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Ci-dessous, le texte intégral des 19 volumes de La rivière noire.
Plus de 6000 pages, près de 3 millions de mots.
La rivière noire
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infos ISBN 9782355540707 Dépôt légal © patrick cintas   Site de Patrick Cintas TÉLÉVISION patrickcintas.ral-m.com Sommaire infos Préface CANTO PRIMERO - Fragments d’une conversation sans personnage CANTO II - Chant d’amour passé le temps d’aimer à aimer CANTO III - Chant de désespoir avec les instruments de la douleur [Odes, odes, en finir avec ce livre encore possible CANTO IV - La mort malade CANTO V - La guerre civile CANTO VI - Prière CANTO VII - Par exemple le vieil EP dans sa cage à Pise CANTO VIII - Livre des morts] CANTO IX - Ode de Bortek Patrick Cintas Préface Ce premier tome ne constitue en rien un projet, d’autant que nombre de cantos ont été détruits ou n’ont même pas été écrits. Mais l’ensemble tend tout entier vers le tableau à dresser avec les moyens d’une écriture autrement agencée que celle des choses qu’on se dit pour s’enrichir mutuellement. C’est qu’il s’agit d’emblée de distinguer le chant de la musique et l’idée de son application. Il faut alors observer et provoquer en même temps, sans le calcul des jalousies, ni les sommaires de la beauté ou de ses contraires, laissant au langage des priorités que la langue ne connaît pas tant elle est partagée. Le doute dont il est question ici ne concerne que la proie, sa nature véritable et surtout son nom. CANTO PRIMERO - Fragments d’une conversation sans personnage à Valérie mais Tydée gronde déjà à la Porte Poitride ne franchis pas le gué de l’Isménos les entrailles des victimes ne sont pas favorables Et Tydée, furieux, qui brûle de combattre crie comme le serpent qui siffle à l’heure du midi au promontoire de Cadmée accablant d’outrages le savant devin fils d’Oïclé, et l’accuse de flatter, lâchement lâchement, la mort et le combat, in memoriam Poussant ces cris secoue 3 aigrettes noires crinière de son casque, et sous son bouclier cymbalum, cuivre sonnant l’épouvante Et puis ton propre frère o Enyo latinus bellona pardonne à Tirésias d’avoir tenté les cœurs une Sœur, o Lykéios, fille de l’Hadès * trahi, trahi, trahi, des jours et des jours et des nuits et des nuits o labyrinthe o cité trahi par ce dédale, sentence et la déesse qui a vaincu par Bab Ilo l’œil de nacre de sa face terreuse elle est presque nue sur les gradins o déesse ouvre ma lèvre et ma bouche célébrera tes louanges célébrera l’âge malgré les reculs ouvre mes lèvres par le baiser invite et je parlerai de ton nom au nom de tous les cœurs et noms cachons, cachons nos vieilles faces ensoleillées car l’éthique même est de paraître avec la nuit * Embarquez valeureux matelots tous sur le pont du Bonavir aspirez expirez la mer, mat’lot, c’est la seule santé prédicant c’nabot-là ! o sang de l’agneau o anneau de sang purifie ma pudeur outragée épargne-moi le sacrilège pardonne à mes hontes d’enfant rejaillis dans le ventre des mers Repose en paix, vieux mort ! * sur le midi juste sonnant le cri de la mouette oh oui imite pour moi le cri de la mouette je veux me pendre à ton image moment où le poème se brise l’anse dans une main sa main douce comme par le chant élu dis-moi o vagabonde cornée o vents o marées o retours * combien de masturbations secrètes as-tu suscitées o chère longue et amère littérature et bien avant que de l’être de rut et de l’être du coït, même, même, du plaisir et tout poète digne de ce nom a dit: « cela commence avec moi et ceci n’est qu’une fin temporelle » m’aime m’aime et qui conjugue là défilèrent les paquets d’algues océanes les jeux de l’oiseau et du crabe les mêmes thèmes qu’ailleurs, asilium et le rêve et la réalité jouant par l’ombre les interférences du cœur et du cœur le courbe définit le linéaire t’aime t’aime sur quel mode comme par le corail suspendu à ta bouche * car c’est une poésie de pure contemplation une civilisation par l’inceste innove ma pensée au lieu en instance de rencontre avec l’autre en instance de rencontre par suite précède-moi d’un cœur plus mûr par les neiges autrefois de saison par l’échine poudreuse du Graal par la mosaïque entamée en 1454 cinq siècles durant par les berges mauves où a bu un troupeau de moutons il dit « que le pivot soit aussi le plus juste milieu » invente-moi un cœur les ruines romaines dans une mare de sang * dis joli bedon eh gloire du nœud arrange un cœur très fol du roi le destin y pourvoira du fond étale la terza rima’n luz de culo ç’amour eh lit dans le journal des strophes quotidiennes puis jaspine sacré filou l’caron gésant par-hici pi s’aller quérir le gral tout bollé quand c’est qu’il est gallé damoiselle un cœur qu’on stèle avecque escript * le passé littéraire poème opaque sur le verre dépoli des jours à venir mort prononcée de haute voix et puis la lecture épiphanique ce qui semble porteuse selon ce qui se présente des lustres non rêvés au feu de soi ne sachant où commence où finit le premier jour que l’heure envisage ce que personne ne cachera ce qui meurt au parler d’une autre dynastie de pensée voulait que la grimace importune le sang voulait que tu ne sois pas lésé du sang o grâces pleines de grâces dites au passé elle voulait que le mot absente le présent argumente le futur un retour aux vertus de l’âge * là-bas sous les arbres nus de l’îlot doucement elle déchire ce qui l’entoure doucement elle s’isole avec son sexe doucement elle se prépare à traverser la rivière et lentement elle nage vers l’autre rive lentement approche l’autre rive lentement l’eau infiltre le poumon cri même des ronds dans l’eau où s’éparpille le visage et il la regarda traverser la rivière toute nue et blanche comme le sable et petite comme les dunes de sable et toute lumière comme les pyramides * o langage mère de tous les vertiges vertige de celui qui tombe vertige de celui qui s’élève vertige de l’horizontale et de la verticale vertige de l’oblique o vertige des vertiges nul n’est à point dans la lettre conviée à signifier * on a mis le mort dans le zinc soudé le zinc et le zinc dans le bois cloué le bois et le bois dans la terre fermé la terre on est sorti du cimetière avec les chapeaux dans les mains on a travaillé du chapeau en tapant des mains la fille du B.A. a dansé sur nos chapeaux et nos chapeaux ont dansé sur nos têtes ils ont dansé dans la robe perlée d’une catin leur pas était démesuré au-delà de toute main tendue P’t’être que Zeus s’ra pas furieux contre nous ! * le serviteur du soleil coupe le chant des réserves de lions blancs et ors l’horizon per naturam envisagé dans l’optique de somptueuses verticalités sur le haut de l’escalier la reine nue des chiens contre les érections immobiles * et le roi entre dans le lit royal et la reine repose auprès de lui et le roi bande dans le lit royal et la reine repose auprès d’elle et le roi pénètre dans la reine et la reine lui donne son cul et le roi à écaille de coquillage et la reine comme une virgule votive et le roi lime dans l’anus in memoriam et la reine éloigne la mémoire * « oui ils nous fouettent jusqu’au sang ils nous bousculent dans ses travaux mais o mon dieu que je suis heureuse de participer de la présence de cet édifice même si leur dieu n’est pas le nôtre il y a cet immense travail qui compte je porte en moi tout l’orgueil de Bab Ilo » et pendant ce temps, qu’elle parlait, j’ai rêvé être sa douce lèvre sa lèvre au son de verre étiré * il dit: « non » il dit: « mes frères sont fils de la boue et la boue m’est chère par l’eau et par la terre le pilier et l’autre pilier » des putains sur les bûchers l’esprit est une secousse des éléments près de l’abîme voici le temps des bâtisseurs et des esclaves voici le temps qui précède le tau voici l’amour rectangulaire et ils ont beau brûler les putains de la ville jamais par-delà les bûchers par-delà la mort violente par-delà les érections forcenées leur lèvre ne prononcera le mot juste * « n’appelle pas les chèvres » hurle Tytire semper recubans n’appelle pas les chèvres et n’appelle pas le bouc ne crache pas dans ton pipeau le lion large patte traîne dans l’arène le lion museau gris reconnaissant use le sable blanc traîne le pivot large patte et museau gris Graymalkin * mon âme laisse tomber de moites raideurs les trois ailes du rêve les deux ailes du réveil elle l’herbe a pénétré l’hypotypose l’herbe renverse l’enthymème l’herbe est la sodomie du repos l’herbe cache un discours héroïque * la campagne maintenant lointaine un arbre au chapeau de soleil l’ombre verticalise la lumière soutien-gorge sur la lampe-luciole ce nœud de distances et de lointaines correspondances dans ces sourdes désertions du cœur * Capanée contre la porte d’Électre Polyphonte et Artémis est-ce stupra qu’elle voulait dire « n’isole pas » le guerrier semé Mégaréus fils de Créon pour défendre la porte Néiste la phalange d’Etéoclos au casque renversé Pallus Onka voisin de la porte d’Athéna et le vaillant fils d’Oïnops Hyperbios Typhon et Zeus contre la porte par la bouche d’un Hyppomédon plein d’Arés la porte Borée près du tombeau d’Amphion Actor contre Parthénoppée Homolois et Amphiaraos et le portier inhospitalier le puissant Lasthénos croisent le cuivre des sorcières et un bouc de belle taille * il dit: « o toi rieuse et passante rêveuse marche au-delà de l’écume nacrée la silice inaugure le sol passées les amours l’algue océane mouette ciselée te souvienne ce que le vers énumère dans le sable » hantise suivie sur le contour, dit-il de ce côté de la mer elle isole toujours * sais-tu qu’il chante et que son désespoir a libéré les intermittences a libéré le cœur et lire ceci: « alors le vieux grogna je vous ai déjà dit de me foutre le camp et p’t’être que quand vous s’rez plus là j’pourrais manger mon pain en paix alors ils sortirent de là où il mourait et il se trancha les veines au poignet » qu’il chante et que son désespoir ne chante pas ne se chante pas qu’il chantera encore alors il vit le vieux couché sur son lit le poignet sur le ventre sang l’œil gris « I’s’peut qu’j’ai eu tort mais pas moi » qu’il dit et au moins c’était la seule chose à dire vu les circonstances et vu la paix acquise dans le symbole et la fatalité car la race qui est ton sang est un signe réducteur « mais si j’ai eu tort m’en veux pas » lire ceci, plutôt ceci: tu m’oublieras ainsi que ton nom o porteur du Présent * la mort rien que l’atroce anesthésie du sens de la vie et de l’élément rien que la dernière fois quand j’ai parcouru le chemin à l’envers jour des jours où est inscrit ce qui ne sera pas dit: la dernière usure vienne à moi la conscience de mon cri le sec et clair poumon jeté en pâture aux chiens d’Égypte et tombe la première pyramide ousque je m’en vais soleils chauds et noirs et pâle rosée de l’inattendu * quels étaient les morts gisants par ce sol évoqués plus loin dans la pierre noire des pensées et de l’infortune au cœur de sel un serpent entre les tombes repère le présent vis-à-vis des chemins bordés de scories mentales la voix terne et taciturne toujours de l’ancolie un serpent blanc et le vent girant sur le tour les hommes futurs y laboureront peut-être l’enfer non pas le mal non pas dieu surprises entre les arbres nus s’élevant haut dans les jours celui que l’infortune a fait naître sur ces rives calcaires le son de ta voix approche de la réalité * au pied du ciel dansantes les phases diverses du passage de la vie à la mort transes certes mais pourquoi ce sang que mesure la fin du jour souvienne non avec la mémoire juste dans le rêve ce qui préside à la beauté au sens du cri que l’absence de poumon retient ou déloge et répercute après l’heure * même au soir que désole l’ombre entre le sommeil et l’insomnie s’y vautre le vis-à-vis des jours avec les nuits regards du dehors vers un intérieur qui s’interpose où le langage rencontre le sang * les visages de chaque œil en tas au creux de la bobèche inouïe la transe où l’ennui n’est pas mort d’avoir recueilli toute plainte et toute consolation désertant l’optique d’un renouveau là-bas redescendu l’oiseau dans ses mains ventre de feu que fornique le pleur * et H.D. se demandait où ils voulaient en venir avec leurs « assertions » et toute la nuit les putains s’agitèrent dans les couloirs manque d’éclairage sur tout ceci un temps peut-être nul par rapport à l’augmentation du prix de l’amour et toute la nuit toute la nuit à écouter les poux courir dans tes cheveux * là-bas et c’est ailleurs plus loin que le regard ne porte au-delà de tes yeux semblable sœur dorée par ces rayons la ligne vague du soleil comme une bouche au vocatif lointain ni demeure un reste de ce qui reste s’échange et vocalise haut diverses naissances la mer abrupte qui roucoule comme au persil peut-être restes d’un nom isolé parmi chacune de toutes les formes d’algues connues ici par un regard qui regarde si c’est lui ce qui compose l’auréole et limite d’un cercle son nom qui l’adjective et le dénombre en sa saison son temps s’il est encore temps de démarrer le pas d’ici fondre dans la dernière écume juste limite et mobile seulement vis-à-vis du pas qui s’y risque de donner dans ce mouvement où il est absence porteur du feu qui ne s’en sépare pas aussitôt que l’air l’embrase et l’immole sur la terre porteuse de l’eau purificatrice * par cette rive aux rocs lointains loin les arbres du dernier séjour si lointaine blanche sous le vent qui te porte tu es mesuré à la mesure des vagues contre son ventre se courbant et nul n’a ouï de ta présence tout l’or comme un écho mais regardé si l’œil s’y attarde en ce moment arable et nul n’est plus solitaire que toi ton ombre revenue de si loin là-bas est-ce à la morsure de l’herbe d’oubli peut-être que s’y résout son opaque conflit as-tu marché assez longtemps sur cette terre as-tu besoin maintenant d’un repos nouveau ou bien la mer encore a-t-elle demain assez de temps dans son écume légère est-ce à cette dent douce que ton esprit murmure mais nul n’aura trouvé assez de temps nul n’aura eu le temps de partager le pain de ton blé le vin de ta vigne et ici l’herbe est fraîche d’un premier rayon sur ta lèvre qui n’a pas trouvé le sommeil parlant toute la nuit à ce vague paysage où la barque encore converse avec le vent est-il temps maintenant est-ce la pénultième toujours parmi les mortes qui ont peuplé ton sexe * charmé d’entendre de si justes propos mais pourquoi les ensevelir sous ce brusque silence n’est-il que de t’étreindre avec ma voix de luciole que dérive toute crainte de ne te voir plus paraître le silence va-t-il nous dire le point de ton cri et la hauteur de la déchirure se penche le verbe aimer sur le participe qui l’adjective où rencontre-t-on la voix ton silence se charge d’autres silences * me voici proche des édifices de la distance et des lieux du désespoir et des regrets des trahisons et des sentences des fuites et des refuges mesure ton langage je dis: mesure-le, car tu as pénétré mes monuments et mes dieux le soleil me brûle les poumons mesure le rayon la clarté je dis mesure la pierre car en ces lieux la folie se structure selon les présages et puis même tu es mesuré dans les calculs des vitraux et des fresques mesure ceci qui est de clore toute parole dans le poumon en vue d’un cri sur le seuil ensoleillé de ma maison * douce au sampan de tes yeux le vers horizontal fumigène dans la transe vers quelque étoile s’exalte le désir défile-t-elle devant mes propres yeux connaît ceci, que l’onde modifie la verticalité des surfaces idée fixe relevée d’un cran après que la septième retient une algue mauve la dame la plus belle stagne à l’orient * depuis que le vent déchire le mur nuages cloutés sur les tuiles dès que la pluie écarte des privilèges de rosée le temps est exact mêlée toute passante à l’hommage rendu le symbole au peuple insulaire la tour qui purule à l’horizon chaste comme l’écho et réduite à peu de choses près du pont tendu entre le rêve et la réalité mais que le temps renversât la vapeur au gré des lignes vibratoires des tombes pleurées plus que leurs morts ses morts oubliés comme page de mémoire iras-tu donc pleurer les tombes disparues avec le jour la nuit préside au rêve la mort instaure la pierre plus que la mémoire * au gré même du temps dis « mémoire est hantise du jour » la nuit exhume le précédent sous forme de minerai après l’histoire après la consolation de n’avoir pas d’attaches au port de l’inquiétude d’errer sur la vague instable de l’espérance guérir d’un côté ou de l’autre de la mort te souvienne les vieux refrains où calcine l’herbe la maison du passage du bleu au rêve o Médée ya aussi le dehors sacré de l’oubli feu de conscience la tour blanche de pierre blanche entre les arbres modèle le nu pour changer le visage de l’instant les jeux splendides que se joue le langage au midi examine un corps nu sous les treilles du vent que prolonge le soleil l’herbe moite au gré du symbole d’un ventre le passé souverain par le jeu des divers styles utilisés en vue de rendre le regard à l’œil même des choses un sein contre la pierre imagée du sexe pense y installer le cœur exploré plus que l’esprit un morceau de la lèvre posée sur toi * nul n’y participe de vrai hors la descente le long des fleuves peuplés, sur les rives arborées, de maisons plus ou moins châteaux selon que l’œil s’y attarde ou prospère en d’autres lieux où les rôles conférés au langage sont joués par des habitantes désolées j’y courbe le métal de chants nouveaux autant que cela m’implique vis-à-vis du pénultième moment en quoi Anticlès n’aura pas à demander grâce au lion s’il est vrai que celui-ci le reconnaît pour maître d’un moment passé dans les coulisses * les poux charmants qui peuplent ton esprit vont-ils danser aussi dans les lieux du cœur voici mille chansons où le désir s’insère et fausse les valeurs mon vin pique le sens d’avoir trop longtemps mûri dans les caves est-il soir plus vaste que ce soir sans vin où le corps oublie de fêter les poux qui dansent dans son cœur o poux en ribote assis sur mon cœur n’ayez plus peur de chanter que l’esprit m’a déserté * vestiges par l’attente d’un moment les yeux d’une habitante découlent des maisons seules un peu de haut cabrée en feu qui juste expire elle ripaille et son cœur est celui d’une morte qu’on aima demain le dernier regard que rature le visage s’éternise avec l’image d’un plus pur recommencement une rosée dans l’écume * l’espace propose où le temps utérine le cri est long le roseau s’y console de peine par le remords ajoute à la décomposition des premières l’onde rutile dans l’algue signe la réduction de son être le temps y commue d’autres épiphanies puis le rêve déplace les jalousies du sens vis-à-vis de la nudité la presque métamorphose de soi exaspère d’anciennes formes où l’historicité de chaque branche exhibe une blessure de guerre * le sang où l’interne figure le lointain passée la saison sous les traits de Minerve des arbres tombés au pied de la maison mon navire chahute les vagues légères sais-tu Mentor braquer le gouvernail allons mat’lot la coque est suave aussi suave que le percot de l’ancestrale madre qui règne sur nos cœurs dans les branchages les lions sont-ils plus dorés que les rayons du soleil un pétale étale sa corolle de sens iras-tu nager dans ces mers de sang danses-tu sur les violons du ménétrier il fut à l’origine de toute architecture * le plus sage des princes eut-il l’amour de ces parages exsangues pour patrie de son cœur o sage quand la rosée perle à son menton vois le sang défiler dans la nuit tu es l’ombre du côté infernal de la mer juste assez vénéré dans l’osmose des couches terrestres les larmes sont-elles plus douces dans ton palais o roi vaincu l’œil est-il plus sec que le sable * m’éloigne la saison que l’hiver para au plus triste des chants j’ajoute la lenteur de son visage l’ascendance du soleil écarte le plus chaud des regrets o sœur à tes pieds veloutés je dépose ce vase d’écume ne ris pas douce villageoise tes pas prononcent quelque aurore et tu verras en ouvrant l’œil la table ouverte où dansent les mangeurs de lotus * chaque heure est un présage de mots d’esprit pour l’heure qui annonce la précédente les mots sont l’écorce de soi exsangue aussi peu familier que la solitude l’urne est pleine de tout ce qui réclame un sens à la parole plus qu’au poète une heure est une heure pleine d’Hadès * ya au fond de mon vase enchevêtrée ma mythologie recrée l’indicible ou ce qui sera révélé plus tard quand la langue aura purifié le dire même les existences d’amertume redites la personnalité non l’entière approche des monuments sacrés ou en forme d’abîme comme point de départ dira non au gisement nul de l’anthologie saura se taire au moment de se taire * ärs litterära pris au recueil du genou un artisan qui fulgure la matière diverses techniques ont marqué les âges mais la plus belle que je connaisse donc la plus à même de traduire c’est à dire de défigurer sinon le corps qui pose le désir de ce corps qui refuse elle a pour nom le beau nom de mort * « il importe peu que l’œuvre soit achevée dans tous ses détails » l’éthique regarde l’ensemble et non le fini d’ailleurs ce livre est interminable aucun détail ne saurait l’achever l’herbe se charge de rosée et le soleil sèche ses larmes sur un œil épuisé au matin comme il est dit non pas que certains détails importent plus que d’autres simplement le temps usure les uns et perpétue les autres qui ne sont pas les plus beaux ! un livre est une donnée et cela résume toute littérature ! * le plus court chemin de la mort au génie est là dans la prose il prononce le symbole réducteur de son moi fleurs et grimoire signe résumé interdit le retour: abolition pas tant qu’humanité siècle pierre tombeau y délègue son impuissance au long vol du génie il a élu non le mot mais son absence le présent au passé du futur le vin d’un mythe un seul versé grec par les contours de la langue Syllepse dit: anakolouthon * une morte gisante sous les voiles diaphanes du destin phallus courroucé par la figure plus que par dévotion mais l’esprit y change procède de la métamorphose pas de la suggestion si la fleur s’absente nomme et d’y paraître charme en gnomon bras exhaussés la chance est du côté de chaque vers gloire du temps d’élire qui résume le sens trophique s’honore d’un pubis féminin exsangue et le baise toutefois * deuil sinon veuvage récolte diverses libations d’ordre filial esthétique tendue à rompre l’attention il s’agit de régler un compte avec les morts théâtre de ce qui précède alors s’éclaire un nom obstiné reluqueur et s’enchaîne à toute mélodie où se noue le cœur * je n’évoque ni les lieux ni l’entourage j’évoque le grimoire qui m’est resté j’évoque le chant et j’évoque le pacte l’ordre des jours anciens s’inverse où tu parles elle mêle aux bougies son voile et sa jupe s’ouvre sur de fulgurantes pesées qui ont troublé l’eau * les textes flagrants taxés d’obscurité où la limpidité les guette et en exhausse le souhait il importe de dire que l’écriture après des siècles d’existence a effectué un sacré retour aux vertus primaires il importe de dire que ces vertus primaires s’énumèrent où tu t’es fourvoyé ! mais il importe peu que ta vie ne soit pas exemplaire car il est dit ceci: rien n’aura eu lieu que le lieu * un poème dériva para d’une inconnue la nuit où la lumière avare exalte le peu de fortune siècles tus avant l’heure il dit: secouera cette blanche agonie mais l’histoire refuse toute syntaxe déchaîne le soutien-gorge par quoi le sein se mesure ouvrant le vantail gris de l’éclair songeur qui rassérène * celui même que la poésie éternise dans le chant et l’image ne s’y ajuste pas au discours logique préfère la syllepse adamantine aucun songe qui vienne sans que le cœur murmure sinon dans le journal où l’évènement se détache de l’histoire pour ne plus revenir au lieu que c’est l’essence même du dire l’objet nommé baigne ici sachant où il va ni par quelle voie il dit: réminiscence * autre qu’un recueil fables angulaires au cours de ceci la nuit approuve quoi que c’est stérile au sexe du cygne émané de: ceux qui n’ont pas fui et de: autrefois se souvient signe que c’est le suicide un suicide beau par ennui métamorphose dite une fois au lieu de: l’absente de tout bouquet si le vase effleure la nox animae magna * rien n’est dit sinon que tu t’éternises dans le peu de paroles consacrées le sépulcre est élu pour longtemps nul n’y songe mieux qui veille à ce que personne ne prononce ton nom le lecteur aura trouvé cela un peu ardu pour son sens mais chaque sentence est écrite pour l’isoler * inscris ceci: le silence est avare et l’hommage le trouble dis: ce fut une conquête autrement ils poseront leurs yeux sur ceci: le dernier point qui le sacre et ils diront: « gloire au plus long des poètes de ce monde que son sang se perpétue avec l’honneur de notre langage » que sourdes ces voix sont n’exhumant que la cendre et la rime diverses libations * où le rêve se brise avec éclat de rire plus chaudes que jamais sont les paroles du maître disant: solitaire habituel de sa propre pureté oui je sais exsangue selon l’heure qui décroît avec la mesure il dit encore: par une trompe sans vertu sous les voiles la morte est d’une nudité ascendante * dans sa lenteur arachnéenne la solitude se tend entre les deux pôles de la conversation d’un côté le calamus au rhizome sanglant préfère sa corolle de vierges pétales et dans le sens d’un secret avortement le rêve installe des royaumes peuplés de putains redorées cependant les mots n’ont pas pu redire la chose avec la même secrète verdeur au réveil * aveugle mais sonore bûcher de transes torses que n’éclaire pas le recul de l’âge ils t’avaient dit que tu étais hérétique personne ne peut pardonner leur cruauté non pas la morale o non mais l’art ciselé dans l’ongle de la folie l’art par le cri unguéal la terreur et non la cruauté le désespoir et la hantise mais non pas l’inquisition y los hojos más perdidos que tus hijos voici rien n’explique rien je veux parler de chaque côté du bras séculier sanglant n’excluant ni la race ni la foi et la question du sexe et l’âge et croît le jour domine la nuit abogado de los presos * et la pipe d’Enyo claqua contre le pied de la table il nous fit faire un chemin de croix à Sainte-Quitterie « l’important est de trouver le discours » et puis il mit une pièce dans la fente et la crèche s’anima et s’illumina la crèche « sais-tu la différence entre trisomie 21 et translocation 13-21 non bon » et alors seulement il exposa son cœur au soleil et il s’amusa à peindre avec les cendres et cela lui procurait beaucoup de plaisir saco bendito y san diego sobre su cabeza et le curé nous invita à discuter et il prêcha la masturbation et la pédérastie mais il ne parla pas de femmes et il dériva avec la bouteille ancrée dans l’Adour * Hele Hele lamat zabac tani «?une étoile à l’œil bistrée » Zeus dementat quos vult perdere j’ai pénétré l’épi sanglant et la terre dorée un livre tel que la signification s’en détache à la manière d’une feuille de sa branche exactement de cette manière et non pas d’une manière qui fait penser à la feuille qui se détache de sa branche il redira que le rêve est une maturité dans l’âge quatre saisons puisant au puits de l’infortune et du langage tenu pour la parfaire et y renaître la nuit a réveillé la graine dans le sillon * morts beaux morts morts exsangues morts tus là-bas au moment de la première semaille et le vent remue les tiges sanglantes et dorme plus d’un qui se souvienne avoir rencontré le bonheur sur la terre coquillage de sang nul bruit d’une dent qui grince dans le sillon ou verticalise avec le soleil les morts couchés sous cette pierre nulle réminiscence au tombeau * enchanteresse au cœur de froide saison et puis est descendue dans les maisons a déposé les paquets d’insipides algues au seuil de chaque maison s’en est allée l’aurore papillonna dans les pattes de la rosée et puis l’orage s’annonce par-delà la rivière a jeté un vent inouï sur ces berges dorées s’en est allée et le cœur s’enchanta aux délices la saison déroula comme des papyrus d’antan les paroles et le songe s’y résolvant et puis parla de diverses amours éludées avec les stèles d’ici il pinça la dernière corde de l’instrument à vent et puis s’en est allée sans dire un mot aimable et le cœur désespère d’avoir changé d’adresse * je dépose mille offrandes au pied de ton cercueil elle dit « la gloire attendue dans ce paysage de défaite le jour annoncé par le soleil de mes vingt ans oh comme la ressemblance est source de délices et d’infortunes » et je dépose mon sang à quelque distance de mon poignet coupé * je recrée le pacte diabolique mon chant procède de cette vertu et l’aurore est plus virginale ma main s’isole et recrée l’acte vide du coup de dés mais dans le sentiment de l’apparence nulle main n’est plus légère à agiter aux fenêtres de la maison lieu désolé errance mot à mot Kères désertée par le rêve dates incertaines « j’suis pas ton pè-ère » * durer avec l’éclat du miroir avant qu’il n’accède à la pureté du sol dont il s’honore le poème long comme la première heure le corps traversé de bises gelées à même le cours de l’heure prochaine nul n’est plus léger que le vent parmi les habitants des sables lointains tant chauds à midi l’heure s’abrège avec l’approche du dernier crépuscule le sommet m’explore plus que je ne l’explore * je suis la branche torse émanée du sein de Déméter et comme je sens ton lait blanchir tout l’épi chaque semaille dans cette terre est toujours plus rêveuse de rejaillir plus haut et de ne fendre plus le sol je suis l’eau de l’arable et la verte démangeaison des chemins en croix au passage des saisons l’isolement est long et soupire des cantilènes moins sombres tout de même que mon feuillage de passions * mon sang recueille le grillage qui périclite avec l’aurore les charmes purs de tes yeux sont comme les dents émanées de l’écorce mille saisons y rassérènent le cœur et l’esprit iras-tu cueillir le rayon du soleil si ta main est assez longue et fine pour traverser le métier monté de gloires futures * connais-tu d’autres chants où la passion naît d’autres signes de doutes rire dans ta lèvre concave et y pleurer d’amères rêveries creusant le tour des corolles saisonnières que la pluie tance ici l’usure est un signe de résistance au mot même qui n’a pas le moment de se passer de toi et de ton amour l’eau susurre des chants recueillis le ventre de Pomone isole sa virginité et Smyrna accouche d’une écorce où le dialogue se forge des incertitudes * à ce point où la langue métamorphose la moindre nuance de ton ou d’accent éternisant un retour à la forme qui précède le désir pétille avec parfum de sarment de vigne où la métamorphose est le moyen de situer le sens hors de toute direction le muscle même sent se prolonger dans sa fibre l’hérésie qui éclaire les ruines de Tell al-Amarna où le soleil est une forme inixique de la beauté * elle ne dit pas assez pour toi et ne le dira pas mais elle veut bien si tu demandes elle veut toujours quand on demande elle est l’éternelle prise de vue développe un désir à l’article de l’unique coule dans son ventre diverse aurora borealis ou simplement éparpillée comme l’étoile à l’heure du midi elle est le temps d’ôter son masque * avec la mort le temps est espérance espérance vitale et de renaître un jour dans un jeu de miroir l’illusion est parfaite au point de rencontre de la croyance et du besoin la croyance comme racine du moi racine dans la terre habitée et le besoin comme maison contre la saison des pluies et des vents forts avec la mort le pain est suffisance avec la mort le vin est délivrance le pain est rompu selon la racine le vin est tiré selon la maison nul ne ricane ni ne se vend pour un délai plus ou moins long l’espérance est un raccourci non de la vie mais du verbe être et la saison qui s’annonce dans l’heure est une réponse emblématique claquant sur le toit de la maison le ricanement est hors de saison la vente n’est qu’une enchère enchère de soi et enchère sur soi le pain et le vin ne sont pas les substances sont comme les filles du premier jour le bras balancé dans l’attente le cœur saisi par le regret la lassitude et le désespoir la vie n’existe pas dans le travail quotidien et le travail s’annonce dans l’heure la seconde le temps le plus infime concevable dans les limites du repos la gloire est longue comme le désir et la mort y plonge des mains passionnées la mort est un suicide devant l’échec avec elle l’enfant raté renaît dans son nom à venir l’infortune y consomme d’insoutenables heures le pain fondu avec le vin à table d’hôte et l’espace fumé dans le museau du devin * elle exhale un trompe-l’œil le xénofils imberbe peau d’nœud regardant à travers le compte des jours dormant et suivie dans sa soutenance y pérénère un gars fort biau du cœur qu’a la main chouravée faute de s’amener moins gauche et lui lance un regard fâché sur quoi il se gratte le ventre pareil qu’il sent la moule lui gratter pourquoi qu’t’aurais pas l’escargot adéquat pour m’y plaire eh fadas eh rince un peu l’œil que j’amarre * como si the devil était kin tao mais la tête perdida d’avoir believi’qu’c’était arrivé pero el heart ‘s amarantus y vide el demonio wasn’t so caro pouvait pas l’avoir à meilleur precio los hojos más perdidos que tus hijos oh just a little cry whithout toi croyait que l’ordre était olvidado dans l’esprit des asiliums précoces mais y en a uno who canta a-au who vende todos los luumils et ce n’était qu’un gradin de cartón como si creen que el devil’s kin * mourir et ne plus crier dans ton sein o terre madre mía et blanche et proche qui m’a donné le jour pour visage crier qu’il est peut-être temps de se crever le cœur mourir et ne plus crier o vibratoire azur où l’âme a la raideur de la corne noçante Io si la table est demeurée là où j’épouse ce qui me résume et capte avec mon cri mourir et se taire doucement o mer flux torse de morts les pères sans nom noyés par l’abyssale chevelure des sirènes morir morir quiero morir crier le dernier cri au bûcher fou de ma cendre avant que le feu s’y absorbe dans la tâche stellaire où mon nom se consume * la gloire est songe que peut-être il est temps temps d’isoler l’inerte dans le geste révolu quand pleure y rassérène une idole d’or toise l’arrêt au-delà de ce qui meurt * les chants sont chants de désespoir ou ne sont pas les chants habitués de moi qui hurle pour les goûter le pendu bande au bout de sa corde son sexe comme un cri d’avoir joué l’extrême de la sentence la raison y perd de quoi se fondre avec le cri et la folie repose dans le mystère de tous suicides * la saveur de ton sexe se retrouve sous terre o dernière sirène pourtant ma bouche a bu le sel de tes paroles et ma main a creusé ton ventre de poisson j’irai comme cravan ou vaché ou rigault irai-je comme toi détacher une à une les écailles du bout de son corps là-bas l’astre s’absorbe dans sa propre substance est anthropophage et dit: Pouce ! * tu impénètres mon cœur o Kérès le poil blond de ton sexe courbe au vent le mystère profond de tes jours ceux exhumés dans la récente fièvre peut-être quelle chaleur plus torse dans mon cœur o déesse et que la brûlure est atroce si tu la prodigues sans lever les yeux vers moi qui hurle de terreur de terreur mon cœur se noue avec ton œil y puise un renouveau des vieilles hantises par l’or proféré dans la pierre vulgaire et stérile mais ton ventre est enfant d’un pays brûlant où chaque monument s’écaille et nos maisons hantées par les délices d’un sexe blanc et or * o chienne sacrée protège ma vigne de la saison qui s’annonce voyageur bois de ton vin ! il est chaud comme le soleil qui l’a mûri dans ses rayons o passante tu es nue et tu pétilles dans les sarments parfumant ma maison moi moi je suis né d’une autre étoile celle qui purule dans mon jardin et a grandi au sang de mes blessures de guerre * ne me demande pas murmure seulement un nom quelconque au seuil de ma maison murmure un nom sans nom le mot le plus obscène en recuerdo en recuerdo mon nom ouvre la porte chuchote à ton oreille le nom-clé coule comme une guivre édénique et m’encense avec alua * au diable les maisons pleurées et leur seuil noyé de lumière les arbres nus dans le jardin et la fille pendue à la grille qu’aillent se faire foutre le cul les vents tombés dans les feuillages gris torturés par leurs ongles diable et poursuite dans ce ventre de boue enchisos enchiseros que se mueren todos los recuerdos qui me grisent le cœur j’irai ramper como la serpiente ici veule moins chaude que ce sexe brûlé hurle la voix des bûchers dans la place où le pavé patine tous les recours en grâce * now is the time to remember de recuerdo ‘n not to die here but vo do cuando el amo quita su casa ‘n to cry whithout documenta dat’s de time ‘n not de space de new comon heart ‘n your blood in my eyes pero los hojos son perdidos en tus hijos ‘n nobody ‘s de memory not to sing my memory but yours not to cry into pecho l’angoisse récente à jamais si magna’s de nite ‘n so don’t be rey don’t be rey but just a beast una picha torcía buvant la semence là où s’isole un chant nouveau   * ce que l’écrit manque de dire la langue devenue langage par-delà les oppressions économiques du capital devenue inaccessible dans son intégrité même l’érudit qui ? j’expérimente cet éclatement la clé de l’écrit ce que Bouhours manque d’enfanter le veda savoir mais à la clé * pure émanant de cette distance où le lieu de nos conversations est un nœud des coïncidences les plus diverses celles que l’histoire isole du contexte * de ce vent où se mêle la nuit à la sœur aimée sinon le luxe de netteté transparente qui se fige à l’horizon du regard en croix sur d’éternelles raisons de vivre ailleurs qu’ici loin du tohu-bohu des circonstances présidant à soi * la maison au large creux de soi raisonne-t-elle encore des sons qu’elle a cueilli quand elle bruire dans le jardin entre les herbes dorées d’une aile attentive à ne pas troubler le silence d’autre diversité d’îles, pareilles à des cris seulement pensés est-elle aussi sourde qu’on le dit la pierre couchée au seuil de la maison comme endormie ou morte la maison réveillée par un rêve mobile * même si nos pères endormis sont le témoignage souterrain de l’impossible fils oseront-ils bâtir et rejaillir de cette voix pères doucement d’or par cette voix signée au nom de l’infortune oseront-ils tes fils élever la même comme un cri oseront-ils mes fils hurler par cette voix lointaine d’obstination d’étonnement que la pierre est signe de croissance * seule lecture envisage de creuser où dresser les piliers et d’y paraître comme dans un royaume puis que tu n’as pas tenu parole contre le gré des forces d’où renaît l’incréé * livre dans la main il est ce que j’ai vu de beau malgré la convulsion des paysages et des corps y muant la sévérité de leur chair misère et volupté l’idée contre le pas l’un ne guidant pas l’autre mais se heurtant sans comprendre la beauté des lieux qui a fui à jamais les noms qui me composent * « l’écoute a changé de site » ce n’est plus le monument d’ombres et de lumières mais l’image s’inverse ou s’ajuste au regard selon chacune de ses faces recréé le sens perdu un moment n’égare qu’un relief trophique peut-être retrouvé où s’installe le nom de toutes les métamorphoses du langage dans les noms de site et d’un temps extrême où le cri se répercute dans tous les sens et déchire au sanctuaire son masque sacré car le mot était, profanation et ce mot était inscrit dans le temps * sur les marches du seuil attend que la nuit tombe et qu’une aurore enchaîne sa raison au pilier au midi rassérène un cœur qui se déchire d’être au cœur des entrailles et d’y changer des heures pleure de sang et le soleil pone sur la cité aux sept créneaux et là contempler ? connaître ? non crier le cri qui toujours figure cet inachèvement * luxuriantes déesses pareilles à tes seins d’or nacrés au vent de quelle raison se perdre sinon dans l’aile de tes tourments et je mens de savoir si quelle force se meurt d’y reparaître intense et pourtant sûre de soi malgré une aurore avenante de chastes et joyeux devis où chacun se retrouve quel est le lieu suprême où tout se résume à quelques signes de la main signant que c’est l’achèvement de toute raison il y a dans les bois de l’esprit des myriades de feux courant sur la grève et dans le sable et l’eau que limite le vent diverses sépultures d’ordre phalangiste et peu c’est peu de savoir que tu es née de ce coït féroce que la chaleur ne rassérénera pas douce à la crypte en bistre des lèvres brûlantes de ne pouvoir résoudre la question si telle opacité de feu se coudoie et d’une coudée avance dans l’heure alors pourquoi la chance d’être né autre part que dans ces parages désertés du cœur assomme de purs éclats le front nimbé du solitaire à la voix de crécelle réveillé par la foule non pas aimer dans le retour de tes métamorphoses au sein du texte mais te suivre pas à pas dans la rousse exhalaison de tes feuillages l’idole au ventre de basalte écume de douceur hormis quand c’est le vent qui voile ton désert d’une main nonchalante telle la précieuse circonstance où s’isole la dernière saison d’une nuit sans retour * o que de fois ai-je senti le lait de ta puissance rejaillir de là où prenne source le cercle polaire et d’une saison moins douce heureuse passée là-haut esseuler les principes écœurant de l’inceste au bois d’insecte m’enivrer de la seule passion où l’infortune est le temps de rasséréner toute la vague et les morts dansants sur le ventre des tombes * qui dit que demain est le jour choisi pour révéler ce que cachent les entrailles du devin et réclame un trône où reposer comme mort et peu encline à y choisir entre le myrte et le laurier le plus à même de passionner le dernier éclat * résonne la voix sourde des héliades dans le cœur paralysé résonne le feu de joie installé dans ces plaines mus par ma seule force de vivre * métal pleuve de la jaune obliquité selon que je décline vers l’orient ou l’occident d’un signe de tête m’en écarte pour le midi et peut-être que les nuances de la peau lézardée qu’arbore une femme engoncée dans la mare facilitent la reprise du refrain ébauché même si c’est l’heure où l’autel bifurque dans la quelconque maladie de l’esprit du cœur ou des entrailles et calligraphie d’une main suspendue le caractère hallucinant qui dit que les poètes ici rassemblés sont des oiseaux de pure instance et que leurs chants désespèrent la piété et le mal * eau de boue teintée dans le soir qui sommeille d’un œil à demi clos sur les vagues présents par tant d’esclaves nus dans leurs robes de pierre il a taillé la plus grande partie du monument au prix d’un sang innomé cependant son nom * étale un rien de cette opaque liqueur sur les stèles de ton corps alangui possible qu’avec le heurt des saisons ton cœur y gagne les rives rêveuses de l’eau au bord de l’île pourquoi n’iras-tu pas saisir une autre idée le long de cette vasque où coule un vin si doux et proche de griser la moindre de tes vertus * les rames de ton arbre sont plus belles o Myrto quand le soleil s’y enchaîne pour décrire son nouveau lever en hommage au dernier couchant sur la grève nue pareille à un sarment tortillé sur l’ardent bûcher exhalant l’odeur de la vigne crû pour le vin et la graine moins sade que la pulpe au sol qui la dérange dans son intimité s’il a élu de refondre une aurore unguéale d’une fulgurante rayure au lever, ce soir * le ventre ancré et la poitrine clouée à ce roc survolé de divers oiseaux dont l’instance est de creuser le soleil les jours et toutes les obscurités dansantes la nuit isole ce cœur dans la pierre de tes montagnes o Zeus ainsi que vaque aux offices du père un fils à la phalange de nacre ciselé que son pas le mène où les jours sont mesurés à la mesure de tes jeux insouciants avec les dieux o fuse un jet tranquille de cette eau étale si le bec ne l’a pas ondée d’un premier cercle * et là dans cette attente et cette lassitude se demande pourquoi ignorant le détour qui l’a mené au site le plus beau du sol où je nais de cet inattendu qui le plonge dans d’éternelles processions sur le tour des fleurs comme qui butine un papillon mais sur la seule et de toute une vie n’en ôte que la couleur si la substance demeure ce qui est incolore au moins à tes yeux compagne du nom à venir * où sans que l’œil ne s’y attarde plus que l’instant de la mesure une pâle résonance de voix atteint le point le plus haut de l’accord entre le rêve et la réalité et d’une ombre transparente mire la vague présence une main cherche à pénétrer le flanc de ces collines désertées mais brise le miroir où la transparence n’était qu’un reflet pâleur pleine de tes hantises o vérité * la pleine lune descendant ici à même l’heure éternelle qu’on s’y recueille ployé comme le jonc sous la force d’un vent venant d’ailleurs torses de fumées diverses d’autres pays non le mien peut-être le pays où tu dors dormeuse au sein gonflé d’enfantements quand les nuages abaissent une légère opacité de blanche salaison ici et c’est l’heure où le premier rêve s’incarne si le colore un des joyaux que tu portes pour te parer d’un cercle solitaire o Kérès vers le minuit claquant dans ce toit bercé des convulsions dorées que se confère une nuit tranquille par l’oiseau par le crabe enfoncé le sable raclé de coquillage dans la marée juste qu’un toise mon propre regard et d’un éclat le trouble de surveiller le mouvement de sa présence lui penché comme un salut pour regarder * maintenant les yeux de celle qui mourra de la mort violente sont les joyaux les plus reposants pour le regard même si mes yeux contournent les paupières closes à demi sur le regard inattendu vers un qui doit être nul si je le compare au suicide per naturam regard de fenêtres voilées où je penche et m’isole de sa candeur que ne soutient pas le regard sitôt jeté dans ses voiles envolés * un bond dans le vent de ta chevelure que la pluie inonde d’ondes blêmes le corps saisi de transes que tu n’expliques pas autour du nacre de tes épaules d’autres bonds assurés de l’appui et du heurt il est idéal mais pourquoi ce chambranle noué de transes dans notre ciel de lit et ton sexe se balance sous la langue est-ce la mienne suspendue à ton suspens se déroule l’atroce défécation * la morte aux yeux de sang fixe la dernière odeur la plume a cessé de tourner dans le ventre qui s’ouvrira l’odeur du jardin mêlée à celle de ta peau l’odeur de la saison qui virevolte en moi est-ce une autre odeur la feuille mouillée dans la pluie l’oiseau est plus léger que la première ondée l’oiseau est un vol de toutes les blancheurs l’oiseau est un arrêt sur la branche de l’arbre odeur d’écorce ouverte sur la mare au pied de l’arbre smyrna étoile d’œil toute l’onde à son sexe délire * marche ton pas régale l’ancolie au cœur saignant l’arbre est-il tombé après ton passage l’arbre n’est pas tombé l’oiseau a cessé de voler ou de se poser sur les branches le passage est-il plus sanglant d’autres chemins de feuilles d’écorce arrachée de pierres de pierres isolément passeront-elles sur la même traverse et si proche que l’air est doux maintenant et voici s’éveiller l’insecte dans l’écorce exsangue une larve au ventre usuré — et la hyène ricane sans te voir * comme un méandre inachevé pour ce qu’il est interminable et dont l’ampleur décroît avec la profondeur il résista marche auréolé d’aurore vers ce point visé toujours plus haut malade d’être pur ayant gagné le seul souci de reparaître un jour * au conseil magnifique du suicide quelle dame succède et s’honore d’en être un nom sans l’initiale o ma mort mon seul bien peut-être ici au nom de quelle dame sans mercy n’évoque qu’un cœur ce cœur séparé procède-t-elle de stances maudites et de son bras chargé de tous les changements de lieux et d’âge regarde-t-elle en m’oubliant ce paysage qu’on désole à force de présence ou qu’elle refuse le seul salut qu’il décline avant de se fondre avec l’horizon blanc comme un soleil au point de ne paraître plus * qui est-elle et peut-être ira-t-elle danser dans nos mains vibrantes o quel soir pourra nous charmer me dire au moins le sens de ce recueillement de cette attente perverse et nous assis entre les colonnes bassins palmiers soleil redescendu de là-haut et qu’on regarde les yeux éblouis d’avoir maudit ton nom en quelle année de leur âge eurent-ils à léguer leur raison ou n’est-ce que ton nom qui pleure à nos côtés intangibles mais là et nous assis dans ce jardin dans les carrés de fleurs notre nom n’est-il que de mémoire on ne cite que l’attente de ton nom même ou bien de tels regards o muse ont-ils déjà les yeux éblouis d’avoir maudit ton nom le sais-tu que pour nous ceci n’est que le vent qui importune notre épaule un vent levant là-bas le regard ébloui de l’attente attendue o mortes mortes et peut-être toutes recueillies de rencontrer cette attente lointaine et aveugle qui ne paraîtra pas tant le soleil l’exalte à ce point de son âge et nous assis et nous les yeux éblouis d’avoir maudit ton nom regarde muse légère penche ta chevelure sur ce cou qui s’offre vide le sachant regarde ce regard immobile qui va s’éterniser ici les yeux éblouis d’avoir maudit ton nom * je suis l’astre et la nuit l’astre dans la nuit qui dérive du jour qui suis-je sinon l’heure du beau qui ne sera pas dit je suis le point de rencontre de l’acte pur et du rêve sacré selon la page voici l’idée o moi consolée qu’il se pleure avant l’heure que je l’y délaisse aurore ou premier rayon ou ce rayon qui seul rature la nuit et le jour * je sais que seule et seule parmi ce nombre tu gis blanche d’un voile qu’il n’a pas soulevé ou même si ce vent l’épaule du peu qu’il isole dans l’heure qui survienne à temps ne sais pas de quel bouquet s’égare un marbre que nu l’aurore paraît vaine à tout regard profane et que seul te sacre la poreuse absence de cœur qui toujours première hante le jour opiniâtre de ses noces * peut-être moi songeant près du bassin à ce qui ne sera pas ne sera jamais le futur même opiniâtre d’ici et d’éclats parsemant le visage descendu et l’inaugurant peut-être d’un regard qui l’innove au seul chant d’un âge où ses yeux regardent ce côté de la transparence qui nous sépare * l’oreille au creux psalmodiant le rien qui va renaître avec la très soudaine apparition o blanche saison la voilà qui sème déjà les dents du dragon puis là-bas s’exile avec la crainte d’en finir est-ce le cœur au défilé de rêves minaudant ou bien je n’espère que ta mémoire en moi est-ce Io qui use son sexe de corne est-ce toi dans combien de temps verra-t-elle le temps paraître moins abrupt à l’égard de son ventre ou n’est-ce qu’un rayon qui traverse son œil où est ce blanc et or voile de morte que tu exhibais jadis du temps de l’éternité n’est-ce que l’intruse connue peut-être sa rivale o sang * osera-t-elle et m’oublier amère ou lasse par d’importunes mains se croisant sur son sein ou raturer d’une vive secousse tous ces monstres en grâce et recueillir dans sa main tant opaque diverses libations dont témoin fut ou sera malgré l’heure peu vaine d’ici ce bouquet d’extases présentes en le col diaphane de sa tige d’où redescend peut-être un pacte moins docte est par cet œil qui se cabre au désir de sa chair latente qui l’attend ne savent pas quelle saison rêvée le moindre du seul souci incriminé ou plus torse qu’au pleur du cratère buvant leur ivresse osera-t-elle assez douce pour l’heure jeter ses larmes au bassin et d’un jet d’eau réclamer qu’il arrête au moins un temps parmi les temps d’attendre * nous yeux levés vers ceci qui doit être la même fresque rencontrée jusqu’alors une année l’année de la mauvaise récolte ou diverses moissons avortées de n’avoir pas su quel sang m’élève à ce rang où sont-elles qui n’eurent qu’entrailles et cœur à cette place j’y viens viens toi aussi courons à ce mémoire semblables o tant et que tant m’offusque telle ne crois pas m’isoler dans ces formes et nous regardant gravement là-haut quelle force le meut de susciter le moindre des regards au vertige du contour caché selon l’apparence des voûtes adversaire même du mythe qu’il va créer si l’heure est pour nous de contempler plutôt ses yeux * je connais ce point de la parole où la bouche de se clore peut-être n’émet que le regret des premiers mots ce mot même au moment de naître B.A.Boxon vérité sans gloire ah que te sert-il d’en écrire aussi long pauvre coureur de jupons profanés si c’est pour renaître en un tel livre au moins le sais-tu que B.A. se lit boxon * de l’astre qui opère sur sa face zélée la multitude d’yeux éblouis yeux tendus dans le suspens d’autres astres si l’ascendance d’âge en âge n’y recueille que cet horizon profané doit-il quelque jour puruler le sang zéro pointé vers l’aile légendaire y noyer sa blanche chevelure de nymphe alentour sans qu’irascible s’élève une noire hantise que l’or même s’y perde nul ou me nier même si elle redescend ici son ventre au sol se nouant et vous verrez alors peut-être o combien sans mercy recrée du vide un vide plus brûlant qu’elle a mainte fois parcouru sans vieillir * poésie née d’une chambre close qu’est-ce qui est clos ce paysage mué en vents herbes toitures n’est-ce que l’eau la fenêtre j’y coule un regard le même qu’ailleurs ici se méduse fleurs ? et pirogue opiniâtrement vers là-bas où se fond le sol avec le soleil close stigma diabolicum spatula non car je sais que ce mur arrête ma pensée pour ne la répercuter plus haut que c’est là entre moi et moi que le poème s’annonce le même un cri redescendu toutefois vim patior * à l’issu des premiers pas de ce poème o moi se peut-il que je décide de vivre se peut-il que cette attente conclut à la vie se peut et désormais ne sera plus question de crier mon désespoir juste réclamer la douceur changer le luxe pour le confort le marbre beau pour le repos nacré le vague pour l’opaque mais n’y suis-je pas déjà entier à cette chienne de vie moi l’inix horse’n horse attock in the devil’s name à moins que vieux pervers je sois simplement ivre que j’ai bu de cette eau qui rend aveugle et fou dois-je reconnaître un visage et le dénoncer est-ce que mon règne et ma justice s’égarent ici entre la vie et la mort ou la santé et la folie * au moins si tu te retournes le futur comme hagard ici même au cri que lance un seul présent avance jusqu’au trône mais qu’ai-je à présenter sinon la vanité de mon cri la vanité de l’arrêt au point fixe de l’aurore si l’aurore est ce gnomon stigmates d’une nuit seule nuit va-t-elle si je m’avance vers l’autre visage me rasséréner au prix de ma coïncidence ma réalité augurer que c’est là le lieu du seul visage per anum peccatum sodomiticum commisit * je voudrais que mon chant soit le plus sain des simples simples d’esprit simples de corps mais sain au-delà du chant et là où la santé n’est pas simple la note accable la suivante l’image est sans regard humain le mot se désole d’être quand même mot l’immobilité se fond en crispation au point où cesse la simplicité et où commence la santé là o paradoxe la maladie s’isole et recrée le sens dans le sens d’une plus grande cacophonie * que ton corps soutienne ce vertige languisse plus haut que le soleil et toute récente de rosée cher corps descend dans ce ventre désolé soleil me brûlera le cœur et un cœur soutienne ce vertige passager redescendu selon la verticale de ta présence qui me fuit * o poème ce rire temple de sable l’idée contre une plus docte selon ton œil o rire vague même autre idée espaces rois formés là-bas peut-être avec l’ennui pubis à mi-ciel haut déjà sol menti vague o roc perverse idée o solstice peut-être vacherie d’un océan hagard comme qui le regarde au bond de l’horizon pour parfaire le cercle midi rit du bloc calme d’une sainte l’œil mué en l’œil même pôle et soleil ce pour quoi il l’installe o foutu continent et toi o captive du lieu silence des pères néant de l’attente arc même et non salut acte du seuil midi sol même un pubis céleste o silences * maître du pur miroir long chaste reproche devant d’y voir paraître avec le jour une autre ombre qui stagne et s’absorbe la docte raison tue par ce pouvoir élan qui vaque en ce lieu dit miroir o forme des formes le lieu n’est que ce lieu où s’assemblent les ressemblances en ce cri reflété que répercute le silence ou l’immobilité de ce silence * allitère l’énumérée réflexion de la lumière sur l’eau qui l’étoile une l’astre ici inscrit impur de s’y recréer au point de paraître informe des heures à contempler au moins ce visage mien si je l’importune ou est-ce ton œil qui me reproche de n’y pas ressembler redira peut-être que l’instance s’épuise à vouloir isoler son compte comme s’il l’eût réfléchi à rebours inversant la moindre distance où le miroir opiniâtre se parfait tel que ce mot même rature son sens au moment qu’il est de désespérer d’y voir naître une proche clarté celle émanée de tout regard qui cela * je suis l’échec de ma propre raison l’échec de la coque sur le sable ce n’est pas assez pour me recréer tel que je suis l’échec du pas sur le sol ce n’est pas assez pour m’élever jusqu’à l’instance de moi je suis l’échec ma raison a échoué sur une rive quelconque pourvu qu’elle limite ce plan permanent lisse de son argent étoilé je suis l’échec aux portes de la découverte cela suffirait presque à ma puissance * le cri est une modulation dans le silence des poumons invités à se taire dans ces lieux ne parle pas donc se tait bruite tout au moins ce qu’il veut dire si c’est possible à l’oreille mais n’écouter que la fréquence c’est mesurer non pas regarder il importe avant tout de regarder le cri comme on regarde un corps que l’oreille est soumise à la ressemblance des poumons * de recréer le signe même par quoi tu erres femme et non pas fétiche au moins de s’y absorber ne lira aucun livre qui ne dérive sur ces bords lointains certes lointains (....) de la folie de la folie (....) l’âcre saison diluée avec des franges dont elle s’honore cruellement dira pas le bronze échevelé ciselé que c’est ici * délirante de longues virtuosités ne crois pas me faire mal ne crois pas ça o muse qu’idolâtrer ton sein de marbre m’éloigne de la faveur des dieux ne crois pas m’isoler du reste de l’Olympe il n’aura créé que pour te plaire elle est aussi douce que ça et d’un socle se river comme racine à l’arbre soutenu ne crois pas que le son de ta voix domine mon chant ton haleine est toute parfumée de mon cri * de ce côté l’or comme l’eau étale et de mortes rafales dans le bord fugitives des riviérantes eaux épousées selon la forme des rencontres fortuites ici si c’est le lieu d’élection eau et non terre à ras du monde eau et non terre il y a le feu errances de toutes les formes l’or comme le feu éteint * la pœia ut doceat ut moveat aut delectet certes mais seulement du côté de la lecture car de l’autre côté l’écriture n’a pu que s’interposer au lieu de la séparation * au viol des yeux qui se sont fermés pour m’étreindre et me composer le bond du long regard qui recule ou avance sans m’atteindre jamais à travers le corps qui m’aime que j’aime si le temps ne dure au moins cette distance * ce n’est pas tant l’attente que la distance qui déroule ici ses heures étrangères peut-être le moment où nos mains ont élu d’autres corps le moment qui s’annonce chaque fois que nos lèvres s’éloignent * un jour lasse d’écouter les mots d’où je naquis tu es morte et tes yeux saluent qui je fus serai-je si tu ris d’être seule à présent si seul avec l’amante qui redore son deuil au prix de quelle saison le corps que je salue va-t-il gagner le dernier repos entre diverses tombes qui erre et reconnais que tu es toujours la première * je chante la morte aux yeux d’hyacinthe la morte évanouie quand j’ai connu l’amour o morte dérive-t-elle ta chevelure entre mes mains ta chevelure me charme-t-elle elle isole le repos dans les heures closes à la découverte que je chante ton cœur et ton cœur toujours dans l’amour méconnu * à celle qui ne me lira jamais de n’avoir pas connu ni l’ombre qui je fus ni la lumière qui je sois d’être l’autre par ç’amour peut-être à celle qui de me lire dira que non ni ombre ni lumière qu’un œil saura demain qui aima s’il n’aima jamais qu’elle à celle qui du peu d’amour n’a su résoudre un pleur au moins le même que celui lâché pour une autre celle qui honora le bouquet qu’on dépose * hante-moi o muse immémorable hante le cœur et le cœur de ma présence o recrée la hantise du sang hante ce cœur o immole mon corps au pilier de ta mémoire mon sang cumule dans l’épopée que je respire les parfums de ta bouche le temps de me remémorer le cœur ma transe innove-t-elle toute jouissance jadis hantée * qui est la dame sans mercy au paysage qui dédicace le livre de qui aima la dame a-t-elle ri encore de qui la nomme ancienne peut-être au paysage qui la para madame est-ce l’orient qui occidente la mémoire dès demain n’est-ce que votre ventre au paysage ancien qui se dédore avec l’aurore * je chante une morte dans tous les temps une morte du temps morte de n’avoir pas chanté je chante une morte sans voix morte l’espace d’un cri je chante le cri de la morte je chante la morte sans cri je chante doucement pour ne pas éveiller le temps qui l’emporte je chante le moment de sa mort toujours pour revivre avec elle les noces * pour toi enfant du moindre murmure ma voix isole la voix le temps de mon cri le temps d’aimer dans ton corps pour toi j’ai chanté la terza rima qui ne rime que dans ton rire le temps d’aimer dans ton corps pour toi je cisèle mes propres mœurs aux reflets de tes saillies je module le nom que j’aime dans ton corps pour toi je m’enivre de toi je tais mon cri dans mon murmure d’enfant le temps de t’aimer dans ton corps * o qu’un seul de tes cris me résume chère enfant qui sommeille où je dors o que la nuit dans l’âge nous sépare du sol où tu naquis que je recrée au paysage gravé dans la pierre mon regard s’y attarde-t-il d’incréer la mémoire o qu’un seul de tes cris me résume que ma cendre éparpille l’histoire tout mon nom se suspend à ton cri où je dors dans la pierre grave d’un paysage o chère enfant qui sommeille aide mon ennui qu’il se résume au seul mal où je m’éveille seul importun au paysage qui m’entoure et qui couronne ton sommeil d’une muette couronne de pierre * lourde lourde immobilité qu’elle étage où je m’ennuie race vaincue meurs de t’immobiliser dans mon destin meurs de me destiner ton immobilité * mon œil remue l’eau de ton nom je suis pareille à cette main je brise l’œil où il se nomme je nomme l’œil où il se brise mon œil remue l’eau de ton nom j’onde la lettre d’un pur contour qui la déserte sur l’autre rive je suis la main qui nomme l’onde je suis la même sur l’autre rive o je suis l’autre où je te brise mon œil remue l’eau de nom je suis le nom du lendemain où l’eau se brise avec le nom je suis la rive qui te déserte je suis le nom de ton désert je suis l’amour qui te déserte mon nom remue