Retour à la RALM RALM no 102 - Catalogue du sériographe de Pascal Leray [Ecrire à Pascal Leray]
Chantier n°20 - Dramaturgie
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 Article publié le 19 septembre 2017.

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Années 2014-2015



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INDEX

Immersion dans l’univers des telenovelas – Nouvel épisode d’Avec l’arc noir – Poèmes telenovelas - Structures dérivées de l’arc : Plire Plira et Chutes en automne - Témoignages - Essais de scénario - Congo - Structures dialoguées : Le piège


WEBOGRAPHIE

Arc réflexe, audio
Petites séries embobinées, audio
Ils revenaient, vidéo
Chanson de Joe, vidéo


BIBLIOGRAPHIE

« Sériettes oubliées » (poèmes) - Aix-Echos, n°100, 2014
« Précédemment » (poème) – Aix-Echos, n°101, 2014
« A partir d’une ligne » (poème) - Aix-échos, n° 103, 2014

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DICTIONNAIRE CRITIQUE

Adjectif *** Aspect verbal *** Commerce *** Densité *** Ecrire (ne pas) *** Généalogie *** Langage *** Nécessité *** Pansérialisme *** Résultat *** Sémantique sérielle *** Signe *** Technicité *** Translation *** Unicité de la série *** Valeur


CHUTES EN AUTOMNE

C’est peut-être une facilité de le dire, je n’en sais rien. Mais voilà. Voilà ce que j’ai ramassé après une grosse vingtaine d’automnes.

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La seule dramaturgie, c’est la chute des feuilles d’arbre. Mais
nous étions à l’orée du récit de la coupe à la lèvre. Laquelle s’est fendue ?

IL y a eu cette merveilleuse pièce du compositeur chinois Xu Shuya, Chute en automne. On est à la fin de l’année 1993, je crois, quand on l’entend à la radio. Elle décrivait une série de courbes. L’automne avait passé, on était en hiver à présent. Mais l’automne, paraît-il, est une "saison mentale". Cela ne posait donc aucun problème si l’on était en janvier.

Il y avait eu, après Rien, une séquence intitulée "Durée", qui reposait sur une phrase unique, avec des accidents bien sûr. C’est la répétition qui provoque l’accident, bien souvent. Une tentative saugrenue également autour de la figure de Judas Iscariote ("Je m’appelle Judas Iscariote" était le formant initial du poème). C’était un peu la panique, en fait. Les procédures se bousculaient, s’épuisaient réciproquement peut-être. Il y a eu la séquence d’automne.

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"Chutes en automne", le poème initial, était resté inachevé. Il restait des tableaux, quelques protocoles, des essais plus ou moins aboutis. Dans la spéculation générale qui a présidé l’établissement d’Avec l’arc noir, dans des cahiers qui ont possiblement été rédigés à l’été 1994, j’ai repris ces matrices et leur combinatoire verticale : la feuille tombe de l’arbre au sol, la pluie tombe du ciel [même destination], le voyageur trébuche en descendant du train sur le quai, le citron tombe de l’assiette également. Toutes ces actions entraient dans un parallélisme antagoniste.

"Chutes en automne", recueil ou une amorce de recueil, en 1994 ou 1995, a-t-il jamais existé ? Je n’en sais rien. Je n’en ai pas de trace. Il a fallu attendre l’été 2006 pour que se rouvre le chantier de l’automne à venir, pour deux ans ou deux ans et demi. L’automne s’est fondu dans le tableau de l’arbre contempteur, la plaine, le passage du train, etc.

Chutes en automne, recueil rétrospectif, est certes une spéculation tardive. Sa particularité est peut-être d’avoir coïncidé avec l’automne réel. J’ai même pris des photos, figurez-vous, pour me convaincre que c’était bien l’automne que j’avais sous les yeux. Mais l’essentiel ne résidait pas là. Tout reposait sur les tableaux et les schémas : c’est eux qui garantissent le mieux l’automne comme structure, dans les faits.

Or, j’en avais un bon paquet.

Y aurait-il eu "Chutes en automne" s’il n’y avait pas eu trace de ces livrets qui pouvaient se dissoudre, eux aussi, dans l’air du temps ? Aucun fait matériel ne permet de le garantir. Pourtant, il me semble que oui, enfin. Et je crains même de devoir considérer que la structure "chutes en automne" exerce un empire sur une étendue temporelle bien plus vaste que les îlots textuels qui le composent.


