. A la fin, j’ai essayé de distinguer des séries aussi nettes que possibles. Je n’étais pas mécontent car il y avait 7 séries. Mais en fait, ça ne servait à rien.

Finalement, cette prière iglotorienne rassemble des blocs composites de chansons et d’expérimentations hasardeuses. Ce qui a suivi, c’est que j’ai continué à produire des chansons à même le magnétophone mais sans instruments autre que la voix et sans parole pour l’articuler.

Puis, le magnétophone a implosé.


GALERIE

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2004/2018 Revue d'art et de littérature, musique

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