l’œil de ton nom je nomme l’eau où elle se brise je brise l’eau où elle se nomme * mon sexe branle dans la mémoire défunte le soir est seul qui se souvient de la dernière instance nul vent ne remue le suspens de tes yeux qu’on enterre là-bas dans un dernier salut * o ma mort la tienne si je vis que n’as-tu soulevé ce masque sur les yeux que regarde le temps o ma mort pourquoi ce rire dans le masque pourquoi ce masque dans le temps qui ne changera pas ma mort o ma mort o par quel changement le lieu qui t’a élue respire au regard qui s’éloigne croît avec sa mort * je ne suis pas le geôlier qui importune la lecture du livre que je garde de la clé qui ne l’ouvrira pas o captive du seuil où ton regard enclot la moindre de mes apparitions au moment que je m’ouvre le temps a espacé nos rencontres je suis l’enceinte non gardée où nul rayon ne purule o morte qui regarde la fleur qui manque à mon bouquet * qui juge qui renonce au bouquet d’entre ces lacs perdus pour jamais qui a renoncé au repos d’un bouquet défloré peut-être n’as-tu pas chanté les juges sang et gloire le guerrier du sang même que ne recueille pas la conque de tes mains en moi o pleure dormeuse immémorable dès hier pleure demain le présent oublié quelle perdition dans les parages du beau courons nus entre ces lacs aimer la pureté adamantine des corps perdus à jamais o jamais plus les aimerons dans l’écorce purulente de la maladie si tout le cœur renonce au bouquet qu’elle dépose sœur inimitée que l’idée partage avec le désir * ceci n’est que le trompe-l’œil de l’œuvre au passage des morts qu’elle déterre c’est la réponse emblématique de qui passe avec les morts qu’il emporte surtout c’est la question de qui s’arrête pour coucher avec les morts * ce feu qui est mort parce que je l’ai tué est-ce l’eau désertée aux mains qu’elle n’a pas mouillées le feu est mort si c’est lui le feu dans la grande instance de l’art qui le calcine peut-être la lumière arrêtée dans le moment le plus long d’une ombre plus blanche à l’innerver demain le feu n’est pas mort de mourir peut-être de brûler le dernier grimoire qu’il n’a pas saisi au vol des cendres * voici la femme que j’ai oublié d’aimer la femme qui n’a pas saigné la femme terrifiée aux couleurs de la couleur dans la cendre peut-être l’aimes-tu toi qui ne l’oublies pas ou qui te consoles de ses cendres au vent au vent répandues répandues peut-être la compagne du dragon qui brûle d’une eau immobile dans la célérité des voyages la femme que le nom oublie de nommer aura saigné d’un autre sang * la mort chérie à ton cou dédoré s’y noue par la même vertu qu’hulule un sage pervers qu’il boira au sang redescendu tout bas très haut d’éterniser la chevelure perlée la mort chérie même au songe qui la déserte se souvient-il que c’est le mélange dent-de-dragon semée au promontoire et renaîtra-t-elle une chose ici la mort chérie si la blanche dans l’or se dénoue par le sable qui la vente peut-être aimée la mort chérie comme le fruit qu’éclate un jus ensoleillé par ton ventre et l’arbre qui s’y renoue la mort au changement qui ne saigne pas * bien après ce sommeil où je dors lui très haut beau exactitude vénérée à l’onde de ses grands cheveux d’argent la lumière du milieu son œil ciselé au bleu sa lèvre d’or sur l’orient rubis que supporte le sol ou qu’enlève le ciel sinon que sa main la détienne la clé c’est là que son âge déflore la matière * « la terre comme le ciel et le ciel comme la terre où la chose est chose que j’authentique et comme toute chose naît de l’unique je dispose l’unique où la chose le nie telle la lune endolorie au rayon qui l’éclaire et que le vent me porte s’énonce le sol qui me résume » j’ai dit que le soleil achève l’inadapté * dès le réveil chaque rayon infiltre le vert mais l’échec se situe au moment du dernier rayon où je constate qu’il se calcine et s’enchaîne avec ce qui est de l’or ou n’est que le temps du temps perdu quel est le jour qui indispose la grille du sommeil peut-être celui du sommeil même comme la clé où je ne lis qu’une heure il ne manque qu’un jour parmi les ans alors peut-être son image renaît-elle que je vois sans me voir le point où la rencontre est une poignée de terre * je t’aime d’amour je t’aime m’amour l’amour aimons qui aime d’amour je meurs d’amour je meurs m’amour tu meurs de mort tu meurs ma mort de mort mourrons qui meurt d’amour de mort aimons qui aime l’amour je t’aime ma mort je meurs d’aimer CANTO II - Chant d’amour passé le temps d’aimer à aimer à personne j’ai aimé le mot le plus obscène sur les lèvres d’une habitante des rivières   j’ai aimé l’habitante des rivières de ce pays sans nom   j’ai aimé le nom de ces pays qu’habite l’obscénité   l’obscénité la plus obscène des mots qu’on se garde de prononcer * nos mains ont versé sur les corps sur les corps invités à dormir le vin des vignes de ton corps le vin charmé qu’on ne boit pas   ai-je pu boire avec le vin l’eau même verte avec le vin des vignes de ton corps endormi o dormeuse qui ne boira plus   ai-je pu boire avec les corps que désertent les visiteurs d’autres tombes les visiteurs en silence dans le bouquet que le soleil pénètre   que le soleil calcine dans mes mains que l’eau n’a pas mouillées ni le vin des vignes de ton corps * la femme assise au bord du lit la femme les mains dans les cheveux m’a regardé sans le dire que le temps n’est pas venu pour ses mains de défaire la chevelure qui m’enlace la femme est assise sur le bord de mon lit sa chevelure écume les pensées sa chevelure arrête les vagues où je noie mon vin * le silence au mur de la chambre dans la chambre   le jasmin en fumée où se tord mon visage   le silence et mon visage où se tord le mur   et l’angoisse qui m’y arrête * la dame la plus belle est une tour sur tes lèvres épousée sur tes lèvres épousée sur tes lèvres que je baise   une lèvre plus légère que le vent au mur de la maison que le vent épousant la nudité des habitantes   au seuil de chaque porte qui m’arrête et m’invite le vent dans les créneaux de la chevelure ensanglantée * la mer sur les rochers les dents de la femme dans l’écume des vagues sur les rochers les dents et le sel de ma bouche le laminoir de mon âge sur les rochers dans la mer qui le vente la bouche de la femme et le sel de mes dents les dents de la femme qui m’arrache un cri * elle raisonne peut-être comme au chambranle qui branle qui branle dans la main   o les seins de Tellus dans l’herbe moite qui pousse qui pousse au pied du lit   o la main riviérante qui meurt qui meurt dans le bois   o le sexe de Keres qui branle qui branle dans l’écho de mes cris * les parfums de ta bouche sont filles de mémoires sont les muses légères dans l’arc de ton ventre   les parfums de ta bouche sont les parfums mémorables d’une église où je baise avec les saintes sur les marches de l’autel   sur les marches de la robe qui m’ensanglante les parfums de ta bouche se souviennent que c’est moi qui encense les mortes * le ventre de la mémoire qui enfanta   le ventre de la mémoire qui a nourri   le ventre de la mémoire qui a aimé   le ventre de la mémoire qui a baisé ma lèvre légère   le ventre de la mémoire contre mon ventre roupille dans les yeux et ton regard o mère des vertiges * le paysage où je meurs appelle la femme exsangue appelle le sang qui manque à la femme   ces arbres où je meurs selon que je boive le sang qui manque à la femme   nue cette terre où je meurs de ne boire que l’eau qui manque à la femme   nue et morte où je meurs peut-être nu exsangue à même le paysage cette eau et ce sang   la terre et les arbres avec quoi je hante ton œil redescendu * tes doigts dormeuse au sein de pierre cherchent les poux dans la dernière odeur des morts qui se baladent   dans la dernière odeur des images de livres saints dans les mots des bibles d’aurore des bibles sucrées de rosée mentale qu’on dépose avec l’eau avec l’eau des morts sur tes seins où j’ai jeté la dernière fleur * le désespoir et la peur ont signé au bas de mes errances   dis-moi, fille de l’hôte, mes baisers sont-ils plus légers que les parfums de la chambre où demeure l’enfant d’une nuit   sont-ils plus légers les baisers sur ton corps maintenant que tout est dit * les yeux de la morte que je chante sont les yeux d’une habitante sont les yeux d’une fille de joie sont les yeux désertés du ventre où je dors les yeux de la morte qui n’a jamais chanté * le cri de la mouette m’arrête et m’éternise au seuil des maisons au seuil de l’habitante au seuil de l’amour le cri de la mouette sur la mer qui dérive * la fleur dans ta main manque-t-elle au bouquet que la main compose   la fleur dans ta main qui la pare manque-t-elle aux bouquets manque-t-elle au genou à la terre au repos * le sommeil de tous les paysages me réveille entre les tombes me réveille à l’aurore sous les arbres me réveille   et me dore le visage au sourire de la pierre au sourire que j’éternise * la chevelure sur l’épaule où je baise le sommeil la chevelure et tes yeux où je baise la lumière   et tes lèvres où je baise les brûlures et ton cul où je baise mes transes * elle m’arrache un salut proche de paraître mais nue qui dédie son ventre à la mort un salut rendu dans les sables aux yeux   l’aveugle baiser volé dans le vent qui l’agace l’œil rivé à la fenêtre où je mire les mares de la mort   au mur plus loin que toutes les dédicaces où je meurs plus loin que l’or où tu meurs de dédier tes seins au givre de la vitre   tes seins brûlés que salue mon œil morne o coucheuse plus loin que le désir * chante-moi o chante-moi o doucement mère o invisiblement morte   chante-moi et me rechante mère dans la douce transparence de la mort m’insinue et me siffle sur la branche ma bouche avec ta bouche dans la branche * non légère dormeuse dans les bois de mon rêve dans les bois de ma mort prochaine dans les bois de ma mort de mon sommeil de mes transes   ce n’est que la grille ce n’est que la main sur la grille ce n’est que la brûlure dans la main sur tes seins * ne crois pas o belle alanguie sur tes seins redorer les vieilles hantises de clan ou l’aïeule calcinée au bois refermé   ne crois pas redorer le visiteur et l’habitante au bois qui les sépare * il pleure un feu au dedans de tes yeux   il pleure un feu de joie où grille la putain qui déflora le temps d’aimer celle qui au dedans de ses yeux d’aimer celle qui renoue avec les familles * j’exhume ce qui reste j’exhume un peu de l’amour qui ne mourra pas sur les bûchers   l’amour qui ne mourra pas sur les bûchers de la ville et des villes voisines qu’elle repeuple de son ventre   j’exhume le ventre qui repeupla la terre * ce portrait de moi par moi pour vous   belle courtisane   ce portrait ces cheveux et ces yeux de moi par moi pour vous   peut-être le temps de baiser le bout de vos seins * il y a l’épaule d’une femme dans le mur de la chambre où m’enferme le plaisir peut-être le jour peut-être la nuit   il y a l’épaule   dans le mur de ma chambre il y a une apparition * le cri des animaux dans la clôture   et la grille noire maintenant au cou de la servante   ce sont les dieux les dieux de l’enfer les dieux insouciants   et les jeux des dieux dans le crâne qui repose sous la main   le cri de la saillie dans la clôture et les dieux sur la grille * dis-moi o dis-moi la mer dis-moi la vague dis-moi le sel dis-moi o redis-moi l’eau et le sable au coquillage creux dis-moi le rocher dis-moi la femme nue sur le rocher et son sexe mouillé * le temps voyage avec l’âge de ton corps   le temps s’arrête où tu parles de ton corps   le temps immole ton corps sur l’autel de l’âge que tu mesures * la mort a-t-elle défait la chevelure dans mes mains et le drap dans la chevelure   la mort dans le corps que j’exhume a-t-elle noué la chevelure à mon cou   suis-je le pendu qui hante tes regards à travers la fenêtre et l’opacité du dehors * j’ai noyé le blanc au noir de tes yeux au noir de tes cheveux au noir de ta peau   j’ai noyé ma peur dans l’eau de la pureté dans l’eau de toutes les herbes   j’ai bu le vin et j’ai noyé le vin mon ombre sur le mur est un gnomon * innove-moi un cœur o légère éveillée sur mes transes aurorales   innove-moi un cœur et le baise dans l’aurore qui fuit   c’est l’aurore qui fuit c’est l’aurore qui renaît o légère éveillée ne dors pas sur mon cœur * les pas tranquilles de qui approche la pointe de tes pas qui m’éloigne les pas que j’espace dans le baiser les pas que je nomme que je sépare   tous les pas près de moi   tous les pas que j’énumère * les fleurs au pied du ciel dansantes sous le vent qui rasséréna les yeux de la morte sous le voile de mes souvenirs   sous le voile de sa mémoire défunte qu’un cri ne réveillera pas au cercle des fleurs au pied du ciel qui tombe * les chiens de sable ont l’honneur de mourir   ont l’honneur de crier avant que de mourir   ont l’honneur de tuer avant que de crier   ont l’honneur d’aimer avant que de tuer   ont l’honneur de haïr avant que d’aimer   ont l’honneur de naître avant que de haïr   ont l’honneur de n’être pas avant que de naître   les chiens de sable vous saluent   du haut de leur mort   du haut de leur vivant   du haut de leur agonie   du haut de leur amour   du haut de leur sang   du haut de leur cœur   les chiens de sable ont bien l’honneur de vous saluer * sous le feu igné de l’oubli la montagne pleurée les habitantes de la montagne les pères de toutes les habitantes et les demandes en mariage et les tueries pour des mariages   sous le feu igné de l’oubli le vieux épouse une pucelle le vieux se déclare dans l’arc-en-ciel de son ventre noué le vieux abat des pyramides de couleurs   sous le feu igné de l’oubli la montagne pleure les pleurés et les pucelles se chatouillent entre elles sous le regard des vieux sous le regard des morts sous le regard des dieux sous le regard des cités qu’on écroule sous les regards du feu igné de l’oubli * la vue du dernier couchant est à la mesure de tes yeux à la mesure de tes lèvres dernière amante au cœur de pierre   amante au cœur que la pierre regagne après la mort ce cœur que le dernier rayon éternise dans la pierre qui m’ancre à ta mort -   le soleil a pénétré mon ventre et mon épaule le soutient mon épaule que dore un rayon à la mesure de ton regard et de tes lèvres qu’étire l’humidité du lit où tu dors du dernier cri * à tes yeux suspendue la hantise et le cri de l’oiseau qui me hante   à tes yeux les hantises des chants d’oiseaux et le cri qui m’enchaîne au souvenir   à tes yeux les rives rêveuses de l’eau qui dort et le chant de tes mains au clapotis de l’eau   à tes yeux l’eau verte de tes seins dans l’eau de la rivière et le bras que charge l’eau sous l’eau de mes regards   à tes yeux le suspens de la chevelure qui entoure les bras chargés de l’eau qui hante mes rêves   à tes yeux la croupe humide qui s’ouvre dans l’eau des rêves qui la plongent dans la boue soulevée par les bras   à tes yeux le sexe tendu et la main qui le branle et l’isole de l’eau de la rivière de l’eau de ton suspens * deux serpents se médusant dans l’eau des scories au couchant que dore l’épaule des femmes blanches blanches et noires au bord de la rivière   deux serpents et un bouc la lenteur des serpents et l’odeur du bouc les femmes blanches blanches et noires au bord de la rivière   deux serpents et un bouc des femmes et l’épaule des femmes dans l’éclat du soleil et la chaleur maladive sur mon corps la chaleur atroce de mon corps   deux serpents et un bouc des femmes blanches blanches et noires et mon corps la chaleur du soleil la lenteur des corps l’odeur des sexes et l’eau dans le sable l’eau que le sable mêle à l’épaule des femmes   deux serpents et un bouc des femmes qu’épaule le soleil et que hausse mon corps les élève sur le bûcher de leurs pieds dans le sable chaud du baiser sur les ventres blancs et noirs de la brûlure qui m’arrache un cri au bord de la rivière * à mes doigts ces bagues le feuillage où je pends les bracelets à mes bras la couronne à mes cheveux les feuilles sur le sol les feuilles sous mes pieds la perle qui pend au bout de mon corps * o muse la mémoire n’est pas si longue y meurt de se chanter malgré le temps je n’ai pas l’œil sous la terre o muse laisse qu’elle se perde avec la terre avec le ver qui la compose et l’étire avec la racine des fleurs plus légères sous mes pas   o muse rassérène mon cœur à l’oubli du mémorable cesse de chanter les heures peintes sur ma langue ne crie pas si ma bouche innove les baisers du prochain ne crie pas laisse les silences avec les heures égarer les cris de ta mémoire et pleure sur mon épaule pleure que je ricane doucement que je me fonde avec le rire des nouveaux mangeurs sur mon épaule innove-moi un sourire au cercle de tes yeux écoute-moi qui ris dans l’eau de ta mémoire écoute-moi dans les fables écoute-moi et t’enivre d’écouter ce qui me chante au dehors laisse-moi te charmer comme le serpent coule sur moi o muse coule avec le ventre de tes jours coule dans les dents qui te mordent et t’insinuent entre mes bras et me baise la bouche pour t’éterniser avec les jours * le sourire vertical d’une femme la tête sur l’épaule qui regarde ce qui passe à travers mes yeux qui regarde et sourit les visiteurs venus de loin pour déposer ces fleurs sur le ventre des tombes le sourire d’une femme au visage inverse c’est la bouche qui regarde et c’est l’œil qui sourit l’œil qui verticalise le sourire sur l’épaule où penche la tête où penche ce qui va tomber du haut d’une épaule éclatante * as-tu marché o long marcheur as-tu marché si c’est noir au premier temps de sa blanche apparition   elle est apparue entre les arbres la dormeuse éveillée par le moindre regard elle est apparue dans le blanc de l’œil mais c’est noir maintenant   as-tu marché o long marcheur à l’épaule ensoleillée   as-tu marché si c’est noir dans le blanc de son sommeil * elle regarde l’enfance sans y signifier l’enfance elle regarde et ne parle pas ne parle pas et ferme les yeux ferme les yeux et s’endort rêve-t-elle ou est-ce la mort qui emporte la femme   la femme tordue dans ses linges   la femme remontant du lavoir   le bas de sa robe est mouillé * comme la lettre initiale à la chute du point le chant très haut dans la voix des femmes au bord de la rivière   le chant d’une femme dans sa robe mouillée les bras d’une femme que l’eau éternise la femme comme une virgule entre la rivière et les arbres   comme le cri arrêté au bord de la peur la femme éternelle dans l’eau et sa robe dans les arbres   l’odeur de sa robe dans le sang des grands arbres arrêtés au bord de la rivière   la femme nue sur le chemin qui pleure d’être nue la femme regardée au passage du feuillage qui s’y recrée * elle n’aura dit que son nom où je me nomme et me recrée plus loin que le cœur qui s’y arrêta   son nom est le nom des noms et tous les noms sont le nom de son nom sont les noms où je nomme le cœur et que le cœur recrée dans l’instance du nom qu’elle aura dit   elle n’arrête pas le cœur dans le cœur mais sa main est un miroir qui change * tu es immobile avant de le crier avant de crier son immobilité   tu es immobile et sans un cri ce cri n’est pas le cri du paysage nu   le soleil ni la nuit n’arrachent un cri au jour des jours qui ne se lève pas au jour qui dort dans l’eau dormante de ton cri au jour que n’éveillera pas le plus haut des cris au sommet de la tour le cri arrête le cri * chaque cri que j’arrache aux heures de la chambre c’est la moiteur de ces murs et c’est le cri de mes fenêtres   chaque cri me regagne et déloge tous les cris sur les murs de ma chambre sur les murs où j’écris   chaque cri est un cri de terreur chaque cri est un nom chaque nom est une mort aux fenêtres de ma chambre   ces cris sont le nom que je porte ces cris sont le nom de ma mort c’est le burin dans la pierre et le graveur dans la tombe * le vieux pécheur mort dans le sable des coquillages dans la bouche des algues dans ses cheveux l’écume dans ses yeux clos   chacun raconta une histoire en regardant le vieux corps mort chacun raconta une histoire du temps ousqu’il était vivant   et son chien hululait dans les vagues et la mer ricana se mêla aux chants au miel au lait que le sang absorba   et au moment de clore le sable sur la mort v’là l’vieux qui s’lève et dit: « Viens, mon chien, suis-moi   on retourne à la maison mon chien p’t’être que la mer m’en voudra pas » * rien de nouveau sous le soleil le vent est toujours le même qui va de l’est à l’ouest   avec le soleil le soleil son ombre avec d’autres soleils   la terre est vieille comme une vieille les jeunes pousses de l’été ne sont plus chaque fleur a saigné sous les pas chaque fleur saignera sur la terre mouillée sur la terre des déserts chaque fleur saigne au pas qui l’écrase chaque pas est le sang d’une fleur   le vent toujours le soleil le même d’autres vents d’autres soleils les fleurs dans la terre qui ne changera pas * il dit je sais mais ne dit pas   son ombre est l’ombre du soleil que parfait le cercle de son œil   son œil est hagard dans le soleil   il dit tais-toi mais ne tait pas   sa lumière est la lumière du soleil et sa main opiniâtre l’écrit le caractère écrit qu’il n’a pas tu   il dit chante-moi mais n’a pas chanté o non n’a pas chanté les chants où je hante   il dit souviens-moi mais ne dit pas la mémoire de l’écrit même de s’y arrêter   il dit meurs mais ne meurs pas de la plus belle mort * le mal est d’avoir bu les vins de l’acte de s’être régalé au rêve qui l’exalte le mal murmure d’avoir mal le mal est le chant du désespoir   qu’est-ce que la santé pour qui a bu l’eau de ton vin le feu qui la dévore la terre qui l’absorbe et l’air qui l’éparpille   le mal est d’avoir recréé son royaume dans le royaume qui t’appartient * je t’aime parce que le corps réclame le corps parce que le corps réclame l’esprit parce que l’esprit réclame le corps parce que l’esprit n’aime que l’esprit * l’enfer n’est pas le mal l’enfer n’est pas un bien   c’est le lieu où tu perds   l’enfer n’est pas le feu l’enfer n’est pas le jeu du bien avec le mal du mal avec le bien c’est le lieu où tu gagnes   les schizos vont-ils en enfer ? * la mort c’est le sommeil c’est l’insomnie dans le sommeil la mort est le rêve de la mort la mort est un assassinat la mort est belle dans l’assassin la mort est laide dans le mort la mort c’est le dormeur qui s’éveillera avec le jour la mort c’est le soleil c’est le cercle parfait de la lumière la mort est belle dans les yeux la mort est laide sur les lèvres * le poème est le lieu de la dernière écriture c’est le lieu où tu meurs c’est le lit de ta mort   le poème est l’inachevé c’est l’acte contre le rêve qui s’achève avec la mort de l’écriture   le poème est un suspens dans l’écriture   le poème est le sang qui se rencontre quand tu lui tords le cou   c’est le bec de l’oiseau * tes seins o Nausicaa   tes seins sont comme les deux vagues sur le sable de ma pensée sont comme les lèvres bleues de la mer dans la vague qui les ouvre sont comme les montagnes dans le creux de l’eau qui écume dans le creux de l’écume que dépose la vague sur la vague et la vague sur le sable   tes seins sont comme les soleils éteints que la mer isole * ce corps est le corps que je hante qui me branle   ce corps est le corps qui m’aima qui m’aima demain   c’est le corps où je branle tous les sexes tous les sexes * c’est le cul où ma bouche te baise où ma bouche retrouve les saveurs de ton sexe   c’est le cul que ma bouche a mouillé où mon sexe se mouille des moiteurs de ton cri   c’est le cul au mal qui le déchire au mal qui me compose où je t’aime   c’est le cul dans le ventre de tes cris dans le ventre des plaisirs que tu n’enfanteras pas * ne cache pas l’épaule où ma lèvre se cherche et compose le bras autour du cou baisé   ne cache pas les seins où ma lèvre recrée les cris de mon enfance dans les parfums de tes cheveux   ne cache pas les lèvres de ton ventre sous mes lèvres où mon ventre secoue tous les cris de mon cœur   ne cache pas tes yeux dans mes yeux et tes mains dans mes mains   ne cache pas les cris de l’esclave dans les cris de l’éveil * je veux ta croupe de marbre o statue je veux le marbre de ta croupe je veux m’aboucher avec les pores de ton immobilité retrouver la sueur dans la patine dans le musée que tu honores   je veux déchirer mon corps dans les éclats de tous les regards qui se composent dans la pierre je veux branler ma queue dans le trou qui manque à la pierre * ses yeux regardent les montagnes les peaux des animaux sur les rochers la pluie sur les feux de bivouac les arbres par-delà la rivière   son corps est couché sur le côté le sang se mêle à son regard se mêle au sang des animaux à l’écorce des arbres au feu que l’eau a noyé   son corps est couvert de morsures les morsures des animaux derrière les arbres les morsures de la pluie   son corps a l’odeur de la rivière de la terre et du bois calciné   sa main est pleine du sang de son ventre et des ses membres   ses yeux contemplent la fourmi * les bagues de terre sur tes mains et tes mains sur mon sexe tendu   les bracelets de terre sur tes bras et tes bras dans l’eau dormante   les colliers de terre sur tes seins et tes seins sur mes lèvres   les couronnes de terre dans tes cheveux et tes cheveux dans mes yeux   la ceinture de terre sur ton ventre et ton ventre dans mes mains   nos corps ont pénétré l’eau qui m’entoure l’eau a mouillé ton corps impénétrable * la femme dans l’eau ses parures de pierre ses parures de métal que le sable a mêlées   la femme dans le sable la femme que le sable mêle à la pierre et au métal   la femme sur le chemin la lumière dans les voiles et l’ombre de ses bijoux   les peintures sur sa peau que rature le bijou la femme dans la maison * les mots sont le temps que le temps retrouve après l’avoir perdu   le temps que les mots ont aboli   les mots sont mots d’amour   les mots sont mots de mort   les mots ne sont pas le plaisir solitaire * je ne chanterai pas le corps et l’eau   je ne chanterai pas l’algue et le coquillage   je ne chanterai pas le sable et les cheveux que l’eau mêle au sable à l’algue au coquillage   je ne chanterai pas mon corps que ton œil agace au haut du rocher   je ne chanterai pas le sperme sur le rocher et la langue sur le genou ni le plaisir que tu te donnes * ne t’esseule pas avec moi o dormeuse n’esseule pas mon insomnie j’ai retrouvé le sens de mon sommeil je n’ai pas perdu la raison   ne dors pas où je dors veille où je veille avec moi o dormeuse éveille-toi dans l’éveil de nos corps   éveille-toi dans le sommeil de mon corps pourquoi dors-tu o dormeuse sinon pour me mourir dans ton sommeil * branle-moi o branle-moi o moi qui me déserte aux formes de la femme aux formes de mon sexe   branle-moi tout le jour forme-moi à ces formes dans la main la caresse de ma main sur mon sang   branle-moi dans mes rêves dans les peuples de mes rêves o moi qui me sépare o moi que je retrouve dans la transe de mon corps branle-moi et aime-moi * j’en ai fini avec ton corps j’en ai fini avec les corps maintenant je m’achève dans mon corps   ne me regarde pas que mon regard compose mon corps dans ton corps   ne parle pas j’ai saigné d’avoir baisé   ne parle pas   je t’aime toujours de m’aimer * je t’aime dans moi-même je t’aime dans ton corps mon sang se retrouve où ton corps me retrouve   je t’aime dans moi-même mon sang nomme ton corps ton corps nomme mon sang je me branle où tu branles * pourquoi saignes-tu pourquoi le même sang qui me saigne n’immole pas ton sang   o cesse de saigner   pourquoi mon sang mouille-t-il mes nuits pourquoi ton sang mouille-t-il tes jours pourquoi mon sang est-il plus vivace pourquoi le sang épuise-t-il ton corps ne saignes-tu pas du même sang que moi * qu’es-tu quand tu parais   soutien-gorge ceinture bagues colliers bracelets   la pierre et le métal la pierre dans le métal le métal comme le caméléon   o laisse-moi me parer dans ton armure changeante o laisse-moi me paraître plus léger que la chevelure sur les yeux   ceinture bagues colliers bracelets la pierre le métal   la peau du caméléon   o laisse-moi changer dans les changements où tu parais laisse-moi * je change les peintures dans le corps qui m’aima m’aima demain m’aime toujours du même amour   je peins comme le chinois la lettre dans les yeux la lettre sur les lèvres la lettre à même le ventre   laisse-moi au corps qui m’aime m’aima demain m’aime toujours du même amour   je change les peintures je recrée l’animal dans les paysages du désir * je chante le plaisir le plaisir solitaire des corps seuls dans le corps des corps seuls où l’esprit se ressemble   je chante le plaisir au masque de ton corps au bal de tous les corps je chante le plaisir solitaire le plaisir du moi-même le plaisir du miroir dans le miroir * ce ne sont que les moiteurs emmerdées   ici   ne pense pas y conclure le sort rien ne se joue qui n’a pas été joué ce n’est que le jeu des nourritures ne crois pas m’isoler dans les cris du sol mouillé ne crois pas arrêter le vent et la pluie sur le seuil   c’est noir   c’est immobile dans le sens des secrets   ou c’est lent dans la fenêtre qui m’en sépare où je me branle de tous les mystères * la bouche n’a pas résolu le parler où je jouis o n’a pas résolu le rocher dans les vagues   la bouche nomme peut-être un nom sur le rocher nomme peut-être le sens de ce qui manque   la bouche a perdu d’avoir prévu les transes d’avoir prévu le feu qui me dévore   le feu des couleurs dans l’eau qui n’aura pas mouillé la femme sur le rocher * j’aime ton corps sur les rochers les coquillages au pubis l’algue océane suspendue à tes yeux   j’aime le corps que le rocher secoue dans la vague et les débris de la mer   j’aime ce corps sur le rocher le plus haut de la mer   j’aime ton corps dans la chute des rochers dans la vague sonore qui l’arrache au regard * regarde-moi qui dors regarde-moi aux sources des mots que je n’ai pas dits pour que tu m’aimes davantage regarde-moi dans mon sommeil regarde-moi où je m’augmente et que ton cœur m’innove dans mon cœur regarde-moi sans éveiller la nuit qui m’entoure regarde-moi sans t’éveiller dans le jour qui ne paraîtra pas * pourquoi éveilles-tu la nuit pourquoi pourquoi ne dors-tu que le jour pourquoi o dormeuse sur les murs   n’éveille que le jour si c’est le jour ne me demande pas de recréer si c’est la nuit   pourquoi regardes-tu dans mon regard pourquoi pourquoi m’éveilles-tu avec le regard du dehors pourquoi   dors o dormeuse dors toujours du sommeil que je rêve du sommeil que je dérobe au visage endormi * ce que le rêve recommence périclita avec son esprit ce que le rêve dit et redit tous les sommeils ce que le rêve peuple de recréer les ressemblances lui sera arraché et il mourra sans le secours des libations   son corps peut pourrir   l’aviron peut tomber   les oiseaux s’en aller   le rêve ne pardonnera pas * ton nom est mort avec l’infortune avec la chute du haut de la tour avec le vin   ton nom est mort avec les os brisés au pied de la tour avec le recul loin de la déesse aux yeux de nacre   ton nom refermé sur le nom de l’oubli n’oubliera pas le nom de l’île le nom à venir * mère des pardons et des oublis pardonne et oublie soit la mère   o mère soit la mère qu’on esseule soit la mère dans les filles qu’on chatouille et qu’on rie   mère des vertiges et des chutes enivre-moi balance-moi du haut de la tour recueille-moi dans le ventre de tes filles * je suis le corps tu es le corps je suis la croix les pyramides dans la croix   tu es le svastika au cercle des pyramides je suis le sacré tu es la mère   nos corps sont filles de mémoire * ton nom a élu le poète dans les poètes ton nom a nommé le poète dans la poésie ton nom a chanté le poème dans l’écriture j’ai retrouvé le nom des noms dans les noms * mon sang est le sang des élus est le sang de qui élira j’ai élu le sang des sangs le sang qui a coulé au svastika   mon sang est le sang de la femme impure dans le sang c’est le sang d’une femme dans le cri de toutes les femmes * mon nom est à venir mon nom n’est pas venu le temps de mon nom est à venir avec mon sang le temps de mon nom n’est pas venu et je saigne le nom viendra avec mon nom car j’étais au commencement mon nom n’est pas venu mon nom n’a pas fini de venir * j’ai bu les larmes de ton sang aux yeux de ton nom j’ai bu le sang dans les larmes sur tes lèvres   mon cœur est un désert tu es l’eau avant ma mort je suis le sable et tu es l’eau   o ne cesse de pleurer pleure au mal qui me saigne pleure au sang que je bois * je t’aime dans la sœur que je n’ai pas connue je t’aime où je connais le cœur d’une sœur   je t’aime dans la sœur que le père a baisée dans le lit de la mère   ne rie pas si tu as peur   o sœur de ma sœur ne rie pas si mon père est l’enfant qui sépare mes rêves de ton sexe plus beau dans les mains de la mère   je t’aime comme j’aime la mère * mon lit pue comme mon corps mon lit pue avec l’insecte sur mon corps mon lit pue et m’écrase mon lit me pèse avec ce qui pèse mon lit régale les masques sur les visages mon lit recule dans les visages au seuil de ma porte   o laisse-moi puer avec l’insecte que j’odore tes chants de toutes les puanteurs de ma solitude * est-ce la statue de nos dieux que la pierre rassemble est-ce la colonne où les hauts se composent   mon corps n’a pas pénétré l’épaule tragique de mes travaux car les dieux ne bougent plus o pourquoi ces voiles dans la transparence de mon corps   pourquoi ce genou dans la pierre lève les yeux regarde-moi je suis nu et je bande * je module je tonule je prolonge j’écarte   j’ai modulé tes yeux aux modes de mes chants   j’ai tonulé la couleur de ta peau aux couleurs de mes yeux   j’ai prolongé mes lèvres au rire de mes lèvres   o j’écarte tes cuisses dans mes épaules pour mouiller les saveurs de ton sexe à l’eau de mes chants à l’eau de ma durée à l’eau de ma peur * quels sont les cris que je recrie à peine le soleil non le soleil n’est pas mon sexe est rouge et je dis ou redis les derniers mots non ne t’éveille pas le soleil sera peut-être mais pas maintenant je sors d’un cri que la nuit absorbe * la ceinture que je dénoue au corps au sommeil que le corps revêt ce n’est pas dans ce cri que je m’épuise que j’épuise les derniers cris du sommeil   ce n’est pas au nœud qui me dénoue o ceinture que je recrée le cri dans la nuit la nuit ou le soleil dans la nuit ce n’est pas où je crie que mes lèvres ont remué   c’est peut-être ici au pivot de la chambre aux quatre murs entre les murs * ton corps est un marbre tes voiles le même marbre et ma main est un marbre dans le burin et le marteau et dans l’œil qui les garde   ton corps est un marbre sur la terre entre les arbres la haute grille y rature des mots toujours les mêmes les mêmes sur les noms où le cœur est un royaume * mes lèvres sur les seins que la pierre ne discerne pas mes lèvres ont joué la patine mes lèvres sur les lèvres où la pierre ne s’arrête pas mes lèvres sont sous terre mes lèvres et le vent qui les secoue mes lèvres ont elles défilé dans les jardins où je renais d’être de pierre * je mouille les cris d’une morte du temps de son cri je suis la pluie même à la fenêtre où rien n’est rien où rien n’est plus je crie dans la morte dans la terre mouillée qui la sépare comme la pluie comme le vent dans la pluie * pourquoi le cri des oiseaux sur la maison n’est-il pas plus léger   pourquoi la mort des oiseaux est-elle si légère dans le jardin   pourquoi es-tu si tranquille dans la fleur que j’ai composée dans la chute des oiseaux qui aflore mes mots * il dériva comme l’algue qui se méduse son nom n’est pas écrit le regard est-il léger de s’aboucher avec son nom les cris sont-ils proches de déserter l’île dans le royaume il n’est pas sans retour le reste est l’immobilité et le pas qui le cherche le pas et le pas dans le sable et le sable * les mots que la mort arrache ou le silence et la mort inattendue l’attente de la mort sans un mot pour qui aime les jeux de l’amante sur ses seins dorés et les mots dans les dents de qui mourra sans ressembler à ses jeux de mains * tes seins sont la fleur des châtaigniers   tes seins ont l’odeur de la fleur des châtaigniers   tes seins sont plus doux de me ressembler d’être l’eau qui ne mouille pas et s’épuise dans mon inépuisable   tes seins sont les châtaignes où je déchire mon odeur de foutre * je baise tes vieux seins je les baise d’amour o mère de mes mères je les baise d’aimer   je baise le lait de toutes les libations aux corps perdus et jamais retrouvés   je suis la morsure de la pucelle que le chaudron réclame je mords dans le suspens atroce des remèdes contre l’angoisse * non pas la peur de la mort la lassitude et les regrets l’appelleront tout haut lorsque le moment sera venu   non pas l’usure ni l’usure des corps ni celle du langage des corps mais le déclin le déclin qui ne rouille pas le déclin dans l’édifice que le temps ne bousculera pas le déclin non dans les corps ni le langage des corps le déclin dans la volonté de puissance oui * pourquoi le repos et la longue vie   pourquoi le travail et la vie éternelle   pourquoi la longue vie et le déclin du pouvoir   pourquoi la vie éternelle et le pouvoir dans le vide   pourquoi le déclin et pourquoi le vide parfait * les pleurs salés des archipels aux morts dansants dans le dernier éclat de la pleine lune à la mesure des vagues dans les yeux des esclaves nues autour du cratère où tu enivres la dernière amante « bois, ceci est le vin de mon père le vin des hommes le vin des frères de mon père » * pourquoi ne bois-tu pas maintenant le vin qui la déserte   pourquoi ne pas baiser la bouche que la mort étire et rassérène   pourquoi ce sel sur les lèvres   pourquoi ces coquillages * comme un feu de joie doublant le songe vert qui l’occulte les fleurs sous la mer inaugurent la race des seigneurs   et dans ces algues mémorables que balancent les paroles de coquillages le visage de celui qui retourne à la terre   je vois les quatre chemins où le sang colore les cités les continents et les îles que la vague suspend à son écume * le soleil et la lune éclairent les baisers du roi à la reine sous les toits tendus de la cité où tu dors dormeuse sanglante   le soleil et la lune la lumière du jour et de la nuit le sang qui dort ce qui n’existe pas dans les murs ensommeillés   le soleil et la lune éclairent les baisers du roi à la reine éclairent le roi et son sommeil éclairent la reine endormie dans un vaste linceul au bond de toutes les lumières du sommeil     l’oiseau ne dort plus et le crabe ensable les gloires de l’idée   sur les rochers j’ai élu le pivot   j’ai élu chaque pôle de toute instance   avec la nuit j’ai chanté les dynasties l’oiseau ne s’éveillera pas et le crabe peut dormir dans le cercle de sable qui entoure les délires de l’idée * le baiser de la lumière avec les morts compose le bouquet de la nuit et du jour   j’ai chanté les belles chansons des asiles et des hôpitaux mais je n’ai pas chanté le cœur des asiles ni le cœur des hôpitaux   la lumière se fond avec la lumière qu’éclairent les morts   la nuit est une fleur le jour est un bouquet je n’ai pas chanté le zythum des asiles et des hôpitaux les jours l’un après l’autre au flanc de la vieille tour sur le bord des rivières   o les jours l’un après l’autre où la rivière borde une tour dont la pierre saigne   o saigne avec les heures noires que le cœur ne distance pas   au flanc de la vieille tour la cité honore ses pendus saigne avec les heures noires avec les heures que la nuit peint sur le bord des rivières le long des tours de pendus * les distances dans le miroir où celui qui marche sur les fleurs parle des remparts de la ville de leur histoire et de leur utilité de ses morts et de ses sentinelles dans le miroir le regard sur les fleurs * le passage des arbres nus sous la pierre dans la bobèche de ce qui décline avec la mort   les arbres nus sous la pierre au passage des morts qui ont décliné avec l’usure des vivants   la pierre éclairée sous les arbres qu’un mort pèse dans la mémoire de ce qui dérive et dit: « aime-moi »; la bobèche sur le déclin * un prince s’est-il couché dans le sable blanc a-t-il défilé dans les coquillages l’entourant que raturent ou écrivent les rames les palmes de l’arbre   sur les yeux et le ventre indolore   le vin s’interpose entre le visage de la déesse et les transes du vers du vers recomposé pour la forme pour que la forme se reforme et s’infirme d’un membre et l’use l’use et y croît   aux transes d’un ver tous les animaux ont regagné leurs gîtes * j’ai mangé mon pain en paix mon pain en paix et la paix dans le pain mangé dans l’heure sans suite ou sans le sens que le pain manque d’énumérer   j’ai mangé le sel de mon pain * les saisons couchent ce qui reste le couchent avec les fleurs sur le lit au-delà du chant au-delà du chant au-delà des fleurs et plus loin encore au-delà du lit qu’on pare d’une saison et d’une autre d’une autre qui porte le même nom la sœur des saisons toujours la même et toujours sœur qu’on ne nomme pas dans le grand lit où dorment plus d’un amour * la femme aux cheveux défaits ne lit plus le livre ne lit plus le livre inachevé ne lit plus l’inachèvement de tous les livres de tous les livres et de toutes les dédicaces   et son apparition secoue des vols éparpillés dans le lit inachevé le lit où s’avotive le discours délabré des poètes la femme à la chevelure défaite et composée d’arbres nus à la lumière des fonds de la bobèche et de l’ennui de tous les jours * le balcon sous la fenêtre selon le berger qui la garde isole des heurts de pleurs délavés par le flot   recomposé lentement lentement joué dans les flots qui la délavent sur la vague la chambre dans la chambre est l’herbe du soleil * je chante très haut la robe perlée d’une catin la robe perlée d’une catin aux yeux pers qui me hantent   je chante les yeux pers dans la robe perlée d’une catin la catin qui me hante * les jardins dans les eaux que tu entoures de tes bras sont dorés comme le blé que la déesse a brûlé comme le blé de la chair qui se refuse de brûler dans la chair qui brûlera * la grille du verger rature l’entrée de tes fruits la grille du verger n’écrit pas le sucre de tes fruits   la grille du verger au passage de l’habitante la grille du verger dans les pas de la passante   ouvre le métal dans l’herbe et se referme sur l’or de ses pas sur l’or que ses pas ont pénétré sans s’y arrêter   la grille du verger où l’herbe est calcinée * l’hyène ricane dans le sommeil de l’oiseau   l’hyène ricane dans l’ombre des arbres qui peuplent le sommeil de l’oiseau   l’oiseau sommeille charmé d’entendre qu’on rie qu’on peuple ses rêves des arbres les plus beaux et la mort du poète signe une lettre sur le mur * où es-tu cintas où caches-tu ton secret mais tu n’as pas signé la mort cintas et tu n’as pas élu la pauvreté cintas   où caches-tu les secrets que tu emportes dans la mort où caches-tu le corps qui dérive avec ta pauvreté   qu’il vienne o qu’il vienne le moment de te dire que je meurs et dérive qu’il vienne o m’emporte   l’espace de te dire que j’en ai fini avec la vie à cause de la mort   m’emporte o me déchaîne et signe au bas de moi-même * les sarments de ta vigne o belle enchanteresse dans le feu des bûchers pour parfumer les morts pour parfumer la mort qui brûle tous les charmes répandus   et brûle avec l’heure prochaine des ruines brûle avec le vin de ton corps sur les bûchers de la ville brûle avec toutes les putains qu’embaument les sarments dont je renais plus savant * le langage des eaux flore l’herbe le long de la montagne qui verse ses assassins ses femmes d’assassins ses enfants d’assassins ses familles et ses sexes   le long de la montagne l’herbe en fleur sous l’eau qui parle * près du bassin où tu nages dorée j’ai ri avec les fous du roi avec les jongleurs avec les dames sans merci avec le héros du roman   j’ai ri peut-être avec la reine seul avec elle j’ai ri en écoutant l’eau remuée de ton corps   j’ai ri avec diverses putains sans le sou près du bassin où tu nages dorée j’ai ri avec les devins les médecins j’ai ri avec l’or des philosophes j’ai ri peut-être avec la reine   seul avec elle ou avec une putain j’ai ri de toutes mes chaudes-pisses * le serpent blanc a le sourire des aurores les clés le long des fleuves où elle nage et l’aile légendaire des vieux refrains ce n’est que le regret et c’est le déclin   c’est le déclin de toutes les forces vives qui ont animé les neiges les neiges et le plus haut des arbres tombés après des heures de marche des heures sans les jours et des jours sans sommeil * le vent au mur sur les vieux gradins aux quatre chemins tient l’oiseau dans ses mains   aux quatre chemins reluque l’oiseau dans ses mains baise l’oiseau dans une main dans l’autre le rebaise et rebaise encore   le vent au mur sur les vieux gradins au mur de la maison les gradins dans la chambre et la chambre nue tous les cris de l’oiseau que peut-être on agonise pas loin * au moins le regard qui fume encore o laisse qu’il se perde proche dans ces murs où le temps résume le temps et la terre   ce n’est qu’une poignée de terre de terre et de temps de temps que le regard isole que le regard compose au gré de ce qui meurt   ce qui meurt meurt d’aimer le mourant le mourant et la mort qui l’entoure et l’emporte * ce n’est qu’une des dents du vieux dragon d’un dragon qui périclita avec le capital des vieux joueurs d’échec des vieux joueurs d’échec et de leurs femmes   les femmes nues nues et seules seules et défaites   jouant au jeu des divers capitaux engagés dans l’espoir dans l’espoir et les rêves que l’espoir déroute   ce n’est qu’une dent contre la cité le paysage nu des stigmates de la nuit de la nuit et des femmes coiffant coiffant de longues chevelures dans le jeu inachevées * mais peut-être n’est-ce que le regret   l’est mort l’est mort le fils pendant que l’père y f’sait la guerre   l’est mort tout mort le fils pendant que l’pè-ère y f’sait la guè-ère   il te reste Sodome dans ton brûlant anus * j’ai jeté les cendres sur la maison où j’ai vécu naguère   les cendres de qui mourra mourra d’en avoir trop dit trop dit   et j’ai profané les bûchers sacrés sacrés comme les églises sacrés comme les tours des églises et les ailes des églises dans l’herbe dans l’herbe de ce qui nous sépare * ce n’est que le regret le regret doucement la bobèche ancrée au cœur qui l’a soutenu   le corridor où le lézard m’a présenté m’a présenté l’arable et le divin la rivière a hurlé dans la dernière stèle * et le fils de la vigne a répondu les deux cris   et la solde du roi des lézards est au laminoir est au laminoir   o toi porteur du présent porteur des temps de temps à venir aux portes du patio aux portes du cri que j’ai crié là-bas * qu’est-ce qui est plus joli que la poésie   c’est la mort   qu’est-ce qui est plus joli que la mort   c’est le diable   qu’est-ce qui est plus joli que le diable   c’est l’amour   qu’est-ce qui est plus joli que l’amour   c’est la mort   qu’est-ce qui est plus joli que ce qui est joli * ce qui dort la mort   ce qui vit les rêves non le rêve les rêves   ce qui meurt le sommeil pas les sommeils   ce qui naît la poésie non les poèmes la poésie   ce qui pense l’amour pas les femmes l’amour   ce qui use la maladie pas le mal la maladie   ce qui s’achève l’esprit les esprits * mon rire c’est le signe que je meurs que tu mourras peut-être pas   c’est le signe des pleurs de la veuve c’est le signe de ton éternité dans le malheur * la mort a-t-elle défilé dans vos yeux   la mort a-t-elle défilé dans vos yeux éteints   la mort est laide et tu aimes la laideur des filles   ça c’est le sort   la mort est belle et tu aimes la beauté des filles   la mort a-t-elle défilé dans les yeux de toutes les filles   la mort dans mes yeux que tu sois la plus belle ou plus laide que le sort * la lumière se joue des tours avec des pendus pour ponctuer le ciel   tout ce spectre est visible comme qui dirait cintas c’est-à-dire moi-même   et je me suis senti soudain très seul et désespéré l’odeur des algues même ne m’extrait pas de la mer où je plonge   je chante le soi-même...   sûr que les mots vont me manquer mais qui s’en apercevra   tout ce spectre est visible in-té-gra-le-ment   et ce spectre n’est pas un revenant de l’au-delà les bras chargés des paquets d’algues où la mer recommence où elle change le métal est épuisable par abus de pouvoir sur la nature * ma chanson s’achève en chanson   j’ai bien cru que cela m’arrivait quand j’ai senti la première rime   avec les trous que la vie a creusé dans la terre de ma raison et je redescends   est-ce que ça rime à quelque chose de redescendre   est-ce que ça chante dans tes cendres   dis-moi l’aïeule est-ce que je rime * à leur corps d’oiseaux de passage   à leur cœur d’oiseaux disparus   à leur ventre d’oiseaux venus me saluer   j’ouvre la porte toute grande et je me repais de leur chair * je veux bien que la vie se résume à quelques mots sur une tombe   mais je ne veux pas qu’elle se résume aux mêmes mots pour tout le monde   alors je cherche la différence ce que j’ajoute à ton nom pour me retrouver le génie que je recommence   le génie des poètes qui n’ont pas tout à fait renoncé à dire la vérité en chanson ou en tête-à-tête * ma mort est sans importance   une autre mort m’a fait beaucoup plus mal parce qu’elle justifiait la mienne et que je n’ai aucune envie de mourir   ma mort n’a pas l’importance que j’aurais voulu lui donner * alléluia je n’ai pas connu la vieillesse   alléluia je n’ai pas connu la guerre   alléluia je n’ai pas connu l’infirmité   alléluia je n’ai pas connu la maladie   — tu es morte comme meurent les arbres: foudroyée * les premières pousses de l’été dorent ma fenêtre dorent les murs sans voix dorent les promenades autour du vieux bassin de pierre où nage une algue rouge de mon sang rouge de mon regard rouge de mes mains ensanglantées   les premières pousses de l’été comme l’herbe dans le ventre de la dormeuse comme l’herbe dans le ventre de ma pipe dans le ventre de ma fenêtre humide au regard qui la pénètre encore * mon cri chante les corps les corps ensommeillés dans la poignée de terre sonnant le bois vert du rêve   mon cri chante les corps les corps immobiles où s’agite le crâne des herbes moites du rêve   mon cri se chante au-delà de ces corps parmi les corps au-delà de ces corps parmi les corps sonnant le bois   ceci n’est qu’une poignée de terre ce n’est que le suspens des chants qu’on bouscule dans la danse * sur le miroir sans titre des fulgurations du TAO le Caractère Écrit qui nomme les clés de chaque reflet   le langage du reflet au visage qui le contemple   le visage immobile que l’œil éternise * l’eau de ton nom hydrifie les fenêtres de la maison qui rit   la maison rit doucement échevelée dans l’eau qui la sépare du dehors   l’eau de ton nom est le nom de chaque branche à la rayure de mes regards au dehors des fenêtres de la maison CANTO III - Chant de désespoir avec les instruments de la douleur o toi la tour toi la plus haute ressemble-moi au plus haut de moi ressemble-moi dans mon image o soit la mort du haut de la tour ressemble-moi dans mon cœur ressemble-moi du haut de ta chute image-moi un cœur plus haut que la couronne de pierre plus haut que le vin qui me perd plus haut que la plus haute libation o toi la tour toi le sommet o toi le dernier voyage * maintenant le soleil qui s’arrache les cheveux sur la montagne et les champs de blé violets où crève le poète qui a chanté et la maison qu’enferme la folie au cœur de la saison que ne chantera plus la métamorphose d’Ovide en oiseau de proie * le premier mot que le chant signe en ballade un point d’orgue au long imprévu de son sens l’ordre installé contre toute attente las d’avoir redit quelle double vue la fonde * la mort où s’achève la transe en collier surprise d’y rire peut-être nue en raison d’une attente à la dérive pense à l’équerre de sa folie   o nuit n’espère que la mort un temps d’y rasséréner au moins la mort au bout du sort n’espère que la mort en nuit changeant ses parures d’été peut-être nue si c’est l’ennui si tu dors toutefois n’espère que la mort danse s’il peut te ressembler o danse au-delà de la mort si le feu ne peut me hanter * le temps est long dans la raison le temps est long dans la chanson le jour épuise tous les soleils o mon sommeil tous mes deuils tant de haine où va l’amour qui va chantant comme l’œil * je suis accusé à tort d’avoir bleui les rouges du couchant   là le spectacle des diverses rencontres sur l’herbe sucrée de ton ventre   rends-moi ma lyre et mon tambour   le temps récite un chapelet de maisons isolées dans la forêt des mensonges de la science * o chienne sacrée je n’ai bu que le vin de la lointaine reconnaissance du savoir je n’ai bu que le vin des pénétrances lointaines comme naguère comme naguère sur le bord de toutes les routes où je me limite à regret à regret * contre-champ du sophisme peut-être qu’un retour peut-être qu’un regard mais toute libation est contraire aux rituels   ce n’est pas une question d’ordre ce n’est pas une excuse au manque de sang ce n’est que l’ombre vive et la fraîcheur reposante de l’ombre   ce n’est que le visage obscène d’un coin de rue à l’ombre des églises ce n’est qu’un instant dans l’instant de la perdre   et la fille aux cheveux de colonnes qui se donne pour pas un rond pas un regret qui se donne de ne pas donner   pauvre d’un corps doré blanc que le soleil a composé dans l’ombre la plus insignifiante entre les colonnes de tous les promontoires contrechamp: le ticket qui explosa * dis-moi tous les secrets de la verte pucelle exhalée dis-moi toutes les multitudes dis-moi tous les retours de la femme aux yeux d’écriture chinoise dis-moi la femme où je resplendis plus beau de paraître le rêve dis-moi les fêtes de la femme * peut-être les voyages au bout de la raison avec pour lune mentale quelque chose de plus mérité que les morts dans la guerre   au bout de la raison peut-être avec des peuples relevés de la pourriture où la vie nous conçoit   mais les histoires de l’homme au bordel ne sont pas délectables si ne les rature d’un coup de son ongle la femme couchée dans le lit de l’attente   qui dit oui sur un coup de tête et la raison aux fulgurations du caractère écrit à moins que ne s’écartant de la ligne de conduite d’abord envisagée   il ne conçoive à la fin que le cri et la mort peut-être repeupler * les étoiles dans l’eau l’arbre près de la maison mon épaule a joué avec l’ombre des visiteurs l’ombre pantelle où la lumière danse   qui peut vous avoir fait ce récit infidèle o vipère sommeillante * a joué l’eau dormante où je noie le passage d’une habitante de la main à mes yeux peut-être le temps d’autres oiseaux i.p. le plus secret d’autres saisons dans les grimoires d’autres temps que le temps non faut le laisser brûle-le * notre civilisation est celle de l’espace le temps ne s’y retrouvera pas le temps n’est pas au bout de l’espace n’a pas la place dans le temps notre civilisation est un repère dans le temps notre civilisation est le temps d’un repère c’est le vertige de nos corps dans la mort dans la mort la plus belle ou la plus laide selon l’espace du moment le temps n’est pas au bout de l’espace le temps a-t-il nommé des voyageurs * savoir trop ce n’est pas tout savoir mais c’est quand même trop ça durera tant que vous serez contre nous le temps est passé de savoir mais pas tout ce temps est passé mais pas le nôtre on recommencera comme le vent comme la mer jamais comme le soleil * et plus je m’éloigne de toi plus s’éloigne l’art plus s’éloigne l’espoir   je m’éloigne même si tu m’aimes même si je t’aime je m’éloigne quand même ton corps est le plus beau des corps   je suis loin maintenant et demain et tu ne pleures pas parce que tu me possèdes   et si je te possède ton corps est le plus beau décor o berce-nous dans ton silence d’algue rabattue sur le caquet des morts * mon chant est le chant que ne chantera pas que ne chantera pas ton chant ton chant est le chant que je chanterai que je chanterai sans toi sans toi nos chants sont l’heure de me taire à jamais de me taire à jamais et de t’aimer * le cercle de la lumière et de l’ombre la limite entre l’ombre et la lumière   le point de rencontre de l’ombre et de la lumière dans le corps éclairé qui absorbe son ombre   l’espace infini d’un cercle où l’ombre parfait la lumière la limite des cercles dans l’ombre et la lumière   la métamorphose des noms parfaits dans l’imperfection soumis au soleil * pouah mon existence est pourrie par tous les dialogues ne te vexe pas c’est une question de jours d’heures peut-être bon sang je ne m’imaginais pas si près de la mort j’étais à deux doigts... quand j’y pense... merde quel frisson et maintenant c’est toi qui va mourir toi tu mourras très certainement dans les jours prochains d’ici la fin de la semaine... la fin de la semaine la mort ne te pardonnera pas ça conclut que nous n’avons pas de chance ou alors l’esprit demande plus de lenteur trop d’jeunesse chérie v’là c’qui nous a tués pas assez vieux pour une bonne descente aux enfers tu seras morte comme une feuille au milieu des flammes je vais me régaler de ta mort au festin qui t’accompagne dans la tombe doucement on ne peut pas gagner l’enfer si on n’a pas un peu de plomb dans la tête crénom faut en avoir reçu dans l’aile * le pain et le vin conjuguent le manger et le boire non la faim ni la soif   il chantera le sol en souvenir de ce frugal repas il se souviendra que son effort n’aura pas été vain il t’aimera toujours * et il l’envoya paître avec le reste du troupeau symbolisé dans son esprit par le diagramme cos-mo-go-ni-que des terres de l’est car il connaît le degré de sa vertu * peut-être que tu auras fini de l’ouvrir peut-être que tu n’auras plus rien à dire des fois que les mots te manqueraient des fois qu’il n’y aurait plus personne pour t’écouter et tu aurais fini avec les autres de ton espèce là-bas où ce n’est pas un bordel mais pas bien loin de l’être * le vide n’est-il pas dans l’être comme l’être naît du vide ne crois pas que les dieux ont élu le langage entre les mots   mais le vide n’est parfait que dans l’imparfait de l’être les dieux n’ont pas le langage pour le dire et s’en régaler   non, le vide est vide de sens comme l’être n’est que d’être vide le vide se rassemble où l’être se sépare la limite n’est pas un nom je sais, les dieux ont élu les dieux * alors c’est un dieu nu bâti pour l’amour qui franchit le gué de l’Isménos et toute la bataille se déroula aux portes de la ville comme ça se faisait dans l’temps dans l’temps mais les rois n’ont pas droit à l’amour dit le devin en m’offrant le tabac de la réconciliation au bord de Dirké quand Dirké est plus blonde que le blé * qu’il chante jolie bedondaine et rechante mé si ça lui plaît   et aux remparts il n’y avait que les culs des putains au soleil aux portes de Sodome   et les prêtres se sont amenés avec un gros volume d’encens et toute la gloire d’un peuple étouffée je dis: étouffée à cause d’un ignorant qui n’avait pas lu la bible * si dieu le veut bien on ira faire un tour on ira de ce côté mon canard   si dieu le veut pas on restera assis on attendra que ça vienne à la Donne mon canard   on restera assis à se regarder dans les yeux mes yeux dans tes yeux peut-êt’qu’on y verra mieux   on attendra le vent le soleil et la nuit   on pourra causer en attendant que ça vienne pas longtemps pas longtemps   juste le temps de se dire quelques mots pour s’aimer quelques regards pour s’oublier * aux délices d’une croupe les diables sodomisant leurs sexes déchirant   aux délices d’une croupe les chaudrons de la mère * les livres d’école sont des démonstrations de puissance   les livres personnels même si la tenue littéraire n’y est pas toujours égale sont des démonstrations d’existence   entre le poète d’école et le poète seul il y a toute la différence du prince à la nature   le prince meurt cependant parce que c’est naturel de mourir   la nature règne parce que mystère * je déteste ta maladie parce qu’elle me ressemble   l’idéal ne s’écrit qu’à travers l’esthétique   choisir la forme   l’esthétique au bout joue un rôle de référence   un bon dictionnaire à la portée de la main * marine comme l’algue reposant sur le creux de tes reins   aussi blême qu’un heurt de marée où se perd plus d’un songe de revenir dans ces lieux dormants   la croupe larg’ouverte à toute sorte de passions dont Sodome est la moindre * seule esseule un seul soupir dans la muette feuillée   si le mot nu ment en telles de ses déclivités de sens   abrupte selon ses formes cachées avec la marée qui ne redescendra pas   heurtera le pavé de tes murailles où le rêve est un pleur de sel aux yeux qui le contemplent dans son mystère orphique * la mesure dans le langage atteindre cette simplicité de trait cette simplicité d’instant   et l’idée s’y crée un langage nouveau un langage en forme de femme une femme en forme de métamorphose une métamorphose en forme de forme   à moins d’obscurcir la langue que ce soit volontaire ou non jamais par pudeur simplement le manque de temps un bon dictionnaire la lecture qui se refuse * au coup de feu qui l’arrête au coup de feu qui recule l’infortune et le désespoir   ou alors ce n’est pas le temps de se remémorer chaque évènement dans la limite de la métamorphose   converse avec d’autres qui l’écoutent plus qu’ils ne proposent   converse sans y amener le véritable sujet qui le dénoue dans sa place dans l’espace * émane au moins de cette incertitude le rire de la fille désenchantée aux boucles perses qui me dérobe peut-être le cœur mais pas l’esprit comme un sommet rêvé au plus haut point de l’amour et du deuil   ne rie pas de ce bloc seul qu’on tait * le blanc serpent des évènements peut-être le jour peut-être la nuit s’éveillera-t-il d’un mauvais rêve comme d’un mauvais pas on se tire   ce n’est pas un royaume ni la cité aux blanches portes ni le promontoire semé   infortune o infortune comme le serpent blanc à l’aurore de demain * longue vie à toi vigne de mes pères mes fils y boiront longtemps mais je ne mourrai pas d’avoir trop bu ni d’avoir bu trop longtemps   dieu que le ciel est proche vu d’ici je peux voler les étoiles d’un regard comme c’est facile de s’enivrer comme c’est facile   le temps ne m’arrêtera pas aussi haut ni le temps ni le désespoir o vertige   je peux les voir baiser dans leur lumière   et pfffuit les années ont passé et ma v’là perché sur c’te putain de tour à m’demander comment j’ai fait pour monter aussi haut   o toi la déesse aux yeux pers tes yeux ont-ils ferlé avec la vague qui les couronne de cet or que le jour couche   o déesse au sein de nacre comme une algue qui m’épuise à pleurer d’amères larmes tes yeux sont-ils plus beaux que la nuit qui les ouvre   le vin m’est monté à la tête je crois en considérant le jour qui se lève j’ai pas vu passer la nuit   je peux les voir qui dorment doucement   je peux te voir dans l’onde que je promeus au-delà des rochers   je peux voir la vague et l’algue se rasséréner dans le coquillage qui l’a élue   le premier rayon de soleil m’a élue pour longtemps * écrire comme un noble métier à seule fin de charmer   écrire ce qu’un recueil ne peut déserter sans ennui   écrire au moins le temps d’y revenir   écrire où l’écriture change par exemple * soliste obstiné que le cœur change en statue de sel ou l’esprit   selon les coïncidences du jour et du jour la nuit surtout   où dormir sans repos — hanté d’avoir regardé la nuit et la nuit * doigts de la main et le dernier lendemain rassérène qui ?   