LES NÔTRES

Le poème des nôtres ] est quelque chose comme une série isolée, inexplicable bien que sa structure sérielle propre soit assez claire : il s’agit de nous, de "nous" et "du nous" aussi. La forme motivique est d’une excessive lisibilité. Ce qui m’interrogeait, c’était les éclats de matière mentale qui volaient dans l’air quand on plante quelque part ce gros possessif benoît.

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La série est percée. Qu’elle soit isolée ne doit pas occulter l’existence d’un satellite qui peut paraître morbide ou inquiétant de prime abord mais qui, lui aussi, compose avec les mille et une existences de sa raison d’être : Le sang.]


MIROIRS

Après cela, je suis rentré chez moi et j’ai commencé par enclencher un disque de Blue Oyster Cult. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela. Le disque de Blue Oyster Cult n’allait pas m’apporter d’informations supplémentaires. En tout cas, je n’y croyais pas. Mais je n’écarterais pas que d’autres aient pu y croire, y croient encore même. Non, j’écoute cette musique parce qu’elle me procure du plaisir, vous comprenez ? Blue Oyster Cult est un excellent groupe de rock’n’roll. Les cryptogrammes ne dérangent pas. Vous avez de très belles mélodies, chez Blue Oyster Cult. En même temps, c’est vraiment un groupe très rock’n’roll. Parfois, on sent quelque chose comme une intention conceptuelle mais très vite, on se rend compte que c’est de la science-fiction.

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De la science-fiction au rock’n’roll, il n’y a qu’un pas. Il n’y a pas long entre les premiers témoignages de soucoupes volantes et l’apparition d’Elvis Presley, après tout. Donc, j’ai écouté ce disque de Blue Oyster Cult dans une intention bien précise, qui était d’écouter un disque de rock’n’roll à la fois agressif et aérien, comme on dit, parce que le Blue Oyster Cult, c’est aussi un groupe adapté à des trajets en voiture avec un radiocassette. On est dans les années 1980, vous comprenez ? J’ai chez moi le disque vinyle « The Revolution by night ». C’est un album très marqué par ce mode d’écoute très répandu aux Etats-Unis où les routes sont souvent très longues et où l’écoute de cassettes audio s’est beaucoup développé, ce qui a sans doute influencé les producteurs de pop et de rock’n’roll.

Blue Oyster Cult est un groupe marqué par la route. En effet, dans les années 1970 ; ils reprennent la chanson hymne de Steppenwolf, « Born to be Wild ». Une chanson à la gloire des hell’s angels, tout de même. Mais une chanson très rock’n’roll. Une chanson tout à fait adaptée au répertoire de Blue Oyster Cult. Quand on écoute Blue Oyster Cult, on peut toujours s’imaginer sur la route, c’est agréable. C’est sans doute ce que je me suis dit en arrivant chez moi ce matin-là. Je n’étais pas à la recherche de messages cryptés, non. De toutes façons, ce disque a été produit entre 1976 et 1977, je ne sais plus. Comment voulez-vous qu’un drôle comme moi y retrouve le moindre signal subversif ? Cette suspicion, qui ne tient pas debout, je dois la contrefaire, ensuite nous pourrons parler de ce qui s’est passé, s’il s’est passé quelque chose.

Peut-être le savez-vous mieux que moi, au fait ? Moi, je dois dire que je n’ai pas de souvenir clair de ce qui s’est passé. Bien sûr, j’ai pris le train. Et plusieurs fois ensuite j’ai utilisé le bus pour me déplacer. Je me rappelle un bistro dont j’étais le seul client. Je voulais manger. Le service ne faisait que commencer et l’homme téléphonait, on ne sait trop à qui. Il adressait des messages à ses coéquipiers. Les coéquipiers n’écoutaient pas. Ils surveillaient ce qui passait dans la rue, à travers la grande baie vitrée qui donne sur la voie publique. Les passants ne paraissaient pas observer ce qui se passait à l’intérieur du café mais certains disposent de micro-caméras implantées dans leurs oreilles. Ce sont les drones gouvernementaux ou ceux des factions néantistes conspirationnistes qui espèrent peut-être ramasser les débris de la réalité ! Je n’en sais rien. Mais la séquence du bistro a été longue, oui. Il y a eu un moment où un gars est entré et a demandé au cafetier s’il vendait des cigarettes. Le cafetier a dit qu’il n’en vendait pas. Ensuite, il a pu me glisser qu’il peut en vendre aux clients, comme pour m’inviter. Je lui ai demandé.
- Et des N 666, vous en avez ?
Le cafetier s’est contenté de produire une sorte de rire étouffé qui, apparemment, valait acquiescement. Et on m’a apporté un potage qui pouvait bien être un potage de nuine car le goût en était aigre et la mémoire de ce qui a suivi est assez fragmentée au bout du compte. On m’a indiqué le cinéma de la rue de l’Oegmur en m’expliquant qu’il fallait que j’aille là-bas, que les films qu’on y diffuse sont des productions underground très prisées des intellectuels américains. J’ai voulu expliquer que je ne m’intéresse pas au cinéma mais on m’a rétorqué que là n’est pas la question et on m’a orienté vers ce maudit cinéma.