tu n’es que la rosée de toi-même dans l’enfance lointaine   et le jour suivant se remémore et s’ajoute par une intense succession de cris et de silences   notre force est dans l’inachèvement * de peur d’effrayer un couple d’oiseaux dans la neige sur les branches de l’arbre le plus isolé dans un parc conçu à cet effet   saisis-tu au moins la flatterie amère qui préside à la désuétude des éléments dans l’esprit le plus riche quant à la manière d’exprimer les choses avec le moins d’éléments nutritifs * la mémoire retient ce qui chante ou ce qui est cruel   oublie les rêves les plus doux au cœur qui crée   la mémoire est une vieille souche dans l’eau de la rivière   et ton regard est celui de la baigneuse dans les fresques anciennes   la mémoire est une bourgeoise au sexe parfumé et ta voix est une jonglerie dans les batailles du passé   la mémoire n’a enfanté que la misère   la mémoire n’a nourri que le désespoir   la mémoire tue avec une facilité d’insecte   et la maison la plus accueillante est un enfer dans tes cris d’amour * et la pâle immobilité d’une fille publique élue pour donner lieu à la justice divine   et la vélocité de la rue en dedans au cœur de la ville qui ne répond pas dans le doute * creuse mon lit au creux de ton corps o sommeillante   l’ensommeillé pirogue vers l’amour l’œil exhaussé   redis-moi que c’est une nuit   exista en tant que sentence raison de plus pour éteindre le feu * tu n’es qu’une outre sans vent crevée sur le bord de la route   tu chantes tu chantes mais que reste-t-il de tes chants   la pèlerine amante a passé sans te voir   la pèlerine amante est morte sans me voir * toute la poésie roule ma tête au creux de toi o passagère   toute la poésie crève en toi l’instant du non-retour   o passage du meurtre le plus beau sur ta langue comme un conte conté de la montagne sacrée * diamant se crache par la gueule d’Argos les lions du soleil couchés dans l’herbe sages se consument   et Ulysses éclata de rire en voyant les prétendants au cratère s’enivrant * credo in unam autant que cela ne m’abêtit pas au point de présenter mes hommages à la jeune demoiselle en robe de coquillage qui chante des pseudo-rythmes nègres en balançant au bout de son bras son ombre adamantine * brille dans l’esprit des moins pauvres ou tout au moins nos yeux sur ceci   nos cœurs dans le désert du cœur et du cœur qui périclita avec tant de haine que longtemps l’humanité lui en a voulu   la haine contre la haine   la haine d’un homme pour tous les hommes   un homme seul contre la haine des hommes   chansons transcrites dans la langue d’origine après maintes péripéties de voyages * ce même cœur fatigué de ne plus s’entendre converser avec les invités ne récolta que la haine contre l’amour   n’y voulut point céder son honnêteté acquise avec l’âge   après tout peut-être hanté   l’amour ne régale que l’amour * à vol d’oiseau la distance du sol au regard   avec le jet d’eau dans un jardin   avec les tricheurs dans la nuit   celui qui bat les cartes celui qui les donne celui qui les joue   avec les vols d’oiseaux celui qui ne partagera pas * la mort me sera plus douce avec la mémoire de la mort la mort ne m’éternisera pas avec les lassitudes du regret   mais la mort ne sera pas dans la voix commencée de la femme qui se donne pour pas un rond pas un regret * exalte un pur dessin mire des sampans de bois de laine   écrit sur des vagues écumantes ce qu’il dit à tout venant se recueillir ici   non qu’il cède le genou à ce sol sacré mais simplement qu’il immole ce qu’il reste dans sa passion pour les couchants dorés crevés de bonds vertigineux et de toutes sortes d’exaspération du sexe à même d’y changer son nom pour un autre qu’il porte comme le tien * ton cœur est un morceau de lave arraché au cœur de la terre   ton cœur est un feu éteint dans la matière qui se change   c’est-à-dire un nom qui s’arrête où d’autres ont prononcé le leur   c’est-à-dire toute l’infortune qui se mord la queue   ce qui est juste croît dans l’orgueil et c’est la terre qui prend feu au-dessus de tous les noms ce qui est juste est un silence   et c’est la terre comme une solitude qui a honte d’elle-même * nul espoir au coquillage d’ombre dans l’eau qui ne mouille pas pas même un mot qui aime au-delà de cette eau un lieu tranquille composé d’arbres et d’eau existe-t-il   la mer se refuse à l’amour * on te pendra à la plus haute tour même si je te dois d’être né poète   tu seras le pendu avec d’autres pendus pour un enfer moral   i’s’peut que tu n’y sois pas biau   et pendant ce temps-là o inix j’m’en vais écouter les courlis * o que le chant soit immémorable   tes chants sont plus vrais que moi qui les dis innove-moi   maintenant je peux marcher derrière toi   mais écoute-moi qui chante écoute-moi dans tes chants   jetéméjetereconédanlefedeloubli   o que ta voix seule me porte   tu mourras comme un oiseau * la mort n’est pas si blanche qu’on s’y aime   la mort n’est pas si blanche dans l’amante   la mort est noire comme le jour   la mort est noire comme le deuil   je dors où je t’aime et me dore de la moindre lumière émanée de ton corps née de ton corps   o la mort n’est pas si blanche qu’on s’y réveille * hustera ne pas situer le lieu de ma présence   hustera ce lieu est lieu de références   hustera toute une dynastie de poètes y repose   hustera * la première vertu du poète est l’honnêteté   la seconde vertu du poète est le mensonge   le reste est contraire à la vertu   ne pas nommer ni les arbres ni les maisons immobilité * elle est l’ombre au fil de la lumière qui la sépare d’une autre source   doucement parce qu’elle est femme elle étire le métal au bon moment   sa main se compose au changement des couleurs dans le feu qui l’entoure   maintenant ses yeux sont la promesse d’un retour à l’origine de mon nom * ici tout n’est que mur blanc au ventre de qui ne fait pas un effort de mémoire   même les putains aux portes de la ville m’ont salué   mais pourquoi cette femme a-t-elle toute la voix d’un silence qui n’est pas mon silence   pourquoi son corps se dérobe-t-il aux mains qui le composent à la lueur d’un beau rêve de salamandre brûlée par le feu de l’infortune * ne rie pas à la lune ne rie pas au soleil ni le jour ni la nuit ne rie autant   j’ai l’œil dans l’abandon du corps tu enfanteras le désespoir aux cornes de vaches * me sers avec lenteur où ma servitude la précipite doucement vers cette mort tranquille entre les arbres nus d’un seul jardin que le temps jardine   regarde-moi sans rire n’es-tu pas l’ombre dans la lumière de mes chaînes * et je vois que vous vous portez mieux depuis votre escapade vodo   je raconterai à mes frères l’histoire de la loreley   et s’ils ne tremblent avec chevelure de nacre aidant à se clapoter dans l’eau bistre * jouet de la terre mieux vaut un paquet d’algues surannées que le jet d’eau sanglante de la mémoire   l’inertie que la possibilité de gésir parmi les morts sans le pa-paraître * mais tu n’as pas l’heure pour éteindre les feux que le temps refond au fil du temps   tu n’as que le temps de vivre au feu de l’ennui et du désespoir   tu n’as que l’heure de l’eau morte du souvenir * j’ai très mal maintenant je parle dans ma chair j’use mon esprit au fil de la douleur qui s’y compose   j’ai trop mal maintenant de savoir pourquoi ma chair est le nœud de toutes les transes divines   o redis-moi que c’est le jour et l’eau redis-moi que la mère est une re-mémoire dis-moi o redis-moi le mal * j’ignore où tu as caché les mains de la gloire   est-il assez connu ce passage de mouettes et de rochers flottants sur la rive opposée à la maison de l’habitante de la forêt cramoisie   il est temps de nous fondre dans la saison même qui se déhanche * dans nos bras défilantes les eaux épousées avec l’heure et les longues semailles au vent de la conscience   cesse de ricaner au coin de l’aurore car le soir chante sur un ton de reproche la prochaine pluie au braquemart mordu de sang * laisse aller ta cuisse au fil de l’eau qui l’étire dans mon regard   me souviens que c’est moi nu peut-être comme un pauvre   et ton ventre tendu à rompre la tranquillité et le repos dans l’âme du paysage en question   mais l’amour immobilise ton corps pour l’éterniser * soir pleure feu de joie le périple en l’air de se dire que non la môme un peu verte   et v’là toutes les putains emportées par la marée au large de nos côtes   et leurs cris dans la flotte et les dieux ricanant dans le sourire de nos pécores   et v’là c’marmot qui demande à son père — où est ta mère — j’sais pas bien fiston ça t’amuserait-il de voir une femme baiser avec un bouc puant j’t’amèn’rai ousque ça s’fait t’en auras pour ta gueule   et la môme un peu verte au souvenir de ces évènements * que ma bouche baise ton sein où tu es mère de mon sang   o que ma bouche arrache à ton ventre le fils de ton père   ton corps est un signe de déclin et ma bouche décline la faute * que caches-tu sous ton mâle air eh qui dégringole avec cris de gloire c’est-y que j’ouye ta vièche avec elle ne dérange pas l’ordre installé   y déhancha la bourlinguée toison après mille blessures sanglantes   sacrée guerre eh mouche cagote on dirait trois pines de soldats   bon plaisir si ça te chantela comme à y regarder de plus proche t’auras pas plus chaste à reluquer * le poète à l’écart de toutes les noces le poète dans les jardins suspendus le poète à l’aile légendaire le poète au rire de nacre le poète au cœur de sel le poète aux lèvres d’or le poète aux yeux de jade le poète a toutes les vertus de la matière le poète dans les travaux le poète hors du temple avec les prêtres le poète peut-être seul la solitude du poète nu la nudité de toute solitude poétique le poète et la publicité le poète dans le vis-à-vis du rêve et de l’acte le poète dans la reconnaissance le poète comme un don le poète qui a ri ou non le poète aux aurores le poète avec les éléments le poète et la liste des poètes * la coupe est pleine Alcinoos tu n’as pas écouté eh dis donc à ta pucelle qu’elle arrête de branler   ta lyre ne m’accorde pas poète Démodocos me sonne faux   il y a ton vin hôte crédule il a un goût de cratère   Elpenor ! amène ton aviron Je recommence mon histoire * le monde doit entrer dans un couplet de vers comme c’était du temps du temps qu’on chante qu’on chante   en buvant de ton vin en pissant sur tes femmes en aimant tout’ les femmes à la ronde à la ronde * il n’y a pas que l’amour à tenir des propos décousus   absorbe le seul instant indésirable mais vécu comme une poursuite que n’achèvera pas un coup de feu   et dans les champs de blé où l’or combat le bleu comme au bouclier trois aigrettes d’or votive accentue le trouble en nuage tordu où se tord le soleil sur la pointe d’un clocher   souviens-toi que c’est le déluge annoncé comme un renouveau * mais quelle instance ai-je acquise ici   seul importe mon sens inachevé mais hurleur obstiné étonné   dans l’instance du cri de la connaissance de la contemplation une autre instance le durable d’avoir saisi le concept de l’instant par où j’ai pu et dans quelle voie me suis confondu avec la pire des instances toi * l’aphorisme de tes yeux change l’aspect de toute prophétie les fleurs sont mères de la pureté pas même un songe y résume le savoir o mémoire stérile   souviens-toi par le côté marin du regard sur l’oubli vague mort du vis à vis la sagesse * n’aie pas tant de haine contre moi ni tant d’amour si je mens   n’aie pas tant de haine c’est inutile je peux aimer mais sans briller je peux aimer même si je mens   foutu après le voyage et seul après ce même voyage autant dire que la vie n’a plus d’intérêt * des images sans intérêt une nature peut-être plus immédiate le même langage qui se répète   mais tes yeux sont plus beaux que mon regard tes yeux m’innovent à la rencontre de mon regard peut-être d’avoir craché trop tôt au bassinet du sort d’avoir craché là même où la malpropreté est insupportable mise à part la saison si elle explique bien des choses   la haine est en discordance avec la haine * o belle dame sans mercy le cri de la haine en cœur a-t-il répandu ses chaînes   le soir n’est pas de l’être contre vent la marée   le jour comme une lettre au caractère écrit * mon sexe est une belle image et ton cri est le plus beau chant d’amour   ton sexe est une belle idée   mon cri n’est que l’eau morte qui a signé   nos sexes sont-ils les chants   nos cris sont-ils d’amour   reviens-moi plus dorée que le sable de mes rêves endors-toi près de moi ne cesse d’y chanter signe au bas de mon cœur * la tour comme l’écho à ton regard toutes les fois la tour où l’œil se répète   et toi peut-être nue redis les mots les mêmes que personne n’écoute pas même moi   je suis si sourd à ton regard o ma chute   mais pourquoi baisent-ils sous ma fenêtre pourquoi * l’odeur peut-être délectable de la femme au pied du lit où je dors du même sommeil n’existe plus   ce ne sont que des villes ! comme une tache de sang dans ma pureté   ou bien tu es si pure que l’ombre est un rêve de lumière   moi je me dore dans ton ventre de putain * o vigne des vignes ton vin est-il plus léger que l’oubli   o Kérés le pain est-il plus doux que l’ennui   l’oiseau parleur n’a conquis que la branche de l’arbre   la montagne est à toi seule fertilité   de déchirer mes yeux au soleil dans le sommet * quos vult perdere   le serpent blanc des aurores au midi de l’extase finale parce que le poème au plus loin de l’écriture s’interpose entre la folie et le langage   comme la mort le royaume est élu   il y a le sépulcre blanc de qui dort doucement   s’être tu trop longtemps ne pas durer avec soi * n’écoutez pas ceux qui vous disent que la maladie n’est pas la norme n’écoutez pas ceux qui vous disent que la maladie est la norme n’écoutez pas ces cons n’écoutez pas ces chiens n’écoutez ni les chiens ni les cons ils vous conduisent à l’erreur ils n’ont rien à dire ils volent les mots pour vous tromper c’est une manœuvre publicitaire   n’écoutez pas non plus les médecins ils ne proposent que des poisons n’écoutez pas ces enculeurs   alors vous pouvez peser tout le poids le poids de la solitude le poids des regrets le poids du désespoir le poids de la fatigue   n’écoutez que la voix qui s’efface n’écoutez que la voix qui promeut toutes les voix * ce qu’ils veulent n’est pas l’important ce qu’ils veulent n’a pas besoin d’être su   comment voulez-vous modifier le sens de votre vie si vous n’avez pas le sens de votre mort   comment voulez-vous arrêter l’infortune si vous ne devinez pas ce qui se cache derrière la chance   ne coupez pas. La question se résume à un vol de mots * les oiseaux dans les arbres   le soleil dans les oiseaux   les branches dans le soleil   les branches dans les oiseaux   les branches dans la nuit qui renaîtra où la mort est visible * mes pas dans la fleur qui a saigné mais plus doux que le soleil plus doux que le vent plus doux dans les arbres au peuple qui me connaît qui a saigné au hasard d’une fleur au hasard d’une mort d’une tombe peuplée de fleurs de noms qui sont venus à moi les morts dans la tombe histoire de dire que rien n’est oublié que la mémoire n’y est pour rien que c’est le jeu   mais plus doux de peupler les carrés les bassins les promenades la solitude des monuments * ce que la folie n’a pas déserté aux angles du jardin peut-être demain   ou la mémoire peu encline à s’y retrouver ou simplement l’esprit ou l’amour qui n’aura donné lieu qu’à l’ennui   ce que la folie n’a pas déserté ce que la folie n’oubliera pas   tout ce que les murs n’ont pas dévoilé du voile le plus léger   ne signifiant rien que le passage de la vie à la mort   ne cesse de t’y ancrer à l’occasion d’un jour si le jour est fille de mémoire   ou si la mort ne se laisse enclore dans la nuit la plus noire * quatre chemins comme les équerres du maçon   deux oiseaux deux   peut-être le jour peut-être la nuit d’un oui me salue et me hante   la maison n’a pas eu de visiteurs depuis tant d’années   o seule qui me répond que c’est fini   avec le dernier jour sur tes lèvres avec le dernier jour qui ne finira pas * poursuite des vents la mort n’est pas plus belle que l’ennui peut-être si j’ai peur peut-être avec la transe et toutes les transes au mur de ma chambre   à la fenêtre qui me regarde à l’œil qui m’a oublié * les raisons habituelles de la pureté au signe de la reconnaissance justement si tu n’as pas signé   le reste est une histoire de cons ou la présence de n’écouter que ta voix dans ces moments-là   ou la solitude toujours plus amère les carrés de fleurs dans les jardins de la villa   je n’ai pas assisté au décorum   toute civilisation repose sur le mystère le mystère sans objet toute civilisation est l’énigme de l’objet   les champs de blés sont plus dorés aujourd’hui que jamais il est temps de s’y perdre de reconnaître les lieux pour s’y perdre   m’y habitue pas * l’aphorisme le plus beau sur tes lèvres môme bleu suçant la bite pour peu de rond même bleu le vertige en soi   chaque heure consacrée à au moins une libation la douleur peut-être au vertige ne pas reconnaître sa pureté * o redis-moi le temps redis-moi le moi-même au temps qui le résume cruellement cruellement   un bouc de belle taille les femmes cruellement nues par dévotion cruellement cruellement   Sodome cruellement la vie ne peut être qu’écœurante * garde-moi la fertilité pour demain garde mon cœur pour qui aimera o aime-moi dés demain les champs de blé sont plus beaux à l’aurore   à l’aurore sont plus beaux de n’être pas la mort en coup de feu le soleil tordant ses mains sur la montagne les mains où se tord le soleil   le soleil tordu avant la mort toute vision est un malentendu la mort ne pardonne à qui donne maldonne on ne jouira pas sur la montagne * reprenez tout le message oubliez ce que j’ai pillé j’ai un compte à régler avec moi-même cela ne vous regarde pas   donc oubliez ce que j’ai pillé reprenez simplement le message « la stupidité de la populace » fin mais comprenez-vous au moins la nécessité de ce livre * la bouche comme le retour la bouche comme les pas de qui se retourne la bouche comme un rond de sourire dans l’eau de l’oubli la bouche comme le caractère qui la donne la bouche comme une fleur arrachée à la fleur la bouche comme une vague de désespoir à l’écume de rire de salamandre la bouche comme le feu igné la bouche comme un rehaut au coin des lèvres la bouche comme un dernier glacis sur l’œil la bouche comme les filles chahutées au bord de la rivière la bouche comme un vol de courlis sur le toit de la maison la bouche comme un vide parfait la bouche comme une herbe la bouche au haut de la montagne la bouche en usage de revolver la bouche au risque de se perdre la bouche est un signe parfait la bouche est parfaite d’être un signe * aurore / au-ro-re / et le vent dans les nacres de ta chevelure   v.g. peignant le ciel comme un soleil   shen nong mesure le pas des oiseaux ou l’arbre comme un cri   c-à-d la neige blanche au ro re doucement dans ses chaînes nul bruit qu’une feuille qui rampe où s’arrête la racine inutilement inutilement * en vérité je n’avais jamais vu que l’eau la pierre a dérobé la pierre à mes yeux l’eau stagne puante ou comme odeur l’odeur des algues   je dis que le vent est moins fort dans les collines où l’herbe enfante l’herbe est nue et blanche moins qu’une apparition   m’éteins les derniers mots image sur image et l’écrit   c’est l’infortune au doigt de sel parce que l’air est irrespirable le ciel comme un soleil et l’arbre comme un cri de feu * o redis-moi les redites voulues redis-moi toute l’histoire et toute la terre de l’histoire à voir si la hantise est une métamorphose de l’esprit   o chante-moi la femme dans l’écorce d’un arbre près de la rivière   chante-moi l’eau qui s’ouvre o chante-moi l’eau qui m’arrête * peut-être la mémoire s’y confond parce que c’est atroce parce que c’est honteux parce que ce n’est pas à vendre   ou alors la vague n’est que la vague et l’oiseau est le coquillage qui s’arrête   et les pas sont les pas de qui s’arrêtera considère ce qui fuit ou l’immobilité peut-être la métamorphose mais le déclin * j’ai vu quelque dormeuse s’éveiller et m’innove avec l’arrêt de la vague et les yeux de qui l’entoure de sa danse comme un oiseau deux dans les branches   et l’arbre comme un cri lui répondant à travers d’autres cris et le soleil qui va le cercle jusqu’au point qui l’abolit à jamais   ce que la folie n’a pas exhumé diverses tombes la plus cachée innove toujours le cœur et le cœur innove toujours plus d’un qui ne s’arrêtera pas qui * opium 24 juillet grandiose élégie consacrée à la déesse de la fertilité la chambre dans la chambre libations rituelles la flatterie ne m’impose pas d’écrire le tout est de reconnaître ses propres pas dans ce qui a déjà été écrit tes yeux sont comme l’écume de la vague chaque jour est un nouveau présage de l’arrêt abrupt de la phrase * ou bien ces mêmes champs de blé à la lueur des bougies et le ciel plus calme sous la montagne et la montagne plus légère en tant que silhouette   ou bien ces arbres délavés dans la lumière ne plus prononcer autre chose que la beauté ne pas s’attarder durer * mais dans l’épaule enrubannée d’aurore au grincement des coquillages dans l’écume de la vague entre le sable et l’écume de la vague entre le sable et le sable en bloc * comme prélude à tes mots le oui aux branches de l’arbre   et le soleil à tes yeux comme prélude   au moins le prélude en forme de oui * o chienne protège ma fertilité le vin est répandu pour te fêter   o chienne protège-moi de couper court à la conversation tenue avec les poètes   ne te détourne pas de mon chemin elle est captive du temple et nue malgré les regards dans les pas de l’oiseau la nudité des filles que le temps a acheté aux familles * ne crois pas soustraire tes visions à la montagne il est temps de mémorer l’intrusion du parfait dans le quotidien   la fille aux cheveux de bistre a ancré nos cœurs de l’encre la plus noire   ne crois pas mentir à la face des mers   ne crois pas mentir aux mers qui t’ont donné le jour   les vignes n’ont pas fertilisé l’esprit les champs de blé n’ont doré que le corps il est temps d’en finir avec les dieux   les chefs d’œuvre de l’homme n’ont plus droit de cité parmi les hommes * o rose enclose à même l’heure de ne durer toute la vie n’est-il pas quelque amie qui pleure dans la poignée de terre   o quelle fleur se meurt d’amour aux parures dans l’ombre nue quelle fleur est une fleur d’amour de rasséréner le soleil * n’éclaire qu’un côté de l’arbre tombé dans l’ombre du même arbre   o dis-moi la mère éblouie de tant de filles dans la maison   change au chant le plus haut les parures de pierre à ton ventre * il n’est pas de nuit plus légère au jour sacrant la pénultième la tour est toujours plus altière ne me dis pas la haine o ne me dis pas l’amour ne me dis pas la même amante * les murs n’ont pas toute la blancheur de ton regard hélas   l’aïeule est toujours la plus vierge dans le nacre des dents qu’on sème   pas même le jardin qui pleure au pleur de la belle captive pas même un sourire * ira-t-elle s’enivrer de ce vin Dionysos l’avons-nous bu nous-mêmes   non et non car le cratère est aussi sec que tes yeux ou seulement baigné au bond de la lumière qui environne son repos   lente maintenant de se taire de s’être toujours tue au mouvement qui l’anima un temps peut-être reculé   quel est ce vin que tu nous sers o Dionysos   quel est ce pain que Kérés a rompu   est-ce un seul repas qui se remémore   la lumière a-t-elle sublimé son visage au portrait qui l’eût éternisé   peut-être si le voile ne cache un enfant mal aimé * les dieux n’ont-ils pas voulu de tes libations ou les morts   les morts peut-être plutôt que les dieux les morts sont plus exigeants que les dieux les dieux se foutent trop des morts * on y enterrera nos morts après les avoir brûlés   on criera de nouveaux cris pour la mémoire de nos fils   on fermera la grille au coucher du soleil pour les protéger de la nuit * il suffit d’écouter de s’asseoir et d’écouter car c’est un chant   toi qui me lis toi qui m’écoute me lire ne réponds pas si le chant s’est obscurci il suffit de se taire quand l’autre parle s’il chante * le symbole est un arrêt nécessaire je dis vital non pas l’arrêt de ce qu’il signe à la lettre l’arrêt de soi-même au seuil de l’idée le pivot sur quoi repose ce qui va changer * toute parole à tes yeux accrocheurs d’amers regards dans le passé   espace les jours dans les jours brille de l’éclat du midi   o nuit calme soutiens le oui où elle honore l’avenir * tu reposes au travail des jours dans mon âge o morte avec lenteur amante aux arbres noirs que j’entoure d’un jour où m’espace la grille mon pas n’est plus le même   j’ai changé la sonorité intérieure de mon recueil * le caractère écrit n’est-il pas un oiseau dans la neige pourquoi un oiseau dans la neige pourquoi la légende * le soleil s’est à peine levé il y aura longtemps si longtemps pffft que le pas réveille   hâtons-nous de rentrer il fait à peine jour houm delecta   résumer le peu d’oracle dans l’impouvoir du devin   résumer l’impouvoir dans les abus dans l’injustice et les meurtres d’intrigues * au précipice de soi se mordant la paume de la main les yeux jetés du côté des nuages gris que le vent agitait comme des feux de campagnes leurs tendres corps comme la moelle du cœur * le rhizome communique avec l’au-delà de l’érotisme   je voudrais que le pollen clore tes paupières   et la culbuta dans un bordel pas loin du soleil * l’idée nous ressemble   la qualité technique seul moyen d’isoler l’œuvre du temps   les œuvres d’écoles n’ont jamais d’intérêt qu’historique   les œuvres de soi au hasard du temps vécu ont des résiliences d’histoire   rapport de la partie au tout   on entre à l’école à coup de pied au cul on en ressort sourire aux lèvres cons pas mal de haine * je ne prêche pas l’originalité à tout prix l’originalité est une question d’esthétique la pensée n’est jamais originale je veux dire la pensée bienvenue les philosophes sont des cons ou des joueurs c’est à dire des tricheurs leurs femmes sont de petits boudins * o belle épousée prend mon bras et m’entoure de tes mots au moment de passer le seuil de la maison de ton père   o belle épousée arrache le masque aux fenêtres que dorent les yeux d’une mère dans mon épaule et en rit * non je ne suis pas poète la poésie m’en garde   je n’ai qu’une heure pour dire un mot au point de rencontre de la parole donnée avec ma folie   trop d’œuvres d’art ont dérouté mon esprit du chemin de la perfection dans la beauté et l’éternité   je ne ris pas je n’en ai pas le temps   l’art n’est qu’un arrêt de l’esprit au seuil de la mémoire et l’esprit ne rit pas où l’oubli le refuse à la vie   ce rire sur mes lèvres est un effet de miroir mais je n’y suis pour rien non je ne jouerai pas le jeu   lyre et peut-être le temps et peut-être l’amour et la blanche cité sous le soleil j’irai cueillir la dernière fleur pour toi * je pincerai la dernière corde au baiser de ta bouche dans les boucles qu’elle soutienne si je joue   peut-être tout près tout près de l’eau   mais tu n’iras pas reconnaître d’autres chemins où le cri ne module plus la douleur module la transe au point de rencontre de la folie et du langage   tu auras rêvé la plus grande libation aux morts * écoute-moi ne me lis pas regarde-moi sincérité   peut-être l’idée une métamorphose de suite   ne me lis pas ni livre ni recueil   n’entre pas sincérité homme-loup * à bout de force à bout de peine si jeune peut-être beau   entrant à peine entrant de force s’aboucher vieux avec la laideur   le temps n’est pas si doux o lente habitante de l’enfer le temps est immobile * il y aura toujours une clé mais pas la bonne à ouvrir l’esprit au moment voulu   la clé n’est pas la clé ce n’est qu’une clé au choix du voyeur en échange d’un rond   l’amour n’est pas bon marché pas assez d’publicité ou trop d’pauvreté la porte n’est pas la porte trop de rêves trop d’absences * l’aurore plus douce plus légère que ton regard   c’est dire que je m’y chante plus doux plus léger que dans l’amour   c’est dire que tu es l’ombre dans ma lumière o ne t’éveille pas dormeuse le jour * doucement m’inonde du sang versé pour un peu d’amour où cristalline je te vois absorber le fond de mon verre * tu n’as pas reconnu ce seul visage au point de mesurer la mémoire d’un père   ton regard est celui d’une morte dans les absurdités de la légende avec la femme comme une fourmi qui a élu le règne des géants   ce ne peut être qu’un reflet qui vient me hanter où ma mort me tranquillise   et du reflet peut être l’argile avec la femme qui enfante d’un dragon légendaire * des jours des jours mais rien mais rien   des jours à regarder et rien à voir   l’infortune le dernier cri descend ! descend en moi descend !   et m’innove dans l’heure qui ne changera pas * ce qui importe n’est pas la mer   ce qui importe n’est pas les îles   ce qui importe n’est pas l’ha-pas l’habitante   ce qui importe n’est pas le seuil pas la maison   ce qui importe c’est qu’on y soye reçu comme un fils comme un fils qui s’ra rev’nu d’la guè-ère * ce n’est qu’une tour ce n’est que l’ombre d’une tour dans la lumière ce ne peut être que cela   pour reconnaître dans l’ombre pour saluer ce qui approche de loin et blanche ce n’est que l’eau ce n’est que le jet d’eau qui s’arrête au passage où la vie est visible   io ce ne peut être que cela   non pas le miroir l’eau qui n’a pas mouillé l’eau qui n’a pas ondé ondé les yeux ondé les lèvres ondé l’onde de ton corps * d’autres oiseaux les plus secrets elle qui sommeille dans le creux des racines   son sein n’est pas plus doux son œil n’est pas plus hagard elle a de bonnes raisons de vouloir supprimer l’enfer * o tombes o oiseaux aile légendaire la gloire te ment l’immense reconnaissance du savoir   les bleuités rampantes du couchant au rouge continent perdu * le rire pourrissant de la tragédie n’a pas fini d’irriter l’œil du bourgeois   sur la scène des poupées de carton renvoient la verdeur du propos des poètes des poètes reconnaissants   je ne salue que l’immensité de langage par exemple e.p.   Mme E. cligne des yeux sous le porche   je ne salue que les plages de sable blanc où s’ébat la beauté de mon propre salut aux poètes   je salue ce qui reste après le naufrage je salue ce qu’ont élu les poètes je salue la négation dans la publicité   un serpent dans l’aurore aux ongles blancs les prêtres hors du temple * je ne vois que ton corps nu dans les jeux de la lumière avec mes mains   qui es-tu blanche écartée comme un renoncement jeune putain   mon sexe raide et mon cul dilaté je bats toutes les transes au jeu de la maison   je bats et je paye à ton cul à ton sexe à ta bouche à tes seins   tu as l’odeur de ce que je te dois même si ce n’est pas poétique * notations finir l’œuvre en cœur ouvert pour l’amour   notations pour une fille plus belle que la vie   notations pour un corps redonné notations justice notations * l’apparence sur ton visage comme les portes d’une cellule de prison toutes verrouillées de l’intérieur mais qu’on ne peut ouvrir que de l’extérieur   l’araignée mangera sa toile l’oiseau changera de branche à l’égard des arbres de ton jardin de la maison aux portes closes dans ton jardin le seul souci o belle épousée est de n’en paraître pas affecté au moins le temps d’oublier que tu as existé o mes mains sont l’argile de ma volonté   mon cœur à nu contre le cœur peut-être deux si le temps me laisse la peur si le temps m’abandonne à eux   il y a les muses là-bas au moins la muse arrondissant son chant au chant du soleil je reconnais les pas d’une autre o feux de quels dieux au nectar d’herbes * une fleur aura résumé mes pas une fleur comme un cri j’ai regardé dans l’eau c’est le feu   la juste quantité nécessaire pour abolir la pierre dans la terre pour recréer de vagues paysages   peut-être le temps de lever la tête pour les voir passer comme un visage comme un seul œil comme tous les regards   — m’avez-vous entendu ? * inix limite gira dans l’fond s’y joua du jouet même l’ordre des heures en fichu de vieille dame mélancophase vitépurant en sus échoua sul’sable et s’ouvrit l’poignet avec un coquillage lequel sa’ bu toul’sang et laquelle s’y abreuva pas seulement d’silice si l’est avis qu’ça dur’ra pas * puis le temps des étrangères le temps de l’habitante redoutant   d’autres étrangères d’autres fleurs les dieux agacés les dieux au bout de leur voyage * le jour et l’heure l’attente et l’inattendu la lassitude et les regrets   la solitude les bûchers divers de l’esprit d’autres bûchers entre le possible et l’inexprimé des royaumes des pierres des siècles quelques anecdotes * o dragon sacré fume encore d’étouffer le cri aux bases de ce temple   fume encore et refume m’encore entre ces lacs de colonnes insignifiantes   aux verticalités fume et refume de coucher ce qui dort de coucher ce qui pense de coucher ce qui croit   o dragon sacré m’inspire le retour le secret des retours le secret à la clé de chacun des retours du poète sur ses pas   m’inspire et me damne de n’avoir su brûler au moins à l’heure prévue   l’or et non l’idole l’or et non la présence l’or recommencé avec l’heure prévue   o dragon m’inspire la plus totale des saisons dans le sang et la soif de recommencer * lignes où la main égare le sens de sa rotation autour du corps endormi qui ne se réveillera pas   ni demain ni le jour où mes fils rediront les paroles que mon père a prononcé sur le corps de ma mère * le dernier voyage à peine le retour une dernière vie avant la première mort   les mamelles élevées au regard doucement son sexe qui s’écarte à la rencontre de ses pleurs   ou par-delà la cuisse parcourue d’une main à venir toute la mort dans les yeux de celle qui aimera un jour   Sapho toujours plus belle nue que sur son trône d’étoile poétique * longuement j’ai regardé mon regard dans le miroir   longuement j’ai effacé les traits qui me dévisagent   lentement tu m’apparais mes yeux à la place de ta haine et de mon amour * perdu toute trace d’homme ici même un reste qui semble rester   perdu à jamais la fourmi et la mère au vertige de l’enfantement * ne doit rien ni à l’infortune ne s’est donnée que pour renaître informe   comment ne pas l’être avec le temps avec chacune des filles que la mère isole dans un chant annoncé tout bas   o rien n’est pur qui me console * chante o chante o poète aimé ne chante que l’amour chante qu’il est temps de chanter l’amour   chante l’amante aux yeux de nacre le corps ébloui qu’on le sacre   chante les yeux surpris au sel qui m’a souri o chante les plus belles nuit o nuit qui redorent l’ennui au soleil des jours   o chante l’amour chante la morte au cœur de pierre chante la pierre au cœur de terre   o chante-moi le cœur au-delà de la peur redis-moi la proche saison les visiteurs mourant le long   o chante l’amour du sol alentour chante la putain endormie seule dans la dernière nuit o chante la putain redorée au matin o chante un peu tous les soleils éteints de la rue aux sommeils répète-toi pour me chanter l’amour * la mort n’est pas si belle que le sang   le sang n’est pas si beau que le corps   le corps n’est pas si beau que sa chute   toutes les chutes sont plus belles que l’ennui   plus belles que la mort plus belles que le sang plus belles que le vin plus belles que le vertige même o plus belles avec l’infortune dans la tour * je ne dis pas ce que ça dit je n’insinue que l’inachevé en quoi peu importe le détail peu importe la matière je ne dis que la présence non la beauté ni le sens en quoi je vous salue et me va * l’escalier qui ne tourne plus de monter si haut le sacrifice de beaucoup de soi-même au profit des œuvres non léchées qu’un champ de blé a résumé à un coup de feu ce n’est pas de la flatterie   nier peut-être le coup de feu sur la montagne qu’on pleure désuète   et peut-être en allée avec les retours de la dernière saison une bonne dizaine de putains occupant le dernier étage de la maison * les songes que l’hiver a parés de la dernière odeur aussi bien que les mots qu’elle a chantés   la mort dans les ronds dans l’eau du soleil au jet d’eau qui l’exalte * tu m’entoures de flammes et moi je pétille comme un sarment buvant à ta bouche le vin chaud maintenant de ton sang   o je t’aime comme la fourmi o je mesure le moindre de mes mots à ta taille de géante o je n’enfante que des cris   hoooooooooooooooooooooo * n’attend que l’or à même de s’y brûler le cœur elle n’est pas moins seule avec l’autre attente   tout le feu répandu à sa gorge qui triomphe même en gloire n’inverse que la face cachée   une rivière en deux doux ventres au moins une génération d’insectes * o ce cœur qui me sépare de ne rencontrer que l’instant dans l’instant   d’autres vieux sophismes chinois à la clé   d’autres vieilles histoires de chaudron   à même de repeupler les œuvres éternelles toute la fresque à peine entrevue   l’autre montra son sexe à l’exilé dont les hôtels ne voulaient pas   « a eu des histoires avec dieu » * mais le temps n’a pas été bon pour nous tout le long de ce périple à travers les âges   et je pouvais voir des masques se répéter sur l’envers des médailles que les femmes ajustaient sur leurs seins   « ne rie pas de me voir ainsi dénudée » paya en monnaie de voyage tout le repas   et H.D. essuya ses lèvres ensanglantées en proférant des menaces à l’envers de la fille qui riait à l’autre table à l’autre bout de la table   et il renversa la chaise sur les choses les plus légères   Dirké renvoie la lumière des linges mouillés   « essaie un peu m’escargot d’accrocher mon regard » dit la putain en nous narguant   l’esprit n’est plus ce qu’il était * peut-être si la nuit me console d’avoir pleuré les morts au nom de quelle idée je demande au nom de quel amour la nuit me console aux pleurs jetés dans les mots me console du vif déserté momentanément * ce n’est pas une autobiographie ce ne sont pas des dates c’est un temps qui a toujours été aussi vrai qu’Ulysses par Nékuia   ou l’idylle de mon père et de ma mère sur l’autre écueil   aussi vrai que le vent aussi vrai que l’écriture comme moyen de luxure   la fourmi qui dévore l’œil et commence par-là et seulement par-là   que sont mes souvenirs * pour ceux qui ont commis des lâchetés puis les incontinents les non-baptisés luxurieux gourmands avares prodigues coléreux moroses hérétiques violents contre le prochain contre eux-mêmes contre dieu la nature l’art bolges des ruffians séducteurs adulateurs entremetteurs simoniaques devins concussionnaires hypocrites voleurs conseillers perfides semeurs de discorde faussaires les zones des traîtres contre leurs parents leur patrie leurs hôtes leurs bienfaiteurs pour celui qui appelle sans répondre * le chant ne se brisera pas au pied des œuvres d’art le chant n’est pas une flatterie le chant sans doute brisera le cœur de ne pas le flatter mais le cœur ne le brisera pas le chant n’est pas un amant le chant ne brisera pas l’esprit l’esprit ne flattera pas le chant il le brisera peut-être à la fin mais pour des raisons divines le chant se brisera peut-être si l’esprit le veut * mes mains ont donné la terre à la forme de tes formes   mes yeux ont donné le soleil à l’ombre de tes lumières   ma chair a donné l’eau au passage de la mort   mon cœur a donné le cri à ton ventre de femme * les maisons seules sur la colline désertée et les arbres plus beaux dans ma solitude   Toukaram sur le bord de la route et Sophros bourrant sa pipe en parlant de cul   et la fille aux cheveux de colonnes et la lumière et le soleil et l’ombre vive la fraîcheur reposante de l’ombre dans l’ombre des murs blancs   et je suis là à contempler le ciel « d’un point de vue technique seulement » mais l’œil compose mieux que la main l’erreur est de retourner sur ses pas en étranger * elle a simplement ôté son masque sans histoire comme une peinture   simplement pour montrer son visage   les filles qui jouaient nues dans la rivière leurs cris contre l’eau leurs cris dans les feuillages mais le cœur n’y était pas   il s’ouvrit le poignet comme on ouvre une porte * au diable les lettres à la clé au diable joyce mallarmé roussel pound a quelques excuses   la vie bordel du diable la vie nous avons besoin de la vie nous ne mourons pas avant que d’avoir vécu   hé hé les chants dans l’heure sont-ils purs assez pour renaître avec nous   chants sans brisures intraduisibles le livre ne sera pas écrit   o laisse-moi le temps de chanter il n’y aura pas de livre pas de recueil juste un chant brisé   ça ne chantera pas ça voudra dire n’importe quoi pourvu que ça se chante que ça dise au moins l’instant du chant   non dis-je tu ne me liras pas * tu n’as pas dit ce que tu enfantes o mère de tous mes vertiges peut-être la douleur la douleur au coin des lèvres que tu n’as pas ouvertes dans mon cri j’ai mal o mère pensée de t’en avoir trop dit j’ai mal d’être l’enfant au degré zéro de ton amour * le mal pour soulager il regarde les montagnes   l’esthétique est fragmentaire parce que l’art est absolu   réclamant sa propre tête au nom d’une belle dame sans mercy un point de départ de la plus haute qualité   figurer dans les époques creuses   la lune peut-elle se soustraire à mes vols d’instruments   au moins la plus abstraite imitation le moment où l’une des portes cède comme un fantôme à Rapallo   le moment où la servante déplace le pot de fleurs au-dessus du lit où le pot de fleurs se détache en contre-jour dans le carré des fenêtres et le cri du souffleur qui met un point final à la scène figuré par une chanterelle   après avoir vidé ses couilles dans un bordel le même cri mais dans la chute du corps figuré par la même chanterelle fragmentaire sans ordre de fragments   la critique n’est valable que sur le mode lyrique * y a-t-il une raison particulière à ce que je ne dérobe pas le soleil aux intrus du type rencontré peu après que la maladie eut montré des signes de faiblesse par rapport à ce qu’elle avait été dans ses meilleurs moments du temps où j’avais le courage de l’annoncer en guise d’invitation   y a-t-il une raison   la tête de Jean   y a-t-il une raison au soleil * au moment où le vieil homme s’assoit sur une pierre pour se reposer sa fille reste debout étrangement belle d’un point de vue purement littéraire * peut-être parce que le temps résiste à l’écriture et que l’écriture lui résiste malgré la mort et malgré l’oubli   peut-être les replis de l’esprit au sommet   n’isoler que la trame comme sur une toile mais sans effet de matière   je veux dire: éviter tout effet de matière de dessin de composition   isoler ce qui est littérature en dehors de tout impact esthétique   éviter par exemple la mise en page la littérature doit raturer tout ce qui n’est pas idéal   c’est contraire à notre époque la trame est visible ou transparente y arriver par l’imitation la raillerie imitative * à la pliure atroce de mon esprit dans la pierre qui me déserte   toute l’infirmité de ton corps que soutienne un doute dérange au moins le sort qui l’a élu au passage d’oiseaux de proie * je n’ai pas la pierre temps retour   je n’ai pas le nom vents marées   je n’ai pas le pas tranquille de l’oiseau élu pour une écriture * mais la douleur la douleur du moment   le moment le plus proche qui vise le nombre le rassemblement   je me perds dans un fatras de beautés ou alors je n’ai plus rien à dire   l’écriture comme un appel au dehors que justifie la peur de la maladie   la peur de la mort la peur de la peur * o me perdre mais pas pour m’oublier me perdre pour me perdre avec le souvenir ancré avec le souvenir décrit   me perdre mais pas pour me retrouver me perdre parce que la maladie abolit l’instinct parce que la mort est un trou de mémoire me perdre avec la peur d’avoir peur par exemple le vieil E.P. dans sa cage à Pise * « la liberté dans la lumière » et il pouvait voir la dernière journée s’en vêtir   laminoir le classique découpage en colonnes M.Butor T d’A * le poète à l’écriture de transes chante ce qui est chant figure ce qui est figure isole ce qui est pensée   le poète à l’écriture de cochon   les ténèbres couvrent ton visage   le poète à l’écriture d’amour inscrit la vie dans le symbole loge dans l’épiphanie les mains de son désespoir   il croît avec l’analogie il se rassérène dans l’idéogramme * o très douce dormeuse à ton sein le lierre en mur se change et me prolonge   et le jour inonde le repos sur tes lèvres   et la nuit est un rêve prémonitoire   et l’aurore est une mort tranquille * ce n’est pas la danseuse aux cheveux de colonnes qui a passé sans me voir mais qui a salué mon ombre sur les murs   o soleil ce n’est pas moi qui me salue dans les seins que j’avance   ce n’est pas moi dans les lacs de l’inattendu   o danseuse danse-moi dans mon ombre danse-moi sur les murs de mon soleil * o sois la bienvenue dans les pas que je saigne et redis-moi la mort   o redis-moi les heures dans les pas que je saigne redis-moi ce qui vient   solitude ma fille solitude où meurs-tu * le passage et non l’arrêt du rêve à l’acte   un pacte avec les hommes je n’écrirai pas de livres   à peine les fusées de mon cœur mis à nu non je ne sais pas peupler le temps branler * régler un compte amer doux avec les hommes avec moi-même avec l’amour avec la haine l’amertume et la douceur   régaler l’esprit à reluquer les filles hanter les maisons   je m’obstine dans l’erreur   avoir peuplé avec des morts ce qui n’a pas été vécu rassemblé toute la vie au seuil de la mort   tu m’as salué d’un œil qui change * ce n’est pas un livre pas un recueil pas un mémoire   c’est un abîme où je rassemble les morceaux de ce qui ne pouvait ressembler à autre chose * jamais la même sans issue que sa propre métamorphose sincérité toute une carrière foutue parce que la pierre est mauvaise   un rêve de maison un jardin pour la protéger des bourgeois pierre tombeau nuit * m’est avis que c’était foutu d’avance peut-être un arrière-goût de naufrage au commencement avec le verbe avec le verbe   — toutes les erreurs ne sont pas pardonnables le seul moyen de s’en sortir avec toute la fierté possible toute la fierté dans une sentence pauvreté poétique des tribunaux   nul ne pardonnera à la fin — clarté * né de la fourmi la moins féminine aimée un temps   versé toute la haine au corps mais à l’esprit itinérant   comme un regard une feuille d’arbre tombée   tant d’injustes regrets où est venu le temps * à peine le regard que j’oublie d’innover en cœur m’arrache la plus légère et la plus douce des cantilènes   ou l’esprit en sommet de pâmoison à peine les yeux lâchés au spectacle de la mort * je fus moi tu fus toi elle fut elle qui est qui   le khan des écrits sim l’œuf nommé par le signe qui le réduise   le cri dément émané de la terre un charmant pays   contemple l’œuf et l’eau les éléments premiers   hérésiarque au point de vue poétique et tel   j’dis pas que l’infortune s’y change comme moi elle a tiré l’épée de son sein   l’errance dite fascinosus par la hsien une des facettes du parler qui s’authentique au royaume de Lykéios quos vult perdere   elle déplace un fard et la voilà métamorphosée une renaissance toute en heure père et fils   selon qu’il subjugue quand il ouvre la bouche * u luumil kin le soleil parut dans les arbres de mon jardin   « je veux me confondre avec ma résolution innover innover seul mon cœur »   elle y procède de la saison des pluies   le périple n’est pas plus grand avec Hermés * tu m’iras chanter o lézard après qu’mon champ s’ra labouré tu m’iras chanter dans les maisons quand moi je suis seul à pleurer les morts   tu m’iras chanter très haut aux oreilles d’une épousée tu m’iras chanter o lézard et p’t’être qu’la terre pouss’ra sous mes pieds * o va le vent suivant les rives de nos laveuses elles sont nues leurs bras sont blancs le vent y court   o va la pluie et la calamité dans le ventre de notre propreté o va le vent qui n’attend pas qu’elle ait achevé les derniers restes * et l’arbre comme un trou au ciel qui le ceinture   et chair comme une eau qui va la morte va où je chante   et la rivière qui se pleure dans la terre qui la répand   et ton esprit comme une herbe et l’herbe comme une fourmi * et voilà que tu pleures sur le bord de la route à cause du mauvais temps et de la solitude dans ton cœur   encore un arrêt et ton esprit s’abolira avec la mémoire   encore un arrêt et ton corps n’a jamais existé * relève-moi dans mon corps o passage du vent sur ma maison   d’un coup de vent relève la mesure de mon corps dans la pierre   et m’arrête dans la croissance des arbres autour de mon sommeil * mesure ton langage dans les pas que je fonde à même ta mémoire   o fille de tous les temps connus respire en mon ombre la lumière où je voile les jours à venir avec le sang qui m’a élu   o chante une nouvelle fois toi l’épousée dans la lumière le chant au cri du désespoir où la vie est une reconnaissance   o les dieux triomphent   o les démons sont vaincus * tu crieras pitié o la plus longue des nuits mon âme se rassemble aux moiteurs emmerdées de l’attente   et je suis seul et je suis fou o pitié   mais le rire aux dents hélas sur moi   mon esprit absorbe mon corps je m’isole maintenant la mémoire m’absente   c’est un rêve contre la nature contre l’art contre la femme   o pitié tout le mal est d’avoir violé une muse contre la mémoire   o mère tu n’as pas de cœur et mon cri n’a répondu qu’à mon cri * toute mon écriture est une approche de la mort   et je chante le temps d’une mort à petit feu à petite angoisse   au carcan de la vie petit petit à mi-chemin de la mort   mon écriture m’éloigne de l’art   je ne chante plus pour charmer je chante pour conserver mes distances je chante pour me protéger mon tombeau ne sera pas de pierre * hélas sur moi la tour est assez haute même vue d’ici   hélas sur moi la nuit est assez noire et le vin est assez doux   hélas sur moi qui me redis tout bas que la nuit est une fête que la fête est la dernière   hélas sur moi les dieux ne sont qu’un jeu de l’esprit * ce n’est pas qu’au bordel on juge   ce ne sont pas des juges qu’on paye   rois au salaire des dieux   le sexe de la plus belle des putains   non qu’on la pende à l’ombre de la tour par les chevilles   non pas qu’elle pourrisse le temps d’une génération   louons nos dieux * j’ai visité le temple où tu dors   — le prêtre me l’a dit   j’ai visité le temple où tu dors   — la maison que le soleil éclaire du côté de la fenêtre * j’ai vu l’arbre dont tu m’as parlé je l’ai vu tomber sur mes pas et ils bâtirent un nouveau temple sur les fondations de l’ancien   et judica causam tuam * la femme dans l’eau ses parures de pierre ses parures de métal que le sable a mêlé   la femme dans le sable la femme que le sable mêle à la pierre et au métal   la femme dort dans ses mains la femme sur le chemin la lumière dans les linges et l’ombre de ses bijoux   les peintures sur sa peau que rature le bijou la femme dans la maison * mes pas sur tes pas et ma main sur ton corps les chemins le soleil   ceci est le lieu du seul repos du repos seul ne m’ignore pas   mes pas dans les pas de ton ombre   le soleil dans l’ombre de mon ombre * l’espoir aux dents comme le lézard au sable bleui de mes rêves   je n’y vois que l’inattendu de ta présence   comme le lézard aux rêves de sable bleu * laisse aller les changements au fil de la mémoire   comme un rocher dans la vague se rêve en écume au blanc des yeux n’ajuste qu’un regard inattentif ayant dit oui à ce qui est venu sans bruit * je t’aime doucement ton corps récent à même de prédire ce qui va suivre dans l’éclatement de nos figurations   je t’aime doucement comme le rêve   je t’aime doucement comme un présage au rêve le plus fou de savoir   je t’aime à même l’heure de s’ignorer voire de m’oublier voire de me redire encore une fois une fois de plus t’aimant tant doucement que c’est à peine un jour dans les rayons que c’est à peine si je te retrouve de m’ajuster au sort le plus infortuné   je t’aime doucement de ne pas m’arrêter * la chance n’a souri qu’aux jeteurs de sort   la chance est reluquée de tous côtés   la chance n’a souri qu’aux joueurs de cartes   la chance n’a souri qu’aux diseurs d’aventures   la chance n’a souri qu’aux mangeurs d’opium   la chance n’a souri qu’aux tricheurs   la chance n’a souri qu’aux tueurs   la chance a-t-elle souri aux bâtisseurs   la chance a souri aux menteurs   la chance n’a pas souri aux poètes   la chance n’a souri qu’aux semeurs   la chance a-t-elle souri à la mémoire l’infortune a-t-elle le sourire aux lèvres   la chance n’a souri qu’à l’oubli   la chance n’a souri qu’aux médecins   la chance n’a pas souri à tout le monde   la chance n’a souri qu’à l’homme cultivé * si je ne t’aimais autant je dirais que tu es une conne et que seules les connes m’excitent et tu t’imaginerais   o toi la conne de ton lit d’hôpital branlant maintes fois par jour en souvenir de nos escapades dans les musées de l’amour   mais je t’aime car tu crois aux oiseaux créateurs du ciel et de la terre * je déteste ta maladie parce qu’elle me ressemble   je déteste ton cri et ta douleur   n’espère pas la guérison ni l’éternité   je suis le masque ressemblant o toi l’odeur je suis le masque qui ressemble au mur qui t’arrête au seuil de la maison   immole-moi dans ton conin * peut-être les parures dans le corps qui redort long d’usures dans les chants   les ors déterrés avec l’âge la terre est arrêtée au seuil même une morte me salue donc aimée où la lueur la morde   ouverte dans la pierre qui para le plus beau à l’œuvre d’un tombeau * peut-être les secrets de l’œuvre au chant qui ne les chante pas tout l’amour en avant qui s’ouvre sur l’idée là-bas peut-être * parce que tu n’es pas dieu ou parce que la mort est douloureuse   parce que tu n’es pas dieu ou parce que les choses ont foiré dés le départ   parce que tu n’es pas dieu ou parce que la pauvreté a fait place à la solitude   o Kérés tes champs de blé sont plus dorés que jamais   parce que tu n’es pas dieu au seul degré qu’il importe d’atteindre du point de vue littéraire   parce que tu n’es pas dieu notre temps repose dans la mort de dieu notre temps est mort avec son dieu notre dieu ne se relèvera pas   parce que ta voix n’est pas la seule à hurler de douleur dans la nuit   ne rie pas qu’on t’apporte un enfant né du désert ne rie pas de la femme qui l’a enfanté ne rie pas d’avoir oublié cette nuit de beuverie n’oublie pas ta connerie soldat !   