La caissière était ivre.
Dans le hall d’attente, figurez-vous, c’était une autre chanson de Blue Oyster Cult qu’on jouait. Plus ancienne, très rock’n’roll. En même temps l’agressivité de la chanson était rentrée, on sentait que l’intention du producteur était conceptuelle en même temps que cruelle. Le rythme de la chanson était entraînant mais un peu hypnotique. La caissière avait du mal à se tenir droite sur son siège. Elle balbutiait des choses incompréhensibles. Impossible d’acheter un ticket d’entrée dans ces conditions. Je suis retourné au bistro et j’ai insulté l’homme qui m’avait donné cette instruction défaillante. Nous nous sommes un peu battus. Je voulais le tuer. Mais la police arrivait. Je crois qu’un voisin posté à un étage supérieur d’un immeuble de la rue appelle régulièrement la police quand il voit de l’agitation. On l’a peut-être abattu depuis ? Mais hier, il était là. Et dès qu’il a vu que l’homme qui m’avait entraîné à l’extérieur recevait de sévères coups de poing, il a alerté la police. J’ai dû m’enfuir. Mais j’avais une sacrée cargaison de nuines dans le ventre, dites ! Je n’étais pas sorti de l’auberge.

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Je me rappelle clairement l’auditorium où je suis allé me réfugier, un temps. On y donnait une conférence sur le temps. Le temps musical, je veux dire. C’était étrange, je n’avais pas le sentiment d’être à me place. Réellement, je n’y étais pas, il faut bien le comprendre. Je suis quelqu’un qui écoute principalement du rock’n’roll. Et quand on me parle de temps musical, je rêve de double grosse caisse. Mais là, il s’agissait d’expliquer comment le temps varie d’une œuvre à l’autre à travers chacune des composantes de la pièce et du dispositif en place. Par exemple, dans la musique de chambre vous avez un temps qui est celui de la musique de chambre et pour l’opéra c’est pareil, etc. Pour le rock’n’roll, c’est autre chose. On a le temps du radiocassette dans la voiture. Mais le conférencier d’hier ne parlait pas de cela. Il s’attardait sur ces subtilités parce qu’il prétendait que la musique avait une vocation à « saisir et amplifier » le sentiment de l’attente chez l’auditeur. Il n’expliquait pas clairement ce qu’il voulait faire de ça mais c’était son credo, l’attente. Il semblait emporter l’adhésion de son auditoire qui était assez âgé et peut-être composé de personnes influentes (ce qui n’est pas mon cas).

Je n’étais sans doute pas à ma place mais il a fallu que je reste là un temps indéfini. L’homme reproduisait dans son discours les mêmes mécanismes qu’il exaltait dans l’oeuvre musicale. Je me suis dit que c’était un maniaque. Je voyais en lui un dangereux manipulateur. Je comprenais qu’il était le chef d’une secte dont les membres étaient mentalement écrabouillés par le sentiment de l’attente. Je n’allais pas me faire avoir. Mais il a fallu que je l’écoute un bon moment avant de prétexter une gêne passagère pour déguerpir. J’ai fini par filer. L’auditorium était un peu excentré, à la limite d’une zone industrielle. J’ai essayé de regagner les zones pavillonnaires qui n’étaient pas si éloignées, dans mon souvenir. Je voulais me rassurer en allant là-bas. Je ne sais pas si c’était une bonne idée. Mais la succession linéaire des pavillons modestes et des petites zones de commerce me rassurerait, j’en étais convaincu.

J’ai marché le long des maisons. Il était quatre ou cinq heures de l’après-midi ou peut-être qu’on était déjà en soirée, vers sept ou huit heures, à cause des odeurs de repas. Mais la lumière était indéterminée et je ne savais pas combien de temps j’étais resté dans cet horrible auditorium où l’on prononçait une série de conférences sans fin, qui aboutiraient peut-être à un sacrifice humain sublimé en posture conceptuelle. Enfin, je n’en saurai jamais rien puisque je suis parti avant la fin.


GALERIE

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2004/2018 Revue d'art et de littérature, musique

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