notre dieu est un rêve d’hommes cultivés * éloigne-toi o belle épousée mon esprit ne cherche que ton corps o laisse-moi te conduire aux formes de la chair   laisse-moi me nourrir aux formes de ton cœur o belle épousée qui es-tu   n’est-ce pas le masque que ma main reforme aux formes de ta différence   o je t’ai reconnue belle épousée tu es la fourmi solitaire et moi je suis le gnomon * toute la route est un rêve de distance et la mort y installe son royaume   toute la route est mesurée dans ton cœur et la mort a déserté d’autres routes   toute la route me retrouve où je meurs et la mort est un rêve de distances   toute la route est un tombeau de pierre et la mort se mesure à ton cœur   o la route est un écrit que le feu absorbe et la mort est un soleil au masque de la lune * tu n’as pas la chance aux tripots o ma ronde dans la folie aux vieux tripots dans la rue basse d’ombres aux amours mortes dans la rue à ce qui pue dans l’odeur de l’amour malade aux amants   tu aurais voulu qu’elle rie au lit abandonné au sort d’une autre nuit d’été aux amantes aux passages d’un autre âge   elle n’a ri qu’à ton vieux cul au matin pauvre et à la gloire au jour plus léger que tes yeux dans mon regard aux vieux grimoires d’amour dans le lit de nos dieux elle n’a ri que pour la forme * nulle saison n’est plus légère à l’esprit d’autres sources   nulle saison n’est plus amère   toutes les sources sont la source * c’est de l’écriture pure qui appelle pour être comprise autre chose que la lecture   l’écriture à ce moment appelle l’écriture * la terrible individualité du créateur il est dit deux en un   il n’est pas dit on se cache de dire le mensonge est une pratique courante chez les poètes   c’est aussi une excuse quelquefois un propos * la cage pendue au chambranle   oublie car la mémoire y prélude * se déchire puis oublie et le soleil calcine ces fleurs et ton livre renverse le tau et la juste raison de confondre la croix * peut-être né de l’eau où la métamorphose le plonge d’un père amoureux ou simplement en rut   d’où la haine et le désespoir la hantise qui s’interpose où la mort le sacre comme une insomnie au cours de la nuit comme l’impossible au seuil de l’ennui comme le hasard au sein de la mort l’a vu naître de l’onde au rond qui va le ceindre   comme un nom pour toute la vie * dès les premiers jours qu’on couronne au vin d’autres amours noie le noir de la couronne dans la pierre oublieuse noie le noir et la pierre dans la terre c’est la mort que j’épouse c’est la mort qui m’épouse maintenant est venu le temps de haïr   une situation dans l’enfer * il y a la mère des muses   facile d’oublier les portes du soleil   au souci qu’anime le regard avant qu’elle sorte de tout ceci avec les dieux ricanant dans l’ombre des murs qu’elle a créée malgré l’usure * o sois la bienvenue o mère toi l’insouciante avec les dieux   bienvenue au sein de notre terre d’ombre à l’or au poème d’amour avec les jeux sur la montagne aimée toi saoule * plana avec d’autres planètes trame ustensile   redira l’arrêt regarde si c’est la même   arrêt au monde cul de la même rue sacrée entre toutes les rues   cependant la même heure très bas d’abord le temps pierre fuseau délave les vieux linges riblant   divers tombeaux   Io elle parle haut trop haut * ramenez l’honneur de notre langage où vous l’avez laissé ramenez si ça vous coûte lumière bleue se lave au son des nouveaux paradoxes   ou alors verticalité le mot au moment de baiser avec la plus chère verticalisez le groupe de mots   la dernière possibilité n’est accessible qu’aux fins du fin s’agit de clouer le bec à la pécore et d’y dénicher le secret sans avoir à perpétuer la race vous m’avez compris * il y a un oiseau sur le toit de la maison la hyène ricane   l’oiseau rassérène une partie du cœur nulle complainte n’est plus douce que la sienne   oh nulle complainte n’est plus douce   écoutez la voix qui se chante et s’explore l’oiseau virevolte encore une fois   la hyène est plus légère qu’une rosée d’aurore   oh plus légère qu’une rosée d’aurore   un oiseau parmi les branches du soleil la hyène ricana de nouveau dans l’herbe   l’oiseau roupille dans le creux d’une feuille l’hyène est une attente sans le réveil * au point où la référence sépare l’écriture de la lecture le poème peut s’abîmer ou se relever éclatant   la référence n’a pas de raisons culturelles a d’autres raisons le poète a cessé d’être un jongleur * je préfère un livre qui soit une lettre un peu moins de littérature mais de la sincérité une conversation avec aux arrêts respiratoires quelques chants pour illustrer pour changer pour une raison ou pour une autre ou pas de raison quelquefois la folie un moment de rencontre hors de l’école allure pointillée de la conversation autour d’un verre ou dans un lit * et le gypse au cœur si tendre me rappelle le son de ta voix   la si douce langue tournant sept fois avant de dire l’avenir   pourtant le séducteur au cœur séparé se conjugue au même temps au même mode * ira-t-elle puiser dans le puits des vertus inattendues au crépuscule levant sa robe de rosée sur nos regards   et l’écume de ton visage est au moins aussi légère que tous les pétales du mensonge littéraire à la gueule de celui qui dérive * là-haut j’ai vu combien la nature peut être douce sans jeu de mots sans poudre aux yeux   et l’oiseau dansa d’une branche sur l’autre et Zeus nous rendra fous à force de périple la chambre dans la chambre un jardin de pierreries très précieuses   et là le sexe vendu pour un rond c’est le point de chute le moins propice on croira à un accident au plus haut degré de beauté où la forme n’est forme que d’être vue * comme s’il n’était pas plus simple d’établir une fois pour toutes le rapport de force musical qui existe entre l’œil et la main   ainsi concevoir autre chose que le cadre des rencontres fortuites où s’opère après tout ce qui n’est que publicité   une forme de blessure au cœur de chaque point qui se rencontre dans sa désuétude de continent   ou quelque ancienne blessure de guerre dégoûtante à reconsidérer la question du beau   il est facile une fois toute théorie exclue de glisser de la table de dissection à l’autel et de l’autel au sacrifice du sacrifice à l’effusion de sang pure et simple et d’y ajuster le decorum rococo de la quasi-totalité des oiseaux de proie en mal d’amour * où le poids écrase l’esprit tu suis amicalement les lignes dans le mot à mot   et plus tu avances dans le texte moins ton esprit malgré de louables efforts s’y accroche   dérouté par le noir d’encre des mots hors jeu par rapport à l’exigence du texte   pourquoi   parce que tu es seul * le poète n’écrit que pour être lu pour mémoire toi docile jouant le rôle proposé jusqu’au possible   limite maximum de compréhension qu’un lecteur peut avoir de son texte   au-delà la lecture n’est plus possible * si bien que le temps s’infortune avec le temps de descendre au même temps   soleil et lune   mais dieu rend fous ceux qu’il veut perdre * o porteur des feux de Dité l’esprit a beau jeu toi l’exilé ne rencontrant que la fortune ce sont les fruits d’une importune amante de cœur comme au cèdre dans les jardins plus loin que l’or qui honore * voix tu es voix vois je ne te vois pas je suis muet je change * le nord à ma fenêtre le nord sinon je hurle   état poète pierre renoncer saule redouter   tu ne gis pas au nord   regarde-moi revivre l’instant   c’est ta mémoire qui œuvre en moi Io   balance-lui sa vertu mais nom de dieu balance-la * l’idée chérie l’idée non point la mélodie ni l’image la mélodie laisse-la aux musiciens aux esthètes l’image pour charmer seulement à cet endroit du poème ajuster la mélodie l’image la poésie doit charmer doser le charme * l’esthétique ne soutient pas l’idée ni ne la contient sans fissures   purulences autres parfums   la mélodie est une question d’écoute l’image est une question de regard il n’y a pas de règles d’éducation de l’œil et de l’oreille tu ne comprends pas forcément l’idée originale cuisine composition   la matière disponible dans l’époque le lieu * nul ne saura si la rivière l’a conté si la rêveuse rivière est morte d’avoir conté l’amour pas même le vent pas même la pluie   ou peut-être le temps de se remémorer le pacte injuste conclu au temple   ne te retourne pas o pas maintenant ne crois pas y voir autre chose que le désespoir n’arrête pas ma course que je m’y abreuve * ne cesse d’abreuver le sol de tes libations   la femme que j’ai vu caresser son sexe dans le temple ne me dis rien qui la regarde ne me dis rien ni de ses yeux ni de sa voix   qui baratta le reste sinon le cœur qui s’y écœura une nouvelle fois   l’heure n’est pas de saigner ma lampe   j’écris pour le temps dehors je ne me vois pas je m’imagine je me rêve doucement et je déchire mon image au cœur d’une autre image   je ne coucherai pas dans ton lit o habitante désolée je ne t’aimerai pas dans le deuil de tes filles * ce que j’arrache au silence tes lèvres ne l’ont pas maudit ce que je chante en silence ton cœur ne l’a pas déserté o belle épousée   c’est ton ventre dans la voix c’est ta voix dans la terre o belle épousée ce que j’inhume n’est pas mort et ta main ne l’a pas saisi   ce que je pare n’est pas vain et ton regard l’immobilise o belle épousée   c’est le ventre de toute la terre dans la voix qui me rechante et me charme au proche départ * ce paysage peut-il être l’offrande de tes yeux à mon propre regard retiens cette ombre cette lumière n’attend pas le baiser de nos corps pour me redire toujours ce paysage où je meurs et revis d’être toujours le nom que tu portes pour moi * comprenez-vous Myrtho ce n’est pas une question de volonté seule la lumière peut le dire l’orgueil des poètes ne se rabaisse pas au niveau de la mort   j’veux dire la même à l’œil fixe à l’arrêt d’une rue n’est pas la seule raison de la mort en chambre * l’heure en soi lumière s’y défilera doucement en heurt aussi sûr que demain aussi sûr que mon fils au milieu des soldats   l’heure en soi l’ombre doucement n’y redira que le nombre mon fils au casque d’or à la tête de cent guerriers   le corps couvert de blessures adoré par les femmes des autres   l’heure en soi et ma fille baisée par un troupeau de dragons * le drame de la captivité au sein d’un livre qui n’en est pas un absorbe dès le début toute l’œuvre qui tente de lui échapper cruellement cruellement ne s’achève que dans la folie ou avant la folie avec la mort c’est un feu pour la littérature dérisoire * o mère amère dans ma douceur chaudes mamelles le temps a été cruel pour toi pour ton vieux sexe qui n’a pas enfanté le monde   o mère de toutes les présences ton corps est un règlement de compte d’homme à homme laisse tes bras m’entoure au creux de toi   la nature est plus belle avec la solitude ce n’est que la terre endormie ce n’est que ma semence répandue où la fourmi bâtit des rêves de géants * la mort n’achève pas la mort n’achève pas la mort qui a aimé recrée ce qui a été créé en commençant par le commencement   c’est à dire le verbe c’est-à-dire mon cœur et mon cœur c’est à dire mes regards aux quatre bornes   peut-être au premier temps de mon père de ma mère du temps de l’idylle qui me séparera un jour   le jour me nomme dans la mort de la nuit   celui qui aima aime toujours celui qui aimera celui qui aimera aime toujours d’être aimé * le désespoir n’a pas fini de n’achever que les sentences oubliées en ariettes   à même de n’y consacrer que l’ennui ou d’approuver à l’occasion le suicide dans un cri l’approuver et y renoncer comme une solution universelle   mais quoi y concevoir dans l’ennui sinon le désespoir comme une sentence et le suicide comme autant de juges que l’esprit a rassemblé au haut le plus haut de toutes les montagnes où l’homme n’est nu que de paraître   le vide n’est pas synthétique et patati et patata * un drame peut-être où se joue la farce un mot où se joue la mort   de quoi fertiliser au moins la terre dans la femme qui s’est donnée   un drame non une mélodie où l’événement est secondaire comme l’opium comme le jour   la terre a bu ce qui n’était que matière répandue l’esprit est resté en suspens au moins le temps de se jouer du temps au moins le temps de ne répandre que l’ennui sur les lieux qu’on célèbre * ta bouche est une perle de sang au bord de ma blessure   o baise-moi à la rosée de ton ventre   ta bouche est une plaie sanglante dans mon visage   ouvre-toi ouvre-toi doucement   l’aurore est proche et le soleil m’arrête au seuil * ton rire annule les reflets de l’eau dans mon regard o m’onde d’un cercle et m’y repère au point de chute de l’amour   en mort buvant le secret d’un dieu révélé pour la haine o rie o mare reflétée en mon absence rie et t’isole dans tes chaînes * je t’aime où ton corps peut m’aimer à même la vie si c’est connu de mémoire   je t’aime où peut ton corps comme la légende de bouche en bouche à même la mort   et la mémoire est un signe de reconnaissance * même un compte avec les dieux du haut de la tour c’est-à-dire du haut de mon esprit à l’ombre d’une même tour   même une rencontre avec les dieux avec la toute-puissance des dieux au soleil d’une autre tour   même un salut aux dieux exilés à jamais de l’esprit même ça o filles de mémoire * toutes les voix sont dans la voix qui me parle qui me console   toutes les voix ne sont pas la voix ne sont pas le cœur qui me console   toutes les voix n’ont pas le cœur de me consoler toutes les voix c’est ta voix mais c’est sous terre * nous n’aurons pas ta voix lumière sur l’immensité nous n’aurons pas ton cœur o dernière beauté   mais nous aurons le cœur de te dire que non assez de cœur ça oui car notre parole est d’or   mais referme tes yeux dans le cœur de la femme referme-les lumières et m’éclaire enfin   à ce qui croît avec la mort au fond de nous le regard muet du père avec ses femmes o nous n’aurons pas ton sang dans le soleil * le soleil n’arrête qu’une feuille au bout de la branche qui sépare ton visage de mon regard   et tes yeux ont rencontré les collines sur mon épaule couronnée de lumière et ton silence remue l’amère vérité * tes yeux n’ont plus le regard donné en murmure pour soi n’absorbent qu’une transe et rediront peut-être avec les jours les légendes désuètes de leur temps   avec le sourire des vieilles femmes nues au moment de se donner à la dernière eau qui les purifiera   dans les mains des jeunes filles élues pour l’amour ou la maternité   tes yeux n’ont plus le choix dans le regard des dieux * n’avoir su redorer le blason le vieux blason de ta mémoire cela importe peu en regard d’un temps qui n’a pas eu lieu   tes yeux n’ont souri qu’aux regrets   tes mains n’ont caressé que l’oubli * elle est si nue dans la pierre noire de ses yeux clos   à peine esquissée au regard que je parcoure en moi   o chère si l’absente la moindre parole de travers par rapport à la verticalité de son regard * au moins résume le peu qu’il chante résume le cœur qui la hante d’un cœur plus pur ne sachant où il va où il meurt au chant qu’il n’aura pas chanté peut-être mort de n’avoir su donner au moins un sens à son enfer * o toi la femme assise toi tant aimée o peut-être moi que le cœur n’a pas enrichi d’autre chose que d’un peu d’imitation ne me regarde pas vieillie d’au moins un temps * l’amour à la morsure des dieux en soi   la morsure en chemin d’îles rêvées   un chemin en trace de dormeur invisible   et les pas de qui danse à l’orgueil à la justice * tes longues jambes blanches à la ligne des pas ponctuées d’ombres dansantes nues comme à mes yeux chercheurs   elles inondent les rêves d’une eau recomposée avec le corps enfin qui trace des harmonies de reconnaissance   en lieu de chute dans l’air et le sol qui s’arrache à sa loi par le sein élevé clair d’un voile en main qui s’y retrouve   des mots que ta bouche a cédé au spectacle donné à l’œil par quoi ta chair m’arrête et m’y résolve en cœur   de me dire que le temps n’est pas de donner raison à la raison * et c’est déjà l’automne aux mains de vieille jetée au feu de la maison et qui crépite dans mon rire avec toutes les vieilles qui ont été belles   et c’est déjà l’automne aux pieds de jeune fille chatouillée dans le lit et qui rit où je dors comme à la mort * peut-être rit-elle encore o ruisselle d’une feuille   i’s’peut que l’temps nous rassérène une bonn’fois pour toutes   rit-elle au moment qu’elle s’isole d’un arbre rit-elle de mouiller les pas rit-elle o rit-elle si tous les dieux sont contre nous   o combien de temps encore dans la colère des dieux   combien de temps dans la bêtise des hommes   m’est avis qu’nous faut’rons avant ça * voici le dernier rayon de soleil pétaler à l’horizon avec corolle de sang c’est vaginal que j’veux dire * et la fille réclame un pourboire au portier qui se rassérène   passe un cul-terreux à l’œil morne au bras d’une putain   les jolis mariages consanguins se portent mieux avec l’augmentation du salaire solaire * j’écris à même ce qui pue parce que l’écriture est merdeuse d’être le trompe-l’œil de nos exigences   et je ferme les yeux j’écris ce qui vient ce qui ne se refuse pas ce qui me joue des tours me laisse écrire au contrepoint   l’heure présente ne descend pas du père qui la heurte n’enfante pas l’art ciselé l’heure convulse le calme des dehors du sommeil tout est déclin * ses ongles sont sibyllins ses doigts sont aériens ses mains sont électriques ses bras sont fulgurants son épaule est magique son cou est ariane sa bouche est miraculeuse ses seins sont insolents sa langue est immolée son ventre est enfant ses yeux sont vibratoires son sexe est orienté son front est véloce sa croupe est le midi ses cheveux sont dianes ses jambes sont occidentées ses pieds sont le nord et son amour le juste milieu * mais j’entends quelqu’un   ça s’rait-y mon père mon pè-ère   prononcer la sentence sans se référer au juge   la guerre est moins cruelle quand la maison s’isole dans la campagne * il est dit que les futurs alcyons grandiront avec l’aurore   est-il possible que la chatte glougloute sans que le vent ricane en coin   la rumeur sans entrailles est étendue avec les morts   la moitié de l’Autriche baronne du sang défile * intérieure o le mal est d’avoir détruit la fourmilière d’un coup de pied   o intérieur comme elle dit peut-être piroguant dans la rivière où la ville se jette   o le mal est d’avoir oublié comme elle rit d’être la grille seule   o peut-être si belle une feuille à l’automne n’est pas plus légère * peut s’la coco peut s’la coller ou qu’ça lui plaît c’est pas moi qui médira   même à s’chacha chatouiller l’con c’est pas moi qui maudira   dira c’que ça c’que ça veut dire c’est pas moi qui déserta   je n’ai chanté que le moment je n’ai tué que le temps c’est pas moi qui poétise * je t’aime autour de moi comme on aime les insectes   o toi la fourmi ne travaille qu’à mon amour   ne t’épuise qu’à m’aimer   je ne connais que l’ombre de ton corps s’il est nu à me regarder   je t’aime de t’ignorer où tu égales les dieux * ceci est le masque dérive avec le masque de la reconnaissance   toute la lumière postule aux reflets de mes dimensions dans la mort rêvée   l’ombre n’est que l’étendue de ta robe enlevée   avec ton corps aux cris d’amour des insectes dans la branche de l’arbre   masque y pérénère   je n’ai pas l’or pour le dire ou tout au moins le donner à penser * il dériva avec son âge ou dériva avec la mort de l’une et l’autre il dériva et s’égara   est-ce l’âge est-ce la mort du cœur et du cœur ce n’est pas l’âge ce n’est pas la mort c’est le reste * la mort la plus simple la mort dans la main lentement la mort dans le miroir de ma main   la mort qui se rencontre dans la mort des rencontres   la mort avec le temps la mort qui se prépare   la main dans le miroir de mes yeux dans le miroir d’autres yeux que je dérobe à la vie * recueille-moi où je disperse les raisons de l’écriture en livre humain m’innove d’un titre et d’une dédicace au moins me soustraire avec amour à l’éternité de tes doigts sonores * o l’amante déserte chante-moi le désert outre dans mon sommeil redis-moi l’abandon de ton cœur à l’aurore   o dévore mon sens dans la plaie de mon corps que ta chair s’innove deux fois   o l’amante déserte rêve au creux de ma mémoire   le troisième aura bu l’essence de ma chair où je renais plus beau de te vieillir au seuil de la tombe * où as-tu caché ton escargot ta limace et tes cornes œillées   un oiseau aura-t-il le temps de lever sa queue   déjà elle penche du côté de la mare verte où croît l’arénicole à l’oîdé de sang * la chasse au sens est démoralisante   mais il importe peu que la morale ne se résume pas au long vol du courlis sur la plaine   car la saison des pluies et des vents s’annonce dans le chant du crapaud profané * maintenant tout mon corps coïncide avec une belle légende retrouvée   maintenant mon corps n’est plus mon corps   et la légende n’est qu’un vieux souvenir   ma mémoire se refuse dans la mémoire d’une morte et lentement j’ai salué la dernière famille * o nuit emporte la pire des légendes   n’emporte que le sens de la mémoire intérieure   o nuit comme le cri changé en tache d’encre   au ciel qui me sert de spectacle * gloire fille du sang mémoire hommage conquête mé   un bon livre est une utopie de taille à renverser les pouvoirs en place   le poète croît avec son désespoir   avant tout l’utopie qu’il ne partage pas avec son hôte   o vienne le moment désespérant [Odes, odes, en finir avec ce livre encore possible Sur les pentes où croît la neige de cristal en cristal refondue pour que tu paraisses moins fortuné tu choisis Une abeille a creusé un trou avec sa dernière chaleur De même le fruit sec d’un hêtre sous les ruches Tu promènes ta lassitude d’ouvrier et tes espoirs de poète ta lassitude et tes espoirs se minant des mines stériles Ça ne parle pas faute d’extraire autre chose que des mots et des verbes qui ne s’extraient pas tout seuls de la froidure Comme il neigeait ! et comme le froid pleuvait ! les genêts se sont couchés en travers du chemin la bruyère est muette Des skieurs sont passés par là .......................................... sans issue CANTO IV - La mort malade Comme ce vieux, très vieux, lequel avait cassé sa pipe, condamné à la mauvaise fumée pour le restant de ses jours, à coup sûr comme ce vieux-là, rabougri comme peut un arbre seul. Rabougri, je vous dis, avec une pipe qui ne vieillira pas, avec en quelque sorte la jeunesse toute chaude entre ses doigts, quand sa pipe était froide, et la fumée savoureuse, et la dernière bouffée devait être la meilleure — excepté que je ne fume pas, faute de feu, de peu de feu.   La mort, cette fois, en est malade. Malade aussi la vie, et l’homme, le cœur, l’esprit, malades comme tout ce qui peut croire en dieu, comme tout ce que dieu a cru bon de créer, là, entre deux lignes distinctes où j’ai trouvé du rythme, de la poésie enfin — pas toute la poésie, mais rien que la poésie — rien d’autre, rien, pas même un métier, une famille, une patrie, une histoire, que sais-je encore ?   Je suis un tas de choses qui me font dire que la mort est malade, et que je n’y peux rien, même un poème, surtout un poème.   Alors j’écrirai des chants pour la compréhension de tout le monde, y compris les fadas, et les salauds aussi comprendront mes chants. Il y aura de la maladie partout où la mort périra par le texte, et tout le monde comprendra que je dis la vérité, même les fadas, même les salauds le comprendront — parce que j’aurais atteint le point d’indicible clarté par quoi tous les hommes sont des hommes, et chacun sera rongé par le mal dont la mort se meurt.   Et quand je dis que la mort est malade, je suis en dessous de la vérité, mais tout juste dessous, juste assez pour que ça ne soit pas un mensonge. Nombreux sont ceux qui comprennent ce que je veux dire par là.   Je te dirai encore des fables telles que les hommes aiment à les entendre, mais le temps est loin, si longtemps à se remémorer d’abord le présent, tout près de nous le présent avec sa mort mal en point, la mort comme la plus mauvaise des littératures, malade dans ses mots, malade jusqu’à la mort, usure après usure, lentement, décomposant ce que les hommes auraient souhaité entendre de la bouche des poètes; et les poètes sont les plus vieux des hommes, et les plus malades, les plus proches de la mort, sauf qu’un coup de fusil couvre le son de leur voix, car ils sont l’artifice de la maladie dont la mort se nourrit:   « Ariel ! Ariel ! le son de la voix c’est sous terre qu’on l’entend le mieux. »   Des fables, j’en connais, de quoi raviver le cœur d’un homme, sauver peut-être le cœur d’une femme condamnée à errer, même un enfant, ivre d’apprendre à vivre, et d’opium aussi dans la pipe du vieux où la vieille se retrouve quelquefois. Quelquefois, pas toujours, si ses dents gâtent tout ce qu’elles mordent, que ce soit mes fesses par amour, ou le vieux au lobe de l’oreille, pour je ne sais quelle raison — quelle raison ?   Elle est aussi folle aujourd’hui qu’au jour de sa première apparition, et lui, c’est le gardien jaloux des péchés par quoi tout s’explique, même qu’une mort ait changé sa peau, même le temps où cela s’est passé pour la première fois à la grande frayeur de chacun, même celui, ou celle, qui en eut à subir le premier l’hideuse métamorphose — ainsi qu’un traité sur la putréfaction, naguère, en témoigne — ou bien, c’est qu’une fable m’a ému plus que les autres, peut-être celle où l’on voit d’étranges et naïves métamorphoses se succédant au rythme d’une histoire qui est la mienne revécue cent fois, rabâchée, d’un cygne à l’écorce d’un arbre, ou d’un loup, n’importe quoi faisant l’affaire, puisque la chose n’a pas de prix.   Et soudain un grand écœurement me soulève l’estomac, comme ça même, comme une fumée épaisse de trop de bruyère, trop de bruyère, à jamais ! C’est à dire quelque chose comme le NEVERMORE du corbeau, à croire que j’ai quelque raison d’augurer entre une fenêtre ouverte et l’austère présence du savoir en cours de formation.   Là même, et c’est un signe plus funèbre, au refrain: Ariel ! Ariel ! le son de ta voix, c’est sous-terre qu’on l’entend le mieux.   Tant il est vrai que le crêpe se vend mieux qu’une poignée de main, sur la couverture d’un livre beaucoup mieux qu’une franche poignée de main. Avec un regard tout tristounet de poète qui va faire un chef-d’œuvre, oh ! que faire est indigne de tant de tristesse et de savoir-faire ! On dirait qu’un coup de vent va soudain l’arracher à sa rêverie, par la fenêtre l’arracher définitivement du quotidien qui le justifie, et le jeter au loin dans la cime d’un bouquet d’arbres qui l’absorbera jusqu’à ce que ses fleurs ressemblent à ses fleurs. Justice !   Sans parler de la beauté, toujours froide parce que son plaisir est d’être au lieu que le plaisir des humbles est de devenir.   Vrai aussi que la brute bande mieux que la bête, et que c’est tout vilain à voir, ce témoignage d’amertume qui se fait un plaisir de porter plus d’ombre, et par conséquent plus de lumière, si cela se porte mieux toutefois que l’immanquable obscurité des poètes qui ont atteint le sommet de l’expression...   Vrai aussi qu’un cadavre vaut mieux que l’idée qu’on se fait de la mort quand elle se porte assez bien pour paraître dans les œuvres d’art.   À la fenêtre, mon âme penchée, égrène des mots ! des mots ! des mots ! Au lieu de ça, au lieu de cette poussière qui est celle des hommes et peut-être aussi celle de dieu — pourquoi pas ? - au lieu de cette poussière j’ai imprimé la trace de mon pas, droit vers la porte, pas un moment titubant ou manifestement tremblant — rien de tout cela - et la porte, je l’ai ouverte d’un coup de pied, et ce foutu vieux escaladait les rochers vers la maison, le foyer dans une main et le bec dans l’autre, proférant diverses insanités à l’adresse de ses propres pas qui le rapprochaient de moi, et à cet instant, comme quelque buste se fracassant par terre, ou quelque oiseau funèbre qui a perdu l’usage de ses ailes et brisant son bec sur le rebord d’une console — mon âme s’est craquelée plutôt, comme un tableau, à croire que je manquais de suffisamment de technique pour entreprendre ce qu’un refrain m’avait inspiré à rebours de sa même signification. Et il s’en est fallu de peu qu’on m’encadrât, et qu’on m’accrochât au mur le plus proche, avec ma signature sur le ventre, et deux dates indiquant que j’avais vécu et que j’étais mort.   Ris. Et dire que j’ai eu l’audace de lui en offrir une toute neuve, avec une étiquette sur le bec, et une marque gravée sur le foyer, et rien à l’intérieur que l’évidence de son désespoir — somme toute un parfait assassinat, sinon il eût péri prostré sur une chaise avec les débris entre les doigts — ainsi, il meurt comme il a vécu, sauf qu’il vivait.   Voilà ce que c’est qu’une mort fiévreuse, une mort qui s’infecte, ivre mort qui purule, qui se recroqueville dans la pourriture, et c’est cette mort-là qui attend n’importe qui tente l’impossible avec une haute idée de la chance qui ne peut pas, ne doit pas tourner.   La vieille fumait rarement, je l’ai dit, et quand cela lui arrivait:   « Ariel ! Ariel ! le son de ta voix, c’est sous terre qu’on l’entend le mieux ! »   Si cela lui arrivait, c’est que le vieux dormait, paisible, avec sa cicatrice au lobe de l’oreille depuis qu’elle n’y mordait plus, même une légère morsure au coin de la lèvre oh ! un petit accès d’amour, pas plus, rien de plus qu’une petite colère sans importance quand il lui avait touché les seins avec sa main qui sentait le tabac et qui avait l’air d’un culot de pipe.   Alors l’odeur même de la fumée était différente, comme si elle ne comprenait pas, comme si elle eût pu fumer n’importe quelle pipe, peut-être même à n’importe quel moment pourvu qu’il dormît, et l’odeur de la fumée n’incommodait pas le vieux dans son sommeil simplement parce qu’il dormait, et qu’elle veillait à peine somnolente entre la crainte d’être surprise et l’horreur d’être si seule.   Et à midi, midi au soleil, il ferme les yeux, elle ferme les yeux, et je joue. Je joue à la pipe, à la pipe qui ne fume pas. Je fume la fumée de mes yeux, et je les frotte avec mes poings. A l’angle de mes poings, je rêve. Un rêve et un soleil, ça fait deux: je ne suis pas seul.   Je suis rarement seul quand je joue seul. Je suis un enfant, c’est-à-dire que je n’ai pas de souvenir. Je remplis ma mémoire, je ne m’en sers pas; sauf pour faire pipi, ou mettre la cuillère dans ma bouche. Je suis un catalogue. Je m’imprime. Je serai poète.   Quand il rouvre ses yeux, elle ouvre les siens, et il fume sa pipe. Elle le regarde fumer, et je joue à casser la pipe, simplement pour faire le mal, le mal incurable, le mal interdit, le mal qu’on ne pardonne pas et qu’on punit, le mal qu’on n’arrive pas à supprimer, parce qu’une bonne pipe est fragile, et que plus c’est fragile, et plus c’est sain, plus c’est vivant; c’est loin d’être mort, tandis qu’une pipe indestructible, c’est brûlant comme l’enfer, ou éteint comme la mort.   Et il mêle la mort et l’enfer dans une même pensée. Et elle le regarde penser. Alors j’écris des images dans ma mémoire, avec ma solitude qui s’étale comme de l’eau, comme une rivière; et le poisson dans la rivière, un poisson-pipe avec un bec comme un oiseau, et un foyer comme une maison, et peut-être aussi une fenêtre, où plus tard j’écrirai des livres, et une porte, pour la fermer.   Nous aurons même le temps d’aimer ce que le corps permet, entre nous deux, pour nous deux. Nous aurons ce temps-là pour jalouser les morts, là où la pierre pousse comme de l’herbe. Et de ce temps, chérie, il ne restera rien, parce que le temps est le temps, un point c’est tout.   — Je fume la pipe comme un homme. Ne la laisse pas s’éteindre. C’est alors que j’aperçois la guêpe, comme une tache de lumière la guêpe, une tache de lumière ou une tache d’ombre. Je choisis la lumière, parce que je la vois. Elle se pose.   Pas loin, il y a ton sein. Il y a du coton sur ton sein, et du soleil sur le coton, et la guêpe s’en aperçoit. Elle est jalouse. La guêpe est jalouse. Elle te piquera.   Elle s’envole. Ton sein est toujours là, obèse. Le coton aussi, là, avec son soleil, avec son ombre, et un dard au milieu de l’ombre. Je vois bien que tu rêves d’amour. Tu me piqueras.   Je l’entends. Cette fois, elle semble s’intéresser à mon ventre. Il y a du sucre sur mon ventre. J’ai renversé mon café tout à l’heure, et tu n’as pas accepté mes excuses. Tu t’es endormie au beau milieu de mes excuses, et j’ai guetté la guêpe dans l’espoir qu’elle te pique et t’arrache au sommeil et à tes rêves d’amour.   Elle est revenue, et son dard me menace. C’est ta faute. Si tu avais accepté mes excuses, j’aurais lavé mon ventre de son impureté, et elle ne serait pas là à rêver de moi.   Elle est toujours là.   A quoi rêves-tu ?   Je m’éveille. Tu dors encore;   « Pourquoi joues-tu ?   — Je joue parce que je joue. Et je joue parce que je suis un enfant. Je suis un enfant parce que tu es tu et qu’elle est elle.   — Ma pipe est une bonne pipe. Je te l’enseignerai. Plus tard tu sauras reconnaître une bonne pipe entre les mauvaises.   — C’est un enfant. Il ne comprend pas. Qu’il aille jouer. Nous jouerons.   — C’est le moment. Va jouer. Ne te demande pas pourquoi. Jouer c’est jouer.   — J’aime un autre enfant. Dans mon ventre il y a un autre enfant. Ou tu ne m’aimes pas assez, ou c’est moi qui te manque.   — Je t’aime. Je t’aime. Je t’aime. Et je sais que tu m’aimes. Les enfants sont la preuve que l’amour existe. N’avons-nous pas nous-mêmes été enfants ?   — Ou bien je préférais dormir. Je ne sais pas si c’est le sommeil ou l’amour. Ou bien c’est le soleil, c’est toi, c’est tout.   — Va jouer. On ne peut pas jouer si tu ne joues pas. Et si tu ne joues pas, tu joueras seul.   — Je ne veux pas jouer tout seul. Je veux jouer mais pas tout seul. Jouer tout seul c’est pas jouer. Ça rend aveugle et fou.   — Tout compte fait, c’est le soleil, ce n’est pas toi. Mon corps est une paire de seins que dore le soleil dans mon ventre.   — Mon corps ! Mon corps ! Mon corps ! Je veux jouer avec mon corps mais pas tout seul. Elle peut jouer. Tu peux jouer. Tout le monde peut jouer avec.   — Ma pipe est moins ingrate. Elle fume, elle, quand ma femme se bronze et que mon fils s’amuse. Ma pipe est une bonne compagne. Elle m’accompagne, toi, ma femme. Je voudrais jouer avec ma pipe, mais tu souffles dessus.   — Est-ce que je peux souffler dessus ?   La fumée s’entortille dans l’air. C’est un jeu fantastique de s’y reconnaître.   « Mon corps est une vulve. Je suis une vulve. Je caresse ma vulve. Je joue avec toute seule.   — Ce n’est pas comme ça qu’on fait les enfants.   — Ils naissent dans les choux.   — Et ils gardent longtemps l’odeur des choux. Ça sent mauvais mais ça soulage.   — Infâme ! Tu es le contraire de ce que j’espérais.   — Ne souffle pas sur ma pipe. Tu n’en as pas le droit.   — Moi aussi je veux souffler. Je veux dessiner des seins des hanches des culs des cuisses, avec de la fumée. Je veux dessiner des jeux passionnants.   — Qu’il aille jouer ! Qu’il aille jouer ! Et toi va fumer plus loin. Que l’ombre est détestable. Je me supporte à peine.   — Souffle, et vois comme c’est beau. Ça à l’air d’une femme, et ce n’en est pas une. C’est simplement de la fumée.   — Soleil ô soleil ! Je suis si seule. Parfume-moi, embaume-moi. Je serais morte avant demain. Je veux mourir avec ce plaisir-là.   — Un et un, ça fait deux, c’est-à-dire que ça ne fait rien. On fera avec, puisque rien n’est possible autrement. »   O haïssable nécessité, écrirai-je plus tard. On peut jouer avec la terre, mais pas longtemps. On se fait prendre tôt ou tard.   Tu dormais. Pourtant le soleil n’était plus que lumière, et le vent poussait la pluie vers nous. Le vent poussait la pluie. L’eau ne t’éveillera pas. Ton rêve sublime la réalité, mais j’attends toujours que tu t’éveilles. Avec ma pipe qui fume, j’attends.   Ton corps ruisselle, ton corps est une rivière, c’est la mer tout entière et je deviens fou. Je viole ton sommeil. Je le viole, et ma pipe fume toujours. Ma pipe fume dans la pluie.   Maintenant, ton corps est violé. Ton sommeil est violé. Ton rêve, surtout ton rêve, est violé, et la folie ne m’a pas quitté. Tu me regardes parce que je suis fou. Tu ne me regarderais pas si j’étais raisonnable. Ton regard me raisonne en vain, mais tu sais qu’un regard n’y peut rien. Un regard ne suffit pas, même ensommeillé. Oui, il pleut, et cela te dérange. Le soleil n’est plus. Tu vas coucher dedans. Tu aurais voulu que ça dure. La pluie durera longtemps. Il pleuvra aussi dans mes mains, et je viderai ta solitude, je noierai ta solitude. La mienne est insupportable, parce que tu supportes la tienne. La mienne est une vraie solitude qui ne couche pas dans le soleil. D’ailleurs je ne dors plus. J’ai trop mal de tenter le sommeil où il n’est pas. Cela fait mal, et je veille.   Au moins ce soir tu ne dormiras pas. La pluie t’a arrachée au soleil. Comme une herbe, elle t’a arrachée, et ma maison est la plus accueillante. Peut-être y veilleras-tu ce soir, toute nue et humide encore d’avoir été déçue, comme une herbe déçue que la pluie ait raviné la terre, o désolée que le soleil se soit montré impuissant, dans l’eau, et dans la terre, et dans le feu qui m’anime.   Il pleut. Tout un jour magnifique gâché par une averse qui n’en finit pas de leurrer le soleil au fond de mes yeux. Bien sûr, elle dormait, et il fumait, mais je jouais. Je jouais seul, mais je jouais. Et je peux dire que j’étais heureux, même seul.   Maintenant, elle cuisine. Elle a mis un tablier sur son ventre doré, et il fume, et je peux le voir qui m’observe à travers la fumée. À la hauteur de ses yeux, je suis immobile. Je me confonds peut-être avec la fumée qui s’étire vers le plafond.   La pluie pleut.   Papa peut.   Maman meut.   Je jeu.   Je ne suis pas encore poète. Je ne sais pas encore jouer avec les mots. Je joue avec des jeux. Je ne fume pas, et je ne connais pas les femmes.   La pluie est une veuve   papa un tortionnaire   maman est une couleuvre   Je suis mort. Je ne suis pas encore poète. Les images, je ne les mérite pas. Quand je serai poète, j’aurai beaucoup d’images, des images à pleines brassées, les images que je voudrais. Je voudrais les images les plus fortes, les plus folles, les pluies-fall.   Comme une couleuvre, elle ne pique pas, elle crache. Elle empoisonne la cuisine. Il ne mangera pas ce soir. Il maigrit à vue d’œil, comme s’il s’envolait avec sa fumée. Un jour, je lèverai les yeux pour le voir, tout noir et difforme, avec des craquelures qui le soulèveront sur les solives. Par endroit, sur les solives, il se soulèvera pour bailler.   Pleut. Soleil brisé. Pleut. Je ne me ressemble pas. Papa joue à la mamelle. Maman joue à cache-tampon. Moi je suis un oiseau viol. Si je joue c’est pour mentir. Papa dit qu’elle est belle. Maman dit qu’il est bon. Papa juge et maman jouit. Si je joue, c’est pour le dire. Papa fume à la cuisine. La cuisine est à maman. La maman elle est à moi. Si je joue c’est pour partir   un jour.   « Je ne suis pas encore morte, et tu vivras longtemps. Mes seins frémissent à cette pensée, d’autant que j’ai passé l’âge des chatouilles discrètes.   — Dis-tu que c’est oui que c’est pour ce soir qu’on va s’y mettre ensemble et que rien ne s’y opposera oh ça fait si longtemps est-ce la pluie dis-moi est-ce la pluie ? »   J’ai sculpté une vague tête dans un morceau de bois. J’aurais voulu qu’elle soit ressemblante, mais c’est raté. Ça ressemble bien à quelqu’un, mais qu’est-ce qui lui prend de se mêler de mes affaires ? Je le connais si peu d’ailleurs. Un vague voisin, que fait-il dans ma main, à me regarder avec des yeux creux que j’ai pris tant de soin à tailler ? Qu’a-t-il donc, cet indiscret ? Cherche-t-il à savoir quelque chose que je ne sais pas ?   « Je ne serai jamais vieille, ni morte, et tu ne mourras pas d’avoir été si jeune caressée. Je me souviens, mais ça ne suffit pas. Tu dois m’aimer.   — Sûr que c’est la pluie la pluie après le soleil sur tout ton corps brûlant. La pluie a tempéré la solitude la pluie est une bonne pluie il pleut encore il pleuvra longtemps. »   Je l’ai jetée au feu où elle crépite maintenant. C’est cruel de brûler ses voisins, mais je crois que c’est juste. Pourquoi regarderait-il ce que je ne peux pas voir. Cela ne le regarde pas. Il brûle, et je brûle de savoir, alors je le retire du feu à mains nues, et je brûle mes doigts. Ses yeux se sont éteints. Il ne parlera pas.   « Je durerais. La nuit commence à peine. Je commence avec elle. La nuit est à moi.   — Je te la donne ! »   Je te donnerai tout ce que tu voudras, même la pluie, même le soleil et la terre, et il pleuvra pendant tout ce temps. Oui, la nuit est à toi. Prends-la, mais prends-la.   Mais vas-tu parler à la fin ? Vas-tu me dire ce que tu viens chercher ? C’est l’heure de dormir, pas de fouiller dans l’intimité des gens. Et je voudrais dormir, et tu viens déranger mon repos. Vas-tu parler, créature de mes mains ? Vas-tu me dire ce qui se passe et que j’ignore ? Est-ce une raison, le feu qui a crevé tes yeux ? Est-ce une raison, ma main sur ta bouche ? Il n’y a pas de raison. Parle, parle, mais parle ! Maudite créature de mes mains, qu’es-tu venu me révéler que je dois ignorer ? tu revivras demain, créature de mes mains, et cette fois je te ferai un corps, et tu coucheras dans mon lit. L’heure venue, tu parleras !   Je ne dormirai pas ce soir.   Papa est descendu à la cuisine pour manger des tranches de saucisson soigneusement calées sur une mince couche de beurre avec du pain dessus dessous pour ne pas se salir les doigts et pour que ça soit meilleur il fait d’une pierre deux coups il est malin papa et maman fait couler de l’eau et elle agite de l’eau et je sais parfaitement que c’est son cul qu’elle lave parce qu’elle a fait caca dans le lit et alors papa dégoûté est descendu à la cuisine pour manger du saucisson avec du beurre et du pain autour pour que ça fasse deux coups et une pierre rien de moins.   Moi, j’ai détruit ce que j’avais créé. La ressemblance n’y était pas, et j’aurais dû me foutre de la ressemblance, mais je ne m’en suis pas foutu sur le coup, et ça m’a valu cette stupide destruction qui mène à quoi, à rien, à rien. Je n’ai pas avancé d’un pouce.   Papa mange du saucisson et maman lave son cul, moi j’ai détruit ce que j’avais créé, je suis con, et papa se bourre de saucisson, et maman n’arrête pas de chier et de laver son cul, et je suis toujours aussi con; un, parce que je ne dors pas; deux, parce que j’ai créé et que j’ai détruit. Comme dit papa, je serai aveugle et fou, mais je m’en fous. Je serai ce que je serai, un point c’est tout. Je ne vais pas commencer à m’emmerder l’esprit avec des histoires d’aveugles et de fous. Ce n’est pas de mon âge. Plus tard, je mangerai du saucisson chaque fois que l’élue de mon cœur chiera dans mon lit. Je m’en irai d’un air dégoûté dans la cuisine, et je n’écouterai même pas le clapotis de l’eau entre ses cuisses. Je me foutrai de ses cuisses merdeuses.   Et qu’est-ce que ça aurait changé, que ce soit ressemblant ? Rien. Ça n’aurait rien changé. Je serais toujours aussi con, à écouter le clapotis de l’eau entre ses cuisses, et les dents de papa pleines de beurre et de saucisson qui s’entrechoquent dans la cuisine. On dirait, pour rire, qu’il a peur qu’elle se noie. Il claque des dents, mais au lieu que ça soit pour manger, c’est parce qu’il a peur, et comme cela l’effraie, elle chie de nouveau dans le lit et hop ! voilà papa qui redescend à la cuisine, et maman qui fait couler de l’eau et l’agite, et moi toujours con, con d’avoir détruit ce qui n’était pas ressemblant, comme si c’était une raison suffisante.   J’ai eu tort, je m’en veux, et je me promets de ne plus recommencer, mais je ne me crois pas. C’est toujours ce que je me dis, et je recommence, toujours de la même façon, à croire que ça me plaît, à tel point que je me fiche de devenir aveugle et fou...   Être aveugle et battre les murs parce qu’il faut bien marcher, passe. Être fou et battre les murs parce qu’il faut bien vivre, passe encore. Je peux vivre et marcher sans yeux et sans raison — mais SOURD ! Sourd comme une rivière, comme un arbre, comme une fleur, comme un tas de ces choses qui traînent dans la nature, et qui n’y entendent rien — SOURD !   NON ! Je ne veux pas devenir sourd. Surtout, je veux entendre, je veux tout entendre, je ne veux rien rater de ce qui se dit, je veux tendre l’oreille comme ça me plaît. Oui, c’est mon plus grand désir de tendre l’oreille. Je ne veux pas gâcher ce plaisir. Je n’en ai, même, pas le droit, voilà.   Il est vrai qu’il arrive qu’on me casse les oreilles. Difficile de fermer les oreilles. On ferme les yeux, on ferme la raison. Il y a des portes pour cela, et de bonnes serrures qui ne cèdent pas, mais il n’y a pas de porte à l’entrée d’une oreille. Si l’on ne veut rien entendre, qu’on se laisse assourdir, ou qu’on s’assourdisse soi-même. Mais on ne s’assourdit pas impunément. On s’assourdit pour la vie, et je ne veux pas vivre et marcher sans mes oreilles. Qu’on me coupe une oreille, je titube, je tombe, à moitié mort, la moitié de ma vie tient à celle qui reste, et comme la moitié du tout est une approximation, je n’entends plus la moitié de ce qui m’arrive, je deviens con.   J’étais con, je suis con, j’ai dû l’être entre temps. Je n’ai pas cessé d’être un con. Y a-t-il quelqu’un pour m’expliquer la vie ? Être aveugle, et battre les murs; être fou, et les battre plus fort, être sourd, et ne pas les entendre hurler de douleur — où est la vie ?   Je l’ai gâchée. Je la tenais là dans ma main, et elle m’a échappé. Est-ce que ça me ressemble ? Il fait nuit, et j’ai froid, et il pleut dehors, et j’écoute, plus tard j’écrirai des dialogues. L’aveugle sera peintre. Le fou sera curé. Et le sourd poète. Je ne vois pas. J’ai froid. Je parle tout seul. J’ai grandi d’un coup, et je me suis retrouvé dans le lit d’une fille qui voulait faire l’amour, sans le faire, tout en le faisant. Je n’ai pas résolu son problème. Le mien non plus.   Pour lui, j’ai cassé sa pipe. Pour elle, j’ai violé le secret. Pour toi, je me battrai avec un tigre féroce — la mort en est malade. Si le tigre périt, je te ferais un enfant. S’il survit à ses blessures, je t’en ferais deux. Trois si tu me blesses un jour, et autant chaque fois que tu me blesseras. Tu repeupleras le monde dans mes blessures — la mort en est malade. Si le tigre me mange, il te violera, il te mangera, et il fera des enfants à la tigresse. Les hommes seront des tigres. La mort en est malade. S’il ne te viole pas, le monde périra, et tu pourriras, malade, malade la mort.   Je me battrai avec tous les tigres du monde. Je violerai le secret des femmes. Je casserai les pipes des hommes à la retraite. La mort me vomira.   Mais n’anticipons pas.   Je vis Dieu. Je vis un homme qui se disait tel. Il me le disait. Il se le disait. Il était seul à parler. Il parlait de Dieu. Il parlait de lui. Enfin il parla de moi.   Il me parla du mal, bien du mal, aussi bien du bien, mais je n’en juge pas; je ne suis pas assez bien pour ça.   « Parlons du mal, de mon mal, celui dont je peux parler car j’en ai l’expérience. Est-ce une faute, ce mal ? dis-je.   — Est-ce un mal de fauter, car vous fautâtes, puisque c’est faux. Si c’était exact, il n’y aurait pas de mal. Où avez-vous mal ?   — Là, docteur.   — Appelez-moi: « mon père ».   Je vis Dieu. J’eus beaucoup de mal à le voir, mais je voyais bien que c’était lui. Il était comme je me l’imaginais quand j’étais un enfant. J’avais beaucoup d’imagination comme tous les enfants qui ont un père. J’avais moins de raison cependant que les enfants qui n’ont pas de père, et avec beaucoup d’imagination, et un peu de raison, j’ai grandi, j’ai poussé, je me suis cultivé, je me suis arraché à la terre, et Dieu m’est apparu, flattant mon imagination, consolant ma raison. Et d’un petit mal que j’avais, il en fit tout un monde, et j’en vis alors l’importance, la coupable importance.   « Que de mal, dis-je, j’ai !   — C’est un monde, dit-il, et vous ne le saviez pas. Vous avez trop donné à l’imagination, et pas assez à la raison. Tenez, vous êtes comme ces poètes...   — Mais, mon père, je suis poète.   — Alors tout s’explique, dit-il. Si vous êtes poète, ce que je crois, vous êtes normal.   — Mais c’est que j’ai très mal.   — C’est normal.   — Mais c’est anormal d’avoir mal.   — Pas pour un poète.   — Mais c’est mal et pas normal.   — La vie est ainsi faite. Je n’y peux rien. Pas même Dieu. »   J’ai vu Dieu, mais ce n’était pas Dieu. C’était un homme comme les autres. Il n’avait mal nulle part. Il n’avait pas d’imagination, et toute sa raison. * Maintenant, on dirait que tu poses, et je peins. Je peins des faims de chair, des soifs obscènes. Ayant posé ma cigarette et mon crayon, je plie les formes, les reforme, semblant que tu lis, au lieu que tu poses. Mais je crois à ce que je vois. Je ne crois pas à ce que tu lis; bien que je sois l’auteur de ce que je crois, je vis un moment de rêve, une odeur de peinture. Soit mon fard, soit le mien au bord d’une mer qui s’arrête quand je fais du tort à la poésie.   Puis elle referme le livre, referme sa main sur le titre, l’auteur, referme son esprit, goûte un instant le bûcher à ses pieds. Moi, immobile, j’écoute ce qu’elle regarde, un feu qui démarre de la braise, éclairé de craquements comme les portes, l’endroit, l’époque, et même aux fenêtres sans lune, un vent qui se lève à l’heure où l’esprit se couche. Mais ne dors pas. Écoute le livre refermé sur les genoux.   Elle pose ses mains sur le livre, ses pieds sur les chenets, sa tête sur mon épaule, son corps pour le tableau, et j’hume la même odeur, le nez dans la palette. Un pinceau maquille mes sentiments. Mon cœur est une braise. L’odeur d’une châtaigne, c’est l’automne. Chaude châtaigne entre mes doigts, je la dépiaute, et je l’offre. Sous cette fumée. Est-ce que la lecture t’a plu, charmé la lecture ? Sens comme les châtaignes ont bien l’odeur de l’automne.   Mais elle jette le livre au feu, il brûle, il réchauffe. Je n’en mourrai pas, les larmes ne peuvent rien contre les poètes. CANTO V - La guerre civile Le soleil comme le clou du spectacle, là-haut vivace et clair. Rien moins qu’un rite païen, par exemple pour les vendanges, ou la messe des fous donnée par des sots. Ceux qui sortent du temple ont les cuisses chaudes, et la gargouille décrochée est un superbe diable ou l’athanor secret de ceux qui sont restés.   « En bref le cheval avançant porte sur lui le tronc d’un homme, et la première date avancée pour la guerre est une erreur, non pas qu’on exagère maintenant le nombre des désertions. Rien n’est mieux prévu que la façon de le réduire dans des proportions raisonnables pour le maintien de la république. La désertion ne fausse pas les dates, mais on ne peut évaluer l’exacte participation de l’homme de la rue au conflit rituel qui aura lieu sans qu’on puisse en fixer la date. »   Ce rite nécessitait la présence d’un cheval et d’un homme armé, et le soleil est une façon comme une autre de regarder la mort en face. Sa vivacité est un signe du déclin de la lumière. Je veux dire de sa clarté.   Ce que je vois de cette clarté qui m’aveugle au moment que je ne sais plus qui se bat et pourquoi, c’est l’athanor toujours secret de ceux que la vie a cloîtrés dans les murs d’une prière aussi vieille que le monde, c’est à dire avant qu’un rite païen se retrempe aux sources du vin et du blé qui le dore avant qu’un diable arrêté dans la pierre cesse de cracher l’eau qui le justifiait aux yeux du passant; et celui-ci devra se battre pour sauver sa peau, et un moment son geste de défense est suspendu dans l’éclat de verre d’un soleil déchaîné qui l’éclaire et l’innerve, et la mort n’est plus une certitude, tout au plus une probabilité qu’un homme seul et par conséquent sans défense a le droit de jouer contre sa propre existence. Certes un déserteur ne tient pas compte du parallélisme de la lumière ainsi déjetée, mais parce que son éclairage est un feu d’artifice dont la postérité seule dira la hauteur dans la nuit de l’histoire passée et vécue par d’autres qui ont légué ce qu’ils ont pu, athanor hermétique de pierre en pierre où le diable s’accroche dans les postures les plus anciennes, les membres soudés à la mémoire de ce qu’ils ont embrassé de nouveau, par exemple aux vendanges, avec un fer à cheval pour conjurer le mauvais sort dans le moindre millésime, aux sources du vin que la terre n’a pas nourri sont les pluies et le soleil qui les ravale; aux sources du pain que la terre n’a pas enfanté sinon le soleil et les pluies qui le secrètent, à l’athanor voyageur dans la terre impure et sur les eaux purificatrices; et à sa fumée aux yeux de l’homme de la rue qui vient de rater le dernier omnibus à l’heure de la pluie et du soleil, au moment que le voyage annonce une fin mémorable. Enfin, ce que la mémoire d’un homme usé par le sang peut retenir de la trajectoire de l’éclat du point de chute à l’homme en guerre.   Ici, le soleil apparaît comme la dernière lumière, par exemple à l’angle du métal à tous moments de sa distance, et l’ombre portée sur n’importe quel support est à la mesure du parallélisme approximatif dont l’œil accommode sa vision.   Enfin, la lumière est jetée sur la proximité menaçante du feu, la présence indispensable d’une bouffée d’air frais, la vitesse de croissance de la terre, et sur la croisière que l’eau aventure dans le périple hallucinant, sonore et idéal de la vie vers la mort. Telle est la parodie jouée une fois l’an dans le temple toujours sacré mais soucieux de la solidité de son pouvoir sur les hommes.   Ici, j’ai révélé la nature d’un soleil à l’approche de la mort, phanodrame par quoi Dieu a peut-être créé l’homme de toutes pièces; mélodrame où le verbe est entré dans la bouche de l’homme; logodrame que l’homme a joué pour en suspendre le goût dans la conversation de ses contemporains, et l’ombre est portée par n’importe quel support, pour le prix d’une vie qui serait celle du fils de l’homme, et l’usure est une poignée de la monnaie frappée dans la mémoire à l’approche de la mort véloce et voyageuse humée de loin; la mort à la pointe de la lumière, comme si Dieu avait planté son glaive dans la terre et que les hommes s’en fussent servi pour crucifier un de leurs frères, planté un homme les bras en croix en une croix en forme d’homme, ou une guerre où les hommes se croisent et ne se rencontrent pas; le feu au bûcher sur la place publique; les pigeons des places publiques; les allées des places publiques, et ainsi toute chose publique qui se réclame des droits de l’homme.   La trajectoire n’est pas un banal problème de balistique ni de criminologie. Il n’y a plus de bûchers sur la place publique; il y a des pigeons qui battent de l’aile; il y a des allées pavées de douleurs; il y a de l’eau dans les bassins, et ainsi toute chose publique. Et la trajectoire est une réponse à la mort, la mort des asphyxiés, la mort des enterrés-vivants, la mort des noyés; on ne meurt plus dans le feu des places publiques, et la date avancée pour la guerre n’est pas celle des exécutions où le feu renaîtra dans toute sa splendeur, ni celle du premier coup de feu et de la première tombe et du premier éclat dans l’angle métallique d’une lumière naissante.   Et de distance en distance comme dirait Zénon d’Élée: Integritas. J’ai vu ce que pouvait donner une pareille pensée dans l’esprit des pauvres d’esprit, et mesuré l’illusion de la vie dans leurs yeux cristallins comme les sonorités du cymbalum, ô monde. Il y a des pigeons, des allées, des bassins, et le feu dans l’athanor secret de ceux qui n’ont pas fait un geste pour se tirer du pétrin. Et cette année-là, le pain fut de mauvaise qualité, aussi dur que la pierre au troisième jour de son existence.   C’est un acier finement ciselé dans la pensée humaine. Il décrit comme un mot dans les airs trembleurs. Il taille avec ce mot l’oblique rayon de la mort. Un ancien combattant à qui il faut arracher les mots de ses lèvres avares me dit des anecdotes dont je ne saisis pas le sens, par exemple des torches vivantes s’extrayant de la coque brûlante et déchirée des chars d’assaut au moment d’un maréchal Juin, et ses yeux qui n’en peuvent plus de ne rien pouvoir, ou se toucher les couilles parce qu’un général de Lattre a fait signe vers la mine que la terre secrète devant l’impatiente colonne, et dix autres cadavres au bord de dix autres trous, et peut-être cent autres mines, et un même nombre de types à se toucher les couilles en signe de croix; par exemple l’inquiétante présence d’un sein nu au pied d’un mur, et plus loin une fillette qui se tient la poitrine en hurlant de douleur, les mains brûlantes de son propre sang qu’elle perdra de toute façon; par exemple un verre de trop, et un ancien combattant s’inquiète de ne plus rien entendre de sa propre respiration, et à peine sur fond d’arbres calcinés, l’oblique raison que l’esprit devine sans que l’œil ne l’image.   Du point de chute à l’homme, l’obscène défilé des atrocités de la guerre, d’un chant d’entrée à la bénédiction finale, comme un mot, et l’air tremble; soleil, lumière rituelle, forme rituelle, lieu rituel, soleil Saint-Jean, dit le poète, se souvenant peut-être de telle figuration qui enfla son sexe comme une baudruche. Et un cheval avance, portant le tronc d’un homme qui ne brandit pas la croix Soleil.   J’ai mal d’avaler mes mots, mal au passage des mots, un angle mort dans la pensée humaine qui l’occulte d’un éclat de lumière. J’ai lu beaucoup de livres, pas tous; des livres de guerre surtout, pas tous; la douleur, pas toute; l’attente surtout, pas toute l’attente, un moment de l’attente, mais c’est déjà beaucoup de savoir que ça peut arriver à n’importe qui. C’est une terrible pensée, plus terrible que la mort qui l’occupe pourtant infiniment. Je ne connais pas de pensée plus cruelle, et j’ai mal d’avaler mes mots pour ne pas déranger l’ivresse où je ne bois pas.   Je voudrais être poète. Je voudrais pouvoir déranger, mais je ne dérange pas. On me fait même une place. Certes pas beaucoup de place dans ma place, mais une place en forme de place, avec des airs de places et des fêtes publiques et intimes.   Je pourrais être poète, mais je ne dérange pas. J’ai ma place. La guerre aussi a une place, mais ce n’est pas pour tout de suite. Elle dérangera beaucoup. Elle changera les places respectives, et elle aura ses poètes, et je perdrais tout espoir de l’être moi-même un jour.   Ici, le soleil a gagné le point le plus haut de son éclat, dans l’angle d’un acier que la pensée humaine a forgé à force de mathématiques. On devine l’impossibilité d’un retour en arrière. On croit maintenant à l’irréversibilité du mouvement. Un déserteur m’a confié qu’il avait agi par amour, et il exhiba une photographie pour témoigner de cet amour, mais l’amour n’est pas un droit, ni la photographie une preuve. J’ai connu un objecteur qui avait un corps. Puis l’ancien combattant retrouva ses esprits, et me reprocha de l’avoir écouté avec autant d’attention. * Et pourtant à qui parler sinon à Dieu ? Il n’y a personne ici, et la nature est muette. C’est le moment de croire que Dieu existe, au moins comme interlocuteur, le temps d’une conversation qui tournerait autour de la vie éternelle, entre le point de chute et l’homme en guerre, juste le temps, avec l’image, de tracer les grandes lignes d’une conversation qui serait éternelle; et personne pour écouter ce qui se dit, la nature réduite à un simple décor sans intérêt sinon géographique, seul avant Dieu dans la première instance de la conversation, puis le métal imprimant à la chair la marque de la haine des hommes au commencement de Dieu qui parlera peut-être, parce que le verbe est au prix de la mort de l’homme; nécessairement à ce prix, où la pensée peut trouver à redire dans et hors les temples; et un corps immobile où la vie est désormais impossible sans qu’on puisse dire s’il conditionne l’existence de l’esprit, c’est à dire tout compte fait de Dieu lui-même, au passage dans une pluie de terre qui retombe à sa terre rencontrant un cadavre qui soulève le cœur et à la recherche du refuge idéal où sa vision se change en obsession; et non pas une conversation qui aurait les qualités d’un poème, et l’éphémère de son pouvoir dont chacun peut juger de l’écouter religieusement, la nature dévorant tout l’espace jusqu’à l’occuper au premier plan à travers quoi la pensée est taxée d’obscurité au lieu d’être en cheville sinon avec le mal du moins avec le plaisir. Et de retour, ayant perçu de bout en bout la trajectoire toute de lumière éclatant, SE SOUVIENT QUE CE N’EST PAS LUI, et donc que dieu n’existe pas; à moins de faire durer, par quelque artifice, malaxant le Savoir, la Beauté et la Justice dans la même gamelle qui ne démontre pas ses origines; faire durer et faire croire mais pas à tout le monde, ce qui mérite un prix qui n’est pas la mort de l’homme, mais sa prétention à la mémoire ou à l’éternité, selon que l’on croit, ou qu’on ne croit plus. * Vers une mort sans brumes, mais fulgurante abréviation d’un jeu, d’un trait en chemin j’ai pu recomposer la moindre nuance, du coup, elle s’est envo-envolée...   Et moi de rejouer au même, peut-être une malformation dont personne ne s’est inquiétée jusque-là, je veux dire que quelque chose ne s’est pas formé, d’abîmant le soleil par quoi je veux symboliser une mort comme une redite, au retour du refrain, sachant que c’est une redite, et que c’est mal venu, de redire toujours la même chose.   Par exemple au bordel, ou si j’y suis allé, monotone, oui tel que si je devais en finir, avec un sexe, ennuyeux de mémoires, et sans doute de rêves bercé, avec de la morgue de la tête aux pieds, pour parfaire le personnage que j’étais. Je me souviens d’avoir tremblé, et que les mots, au bout du compte, disaient ce que ça ne voulait pas dire, que c’était à refaire avec n’importe quelle femme, pourvu qu’elle soit pute assez pour se contenter d’un juste salaire, si juste que je le demandais. Nul mystère, à part que c’est une femme, et non point comme au pubère plaisir, et pas plus de raison, même nue, souriante, et offerte. Ce que c’est que la mémoire ! Et que l’inattendu, ici bas ! Mais je ne puis me résoudre à ce qu’une rencontre ne dure pas, même si c’est un bordel qui ne s’ouvre pas que pour l’amour. C’est un jeu de tricher avec la mémoire, et de noter l’instant où c’est pipé, monotone, tel est l’ennui, de baiser ton ventre pour qu’il n’en sorte rien.   Anneau, personnage par lui-même, et marqué dans la chair, c’est un anneau qui ne signifie rien, pas même un désert de l’amour, à peine dérobé par le mensonge et le tact, un sein peut-être rebelle à ce qu’on le pelote, comme on dit, et qu’on se satisfasse de reformer l’obsession; sein, pas tant que ça, puisque c’est le lait et le poison de l’humain; et c’est un charme de le préférer à l’angle d’un miroir se refléter nu et parfait, mais d’une nudité qui cache quelque chose, et d’une perfection qui ne veut pas la dire. O miroir, à dos avec la réalité qui nous porte ici, pour éteindre, à claquer les volets avec force, parce que c’est moite, et que ça devient progressivement hydrifiant.   Mmmmmm... tu es plus douce que le vent et que le sable et que l’eau, et j’ai peur d’en manquer, tant j’ai peur de me réveiller autre, et de te plaire dans une peau de caméléon; et tu es plus obscure qu’un œil fermé à ce genre de plaisir, noire comme une ombre jetée, où je devine des pas, des quantités de pas que prolonge ton corps debout entre moi et le miroir, moi, à l’endroit du reflet où je ne me reconnais pas.   Dire que c’est la nuit, et n’en rien dire pour te plaire et que tu te dévêtes ! Et je ne brûle pas, ni même j’ai froid — mais je suis une couleur, entre une île et un royaume où tu m’attends, oh ! je te sens lascive, dans l’attente où je rentre, mais pas tant qu’un enfer m’ait stigmatisé au point qu’on l’y reconnaisse en moi, implacable roman à ne pas mettre entre toutes les mains, qu’elles y maudissent leurs destinées.   Et tu attends que l’attente finisse, comme toutes les femmes que j’ai choisi d’aimer, comme toutes les femmes qui rêvaient qu’un enfant les égrenât, vieux chapelet où j’ai du dégoût, quoique je t’aime. Et une vieille église comme une pissotière sur un trottoir, où je prie, pas n’importe quel dieu, car je ne pense qu’à moi, de soulager le mal d’un coup de rein, et de reparaître au public ajustant les derniers plis que l’obscurité avait soustraits à ma vigilance; je t’ai laissée béante, et je n’ai retrouvé mon souffle que sur une place publique.   Chchchchch... cheuh ! c’est le moment d’une aventure qui pourrait tourner court, n’était, de ma part, une immanquable propension à l’oubli majeur. Et je dis que c’est aussi le moment de nous quitter sur un air de fête. — À demain, et demain, si tu embaumes ma mort avec des jets de sang, demain tu seras la femme de ma vie, et plus belle de l’être, à mes yeux, quand d’autres pourraient supposer qu’il s’agit d’un boudin —. * Un à un, ou deux par deux, mais l’enthousiasme ne dure pas, ayant tous accepté la nécessité du secret, la morose délectation qu’elle suppose. Un tramway traversa le carrefour. C’était une belle soirée pour se balader. Devant la devanture d’un magasin de chaussures, on peut regarder son reflet. Mais quelques mots, les promeneurs et les femmes, cette sensation de liberté, les coudes de la foule, le ventre des murs répercutant le chahut. Évidemment en retard d’au moins une heure. Un geste de courtoisie tout contre mon visage, sur le même trottoir où j’ai rencontré l’amour. Ces réunions sont prévues d’avance, servies par une femme de charge, lourde chaîne, avec prudence toutefois, au sens propre du terme, avec prudence dans l’allée. Un escalier en spirale au troisième étage, diverses figures déjà connues en d’autres lieux moins fréquentés. Présentations. À l’encontre de bien des gens, quelques douzaines secouant les cendres sur le tapis d’orient comme le cymbalum mundi de quelques mémoires. Des quantités de gens, mais je préfère vous passer la parole, je préfère passer la parole au spécialiste que vous êtes.   « Elle a toujours été mortelle, non ?   — Mortelle ? Non.   — J’aimerais en savoir un peu plus long, vous comprenez ? »   Ils ne donnent pas volontiers de détails. Ils auraient du mal à détailler l’ensemble. Tout au moins pouvaient-ils le tenter. Au courant depuis le début. Au courant de quoi ? Un grand nombre d’entre eux de l’autre côté de la terre natale pour solliciter l’autorisation de parler.   « Que dit-il de cet assassinat ? »   Oui, que dit-il de cet assassinat ? Peu de choses, sinon que ça l’impressionne.   « Bien entendu, aussi délicatement que possible. »   Il faut compter sur la logique comme sur soi-même, peut-être le coupable.   « D’autres renseignements, moins essentiels, mais en comprenez-vous la nécessité ? »   C’est ce que je supposais, juge impartial. Devant la cheminée, chez moi, il rassérène les cours de la langue, les volontaires à la cheville du premier suspect qui ne lui revient pas, histoire de se faire la main sur un personnage secondaire; et des admirateurs de notre système peignant des Christs suppliciés dans la foule et les fortunes de ce monde, comme au rayon de lumière qui pardonne à Judas. Intimement, intimement cependant, le genre de vie; bons résultats pourtant. Les journaux ont fait grand cas d’une rafle dans une maison: la puce à l’oreille. Le lieu de rendez-vous surveillé par des salariés, et des fils de salariés mordant le téton de leur mère douloureuse, le premier d’une longue série. Un ou deux conflits de grande envergure, une proie facile dans la lande livrée à la bruyère sauvage qui donne un si mauvais miel.   Grands services. États de service. Opérations. Un espion chez nous trichant sur la valeur du renseignement avec le consentement d’un type qui fait la manche au coin d’une rue. Sous sa manche, son désespoir, un désespoir en forme de lumière oblique sous les vitraux. Être mêlé à des crises au dénouement heureux, ou refuser d’être mêlé aux évènements dans un monde où il n’y a pas de situation définitive; ou reconnaître ses torts, se damner publiquement dans toutes sortes d’aventures, heureux d’avoir pris une telle décision, malgré le tort causé à l’amour, uniquement en cas d’urgence. Vous et moi, une aide immédiate chaque fois que vous le jugerez nécessaire. Voyez-vous (je cite n’importe lequel de nos bons écrivains) l’avantage, dès le début, du côté de cet homme qui tente de nier l’évidence avec la conviction d’un charmeur de serpent. Du côté de la travée, comme si tu disais adieu aux voyages ou à un étranger, même si l’étranger est un allié du type de ceux qu’on peut se faire à une pareille époque. Ne pouvoir rien en dire d’avance — prédire — sauf l’heure d’arrivée, l’endroit de l’arrivée, et le goût du café, là-bas, aux Tropiques. Les rues les plus animées sont au centre de la ville. Les rues les plus mortes entourent la ville. Ailleurs, les rues sont tristes.   Un ton confidentiel, les yeux sur le téléphone avec une pointe d’inquiétude sur des papiers, des livres, des signatures; une pointe d’inquiétude dans la faîtière qui a tenu le coup malgré la pluie, et ce vent qui n’a pas fini d’usurer notre solitude au devant une poupée, sans presque remuer les lèvres au mouvement de ses lèvres, se remémorant chaque quatrain, et ces livres répétant qu’elles n’y sont pour rien. Je ne savais pas.   Je reviens tout de suite. Un peu de sa dureté, un peu de son effroi, et sa totale indifférence vis-à-vis de ma propre vision. Pour le moment, compter sur la moindre logique, car nous avons à parler à la même table, comme au temps où le café avait le goût de l’orage. Le premier nuage de fumée tenu à l’écart sous sa surveillance ne m’a pas cru quand je lui ai dit que j’en avais perdu le goût;   « Je suis sûre que vous en savez plus long que moi. Je suis sûre que vous ne direz rien, mais je serais bigrement heureuse si vous m’ouvriez la porte. »   Longtemps à comprendre la raison de son voyage à l’autre bout de la raison, mais s’il fallait forger un lien entre le rêve et la réalité, est-ce vraiment urgent de venir me dire un mot, ou neuf fois composer un autre numéro au cadran solaire.   « Vous saurez y aller ? »   Autre sensation que de l’inquiétude.   « Vous ne m’avez pas dit toute la vérité. »   Autre sensation; inexprimable, sinon l’odeur des feuilles mortes bien des automnes après. Derrière le verger de la ferme, la blancheur, la dissimulation de la blancheur, l’épanchement de la blancheur après la vie, une fois consommée. Nous sommes tous nés de cette horreur. Toute l’écriture est de la cochonnerie. Je n’écris plus. Je dicte — et vous prenez note de la ponctuation, à l’instant éveillée d’un cauchemar, avec un soupçon de chance au mur qui me servait d’arrêt avant même d’entrer.   Ce goût dans ma bouche, et ce manque de soleil, je sens venir la guerre. Ce goût, et ces fleurs, et ce torrent de printemps, je sens venir le temps d’un peu moins de clarté, de beaucoup plus de mort, de mort dans tes cheveux.   La mort nouée en flèche à tes cheveux.   O qui donc a tué mon vide parfait ? Qui donc m’arrache à ma pensée ? Qu’es-tu, toi, porteur d’Éternité ? Pourquoi brûler mes yeux au feu de ta virilité ? La mort comme un nœud, et ce goût dans ma bouche, dis-moi, est-ce le souvenir d’un retour à rebours, et le soleil me manque ? Le soleil me sépare du reste du monde, et tu mourras sans le soleil parce que c’est écrit dans le ventre de la mère. Soleil, dans le ventre de toutes les mères, n’importe où quand s’ouvre ce ventre indolore. Soleil, et quand elle hurle de douleur, venir, venir le temps, la guerre et toutes sortes de calamités, venir, venir et qui saura se taire, ô soleil, qui respectera le silence pour les maudire, maudire leurs mères et leurs filles, maudire, maudire, maudire le soleil qui manque de lumière ? dans le ventre d’une femme que je n’aime pas encore et que je pourrais détester.   Ce goût dans ma bouche, certaines démarches, un édifice de sept étages au coin de la rue, nulle part ailleurs dans le monde où le soleil est déifié. C’est aussi le quartier de la finance.   Si vous voulez bien venir dans le silence profond du marbre où tout nous invite à médire des autres, c’est l’enfance je crois, mais vous ne médirez pas aussi facilement. « Je ne crois pas que ce soit possible. Un homme comme vous a d’autres possibilités. Pas le mal du pays, n’est-ce pas ? »   Dans n’importe quel hôtel, mal du pays ou pas, je vous retrouverai dans le hall, tu me retrouveras dans le hall, et nous aurons d’autres conversations, plus intimes je crois; nous avons besoin de beaucoup d’intimité, nous en tenir aux hypothèses, entretenir une hypothèse, cultiver le doute, éviter les conclusions toujours hâtives. Te souviens-tu de nos sordides conclusions ?   Ou acheter des renseignements à bas prix sur les contrastes de la vitrine et du trottoir, sur l’apparence de l’arrêt et la transparence du reflet. « C’est pour me dire ça que vous me réveillez ? Pour me dire ça vous me privez du sommeil et me condamnez à l’oubli ? Je ne crois pas à votre aventure. Je ne crois pas à vos pygmées. Je ne crois rien dans les chemins de fer de votre aventure. Rien de positif dans les voies aériennes de votre livre. Je crois à l’autopsie. Je crois à l’empoisonnement. Je crois mortel tout acide. Elle a toujours été mortelle, non ? »   Toujours mortelle cette délectation morose, et quand elle hurle de douleur, ça ne vous secoue pas les tripes.   « Ça ne vous fait rien d’être un pauvre type et d’enrichir les assassins ? »   Dites-moi que vous n’êtes pas insensible à ses cris. Elle se trouve au bout d’un long couloir silencieusement sombre. L’entrée principale lui est interdite. Elle chante toujours sur le même mode qui lui réussit si bien. Je crois que j’ai accepté par curiosité. Le reste est sans intérêt. Trois fois le tour de la terre. Tu veux que je te parle de tes yeux chérie ? Dis, tu veux que je leur parle de tes yeux ? Tu veux que je leur dise tout même nos secrets ? Tu veux me faire mentir dans un écrit aussi précieux. Lorsqu’une figure éclairée doit se détacher d’un fond clair, il faut nécessairement que cette figure, qui n’a point d’ombre, soit d’une couleur obscure pour qu’elle fasse un bon reflet. C’est simple. C’est écrit dans le grand livre des peintres aussi bien que dans la série noire. C’est écrit et j’y crois, chérie, et tu voudrais que je parle de tes yeux à ce tas de cochons qui pissent dessus. Tu voudrais que je fasse le tour de la terre pour leur dire que tes yeux sont incomparables. C’est simple, et c’est par là qu’il fallait commencer. C’est écrit dans le grand livre des peintres et je ferai ce que tu voudras. C’est écrit et j’y crois comme tu voudras que je crois. Les trams, les réverbères, les plates-bandes, les guéridons, tout à l’exception des boîtes de nuit dans la vitrine, et tous les flics de patrouille demain gagneront aux courses. Le bakchich est à tout le monde, ici.   Je goûte à mon verre. Je ne suis pas condamné à mort, moi. Je peux goûter l’intérieur de mon verre sans risquer ma peau. Je peux m’attarder pour contempler tes yeux. Je peux tenter de les fermer, et ma dernière lettre est toujours la première. Et l’écriture est un angle dans le cercle inachevé de la pensée, de la pensée. L’écriture est un angle autour d’un bon mot. Toute lettre n’est que la lettre que n’imprime pas le cœur sur la page noircie de l’idée. D’autres auraient préféré se donner du plaisir plutôt que de passer par là. La page relève d’une ponctuation moins approbatrice que le métal transmué par la voie royale. Et les affiches annonçaient un nu intégral et un accouplement sauvage entre les tables. Plus haute que toutes les tours bâties penche l’histoire. On y verrait comment une fille aime à se faire aimer. Je suis mort dans ton vin, ô Circé aux boucles d’écume. Je suis mort dans ton écriture. On y verrait un sexe comme dans un écrin, puis ouvert comme un écrin. Je suis mort à l’angle mort de ton nom, ferlé par la vague inachevée du sable à l’océan. On a payé pour ça cher, très cher. On a payé plus que de raison. Mort peut-être du haut du manoir le plus haut où j’imprime mon regard. Et l’accouplement eut lieu devant plus de cent poivrots-poivrotes. Tu ne respires pas de mes poumons. L’or a peut-être violé ton cri hors de l’ivresse qui me tue. Et le nu intégral eut lieu devant plus de cent poivrots-poivrotes. Toi, ne t’ouvre pas au cœur du rêve qui m’épuise. Respire seulement l’air de toutes les libations laissées pour compte par nécessité — par nécessité, pour obéir à la nécessité, la terrible nécessité. D’autres filles exhibèrent la chair de leurs mères. J’écris à l’angle même du cercle où nul ne retire rien que sa mort. Mort, peut-être un nom au moins le temps de la mort qui me nomme, tel que j’ai pu mourir dans ta demeure. Mieux valait boire que de rêver, mort, mieux valait m’accrocher à la réalité de la masturbation - sans honte, et je meurs défilé dans ses ombres hagardes que regarde le sang de la moindre bête sacrifié. Ce qu’Ulysse n’a pas écrit, ce qu’Ulysse n’a pas écrit faute de l’avoir vécu. Par exemple cette grande fille nue et le type qui la tranche avec un sexe d’acier. J’écris le nom que n’offusqueront pas les jeux de tous les héros fêtés dans la cité. J’écris la mort des compagnes du héros vainqueur, et la mort du compagnon qui cherche encore le lieu de son repos. Je chante l’échec de l’artisan — une légende veut que l’homme est né de la terre et la femme de l’homme, une légende veut ce que des hommes ont patiemment souhaité. Mais je préférerai toujours vous passer la parole. Vous aimez mieux me la laisser. Oh Seigneur !   Oh Seigneur, on repart à zéro, comme disait la radio du temps de mon père, un peu après le temps de mon grand-père. Soleil, tu auras préféré la logique à une statue de pierre dans le parc, incarnation de la promenade dans le parc qui en a vu de belles, oui ! Vous croyez que les gens savent ce qui est bon pour eux, mais rappelez-vous:   « Je n’incarne aucune des promenades. Disons qu’on me rend visite. Mais tu peux te trouver toi-même en danger dans la venelle obscure où personne ne t’entendra crier. Telle est la sente obscure où je m’aventure. Y a-t-il davantage de chance ailleurs. J’attendrai ici qu’on vienne me chercher. »   Je ne veux pas précipiter les évènements — un tas de types m’en voudraient à mort - et dans la nuit du 24 au 25, je fis un rêve savoureux. Voici le contenu de ce rêve que j’ai noté tout de suite après le réveil:   Circé a dévoilé une mamelle. Elle a décelé son sexe. Il était sous terre. Le galet a jeté son sexe dans le glaive. Du sang perle sur son genou. Elle me regarde en pleurant doucement. Mais je ne la regarde pas, car Circé a posé sa main sur moi, sur mon sexe brillant comme un glaive. Sa main, sa main branle, sa main branle sur le ventre. Alors ils nous dirent que le père était de retour. On avait aperçu sa barque au loin. Au loin. Il ramait contre le vent. La mer l’enfante, dirent-ils pour plaisanter.   Circé joue sur mon ventre, avec l’insecte qui agace son œil. Le sang cesse de couler en elle, et les larmes. Elle a ri. Elle a ri tandis qu’il luttait contre l’écume grise. Ils nous dirent que la voile gonfle l’espar de son sexe.   Elle détourne son doux regard parce que mon sexe a giclé hors de moi et que Circé lèche mon ventre. La barque a disparu sous la crête. Elle se lève. Dans le sang, elle se lève. Alors elle prend le glaive en main et tranche ses mamelles sans un cri et ouvre son ventre doucement. Elle tombe non loin de Circé, non loin, proche de moi. Ils dirent que la barque sur le sable, sur la grève un corps mouillé, et comme il respire, Circé s’en va. Je reste seul.   Entre celle qui est couchée et celui qui se lève, je reste seul, un peu souriant. Mon sexe est rouge. Souriant mais amer dans l’équilibre du sang et de la mer. Mère assise, ou femme assise, on ne saura jamais, ni même toi. Ni même toi, la femme, la mère, nul ne saura.   Elle est assise au seuil de la maison. Elle regarde devant elle. Moi, comme un coquillage avec Circé. Circé batifole dans un champ de blé. Et quand elle arriva au pied de l’arbre, elle dit:   « Regarde-moi. »   Alors je vois mon père au milieu des moutons, mon père qui brille d’un regard dans le glaive, tranchant l’histoire de part et d’autre de celle qui est assise sur le seuil. Elle me regarde pendant que Circé d’un œil bleu module mon regard. Celui qui approche, un glaive étincelant au poignet, dit: « Regarde-moi ». Et elle a ri d’un rire de femme fatale. L’homme a pleuré sur elle, sur son corps de laine qui regarde celui qui joue avec le mouton, et je dis:   « Ne t’en va pas, Circé ! » car déjà elle s’envole au loin, et ce cri me brûle le ventre, mais elle me regarde toujours, assise sur le seuil de la maison de mon père. Elle a ri dans l’éclair du glaive. Mon père a crié avec moi. Ne t’en va pas, Circé, mais l’écume arrête mon cri.   Il se leva, mit le glaive à sa ceinture, et le bouclier sur sa poitrine. Il entre dans l’eau jusqu’au ventre, et il prononce son nom. Nulle réponse, car l’écume arrête son cri. Nulle réponse. Circé marche au-delà de l’écume nacrée.   Me voilà de nouveau visité par le démon de la violence. Je voudrais leur démolir le portrait. Mais le moindre glacis me résiste. Un à un, ou deux par deux, mais l’enthousiasme ne dure pas, ayant tous accepté la nécessité du secret. Ils miment le sommeil aux yeux cernés de rouge, et je traîne la savate comme le meilleur des clichés en usage dans notre littérature. Je me surprends à des pensées de ce genre: leur culture ne me dominera pas. Je serai plus fort que leur culture, plus fort que le chômage, plus fort que tous les ratages possibles. Et maintenant, dans cet hôtel, tu me dis que tu m’attendras dans le hall de l’hôtel le plus chic, mais je n’ai pas de pognon, je n’ai pas de famille, je n’ai pas de filles, bon dieu je n’ai pas de sexe à t’offrir et tu me dis que tu m’aimes, mais ça n’est rien moins qu’un coup de revolver dans les entrailles de ma mère. Mon copain dit qu’il n’a plus rien à espérer. Mon copain est médiocre comme son apparence. Il ne se suicidera pas. Il boira. Certes, il boira, mais il tuera si l’alcool ne le tue pas, ou la morphine, ou n’importe quelle idéologie. Mon copain n’est pas un héros de poème épique. Mon copain est une ordure dans un dépotoir sinistre. Mon copain est un personnage secondaire qui n’a pas la parole au moment crucial — mon copain fréquente les bordels, chérie, les bordels - comme si tu disais adieu aux voyages. Tu ne pourras pas dormir ce soir.   Enyo — se régala d’un café-crème: « Au loin hurle la sirène... »   Ramplon « Bon sang ! Ce ne sera jamais que la première ». Exhaussa la même. Enyo — « Ton chant me crispe ». Ramplon — consulte un énorme bouquin: donc vieux « Voilà le cri de la mouette ». Referma le livre. « Jamais elle ne l’imitera pour moi ». Enyo bousculant les tables « J’veux un’femme pour baiser ». Batifola et passa une fille qu’il vit « Regarde mon escargot ». La fille donnant le coup de cul « Conard ! va t’laver ! eh pioupiou ! »   « T’as vu ! t’as entendu ! » S’assit de l’autre côté. « M’a traité d’pioupiou ! » Ramplon corna la page « Voilà un signe primordial ». Enyo « Et nous buvons nos cafés crème ». Se leva de nouveau, pantela vers là-bas « La fièvre est abyssale ou n’est pas ». Ramplon « La cohérence est un signe de déclin ». Enyo la tête dans les mains « Elle préfère toujours un cul-terreux ». Alluma sa pipe « Pense à moi ou brûle mes yeux ». Ramplon ricanant sur la page « Il faudra que j’y éternue ». Enyo « Je me remplis le ventre de tes cris ».   Un cul terreux entrompa la fille.   « Il l’a fait ! l’a tronculée ! businée ! raminée ! » S’agita sur sa chaise. Ramplon déchira la page.   « Omnia quae sunt lumina sunt. » Se remplit les poches de pages « La raison est l’officine de la folie ». Enyo branlant sur sa queue. « Puis-je postuler au titre d’officier ? » Ramplon « Rien n’interdit un certain rapport ». Enyo « Je condamne le lucre ». Ramplon empocha la reliure et bailla « L’écriture est d’abord lucrative ».   Contempla le coït là-bas sur la table.   « L’amour, je veux dire l’acte sexuel, est un point de rencontre absolu, le métacentre de tous les ordres de vie. »   Enyo chercha le livre autour de lui « Et du savoir ». Fouilla dans la poche de Ramplon « Du Savoir et de la Métaphysique ». Ramplon balança un chapeau quelque part, passa trois jours à réparer le mal orchestré en ces lieux. Un général meurt-il dans son lit ? Confucion de taille de guêpe. Il tapagea à la place de l’orchestre même, passez-moi le mot, d’ordinaire il change avec la saison ou l’heure. Ovide dit: tout principe est une dimension suffisante pour recréer le temps ou confondre l’espace — aussi introduis-je le Dieu très haut et tout puissant, le Dieu de ma jeunesse, ô ma jeunesse très haute et toute puissante, ma jeunesse au pays des matamores et des belles dames sans mercy au balcon, quelque part dans l’endroit le plus propre et le mieux éclairé du monde. Et le soleil n’est pas plus beau à l’orient quand je t’écoute me dire ton sens de la poésie, toute nue quand je t’écoute, nue comme les arbres qui ponctuent la route. Kisthène ? Tu dis Kisthène ? Non, pas à Kisthène, mais pas loin, oui, pas loin, nue comme les taillis entre les arbres, à l’ombre de la ville. Non ce n’est pas Kisthène, mais pas loin, pas loin de Kisthène je crois. Aussi nue que la moindre des fleurs quand je l’effeuille une à une, à l’ombre des grands murs de la ville. Et je me souviens de ton pas où j’inscrivais mon pas comme une lettre.   « Seigneur, j’ai beaucoup péché, et j’ai gagné beaucoup d’argent. Seigneur, j’ai tout ce qu’une femme peut souhaiter. Seigneur je suis heureuse de la vie, mais j’ai tant péché oh Seigneur ». Ainsi le jour de ma première chaude-pisse et les suivants. Et cette moisissure agissant en moi, dans toutes mes fibres au plus profond de moi. C’était à Kisthène un jour de très grand vent. C’était à Kisthène du temps de ma jeunesse, et mon sexe était malade de la maladie de la femme. Elle a beaucoup péché, Seigneur, tant péché; à peine plus âgée que moi et déjà souillée par tous les péchés du monde. Et mon copain se branlait quand je faisais l’amour, et la maladie s’est ancrée au bout de mon sexe, et mon copain utilisait des capotes anglaises parce que sa religion lui interdisait le port du prépuce. Et elle a pénétré en moi, lentement sournoise, et la médecine est efficace dans ce genre d’avatar, mais la chaude-pisse ne guérit pas la maladie mentale, ni les péchés de la femme. Oh Seigneur, introïbo ad altare Dei, près du Dieu qui réjouit ma jeunesse, près du Dieu qui n’a pas manqué de réjouir ma jeunesse — judica me. Et ne crains pas de te montrer cruelle. Les deux versants de la même colline sous le même soleil, un soleil de plomb, et quelques types en mal d’aventures, en conversation avec la nature et leur nature.   La lune ni œil ni trou pas même une bouche. « Il a fait le ciel et la terre. » Et ils comblent le silence avec pas mal d’esprit. Puis la mer, puis la mer aussi suave que ton souffle, la mer contre la flamme qui secoue ton ombre sur les murs de n’importe quel toit où tu n’es pas chez toi. Ton ombre, une révolution aussi rapidement que possible autour de la seule fleur digne d’intérêt, une au bouquet dérobée sous les yeux qui te contemplent, immobile dans l’armure de ton langage. Et j’irai vers l’autel de Dieu. A l’angle d’un pilier je reposerai, la tête pleine de la mort qui m’a ouvert la porte — ad vitam aeternam.   Tu seras la plus cruelle de toutes. Les deux versants de la colline sous le soleil, et toi descendant à l’ubac entre les cadavres de tes moutons morts de la rosée du soir. Et la lumière dans la pierre qui s’éternise, et l’ombre en saillie de l’autre côté d’où peut-être est né le seul arbre, et une fleur butinée sur le versant ensoleillé de ta pourriture. O que mes dents s’accrochent à tes dents, et que mon cri parvienne jusqu’à toi.   L’usure a patiné la pierre de ton autel beaucoup plus que les offrandes, moins toutefois que la justice des hommes.   DIEU, comme au coquillage où mon oreille absorbe l’éternité sonore de la vague dans le corps abandonné d’une algue.   DIEU, et comme au creux de la main, la respiration lointaine et la mémoire alambiquée de ceux dont les reliques sont ici.   DIEU, grand reliquaire du désespoir, Dieu fourmilière, Dieu termitière, Dieu ruche, Dieu collecteur de prépuces, Dieu bon et miséricordieux, Dieu sturm und drang, Dieu du fond de la nuit, Dieu des voyages, Dieu des tombes, Dieu: la terre est une autre relique. Dieu: l’air est encore une relique. Dieu, et l’eau, et le feu. Dieu des bons et des méchants sur cette terre où je me sens unique parce que je suis solitaire ou parce que j’ai un nom. Dieu du sacré et de l’écrit sur cette terre où je cultive le pouvoir et l’argent. Dieu, avec la guerre, avec la douleur, avec la mort, avec la maladie, avec l’infirmité, avec la vieillesse, Dieu aux quatre portes de l’univers et de la ville, comme l’algue et la vague. Dieu, et la mémoire alambiquée de ceux dont les reliques sont ici, sans nom, sans fleurs, sans visiteur, sans amour. Dieu, ce sont les reliques des compagnons d’enfer, un à un, ou deux par deux, ayant tous accepté la nécessité du secret, avec quoi se meurt l’enthousiasme d’abord supposé. Immédiatement après les jours, les quatre portes du prince qui sut si bien s’expliquer sur les raisons de son acte.   Dieu dans l’infini éternel univers, et sur la plage d’Hendaye j’ai écouté le cri de la mouette. Ma voix contre les vagues sonores, j’ai plagié le cri de la mouette sur les rochers. Des coups de feu m’ont secoué le ventre. La mouette s’affola. Et de l’autre côté du bras de mer, des coups de feu sur la place publique venaient secouer le ventre que j’offrais à la poésie.   « Toi, tu mourras dans une arène sur la terre d’Espagne en criant « Vive le Roi ». Toi tu mourras dans la plus sordide des arènes au Royaume d’Espagne en chantant « Vive le Roi ». Toi, tu mourras dans la corne des taureaux espagnols en te disant que le Roi est la plus belle des choses qui te soit arrivé. Moi, je mourrai au bout d’un infect fusil avec lequel j’aurai pu tuer le Roi si tu avais été mon frère ou si je t’avais mis au monde: confunden libertad y libertinaje ! » Paradoxalement, quand ils passeront là, en apparence, tout en restaurant leur prestige, paradoxalement, paradoxalement, quand ils passeront là, les sédentaires aux dents longues, sur un mot à la mode « Je veux parler de la France ».   « Moi je parle du monde entier, y compris les étoiles, ceux qui se prennent pour tels; un monde mort. Est-il assez glacé ?   — Vous parlez de l’Église ou de la France ?   — Je vous dis que je parle du Grand Tout. Vous êtes bien placé pour le savoir. Vous êtes bien placé pour savoir ce qui vous chante, et par quoi vous mourrez. Prenez l’exemple d’Homère. Un homme n’écrit bien sur la guerre que s’il est médecin. N’écoutez pas les poètes de guerre, ni les poètes de la résistance. N’écoutez surtout pas les bouchers, pas tant que vous ne l’avez située (la guerre) dans votre mémoire (la tuerie). Mais rien n’a encore été découvert pour mieux la posséder.   — Mais qui affirme la connaître ?   — Ça pourrait arriver. Il y a un moment pour toute chose, y compris la guerre. Et si j’en fais une question de principe...   — Voyons ! Surtout pas ça. N’alertez personne. Détruisez votre corps à défaut de détruire votre pensée. Ou bien ne vous faites pas d’illusions. Je vous sais de taille à vous défendre. Mais n’utilisez pas la force de vos principes. Prenez l’exemple d’Homère.   — C’est un montage que j’ai fait à votre intention. Je ne cherche pas de travail. Vous savez bien que non. Et tous les espoirs douteux d’un Aragon, hein ? Il fallait bien que tu en saches plus long. Par exemple le regard le moins visible dans le groupe des Érynies. »   Nous nous connaissons depuis si longtemps, si longtemps. Au cœur de nos problèmes, quelques bouffées d’une cigarette involontaire qu’on n’a pas le temps de se reprocher. Ne parlons plus de ça, voulez-vous ? Un train de nuit pris au carré de la voie sonore. Le ballast immobile dans l’immobilité de l’ombre. Quand ils passeront là, une faille dans le personnage, et nous ne répondrons pas de nous. Deux pans rouges dans la nuit, immuables, sur un mot à la mode.   « Vous rappelez-vous la leçon d’un Pyrrhon ?   — On épluche vos origines, l’origine de votre nom, l’origine de votre corps, l’origine de votre originalité, probable quatrième siècle avant Jésus Christ, sur un mot à la mode, une affiche sur le mur. Nous voulons vous obliger à vous engager avec nous.   — Expliquez-moi l’homosexualité chez les militaires. Tel est le paradoxe qui nous préoccupe ici. Primo. Segundo. Je veux dire: en premier lieu. Je veux dire: en second lieu. Eut égard à la visite discrète dans mes appartements - il pleuvait ce jour-là; ça ne vous dit rien ? — Après l’attentat, après l’attention, après l’attente, après tout. Un type écorchait les murs du regard. C’est comme les noms qu’ils nous donnent. Encore qu’on soit plusieurs à porter le même. Des milliers peut-être. Mais on arrive à se reconnaître — je vous dis qu’il pleuvait —   — Votre nom n’est pas unique.   — Je salue tous les noms que je porte.   — Votre corps ne suffit pas, pas même la couleur de votre peau, ni celle de vos yeux.   — Je salue l’arc-en-ciel humain.   — L’Histoire est la même pour tout le monde. Cauchemar ou pas, continuez de dormir.   — Je salue ceux qui dorment déjà. »   Quand ils passeront là, c’est quelque chose qui nous dépasse. Ce n’est pas Dieu. C’est demain. Aujourd’hui, non, je ne cherche pas de travail, pas tant que ma mémoire ne l’aura pas située (la guerre) dans votre mémoire (l’innommable tuerie). Alors, pantins !   « Vous cherchez peut-être le moyen de vous en tirer. Inutile, mon vieux. Nous n’avons rien à vendre, surtout pas nos musées. Ils brûleront demain.   — Non, non ! Demain est un jour tranquille, avec un soleil à l’aurore, un soleil à midi, un soleil qui se couche et une lune qui se réveille. Demain est une nuit sans histoire (sous entendu sans cauchemar). Je vous donne le sommeil et vous me le rendez. Vous me rendrez le soleil et la lune. Demain, et demain, et demain.   — Et si vous n’arrivez pas à vous endormir, accusez votre femme, ou vos enfants. Accusez votre sexe.   — Demain est un jour tranquille. »   Quand ils passeront là, avec l’espoir de revenir, alors pantins ! demain ils passeront là, avec leur musique, avec leurs chants, leur ordre serré le long des murs. Alors pantins ! demain est un jour béni entre les jours, et si vous ne trouvez pas le sommeil, cherchez-le dans les entrailles de votre femme.   Un rêve. Un choc. J’ai cru mourir dans mon sommeil. J’ai tremblé pour la première fois. Je dormais du même sommeil. J’ai reconnu le casier à pilules sur le même comptoir qui pourrait tenir des conversations entières, et d’un bout à l’autre, toutes les conversations se ressemblaient comme vous et moi.   Un à un, ou deux par deux, comment leur enthousiasme aurait-il pu durer ? Puis le mystère, le vide enfin. Un tramway traversa le carrefour. C’était vraiment une belle soirée pour se balader, tranquillement seul en ce beau jour d’automne. Enyo et moi vidions le magnum sacré, quelques mots, et cette sensation de liberté à fendre la foule de loin, du guéridon où trônait le magnum sacré. Plus tard, sur son lit de mort, il m’avoua la vérité au sujet de son âge, qu’il ne paraissait pas, et qu’il avait plus de mille ans, et qu’il était la réincarnation d’un disciple de Jésus, et qu’il avait connu Napoléon au temps de sa splendeur, et qu’il s’était chamaillé dans le désert avec un poète au sujet du prix d’un pot à hydromel. Il avait plus de mille ans. Je ne connaissais pas cette vérité-là. J’en connaissais une autre, moins belle, beaucoup moins belle, mais qui ne concernait pas son âge. Et sur son lit de mort, il avoua cette belle vérité, avec des mots familiers qui m’allèrent droit au cœur. Il y mêla beaucoup d’Hébreux que je ne compris pas. Maintenant un tramway traverse le carrefour, et je regarde l’église où le prêtre a juré sur son cercueil qu’il ferait tout pour qu’il nous revienne, un de ces jours que dieu fait. Il n’est pas revenu, il s’en faut. Il a dû pourrir comme tous les morts. Je n’aime pas parler de cette pourriture, mais il faut en parler quelquefois. Hemingway a écrit là-dessus une fort belle histoire naturelle de la mort. Je ne suis pas seul à me souvenir de lui. Il y a un tas de gens honnêtes qui se souviennent de sa folie, et de ce qu’elle a coûté à la société. Je ne suis pas seul mais je me sens seul, si seul que je me crois fou, mais la société n’en sait rien. J’ai vu sa tombe. J’ai pris le train, puis l’autobus, et j’ai continué à pied, comme un fou, jusqu’à sa tombe. J’ai marché, j’ai vu ce qui lui arrivait. J’ai songé à la pourriture de son corps. J’ai vu les libations. J’ai vu les témoignages. Et j’ai remercié la pierre dure de m’avoir conduit jusqu’ici sans trop de mal. Quelques promeneurs m’ont tapé sur l’épaule, amicalement, mais je n’ai pas pu mettre la main sur ce satané magnum sacré — trait d’union de nos angoisses respectives.   Et puis un à un, et deux par deux, ils m’ont dit que je devais être un brave type, peut-être un poète, peut-être mesdames messieurs mesdemoiselles ai-je pensé. Je n’ai rien dit mais j’ai pensé. J’ai pensé à mille ans de vie, au voyage de Jésus-Christ dans l’Himalaya, à Moscou en flammes, au désert, au désert et à la vérité sans fin que je venais fleurir. Cette mémoire sera toujours ta voix au sommet de l’aurore qui appelle entre les arbres. C’est ta voix à la pointe du jour qui me nomme une dernière fois, une première éternité. L’HIMALAYA, MOSCOU, le DÉSERT, mille. Cette nuit je fête solitaire, et la lune lampe-tempête au bout de la nuit, c’est noël. Et demain, c’est Pâques. Et après demain on va fêter nos morts avec des fleurs. Plus de mille ans. Ce jour-là, à Sainte-Quitterie, il remarqua l’usure du sol, et l’usure des boiseries, l’usure de l’entrée à l’autel de Dieu, et l’usure de la crypte où reposaient de lointains serviteurs. Un autre jour, plus serein cette fois (c’était il y a quelque temps déjà) un autre jour il donna de l’argent à un pauvre, de l’argent comme une rime au bout du vers, après le rythme. La lune à l’œil de pétrole lampant dans la nuit de Noël, et le rêve atroce d’une destinée au bout d’un vers blanc, après l’image. Et demain c’est Pâques. Et après demain on fleurira les morts dans chaque famille. On aura des pensées pour nos morts.   Demain, de l’usure de l’entrée à l’usure de l’hôtel de Dieu, son pas sera tranquille avec la poésie de la ville. Il n’y a plus de tramways comme dans les romans policiers. Demain la ville sera pleine de poésie, la poésie tremblante des jambes qui se croisent dans les courants d’air, de passant à passant, et d’une passante à l’auréole d’un saint. Je crois que j’ai pris un train en marche. C’est tout ce que je crois. Je crois aussi au meurtre.   « Je vous ai dit de me foutre le camp. » Et h.d. replia son journal, le déplia sous les yeux, puis le froissa, et le balança sur le trottoir, et elle se mit à rire, et il leur demandait de foutre le camp, et il s’amusait avec les journaux, et elle riait, comme une femme sait rire une nuit de noël, et toute une année qui s’annonçait dans ce rire. Un jour de Noël, puis la nuit.   « Comprenez-vous le sens de mon rêve maintenant, toubib ? Comprenez-vous ce que je me suis dit dans le sommeil ?   — Surtout ne cherchez pas à me fausser compagnie.   — Demain est un jour idyllique. Demain tu connaîtras l’amour à l’ombre des rochers de ta mer. Demain, quand ils passeront là, je serai là, à contempler les diverses amours en question.   — Une culture hétéroclite qui sent comme les greniers. Quelque chose de faussé. »   Une semblable attitude, surtout à cause de cette rencontre sur les boulevards extérieurs de la pensée — un jour de pluie — préoccupé de conquête.   « La moitié d’un verre ?   — Pourquoi rejeter tout ça ? C’est comme le progrès que fit faire Edison à la lumière. Comme devant une œuvre d’art. Mais perdre de vue les détails.   — La faille ? Les défauts ?   — Perdre de vue les moyens de l’achèvement.   — Inutile de vous dire que c’est une question de temps, de circonstances.   — Oui, une simple question de rencontre avec le soleil.   — Impératif plus agréable encore quand il s’agit de trinquer avec les crevures qui mènent le peuple vers le soleil dont je me fais fort de parler avec tant de chaleur.   — Ils se brûleront les ailes. On ne vole pas impunément.   — « Le plus long K.O. de l’histoire ».   — Une belle fausse manœuvre. Et l’aurore.   — Il n’y a pas d’attente plus longue. »   Et moi, demain, j’arpente le bord de la mer. Je touche l’écume du bout du pied. J’ai faim de coquillages. L’horizon m’épuise jusqu’à la cécité.   « Oh ! ils vous arracheront les yeux, les mots. Ils sont parfaitement documentés. »   Je toucherai cette vague du bout du doigt, et la vague me crève jusqu’à la surdité. Je contemplerai n’importe quelle épave. Ce n’est qu’une tache au fond de ma mémoire. Et demain est un jour de calme et de beauté. J’attends ce jour, en attendant de trouver le sommeil et la mémoire. Je suis loin de l’apparence. La mer m’est plus douce, plus chaude qu’une preuve d’amitié. Je n’étage rien dans cette profondeur rien dans la profonde sonorité de la mer. Je suis carré, et je suis rond ( !) je suis triangle, je suis géométrique. Je suis la somme de toutes les vagues dans cette profondeur qui s’est perdue. Je suis une figure en formation, en attendant d’être une relique au reliquaire ardent de l’oubli. Et demain est un jour comme le sommeil. Demain ne s’éveillera pas avec le soleil. Je recommencerai ce que la mer a commencé. Je rêve que je suis à Wagram. Je suis à Midway. Je suis à Suez. Je suis à la guerre. Je suis à l’aventure de tous les jours que Dieu fait. Je suis à la recherche du sommeil, de l’incalculable sommeil, et cette nuit-là — j’ai rêvé quelque chose d’atroce, quelque chose de fou, quelque chose de vain.   J’ai rêvé la fureur là où il n’y en avait pas. J’ai rêvé la fureur dans le corps de ceux qui étaient simples et doux. J’ai rêvé mon erreur dans l’eau qui filtrait à travers mes poumons. J’ai voulu me noyer dans l’eau la plus profonde mais je n’ai pas vu la mer. Elle n’existe pas. Cette nuit ne me rappelle en rien la mer. J’ai froid sur le balcon, sous les étoiles que ma rétine a dévorées.   Et demain est un jour tranquille, à l’aurore, au midi, à la fin, à la lune peut-être que je cherche des yeux maintenant. Demain est tranquille, loin, très loin au-delà du sommeil que je ne trouve pas. Le sommeil est comme la lune dans mon dos. Demain, peut-être, je dormirai avec mon sommeil, et j’aurai la visite de la lune dans mon lit. Demain, derrière l’apparence de la mer et des troupes, demain est un jour tranquille, tranquille comme l’eau qui dort, capable de tranquillité, mais pas tant que votre mémoire refusera de me dire quand ils passeront là. Mais l’âge n’aura pas eu raison de votre sagacité, et à Paris, elle voulait que je paye le prix de la solitude et le prix de l’HUSTERA.   Mais votre esprit n’a pas besoin de convalescence. Au moins le prix d’une époque, le prix de la moindre publicité et rien moins que ta mort. Et je me souviens de ton pas à l’ombre des grands murs de la ville. De quelle ville me parlais-tu ? C’était une ville fabuleuse. Je n’en avais jamais entendu parler. Je vois bien que tu inventes tous les détails.   « Oui, tous les détails. Et te v’là de r’tour. Et c’est ta mère qui va être contente. Ah il fallait bien que les choses se passassent ainsi. Les choses ça oui les choses et les mots n’ont pas été écrits pour rien autre que ce moment délectable carcan carcan carcan les choses mon fils les cho-oses et c’te putain de mort à s’trimbaler toute la vie c’te putain de vie à r’garder en face des trous carcan carcan oui et te v’là fils c’est l’principal c’est l’principal ça oui tout juste ! »   Alors les voix du dehors se sont tues, et j’ai soudain volé beaucoup moins haut parce que quelqu’un venait de crever et que je voulais garder un bon souvenir de lui. Et les voix du dehors se sont tues à jamais, et jamais plus je ne recueillerai leur chant, parce que quelqu’un venait de crever. De l’autre côté du mur, on assassine. On assassine et toi, tu n’as plus le droit de parler. Et j’ai de sacrément bons souvenirs de ce temps-là.   Gorgias était prêt à s’exécuter.   « Ces fumiers-là sont capables de tout. Ils ne la lâcheront jamais, la poésie en question. »   L’avenue était donc plus noire, les façades des maisons plus blanches, les épaves plus grises que d’habitude, et l’habitude manqua d’être efficace. Je n’aime pas ces vivants contrastes. Je frapperai à la première porte.   « Prenez l’exemple sur votre pote de tout à l’heure, c’est à dire il n’y a pas si longtemps. »   La moindre idée arrêtée près de la porte de derrière. Tuer d’un coup de revolver le premier indigène qui se manifeste. Mais dans la salle à manger de l’hôtel ce jour-là, personne ne proteste, pas même la grosse dondon qui sert la soupe. Après, on est en train de jouer. On joue de l’argent.   Un coup d’œil dans le rétroviseur. Personne ne proteste. Mon pote de tout à l’heure n’est pas mon pote de demain. Je ne savais pas à quel numéro appeler. Il y a un tas de choses que je devrais savoir et que j’ignore. A quelle date eut lieu la représentation des Euménides d’Eschyle ? Dans ma tête, seulement dans ma tête.   « Prenez l’exemple du pote qui vous servait à boire tout à l’heure.   — Vous parlez d’un ami sincère, pas d’une ordure, mais je ne prendrai l’exemple sur personne. Je ne prendrai son exemple à personne, surtout pas à un ami. »   Mais aucun d’eux ne leva le petit doigt. en tout cas, cela va aussi mal que possible. Dieu, répète-moi cette fameuse imitation du Cri de la Mouette, cette fameuse nuit de Noël. Il n’y a pas d’enseignes au néon. Il n’y a pas de fenêtre. Quelques vitrines restent éclairées. Elles éclairent aussi. Elles attirent. Ces hommes sont comme des moustiques égarés. Toi, tu es égaré comme une goutte de pluie après l’orage. Un coup d’œil dans le rétroviseur. Surtout, fais attention de ne pas bousculer les pots de fleurs dans l’escalier.   « Ils veulent t’avoir à leur merci.   — Retrouver ces fumiers !   — Mais dis donc, où les retrouver sinon dans ce bordel ? Chercher où ? Sinon dans ce bordel ?   — Si tu trouves quelque chose, essaye de m’appeler. Si je ne suis pas là, téléphone chez ma mère. Elle t’adore comme son propre fils. Si ma mère n’est pas là, arrange-toi. Et s’ils te trouvent, que Dieu ait pitié de ton âme. »   Et me revoilà au pied de l’autel de Dieu. Aucune piste. Aucune piste. J’aurais dû jurer mon horreur pour ce prix-là, même au risque de me tromper.   « Des bouts d’empreintes.   — Ne pose pas tes pieds là !   — Des bouts d’empreintes sur un bout de quoi ?   — Par exemple la rampe d’escalier. »   La belle affaire que je fis, sur un bout de quoi ? Et Zeus qui vient de détrôner Cronos.   « Chérie ? Te souvient-il de la ville fabuleuse qui a nom Kisthène ? T’en souvient-il, chérie ? Ou quelque chose comme ça, une ville fabuleuse qui a nom Kisthène ? »   A moins que tu exhausses le cœur jument tropique du capricorne. A moins que... la saisir au cul. Impensable de la part du type en question.   « Impensable, dit-il, dans c’te fa, dans c’te famille, on vote à gauche depuis des générations. Ont connu la famine ! »   Et Sophros répéta: « Le peuple n’a pas de langage ».   Le peuple ne chante même plus (j’lui laisse la ré-spon-sa-bi-li-té d’un tel propos). Ou alors il est simplement question de converser avec les dieux.   « Ne t’instaure pas où les dieux ont bâti l’incroyance des hommes. »   Pas de langage. Pas même chanter. Ni la poésie en tant que poésie c.a.d...   « Mais vous m’avez enfermé dans le cercle de votre mort, et vous m’avez ôté l’envie de recommencer. Et j’ai compris le désespoir de Pénélope dans le grand lit qui lui servait d’oubli. Et je n’ai pas oublié ce que votre mémoire m’a légué. Je n’ai rien oublié de ce cauchemar sans nom. Et voici que j’ai répandu mon sang par vanité. C’est par vanité que j’ai osé défier les dieux.   « Pourquoi donc, lâche que tu es, n’as-tu pas tué toi-même ce héros ? Pourquoi est-ce une femme qui l’a tué ? »   Ah maudit sois-tu essaies au moins de te taire c’est un père qui te parle essaie de croire ce qu’un père te dit non pas que ça soit la vérité loin de là mon fils loin de là mais laisse-moi parler laisse-moi te dire ces choses-là ne laisse pas passer cette chance il y a une carcasse gelée et desséchée d’homme mon père et nul n’a expliqué ce que cet homme allait chercher à cet endroit Saint-Didier plus haut que ça je n’ai pas oublié leur crêpe blanc et noir mais quel feu aurait pu déranger ce soleil qui n’éclaire aujourd’hui que leur cruauté la même herbe retrouver sous le soleil en été le même ventre ouvert une bonne fois pour toutes la fresque de Francisco Réji un jour après la porte à Foncaral et ils avaient la manie de disperser leurs cendres dans les eaux du Grand Fleuve Purificateur (entendez par-là que c’était le meilleur moyen de s’en débarrasser).   « Alors, mon père, mon chant concerne l’inégalité parmi les hommes. » CANTO VI - Prière Mon père bénissez-moi, ô mon père bénissez-moi, bénissez-moi. J’aurais voulu beaucoup pécher, comme font les hommes, mais je n’ai pas eu le temps de vivre comme les hommes de votre temps. Oh le temps m’a manqué pour pécher. Oh j’ai manqué d’être un homme. Je n’ai pas eu l’orgueil oh mon père, comme l’ont tous ces hommes, et je m’en repens amèrement, amèrement. Mon cœur est rempli de tant d’amertume parce que d’autres l’ont eu et l’ont fait savoir, leur orgueil d’homme parmi les hommes. Bénissez-moi, mon père, bénissez-moi. J’aurais voulu m’enorgueillir, mais je n’ai pas eu le temps de blesser quelqu’un oh les mots m’ont manqué à ce moment-là. Les mots m’ont manqué, quand tous les hommes les trouvent sans mal. Je ne suis pas avare mon père, comme sont les hommes, et je le regrette. Je regrette de n’être pas un homme, parce que l’or est un bien beau spectacle, et l’homme un bien beau spectateur pour meubler la solitude, mon père, pour meubler la solitude, l’ennuyeuse solitude que ne supportent pas les hommes. Bénissez-moi, mon père, bénissez-moi, j’aurais voulu compter mes sous, mais le temps m’a manqué pour tuer le temps oh personne ne s’est langui de moi, non personne, pas même les hommes. Je n’ai jamais violé mes sœurs, mon père, comme font les hommes, ni les sœurs de tes frères et c’est dommage, dommage de n’être pas un homme, parce que l’amour est triste à deux. Deux à deux, c’est triste l’amour, mon père, quand on n’est pas un homme, quand la solitude est la bienvenue et que les hommes sont si bien ensemble. Bénissez-moi mon père. Mon père, bénissez-moi. J’aurais voulu de cette fièvre-là, mais il pleuvait, mon père, et je n’ai pas osé oh j’ai manqué d’audace parce qu’elle m’aimait oui elle m’aimait. Je n’ai envié personne, mon père, comme font les hommes, pas même vous d’être si beau si pur, mon père, comme tous les hommes, parce que la pureté est un défaut, mon père, et la beauté une injustice. Mon père, bénissez-moi, bénissez-moi. Mon père, bénissez-moi, bénissez-moi, bénissez-moi. J’ai tellement envie de vous, de votre trône, de votre reine, mais le soleil était si haut, mon père, si haut oh si haut que le vent refusa, et il s’est mis à pleuvoir, et moi qui ne suis pas un homme, jamais un mot plus haut que l’autre, mon père, jamais, tant pis ! mon père, oh ça oui tant pis mon père, parce que vous mériteriez ma colère, ma colère et mes larmes de colère, tant ma solitude est insupportable parmi les hommes. Mon père oh mon père, je vous le demande: votre bénédiction. Je ne suis pas un homme. Ma langue fut toujours égale, et le temps n’a pas voulu qu’elle change. Oh personne n’a tenu sa parole, non personne, pas même les hommes, surtout pas les hommes. Je ne suis pas gourmand, mon père, pas gourmand comme sont les hommes et c’est bien triste, c’est triste à en mourir, triste triste, mon père, n’être pas un homme, parce que bientôt il ne restera plus rien pour s’endormir doucement, plus rien mon père, pas même ça. Oh mon père ! Oh mon père ! Bénissez-moi, mon père, bénissez-moi, bénissez-moi. Le sommeil va me lâcher dans la foule. Oh je n’ai pas le goût des autres, pas ce goût-là mon père. Je n’ai pas ce goût divin. Regardez mon travail. Palpez-le comme je l’ai bâti. Mon travail, ce n’est pas le travail des hommes, mais quelle peine tout ce travail. Quelle peine, mon père, et tout ce travail. Tout ce travail qui ne fait pas de moi un homme, parce qu’il ne vous fait pas souffrir, mon père, parce que vous vous en foutez. Vous qui êtes un homme, mon père, bénissez-moi, bénissez-moi, bénissez-moi, bénissez-moi. J’aurais voulu beaucoup pécher mais je n’ai pas eu le temps de vivre oh le temps m’a manqué pour pécher. Le temps, mon père, le temps, le temps m’a manqué. O ma langue s’est enfin déchirée ! Dieu qu’il est doux de n’avoir plus de langue. Oh je n’ai plus l’intégralité de ma langue, et me v’là tout guilleret, à l’idée qu’on ne m’entendra plus et que je serais seul dans mes conversations, loin des hommes. Ma langue s’est déchirée, et je n’ai plus ce goût d’enfer dans ma bouche. Proche des hommes, oh je n’ai plus ce maudit goût. Et me v’là pas capable de reconnaître un démon à sa façon de me lécher la langue et de s’étonner qu’il n’en reste plus beaucoup. Loin des hommes, ma langue est une grande déchirure, et ma bouche une flaque de sang, comme un miroir avec mon image dedans oh ma bouche est un sacré cratère. Et me v’là à cracher du latin. J’expulse un monceau de viscères qui ne me serviront plus que de spectacle, faute de latin, et de retenue. Ma langue est un vieux souvenir du temps que je prenais la parole parmi les hommes oh que je disais n’importe quoi. Et me v’là plus muet qu’un muet, à salement gesticuler autour de moi pour signifier ma faim ma soif et ma fatigue, loin des hommes. Ma langue est un bouquin plus vieux que l’univers, loin des hommes. Dieu qu’il est doux de me lire dans ma langue, dans la déchirure douloureuse de ma langue. Oh qu’il est doux de ne plus rien comprendre. Et me v’là ricanant dans le dos de mon passé parce qu’un objet n’a pas voulu se laisser manger et a sorti ses crocs au bon moment. Ma langue ne me traitera plus de poète. Ma langue désormais saura se taire, proche des hommes. Oh rien ne manque à ma félicité. Et me v’là à genoux au pied d’un arbre mort à lui demander des nouvelles de la terre et de l’eau qui a fini de l’absorber. Et me v’là pas homme pour un rond, o mon père. Mon père. J’aurais tant voulu tant pécher, mais je n’ai pas eu le temps de vivre. Oh le temps m’a manqué pour pécher comme font les hommes et il y aurait plus de mille fontaines de jouvence à la portée du premier venu, solitairement venu passer le temps dans cet endroit-là, passer le temps avec des fuites dans les mots, et tu boiras à la fontaine. Dis, tu boiras le moment venu, solitairement. Il y aurait un tas de leurs longs élixirs pour faire bander le peuple mécontent, faute d’amour, et tu boiras de leur vin, dis, tu boiras, longuement solitaire. Il y aurait au moins un bouquet de fleurs que le plus con d’entre eux pourrait faner dans ses mains, et tu boiras leurs larmes, dis, tu boiras avec amour, avec amour solitairement venu là. Il y aurait peut-être le plus beau des visages à regarder de quel côté le vent tourne, tourne de quel côté le vent ? A regarder si tu es bien là, solitairement grave et tu boiras dans son cœur, dis, tu boiras de son eau. Dans cet endroit solitaire où tu viens rêver, il y aurait toute la gamme au doigt qui l’invente et à l’œil qui l’évente, et tu boiras de son eau, dis, tu boiras de son eau. Solitaire, et si grave, tu boiras le moment venu, longuement, connement, avec amour, tu boiras de l’eau, tu boiras de lo, solitaire oui, mon père, mon pè-ère, l’eau, toute l’eau, toute l’eau. Même demain, au jour tranquille, quand ils passeront là avec des chapeaux sur la tête pour saluer le peuple et demain, la Gloire, mon père, la Gloire me frappera en plein front. Mais elle a ricoché ! S’est contenté de briser l’os du front ! de déchirer le peu de chair, puis s’est allée perdre plus loin, là-bas, dans le ventre d’un autre mort sur un autre champ de bataille, dans un autre rêve enfin: un rêve solitaire, un rêve grave, un rêve inhumain, un rêve que j’étais à la guerre, un rêve que je manquais de mourir, mon père, un sale rêve dans l’enfance. La gloire aurait pu me fracasser le crâne, mon père, mais dieu ne l’a pas voulu, et me v’là de retour parmi vous, guilleret. J’ai une ridicule cicatrice au milieu du front, comme une étoile mais ce n’est pas une étoile. C’est un signe de ma défaite. C’est un signe de mon manque de chance, un signe de mon obscurité mon père; un signe enfin, le signe d’un sacré manque de chance. Sacré, mon père, comme l’autel de Dieu. La Gloire m’aurait creusé une tombe pas loin du dernier champ de bataille, pas loin des morts morts en bataille, et elle aurait planté ma croix et ma graine de poète, mon père. Mais la tombe est occupée sans doute par une graine plus vivace. Une graine qui poussera. Une graine humaine. Elle poussera la Gloire dans son néant pour qu’elle couche avec les morts et qu’elle enfante le Désespoir. Mon père, je mets ma majuscule à la Gloire, j’en mets une au Désespoir. Je n’en mets ni à dieu ni aux morts désormais. Enfin je pèse le poids d’une majuscule. Je pèse la moindre cicatrice, mais je n’ai aucune idée, mon père, non vraiment je n’ai aucune idée de ce que peut peser ce qui n’a pas de nom et qui en crèvera comme tout le monde crève, solitaire, grave, inhumain, quand ils passeront là, mon père quand ils passeront là. Où est l’autel de dieu, mon père, et ma jeunesse qui s’est foutue dedans ? — j’étais un homme en ce temps-là - Ma jeunesse, mon père, avec son air de vieille fille qui n’a jamais fait le trottoir parce que le cœur lui manquait ? L’homme, où est son nom, mon père, qu’on m’avait promis à la messe ? dieu, il n’y a pas si longtemps, quand il faisait le ciel et la terre sur le claquement des doigts du prêtre dans le ciboire où je n’ai pas demandé pardon de mes fautes parce que je ne suis pas un homme, priez pour moi. Priez pour moi, parce que je confesse, et il vous pardonne. A.S.I. homme ou pas. Où est le pardon ? Où est l’absolution ? Où est la rémission ? Je n’entends rien dans vos amen. Et tu reviendras pour nous donner la vie, et le peuple se réjouira, les hommes avec les hommes, heureux comme les hommes, et tu nous feras voir ton amour, et le peuple réclamera son salut, et tu entendras ma prière, et le cri du peuple parviendra jusqu’à toi et, HOMME, je monterai sur l’autel, et je le baiserai parce qu’il est sacré — aufer a nobis. Prends pitié ! Prends pitié ! Et Gloire à toi, car je vais prier.   « Mais je ne peux rien contre vous. Et qui pourrait contre tant de lâcheté, tant d’ordre ?   — Ils ont de bonnes épouses. Voilà ce qui les tirera toujours du pétrin. De bonnes épouses aux larges hanches. De bonnes épouses qui tiennent à ça comme à la prunelle de leurs yeux, comme leurs yeux sont éphémères !   — Mais puisque je vous dis que je ne connais même pas le goût de la chance, puisque la collectivité le veut et toutes sortes d’insanités de ce genre, pauvre Enyo ! Et pauvre de moi ! Je te plains comme je plains toutes les vierges. Je me plains d’avoir vieilli en 24 heures comme en dix ans.   « Une simple occasion, je vous dis. Un mot de vous, toubib, et j’abats le dernier mur. Entendez-vous ? et B.A. Boxon serait une maison hantée par les fantômes des filles qui l’ont habitée et des mâles qui l’ont vécue pour se trouver de la virilité. Et toute l’œuvre d’un homme encore jeune manquerait d’être éditée faute d’avoir trouvé un éditeur. Je veux dire que l’angle est moins spirituel, et votre analyse reposerait sur la fausseté d’un seul vers que j’ai répété comme un refrain tout au long de ce rêve exsangue, et le prix serait toute la mort. Toute la mort et rien que la mort, et peut-être une morte qui reste encore un peu autre chose qu’une pierre au jardin. Et j’espère ne m’être pas trompé de porte, toubib. J’espère ne m’être pas trompé. Celui qui a compris peut me comprendre quand je dis que je me sens frustré. Volé, oui c’est cela: volé !   — J’admets que tout ceci correspond à la réalité. Mais où cela mène-t-il ? Je comprends le discours et je reconnais que ma pensée s’en est trouvé sensiblement modifiée. Même l’écriture y gagne de la poésie. Mais sur quoi débouche cette réalité ? Et pourquoi m’avoir forcé la main ?   — Je trépigne d’impatience, mais je n’ai pas peur, et je n’espère rien.   — Triste allocution ! Pfff... vous me faites froid dans le dos. Citez-moi un passage d’Homère. J’ai moi-même écrit un livre dans ma jeunesse. Cela s’est mal terminé.   — Vous n’étiez pas fait pour écrire un livre.   — Toute la mort. Rien que ça mon vieux.   — Tout juste la mort, nous comme par la rotonde défilé, ou par le chapitre XVIII de l’Apologie pour Hérodote d’H. Étienne (Henri) « un détestable livre ». Est-il un parmi nous occupé de reliure ? O dieu de la géométrie. Un livre est toujours détestable. Des lions dorés demandant grâce aux Tueurs de Loups. L’angle est moins spirituel vu de près. I’s’peut qu’on m’pardonne. Et l’idée qu’on a de soi-même. N’essayez pas de rabaisser notre sincérité. N’essayez pas d’éclairer notre obscurité. N’essayez rien contre nous avant d’avoir acquis la certitude de votre savoir. » * J’ai revu la fresque de Francisco Reji, par José del Olmo. J’veux dire: ce 3O Juin 1680. Grandiose cérémonie. Une estrade de cinquante pieds de long sur la Plaza Mayor à Madrid. Et le Roi au balcon, et le roi au balcon. D’un côté, l’Oficio, et de l’autre les Cortes, et de l’autre les Cortes. Divers degrés dominés par le dais. La tribune du Suprema plus haute même que le balcon. Un amphithéâtre réservé aux condamnés, aux condamnés. Un mois après l’Acte de Foi, la procession ouverte à Santa María, un mois après l’Acte de Foi. Et défilent dans le cortège cent Carboneros, piques et mousquets, et le bois. Cent Carboneros. Les Dominicains derrière une croix blanche, les dominicains. Le Duc de Medina-Celi, bannière de la justice au cœur, croix verte nouée de crêpe noir, justice au cœur. Grands et Familiers. Et le Marquis de Povar à la tête de cinquante gardes blancs et noirs, cinquante gardes, passèrent devant le Palais, et se rendirent sur la Plaza, sur la Plaza.   Psaumes et messes de l’aube à six heures, de l’aube à six heures. Et à sept, le Roi s’amène avec cortège de qualité, muses modernes, le Roi s’amène. Et à huit, la procession s’ébranle de nouveau, à huit. Et ils déposeront diverses effigies à l’une des extrémités de l’amphithéâtre, diverses effigies. Statues de cartons pour les morts, grandeur nature, portées en cendres dans des vases ornés de flammes, et de divers proscrits en fuite, grandeur nature. Vinrent ensuite douze hommes et femmes, corde au cou, torche à la main, bonnets de carton hauts de trois pieds figurant les crimes, douze. Cinquante autres brandissant des torches, san-benito et croix de Saint-Didier, deo datus, cinquante. Puis vingt encore, récidivistes des deux sexes, condamnés aux flammes, san-benito et bonnets diables et feux, vingt. Et à midi, lecture fut donnée aux criminels de la sentence, jusqu’à neuf heures du soir. Et alors le Roi se retira, le Roi se retira. Et juchés sur des ânes, ils franchirent Foncaral, et à minuit, il n’en restait plus un, tous exécutés. * « À toi d’abord, Io, je révélerai tes courses agitées. Inscris-les dans les fidèles tablettes de ta mémoire.   Quand tu auras traversé le courant qui sert de limites aux continents, marche vers le lever flamboyant du soleil.   Après avoir traversé la mer mugissante, tu arriveras aux plaines gorgonéénnes de Kisthene.   Kisthene où habitent les Phoskides, trois vierges antiques au corps de cygne.   Elles n’ont pour leur triple usage qu’un seul œil, qu’une seule dent. Elles ne voient jamais les rayons du soleil, ni l’astre de la nuit, jamais. Près d’elles sont trois sœurs ailées à la toison de serpents, abhorrées des mortels, qu’aucun homme ne peut voir sans expirer. Voilà des monstres dont je te recommande de te garder. » * Et toute la boue répandue sur tes filles. Toute la pureté dans la boue de ta rêverie. Et la chance qui a tourné avec le vent. Tu paieras tout ceci. Tu paieras l’heure venue. Tu paieras le prix, le juste prix. Tu retourneras à la pureté. CANTO VII - Par exemple le vieil EP dans sa cage à Pise ars magna e poi la luna et tu crois pas qu’c’est une vraie girouette têtu comme une mule quoi têtu comme une mule t’as c’t’idée orientale de l’argent Ainsi le sénateur Bankead Das Siegel des Vehm — Gerichts par exemple le vieil E.P. dans sa cage à Pise Ainsi n’importe qui poète au chômage le Caractère Écrit chinois athanor ce qu’en dit Ginsberg peut-être au moment de la guerre du Viet Nam « ça leur pendait au nez » grande Usure le point crucial de cette guerre et les grèves qui eurent lieu peu après paratge et les partis utilisant n’importe quel prétexte qui se solde par un échec de la vie devant la mort de la vie devant la mort à la fin c’est comme ça que je résume les choses le poème de Blake au sujet de l’enfer il inferno c’était écrit et l’occident répond ou ce même Dante le nez dans l’alchimie du verbe n’importe quelle loi martiale n’importe quelle raison d’État et la Démocratie qui fout le camp sauf l’honneur les mêmes putains de la rue Quincampoix et la tirelire de ce foutu Pinet parce que l’enfer se fout de la Déclaration des Droits de l’Homme et ce qu’on va chercher là-bas ne se cuisine pas sur le réchaud d’un foutu président qui se prend pour la République où en était Tulli de son periplum quel était au juste ce sacré combustible ? « ils croient pouvoir faire de la politique avec des hommes » mais ce qui est possible n’est pas une simple migraine un poème est possible mais surtout pas les CANTOS et Pound est impossible et tous les poètes s’en mordent les doigts ce qu’en dit Kafka dont personne ne m’empêchera de dire qu’il était génial parce qu’il était juif de même Kafka je veux dire un autre Kafka Franz qui écrivait en allemand sans doute parce que ça lui chantait et le Duce a faussé les choses parce qu’il aimait le pouvoir et l’ordre était un rêve d’homme cultivé mais la radio n’en a rien dit ou simplement se souvenir que le meilleur idéogramme n’est pas celui qu’on croit et SAINT-ELISABETH n’est jamais qu’un H.P. un sale H.P. avec des murs de sale H.P. et de hautes trahisons aux fenêtres barreaudées et le meilleur idéogramme est bien celui qu’on voit et qu’on touche du doigt ouais qu’on touche du doigt MELOPŒIA air et eau e poi la luna une lune aux joues bien rondes sur Taishan toujours dans le même hôpital ou un peu avant sous Taishan short airfield for technical support D.T.C. de Pise sats and sats attock in the Devil’s heart ce qui chante n’est pas un bruit de char sur la route ce qui chante n’a jamais été du métal contre de l’asphalte ce qui chante c’est le souci de ne pas se rouiller dans un espace aussi réduit et dans un temps aussi long « je m’éveille oui bon dieu je m’éveille ô gnose » the duce not lover of power but of order et il nous reste quelque chose qui doit être l’enfer de l’homme d’aujourd’hui avec son besoin de purgatoire et ses rêves de paradis sous Taishan ou n’importe quelle histoire au fin fond presque au bout du chemin de Dité et si un char est doué pour la musique hein un char ? mais la radio ne dit pas le contraire la radio se contente de poser des questions et chacun défend son lopin de terre chacun défend le temps passé à cultiver la prospérité de sa terre au détriment des oiseaux de passage et le soleil aussi comme un rappel de quelque chose qui doit être très haut mais le peuple le comprend comme une source d’énergie ou comme une idole dont quelques-uns sont les prêtres alors que le soleil exige une guerre et qu’on lui obéisse ou qu’un prêtre profite d’une éclipse pour crier au vol la différence n’affecte que les peintres et un char est un bon musicien ou tout au moins un mélomane et les poètes de sonores gamelles sur les murs de la Sixtine sur le chemin de Dité le type qui montre son cul est sur le point de tomber et il y a de quoi se tordre de rire mais ça doit être un effet secondaire du silence et je ne peux pas m’empêcher de rire c’est plus fort que moi mais toute la fresque ne me tombera pas sur la tête et c’était là-bas sous Taishan peut-être un simple rapport jour après jour de six semaines passées entre l’océan et le ciel à bourlinguer après soixante années d’une vie dont les banques n’ont pas voulu entre un nègre qui a violé Miss Monde et un juif qui s’en est délecté mais les interférences ont manipulé tous les circuits et il n’est plus possible de savoir si les diverses radios des divers mondes ont émis ce jour-là et un vieil homme a regardé la terre et vu le feu qui la dévorait et sa barque était taillée dans le même métal qui est resté ancré dans la peau de toutes les routes de communications PHANOPŒIA terre et feu dans le même hôpital (section Rock-Drill) et le même D.T.C. sats sats sats creeps in this pity pace from day to day to the last syllable la dernière syllabe muette d’être une simple image un vieil homme qui s’escrime et treize ans au-dessus de sa tête juste le temps d’un maître à Florence parce qu’on n’a pas trouvé autre chose parce qu’il n’y avait rien d’autre sous notre main de même Ben et la Clara a Milano par les talons à Milan parce qu’il n’y a pas de guerres justes et que la fin de toute guerre est un troc le désespoir contre une patrie n’importe quelle patrie pourvu qu’on ait l’espoir qu’elle dure longtemps avec des crève-cœur pour stigmatiser et des bateaux de blés dans le port de Bordeaux pour recréer l’économie contra naturam contra naturam o eleusis et ils ont bien amené toutes les putains et un tas d’ouvriers se sont laissés payés et un tas d’autres se sont retrouvés sur le trottoir à mendier au profit des démocrates et toutes les publicités sur les murs sont le seul moyen de communication entre les patriotes vendeurs et les patriotes acheteurs tout autre langage est rayé dans la pensée et le fait d’être patriote se résume à un contrat de travail à une promesse de vente ou à la perspective d’un héritage et le meilleur mariage entre un homme et un pays n’est jamais qu’un contrat entre deux parties et comme l’église n’a pas perdu le contrôle de Dieu l’état tient la patrie entre ses mains et tout homme qui a sa propre idée et sur dieu et sur son devoir est un homme fichu si son dieu est simplement un dieu et son devoir partout et nulle part à la fois parce que toute image est un principe fixe entre le visible et l’occulte et qu’il n’y a personne pour chanter Parce que les moyens de sublimer l’image entre le visible et l’occulte manquent à tout homme que personne n’écoute LOGOPŒIA gemme et rien n’a changé l’homme est toujours mal construit et le jugement de dieu plus vivant que jamais et les chefs-d’œuvre sont des best-sellers et le marché se porte bien avec la bénédiction des syndicats rien n’a changé mais surtout pas l’esprit des minnesängers sauf que les choses ont vieilli et notre patrie-moine culturelle plus que tout autre chose vêtue de noir à Saint-Estelle tout a vieilli et quelques uns sont morts par exemple le vieil E.P. dans sa retraite à Rappalo de la mort naturelle assassiné par la nature frères humains et la res publica toujours debout avec ses exemples de morts naturelles une pagaille d’exemples à la porte des palais de justice et notre foutue justice d’homme sortis de la guerre comme aux forceps avec des blessures plein la tête et des souvenirs dans toutes les mains et des deuils dans tous les regards et des trocs toujours les mêmes la haute trahison contre l’internement psychiatrique ou la potence dans les cas les plus spectaculaires « et vous croyez qu’un fils peut oublier que vous avez été des chiens et vous croyez qu’un fils peut obéir à des chiens je parle pour toi capitaine et pour toi ministre professeur je parle de tous les chiens qui ont fait la loi quand elle s’est mise de leur côté je parle de tous les chiens qui ont fait justice quand l’injustice était crevée je parle de tous les chiens qui font la morale et les monuments nationaux je parle sans savoir d’une douleur insoutenable mais je parle en connaissance de cause pour nier votre justice et votre savoir je parle de cette douleur parce que vous me l’avez léguée et que c’est votre meilleur argument quand il aurait fallu vomir d’horreur vomir comme un homme peut vomir vomir comme le désespoir fait vomir vomir d’horreur et d’indignation qu’un homme ait pu se tromper avec autant de sincérité avec autant d’esprit claritas et sinceritas non pas coupable de haute trahison mais usé jusqu’à la moelle de ses os comme tout homme l’était à ce moment-là ceux qui étaient du bon côté comme les autres au moment où l’on pouvait saisir la chance de faire crever le capitalisme dans sa boue et le prétexte patriotique est le meilleur moyen de camoufler la vérité surtout quand elle s’est fichue dedans avec toutes ses tripes et le diable de Rome a des souvenirs plein la tête et quelqu’un peut-il dire ce qu’il reste du paratge la guerre est finie ils ont mis fin à la guerre de leur propre gré et personne n’en est sorti de ceux qui voulaient abolir le pouvoir de l’argent en lui opposant le pouvoir de l’utopie mais ils ont payé pour une faute qu’ils n’avaient pas commise quelle que soit leur erreur voire leur cruauté c’était une injustice d’avoir troqué le péché d’utopie contre le péché de haute trahison c’était une injustice d’avoir frauduleusement changé le langage qui était en question pour le monnayer afin que chacun possédât un paradis peint au mur de l’église et que la laine se vendit au meilleur prix pour le bien du plus pauvre et la fortune du dessus du panier et le paysan dit que le pauvre bougre s’est égaré vous n’avez eu qu’une petite pensée à l’échelle de toute nation qui ne pèse rien dans la pensée d’un poète et tout son poids au moment de marchander la liberté » et l’exemple du vieil E.P. dans sa cage à Pise n’est plus qu’une anecdote quand c’était le moment d’une pensée à l’échelle humaine aussi bien que Mane la Matière Première Cinabre Gelassenheit toujours la confusion entre forme et éthique sur quoi repose l’esprit d’une nation et la cruelle absurdité de la Déclaration des Droits de l’Homme et des nations qui se cachent derrière la matière première est un enfer bien mérité et j’crois bien que l’trismégiste est descendu sur la terre pour répandre la pierre dans le sable de l’arène telle les anciens l’ont prouvée et telle aussi je l’ai trouvée ikhtiss et que ceux qui n’ont rien à dire aient l’honnêteté de se taire tel Iésous en Finisterre CANTO VIII - Livre des morts] Lequel mangea la cervelle de son fils à c’qui paraît à c’qui paraît Qui repose sous cette terre toute cette profondeur s’est perdue maintenant Mais ce qui pouvait paraître une bonne nouvelle qu’était-ce donc — à moins que - ce qui est tout et ce qui ne l’est pas Alors nous eûmes de longs jours de paix QU ? la chance était de notre côté j’crois qu’c’est parce que nous avons souri aux dieux toujours présente de quelques destinataires Ulysse a lâché le premier sourire (m’est avis qu’Calypso était une sacrée putain du type de celle qui piaulait á l’étage in memoriam) Note: tel est le laminoir c’est là qu’il est destiné à aller lors de notre rencontre avec le passé j’veux dire: au moins cette bourse-là Qui a vécu sous cette terre ? Oui, ils savent que nous attendrons c-à-d une bonne traduction est une création de l’esprit au moins cela autant que: so that the circuit seemed hardly to rise lorsque nous eûmes effleuré le ventre d’une sirène non qu’elle chantât pour nous charmer aut delectet c’était aussi un grand type où est le pouvoir Mais Athéna guidait les traits What might have been and what have been un temps futur au premier coup d’œil ce qu’annonce le printemps avec l’hirondelle Pardon de te marchander mon offrande / comment voulez-vous que l’on publie honnêtement je sais bien tout ce qu’on peut dire honnêtement ce que le peuple ne comprend pas placandis narcissae manibus Alors vous pouvez éviter la maladie en bouffant de l’oignon cru dans du lait le goût que peut avoir ce qui est à l’image de l’esprit But holy Saltmartin why can’t you beat time mais qui croira qu’il se sera contenté d’un boudin the blue banded lake under aether a u m de sorte que ce qui est le plus parfaitement signifié n’est pas le bassinet à crachats du temps d’une plus parfaite conception orphique du monde du monde toute une vie allait être étouffée sans bruit ego // sum pero fui avant au moins un champ de bataille où ce sont tes fils qui crèvent et pourrissent Lumière !... ou toi la mort exhausse l’idée moins que ta perversité ah ça j’ai idée qu’ça dur’ra pas au-delà de la valeur d’un ticket n’importe quel ticket beginning with the simplest things où est l’erreur par quoi on meurt sinon dans l’orgueil mesurable des poètes et la lâcheté du reste du monde quatre(s) je dis lâcheté et orgueil C’est à dire un manque de culture / le sens de la grandeur / Dis donc t’as appris à lire toi ? 1 à l’école oué des lettres de dénonciations tout au plus et la qui traîne avec sa rame sur l’épaule 2 digelp on a oublié de l’enterrer cestui-là c’est Zeus qui va pas être content ! Mais qu’est-ce qu’un Dieu qui pique une colère 3 même un spectre qui vient te hanter la cervelle a un goût de noisette c’est tout le suprême degré de la sagesse était d’avoir des rêves 4 appris à compter aussi et pas sur les doigts pas seulement sur les doigts j’veux dire même même que j’peux compter mes mots / pourquoi m’avez-vous laissé seul mais ce qui a quelque importance ici-bas n’est pas mesurable (quandbienmêmeilyauraitungrandcomptable) sauf nos jours pour ceux qui restent HUSTERA et la gaucherie qu’on met à bifurquer devant un miroir pas de place pour les oisifs en son royaume le peuple a ses poètes mesurés les poètes ont leurs princes immesurables ego // fui non sum ainsi parle le sang la sensation de la certitude de l’impossible la sens. / ce que la Bible manque de dire blind as a bat Les poètes n’ont pas d’étoile au front n’importe qui qui crève la faim n’a pas d’étoile sur le front la blancheur que te confère la peur de crever sans qu’un qui pourrait être ton ami ton ami t’entende pousser une chanson mémorable as a poor player tu n’auras bouffé que la cervelle d’un fils ça je crois que tu l’as avalée sans un mot aimable pour celle que tu as tuée au moins les crucifixions se vendent cher out out brief candle ! et même si le poète joue avec les mots non qu’il s’amuse il est ce qu’il est il ne s’est pas nommé pour faire pleurer les ... me flatte pas Sophros surtout ne flatte pas ce qui est de l’esprit j’crois qu’il est temps de semer la panique dit H.D. partout où le travail donne droit à la propriété — ces yeux dans lesquels le sort voulait - tu as tué celle que tu aimas tu as tué ce qui te restait de beau tu as tué l’amour en cédant à la tentation les temps ne sont plus le présent mémorable ne flatte rien qui soit de l’esprit simplement dire que l’art n’est plus populaire I parce que le peuple est inventé de toutes pièces II par une classe qui s’est inventé un royaume III où le poète est la somme dictionnaire + grammaire battre les morts sur leur propre terrain ça doit avoir l’apparence d’une odeur j’pense à la terre humide par la pluie que le soleil triture à travers les feuillages l’odeur d’un pelage ou l’écorce d’un olivier noir et blanc mais c’est vrai que l’homme a une odeur c’est vrai que l’odeur de la femme est différente ah c’est vrai môme d’acier et te v’là pas foutu de mettre un nom sur ces putains de visages à croire qu’ils pourraient à la limite n’avoir pas de nom c’est à dire pas de famille où est la raison de l’erreur et p’t’être le fils de personne entre les diverses écumes des diverses mers qui ont peuplé le monde plé le monde AH baise-le Circé le laisse pas se tirer hic cubat edilis et v’là le cercle qui se referme sur ce qui ne peut-être qu’un poème de circonstance errare qu’est-ce qui reste du voyage tels H.C.E. c-à-d du B.A.Boxon (la bouteille ancrée) et du Blues à venir cymbalum mundi et alp lequel se s’ra fait piquer le grand livre du destin par deux pendards lesquels ont roulé un dieu ya pas d’quoi être fier pas même écraser son orgueil sous le talon manque de chance pas forcément d’argent simplement avoir dérouté la chance à cause de trop de clarté tandis que nous ne parviendrons pas à dormir ce qui manque n’est pas la pierre ce qui manque n’est pas la maison trop de clarté nuit dans une certaine mesure je ne dis pas l’honnêteté je dis la clarté peut-être le fait de savoir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas ce qui est autre chose que de la pureté pas même la charité savoir doser le charme le moment d’un charme au chant qui pourrait être lu et compris dans son intégrité ce qui manque n’est pas encore l’amour ce qui manque a-t-il toujours manqué ? Manes ! manes was tanned and stuffed chaque temps est retourné à sa place dans l’espace tache le passé est le passé le présent est le présent le futur sera le futur ce qui manque manquera-t-il toujours ? to have and have not et j’ai touché l’épaule de Circé et c’est à ce moment-là qu’il est tombé en poussant un grand hic il s’est flanqué au bas de la tour il s’est cassé le coup sur la pierre et il était temps de mettre les voiles et sa charogne a pourri au soleil et la mer nous a portés sur les côtes kimmériennes et les morts nous ont hantés et il fallait que je dresse son aviron sur sa tombe en signe de reconnaissance car je peux dire qu’il a été un bon pilote mais la chance n’a pas voulu la chance voudra-t-elle un jour la chance a-t-elle au moins une chance hush caution echoland me reconnaîtra-t-elle Homère et J.C. OV 19.. CANTO IX - Ode de Bortek Scène première Fausto Sur la muraille, la nuit. Une sentinelle: Fausto. FAUSTO   I   Mes poumons ! Je les hais, de rire Pleins des froids brouillards automnaux Par quoi détale le satyre. Et seul j’arpente des créneaux De pierres chaînées, tours très hautes Dans mon crâne, fou par les fautes Enfants, et par le repentir Qui reparaît, fou d’en découdre Avec le mal fané, la foudre S’enracinant dans un soupir.   II   Au paratonnerre éclabousse De feux vibrants, poitrine d’or ! Et cependant le cri s’émousse, Éclat trembleur qui rompt le corps. Le soleil en son anse couche Proche qu’est la nuit, et la louche Flamme qui s’éteint veille au soir, À peine vue ! toute la force Ancrée aux monts, creusant le torse Rêveur qui verse dans le noir.   III   Gardien, je dors, ayant bu, l’âme Rompue, membres brisés, gardien. Et je couche auprès d’une femme Interdite, et si douce. O bien Des fois la femme se déchaîne, Brise le vin, répand ma peine Sur les dalles, d’un coup s’en va Comme un jeu de l’esprit s’épanche. Folle vision ! Gardien, la hanche Sûre, le sein haut, ventre las.   IV   Flatte le ventre de ma cruche O ma main, plutôt que d’armer Le sommeil inquiet de la ruche. Ma main, tu as le droit d’aimer Le vin, les femmes et l’espace Crevé, et la lune à la place Du soleil. Bas salaire, o nuit ! Le vin a la couleur des pierres Que j’entoure, mortier et lierres S’étreignant comme ciel de lit.   V   Et je bois le vin que je paye, Monologue morose, épars Avec le peu de mots que veille Ma conscience, comme les fards De ta peau, traits, couleurs et taches, Maigre trésor, trésor ! Tu caches Le reste, et quel reste o amour ! Cœur sentinelle et la plus belle Récompense me vient d’elle, Charmeuse au sommet de mes tours.   VI   Je me penche, profonde terre, Dans les profondeurs de la nuit. Mes mains s’accrochent à la pierre Et je ne vois pas, sombre puits À mes pieds, loin de moi la source. Sûr du contenu de ma bourse, Je m’étire et m’aveugle, col Tendu. Je mesure le vide Réel dont je suis tant avide, Moins toutefois que d’alcohol.   VII   Car toi, Alcool, Dieu d’étranges Phénomènes dont je suis fou, Quitte ou double reflet, toi l’ange Ou le démon, dieu à tout coup, Je te bois sans laisser de trace. Ni vu, ni connu, pas de place Pour le châtiment. Fou de Dieu Que je suis, idole pansue ! Ce qui est bu est bu, foutue Existence, amer repos, feu ! Il fait feu de son arme. Il s’affole. VIII   J’ai tué un hibou ! l’alarme J’ai donnée ! Je serais châtié ! Mais non. J’ai rêvé. C’est le charme D’un incube ce soir. Allé A la rencontre pour descendre Aux enfers une fois, des cendres Plein la bouche, et non pas le vin Que je croyais boire sans peine. J’ai tenu sa main dans la mienne. Chaude, elle annonce le matin. Entre Marie-Pipi la sorcière, belle et laide.  Scène II Fausto, Marie-Pipi MARIE-PIPI   IX   Suis-moi, soldat, ne te retourne Pas. Suis mes pas, soldat, pareil À mon ombre, viens qu’il t’enfourne. Laisse les tours à leur sommeil Et leur sommeil à leurs prières. Je t’amène vers d’autres terres. Les arbres poussent de travers Quand le vent le veut, o démence ! Et si la mer se recommence, Les fleuves coulent à l’envers.   FAUSTO   X   Je te tiens bien, o stryge, o anse, Idole de terre et d’émail ! Autel sans tête ! Allègre panse ! Bouche brûlante ! Ardent sérail ! Je vole ! et le ciel se déroule Comme une histoire, avec la foule Des héros et des traîtres, pieds Fourchus et poitrines sanglantes !   MARIE-PIPI   Encore un peu, soldat ! Attente À ce jour qui vient t’éclairer. Elle sort. Scène III Fausto   FAUSTO XI   Malheur ! Malheur à toi, sorcière ! Je ne suis pas soldat pour rien. Je connais les armes, arrière ! Arrière ! t’ai-je dit, ou bien Je tire ! Il s’arrête, surpris.            Tirer ? Quelle bourde Encore ! à cause d’une gourde Que j’ai de la peine à vider. Calme. Ferme les yeux, et pense Au soleil. Et la lune avance Son visage pour te baiser.   XII   Geins, ma douloureuse poitrine ! Emplis la nuit de ta douleur Et de mon mal. Qu’elle patine Jusqu’à la mort mon sang rêveur. Ici bas, je rêve d’usure Par dérision. Morose allure, Manque de génie à coup sûr, En quoi je suis la sentinelle Et non le trésor, éternelle Patrouille dans un sang impur.   XIII   Pleure, incolore poumon, pleure En moi, et si l’air est glacial, Bois. Mon vin est toujours à l’heure Du feu en soi, o infernal Vertige de l’oubli, je tombe ! Pour rompre le verre, une tombe Qui vole en éclats aux beffrois Se mêle, en silence m’isole Jusqu’au matin, et pierre immole La chair impie sur une croix.   XIV   Je m’évanouis, o ténèbres ! La bouche sur la terre, en sang, Ayant rompu quelle vertèbre A quoi tient la vie. Et je sens Qu’on m’absorbe, goutte après goutte. Fluidifié, je m’arqueboute, Mais l’os est brisé à jamais. Telle est la vie: morose usure Ou irréparable brisure. Et je n’ai pas le vin mauvais.   XV   Demain, en ciselant la stèle, Le sonore burin dira Ma vie, bref, peut-être rappelle Un penchant, soif de l’au-delà ! Et une femme pleure à l’angle De la pierre, dernier rectangle, Excepté que ce sont des fleurs Qui l’occupent, baume et figure Mais à ses larmes. L’augure Tel, qu’un ventre ouvert craint ses pleurs.   XVI   C’était hier, devineresse, Au laboratoire du sort Dont tu es la louche maîtresse, Interrogeant un oiseau mort Sur l’autel où croît ma semence. L’oracle disait que la chance Avait tourné comme le vent Du côté de la mort violente. Quarante pieds de chute lente, Et le bec écrivait le temps. On entend une plainte. XVII   Ce n’est pas toi, pythie, qui pleure. C’est la mère de mon enfant Qui crie vengeance ! Entre Mirna. Scène IV Fausto, Mirna   MIRNA                      O je m’écœure D’avoir épousé par le chant Vibreur du temple un tel ivrogne ! Crédule errant ! mais quelle trogne Cet aveugle poursuivait-il ? Qui donc, entre tes cuisses, stryge Fatale, o stérile ! se fige Comme le sang d’un mort, persil !   XVIII   Je t’ai nommé, yémon crotale ! Par les baumes de tes sabbats Mille fois je fus la vestale Jalouse à tes côtés, là-bas, Les seins nus et la vulve rase, Lorgnant ton infertile extase Sur les autels blasphémateurs Et les matrices déchirées Par les écailles acérées, Nous avons ri de tes ardeurs !   XIX   L’enfant que la nuit me pardonne Pour le prix d’un époux, l’enfant Homoncule, je te le donne ! Yémon, exsangue maintenant. Et je bois cette coupe amère D’un trait, inconsolable mère, Veuve désespérée, o Moi Que ta noire couronne châtre Toutes les nuits, onguent et âtre ! Elle sort. Scène V Fausto FAUSTO Ma cruche o ma cruche, tais-toi !   XX   Tais-toi, perfide tentatrice. Du vide je n’ai point horreur Certes, mais y puiser délice Et mort, peut-être la faveur Du ciel, cruche mon infidèle Épouse ! ne crois pas, ma belle, Ma toute belle incube, o nuit ! Ne crois pas que je rêve, en butte À l’ennui, d’une ultime chute Me rompant le cou et l’esprit.   XXI   Ah ! ciel étoilé, nuit paisible ! Je respire, à peine éveillé De ce cauchemar impossible, L’air acide de la cité. Et la lune porte des ombres Dans la muraille épaisse, sombres Monstres, étranges contresens De la mémoire que j’éclaire D’ivres feux, riant de l’impaire Extase du vin dans mes sens.   XXII   Nuit, et l’aurore qui traîne. La lune qui s’arrête encor, Saoule de cratères, m’enchaîne Au chemin, infernal décor De mon gagne-pain en ce monde. Et pâle j’arpente la ronde, Invisible dans les hauteurs Tant que rien ne se signale De faux ni d’étrange, ivre phalle Pour gagner, nuit, tes faveurs. Entre Bortek, majestueux, vêtu comme un commerçant. Fausto pointe son arme. Scène VI Fausto, Bortek   BORTEK XXIII   Hé ! je ne suis ni capitaine Ni brigand, simple visiteur. Range ton arme pour la peine. Ou rassure-toi si tu as peur. Acceptes-tu que je m’abreuve À mon tour au sein de la veuve ? Il boit à la cruche. FAUSTO   Je n’ai ni peur ni peine, intrus ! Que viens-tu chercher, à cette heure, Hors mon vin ?   BORTEK                          Il faut que je pleure Ou que je boive tous les rus   XXIV   Du soleil, tous les fleuves denses De l’enfer, folles danses, seul Et dégrisé par les silences De la pierre comme un linceul Sur mes paroles d’homme, mortes De n’avoir pas le sens, aux portes Que tu veilles, secouant les Gonds qui ne cèdent pas, et l’âme Putréfiée jugeant une lame Qui ne tuera pas, je le sais. Il sort. De loin: XXV   Dis-moi, veilleur ? Ce soir est-elle Venue faire payer l’amour Qu’elle me doit, ma toute belle ? As-tu payé le prix ? car pour L’impunité dont je t’assure Il faut payer le prix. Rassure Toi, je ne te demande pas De doubler l’appréciable mise. Mais pour le prix d’une chemise, C’est peu payé, ne crois-tu pas ?  Scène VII Fausto   FAUSTO XXVI   Démon ! Tu as vidé ma cruche, Pillé ma bourse, o Satan ! Et vers son enfer il trébuche, Et me voici plus seul qu’Onan À ne caresser que le rêve Nu qui par sa faute s’achève En queue de poisson — c’est l’iktis Qu’on a crayonné sur ma porte Hier, je crois, comme la morte Était veillée, muet pubis. Entrent les prêcheurs. Scène VIII Fausto, prêcheurs PRÊCHEURS   XXVII   O la douleur t’égare-t-elle Á ce point, mon frère, que tu Oublies jusques à l’éternelle Raison, et par quelle vertu La nuit peut-elle tant de charme ?   FAUSTO   Écartez-vous, prêcheurs de larmes ! Allez plutôt sonder les murs Pour voir si j’y suis. Que vos crosses Battent la mesure à mes noces. J’épouse l’air, faute d’azur. Il se jette dans le vide. XXVIII   Azurs... o goutte de rosée ! L’amour, est-ce un goût de nectar Où j’ai butiné la pensée Ce matin, vivace, à l’instar D’une abeille ? et l’épousée rit Ayant ouvert la jalousie. Une reine éclot sur ta peau D’une autre faim, et matinale Sort, ma compagne bucéphale, Ma vie, tandis qu’on ferme un beau   XXIX   Tombeau, angle de pierre allée À la rencontre d’une sœur Arrachée par la mort ailée Sur son balai, l’ivre liqueur Sublimant dans son jeune ventre Aux fiançailles avec le chantre Exilé par les goupillons. Et j’ai pétri le peu de terre Qui te couvre, en un cimetière Mais un jardin de roupillons.   XXX   Puis le soleil déjà décline, En gargouille immonde se fond, Vivant la pierre, et la patine Au vol éternel d’un pigeon Qui se nourrit de ta grimace. Ce sont des morts qui te font face. À l’entour le sang est une encre. Tu n’es pas seule et je maudis Ces signes plus où tu pourris, Ces pages blanches où je m’ancre.   XXXI   Las, je me tais, et même un chancre Que je destine au paradis, Pitre céleste, incube cancre, Puisant des stigmates ravis Aux vaines ruines festivales, Assoiffé des saveurs rectales De ma fille, j’écris toujours Borgne, une fois fermée la grille Et, à travers l’ivre lentille, Je lorgne les nuits et les jours.   XXXII   Il faut alors que je blasonne, Sinon je rêve, et je m’en vais Au diable, après midi le faune Ayant bu ou non les mauvais Vins de ton infernale algèbre, L’herbe, le sang et les ténèbres Dans le chaudron, le feu igné Entre quatre pierres sacrées Et le cul des vierges damnées. Je tiens la pierre et je suis né ! Il s’immobilise dans sa flaque se sang. PRÊCHEURS   XXXIII   Quoiqu’il ne mente, à dire vrai Que peu, s’il grave l’épitaphe D’une morte et cornu se plaît À mordre un bouchon de carafe, Le miroir savant s’est brisé En mille morsures figé, Et le grimoire ensorcelé À l’heure où le hibou s’esclaffe Avec son compagnon, o gaffe ! Page après page dispersé.   XXXIV   Et au ciel de vagues signaux Dans des chevelures de lune Multipliant le chiffre faux Par les griffes des infortunes. Et des cloaques triomphaux Célèbrent ses chants saturnaux Et l’obscurité de ses runes Qui ne signifie rien, suppôts Analphabètes. Des aulx Secoués n’en chassent aucune. Fausto relève une tête d’angoisse. FAUSTO   XXXV   Prêcheurs, allez vous faire foutre ! Je me meurs, ils font des sermons ! Voilà l’épitaphe d’une outre Pleine de vin, o moribond Que je suis ! Quels mots me destines Tu, toi, excepté les mâtines ? Car ce que j’ai tant attendu, Tant arrosé — Dieu me pardonne — Commence de paraître. On sonne La relève. Voici mon dû. Entre Touma Folle, mi-sergent, mi-évêque. Scène IX Fausto, prêcheurs, Touma Folle   TOUMA-FOLLE XXXVI   Pauvre diable ! Sombre démence ! Enfin... Qu’on emporte son corps Et le soumette à la science De nos médecins. Pire encor Que le spectacle de la guerre ! Disloqué ! Ah ! quelle misère ! Maudits soient leurs charnels sabbats ! Le soleil est rieur, exemple De la vanité de nos temples. Heureux celui qui célibat. Entre Marie Pipi qui retient les brancardiers. Scène X Fausto, prêcheurs, Touma Folle, Marie-Pipi, le bourreau   MARIE-PIPI XXXVII   Le jour sera long, sentinelle. Tu respires à pleins poumons, Haut, sur la muraille éternelle Qui m’entoure, la lumière, on Le devine, que je dispense À ta raison. Et elle avance, Heure après heure, au blanc cadran De la cité, noir ce soir, brave Vigie, et plus noire l’entrave, Comme une bête, ton élan.   XXXVIII   Suis-moi. Pour un maigre salaire, Je te promets le paradis, Ou l’enfer, comme tu veux ! Serre-moi, comme le fruit interdit Arraché à l’ennui qui nargue Ton esprit taciturne, et largue Cette armure stérile au feu. Exhausse-toi, o certitude Inouïe qu’à pareille altitude Le prix importe peu, si peu.   TOUMA-FOLLE   XXXIX   Oui,jela reconnais, c’est elle ! À croire qu’elle ne dort pas ! C’est l’égérie des sentinelles. Il faut dire que ses appâts Ont du corps ! C’est l’œuvre du diable En personne !   MARIE-PIPI                       Au diable ton diable Et son œuvre !   TOUMA-FOLLE                        D I E U ! MARIE-PIPI                                       Et ta sœur ! Je ne suis l’œuvre de personne.   TOUMA-FOLLE   Faites-la taire ! Elle raisonne Trop bien pour notre pauvre cœur !   CHŒUR (prêcheurs et brancardiers)   XL   Au bûcher ! l’ardente maîtresse, Qu’elle danse sur les fagots Comme elle danse dans mon stress ! Aux flammes ! que les viragos Hagardes voient comme elle grille Bien la plus belle de leur fille, Le plus parfumé des sarments Maudits ! et ses cendres au fleuve Purificateur, qu’il s’abreuve De la justice de son temps ! On installe un bûcher. Ballet. le coeur s’augmente des ouvriers.  Dans le bûcher. TOUMA-FOLLE XLI   À ton cou, démon, que je noue Ce lacet, si le repentir Est dans ton cœur.   MARIE-PIPI                              Non, je ne loue Que les grâces du feu.   TOUMA-FOLLE                                        Périr Sans Dieu, si tu as une âme, Tu es damnée.   MARIE-PIPI                            Et quelle femme Je suis !   TOUMA-FOLLE                  Corps ! tu es l’ivre feu Que le feu absorbe.   MARIE-PIPI                                   Soumise À l’absence de chemise, Que pourrais-je contre le feu ? Touma folle extrait son sexe long et droit. TOUMA-FOLLE   XLII   À ton cou, Femme, que je lie Ce phallus, avant que le feu Ne t’immole.   MARIE-PIPI                           Oui, je le veux, lie Entre mes cuisses l’ivre nœud Des flammes et de la fumée. Touma Folle éjacule. Crépitations intenses. TOUMA-FOLLE Telle est ma semence, damnée, Corps de ton corps !   MARIE-PIPI                                 Et toi, bourreau, Me veux-tu ?   BOURREAU                        Non, mais par la croupe Maudire ce serviteur.   MARIE-PIPI                                   Coupe Les lui plutôt !   FAUSTO                       De mon tombeau,   XLIII   Trop loin pour te toucher, ma femme, Je ris.   MARIE-PIPI              Ainsi font, font les morts À la mort de leur mort.   TOUMA-FOLLE                                     Infâme ! Que le feu détruise ton corps ! Le bourreau châtre l’évêque Touma. BOURREAU   Maudit ! qu’il se nourrisse de tes couilles !      MARIE-PIPI   Oh ! feu ardent ! tu me chatouilles !   TOUMA-FOLLE   Et à la pointe de tes seins Je nourris mon ardeur.   MARIE-PIPI                                      Mon ventre Te porte.   CHŒUR               -Et maintenant elle entre En enfer !   BOURREAU                     Gloire à tous les saints !   TOUMA-FOLLE   XLIV   Mon dieu, pardonne-moi, pardonne À mon feu qui m’inspire, o près Du point zéro je m’abandonne À de si coupables apprêts ! Après quoi tu peux brûler vive Sur l’autel des douze convives, O toi l’enchanteresse, amour Du péché, que la cendre amorce Ton retour parmi nous, et force La nuit à nous donner le jour.   MARIE-PIPI   XLV   À défaut d’une main pieuse Toi l’eunuque par le tison, Accepte une croupe rieuse De la vie et de la raison !   TOUMA-FOLLE   Le feu encore lèche ta langue, Taris ta voix déjà exsangue. C’est le serpent qui parle en toi.   MARIE-PIPI   Et croît son venin, pauvre Élie, La brûlante paralysie Et la mort au bout de l’effroi.   XLVII   Inévitable raison, flèche Au cœur de ma souillure, o corps ! Je te perds, et le mal me lèche Avec tant d’esprit, que j’ai tort De brûler tout ce que j’adore De ma nudité, mon beau dore Navrant plus noir que mon péché, Mon beau vertige sur la terre Immobile, et je dois me plaire Encore une fois, feu igné !   XLVIII   Sa verge est couverte d’écailles Qui me déchirent, je ne jouis Pas de ses froides épousailles.   TOUMA-FOLLE   Alors pourquoi l’aimes-tu, dis ?   MARIE-PIPI   Et son visage est à la place Du cul, sa langue dedans, glace Intense, reflet de la mort Comme le lait qu’il éjacule. Et à mes pôles s’accumule Et croît un monstre de mon corps. TOUMA-FOLLE   XLIX   Mais pourquoi l’aimes-tu, sorcière ?   MARIE-PIPI   Et il me consume à présent, Quand la laideur pourrait s’extraire De ma beauté, comme un enfant Naît, mais comme le mal s’innove, Stérile par ce feu qui love Ses anneaux mensongers autour De mon écorce putrescible, Ma vermine dans la terrible Ascendance de son amour.   TOUMA-FOLLE   L   Regarde mon sexe d’évêque ! Tout mon sang s’y retrouve, près De l’absorber, bibliothèque Sacrée et inspirée, arrêt Divin pour que la beauté dure - Divin pour que la beauté dure, Et le charme et non la luxure Et les malins enfantements Qui ne sont de ton ventre enfants Mais du phallus de cette ordure !   MARIE-PIPI   LI   Je te donne mon corps, mon père, Prends-le, avant que le bûcher Ne s’y mêle, et exaspère Tes sens vers l’oubli du péché. Ou bien romps-moi une vertèbre, Étouffe-moi, que la ténèbre Effroyable me mente et moi Me crispe avant la mort.       TOUMA-FOLLE                               Sorcière À jamais nue, stérile mère Ton fils est eunuque et décroît !   MARIE-PIPI   LII   Non, ôte la main de ma bouche. Je veux hurler avant la mort, Mêler les draps de cette couche À mon corps vibrant qui ne dort Pas déjà, mais qui peut se perdre Encore une fois, et descendre Au plus bas de moi-même, avec La flamme qui l’éclaire, lente De morsure en morsure, aimante Et veuve au fond de son œil sec.   BOURREAU Agitant un lacet. LIII   Père, faut-il que je l’étrangle ? Ce quelle dit, c’est l’repentir Ou c’est tout comme ?   TOUMA-FOLLE                                      O vain rectangle ! Amour déchu ! Impurs désirs ! Unique Dieu ! Triste ciboire ! Monde nu ! Chiasme dérisoire ! L’erreur est de se pendre à ton Cou et de baiser ta bouche, âme Finie par l’infini, et femme Suspendue au mot qui répond   LIV   À ton attente, ivre d’attendre.   BOURREAU   Je l’étrangle ou j’l’étrangle pas ?   TOUMA-FOLLE   Tel est le feu, telle la cendre, Ce que le bûcher signe au bas De nos écrits, fluide poussière, La divinité circulaire, De suaves et aigres fruits Et l’autel de la destinée À la fin, la page sacrée Que ton sein sucré a nourri.   LV   À ce sein dressé je m’abreuve Sans le désir, mais pour l’amour De l’amour et de la vie, neuve Jouissance, à peine le jour Et déjà la nuit dans la couche Où irrascible je m’abouche Avec le ciel courroucé, mais Las, n’espérant que d’aurorales Patiences au soleil qu’exhale Le temps, le temps que tu pourrais   LVI   Compter dans ton âme perverse, Amour, si le feu n’y brûlait Et si ton corps ne l’augmentait De la cendre qui le disperse.   BOURREAU   Il fait trop chaud ! moi, je me tire. Il sort. Scène XI Fausto, prêcheurs, Touma Folle, Marie-Pipi TOUMA-FOLLE   Ainsi près de toi je peux lire Dans tes yeux ce qui est écrit Et ce qui s’effacera faute De temps, excepté une côte Arrachée à un pieux délit.   MARIE-PIPI   LXVII   Je ne t’écoute plus.   TOUMA-FOLLE                                    Moi-même Je n’entends plus ce que je dis. Le feu est si proche, je t’aime Et je te brûle, écrits maudits Que je n’ai pas chantés, plurielle Voix, bouche que le verbe encièle À ton sexe, comme ce feu Symbolique qui nous encercle, Nous le centre, et toi le spectacle Que le vent tisonne avec eux.   MARIE-PIPI   LVIII   Je ne t’écoute plus. Je brûle.   TOUMA-FOLLE   Chair crispée ! Squelette hideux Passé ! ainsi le feu t’annule Et me purifie. Je le veux Froid destructeur de ma folie, Ma mort au-delà de la vie Toujours reculée, o foyer Où convergent mes passions, l’âme Celée dans le cœur d’une femme Brûlée vive sur un bûcher.   LIX Hurlement de Marie Pipi. Le feu a eu raison de l’ivre Putain qui sommeillait en moi ! O le feu enfin me délivre De ses rêves et de sa loi ! Et de ses douloureux stigmates Il ne reste plus rien. Regarde ! Regarde ! Je ne brûle pas. Le feu se fond à ma puissance. Dieu est en moi, Dieu en instance De justice et de faux sabbats. Touma Folle disparaît dans le feu. UN FRÈRE   LX   La voix de Dieu est un miracle Dans le corps de l’homme, et la voix De l’homme est un divin spectacle Qui ne rime à rien, sinon bois Et te grise à la cruche terrestre !   AUTRE FRÈRE   La voix de Dieu est ce qui reste Après que le feu ait rompu L’équilibre de la matière, Mais la voix de l’homme est poussière Comme la lie de son vin bu !   FAUSTO   LXI   Mes poumons, je vous hais, et pire Je pourrais bien vous déchirer Sur cette lame, et voix j’expire Au lieu que la nuit va durer. Ou bien ma cruche me délivre Comme un poète dans son livre. Et je bois plus que de raison Jusqu’à ce que la nuit se crève À la pointe du jour qui lève Tous les soleils comme un tison.   LXII   Mais la nuit au paratonnerre Accroche d’autres nuits, des sœurs Au sein brûlé, toute la terre S’éternisant dans les terreurs Où le regard, hagard, excite Ses visions, et je périclite Ici-bas, le cœur usuré Moins par l’alcool que par l’absence D’amour, exceptée la présence D’un incube sur son balai.   LXIII   Autour de moi dans l’air qui tremble, Elle vole comme un oiseau, Et dans son aile qui rassemble D’autres témoins de la nuit, beau Ballet, j’exaspère l’ivresse, Ivre proie de la chasseresse Dont le sexe s’est entrouvert Comme une bouche, et dans sa langue, Chanter mes tristesses exsangues, Dans le noir, le rouge et le vert.   LXIV   Raison, inénarrable vie Des mortels, et temps, inexact Compte, par quoi l’homme s’ennuie À mourir de vivre. Quel tact, D’où les puissances créatrices Renaissent, peut-être propices À l’éternité sonore, air Vicié, feu éteint, terre vaine, Enfin l’eau trouble. O rassérène Toi, maudit, ce chant est impair. Entre le peuple. CHŒUR   Dans la nuit le feu allumé Ventre de bouc ! Avec les filles du village Hibou la lune ! Et toute nue longtemps dansé Ventre de bouc ! Autour du feu longtemps baisé Hibou la lune ! Et le diable m’a prise au cul Ventre de bouc ! Cent fois c’te nuit m’a enculée Hibou la lune ! Longtemps après j’ai accouché Ventre de bouc ! Par le cul donné un enfant Hibou la lune ! L’enfant ai m’né dans la forêt Ventre de bouc ! Abandonné l’enfant aux loups Hibou la lune ! Mais les loups ne l’ont pas mangé Ventre de bouc ! On ne mange pas le fils du diable Hibou la lune ! Les bonnes sœurs l’ont recueilli Ventre de bouc ! Et l’enfant a grandi chez Dieu Hibou la lune ! L’enfant est devenu curé Ventre de bouc ! Au village la messe a donné Hibou la lune ! Après la messe joli curé Ventre de bouc ! Viens baiser le cul de ta mère Hibou la lune ! Après la messe joli curé Viens baiser le cul de ta mère Ventre de bouc ! Hibou la lune ! Rideau Patrick Cintas    Patrick Cintas est auteur de poésies et de narrations. Il dirige depuis quelques années la RAL,M – Revue d’Art et de Littérature, Musique – site Internet qui connaît un succès croissant auprès des lecteurs exigeants et des auteurs soucieux de bien faire. Cette activité a donné naissance à une maison d’édition, le Chasseur abstrait, qui édite les présents Cahiers. Entre l’essai sur le langage – voix multiples – et la force du témoignage – stigmates indélébiles – sa poésie explore tous les genres et leurs instances. On y côtoie des personnages, traversant les lieux qu’ils habitent et qu’ils hantent quelquefois, au fil d’une histoire et des histoires qui en composent l’espace plus que le temps. On y reconnaîtra peut-être un voyage, mais sans la nostalgie du style ni des passions langagières. Le plus souvent, c’est de chanson qu’il s’agit, avec son théâtre quotidien et ses inspirations polysémiques. Pas d’absurde à l’horizon, mais la complexité d’un monde en friches. Site de Patrick Cintas TÉLÉVISION patrickcintas.ral-m.com infos Heureusement... 2 et 3 juillet 1988 CELA 17 juillet Chapitre VI Chapitre VIII 20 juillet infos [...] 21 juillet Chapitre XIV Nuit du 21 au 22 juillet 22 juillet Patrick Cintas [...] Chapitre XI 16 octobre 1984     — Ma mère est venue me consoler à Rock-Drill au commencement de l'automne. J'avais perdu toute mon énergie. Mon corps était privé de ses jambes. Il manquait du temps à mon esprit. Je me promenais de long en large sur la terrasse circulaire qui est en fait une ancienne aire de battage. Les dalles de pierre ont été recouvertes par un carrelage plus facile. La murette est bien cimentée, les bordures de fleurs bien colorées, la descente vers l'entrée du parc est douce à souhait. Elle arrive lentement sur un grand rond-point de pensées qui ne partagent que des couleurs. Ma mère m'attendait à la tangente de ce par terre. Je n'y étais jamais descendu(e). Je préférais la terrasse à cause de son point de vue. Plus bas, au niveau des pensées, il fallait lever la tête pour voir le ciel. Victoria (ma mère) souriait en remuant sa main pour m'attirer vers elle. Je lui fis signe de monter plutôt. J'étais assis(e) sur ce maudit fauteuil. Elle ne pouvait pas s'empêcher de regarder mes jambes. C'était tout ce qui me manquait maintenant et ça me ficherait un sacré cafard. J'en pleurais tous les jours. Cela se voyait aux cernes de mes yeux. Je portais des lunettes maintenant. Je ne voyais plus aussi bien mais ce lent aveuglement n'était rien à côté de l'infirmité de mes jambes. Les lunettes masquaient un peu les traces saignantes de mon désespoir. Elle insistait pour que je descendisse vers les pensées où elle se tenait haut perchée sur ses talons de théâtre. Je fis non de la tête. J'esquissais un geste de lassitude. C'était toute l'expression de mon impuissance. Je ne descendais pas parce que je ne pouvais pas descendre. Elle avait pourtant envie d'une longue promenade dans le parc où je n'avais jamais mis les pieds. Elle consentit enfin à me rejoindre sur la terrasse. Je m'approchais d'une table. Elle s'assit sans rien dire. Elle alluma une cigarette. Elle se sentait un peu sotte d'avoir envie de pleurer. C'était la première fois que je la voyais depuis tellement longtemps. Je lui demandai des nouvelles de Carina. Elle savait peu de choses sur Carina. Elle me parla de Lorenzo qui est l'amant et le maître de Carina qui est mon seul enfant. Elle parlait tout en fumant, écrasait les mégots sous le talon, me demandait s'il n'y avait pas moyen de se faire servir quelque chose. Puis elle s'arrêta d'un coup. Elle n'était pas venue pour me donner son avis sur le comportement incohérent de Carina. Personne n'avait voulu lui parler de ce stupide accident. N'est-ce pas qu'il était stupide ? Elle voulait dire absurde. Où trouverais-je la force de lui en parler ? "La fumée te dérange peut-être ? dit-elle en me montrant le mégot qu'elle menace d'écraser. — Non, rien ne me dérange. Absolument rien ne dérange mon immobilité. Je rêve à des dérangements furieux. — Mon dieu ! Ce que tu es triste ! Tu me désespères. Je reviendrai un autre jour. Tu ne m'as rien demandé. Juste de venir si ça me chantait. J'avoue que j'ai hésité. Je n'aime pas la maladie. — Mais je suis en parfaite santé. Il ne manque rien au bon fonctionnement de la vie organique qui va être la mienne maintenant que j'ai retrouvé la santé. Je vais pouvoir commencer à faire souffrir les autres. — Je regrette d'être venue aujourd'hui. Je n'ai même pas pris le temps de me changer. Que vont-ils penser de moi, tous ces gens ? Je suis habillée pour fêter quelque chose. Est-ce que j'ai l'air d'enterrer quelqu'un ? Non, n'est-ce pas ? Et pourtant, je ne te reconnais plus. Tu portes des lunettes maintenant ? C'est pour le soleil ? C'est du chiqué ? Qu'est-ce qui va changer dans la vie de tous les jours ? Rien n'est pire que d'avoir à se poser cette question. Et je suis la première à la poser. Après toi peut-être." C'était le bavardage de Victoria quand elle ne trouve pas le moyen de casser sa colère. Cet accident l'avait d'abord désespérée, puis elle en avait mesuré l'absurdité relative à ce que j'en retirais moi-même de définitif et d'aléatoire. Elle avait cherché un coupable. Je ne conduisais pas. Elle connaissait le nom du conducteur mais ce n'était pas lui qui avait péri pour de bon dans cet accident. Il n'avait même pas été blessé. "On dit que c'est une folle, dit Victoria en cherchant mon regard derrière les lunettes. Une vraie folle, une folle avec un passé de folle et un futur de folle. Comment t'es-tu donc laissé(e) conduire par cette garce ? Elle aurait pu te tuer. — Elle a tué un enfant. C'est pire. — Que vas-tu penser de la vie à partir d'aujourd'hui ? Qu'est-ce qui va te passer par la tête ? Pourquoi m'as-tu tenue à cette distance ? Je suis venue parce que tu me l'as demandé. Et si tu as fait l'effort de me le demander, c'est pour me parler de quelque chose qui dépasse ton imagination. Je te connais. Tu as perdu le fil d'Ariane. Tu reviens vers moi avec l'intention de le retrouver. — Je n'ai pas besoin de toi, c'est vrai. On peut se passer de tout le monde si le monde a bel et bien cessé d'exister. — Je suis ravie que tu aies enfin accepté de revoir ta famille et tes amis. Et tellement amoureuse de toi de savoir que je suis la première. C'est que les choses vont changer dans un sens. Il n'y aura pas de recherche, pas d'hésitations. Dis-moi que tu sais ce que tu veux. Allons nous promener dans le parc. J'aime la compagnie des arbres. (Ton père était un arbre. On le retrouvait toujours au même endroit, comme si rien ne s'était passé entre deux retrouvailles. Un homme rare, de ce point de vue. Sais-tu qu'Amanda prétend être ta soeur ?) Laisse-toi faire, j'arriverai bien à promener cette machine où tu voudras. Tu me raconteras. Il y a un début et une fin. Je veux dire qu'il y a des raisons. Tu m'expliqueras tout ça pendant notre promenade. Je marcherai pour toi. Respire pour moi l'air des sapins. Le chemin a l'air magnifiquement entouré. C'est une motivation à laquelle je ne saurais résister. Laisse-toi faire." Au passage, je croise mon sosie, puis un autre sosie, mon double féminin, mon apparence masculine ou l'inverse, je ne sais plus. Victoria engage le fauteuil dans la descente. Il n'y a aucun effort à produire dans la descente. Je reconnais l'intimité de la roue et de la pente. Ce ne sera pas beaucoup plus difficile au retour. Nous faisons le tour du parterre de pensées, jusqu'au point où sa circonférence est arrêtée par un baladin de pierre qui fait la nique au passant. Le chemin commence à ses pieds. Il est d'abord parfaitement rectiligne. Ainsi commence la géométrie imparfaite du parc qui est construit de cercles à n'en plus finir de tourner en rond et sur place à la fin. De la terrasse, c'était tout ce que je pouvais deviner de cette géométrie. C'était la géométrie de l'angoisse. Maintenant, Victoria poussait le fauteuil en ânonnant. Elle ne fumait plus. Elle ne parlait plus. Elle ne demandait rien. Je sentais sur mes tempes la chaleur acide de ses mains gantées. Sa coquetterie me crispait. J'agitais mes doigts sur les accoudoirs. Elle devait les regarder avec cette horreur qui est la sienne quand elle ne se sent vraiment pas responsable de ce qui est devenu malgré elle l'objet de son attention. Nous entrâmes dans le bois. Cette entrée était signalée par un homme nu qui semblait méditer sur la pierre qui lui servait de peau entre la nature omniprésente et l'intérieur de son apparence. De la terrasse, je n'avais jamais pu en deviner le sens caché. C'était une blanche statue qui se détachait de l'ombre que j'imaginais fraîche et humide, par habitude. Au passage, c'était autre chose que la reproduction d'une nudité savante. Présence de la pierre. Je m'étonnais de devoir y penser. Plus loin, la pierre s'était liquéfiée. Elle avait l'apparence des feuillages. Des oiseaux s'y croisaient. Ils se turent d'un coup à notre approche sensuelle. Cette profondeur me donna la nausée. L'air circulait entre les arbres, me touchant à peine, peut-être me fuyant, ou du moins m'expérimentant au couteau de sa folle circulation. Le fauteuil s'enfonçait dans les premières feuilles mortes. Victoria se taisait toujours. Elle m'avait promis de parler. Elle n'attendait rien de mes propres révélations. Son silence m'écoeura encore. À la fin, elle nous arrêta le long d'une roche où fleurissait un rosier égaré. Elle voulait l'observer avec moi. Peut-être que d'en parler, dit-elle, nous donnera raison de ne pas parler d'autre chose. C'était ce qu'elle me disait pour me forcer à penser justement à ce dont elle n'avait aucune envie de penser. Pour moi, la tragédie avait un début et une fin. Elle commençait parce que j'avais menti à ma propre fille à cause d'une lettre. J'en parlerai. Chaque chose en son temps. À la fin de la tragédie, j'étais blessé(e) à mort et je me remémorais lentement un détail flagrant de toute l'action. C'était la véritable fin. Je doutais que Victoria en comprît la nécessité. Elle ne pouvait pas accepter une fin sans relation évidente avec ce qui avait eu lieu depuis la substitution de la lettre. C'était pourtant ce qui s'était passé. S'il y avait une tragédie, elle se déroulait dans ce temps mécanique qui allait de la lettre volée à l'apparition remémorée de ce personnage sans nom. En tout cas, j'avais installé l'action de cette manière. Imaginez une scène première où c'est moi qui vole une lettre destinée à ma propre fille. Ensuite, les scènes se succèdent dans un temps parfaitement contrôlé. Puis tout s'arrête à cause d'une blessure qui m'ouvre. Ce n'est pas la véritable fin. Ma pensée ne fait que s'entrouvrir à l'oeil du spectacle. Elle crache sa mémoire. Il n'en reste rien qu'un détail parallèle à toute l'histoire. Cela n'aurait aucun sens du point de vue où se place toujours Victoria quand elle assiste à mon spectacle. Sa logique est moins perverse, ce qui ne veut pas dire du tout qu'elle manque de cette perversité d'où naît toute la critique. Simplement, elle s'imagine que si j'ai volé une lettre à ma fille, il va falloir que je m'explique sur les motifs de mon acte. Si j'ai raison, ma fille doit finir par le reconnaître. Et si j'ai tort, elle doit me pardonner. C'est l'une ou l'autre fin. Il ne peut y en avoir d'autres selon Victoria. Je ne peux donc pas finir ma tragédie comme j'entends l'achever. D'autant que je vais commencer par cette fin déroutante, parallèle, insensée. À quel moment vais-je voler cette lettre ? Ma fille sera-t-elle le personnage principal de la pièce ? Ce qui se passera si je me mets à raconter ma tragédie, c'est que Victoria m'interrompra au bout d'une minute pour me poser ce genre de questions. Elle ne mettra aucun ordre dans son interruption justement pour me dérouter moi-même. Elle reconnaît mon talent. Elle est prête à apprécier toute la texture de ma matière. Mais elle tient à conserver cette distance qui m'empêche d'aller plus loin que la scène première, quelle que soit la situation de cette scène dans le labyrinthe que j'ai composé pour elle. Elle ne cherche même pas à comprendre. "Pour moi ? Une fleur sauvage ne s'offre pas." Elle tient la rose du bout des doigts. Je viens de l'arracher au talus, non pas pour l'offrir à Victoria qui ne la mérite pas. Je l'ai arrachée pour l'arracher. Je la tenais dans la main quand Victoria m'a demandé si j'avais agi de cette manière stupide (elle voulait dire abstraite) uniquement dans le but de lui plaire. Je sais qu'on n'offre pas des fleurs sauvages, mais celle-ci ne doit sa sauvagerie qu'au fait qu'elle a poussé là où ne poussent d'ordinaire que les fleurs sauvages. Je sais bien que je l'ai arrachée parce qu'elle n'est pas conforme. En l'arrachant, j'ai remis le paysage à l'endroit. Mais ce n'est qu'un parc parfaitement domestiqué. Je me suis encore trompé(e) de lieu. "Si nous continuions ?" demande Victoria. Elle n'attend pas ma réponse. Le fauteuil cahote de nouveau. Elle a jeté la rose dans le fossé. En passant, je n'ai pas eu le temps d'apprécier sa blancheur. Ce n'était peut-être pas une rose. Ce n'était peut-être même pas une fleur. Un mouchoir qui devenait feuille pour appartenir à la terre. C'est la sensation qui m'avait tant angoissé(e) ce soir-là, tandis que j'agonisais dans le même fossé. Je pensais à des feuilles. Je voyais des feuilles trembler sur la terre. Je n'entendais rien. Aucune douleur. Il ne me restait que la vue pour vivre encore un peu les derniers instants de ma vie. Un regard étroit, sans horizon, presque sans couleur. Les feuilles frémissaient dans le peu de souffle qui me restait. Je les interrogeais. Je n'avais qu'elles pour m'achever dans cette ombre. Leur lumière ne faiblissait pas. Je m'accrochais désespérément à cette certitude mais sa durée m'effrayait, elle parlait étrangement à ma solitude, elle la recomposait à la mesure de ce que j'allais devenir. Je n'y avais jamais vraiment pensé. J'avais raisonné ce moment, comme tout le monde. J'avais accepté d'en être réduit(e), comme tout le monde, à le raisonner une fois tous les cent sept ans. Je vivais peut-être encore de cet abandon à la terre. Simplement, j'étais sur le point d'en mesurer toute l'importance. Victoria ne pensait qu'à ma souffrance. Au début, j'avais souffert dans ma chair. C'était un bon début, facile mais pathétique, un peu obscène parce que la souffrance n'était pas jouée pour être le commencement d'une autre vie. On entrait ainsi dans le jeu de la comédie, en tournant le dos à la tragédie. Mais pourquoi avais-je refusé de revoir mes amis ? Tout le monde avait voulu me voir. Je faisais mes débuts dans une comédie sans lendemain. On s'interrogeait sur ces lendemains, par actes, et entre les actes, on évoquait ma souffrance mentale, impossible à mesurer, difficile à soulager, lointaine, zone d'ombre que rien ne pouvait éclairer, pas même l'amour. Aujourd'hui, j'acceptais de la voir. Elle était la première au rendez-vous du renouveau dont j'étais peut-être l'auteur. Avais-je pris cette décision moi-même ? M'y avait-on forcé ? Non, à Rock-Drill, personne ne force personne. Ce n'est pas le genre de la maison. Je ne devais qu'à moi-même de la revoir. J'avais même l'air heureux. Non, cette douleur mentale, atroce à cause de sa transparence, n'était pas la fin de ce qui ne pouvait d'ailleurs être qu'une comédie. On était en plein dans l'action. On la vivait avec moi. Il y avait une fin au bout de l'acte, mais c'était celle de tout le monde, comme cela n'arrive que dans les bonnes comédies. Je pouvais lui faire confiance. Elle organiserait ma renaissance. J'avais besoin d'elle et je ne voulais pas le reconnaître. "Il y a une fontaine à demi sauvage ou à moitié civilisée un peu après la hêtraie. Veux-tu qu'on s'y arrête ? On prendra le temps de parler. Tu en parleras à ta manière. Par quoi veux-tu commencer ? Pas par l'accident, je t'en prie !" La fontaine naturelle devait se situer un peu plus haut dans la pente, entre les hêtres. Ici, elle naissait d'un assemblage de gros galets roses et gris avec des éclats de marbre où la mousse arrêtait toutes les lumières. Après les hêtres, descendait un bois de merisiers en bordure d'un autre bois de chênes. Victoria s'assit dans l'herbe apprivoisée. Je m'approchais de la mare. L'eau était claire, peu profonde, tiède sans doute. Quelques feuilles y flottaient indécises. Je ne me décidais pas à parler, et Victoria s'impatientait. Par quoi commencer ? J'avais tellement de choses à dire ! Bien sûr, il y avait l'accident, mais c'était un épisode sans importance. Il ne terminait rien. Il arrivait, c'était tout. Il fallait en parler, je pouvais même le revivre, mais il n'occupait pas toute la place que Victoria aurait voulue. Et il n'y avait pas non plus mille autres choses à décrire ou à raisonner. Je l'ai déjà dit : tout commençait à la fin, et encore, au niveau de la mémoire. J'écrirai peut-être une suite à ce récit ordinaire qui n'explique rien, qui ne commente rien, qui existe parce que j'existe. Y retrouverai-je cette fin de tout qui ne s'annonce pas dès le début ? Les temps sont parallèles. Ils ne se croisent jamais. Par où commencer ? "Il n'y a pas d'oiseaux dans cette forêt, dit Victoria. — Ils se taisent. — Ils nous observent ? — Ils nous craignent. — Sais-tu encore siffler ? Tu sais amuser les oiseaux de cette manière. — J'ai sans doute oublié. — Tu es comme tout le monde. Qu'est-ce que je faisais bien quand j'étais enfant ? Je ne savais pas siffler. Chanter non plus. Danser ? Lire ? Courir ? Soigner ? Refaire ? Tomber amoureuse ? Refaire encore ? — Puisque tu as tout oublié. — On ne retient que l'essentiel. On a tort. Pourtant, ça doit bien continuer d'exister malgré nous ? — Ou sans nous" dis-je pour conclure. On avait commencé à parler des oiseaux. J'avais dit qu'ils se taisaient. Il n'y avait peut-être aucun oiseau dans ces branches. Pourquoi ne pas les imaginer ? "Chéri(e) ! Je n'ai pas de temps à perdre. — Je ne veux vraiment pas te faire perdre ton temps. — Je ne le perds pas si tu n'exiges pas de moi des choses tellement inutiles ! — Je suis tellement inutile. Tu es inutile toi aussi. Tout le monde est inutile. Même les oiseaux, tu as raison." Le parc surtout était inutile. Je le savais bien avant qu'elle me demandât de l'accompagner. Ou bien c'était elle qui m'accompagnait. Je voulais remonter sur la terrasse. Avec ou sans elle. Avec elle parce que je ne pouvais pas faire autrement. On s'assiérait de chaque côté du lourd guéridon de fer. Ce serait encore inutile. Mais c'était préférable. C'était ce que je préférais. De là, je pouvais voir le ciel un peu sale de cet automne ordinaire. Je le regardais du matin au soir. J'oubliais le parc. J'oubliais que je vivais. Je supprimais des amis. Je réduisais le temps. Au bout, je rencontrais toujours le sommeil. Et chaque nuit, je me réveillais et je reconnaissais cette attente qui avait remplacé une autre attente. Je marmonnais jusqu'à l'aube. On me prenait pour un fou (une folle) alors que je raisonnais parfaitement. Et, à l'heure prévue, je me réinstallais dans le même lieu. Je n'avais rien d'autre à faire. Je ne ferais jamais rien d'autre. Non, décidément, cet accident n'avait rien à voir avec ce qu'il croisait. Il raturait tous les parallélismes mais ça ne voulait rien dire. J'avais simplement changé de forme. Tout continuait jusqu'à ce point, quelque part dans cette orgie de temps, où rien ne s'expliquait plus avec les mots de tous les jours. Carabin, c'était son nom, ne faisait que passer. Je ne pouvais pas le reconnaître. C'était un inconnu pour moi. Mais j'étais couché(e) dans la terre moite, blessé(e) à mort. Je ne pouvais pas voir plus loin que les feuilles mortes qui s'agitaient pour m'encourager à vivre encore. Et le regard de Carabin a traversé cette opacité. "C'était il y a plus d'un an, en été. La forêt était celle de Bélissens. Ce nom ne te dira rien. Peu importe ce qu'il ne te dit pas. Il peut bien mentir un peu avec moi ou bien chercher à aller à l'essentiel. C'était de douces vacances. La maison... peu importe la maison. — Je sais déjà tout cela. Nicolá m'a parlé de la maison. Il l'a trouvée charmante. Il veut y retourner l'été prochain. — Y est-il retourné cet été ? Sans moi ? Sans... — Je ne crois pas non. Il n'a rien oublié, si c'est ce que tu crains. Nicolá n'oublie jamais ses amis. C'est toi qui veux les oublier. — Mais je ne les oublie pas. Ils reviennent toujours. J'ai passé un été épouvantable. J'ai souffert de la chaleur, surtout à cause de cet appareillage. Et puis ce cauchemar... — Ne m'en parle pas, je t'en prie ! — C'est pourtant par là que je voudrais commencer mon histoire. — Je croyais que c'en était la fin, que tout convergeait vers cette troublante répétition. C'est comme ça que ça se passe d'ordinaire. — C'est Gisèle qui conduisait. — Je préfère ce début. Même si Gisèle est une malade mentale. Ce que tu ne pouvais pas deviner. Ta pratique du français... — Je n'ai aucun problème avec le français. — Même blessé(e) à mort ? Dans ces moments, on revient une bonne fois pour toutes à sa langue maternelle. — Bélissens est la plus belle forêt de France. — Et Gisèle une femme du monde. Tu te répètes. — Agnès avait disparu. — Qui est Agnès ? — Carina menaçait de se tuer si Lorenzo... — Ça ne m'étonne pas de Carina. C'est ta fille. Et tu ne me ressembles pas. Ton père... — Gisèle conduisait à cause de l'obscurité. Je ne conduis jamais la nuit. — Et cette enfant ? D'où sortait-elle ? — C'était la fille de Constance. — Qui est Constance ? — Qui est Antoine ? Qui est Jules ? Qui est Pierrot ? Et qui est cet inconnu qui porte le nom de Carabin ? — Je ne comprends rien. Tu mélanges tout. — Je ne mélange rien. Je n'explique pas, c'est tout. — Tu voulais me parler. Je suis venue. Raconte-moi. Cela fait tant de bien quelquefois de tout dire, même pêle-mêle. — Comment se fait-il que tu connaisses le moindre recoin de ce parc ?" C'était une bonne question. Je vivais à Rock-Drill depuis près d'un an, à grands frais et pas seulement pour mon bien. Victoria arrivait dans l'espoir de me décider à revenir à la vie de tous les jours. Elle me forçait presque à me promener dans ce parc que je n'avais jamais visité que de loin. Et elle s'y frayait tous les chemins comme s'il lui appartenait. Elle me devait une explication. Elle me la refuserait. Elle prétendrait que tous les parcs se ressemblent. On suit tous le même chemin. Est-ce qu'on ne se ressemble pas comme deux gouttes d'eau ? Qu'y a-t-il de commun entre deux gouttes d'eau ? Elles naissent de la même physique. C'est cette physique, leur véritable identité. Mais elle n'explique rien de la connaissance parfaite des lieux dont Victoria faisait la preuve à chaque tour de roue sur ce chemin caillouteux que je n'avais moi-même jamais emprunté. Je m'y refusais depuis qu'on m'en avait autorisé l'accès. De loin, j'en regardais l'entrée. C'était toute mon approche au travail de ma mémoire qui ne mélangeait rien. Je stationnais sur la terrasse. Je ne parlais à personne. Je pouvais voir le ciel, le parc, l'entrée du chemin, la blanche statue. Je refaisais le monde avec des éléments lointains, inaccessibles, et il continuait de ne pas m'appartenir. Je revoyais la lutte de Carina avec Lorenzo, je pensais à la lettre qui était le sujet de leur affrontement destructeur. J'y avais le rôle du Coryphée. Le coeur était constitué par cette seule lettre que j'avais détruite. Mais cet épisode de ma vie ne m'intéressait plus. Non plus que la fuite d'Agnès qui n'avait au fond rien à voir avec le noeud de la tragédie qui se terminait avec moi. Le rapport Lorenzo/Agnès n'avait plus de signification. Je pouvais en parler, certes. Je pouvais reconstituer tout l'assemblage de ce trio avec une exactitude de peintre et une patience de poète. Mais pour aller où ? Pour revenir de quoi, à la fin ? Est-ce qu'on revient de l'aventure qui n'a plus de sens au moment de l'écrire ? C'était une histoire de plus. Suffisait-il d'y ménager le suspens, d'en reconstruire précisément le déroulement, pour que le sens revînt, chargé d'éternité ? C'était du temps perdu. Je me souviens mieux de l'apparition de Jules ce soir-là. Je veux dire que je la comprends mieux, plus nécessairement. Il ne savait rien du drame intime que nous tentions d'achever ensemble, Lorenzo, Carina et moi, en l'absence d'Agnès toutefois, dont l'avis n'avait même pas été recherché. Jules ignorait tout de cette mascarade. Carina écrivait à Lorenzo. Agnès recevait la lettre. Elle me la donnait. Je la détruisais. Carina s'en prenait à Lorenzo. Lorenzo se mettait à douter d'elle. Mais il ne parlait pas d'Agnès. J'y pensais quand Jules est arrivé. La porte était ouverte. Depuis un bon moment, Carina et Lorenzo ne se parlaient plus. Lorenzo agitait des braises dans le feu de la cheminée. C'était un feu d'été, juste pour la veillée. Il pouvait s'en approcher. Carina s'était assise dans l'escalier. On ne voyait d'elle que sa robe blanche. Elle avait laissé son chapeau sur la table. Je jouais avec un ruban, pensant à la lettre volée dont je ne disais rien parce que j'avais décidé de sortir ma fille des griffes de cette brute de Lorenzo qui n'a jamais fait l'amour à une femme : il les a toutes violées. Jules est entré d'un coup. Il avait couru dans l'allée. Cela avait suffi à l'épuiser. Lorenzo le regarda à peine. Il ne vit pas Carina malgré sa robe blanche. Il s'expliqua vite. Agnès avait disparu. Elle lui avait écrit une lettre. Encore une lettre ! Mais celle-là, personne ne l'avait volée. Il lut la lettre, d'un coup. Agnès était devenue folle. Il ne se posait même pas la question de savoir ce qui l'avait rendue folle. Une fille d'ordinaire si raisonnable. Elle qui raisonnait avec tout le monde dans le seul but d'avoir raison. Pourquoi m'avait-elle donné une lettre destinée à Lorenzo ? Elle savait bien que Carina l'avait écrite pour ne pas tenir compte de mes conseils. Agnès était ma complice mais je savais bien que ce n'était pas là la cause de sa soudaine folie. Il s'était passé tant de choses scabreuses entre elle et Lorenzo. C'était de ce côté qu'il fallait chercher les raisons de sa folie aussi soudaine que prévisible. Ce fut pourtant la première fois que j'entendis le nom de Carabin. Il était écrit en toutes lettres dans le délire épistolaire d'Agnès. Je le relus plusieurs fois. Jules pouvait-il me fournir une explication au sujet de ce Carabin ? Il ne savait rien de Lorenzo qui avait pourtant laissé sa trace sur le corps d'Agnès. Gisèle attendait dehors au volant d'une voiture. Elle n'en savait pas plus ou elle ne voulait rien dire. Qui était Carabin ? Pourquoi donc Agnès se référait-elle à cet individu sans rien cacher de la vénération qu'elle lui destinait comme un rituel. Voilà deux fois que j'évoque ce Carabin. D'abord, tout à fait au début de l'histoire, j'apprenais son nom et je l'associais à celui d'Agnès parce qu'elle m'y obligeait. Plus tard, alors que j'agonisais sur le bord de la route, ne pensant qu'à vivre et ne vivant qu'à travers mon regard, j'ai vu Carabin mais je ne savais pas que c'était lui. Puis j'ai cru mourir et tout est devenu noir. La suite n'a pas beaucoup d'intérêt. D'autres l'ont racontée mieux que je l'écrirais moi-même. Plus d'un an après l'accident qui eut lieu le soir même de l'arrivée impromptue de Jules, à bord de cette même voiture que conduisait Gisèle, je vivais de la relation enfin possible entre le nom de Carabin écrit de la main d'Agnès et l'apparition du personnage entre les vibrations vivaces des feuilles mortes que je rejoignais dans la mort. J'ai survécu. Je n'ai revu personne. Pas même Carabin. Mais je pouvais le reconnaître si je le rencontrais. Victoria me traite de fou (de folle). Elle prétend que je n'ai pas d'autre intention que de ne pas reconnaître le véritable début de mon histoire, c'est-à-dire la lettre volée. Qui ne sait pas aujourd'hui que je l'ai volée cette lettre, et même détruite ? Les uns me pardonnent, pour me condamner à cette facilité, les autres ironisent, pour m'éloigner d'eux. Que dit Carina ? Elle me le dira elle-même. Ce n'est pas une méchante fille. C'est moi le méchant (la méchante) qui n'a pas voulu la recevoir depuis que je suis revenu(e) de cette perte de mémoire dont je souffre encore. Ne me suis-je pas pris(e) pour quelqu'un d'autre au début ? C'était comique un peu. Victoria m'avoue qu'elle en a ri. Elle était tellement heureuse que je fusse revenu(e) à la vie et tellement désappointée par cette erreur inattendue. Peu importait l'identité que j'usurpais pour mon bien. Non, elle ne me le dirait pas. Il y avait tellement de souvenirs entre nous. Cette identité provisoire n'expliquait rien. Et puis elle n'expliquait rien. Je pouvais lui faire confiance. La lettre volée était autrement importante. J'étais le (ou la) seul(e) à en souffrir. Pourquoi ne pas le reconnaître ? Le sort en était jeté. Carabin n'était qu'un mot. Il ne voulait rien dire. Il n'avait pas de corps et encore moins d'esprit, concluait Victoria. Même Agnès n'y pensait plus. J'en doutais. Le parc devenait moite. Victoria ne parlait plus depuis que nous avions repris notre chemin. Que savait-elle de Carabin ? Ou plus exactement : que pouvait-elle en savoir ? Et que pouvait-elle en dire si elle en savait quelque chose d'important ? Ce que j'en savais moi-même dépendait tellement d'une succession de faits que j'avais trop vite vécus, jusqu'à ce que l'accident leur donnât un sens. Jules avait dit qu'Agnès était devenue folle. Quelle était la nature de cette folie ? Que savait-il lui-même en matière de folie pour se croire permis d'en limiter ainsi les manifestations extérieures, enfin : celles qui nous apparaissent en admettant que rien n'échappe à notre vigilance dans ce cas précis où il s'agit plutôt de s'en faire une idée pour justifier d'autres éclaircissements. Gisèle nous attendait dans sa voiture, au bout de l'allée. Elle jouait impatiemment avec l'accélérateur. Jules se retournait à chaque montée en régime, sans toutefois s'arrêter de parler. Je l'écoutais sans rien dire. Je ne relisais plus la lettre d'Agnès. Je pensais à celle de Carina. Le moteur s'éteignit dehors. Gisèle entra. Elle portait cette même chemise que Nicolá avait qualifiée d'inexplicable, je ne me souvenais plus à quelle occasion. Peut-être au début de l'été, quand Fabrice de Vermort nous la présenta comme son épouse. Nous avions vu le château, de loin, entouré de cyprès comme un cimetière. Nous étions descendus par un chemin pentu et traversé de ronces. Au bout de ce chemin, Fabrice semblait nous attendre. Il nous salua de la main. "Vous allez devoir traverser ma propriété, avait-il dit en souriant. Je vous observe depuis un bon moment avec ça." Il montra la longue-vue d'un autre temps. Je regardais les inscriptions ciselées sur le cylindre de cuivre. Fabrice se mit à marcher devant, tout en parlant de notre imprudence. Nous comprîmes ce qu'il voulait dire quand nous vîmes les deux bull-dogs noir et feu qui nous attendaient en haut de l'escalier. Une porte s'ouvrit dans la porte. Gisèle apparut. "Comment expliques-tu ça ?" me dit Nicolá à l'oreille. C'était la chemise d'un homme d'une autre époque où elle avait peut-être vécu. La visite du château nous impressionna favorablement. "Il faut aller encore plus loin !" dit soudain Victoria qui faisait pivoter le fauteuil. L'image de Gisèle s'éclipsa. Le fauteuil cahota encore. Le chemin s'était considérablement rétréci. Nous nous éloignons de Rock-Drill. C'était imprudent, mais Victoria cherchait un endroit de rêve pour me surprendre. Et se confier à moi peut-être. Il était temps de me parler de ce père dont Amanda disait qu'il était aussi le sien. Amanda est une vieille amie d'enfance. Je la connais depuis si longtemps que je suis prêt(e) à croire à tous ses rêves d'enfance qui ne l'ont jamais quittée. Je me confonds un peu avec elle. Mais je suis le seul (la seule) à entretenir cette confusion. Je fais ce que je peux pour ne pas l'oublier. Victoria en parle quelquefois mais toujours pour en dire la même chose. "Il faut retourner sur nos pas !" lance encore Victoria au feuillage qui s'épaissit. La voie est devenue étroite. Pas question de s'y égarer, dit encore Victoria. Le fauteuil virevolte et je refais avec elle le même chemin dans l'autre sens. Elle avait oublié de bifurquer à angle droit au coin d'un châtaignier. Le chemin descend cette fois, presque domestique, fluide, nerveux dans la longue courbe où la lumière commence à manquer à cause de la richesse des feuillages. Le ciel a complètement disparu. Je referme la couverture. "Que cherches-tu dans ce parc ? dis-je avec une pointe d'inquiétude qui fait sourire Victoria. — Ce n'est déjà plus le parc. Tu dormais quand nous l'avons quitté. Nous avons traversé la route nationale et tout est devenu moins clair à partir de ce chemin noyé sous les feuilles. As-tu froid ? — Non. Je me demandais où nous allions. — Je peux te le dire maintenant. Tu ne coucheras pas ce soir à Rock-Drill. J'ai la permission du directeur. Tu me donnes la tienne ? — Où allons-nous coucher ? Dans un lit, j'espère ? — Oui, rassure-toi. Dans un lit et dans une chambre. — La chambre est dans une maison ? — La maison est dans le bois. Mais où ? — Veux-tu dire que nous sommes perdu(e)s ? — Je ne dirai rien pour te faire peur." La longue courbe s'achève dans un ralentissement, puis le fauteuil s'enfonce dans l'ornière. "Il ne manquait plus que ça ! s'écrie Victoria en secouant le dossier. — Je croyais que tu connaissais le chemin. — Pourquoi ? Je devrais." L'après-midi ne fait que commencer. Plus tard, l'humidité tombera. La nuit viendra peu après. Nous serons alors bien au chaud dans la maison. Quelle maison ? Je n'en sais rien. Une maison de louage. Une maison pour un ou deux jours. Le chemin monte maintenant. Victoria halète dans mon dos. Elle essaie de m'encourager à forcer sur les roues avec plus d'efficacité mais je n'ai plus de force. J'ai refusé tous les entraînements. Je n'en fais jamais qu'à ma tête. Voilà où nous en sommes maintenant ! rouspète Victoria qui est une vieille femme si l'on considère que je suis son enfant. Le ciel réapparaît en haut de la côte, bleu et proche. En redescendant de l'autre côté, sans avoir pris le temps de souffler un peu, le soleil nous éblouit. Le chemin est de bonne terre bien tassée. Je ne trouve pas la force pour serrer. La roue glisse toute chaude dans mes mains. Le métal aussi s'est réchauffé. Il me revient même brûlant quelquefois, si j'ai serré un peu plus fort. On s'arrête au début d'une autre pente, gaspillant notre élan pour retrouver un peu de l'énergie que nous avons mise en commun. Ce doit être le bon chemin, dit Victoria. Elle secoue un piquet de clôture qui est le premier à l'angle de deux alignements dont le premier s'enfonce en désordre dans le bois. Le second remonte la pente, presque géométrique, ce qui satisfait Victoria. Et ainsi de suite, jusqu'à l'arrivée sur un plateau bordé de merisiers d'un côté et de châtaigniers de l'autre. Sur le perron de la maison, une femme mal attifée s'est mise à se lamenter aussitôt qu'elle nous aperçut. Quand nous sommes arrivé(e)s au bout du chemin, elle s'est levée en se tenant le dos d'une main. Elle a mis sa main en visière devant ses yeux et elle est demeurée dans cette attitude tout le temps qu'il a fallu pour arriver à la portée de sa zone de netteté. Alors, elle a reconnu Victoria. C'est là qu'elle a commencé à se lamenter. On l'entendit d'abord imperceptiblement, cherchant à comprendre le sens de ses paroles. Mais il n'y en avait pas. Elle se lamentait sans vouloir donner un sens précis à sa plainte. Comme elle se tenait le dos, écartant les coudes et étirant le cou, elle avait l'air de n'adresser qu'à elle-même cette litanie de reproches dont la fatalité était la moindre expression. Puis elle a reconnu Victoria et elle est venue vers nous en se dandinant, battant des bras comme un oiseau avec ses ailes. Il semblait qu'elle voulût prendre son envol avant de nous rencontrer. Elle se planta toutefois avec vigueur dans la mollesse du sol qui nous avait conduit(e)s jusqu'ici. Ses lamentations prirent alors tout le sens qu'elle nous destinait depuis que l'heure du rendez-vous avait passé. Que nous était-il donc arrivé ? Mais rien, dit Victoria. Nous avions le sens de la balade. La femme s'ébranla en direction de la maison, marchant devant nous. Elle avait tout préparé, les lits, la nourriture, le feu, tout. Qu'est-ce qu'on pouvait encore attendre d'elle, elle qui nous avait si longuement et si patiemment attendu(e)s ? Je ne voulus pas entrer dans la maison. La femme avait installé une rampe faite de planches à la place du perron. Je la remerciai. J'entrerais dans la maison à la tombée de la nuit. Je déteste vivre à l'intérieur tant qu'il fait jour, dis-je. La femme s'étonna : quand bien même il fait froid à se sucer les doigts ? À ce point, oui. Mais je n'avais pas l'intention de badiner avec une femme de ménage qui était une cible facile. Elle s'en alla. Sur le chemin, elle ne fit pas dix pas sans se retourner pour nous saluer. Nous secouâmes nos mains jusqu'à ce qu'elle disparût au bout du chemin qui redescendait dans la direction de ce que je supposais être sa maison. On n'en voyait rien de là où je me tenais. Victoria insistait pour que je me misse à l'ombre d'un noyer. Je refusai énergiquement. En France, à Bélissens en tout cas, on dit que c'est la pire des manières de mourir. N'en déplaise à tous ceux qui s'en moquent, je crois à ce genre de superstitions. Je dis bien : ce genre. Peut-être la simplicité de la mise en scène : un noyer à l'ombre duquel on meurt le plus simplement du monde. Victoria renonce à m'y faire mourir au moins de peur. Elle entre dans la maison à la recherche d'un parasol, mais je n'ai aucune envie de l'ombre. Je vais dormir en plein soleil. C'est le soleil un peu tranquille de l'automne. Il n'y a pas de danger pour que j'y ruine ma santé qui est délicate depuis que mon corps s'est réduit à cette impossibilité de retour en arrière. L'angoisse que je renouvelle chaque jour ne dit rien au présent. Je ne raisonne que dans le souvenir. Il arrive pour recommencer là où je n'ai pas fini. Je n'ai vraiment pas fini d'en chercher le sens. Je pense toujours à la lettre d'Agnès et à ce qu'elle contenait de définitif. La lettre de Carina était un passage d'un point à un autre de la vie de Lorenzo qui ne l'avait d'ailleurs pas lue. Elles étaient arrivées en même temps pour commencer les travaux d'approche sur le chemin que Carina a déjà parcouru une infinité de fois au cours de sa longue vie. Le temps de l'initiation n'était pas loin. Je m'y préparais sans avoir conscience d'en avoir besoin. Mais je deviens obscur(e). J'ai peur de l'écrire. Victoria revint d'abord avec un guéridon qu'elle faisait rouler dans l'herbe. Elle l'avait trouvé dans l'appentis. Il y avait mille objets dans cet appentis, le contenu de toute la maison, l'ancien contenu usé et poussiéreux qui gisait pêle-mêle dans une attente magnifique. Il fallait que je visse ce désordre pour me rendre compte de ce qu'elle entendait par avoir le sens de la découverte. Je préférais le soleil. Je préfère toujours l'extérieur des choses. Je n'ai pas le goût de ces entassements qui font rêver Victoria. Elle amène une chaise et s'assoit à table. Il manque un verre, une bouteille, des amuse-gueules, un sujet de conversation, un coq-à-l'âne, un vrai, avec des détours et des recoins, des cachotteries, des menteries, du vrai et du faux pour faire du vraisemblable, toute la rhéologie du mental, des mots à racine, des mots insignifiants, et le sens de l'à-propos, dit Victoria qui nargue toujours la nature de cette manière. Elle aime les jardins. C'est le décor naturel de sa pensée. Elle en tire des tissus pour s'habiller, des boissons pour se griser, et des conversations où l'on se donne toujours rendez-vous pour un autre jour qui sera exactement le même par fidélité à l'esprit de jardin. Elle trouvera dans la maison tout ce qu'il lui faut. Elle partagera tout avec moi. Mais d'abord, elle doit se changer. Elle porte cette robe grotesque depuis la veille au soir. Elle a passé toute la nuit dans cette robe. Elle a dansé, chanté, bu, embrassé, peu parlé, et presque pas fait connaissance. Cet étourdissement a duré jusqu'au matin. Elle n'a pas pris le temps de dormir. Elle a ajusté ce désordre comme elle a pu. Elle sent bon. Elle ne sent plus le tabac et l'alcool. Elle sent la sueur, la forêt, l'animal pelucheux. Elle se lève d'un coup. Elle a encore vieilli d'un jour, dit-elle. Pour moi, les jours ne comptent plus. Je ne mesure plus rien dans cette unité. Il faudra que je m'interroge sur le choix d'une nouvelle unité. Je n'en ai aucune idée. Je pense à mon poids, aux dioptries de mes verres, à mes dix doigts... Victoria n'a pas l'intention d'en parler avec moi. Elle aurait voulu visiter la maison. Demain peut-être. À la première heure. Si j'ai le temps. Mais qu'est-ce que je n'ai pas qui m'empêche d'apprécier la compagnie d'une vieille dame chargée de mettre de l'ordre dans mes souvenirs ? Elle virevolte dans sa robe de soirée et elle entre dans la maison. Je l'entends siffler. Je m'éloigne de la table. Je peux conduire mon fauteuil jusque sur la route. Je m'arrête dans l'herbe. L'horizon est une montagne chargée de sapins. Je suis à l'ombre d'un autre noyer. Je ne dois pas dormir. J'ai eu un peu chaud dans la cour. Maintenant je frissonne à cause de cette eau. Quelle idée, cette idée de Victoria ! Je veux parler de la maison. Je n'y entrerai pas. Il faut que je dise non à ce détournement. Je veux rejoindre mes habitudes. Elles sont à Rock-Drill. Ma chambre y est agréablement éclairée toute la journée. Son orientation n'est pas le seul avantage. Je pense à la fenêtre dont j'ai fait enlever les rideaux. Je les trouvais sinistres. Ils l'étaient, je crois. La nuit n'y projette plus ces ombres insensées qui me donnaient le vertige. Les mêmes ombres s'allongent avec moi sur le plancher. Je dors avec elles. Quand je ne lis pas. Quand je ne soliloque pas. Quand je n'écris pas moi-même. Quand je ne suis pas en train de rouler sur la terrasse. Ce n'est pas mon passe-temps favori. On dit que je fortifie mes bras de cette manière. Mais il n'en est rien. Le fauteuil roule sans effort. Il suit ma pensée. Il n'y a pas d'obstacle. Je rejoins Carabin à propos d'une perte de vitesse. On croit que je dors. Mais sur l'écran de ma cécité calculée, je reforme encore une fois son image précise, j'écris son nom et je me promets de ne pas l'oublier. Ce soir d'été, tandis que je montai dans la voiture de Gisèle, le nom de Carabin venait à peine de ciseler sa future signification quelque part dans ma mémoire. Ce qu'en disait Agnès était terrifiant. Elle se rendait folle pour le servir, écrivait-elle. Elle avait fait le choix de ce don. Elle ne le regrettait pas. Et Jules n'expliquait rien. Pas plus que Gisèle qui conduisait vite, imprudemment, au fil du vertige qui était aussi le sien. J'ignorais où elle nous menait. Peut-être avait-elle l'intention de ratisser la région en utilisant toutes les routes. Mais il y avait aussi les sentiers, les bois, les prés, les granges, les maisons. Il y avait une obscurité grandissante où Agnès avait toutes les chances de se donner à qui elle voulait. Jules serrait les mâchoires, agrippé à deux mains au tableau de bord, les yeux vissés dans la plus lointaine obscurité possible. Gisèle calculait les courbes. Elle les calculait mal. La voiture heurtait des petits objets qui devaient être des branches. Quel était mon rôle dans cette recherche ? Qu'attendait-on de ma vigilance qui pouvait être facilement prise en défaut ? Je n'avais pas le talent de Nicolá en la matière. Où donc était Nicolá ? Ni Jules, ni Gisèle ne répondirent à cette question. Était-il avec Agnès ? Non, ce n'était pas le genre de Nicolá qui n'aimait que les hommes. Agnès n'avait pas ce charme qui lui plaisait tant. Que pouvais-je faire pour me rendre utile ? "Qui est Carabin ? finis-je par demander. — Le mieux est de revenir au château !" dit Gisèle. Ce n'était pas une question. La voiture dérapa dans un sentier, une clôture grinça contre la carrosserie puis les roues se bloquèrent dans ce qui pouvait être un gravier. La maison devant laquelle Gisèle avait arrêté la voiture était éclairée à l'intérieur. "J'ai laissé la lumière," expliqua Jules. Il descendit. Je vis l'alignement grotesque des outils le long d'un des battants du portail, puis la lumière s'éteignit. Jules se réinstallait dans la voiture tout en commentant la fugue d'Agnès. Gisèle fit reculer la voiture sur une place déserte, donna un coup de volant, accéléra et, le temps pour moi de me demander de quoi parlait Jules, nous pénétrâmes d'un coup dans l'obscurité d'un chemin tout juste carrossable. Nous descendions à vive allure. Les phares éclairaient le talus à gauche. À droite, tout était noir. Gisèle ne se laissa pas intimider. La descente prit fin sur le choc d'un carter contre un monticule qui annonçait la bonne route. J'eus l'impression que Gisèle ralentissait. Il n'y eut plus de courbes jusqu'à l'entrée du château. "Qu'en penses-tu ?" Victoria sortait de la maison. Je venais de penser à cette folle poursuite d'Agnès cette nuit du 10 août il y avait plus d'un an maintenant. Cette date figure sur plus d'un rapport. Je me suis promis de ne pas l'oublier. Comment le pourrais-je d'ailleurs ? Victoria s'était habillée d'une de ces robes qu'on attache avec une ceinture. Elle n'avait pas attaché la ceinture, c'était tout. Elle fit jouer toute la toile à l'intérieur de laquelle son corps avait disparu. C'était un corps de vieille femme, je l'ai déjà dit. Elle en abusait en conséquence. "J'espère que tu ne m'en veux pas. Je t'ai joué encore un de ces mauvais tours dont j'ai le secret. Lorsque tu étais enfant... — Je ne suis plus enfant. — Tu m'en veux, je le vois bien. Mais quel mal t'ai-je fait ? Nous allons passer deux ou trois jours ensemble. Combien préfères-tu ? Deux ? Trois ? Carabin nous rejoindra demain. Il arrivera le matin. C'était ça la vraie surprise. Non pas la maison. — Carabin ? — Oui, Carabin ? — Qui est Carabin ? — Oh ! non, ne recommence pas. On en a déjà parlé. Tu étais d'accord sur tout. C'était presque une promesse. — Presque. — Je comptais tellement sur toi ! — Retournons à Rock-Drill. — Il n'est pas trop tard. Comme tu veux. — Je ne veux pas ! Je ne peux pas faire autrement. — Je vais téléphoner à Rock-Drill. Ils viendront nous chercher. Nous avons prévu ton désaccord. Mais j'étais tellement persuadée du contraire ! — Il fallait m'en parler d'abord. — Mais on t'en parle depuis un an ! — On m'en parlera encore pendant dix ans. — Tu exagères ! Tu exagères toujours pour nous faire souffrir. — Je ne veux faire souffrir personne. Je préfère souffrir en solitaire. Ça me va bien, tu sais ? Je t'assure que je n'ai besoin de rien. — Tu as besoin de Carabin. — J'ai besoin de toi." De moi ? répétait Victoria en tentant de remettre le fauteuil dans l'allée. De moi ? Tu n'as jamais eu besoin de moi. Comment peux-tu espérer que je croie à ce besoin ? Au passage, elle fit basculer le guéridon qui se retrouva en position de rouler. Elle me poussait dans la maison. Je hurlai pour qu'elle s'arrête. Pourquoi crier ? Il n'y a rien à l'intérieur que l'ordinaire qui compose la vie de tous les jours, dit Victoria avec cette fermeté qui supprime les explications pour les remplacer par des sentences. Je réussis toutefois à m'agripper à l'embrasure de la porte. Elle poussait en vain. Elle me traita de salaud (de salope). C'était ce qu'elle pensait de moi. Elle abandonna et entra sans moi dans la maison. Je reculai dans l'allée. Sa ceinture pendait à la poignée de la porte. Une écharde se réveilla dans la paume de ma main. Je la cherchai vainement du bout des dents. Je marmonnai des reproches. Était-elle allée changer de vêtement au lieu de téléphoner à Rock-Drill pour qu'on vînt nous chercher ? Elle était capable de ce genre de manoeuvre. En fait, elle n'abandonnait jamais. J'avais confiance en elle. Elle revint dans le même accoutrement. Elle avait quelque chose à me dire. "Je te comprends. Tu as tellement besoin de penser à toi. Mais pourquoi cette solitude atroce ? — Je ne lui trouve rien d'atroce, moi. — Que reproches-tu à cette maison ? Il n'y a pas de voisins. — J'ai vu un toit rouge au bout de la route. — C'est celui d'une maison inhabitée. Tu n'as rien à craindre. — À quelle distance se trouve-t-on de Rock-Drill ? — À vol d'oiseau ? — Je ne suis pas un oiseau. — Tu es un oiseau rare. Je t'aime comme tu es. — Tu n'as pas répondu à ma question. — Tu n'as pas répondu à la mienne. — Je t'en prie ! Dans quelle direction se trouve Rock-Drill ? Nous sommes arrivé(e)s par ce chemin, au Nord. — Tu veux toujours que je leur téléphone ? Ils enverront une voiture. — Elle mettra combien de temps pour arriver ? — Hier, nous avons mis un quart d'heure. Mais il a fallu s'arrêter à la station d'essence. Mettons dix minutes. Ça va ? — Ça irait si j'en étais sûr(e) ? Je ne supporte pas ces approximations. J'ai besoin d'être exact(e) au rendez-vous. — De quel rendez-vous parles-tu ? Carabin viendra demain matin. Il n'a pas précisé l'heure. Nous l'attendrons, c'est tout. — Tu seras seule pour l'attendre. Ce n'est pas lui que j'attends. — Comme je suis heureuse de savoir que tu attends enfin quelqu'un ! C'est une nouvelle nouvelle. Elle va réjouir tout le monde. — Pourquoi ces sarcasmes ? Je n'ai pas demandé à venir ici. Je n'ai jamais eu l'intention d'attendre qui que ce soit. — Tu viens de dire le contraire. — Je ne sais plus ce que je dis. Retournons à Rock-Drill. Même à... — À pied ? Tu n'y penses pas. Ce sont mes pieds dont tu parles. Je ne me sens pas de force à retraverser cette inextricable forêt. Non, je t'en prie. Il y a le téléphone dans la maison. Ils viendront te chercher. Tu dormiras à Rock-Drill ce soir. Tu peux me faire confiance. — Où dormiras-tu, toi ? Je te connais. Tu n'as jamais su passer une nuit seule avec toi-même. — Qu'en sais-tu, ingrat(e) ? Tu ne sais rien de ma solitude. Tu ne veux rien savoir de ce que j'ai aimé pour en arriver là. Tu ne sauras jamais rien de ce que j'espère toujours. — Je n'aurai pas de vieillesse. — Tu auras ce que tu mérites, voilà tout. — Je n'ai pas mérité cette mutilation. — Tu l'as bien cherchée. — C'est Gisèle qui conduisait. — Oui mais pourquoi conduisait-elle ? — Agnès se cachait quelque part dans la nuit. Elle était peut-être morte. Je pensais sans arrêt à ce Carabin dont elle disait qu'il lui avait fait tant de mal. — Carabin n'a jamais fait de mal à personne. — Elle le disait. Elle l'écrivait. C'était la seule raison de sa fugue. Je ne pouvais pas savoir ce qu'elle fuyait. Pourtant, ils avaient tous l'air de s'entendre à l'expliquer le plus logiquement du monde. Je ne savais rien de cette logique. C'était la logique de Carabin. — Carabin n'a jamais fait de mal à personne. — Carabin n'a jamais fait de mal à personne ! Carabin n'a jamais fait de mal à personne ! C'est tout ce que tu trouves à dire pour expliquer ma tragédie ! — Mais ce n'était pas TA tragédie ! C'était celle d'Agnès, enfin, je veux dire : il y a eu cette innocente petite fille. — Quand j'ai lu pour la première fois de ma vie le nom de Carabin dans cette lettre qui ne m'était pas destiné(e), j'ai su que je n'avais rien à voir avec ce qui arriverait de tragique à Carina et à Lorenzo. — Carina est ta fille. Tu fais partie de son malheur. — Je ne fais partie que de mon propre malheur qui est celui d'un être qui a fini de vivre une bonne fois pour toutes à partir du moment où je me suis rendu compte que tout ce que j'aimais n'était qu'un des rouages de la conspiration qui va faire chavirer le monde dans l'enfer de l'homme. — Tu délires. Carabin corrigera ce mal. Attendons demain matin, je t'en prie. Il saura ce qu'il faut faire. — Mais dans quel sens fera-t-il ce qu'il faut ? Je veux retourner tout de suite dans le désert de Rock-Drill ! — Tu le dis toi-même : c'est un désert. — C'est le désert que j'ai envie de vivre. À deux pas du désir. Sans jamais y toucher. Même en paroles. — Je vais téléphoner si c'est ce que tu veux. — Mais je ne veux pas ! Je voudrais ne pas le vouloir. — Tu as besoin de Carabin. J'ai raison. Attendons-le. — Je retournerai sans toi. — Tu n'auras pas la force. — Je suivrai le chemin goudronné. Il croisera d'autres chemins goudronnés qui croiseront d'autres chemins goudronnés. Et puis je trouverai bien quelqu'un qui m'indiquera le chemin ! — Nous sommes très loin de Rock-Drill. — À quelle distance ? — Rock-Drill est de l'autre côté de la montagne. — Je n'ai pas dormi si longtemps. — Tu as dormi le temps nécessaire. — Pourquoi m'avoir trompé(e) de cette manière ? — Tu ne retourneras pas à Rock-Drill. Il faut que tu te fasses une raison. Je n'ai plus d'argent pour payer Rock-Drill ! Tu entends ? Plus d'argent ? Tout ce qui me reste, c'est cette maison. C'est la tienne. Notre maison ! — Tu mens ! Je ne veux pas vivre avec toi. Vous m'avez tous menti. Carabin viendra dans le seul but de vous donner raison. Je me tuerai. — Et après ? Après ta mort ? Après ton existence de mortel(le) ? Il n'y a rien d'autre à faire que d'accepter cette vie. — Je ne veux pas de ta vie. Encore moins de celle de Carabin. — C'est pourtant tout ce qui te reste à vivre. — Vous ne pouvez pas me forcer à vivre cette mascarade de pensée ! — Ne blasphème pas ! J'en parlerai à Carabin de toute façon. — Il vous a tous réduits à cette poussière de langage. Vous n'avez plus rien à dire. Il prêche dans le désert. — Tes offenses, le vent les emporte au large de cette vie qui est la nôtre. Rentrons. Il commence à faire frais. Ce n'est certes pas cette fraîcheur qui t'aidera à raisonner un peu. — J'aime la rhétorique du froid. Laisse-moi ! — Ne m'oblige pas à en venir aux mains !" Je ne coucherais pas à Rock-Drill ce soir. Et si j'en croyais Victoria, je n'y coucherais plus jamais, faute d'argent. Je détestais cette maison. Elle ne me rappelait rien. Je n'y avais jamais vécu. Je ne reconnaissais même pas le paysage. Plus loin, au bout de la route qui devait continuer bien au-delà de ces coteaux, il y avait un toit rouge, un toit de tuiles, et je n'avais pas pu voir les murs de la maison. Je voulais m'en approcher, visiter cette solitude rouge, entrer dans son foyer, m'y pelotonner enfin. Mais Victoria ne se laissait jamais convaincre aussi facilement. Elle ne croirait pas à ma tranquillité si je devenais tranquille aussi soudainement que je m'étais montré(e) anxieux (anxieuse) à l'annonce qu'elle m'avait faite de ma nouvelle vie. Elle commençait demain, cette nouvelle vie. Ou elle recommençait une nouvelle fois, qui était peut-être la bonne, avec Carabin qui marquerait d'une pierre blanche le matin du 17 octobre 1986. Nous n'en étions pas là. Je n'avais aucun endroit secret pour planquer ma misère. Nulle part où aller pour repenser la totalité du problème posé cruellement par le manque d'argent. J'avais laissé toutes mes affaires à Rock-Drill. Mes livres, mes notes, mes objets de rêve, mon intimité, la moitié de mes souvenirs. Bien sûr, il n'y avait pas le téléphone dans cette maison. Il faisait partie de la comédie montée de toutes pièces par Victoria pour m'amener en douceur au seuil de la réalité toute nouvelle pour moi. Comme d'habitude, elle avait fini par manquer de patience et elle avait mis fin au déroulement de ses savants calculs en m'assénant la vérité en aussi peu de mots que la décence le permettait. Non, ma tranquillité de surface ne la tromperait pas. Elle en saisissait tout le sens. Elle ne me croirait jamais si je lui avouais un abandon calculé pour lui plaire. Elle me guettait. Elle me guetterait désormais jusqu'à la fin. Mais qu'était-elle, cette fin ? Où se terminerait ce que Carabin commencerait demain matin, imposant dès le premier mot la régularité d'horloge de son discours pyramidal ? "Tu ne veux toujours pas entrer ? Insulte-moi si tu veux. Quand tu étais enfant, tu ne mâchais pas tes mots chaque fois que tu voulais avoir raison. Mais tu as grandi tellement vite ! Et quelle idée tu as eu d'écrire tout ce qui te passait par la tête ! Je crois même que tu recopiais des livres entiers pour te reconnaître. Ou bien c'était ta manière de les lire en profondeur. Tu as toujours préféré la profondeur à la surface. Des coups d'épée dans l'eau. Il n'y a qu'à te lire. L'eau est tellement profonde là où tu pêches ! Et puis tu n'as pas le goût de l'aventure. Tu aimes les chevaux parce que d'autres les aiment. Les aimerais-tu s'il n'y avait que toi pour les aimer ? Tu construis ta vie à petits coups de langue. Je n'aurais pas dû te mentir au sujet de Rock-Drill. — Tu m'as menti au sujet de l'argent. — C'est ton argent. Je l'aime tant. Je le dépense avec tant d'à propos. Regarde cette maison. Elle est à toi. Achetée avec ton argent. Enfin, avec ce qu'il en restait. Mais quelle réussite ! L'extérieur est champêtre à souhait, ne trouves-tu pas ? Il ne manque pas une tuile, pas un chevron pour dépasser, toutes les voliges à l'unisson, un peu de crépi arraché à la pierre, un rosier grimpant, de la ferraille qui rouille, une porte par terre, tout y est. Tout est à toi, sans effort, puisque je l'ai achetée avec ton argent. Tu ne veux toujours pas entrer ? C'est que l'intérieur n'a plus rien à voir avec l'extérieur. J'ai déménagé tous les meubles. Ils sont dans l'appentis, mais tu ne veux pas entrer non plus dans l'appentis. Ces meubles ne te diront rien. Ils ne te doivent rien, ni échardes, ni patine, ni rayures, rien. Ce sont les meubles d'un mort que tu n'as pas connu vivant. Qu'en ferais-tu d'ailleurs, de cette vie si on te la racontait ? Rien, c'est vrai. N'as-tu pas écrit un essai merveilleux sur le rapport de la mort à l'infini ? Mais ce n'était qu'un essai. Ici, tout peut bien vivre et mourir, tu n'entres pas. Si tu entrais, tu mesurerais la dépense : les rampes d'accès, l'ascenseur, l'équipement ingénieux des W.C. et de la salle de bain, les poignées de commande à portée de la main. Rien ne manque. Tout y est. C'est l'intérieur que tu n'as pas choisi. C'est l'extérieur qui te convient. L'hiver approche. Ne pourrais-tu pas le mettre à profit pour écrire un livre qui se vendra l'été prochain ? S'il se vend bien, nous vendrons la maison. Nous en achèterons une autre dans la vallée, à deux pas d'ici. Mais il faudra rembourser la dette à Rock-Drill. Ils ont saisi toutes tes affaires en garantie. Il n'y a rien à faire pour les récupérer. Mais ici, tout est payé. Tu ne dois rien à personne. Tu peux écrire en toute tranquillité. Veux-tu entrer pour visiter ?" Elle avait réinstallé le guéridon sur son trépied, approché une chaise sans s'y asseoir, trouvé le parasol dans l'herbe. Elle en avait déployé le disque fané. L'ombre m'attira. Des insectes volants s'y trouvaient déjà à leur aise. Fallait-il renoncer à avoir raison ? Victoria était sur le point de pleurer. Elle voulait allumer une cigarette mais le vent éteignait toutes les flammes. Elle voulait boire aussi, mais à quoi ? "Tu vas penser que je deviens folle. Tu penseras mal, mon enfant. J'ai tout calculé sans rien oublier. Tu peux me faire confiance. — Pourquoi ces complications ? Ce jeu insensé ? Il suffisait d'en parler. — On ne parle pas du malheur. En tout cas, on n'en parle jamais facilement. — J'aurais quitté Rock-Drill plus tôt, avant que l'argent ne vienne à manquer dangereusement. Tu as attendu le dernier moment. C'était imprudent. J'aurais pu comprendre. — Laisse-moi rire. Tu ne comprends jamais ce genre de choses. — Je ne suis pas si bête ! — Tu as été l'enfant de la bêtise ! Me le suis-je assez reproché ! — Encore des allusions. Tu me nourris d'allusions. Quand aurai-je le privilège de partager au moins un de tes secrets ? — Oh ! Oh ! Mon enfant veut tout savoir de ce que personne ne sait ! — Un secret se partage toujours. Il n'y a pas de secret sans ce partage. — La mémoire est pleine de ces personnages. Mon pauvre enfant ! Ils sont passés à la vitesse du son. Aussitôt dit, aussitôt disparus. Je n'ai jamais vécu autrement. Tu ne fais pas partie de ma vie. — Tu évoques si souvent mon enfance. — Mais pour en dire quoi ? — Le temps qu'elle a duré pour toi. À travers un détail qui n'a rien à voir avec la nostalgie. Le temps est étroit, si tu y songes. Tu en mesures l'épaisseur quand tu en parles. Mon enfance est présente partout dans ta rêverie quotidienne. Tu n'expliques rien. Tu es descriptive. — Tu vas croire que je me rends folle de cette manière. J'ai besoin d'une dernière aventure avant de me coucher pour toujours avec personne. Trop vieille, dis-tu ? Non, un peu attardée, en attente de ce petit rien qui est tout si c'est le désir qui dit la vérité. Entrons. Je veux te présenter quelqu'un. — Carabin ? — Non. Je t'ai dit qu'il viendra demain matin. — Qui est-ce ? — Ton père ? Certes, non. Ton père n'est plus de ce monde. Il l'a cher payé. Ce qui ne semble pas être encore notre cas. Et je ne parle pas que de la dette envers Rock-Drill. Il y a tellement de dettes pour nous assagir un peu maintenant. Monsieur Byron veut les payer toutes, sans retour. — Monsieur Byron ? — Il n'a empoché que la moitié du prix de la maison. C'était la maison de son père. Évidemment, il n'y a passé que son enfance. Il n'a pas eu le temps ni le loisir de s'en amouracher. Il a le coeur un peu dur, Monsieur Byron, mais il m'aime. Je sais que cela te surprend. Tu ne t'attendais pas à tant de changements. Que veux-tu ! Il y a presque un an que tu ne vois plus personne. J'ai croisé le chemin de Monsieur Byron. — Je comprends. — Je ne crois pas un seul instant que tu comprennes quoi que ce soit à ce que je viens de te dire. J'ai assez menti pour ménager ta sensibilité d'écorché(e) vif(vive). J'ai encore autre chose à te dire. — Tu vas te marier. — Toutes les femmes se marient. C'est leur sort unanime et sans surprise pour le reste de l'humanité qui en rêve le plus souvent. — Monsieur Byron est un ami de Carabin. — Disons que Carabin ne voit pas d'un mauvais oeil mon alliance avec Monsieur Byron qui en a eu l'idée. — Je ne suis pas au bout de mes surprises. Tout a donc tellement changé ? — Entrons, veux-tu. Monsieur Byron est à l'intérieur. Il ne veut pas sortir de peur de t'incommoder. — Je ne veux pas entrer maintenant que j'ai une raison de ne pas le faire ! — Il faudra bien que tu le voies. Il est impatient de faire ta connaissance. Je suis sûre qu'il nous observe de derrière un rideau. — Bonjour, Monsieur Byron ! — Je t'en prie ! Ne manque pas de politesse en sa présence. C'est un homme extrêmement sensible à cette sorte de délicatesse. — Il aime tes baisers, c'est ce que tu veux dire ? — Ne sois pas grotesque par-dessus le marché. Oh ! j'ai eu tort de vouloir ménager ta sensibilité d'écorché(e) vif(vive) ! — Ce n'est pas la peau qu'on m'a arrachée ! — D'ailleurs Monsieur Byron déteste la comtesse de Vermort. Il ne peut pas l'évoquer sans se trouver mal. Il lui doit sa maladie. — Monsieur Byron est malade ? — Il est amoureux. — Je vois. — Tu ne vois rien du tout. Tu n'es pas capable de comprendre. Je ne t'expliquerai rien. Tu jugeras si c'est ce que tu décides, au lieu d'accepter, ce que je te demande. — Tu as raison, ça ne me regarde pas. — Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Tu vois comment tu t'y prends pour me rendre folle ? Tu détournes la conversation au profit de je ne sais quel drame qui n'est pas le mien. — C'est celui de Monsieur Byron. — Il n'y a rien à faire pour te convaincre. Mais ils ne veulent plus de toi à Rock-Drill. Monsieur Byron a fait appel aux meilleurs spécialistes pour aménager la maison à ta convenance. Imagine ce que cela a coûté. Et il a compris qu'il fallait conserver l'aspect extérieur de la maison parce que c'était la meilleure manière de ne pas te déplaire. — Ainsi Monsieur Byron est curieux de ma personne. — Il feuillette souvent l'album de photos. — Il a ce privilège ? C'est un intime. — C'est ma dernière aventure. Je n'en aurai pas d'autre. — Je n'aurai plus jamais d'aventure. D'ailleurs n’en ai-je jamais vécu une seule jusqu'au bout ? — Ne sois pas amer(amère). Il y d'autres solutions. — Mais il n'y a pas de problèmes. Il n'y a qu'une impasse où l'on s'arrête une bonne fois pour toutes pour tâcher de penser à autre chose. — J'ai le droit à un peu de bonheur. Rien qu'un peu. Une dernière fois un peu, pour rien, je sais. Ni pour moi-même ni pour Monsieur Byron qui est malade. Il a tout prévu. — Tu connais mon goût pour l'exactitude. Tu veux le flatter. Tu en crois Monsieur Byron parfaitement capable. Tu ne me convaincras pas. — Tu n'écriras plus de livres ? Nous avons besoin d'argent. — Monsieur Byron le dépensera pour nous. — Il n'est pas si riche, je le crains. — Il faudra le rembourser, aussi ? — Il sera mort avant. Il n'y a plus d'espoir. Mais il a tout arrangé d'une manière tellement commode que je me crois folle de l'avoir cru. — Il est venu mourir ici dans le seul but d'empoisonner ma vie ? — Ne sois pas cruel(le) ! Il n'y a rien de pire que la mort. Rien pour l'expliquer. Rien pour s'en passer. Je vais devenir folle. Tais-toi ! Tais-toi !" Toujours cette peur. Ce manque de maîtrise qui exige le silence autour de soi. Le feuillage du noyer laisse passer un peu de lumière, un peu de vent s'y apaise doucement. J'ai l'esprit tranquille. J'ai peur de l'avenir, mais tranquillement, loin de Rock-Drill où j'ai trouvé le bonheur dont j'ai besoin en ce moment. Un bonheur avec moi-même et une quantité limitée d'objets et de mots pour les atteindre. J'y renonce lentement. Je ne construirai plus rien de cet ordre. Il faudra que je me laisse vivre pour vivre avec les autres, en admettant qu'ils arrivent jusqu'ici. À part le toit rouge qu'on voit au bout de la route et l'idée d'un village dans la vallée dont m'a vaguement parlé ma mère, il n'y a aucun voisin à l'horizon. Ce soir, je sortirai sur le seuil de la maison pour compter les feux de cheminée, peut-être aussi les lampes des perrons. Il n'y aura rien que ce toit rouge devenu noir à contre-jour ou invisible dans l'ombre propre du bois de chênes qui descend sur lui. Un seul feu de cheminée, une seule lampe à l'horizon de ma nuit, accumulant les jours parce que ça ne signifie rien d'autre qu'une possibilité de relation amicale. Loin de Rock-Drill, des objets reconstruits en un an à peine et des rêves détruits un à un par souci de conformité à la réalité. Et puis la présence de ce Byron qu'elle appelle Monsieur parce qu'elle n'a pas encore couché avec lui. Un mourant qui meurt plus vite que moi, un double véloce pour un temps indéfini, et d'autres absences de définitions qui restent encore à deviner dans le champ qui sera le mien pour englober toute cette sinistre réalité, Victoria la traversant d'une de ses folies chaque fois qu'il sera question de vouloir s'en évader. J'écrirai un livre par an, pour recomposer à ma manière toute l'année écoulée entre mister Byron et miss Victoria qui ne firent peut-être jamais l'amour ni même pour essayer de le faire ou prendre le temps d'en examiner la ressemblance frappante avec d'autres manières de passer le temps qui passe lui aussi mais un peu plus vite. Je vais regretter Rock-Drill dans cette tranquillité souveraine. Je vais me construire un nid d'amour pour le faire avec ma mémoire. J'écrirai un livre là-dessus aussi, pas le meilleur, parce que c'est déjà fait, mais pas le pire, parce que je vais vivre longtemps pour m'en apercevoir. À Rock-Drill, on respectait mon silence relatif et on prenait bien soin de n'accorder aucune importance à mes hésitations ou à mes lapsus lorsque je rompais la règle de ce silence pour demander ce que je ne pouvais demander autrement. Sinon, je lisais des livres et c'était le seul bruit, entrecoupé de mes cris d'amour ou de désespoir, selon ce qui était écrit pour me récompenser ou me punir. J'ai lu dans ce sens. Je me suis orienté(e) dans ces reflets, au point de ne plus me reconnaître et de m'en trouver bien. Enfin, plutôt tranquille. Tranquille avec cette patience qui n'est pas un calcul. C'est une démonstration de savoir-faire. Le sens de la composition. "Il n'y a pas de vin dans la maison, dit Victoria. J'ai oublié de dire à Susan que tu bois du vin. Elle ne pouvait pas le deviner. — Monsieur Byron boit du vin ? — Bien sûr que non ! Boit-on du vin quand on croit à l'existence de Dieu ? Encore un préjugé bien dans ton genre. — Je posais une question. Je voulais savoir. Je ne bois que pour un peu de tranquillité. Je pensais que Monsieur Byron... — Monsieur Byron ne boit pas. Tu boiras seul(e). — Mais il n'y a pas de vin ! — Susan nous en procurera. Nous le mettrons dans une de ces grosses barriques que j'ai aperçues dans l'appentis. Elle saura ce qu'il faut faire. — Je suis content(e) d'apprendre qu'elle s'appelle Susan. — Susan ou autre chose ! — A-t-elle de l'amitié pour Monsieur Byron ? — De l'amitié ! Mon Dieu non ! Elle ne le connaît même pas. — Comment ont-ils fait pour ne pas se rencontrer ? — Ta question n'a pas de sens. — Elle en aurait un si tu me disais ce que fait ce monsieur dans une maison qui m'appartient... — À moitié ! Elle t'appartient à moitié. Monsieur Byron possède l'autre moitié. Il te l'expliquera quand tu consentiras à le voir. Il ne sortira pas de la maison pour te déplaire, crois-moi ! — Et de quelle moitié suis-je propriétaire ? La partie haute ou la partie basse ? La moitié gauche ou la moitié droite ? — Est-il nécessaire d'en discuter ? Tu vas me faire rire. — Pas tant que je n'aurais avalé cette goutte de vin qui fera déborder le vase de ma sentimentalité blessée. — Je ne te conseille pas d'entrer dans la maison dans cet état d'esprit. Monsieur Byron ne discute jamais de cette manière. Il n'impose jamais son point de vue. Il a rarement un point de vue. — Tu veux dire qu'il a rarement un point de vue différent du tien. Il te laisse faire tout ce qui te passe par la tête. Par exemple dépenser l'argent de Rock-Drill pour acheter cette absurde masure ! — Tu veux dire stupide. — J'avais assez d'argent pour mourir tranquillement à Rock-Drill. Tu as encore brisé mon rêve en mille morceaux. Tu briseras toujours tous mes rêves en mille morceaux et les morceaux en mille reflets et les reflets en mille petites prisons de gouttes d'eau. — Tu vas te mettre à délirer. Monsieur Byron n'aimera pas ça. — Monsieur Byron préfère l'opéra. Non ! La messe ? Enfin, un rituel quelconque pour qu'on y fasse couler du sang à la place du vin. — Monsieur Byron n'a pas de leçons à recevoir. Il sait très bien ce qu'il fait. Il le fait pour toi. Parce que je le lui ai demandé. — Mais je ne t'ai rien demandé, moi. Sinon de payer Rock-Drill à échéance et de calculer le prix de tes folies. — Monsieur Byron est d'accord avec moi. Veux-tu lui parler ? — Parler à un étranger qui va le rester autant de temps qu'il voudra exister pour moi ! Il n'aura droit qu'à ce silence qui est la meilleure expression du mépris dans des circonstances qui ne m'avantagent pas parce que tu as gaspillé absurdement tout mon argent, tout l'argent qui me donnait Rock-Drill pour que je me donnasse à Rock-Drill. — Rock-Drill c'est du passé. Tout ton avenir est dans cette maison. Tu y trouveras le bonheur si tu y mets du tien. — Je ne me mettrai pas du côté de Monsieur Byron. — Il faudra bien que tu fasses sa connaissance. C'est inévitable. — J'habiterai dans l'appentis. Il est plein de tout ce qu'il faut pour vivre. — Ce sont les affaires de Monsieur Byron. Tu n'y toucheras pas sans sa permission. Il ne te la donnera pas si je ne le veux pas. — Tu veux me faire croire qu'il t'aime à ce point ? — Tu croiras ce que tu voudras. Mais tu le croiras avec Monsieur Byron dans mon lit qui n'est pas celui d'une jeune fille, je le sais et je ne t'en veux pas. Je ne t'en voudrai jamais. Ni d'être né(e), ni d'avoir vécu, ni d'avoir écrit tant de stupidités sur mon compte, ni d'avoir accepté cette atroce paralysie qui va devenir la mienne si tu continues de m'asticoter. — Tu parles comme Susan. — Que sais-tu de Susan ? C'est une bonne fille. Elle portera le vin si c'est ce qui te chagrine. Elle fera tout ce que tu voudras. Tu n'auras qu'à le lui demander. Parle-lui de ces barriques. Elle te dira si on peut les utiliser. Elles appartiennent à Monsieur Byron mais Monsieur Byron ne saura pas le dire. Il a tellement peu vécu dans cette maison. Il veut y mourir. Vas-tu maintenant devenir raisonnable et comprendre ce qui se passe dans la tête de Monsieur Byron. Il ne demande qu'à partager. Et puis il s'en ira mourir dans un coin de la maison, comme une bête. C'est lui qui parle de cette manière. Il ne se respecte plus. Il ne veut plus rien posséder, plus rien imposer à personne. Il n'a aucun caprice à faire valoir pour se monter un peu la tête. Il n'a même pas besoin du vin que tu boiras sans lui. Il est déjà dans l'autre monde. Je l'y rejoindrai plus vite que je ne le crois, en tout cas si je suis fidèle comme je le crois. Me crois-tu capable de cette fidélité ? J'ai tellement besoin que tu me comprennes. Il n'y a que toi pour me comprendre tout entière. Monsieur Byron ne vivra pas plus longtemps de tenter de le faire à ta place. Mais ce n'est pas la place que tu as choisi d'occuper dans mon coeur. Ce n'est même pas dans mon coeur que tu l'occupes. C'est dans ma mémoire. Je te déteste ! S'il n'y avait pas Monsieur Byron pour me tranquilliser, lui qui ne trouve pas la tranquillité. Il aimerait tant prendre ta place. C'est impossible. Même après l'amour. L'amour sans plaisir. L'amour pour l'amour. L'amour pour témoigner. Voilà de quoi est capable Monsieur Byron. Mais tu ne veux pas le savoir ! Tu ne veux rien savoir de ma propre paralysie. J'ai tellement honte d'en parler, mais j'en parlerai toute la nuit parce que c'est nécessaire. — J'irai chercher le vin." Dans l'appentis, il y avait en effet deux tonneaux qui pouvaient être des muids compte tenu de l'idée que j'en avais. Il fallait que j'en parlasse à Susan. Elle avait un mari, Lucas, Thomas, ou Jack, je ne sais plus au moment où j'écris. En tout cas, il devait s'y connaître en vin et ne rien ignorer de la manière de le conserver, c'est-à-dire de ne rien perdre de ses qualités. J'irai voir Jack, me dis-je en me frayant un chemin au milieu des meubles entassés comme de vieux objets désormais inutiles, les uns sur les autres, sans ordre, sans respect, sans protection. J'allai jusqu'au fond de l'appentis où végétaient les restes d'un ancien atelier de forge. L'odeur de la cendre persistait encore malgré la moisissure qui avait commencé à s'installer dans le bois des meubles et dans les toiles et les stores couverts de poussière. Il y avait encore de la graisse sur la vis sans fin de l'étau dont le pied était celé dans une bille de chêne qui ne pourrirait jamais dans cette terre battue pour toujours. Les outils de forge étaient cloués au-dessus d'un établi, les poutres étant enfoncées entre les pierres, vieux clous carrés arrachés au feu ou plus simplement à une charpente détruite dont le bois avait sans doute été réparti dans toute la maison sous forme de pied de table ou pire comme support d'un placard et pourquoi pas pour servir d'appui à l'appentis lui-même. Il y avait une fenêtre derrière la hotte de la forge, condamnée à ne pas s'ouvrir pour des raisons techniques sans doute. Victoria s'approchait sur la pointe des pieds. Elle avait quelque chose à me dire. "J'ai eu des nouvelles de Gisèle, sais-tu ?" Non, je ne savais pas. Je voulais le savoir. Pourquoi ne pas vouloir ce genre de chose quand on est cloué au sol pour toujours ? Je pouvais toujours me souvenir de la dernière fois où je l'ai vue le soir de l'accident, avant que l'accident n'ait lieu lui aussi pour toujours. Elle est entrée dans la cour du château à toute allure sur le gravier qui giclait de chaque côté de la voiture dans les fusains qui bordent l'allée jusqu'à l'entrée du château constituée d'un grand escalier de pierre et d'une porte gigantesque qui exhibe des clous ancestraux. Je ne connaissais pas le château à cette époque ? Je crois me souvenir d'une visite quelques jours plus tôt, guidée par Fabrice de Vermort qui venait de faire notre connaissance. Je parle de Nicolá et de moi. Je me souviens presque du laboratoire d'astronomie, un peu du télescope et de l'appareillage électronique qui émettait des petites lumières en même temps que des bruits d'étincelles. Depuis la porte du château où l'oeil du télescope se cachait derrière une coquille St Jacques, jusqu'à cette voûte souterraine remplie d'instruments de mesure et de calcul. Je vis d'abord l'homme couché sous un tube dans lequel il avait vissé son oeil. "Jean est mon fils bien-aimé, nous expliqua Fabrice. C'est un passionné d'astronomie. Ne le dérangeons pas." Nous bûmes le thé dans un des salons du château. Une vieille lionne empaillée nous a regardés tout le temps qu'a duré notre conversation. C'était une conversation d'écrivains, un peu ennuyeuse à cause des marques de respects, et déroutante à cause des allusions et des citations qui ne manquaient pas de ponctuer chaque réplique. Mais le soir de l'accident, Gisèle nous conduisit dans la cuisine où nous attendaient Fabrice, Nicolá et une dizaine d'autres personnes que je ne connaissais pas. D'emblée, Jules déclara qu'Agnès ne savait pas ce qu'elle faisait. Cela lui passerait avant la fin de la nuit. Je me demandais doucement ce que c'était, "cela", mais rien ne filtra de leur conversation pour en éclairer le mystère ou en tout cas l'énigme. Je ne savais pas à quoi m'en tenir. Nicolá se montrait évasif, malgré la pression que j'exerçais sur lui à bon droit. On ne me posa pas de question, ce qui ne manqua pas de m'intriguer. Les personnages de cette assemblée parlaient peu d'ailleurs, et jamais sur la base de questions qui auraient pu me donner la mesure de leur désarroi. Au contraire, les propositions se suivaient dans un ordre qui devait aboutir à ce que j'imaginais être une solution. Non pas une solution au problème d'Agnès qui ne fut jamais évoqué. Il s'agissait tout simplement de la retrouver. Des lieux défilèrent, sans corps pour moi, mais terriblement évocateurs pour tout le monde. Même Nicolá frémissait à l'annonce de ces noms de lieu qui peut-être redéfinissaient une route au bout de laquelle se trouvaient Agnès et son secret. Mais était-ce un secret pour tout le monde ? J'aperçus le fils de Fabrice, Jean, l'amateur d'étoiles, le peigneur de comètes. Il cherchait mon regard. Il semblait heureux de l'avoir enfin rencontré. Il s'approcha. "C'est à n'y rien comprendre, dit-il en m'offrant une cigarette que je refusai. Surtout de la part d'Agnès. Je l'admire tant. Je ne comprends rien à son attitude. Vous y comprenez quelque chose, vous ? Pardon, je ne vous ai pas demandé si vous parlez le français. Excusez-moi. — Je ne le parle qu'en cas de peur extrême. — Vous badinez ! Mais c'est la seule langue que je pratique. À part le latin bien sûr, astronomie oblige. Vous aimez l'astronomie ? Je ne vous demande pas de l'aimer. Je vous demande si vous l'aimez. — J'ai écrit naguère un essai sur la mort et l'infini mais j'ai bien peur que cela n'ait rien à voir avec les étoiles. — Rien à voir en tout cas avec Agnès. Personne ne comprend bien sûr. Jules est complètement désorienté. C'est un paysan. Nous avons besoin de paysans. N'est-ce pas que j'ai raison ? Chacun a son utilité. Je parle toujours de l'humanité en termes d'utilité et de son contraire. Ma mère dit que c'est trop facile. J'aime cette facilité, pas vous ? — En règle générale, je n'aime pas la facilité. — Vous l'aimeriez si vous saviez ce que c'est. Rien n'est plus facile que de se poser au moins mille questions sur le rapport de la mort à l'infini. — Je n'avais pas l'intention de polémiquer. — Moi non plus, mais vous m'y obligez. Tout le monde m'y oblige. Je n'ai pas un instant de repos à cause de toutes ces polémiques. Heureusement pour moi, elles ont un tronc commun. Vous voulez savoir lequel ? — Je ne sais pas si le moment est bien choisi. — Il est toujours très mal choisi, sinon où serait donc le plaisir. Mais vous n'avez peut-être aucun plaisir à converser avec moi. Je suis quelquefois ennuyeux, à cause de mon goût pour la précision des chiffres. — Est-ce bien compatible avec votre goût pour la facilité ? — Vous voyez que vous avez envie de polémiquer avec moi. Je ne suis pas du genre à inspirer de lentes conversations. J'ai mon utilité. — Je ne vous la conteste pas." Cela me revenait dans ces termes. Victoria me secouait l'épaule pour que je répondisse enfin à sa question. Étais-je venu(e) dans l'appentis pour examiner l'état des barriques ? C'était tellement important pour moi. Elle en avait parlé à Monsieur Byron mais Monsieur Byron n'avait pas su quoi répondre. Il avait fini par avouer sa totale ignorance en matière de barrique. Elle en avait perdu un temps, à lui poser des questions et à répondre pour lui ! Monsieur Byron était quelquefois sujet à des caprices passagers sur des sujets sans importance. Elle voulait dire que le sujet du vin n'avait aucune importance pour Monsieur Byron qui ne pouvait pas se rendre compte à quel point cela en avait pour moi. Elle avait perdu tout ce temps un peu sottement. N'avais-je pas envie de le lui reprocher ? C'était un sujet de conversation à verser au dossier, si elle avait lieu bien sûr. Mais je ne paraissais pas disposé(e) à en parler avec elle. Mieux valait parler de Susan. Elle n'y connaissait rien non plus mais elle avait un mari en or qui entendait de toutes les choses qui touchent de près à la vie quotidienne. Elle pousserait le fauteuil sur la route jusqu'à leur maison qui est un peu plus loin que la grange dont j'avais déjà observé le toit rouge et inutile. "J'irai seul(e)", dis-je. Le souvenir de ma conversation avec Jean s'était évaporé semble-t-il pour toujours. Il fallait que j'en pensasse quelque chose de définitif, mais quoi ? Je n'avais pas pu aller au bout de son souvenir qui sinon m'aurait imposé sa conclusion. Je n'écoutais plus Victoria qui persistait à vouloir chercher le vin avec moi. Comment pouvait-elle penser que j'étais incapable de trouver sa maison ? Je sortis dans la cour. Je jetai un coup d'oeil vers la porte. Aucune trace de Monsieur Byron qui devait passer son temps à se ronger les ongles. Je n'avais aucune envie de le voir. En tout cas, pas avant d'avoir ingurgité la quantité de vin qui manquait à mon bonheur. J'avais quelque chose à parfaire. Il fallait que je me pressasse. J'en avais bien le temps. L'après-midi commençait à peine. Elle commençait avec un peu de fraîcheur et moins de soleil. Victoria m'entoura le cou dans une écharpe qui me donna le tournis à cause d'une fragrance qui lui avait donné d'autres vertiges. Elle me poussa jusque sur la route. Je n'avais plus besoin d'elle. La route descendait. Mais au retour ? demandait Victoria qui parlait haut pour que rien n'échappât à Monsieur Byron de cette conversation qui me montrait du doigt. Et puis, me montrerais-je poli(e) avec Susan qui était une fille fragile du côté de la conversation ? J'avais le goût de la contradiction pour la contradiction, poursuivait Victoria tandis que je m'éloignais en cahotant dans mon fauteuil dépourvu d'énergie mécanique. "Ne ramène pas trop de vin !" criait encore Victoria. J'aime le vin. Un peu plus bas, de chaque côté de la vallée, il a des vignes et des gens pour les cultiver. C'est un peu de mon enfance si j'y pense. J'y pense rarement. Pourtant, c'est là que commence le bonheur. Et puis il ne s'arrête pas. Il change. Et je le retrouve toujours. L'âme humaine est un noeud incroyable de complexité. Il faut en vivre pour s'aimer. Et je m'aime beaucoup. Trop, dit Victoria quelquefois. Mon enfermement volontaire à Rock-Drill pouvait laisser croire que j'ai autant horreur de la nature qu'elle a horreur du vide. Rien n'est moins vrai. Je n'ai jamais laissé la nature s'éloigner de moi plus que de raison. À Rock-Drill, le parc était si proche que je n'ai jamais eu à m'inquiéter de son existence. Certes, il n'était que la réalisation sans doute exacte d'un plan qui en avait séduit plus d'un. J'avais fini par le traverser dans cette diagonale qui était toute l'idée que Victoria se faisait de ma vie future dont elle n'avait pas douté un instant qu'elle en serait la séduisante accompagnatrice, pour ne pas dire compagne de jeu. Elle avait caché Monsieur Byron dans son mouchoir. Monsieur Byron était cette colombe qui naît inexplicablement des noeuds pratiqués dans le mouchoir. Victoria n'attendait pas mon approbation, dont elle pouvait douter à juste titre. Ce qu'elle méritait, c'était plutôt mon silence. Monsieur Byron avait été sans doute prévenu. Il ferait les questions et les réponses, comme au spectacle. Je le devinais un peu sirupeux au bord des lèvres et vague du regard porté sur les choses où mon regard n'est que le reflet de mon intense solitude. Victoria s'occuperait des basses besognes sans quoi la vie n'est qu'une succession de malheurs. Elle comptait sur Susan qui comptait sur Jack. Sur qui donc comptait-il, Jack, pour survivre à ma stérilité ? Monsieur Byron préfèrerait peut-être la conversation de ce trafiquant de vin qui m'en voulait déjà de le chicaner sur les prix. Tant il est vrai que je ne bois pas pour détruire ma vie matérielle par ailleurs gravement entamée par l'achat de la maison et par son aménagement technique qui doit répondre à des besoins dont je suis le seul(la seule) utilisateur(trice). Tout cela ne fait que commencer, me dis-je. La route étroite et à peine goudronnée descendait plus vite maintenant. Je serrais mes mains sur l'acier lisse et chaud. Les jeux mécaniques du fauteuil mélangeaient des bruits de cliquetis, de roulements, de claquements, de roue libre, de rayons cassant la tête des bugles qui dépassaient de l'ornière. Je me laissais griser par la descente, par les vibrations, les imprécisions du regard, la confusion des silences qui me chagrinaient au passage des arbres qui devaient être des frênes chargés de ronces ou de houx. Le toit rouge se rapprochait. Il était de moins en moins rouge, gagné par le bleu qui n'était pas celui du ciel. Le bleu frémissait avec les feuillages, chaud et acide dans les petites lumières. Mais je passais devant cette grange presque sans la voir. Des ouvertures n'étaient que de grands carrés de toile noire. Des angles n'accrochaient que du blanc. Toutes les lignes m'avaient semblé perpendiculaires ou parallèles. Je m'éloignai à toute allure de cette géométrie du feu. La descente s'apaisait un peu plus loin. Je laissai venir à moi cette courbe lente et facile qui me ralentit jusqu'à l'arrêt, à l'ombre d'un massif de houx qui sentait la moisissure. Une fraîcheur intense me découragea. J'espérais la présence de Victoria derrière moi, à l'ombre rectangulaire de la grange au toit bleu. Je fermais les yeux pour ne pas en pleurer. Je pouvais rester là sans me soucier de l'avenir. Il y aurait toujours quelqu'un pour me sortir de ce mauvais pas. Même Monsieur Byron pouvait le tenter. Je ne l'en empêcherais pas. Et puis il y aurait ce Carabin qui ne manquerait pas de me sermonner pour me ramener dans le droit chemin ou plus exactement au fil des méandres de sa pensée qu'il partageait comme le pain si l'on avait la chance d'être d'accord avec lui sur les modalités de l'existence de Dieu. Je me souvenais : Jean avait fini par parler de Dieu pour remplacer je ne sais quelle étoile au sigle énigmatique. Oui, c'était comme cela que continuait ma conversation avec Jean, le soir de l'accident, dans les cuisines du château de Vermort où chacun s'épuisait à mettre au point une stratégie pour ramener au monde la pauvre Agnès qui l'avait peut-être déjà quitté. Cette idée harcelait Jules qui tenait la main de Gisèle pour qu'elle ne l'abandonnât pas au sort réservé d'ordinaire aux valets de ferme qui ont perdu leur femme par étourderie. Mais on avait changé d'époque. Gisèle parlait souvent de ce virage sur le plan des coutumes. "Le problème, dit Jean, c'est qu'elle ne tient aucun compte de l'existence de Dieu. — Si nous en parlions un autre jour ? proposai-je, acceptant cette fois la cigarette qu'il tenait entre le pouce et l'index, s'attendant à un nouveau refus. — Le sort de cette gitane vous intéresse à ce point ? — Agnès est une gitane ? — Pas que je sache, non. Que pensez-vous du sort des gitans dans cet empire européen qui se construit sur des nations en péril économique ? — Écoutez, Jean : je ne doute pas un instant de l'intérêt qu'on peut prendre à discuter avec vous, mais le problème est ailleurs, ne croyez-vous pas ? — Je refuse de parler d'Agnès. — N'en parlons pas, si vous voulez. Avez-vous une idée de l'endroit où elle peut être en ce moment ? Vous avez des idées sur tout. Réfléchissez." Mais il ne proposa rien de sensé et il se crut obligé de regagner son laboratoire. Gisèle, à table comme les autres, dirigeait le débat. Elle semblait investie d'un pouvoir que personne ne discutait, au contraire. L'absence de Jean me rapprocha d'elle. Elle sentait l'abricot et le jasmin. "C'est Jules qui a insisté pour qu'on vienne vous chercher, dit-elle. Je n'ai pas compris ce qu'il espère de vous. Expliquez-moi. — À vrai dire, je connais si peu Agnès. Je ne comprends pas. — N'en parlons plus. Jules sait bien ce qu'il fait." Elle me tourna le dos. Jules me souriait. Le plus simple, c'était de lui demander ce qu'il attendait de moi respectivement à Agnès. Si je savais quelque chose dont je n'avais pas idée, comme cela arrive quand la motivation est ailleurs... mais Jules ne parlait pas. Il se mit à serrer ma main. Gisèle en profita pour battre la mesure de sa pensée à deux mains. Je déteste cette sensation d'humidité qui n'est pas la mienne. Jules anima son emprise de frémissements qui finirent par me communiquer au moins le sens de son impuissance à régler seul le problème posé par Agnès. Il faisait froid dans cette vaste cuisine qui sentait le lard fumé et la piquette. Je me laissai doucement griser par le ronronnement des voix. Fabrice offrait à boire dans une poterie. Oui, je pouvais me souvenir de cette soirée dans les moindres détails de sa réalité passée en force de mémoire. Je pouvais même choisir dans le but de raconter ce qui s'était réellement passé. On m'avait si souvent demandé de tout dire, pour que ça me soulage, comme disait Victoria, et je m'étais toujours farouchement tu(e) pour rester fidèle à mes principes. Des principes ! s'écriait Victoria en me secouant la tête entre ses deux mains inexplicablement froides et dures. Mais de quels principes te bourres-tu le crâne depuis que tu n'es plus que la moitié d'un être humain ? S'il s'agit pour toi de nous empoisonner la vie, autant que tu en disparaisses. Elle hurlait dans le grand couloir de Rock-Drill qui dessert les services administratifs. Je m'éloignais dans la direction opposée, réclamant de l'aide à cause de l'escalier qu'il fallait descendre pour pouvoir goûter à la tranquillité de la terrasse qui n'était pour personne un lieu raisonnable où tenir des conversations même les plus anodines. C'était une terrasse faite pour croiser des regards et s'interroger en pleurant sur leurs ressemblances. Victoria, à cette époque en tout cas, ne pouvait pas comprendre cette nécessité. Ce n'était pas une voie sans issue ; c'était la seule issue ; je l'empruntais comme tout le monde ; il n'y avait plus rien à dire sur la mémoire qui pouvait d'ailleurs n'être plus tout à fait la même avant et après. Mais maintenant, entre la maison qui appartenait pour moitié à Monsieur Byron et, par testament, sans doute aussi à Victoria qui avait la tête sur les épaules, — entre cette maison et, passé le toit rouge-bleu, la maison de Susan et de Jack, j'avais besoin de me souvenir, j'avais terriblement besoin de choisir, je ne pouvais plus me passer d'élaguer au fil d'une autre nécessité dont j'évitais soigneusement de dénaturer le sens et l'existence. Je repris mon chemin. Le soleil me parut plus aimable. Je m'échauffais dans un faux plat. Je perdais un peu le rythme nécessaire à la respiration. Arrivé(e) au bout de cette douce épreuve, la vallée m'apparut d'un coup, avec sa rivière blanche, ses toits rouges, les vignes, les jardins, conformes en tous points à l'idée que ma mémoire avait retrouvée exprès pour moi. Je m'arrêtai au bord du précipice, chaud(e) et tranquille comme je voulais être. Je cherchais du regard la maison qui avait été celle de mon enfance. Je ne la reconnus pas. Elle n'était qu'une idée de maison, avec une cour de gravier et de sable et un jardin carré ou rectangulaire bordé d'arbres sans essence précise. J'avais des souvenirs d'hiver pour alimenter mon effort, des souvenirs de verdure et de soleil, il pleuvait souvent dans cette mémoire blessée. Susan se souviendrait à ma place si je le lui demandais. Elle ne me refuserait pas cet instant de repos. Elle prendrait le temps qu'il faut au plaisir et à la durée du plaisir. Je ne me rappelais plus les mots favoris de Susan pour redire les choses. Ils n'existaient plus dans ma mémoire. Qu'en avait-elle fait elle-même, depuis ce temps qui nous a séparé(e)s ? Jack était un étranger au pays. C'était un citadin, de New York sans doute. Il connaissait les arts et un peu les sciences. Il surprenait toujours mais il ne manquait jamais de résoudre le problème posé. Que penserait-il de tout ce temps qui n'a rien acheté que du temps à recommencer ensemble par fidélité aux vieux principes ? Il avait joué la comédie pour amuser les idées et les idées avaient toujours beaucoup ri de ce divertissement sans nom. Mais alors, lui demandai-je, pourquoi Susan ? Il y avait un accident aussi dans sa vie. Il en avait atrocement souffert. Susan lui avait présenté Carabin. Il n'avait pas hésité quand elle lui avait demandé de l'épouser. Carabin était un père pour lui. Mais de qui n'était-il pas le père ? La maison des Danhell est nettement divisée en deux parties distinctes par leur usage. Le rez-de-chaussée, vaste et misérable, est le magasin de leur mauvaise fortune. On y trouve tout ce qui touche à leur économie. Ce qui est à vendre, ce qui n'est pas encore payé, ce qui ne le sera jamais, ce qui est acquis pour le bonheur du couple, ce qui arrive et ce qui n'arrive pas. Pas de place pour le rêve dans ce désordre déconstructeur de l'existence à deux. Le tout est traversé de bas en haut par un escalier qui tourne deux fois à angle droit. En haut, une porte d'un autre âge s'ouvre sur la vie intime des Danhell. Ici, nulle économie, un agencement au fil du bonheur retrouvé quand il s'agit d'être pauvre avec dignité. Les livres de Jack s'alignent sur une seule étagère qui fait le tour de la maison. Tout l'éclairage nécessaire y est accroché avec conscience, les épissures bien protégées avec du ruban, les fils presque tendus d'une punaise à l'autre, les douilles immobilisées au bout de solides fils d'acier chromé qui jouent avec l'ombre comme l'ombre joue avec le reste de la lumière qui est une succession régulière de halos délimitant les zones d'usage. Au-dessus des livres, un autre alignement, celui des gravures et autres images dont quelques-unes sont peintes à la main, les autres restant fidèles à l'esprit de l'oeuvre qu'elles reproduisent pour le bonheur de l'occupant et quelquefois même de l'invité, comme me le fait remarquer Jack. Je suis arrivé(e) par la cour principale. Il y en a une autre, plus petite et moins fleurie, derrière la maison. Susan a levé les bras au ciel en me voyant. Elle n'a même pas cherché la présence de Victoria. Elle est arrivée en se dandinant sur les talons et aussitôt elle a pris en charge les manoeuvres de mon fauteuil. Son père était un paralytique. Elle a l'habitude. Mais lui ne parlait pas, ce qui rendait sa présence malsaine. Si je suis venu(e) pour parler, c'est Jack qui va être content. Il n'a pas fait la conversation à un être civilisé depuis l'hiver dernier, quand il est allé à Boston pour acheter un tableau de peinture. Il achète beaucoup de tableaux de peinture. Quatre ou cinq par an. C'est beaucoup. Ça ne sert pas à grand-chose. Ça ne décore pas vraiment. Ça n'est même pas beau. Il faut comprendre, sinon on ne comprend pas. Jack comprend ce que ça veut dire. Il peint deux ou trois tableaux par an, mais il ne les conserve pas. Il en a exposé un à Boston, dans une cafétéria. Il ne s'est pas vendu. Personne ne l'a regardé. Sûr que personne n'a daigné y jeter un coup d'oeil aimable. C'était une espèce de morceau de viande à peu près aussi dégoûtant qu'un vrai morceau de viande. Il y avait quelque chose d'écrit dessus, mais dans une langue étrangère et, dit Susan, je n’ai pas osé lui demander s'il existait le même mot dans notre langue qui est tout de même plus pratique pour ce genre de chose. "Jack ne va pas tarder, continue Susan. Il m'aidera à monter ce satané fauteuil sur la terrasse." Elle m'avait conduit(e) dessous cette terrasse de bois. Il y faisait atrocement frais mais c'était le seul endroit de la maison où les mouches ne se plaisaient pas. On y serait tranquilles pour prendre le temps de me demander ce qui m'amenait et de répondre en posant la question du vin. Susan ne savait pas que je buvais du vin. Ça ne se lisait pas sur mon visage. Du vin, elle en a. Qui n'en a pas dans le coin ? Et qui n'en boit pas plus que de raison ? Elle buvait un peu elle aussi, dans les moments de cafard. Le cafard n'allait pas tarder à lui arriver, à cause de la fin des vendanges. "Quelle vie que cette vie qui ne sert qu'à ne pas vivre autrement que pour la vigne ! dit-elle. Mais Jack aime bien cette vie. Il picole un peu trop, c'est vrai. À cause du sexe, vous savez ? Qu'est-ce que je peux y faire ?" Jack arriva au moment des confidences. Il s'arrêta dans l'allée pour me dévisager et ne me reconnut pas. Il interrogea sa femme du regard. Au lieu de l'aider, elle lui parla du vin. Il montra l'entrée du rez-de-chaussée. La porte était ouverte. Il entra et ressortit presque aussitôt avec un bidon qu'il exhaussa. "Ça suffira ?" demandait-il. Je fis oui de la tête. Ça suffirait jusqu'à demain. Viendrait-il voir les barriques de Monsieur Byron demain ? "Vous songez donc à les remplir ? Ce n'est pas une mauvaise idée avant l'hiver. Mais après, qu'en pensez-vous ?" Il rit. Susan rit aussi. Je ris. Jack revient avec le bidon plein de vin. Il m'a reconnu(e). "Jean écrit aussi, m'avait confié Gisèle le soir de l'accident. (J'étais encore sous la terrasse avec Susan et Jack qui n'en croyait pas ses yeux. Il répétait : "Faut s'y faire. Il n'y a rien d'autre à faire.") Oh ! pas des choses aussi savantes que celles que vous écrivez. Il est un peu jaloux d'Agnès, qui est publiée. Vous êtes publié(e) vous aussi ? Ça le rendra jaloux. Demain, nous nous amuserons à le rendre jaloux de vous. Cela vous amuserait-il ? Il n'y a rien qui m'amuse comme de déclencher cette sotte réaction de jalousie qu'il ne voudra pas reconnaître, vous le verrez. Avez-vous une idée de l'endroit où se cache Agnès ? Jules est complètement détruit. Elle n'a jamais fait que le détruire. À petit feu bien sûr. Pour en arriver là. Elle l'a quitté, vous l'avez deviné. Comment le lui dire ? — Oui, dis-je. Comment le raisonner ? — C'est plus juste en effet. Il va être minuit. Il veut aller au Pla du moulin, là-haut, au-dessus du village. Quelle idée d'avoir construit un moulin à cette hauteur. C'est le seul moulin à vent de la région. Fabrice connaît son histoire. Elle vous intéressera, j'en suis sûre. Je ne m'en souviens pas. Non, je m'en souviens. Mais je crois que j'en ai perdu le fil. Où voulait-il en venir avec ce moulin ? Il nous a raconté cette histoire il y a un mois à peine, chez les Vicarenix. Non vraiment, je ne sais plus. Il vous faudra attendre demain. — Quel programme ! — Oui, n'est-ce pas ? Promettez-moi de vous mettre de mon côté. Vous savez, à propos de la jalousie de Jean ? On trouvera bien le temps de parler de ce moulin qui ne me dit plus rien. Jules veut aller y faire un tour. Agnès y écrit quelquefois. Elle n'y écrira plus. À mon avis, elle est dans le train de Toulouse. Et après Toulouse ? Je ne me souviens plus de quelle province elle arrive. Décidément, cette mémoire ! — C'est une Normande. — Comment le savez-vous ? Elle vous l'a dit ? Jules avait raison : vous en savez plus long que nous sur cette affaire. — Je vous assure que non. Ce n'est vraiment pas le genre de complicité que je recherche. — Vous trouverez la mienne demain. Quand il s'agira de se moquer un peu de cette pauvre jalousie qui anime Jean dans ces moments de désespoir qui ne l'aident pas à nous convaincre de sa maturité. Enfin, vous verrez bien. Il s'en prendra à vous. Vous avez peur ?" Il y avait aussi un moulin dans mon enfance, non pas un de ces beaux moulins à eau ou à vent que j'avais rencontrés au cours de mes promenades dans la forêt de Bélissens dont un pan s'arrête en bordure du château des Vermort. Susan en parla la première. Elle avait envie d'en parler. Elle savait que c'était la première chose à évoquer si l'on avait l'intention de se remémorer les autres qui formaient dans nos mémoires un petit terrain entouré des regards bien connus de chacun de nous. Le moulin était enfermé jalousement dans une bâtisse de pierres que son père avait patiemment construite au cours de tout un printemps qui fut celui de notre première rencontre. Elle en avait parlé à Jack. Tout ce qu'il en savait, il ne le devait qu'aux bavardages de Susan qui était fière d'avoir connu de près l'enfance d'un écrivain. Carabin avait même mis de l'ordre dans sa mémoire. Elle s'était souvent trompée de date ou de lieu et il avait tout rectifié avec impatience au cours d'une soirée où Monsieur Byron avait parlé de sa maladie pour la première fois, ce qui avait provoqué la crise de larmes de Victoria qui ne voulait pas admettre le caractère létal de cette maladie. Elle avait fini par parler de Gisèle de Vermort et Monsieur Byron avait pleuré lui aussi en entendant sa compagne employer des termes peu flatteurs pour décrire ce qu'elle appelait la mentalité facile de madame de Vermort. Je pensai à Jean, à ce qu'il m'avait donné à penser de sa propre facilité. Mais la conversation roulait encore sur le même chemin et Susan me demanda ce que je pensais de Lily House. Je pensai tout de suite à une femme. Elle parlait de la maison. Comment pouvais-je avoir oublié le nom de la maison des Byron ? Me souvenais-je d'Anaïs ? Non, je ne m'en souvenais pas. "Il reste encore un peu d'amnésie, dit Susan. — Il en reste, oui. Il en restera toujours. Mais je n'ai pas l'intention de retrouver toute ma mémoire. Je suppose que c'est sans importance. J'ai un autre but. Il n'a rien à voir avec cette mémoire qui n'est au fond que l'accumulation de tout ce que j'ai pu partager avec les autres, avec toi par exemple. — Tu te rappelles tout ce qui nous concerne ? — Pourquoi veux-tu que ça le(la) concerne ? dit Jack brusquement. C'est fou l'importance que les gens accordent à leurs souvenirs. C'est faire confiance à une matière qui n'existe plus. Je préfère le présent. Pas vous ? Il n'explique rien, il est, il disparaît et il est encore. Je n'y comprends rien. — J'ai écrit un essai sur la mort et l'infini. Vous ne l'avez pas lu parce qu'il n'est paru qu'en français. — Jack n'a rien lu de toi. Il n'en lira sans doute jamais rien. Il ne lit jamais rien de trop joliment écrit. C'est ce qu'il dit, n'est-ce pas Jack ? — Carabin m'a offert un de vos livres. Je crois que c'est un roman. Je le lirai parce que Carabin ne se trompe jamais. Et j'en lirai un autre si vous ne vous trompez pas non plus. Et ainsi de suite. Il faut un début à tout. Je lève mon verre à Carabin qui ne voit pas tout, parce qu'il n'est pas Dieu, mais que tout le monde voit, parce que c'est un homme hors du commun." Mais Jack refusait de mettre son vin dans les barriques de Monsieur Byron à Lily House. Il y avait d'abord des raisons techniques dont je ne pouvais pas avoir idée parce que ce n'était pas mon affaire. Il y avait ensuite des raisons morales sur lesquelles il n'avait pas l'intention de s'expliquer avec moi. Le vin, il me le livrerait une fois par semaine, même par temps de neige. Il suffisait de bien calculer la quantité adéquate. Oui, il savait que Monsieur Byron ne buvait plus de vin depuis qu'il avait acquis la certitude de sa mort prochaine. Il ne voulait pas mourir avec du vin dans les tripes à cause d'une idée qu'il avait de Dieu et de tout le saint-frusquin. Carabin n'avait même pas été capable de le sortir de cette ornière. Carabin ne buvait pas non plus, mais pour d'autres raisons. C'étaient les bonnes raisons. Est-ce que je voulais connaître les bonnes raisons de boire la juste quantité de vin qui plaît à Dieu ? Carabin avait tout expliqué avec des mots de tous les jours. Il n'y avait eu qu'à tendre l'oreille pour tout comprendre. Même Susan avait compris. Ce qu'elle ne comprenait pas n'avait aucune importance. Elle s'était mis elle aussi une idée dans la tête à propos du rapport de Dieu et du vin. Est-ce que j'avais écrit un essai là-dessus ? Si ce n'était pas le cas, il n'était pas trop tard pour m'y mettre. Il n'était pas jaloux de ses idées, Jack, et il m'en faisait le don le plus complexe s'il n'y avait que ça pour me faire plaisir. Quand est-ce que je le commençais donc, ce sacré essai ? "Pourquoi ne pas l'écrire vous-même, Jack ? proposai-je. Je vous donnerai un coup de main. Je suis très fort(e) pour les adjectifs. — Vous vous moquez de moi, (ici mon nom). Je n'aime pas qu'on se moque de ce que j'ai de plus précieux au monde, par exemple Susan. — Je ne me suis pas moqué de Susan. D'ailleurs, je ne me suis moqué de rien. Pas même de votre style d'écriture. Je lui supposais des adjectifs, c'est tout. Je les croyais impropres, c'est vrai, mais sans moquerie. — D'accord. N'en parlons plus. J'ai peut-être un peu bu. — Ne crois pas ça, dit Susan. Tout ce que tu as bu, c'est le vin de (ici mon nom). Tu acceptes tout ce qu'on te donne avec une facilité !" Jack éclata de rire. Il pompa encore un verre dans le bidon, l'ayant bien tiré avec ce bout de tuyau qu'il a toujours dans la poche. Il avale le verre en deux longues gorgées, avec la pose d'une respiration complète entre les deux gorgées. Il s'est parlé tout seul dans sa tête. Il s'est posé une question et il y a répondu sans hésitation. Il me regarde comme si j'avais assisté à autre chose que sa mimique, mais il n'attend pas ma propre réponse sans doute parce qu'il n'imagine pas qu'elle puisse être différente de la sienne. Il se pose une nouvelle question, toujours dans l'immensité silencieuse de sa tête qui penche. La réponse ne vient pas. Il est envahi par le doute. Son regard me déroute. Où est le dialogue ? pensai-je en sirotant mon verre du bout des lèvres. Je ne voulais même pas savoir quel était le point de philosophie qui turlupinait Jack au moment de trouver un sujet de conversation digne de l'hôte qu'il était et qu'il n'avait pas l'intention de ne pas être malgré les regards désapprobateurs de Susan. C'était sa manière de vous obliger à vivre dans le présent avec lui. Est-ce qu'il faut dire : dans le même présent que lui ? En tout cas, il était au bord du chagrin qui l'avait transporté jusqu'ici, à cinquante mètres è peine au-dessus du point le plus bas de la vallée qui devait être approximativement celui qui dérivait à la surface de l'eau de la rivière où plus personne n'allait laver son linge depuis longtemps. "Je vous parie qu'il sera saoul avant la tombée de la nuit, dit Susan que le silence de Jack agace une fois de plus. Dans quel état va-t-il être quand il s'agira de vous reconduire ? — Je ferais bien de songer à m'en aller en effet, dis-je. — Oh ! ce n'est pas ce que j'ai voulu dire ! Vous pouvez bien passer la nuit ici si ça ne vous gêne pas de dormir avec les puces. On téléphonera à Victoria. — Il n'y a pas de téléphone à Lily House. — A-t-on idée de vivre là-haut sans téléphone ? Victoria n'est pas prudente. Elle n'a jamais été prudente. Elle aime l'aventure. — Moi aussi. J'aime l'aventure, dit Jack. Je ne la trouve pas. Personne ne la trouve. Pas même Victoria. Est-ce que Monsieur Byron est une aventure ? — Ça ne te regarde pas, dit Susan. — Carabin y a pourtant mis le nez, dans cette aventure, non ? dit Jack. — Carabin sait ce qu'il fait, dit Susan en souriant pour tenter de contrôler le désarroi de Jack qui s'est de nouveau abouché avec son morceau de tuyau acolyte. — Je vais raccompagner monsieur (ou madame). Le vin ne m'empêchera pas de conduire. Sauf si monsieur (ou madame) pense le contraire." J'étais d'accord pour retourner à Lily House à bord de la camionnette de Jack. Bien sûr je ne pouvais pas quitter mon siège à cause de ce que j'avais fait dedans. Cela posait un problème, mais c'était un problème de bonne nature, dit Jack, un de ces problèmes qu'on a plaisir à résoudre parce que c'est censé arriver tous les jours, tout simplement. Ça pouvait bien arriver autant de fois que ça me convenait, dit Jack en poussant le fauteuil vers la camionnette. "Ce qui me déplaît, voyez-vous, disait-il, c'est de rendre service sans que ça ne me pose aucun problème ou que ça m'en pose un qui soit pas ordinaire. Il y a une juste mesure qu'il ne faut pas dépasser dans la relation de bon voisinage. Bon Dieu ! Voilà une mise au point à laquelle je ne m'attendais pas." Un quart d'heure plus tard, après dix minutes de savants calculs et cinq d'efforts mesurés en levier, j'étais arrimé(e) tout entier(ère) sur le plateau de la camionnette. Je n'avais même pas besoin de bien me tenir. Rien n'arriverait si le vin ne nous jouait pas un de ses mauvais tours. "Pourvu qu'il n'arrive rien, dit Susan. — Ça m'est déjà arrivé, dis-je. (J'étais un peu ivre). — Une bonne raison pour que ça n'arrive plus, dit Jack. Ça m'est arrivé à moi aussi. En voilà deux raisons !" Susan était pétrifiée. Je me souvenais : Gisèle avait-elle trop bu ce soir-là ? Je ne m'étais même pas posé la question. Elle avait remis le moteur en route. Jules m'attendait près de la portière ouverte. Il était impatient à cause de la nonchalance qui me venait d'un verre de vin pimenté. Je venais de traverser la porte parce que quelqu'un m'en avait facilité le passage. Jean était assis dans l'escalier géant qui descend sur la cour. "Il n'y a personne au Pla du moulin, disait-il à Gisèle qui haussait les épaules sans rien dire. Qu'est-ce que j'en sais ? Agnès n'y met plus les pieds depuis que la toiture s'est effondrée sur le lit où elle écrivait. (Jean me regarde). Elle l'avait repeint pour se faire une idée de son aspect ancien. Mais toute la toiture était tombée dessus. Qu'est-ce qu'elle irait faire là-bas ? — Venez donc ! dit Jules à mon intention. N'écoutez pas ce nabot. J'ai besoin de votre pouvoir. Ne vous mettez pas en retard, je vous en prie !" Je montai dans la voiture et m'assis sur le siège arrière. Gisèle démarra sans précaution. L'obscurité revint d'un coup, traversée par les phares. "J'irai d'abord au village pour prendre Pierrot, disait Gisèle. Il a un pouvoir lui aussi. Il nous aidera s'il arrive à se montrer raisonnable. Vous le raisonnerez, Jules. Vous lui expliquerez que nous avons confiance en lui. Les débiles mentaux sont toujours sensibles à ce genre d'argument." Jules secoua la tête en se pinçant les lèvres. "On ne va pas pouvoir se faire la conversation, dit Jack en montant dans la cabine. Ce moulin fait un bruit de tous les diables." Il ouvrit la vitre derrière la cabine. "Si quelque chose doit arriver, dit-il avant de lancer le moteur, criez de toutes vos forces. J'entendrai peut-être quelque chose." Le moteur pétarada un moment avant de trouver le régime du ralenti. "Ça alors, dit Jack, vous lui avez tapé dans l'oeil. Pas vrai, Susan, que notre ami(e) lui a tapé dans l'oeil à ce sacré moteur ?" Susan tirait sur les sangles qui assuraient mon arrimage. "Au mieux, dit-elle, vous attraperez un bon rhume. — Fous-lui la paix, dit Jack brusquement. — On en parlera ce soir, dit Susan. — Quand tu voudras, chérie. Et où tu voudras. En enfer peut-être !" À ce moment précis, la vallée m'apparut tout entière pour la deuxième fois aujourd'hui. J'étais sur le point d'entrer dans le meilleur de ma mémoire si toutefois celle-ci voulait bien se laisser faire. Depuis mon retour dans le monde des vivants, elle n'avait jamais accepté de s'abandonner au catalyseur qui lui était présenté de main de maître par un spécialiste adepte du doute apodictique. Chaque fois, j'ai ressenti la violence de la blessure qui lui avait été infligée à un moment quelconque de ma propre existence. Il n'y avait rien à faire pour en deviner la profondeur. Cette intensité descendait toujours pour interdire toute tentative de mesure. J'en revenais terrifié(e), avec le poids de la terreur dans un endroit secret de ma pensée qui donnait le vertige. La solitude a fini par remplacer l'incompréhension et comme c'est normal de le trouver normal quand on n'a rien décidé pour qu'il en soit autrement ! Maintenant la vallée de mon enfance formait un corps réveillé jusqu'à l'horizon où je croyais deviner une mer. Je ne me souvenais pas de la mer de mon enfance. Il y en avait une peut-être et il avait suffit de suivre le cours de la rivière pour la rencontrer et la soumettre à tous les rêves d'aventure. Mais il n'y avait pas de place pour ces rêves dans ce qui me restait de la mémoire totale. Simplement, je croyais à cette totalité. Je croyais que c'était toute l'explication. Je me mettais à rêver que je n'étais plus un enfant. À quel moment l'ai-je rêvé avec cette précision qui est le principe fondateur de ma survie ? Et à quel point ai-je dominé cet outrage à l'intelligence ? La camionnette montait encore. Je pouvais voir les vignes rousses et grises de chaque côté de la rivière. Il n'y avait qu'un endroit comme celui-là dans toute l'Amérique. C'était celui où je pouvais projeter tout l'écran de mon enfance, blanc rectangle que je traversais dans des postures étranges qui ne me disaient rien sur le sens que j'avais donné à cette durée qui devait en avoir un pour exister. J'étais toujours seul(e) pour occuper l'écran. Il n'y avait personne pour me donner la réplique. Je ne touchais aucun objet. Je n'entretenais que cette relation pour me souvenir de l'enfant que je rêvais d'avoir été comme d'autres ne rêvent plus de le redevenir. Il y avait pourtant une sensation plus précise que les autres en ce qu'elle affectait tous mes sens à la fois. Elle me rendait malheureux(euse) chaque fois qu'elle tentait de devenir le souvenir par quoi commençait non pas le temps mais la présence nécessaire de mon enfance. Jack m'avait demandé, par curiosité avait-il ajouté, et je ne devais pas me sentir obligé(e) de lui donner une réponse en retour, si ce trou de mémoire n'était pas toute l'explication du vertige contre lequel je semblais lutter à tous les instants de ma vie, par exemple au cours de cette conversation qui risquait de ne ressembler à rien d'agréable parce qu'il ne pouvait pas s'empêcher de penser tout le temps à cette enfance dont on lui avait formé une idée qui tenait debout grâce aux commentaires et aux confidences de Susan qui l'avait vécue avec moi ou qui du moins l'avait croisée un nombre incalculable de fois. J'avais alors regardé Susan sans la reconnaître. Son aspect physique l'éloignait tellement de l'enfant qu'elle voulait avoir été malgré mes doutes et surtout par-delà ma douleur d'homme ou de femme détruit(e). Elle fermait les yeux pour en interdire la lecture. Elle baissait la tête à cause de ses lèvres qui savaient tout des mots nécessaires. Mais Jack disait qu'il n'y avait rien à faire en matière d'amnésie, surtout si c'est l'enfance qui s'est volatilisée, parce qu'alors la raison en est terriblement justifiée par tout le reste de la mémoire. Susan cligna des yeux, ses lèvres dirent : "On ne peut pas se passer de ce genre de souvenir. Moi j'en deviendrais folle. Dieu sait ce qui me passerait par la tête. Je ne veux même pas y penser. On en parlera si vous voulez" (de cette enfance qui résiste encore à ma mémoire blessée pour des raisons que je ne suis même pas capable de retrouver, même en fouillant dans cet ordre grouillant qui se décompose un peu plus chaque jour pour évoluer tristement vers ce qui ne sera pas une explication acceptable.) Je crois que Susan avait pleuré. J'avais peut-être affirmé un peu vite que tout cela n'avait aucune importance. J'avais demandé à Jack de faire un tour dans la vallée. Je paierais l'essence, je paierais le déplacement, le temps perdu, je paierais tout ce qu'il voudrait que je payasse mais qu'il conduisît donc son sacré pick-up sur les hauteurs pour dominer toute cette vallée qui avait encore sa place dans ma mémoire. Un autre jour, avait dit Susan. La nuit va tomber. Vous allez attraper froid. Mais Jack avait besoin de me donner raison. Il avait dit à Susan qu'il avait envie de se rendre utile. Pourquoi m'avait-elle rétorqué que je lui inspirais une peur panique à cause de mon regard qui n'arrêtait pas de lui poser des questions qui n'avaient rien à voir avec son enfance à elle ? C'était une drôle de manière de me secouer, moi qui avais plutôt l'air de ne réclamer que des ménagements dont il comprenait parfaitement la nécessité. On irait jeter un coup d'oeil sur cette sacrée vallée. Je pouvais compter sur lui. Il réglerait son compte à cette Susan qui n'était même plus sa femme depuis qu'il ne l'avait plus dans l'idée. Il fallait avoir une idée de la femme pour vivre normalement avec celle que le destin lui avait donnée parce qu'il avait eu l'impression que pour une fois, le destin s'était mis de son côté qui était celui d'un homme marqué par le malheur hérité de la seule femme qui avait eu avant Susan toute l'importance que Susan n'aurait jamais. On parlerait un jour de toutes ces choses qui avaient quelque chose à voir avec mon enfance. On ne retrouverait peut-être pas toutes les traces de l'enfance. On pouvait espérer pouvoir un jour abandonner les recherches sans se le reprocher amèrement comme cela arrive quand on a trop d'ambition en matière de mémoire. Ensuite il a engueulé Susan au sujet du bidon qu'elle avait oublié sous la table. Elle n'en faisait jamais d'autre. Je finirais bien par me souvenir de quelque chose qui le confirmerait. Il arrêta la camionnette au sommet d'une côte dont le virage était augmenté d'une plate-forme soigneusement ratissée où les pneus laissèrent une longue trace parallèle. Il manoeuvra ensuite pour que je puisse regarder la vallée sans me tordre le cou. Il coupa le moteur et s'immobilisa dans le gravier, au bord du précipice. "Vous voulez qu'on parle ? proposa-t-il. — Ce n'était qu'un caprice. Susan avait raison. Je me suis montré(e) ridicule une fois de plus. Il vaut mieux rentrer. — Elle a oublié de vous donner une couverture. — Je n'en ai pas voulu. Je ne m'imaginais pas qu'on pouvait avoir aussi froid. Je réfléchirai avant de parler la prochaine fois. — C'est ce qui vous tue, de réfléchir avant de parler. Ça vous rend tout raide et impropre à la conversation. Tandis que Susan, c'est sa pudeur qui lui joue des tours. Ce n'est pourtant pas difficile de se laisser aller. Des souvenirs d'enfance, j'en ai plein la tête. J'en connais même la cohérence. Mais ça ne m'aide pas à continuer d'être ce que je suis. Je préfère les projets. Vous avez des projets ? — Je vais écrire un livre. — Il parlera de quoi, si je peux me permettre de le demander ? — De la pluie et du beau temps. J'ai besoin de gagner de l'argent. À cause de Rock-Drill. De Lily House aussi. De Victoria. Il faut que je gagne de l'argent si je décide de vivre. — Vous ne l'avez donc pas encore décidé ? — J'attendais à Rock-Drill. Je suppose que d'attendre à Lily House est sensiblement différent. Il faut recalculer le point de départ de la solitude. — Je n'ai aucune idée de ce que ça peut bien vouloir dire que d'attendre à Rock-Drill ce qui peut aussi bien s'attendre à Lily House mais d'une manière différente. Vous compliquez les choses pour m'y perdre. Vous jouerez tout seul (toute seule) à ce jeu de massacre. Je n'ai pas de patience, voyez-vous ? Et Susan est pudique. Je crois bien qu'on ne pourra pas vous aider si vous n'y mettez pas un peu du vôtre. Ou bien les choses sont simples comme un bonjour et Susan vide son sac, ou bien c'est trop compliqué et je demande à Carabin de s'en occuper lui-même. — Je lui en parlerai demain matin. Il vient me voir pour mettre au point ma vie future à Lily House. Je suppose qu'il a décidé de tout. Mais rien ne vous force à lui obéir. Je lui en parlerai." Jack ne regardait plus la vallée. Il s'était retourné vers moi et maintenant il appuyait ses coudes sur la ridelle. Il ne me regardait pas. Il se mordait doucement les lèvres et hochait la tête en clignant des yeux. Il n'arrivait pas à me dire ce qui venait de prendre de l'importance dans sa tête à cause de mon intention d'informer Carabin de ce qui avait été de sa part une tentative de se dérober à la responsabilité qui lui avait été assignée par cette autorité, celle de Carabin, dont la nature demeurait pour moi un mystère. Il ne pouvait pas se rétracter. Il ne pouvait pas me demander de faire comme si rien ne s'était passé. Je n'oublierai sans doute jamais cette menace de me retirer son aide. J'oublierai encore moins la condition qu'il y avait mise. Il ne dit rien et retourna au volant. Sans me demander mon avis, il remit le moteur en marche et reprit la route dans la même direction. Nous descendions vers le village, lentement. Maintenant (écrivant) je me souviens : "Pourquoi Pierrot ? demandait Jules à Gisèle y a de cela près de deux ans au moment où j'écris. — Je connais cette complicité qu'il y a entre lui et Agnès, dit Gisèle. Il sait tout d'elle. Il sait peut-être aussi où elle est. Ça nous éviterait de monter au Pla du moulin où, comme le dit Jean, il n'y aura personne pour nous aider à la retrouver. — Si c'est un secret, Pierrot ne dira rien. — On verra bien." Si j'avais été moi-même l'idiot du village, dans ce comté où la consanguinité n'est pas rare, de qui aurais-je enregistré pour toujours, à moins d'une perte de mémoire, ce qui était le cas, les secrets de résistance et d'évasion ? Il y avait alors quelqu'un qui avait déversé dans ma mémoire encore intacte les flots de son imagination en péril à cause d'une alliance dénaturée. Quelqu'un dont je finirais bien par croiser l'ombre adamantine sur un chemin ou dans une rue au moment où sa mémoire me retrouverait d'un coup dans le lieu habituel de ses confidences. C'était peut-être trop demander au hasard objectif, lui demander de me mettre sur le chemin de cette confiance démesurée pour en provoquer le silence et peut-être même l'oubli, les forcer à revenir dans l'optique de ma délivrance. Si j'avais des raisons de croire à ma nature d'idiot enfant ? Je pouvais toujours poser la question. Elle augmenterait le poids de ma présence dans cette contrée, mais pour combien de temps ? Je pensais à l'idiotie comme à une méthode de réinsertion dans cette société impénétrable qui avait pourtant été le lieu et le décor de mon enfance aujourd'hui injustement chassée du paradis. Je souligne injustement parce que c'est vrai que je commençais à pencher doucement du côté de la morale. J'avais besoin d'explications, mais le seul conflit m'était donné par Jack qui se morfondait à cause d'une révolte sans importance sur la cause de mon existence. Je pouvais me passer de lui et de Susan. Pouvais-je compter sur l'appui de Carabin en qui ma mère (Victoria) avait mis toute la confiance qu'elle pouvait encore jouer sur le tapis de sa conscience ? Pourquoi Pierrot ? demandait Jules, et Gisèle, qu'on ne peut pas soupçonner d'infidélité autre que conjugale, lui donnait toutes les raisons de croira à la nécessité de l'idiotie en matière de recherche. J'aimais cette possibilité. Et il n'y avait pas un père pour détruire mon projet d'idiotie. Il y avait de multiples amants(es) mais je n'en avais conservé aucun souvenir. "Vous en parlerez donc à Carabin ? me demanda Jack. (Il avait arrêté la camionnette dans une station d'essence, en dehors de l'aire goudronnée des pompes, à mi-chemin entre les distributeurs automatiques et l'atelier de mécanique. La station était déserte mis à part le petit homme qui semblait en être le gardien et peut-être même le gérant. Il parlait à son chien et son chien l'écoutait. L'un était assis sur une vieille banquette aux angles déchirés, l'autre à l'ombre d'une poubelle trop pleine. Ni l'un ni l'autre ne s'intéressait à ma présence inattendue sur le plateau du pick-up où Jack m'avait rejoint(e) pour me parler de notre petit différent. Je ne me rappelais plus s'il s'en était pris à mon sens de la complexité ou simplement à ma façon de chercher le dialogue avec Susan, qui lui avait paru trop crue, trop véridique, pas assez respectueuse de la mentalité de Susan qui avait l'habitude d'alimenter sa conversation plutôt d'aveux que de calculs patiemment mûris. De quoi informerais-je Carabin, si c'était ce que j'avais l'intention de faire ?) Je préfèrerais que vous n'en parliez pas. Ça ne change rien à mon idée. Je n'ai pas l'intention de vous laisser vous servir de Susan et de moi pour arriver à vos fins. Je ne veux même rien savoir de votre mémoire ni de ce qui lui donne de l'importance à côté de celle de Susan qui n'a rien d'autre à dire. Je vous amènerai où vous voudrez, d'un bout à l'autre de la vallée, dans tous les coins et les recoins qu'il vous prendra l'envie de voir ou de revoir. Je ne compterai pas mon temps pour vous servir de cette manière, mais ce sera la seule, parce que pour ce qui est de faire valser la pauvre Susan sur le grill de la conversation, il n'en est pas question. Il ne peut pas en être question, mais Carabin ne doit rien en savoir. — Vous voulez mentir à Carabin ? — C'est vous qui mentirez, dit Jack en souriant. Qu'en pensez-vous ? — Il y a comme une fissure dans l'édifice de Carabin. Je suppose que ce n'est pas la seule. Il est vrai que je n'y habite que de façon temporaire. Je peux fermer les yeux si ça me chante. — Le tout est de savoir si ça vous chante ou non, dit Jack toujours souriant. — Pourquoi souriez-vous de cette manière ? De quoi vous moquez-vous ? De Carabin ? Des tours que vous allez lui jouer pour tirer Susan de son influence maléfique ? Du pauvre sens que je pourrai toujours donner à ma complicité ? — Je n'ai aucune confiance en vous, dit Jack. Susan est prête à tout pour satisfaire à votre désir d'enfance. Si c'est ça que vous voulez, je peux vous en inventer une, d'enfance. Je peux même vous donner la mienne. — Je n'aime pas cette facilité. — Vous n'avez pas le choix. — Vous non plus, Jack. J'en parlerai à Carabin. Il décidera de votre sort. — De mon sort ? Et puis quoi encore !" dit Jack en riant. Il répète : et puis quoi encore ! me regardant deux fois avant de se diriger vers les distributeurs automatiques. De quoi ai-je parlé ? me dis-je. Je ne sais même pas qui est Carabin. Et je n'ai aucune idée de ce qu'il attend de Susan respectivement à ma propre attente qui n'est au fond que celle d'un(e) malade. Je regarde Jack donner des coups de pieds dans le distributeur de bières. Le gardien lève la tête et arrête de parler à son chien. Il ne dit rien, me regarde en passant, puis revient à son chien qui a suivi tous les regards de son maître avec une fidélité inquiétante. Jack revient avec la boîte de bière. "Vous en voulez une ?" Je fais non de la tête. Jack se remet au volant, le pick-up descend encore vers le fond de la vallée. De quoi avons-nous parlé ? pensai-je. Susan sentait la friture de patates. Elle avait des doigts boudinés qu'elle n'arrivait pas à plier jusqu'à la paume. Elle prenait le verre par le pied, entre le pouce et l'index. C'était un joli service à verres bleus qu'elle avait ramené d'Espagne. Elle connaissait l'Espagne ? Non, elle ne connaissait pas l'Espagne. Elle ne l'avait même pas traversée comme cela arrive quand on revient d'Europe. Elle avait eu juste le temps d'acheter ces verres dans un pueblo misérable qui était celui que Carabin avait choisi pour leur parler du Dieu des Espagnols. Elle n'avait rien compris à ce discours compliqué mais elle l'avait applaudi avec tous les autres et Jack était tombé en arrêt devant ce service à verres entre deux séances d'applaudissements et d'incompréhension. Ça lui avait donné l'idée de revenir sur ses pas pour l'acheter. Elle ne pouvait pas acheter tout ce qui fascinait Jack de cette manière étrange qui lui donnait des airs d'un autre monde. Elle avait acheté le service à verres en Espagne et un étrange caillou pour la même raison dans le Sud de la France. Elle n'avait plus rien acheté depuis. Ils ne voyageaient plus à cause de la lenteur que Jack mettait dans l'exécution des travaux de la ferme. Ça leur prenait tout leur temps à cause de cette lenteur. Jack n'avait donc plus l'occasion de s'émerveiller devant les objets qui lui arrivaient comme arrivent les rêves. Voilà de quoi nous avions parlé avec Susan avant que Jack ne s'amenât pour changer le sens de notre relation. Nous avions parlé de lui parce que Susan l'avait choisi comme sujet de conversation mondaine. J'avais même fait preuve d'une grande patience au moment des énumérations. Susan se rendait compte qu'elle abusait de mon temps, qu'elle en malmenait les extrêmes surtout à l'endroit du passé qui était ma seule raison de vivre, ce que je me gardais bien d'avouer par souci de réalisme. Et Jack était arrivé pour tout mettre sens dessus dessous. Nous avions tellement pris soin, Susan et moi, de ne rien déranger de l'ordre imposé par la distance qui nous séparait encore. Jack se moquait de ces manoeuvres préparatoires. Il n'avait pas le temps de le préférer, en attendant le premier résultat, aux premiers signes de désaccord. Il voulait entrer dans le vif du sujet comme si nous nous connaissions depuis toujours. C'était le cas peut-être, mais j'étais exclu(e) pour l'instant de cette manière de voir les choses. Jack recherchait ma disparition. Il s'était juré de la trouver. Et maintenant il me demandait de mentir à Carabin pour ne pas avoir à supporter ses foudres. J'avais du mal à croire que c'était dans le seul but de ménager la tranquillité maladive de Susan. Je soupçonnais une conspiration. Il voulait m'en rendre complice. Mais qui était Carabin si tout cela avait un sens ? "J'ai terriblement froid, criai-je à travers la lunette de la cabine du pick-up. Ramenez-moi chez moi, s'il vous plaît." Mais Jack ne m'entendait pas. Il avait l'intention de me torturer. Il voulait que je mesurasse toute son énergie à me vaincre dans le cas où j'aurais décidé de situer notre relation sur le terrain où il avait l'habitude de gagner tous les conflits. La camionnette filait bon train, avec le bout de la route pour seul point de fuite où tout finissait par se rejoindre comme pour donner tort à mon entêtement. Je donnai une série de coups de poing sur le toit de la cabine. Jack se retourna juste le temps de me dévisager. Il sourit. C'était une question. J'y répondis par un dernier coup sur la lunette. La camionnette s'engagea dans un chemin de terre. C'était la fin des trépidations régulières de la route. Les sangles commençaient à cisailler mes épaules. Cette douleur me ramena à la réalité que j'avais quittée en demandant à Jack de me faire visiter la vallée, contre l'avis de Susan qui n'était pas capable de changer d'idée aussi facilement que je m'en passais pour commettre les pires folies. À Rock-Drill, je n'avais pas eu l'occasion de me délivrer du joug de la pensée toujours en quête de cohérence comme si c'était sa seule manière d'exister. Rien n'était plus facile que de contrôler les glissements du rêve. Un cri, un coup de sonnette sur le timbre vissé à l'accoudoir du fauteuil, la sonnerie électrique au-dessus de l'oreiller, plus précise, plus claire, moins sujette à caution, toujours suivie de l'effet attendu. À Rock-Drill, je vivais dans cette cohérence facile, comptant toujours sur le fil qui me reliait à la réalité à travers toute l'épaisseur labyrinthique des mauvais rêves. Y avait-il de bons, que dis-je : de beaux rêves à Rock-Drill ? On ne s'ennuyait pas, il n'y avait pas de place pour le temps perdu, le rêve était expliqué, mesuré, comparé, tué par nécessité, revécu par hygiène, donné en exemple, échangé avec d'autres mots plus à même d'être compris par tout le monde, y compris par ceux qui avaient perdu leur intimité et qui ne pouvaient plus rien cacher dans le secret de leur existence parce qu'ils n'existaient plus pour construire mais pour être déconstruits. À Rock-Drill, je n'avais pas d'ami, moi qui avais toujours cultivé avec fidélité le sens de l'amitié et même de l'amour. J'avais conquis cette solitude. On me le disait. On ne se fatiguait pas de m'en distiller la parole. J'adhérais à toutes les conversations, ayant droit à une partie du secret, la moins probable, bien sûr, mais évidente, satisfaisante, rassurante, fidèle, émouvante jusqu'aux larmes. J'avais ma place dans la suite séquentielle des répliques dont au moins une avait toute mon approbation, les autres m'inquiétant plutôt, m'invitant à une fuite salutaire, me retenant par souci de ne pas me montrer moi-même du doigt, les autres cherchant à deviner mais ne devinant rien, au plus une goutte d'eau dans le fleuve de mon désespoir, rien qu'une goutte pour perler avec d'autres encore qui ne savaient rien ni du fleuve ni de sa destination. Tout ceci né d'une douleur elle-même extraite du cisaillement de la sangle dans la chair de mes épaules. À travers la lunette, je pouvais voir le mal fou de Jack qui tenait le volant à deux mains, ses genoux cognant le dessous du tableau de bord, ses mâchoires entrouvertes et le muscle de la joue saillant dans l'effort d'un sourire qui me déconcerta. Le chemin entrait sous les arbres. J'avais moins froid. La camionnette ralentit au passage d'un pont. Il y avait un bouquet de fleurs à l'entrée du pont, mais c'était un massif naturel qui avait poussé là parce qu'il aurait aussi bien pu y pousser un arbre ou une broussaille de n'importe quel végétal. Les dalles de bois se soulevaient un peu au passage des roues. Puis la camionnette fit un large demi-tour entre les arbres, lentement, comme si Jack cherchait à en calculer l'effet sur mon esprit. Je fermai les yeux, parce que je m'attendais à quelque chose de définitif. Les pneus fouillaient le gravier à la recherche de la fin de la manoeuvre calculée par Jack qui prenait son temps ; il savait que j'avais fermé les yeux. Il se régalait de mon aveuglement et de mon impatience. Le moteur s'arrêta de tourner. Jack ne sortit pas de la cabine. Il n'avait même pas ouvert la portière. S'il me regardait, c'était à travers la lunette, le menton sur l'épaule, mesurant le sourire qui devait me blesser. "Vous pouvez ouvrir les yeux, dit-il calmement (il n'avait plus dans sa voix le tintement régulier de l'irritation causée par mon intransigeance). Ouvrez-les bien sur le premier souvenir d'enfance. Préparez-vous à ne pas vous en souvenir. C'est toujours comme ça que ça se passe. On croit bien faire et tout est faux. Suivez mon conseil. Vous ne le regretterez pas." Mais j'avais déjà ouvert les yeux. Je n'avais pas attendu qu'il me préparât à la douleur du vide. Je reconnaissais le porche blanc et la terrasse, la balustrade en dentelles de bois blanc et toute l'enfilade de couverts aux fers forgés jusqu'à la passerelle japonaise et plus loin l'éclaircie circulaire où le bassin est creusé dans une roche rouge et noire qui est peut-être du marbre, un bloc de marbre posé dans la terre pour imiter son éruption artificielle. Il y a une clôture (j'ai fermé les yeux à cause de l'usure des choses et du désordre des vieux arrangements) jusqu'au deuxième pont qui est un pont de pierre ramené de France où il n'avait plus de signification. De chaque côté du pont, on jouait à se regarder. On ne se regardait pas. On ne voyait que la façade de la maison, blanche et tumultueuse, ou la descente entre les houx jusqu'à la mare où personne ne s'est noyé. Qui parlait de noyade, à cette époque précise où cette idée me terrorisait au point que je ne traversais jamais le pont de pierre dans cette direction ? Peu importe qui en parlait. Je venais de recevoir une première impression et elle supposait déjà un infini de relations avec ce passé qui couvait sous l'érosion. Jack me pressait de questions. Il était descendu de la camionnette. Il parlait sans arrêt, me proposant des réponses qui défilaient dans ma tête pour trouver à s'y insérer comme des pièces manquantes. Jack savait tant de choses à propos de cette propriété qui l'éberluait autant que moi. "C'est presque un château, disait-il. Il n'y a pas de château dans la région, parce qu'il n'y a jamais eu de châtelain. Plus personne n'habite ici depuis longtemps. Vous savez pourquoi ? — Je ne sais pas pourquoi Victoria veut nous faire vivre si près de ce souvenir. Elle ne voudra pas s'en expliquer. Elle commence toujours par là. Elle avait même prévu cette visite impromptue. Elle vous l'a commandée. — Votre mère est une vieille folle et un remède contre l'amour, dit Jack qui avait de nouveau l'air irrité. — Vous n'êtes pas le meilleur juge en la matière. C'est elle qui commande votre soi-disant liberté de mouvement. Quelle est l'étape suivante de l'initiation au temps perdu ? Vous n'avez rien oublié de ses désirs, j'espère. Elle vous en voudrait, vous le savez. — Vous ne voulez pas visiter la maison ? — Vous avez les clés ? — Devinez !" Mais il secouait la clé devant mon nez, au bout d'une chaîne qu'il avait enroulée autour d'un de ses doigts, de telle manière qu'elle gigotait sur l'écran de la paume de sa main qu'il ouvrait et refermait comme au théâtre. Il souriait de nouveau. Je ne sentais plus le bord oxydé de la sangle dans mes épaules. Il n'y avait plus rien à deviner. La porte s'ouvrait sur ce vestibule qu'on n'attendait pas à cet endroit. Il était long et chaud jusqu'à la porte de verre au bout du parquet noir qui sentait la cire d'abeille. La porte de verre s'ouvrait sur le salon où l'on m'attendait. Les meubles du salon ne revenaient pas à la surface. Ni le dialogue entretenu pendant cinq bonnes minutes au sujet de ma passion pour les animaux sauvages. "Cherchez, disait Jack. Il y a quelque chose à trouver." Il me proposait en suivant une enfance avec le père, mais je savais bien qu'elle n'avait pas eu lieu par la faute de Victoria qui avait vainement cherché une autre solution. "Il faut entrer, disait encore Jack. On n'arrivera à rien si vous n'entrez pas. Laissez-moi ouvrir la porte." Il ouvrait la porte en effet. J'étais toujours sanglé(e) sur le plateau de la camionnette, et au moins à vingt mètres de la porte qu'il ouvrait avec précaution, à cause de l'usure, à cause de l'odeur aussi, qui était celle de la vieillerie, et je ne m'en souvenais pas. "Elle est ouverte !" s'écria Jack en donnant un formidable coup de pied dans ces planches moisies dont l'ajustage laissait à désirer. Il fallait que je m'abreuvasse à ce désir. Il coulait de source. Je voyais le sein de Victoria au bout du couloir, mais c'était une fantaisie de mon esprit qui s'attardait encore à ne reconnaître que l'extérieur des choses. Il n'y avait aucune profondeur. C'était un décor opiniâtre. Il arriverait encore si je lui donnais toute l'importance qu'il avait aux yeux de Jack qui revenait du bout du couloir en disant que la porte de verre était brisée. Dans le salon, il n'y avait plus de meubles. Il regrettait la console de cerisier. Me souvenais-je au moins de la console de cerisier ? Je ne m'en souvenais pas. J'en souffrais et je me mis à grincer des dents pour ne pas pleurer. Jack se boucha les oreilles en y enfonçant ses doigts, les autres doigts se tortillant comme des vers de chaque côté de sa tête. "D'accord ! D'accord ! disait-il. On reviendra un autre jour. Laissez-moi donc refermer la porte, nom de Dieu !" Jack avait toujours été un bon nègre. Il le redevenait maintenant qu'il était persuadé d'être sur le bon chemin relativement aux déchirures de ma mémoire. Il referma la porte sans hâte, ajusta une planche rétive, recula un peu pour s'assurer que la porte avait bien réintégré son embrasure, il arracha un feuillage sec et jaune à l'angle de la balustrade, disant : "Je vois bien que ce n'est pas la bonne manière de faire. Vous ne me pardonnerez jamais. Il faudra qu'on s'explique là-dessus un jour, croyez pas ?" Il s'apprêtait à revenir sur nos pas, à refaire ce chemin à l'envers, jusqu'au point de départ où j'avais revu Susan pour la deuxième fois, après l'avoir vue une première fois à notre arrivée à Lily House. Je n'étais pas descendu(e) de la camionnette. J'avais gardé les yeux fermés presque tout le temps. Je ne les avais ouverts que pour voir Jack revenir du fond du vestibule où il avait trouvé la porte brisée en mille morceaux. Il voulait que je rentrasse à la maison avec la charge émotionnelle provoquée inexplicablement par cette brisure de verre. J'avais besoin d'entrer dans le labyrinthe, c'était l'occasion ou jamais. Autrement, cette quadrature me torturerait toute la nuit. Il ne m'en coûterait pas que le sommeil et le rêve, je le savais. Et je n'étais plus à Rock-Drill où tous les risques m'étaient permis, toutes les aventures recherchées avec délices, grâce au sommeil artificiel et à l'explication rationnelle des rêves. Je vivais maintenant dans le désordre naturel des choses. C'était presque une invitation au suicide. Mais Jack refusa de me descendre de la camionnette. Il se faisait tard, dit-il. Le mieux était de remettre tout ça à plus tard. Il ne précisait aucune date. Il me laissait dans l'attente dont je redoutais les effets sur mon comportement. Bien sûr, ledit comportement était limité à la surface de mon siège et si l'on me forçait à me coucher dans cet appareillage qu'ils appelaient un lit, j'étais sûr(e) de ne guère m'en éloigner que par la pensée. Mais cette pensée pouvait être redoutable, pour moi et pour les autres. De mon mélange de draps et d'excréments, je pouvais atteindre tous les horizons, pourvu qu'on ne me laissât pas seul(e). On me laisserait seul(e) bien sûr. Deux ou trois jours nécessaires à l'infiltration totale de la drogue et au retour excessif d'une bonne humeur qui me remettrait dans le mauvais chemin de mon expérience. Et rien ne serait à recommencer. Il faudrait que tout arrivât de nouveau. Mais quand ? "Si on en restait là pour aujourd'hui ? demandait tranquillement Jack. Soyez raisonnable. — Me permettrez-vous de revoir Susan ? — Je vous ai déjà donné ma réponse, disait Jack en se mordant les lèvres. — Nous reviendrons demain ? — Non, demain je ne pourrai pas. Mais je vous promets qu'on reviendra. — Dois-je en parler à Carabin ? — Vous ferez ce que vous voudrez, vous le savez bien." Jack avait raison. J'avais déjà de quoi nourrir mon désir. Ce n'était pas grand-chose relativement à mon exigence d'ogre, mais ça prenait déjà toute la place. Je pouvais dormir tranquille, disait Jack qui avait envie d'abonder dans mon sens pour commencer honorablement notre relation d'imposture face à un Carabin dont le masque n'était au fond qu'une question d'abandon. Victoria avait pratiqué l'abandon toute sa vie. Jack lui avait peut-être trop donné. Il le laissait entendre. Tandis que la camionnette rejoignait la route, je me laissais bercer par cette perspective de mensonge total dans lequel Carabin ne verrait que le feu de notre propre calcination. Le jeu en valait la chandelle, ironisait mon petit doigt. "Jack ! Jack ! criai-je en approchant ma bouche le plus près possible de la lunette. N'est-ce pas une maison de rêve ! J'ai envie d'y revivre ce que vous y avez vous-même vécu il n'y a pas si longtemps que ça. — D'accord ! hurlait Jack sans se retourner. Je me rappelle de deux ou trois choses que je peux jouer tout seul. Ça vous ira ? — Merci, Jack ! Merci ! Merci ! Merci !" Je pouvais voir la joue noire de Jack. Le muscle en était durement contracté. Il souriait, mais la sueur dégoulinait entre ses doigts sur le volant. Il l'essuya plusieurs fois sur son pantalon, criant encore : "Carabin ne viendra pas demain matin." Il en savait plus que Victoria. Ou bien elle m'avait menti. Elle m'avait si souvent menti. Je pouvais croire Jack quand il me disait que Carabin ne viendrait pas demain matin. Il n'avait pas dit pourquoi. Je ne lui demandai pas s'il viendrait un autre jour. Cette visite était presque une promesse. Qu'est-ce que j'en attendais ? Une confirmation ? Un soulagement ? Une solution ? Les moyens de la différence ? J'avais trop froid pour y penser méthodiquement. La sangle continuait de meurtrir la chair de mes épaules. Et puis la nuit tombait. Le ciel scintillait comme une seule étoile. Il ferait nuit noire quand on arriverait à Lily House. J'avais oublié Monsieur Byron. Je comptais sur ma fatigue pour le traverser sans me poser les questions qui sinon me brûleraient les lèvres. Le sommeil était une base plus sûre pour tout recommencer dès le lendemain. Je n'ai pas dit que chaque jour est pour moi le recommencement de tous ceux qui l'ont précédé. Je revis tout mon temps de cette manière. Tout doit rentrer dans la limite du jour et laisser la place à la nouveauté. C'est facile à force d'allégorie pour remplacer les résumés mis en attente d'être détruits. J'entre chaque jour dans le secret de cet agencement élastique. Enfin, j'y entrais. À Rock-Drill, il y avait toujours quelqu'un pour m'aider à trouver mon chemin dans cette forêt de symboles, et s'il n'y avait personne, ou si personne n'était disposé à déchiffrer avec moi l'incalculable déroulement de mon histoire, ou bien si personne n'avait de remède à me proposer pour diluer mon désespoir dans une attente nonchalante qui valait bien toutes les coïncidences d'évènements, ou bien encore si personne ne voyait clair dans l'ombre broussailleuse d'un jour vécu pour mon propre malheur sans espoir de solution — dans tous ces cas de suicide probable, il m'arrivait encore de rêver la vie, sans le recours aux illusions ni aux hallucinations, ni même à l'anéantissement par l'oubli. La vie, elle m'arrivait par le conduit du rêve à travers toute l'épaisseur du sommeil et du drap, comme un roman à l'eau de rose, doucement décantée, toute l'eau remontant à la surface, et la rose vivant par le grandissement exagéré de ce que j'avais à reproduire sur l'écran de ma seule prière. Victoria avait raison. Je pouvais me passer des drogues. Je n'avais plus besoin de répliques à ma critique. J'étais capable de revivre pour "recommencer". J'avais compté sur Carabin pour m'aider à cristalliser cette expérience. Il ne viendrait pas demain. Et je n'étais même pas sûr(e) de vouloir qu'il vînt jamais. La camionnette ralentit à une croisée de chemins éclairée par un lampadaire. Un fil de clôture, chargé de lumière, s'enfonçait dans la nuit. Jack se laissa guider par cette ligne. Je jetai un coup d'oeil dans la cabine. Il fumait. Les volutes s'accumulaient contre le pare-brise, mélangées par l'air qui traversait la cabine. J'enviai un instant cette possibilité de chaleur. Il faisait si froid sur le plateau ! Mes idées suivaient le flot de ces perturbations qui soulevaient mes cheveux et faisaient claquer le col de mon manteau. J'occupais mes mains sur les cercles d'acier. Cette usure parfaite m'abouchait avec ma mémoire. Je jouais avec la surface impeccable de l'acier, son cylindre, son arc, son infini. Devant moi, la nuit se résumait à l'écran que projetaient les feux arrière du pick-up sur la route et dans les arbres. Cette rayure éteinte complétait à merveille la fixité à laquelle mon regard voulait s'habituer pour repérer des saillies d'ombre et de lumière qui m'auraient mis(e) sur le chemin d'un souvenir assez bon pour passer le temps qui nous restait à franchir avant d'atteindre Lily House. Tandis que je réglais ma conduite interne sur la pratique de ce couple de sens, la camionnette traversait un hameau qui réveilla mon odorat. On y mangeait. Jack ralentit. Un enchevêtrement de néons annonça un restaurant. La surface de mon corps était parcourue par la projection de ce désordre lumineux. Mes mains quittèrent l'arc d'acier au moment où la camionnette se garait si près d'un mur que je me mis à hurler en tapant de toutes mes forces sur le haut de la cabine. À l'intérieur, Jack riait. Il coupa le moteur et sortit pour se dégourdir les jambes. Oui, je ne me trompais pas : il n'y avait pas de restaurant entre la maison des Danhell et Lily House, ce qui voulait dire qu'on n'était pas sur le chemin où Victoria s'attendait à me trouver, à moins que Jack me cachât maintenant plus efficacement le secret que Victoria lui avait confié à mon insu. Jack s'éloigna vers la lumière qui annonçait la salle de restaurant. Il était inutile de crier. Il y avait du monde. Ma présence sur le plateau de la camionnette était déjà une question, certes, mais encore de celle dont on n'attend pas une réponse sous peine de la reposer avec plus de fermeté. Si je me mettais à enguirlander l'incroyable Jack qui se faufilait entre les tables pour atteindre le comptoir, il y en avait au moins un dans cette assemblée qui me demanderait de répondre à sa question et je n'avais aucune envie de dialoguer avec un représentant de l'ordre. Il fit le tour du parking en me regardant par la portière, guettant de ma part ce signe d'incohérence qui justifierait son intervention. Au bout de cet arc de cercle qui le conduisit tout près de la station d'essence, il accéléra, passa derrière la station, puis je le vis s'éloigner à vive allure sur la route, dans la direction d'où nous venions. "Voulez-vous que je vous descende de là ? dit Jack qui revenait avec un carton plein de victuailles. — Je voudrais rentrer à Lily House. Je n'ai pas faim. — Bien sûr que vous avez faim, dit Jack (il sauta d'un bond sur le plateau où il avait déjà déposé le carton). Pourquoi voulez-vous rentrer chez maman si vite ? Elle ne vous attend pas. — Comment le savez-vous ? Où m'amenez-vous ? — Un, je ne le sais pas. Deux, nulle part. Vous m'avez filé le cafard avec votre mémoire à la dérive. La nuit n'a pas arrangé les choses. Je suis un sentimental. J'ai peur de tout. De quoi avez-vous peur ? De la nuit ? De la paralysie complète ? De la démence ? De la mort d'un être cher ? Vous ne me direz pas de quoi vous avez peur. Vous n'avez aucune franchise. — C'est vous qui mentez à Carabin. — Je mens à qui je veux. Et je dis la vérité quand ça me chante. — Ou quand ça vous arrange. — Non, vraiment quand ça me chante. — J'avais tellement besoin de vous faire confiance. Vous vous rappelez ? Ce qui pourrait m'aider ? Vous en avez parlé tout à l'heure. — Je ne retournerai plus dans cette maison. Je sais trop ce que j'y ai vécu. — Il y a bien quelque chose dont je puisse me souvenir avec vous ? Vous savez exactement de quoi il s'agit. — Deux ou trois choses en effet. Beaucoup moins que Susan pourrait vous en conter. Tout à l'heure, j'ai eu pitié de vous. Cette immobilité me rend fou. Je vais vous descendre de là. On ira dans la salle du restaurant. Vous pourrez m'y poser toutes les questions qui vous importent. — Il n'y a rien qui m'importe comme de retourner à Lily House. — Pourquoi avez-vous quitté Rock-Drill ? Un caprice ? Vous n'êtes pas du genre à en faire plus d'un tous les cent sept ans. Victoria ne m'a parlé que du vin. Elle ne me mentait pas. Vous en voulez ? C'est le vôtre. Vous avez cassé le verre que vous a confié Susan. C'est exactement ce que vous feriez avec les souvenirs qu'elle ne partagera jamais avec vous pour cette seule raison que vous avez les moyens de lui briser le coeur de la même manière que vous avez cassé ce verre : par hasard. Je n'aime pas cette idée de hasard qui met les pieds dans ma maison pour en changer l'apparence. Si vous aviez un peu de bonté, et je suppose que vous en avez, vous penseriez sérieusement à nous laisser tranquilles, Susan et moi, parce que c'est ce qui peut nous arriver de mieux. Il a fallu que ça tombe sur nous. À cause de la proximité, bien sûr. Nous sommes les plus proches voisins. À cause du vin aussi, mais toujours parce qu'il est plus facile de le trouver chez les plus proches voisins. À cause des souvenirs si vous voulez mais sur ce point, je ne suis plus d'accord. Allez chercher plus loin. Vous avez toute la vallée pour vous abreuver de souvenirs. Les témoins, ce n'est pas ça qui manque. Ils parleront pour se rendre intéressants. Ils en rajouteront s'il manque une pierre pour en faire deux. Vous auriez dû rester à Rock-Drill, loin de ce désordre qui n'est pas une enfance et qui ne le deviendra pas même si vous faites l'effort d'arranger un peu les choses à la place des gens qui le feront moins bien que vous. Je vous invite à manger. Ce serait impoli de votre part de refuser de partager avec moi ce que j'ai payé de ma poche. Ensuite, je vous rends à votre mère et on est quitte. Vous devriez un peu songer à l'imprudence dont vous avez fait preuve en quittant Rock-Drill. Et puis quelle idée de revenir ici ! Tout ça, parce que Monsieur Byron va mourir et que c'est un ami fidèle de Carabin. Vous ne trouvez pas qu'il y a là de quoi réfléchir ? Vous devriez vous y mettre tout de suite après le repas. Il n'y a pas de temps à perdre, sauf partager le repas que je me fais un plaisir de chien à vous offrir pour que vous conserviez un bon souvenir de Jack Danhell qui n'en veut à personne d'être ce qu'il est !" Il défaisait mes liens tout en continuant de parler pour ne rien dire. C'était tout ce qu'il exprimerait désormais, ce bavardage cohérent d'un bout à l'autre en attendant de m'écarter de son chemin. Qu'est-ce que j'étais venu(e) chercher dans cette ornière ? Une suite logique à ce qu'avait provoqué Victoria en ne payant plus mon séjour à Rock-Drill, que j'avais cru interminable par souci de cohérence justement, et que j'étais vite devenu(e) capable d'alimenter aux meilleures sources pour en continuer le voyage extravagant. De Rock-Drill à Lily House, il n'y avait qu'un pas et c'est Victoria qui l'avait franchi. De Lily House à la maison des Danhell, c'était sur un autre calcul qu'il fallait compter et Jack se chargeait d'en fausser la démonstration. Jack n'était rien au départ de cette nouvelle existence. C'était simplement quelqu'un qui refusait de m'aider de peur d'avoir à le payer cher. Il savait exactement ce que ça pouvait lui coûter. Il avait choisi de renoncer à l'ascendance de Carabin, et il savait encore où ça le mènerait. Il avait le choix, et il profitait pour critiquer amèrement l'attitude de Carabin qui était un humaniste et qui à ce titre était prêt à tout entendre et à ne rien céder. Sans doute Jack disparaîtrait-il de ma vie et de celle de Victoria. Susan le suivrait dans cet oubli majeur et avec elle la moitié de mes souvenirs d'enfance. Je n'y pouvais rien changer. Jack était décidé à imposer son point de vue. Il enleva le bout de chevron qui calait les roues du fauteuil. J'avais fermé les yeux. Il continuait de parler tout en guidant le fauteuil dans les rainures du plateau, le secouant par les accoudoirs, touchant même l'acier dur et lisse dont je n'avais jamais trouvé la fin. Il n'était pas question de me lever, il le savait. Les deux sangles qui m'ajustaient dans le fauteuil avaient pris du jeu malgré la tension que les deux autres, qui avaient immobilisé le fauteuil durant tout le voyage, avaient appliquée sur l'assemblage que je formais avec lui. Jack secoua la tête. L'odeur de mes entrailles le dérangeait mais il ne dit rien. Il souleva le fauteuil à bras le corps et le déposa avec précaution. Pendant cet effort, son front s'est appuyé sur ma poitrine. J'ai senti son souffle à travers mes vêtements. Mes mains se sont agrippées à ses épaules. Puis j'ai senti la décontraction de son corps, j'ai reçu son haleine en plein visage et il a fouillé sous mon manteau à la recherche des boucles de serrage. La première sangle, fixée au dossier, m'empêchait de tomber en avant, l'autre, entourant mes cuisses, m'ajustait précisément dans le creux du siège. Il s'y prit comme il faut, me demanda comment j'allais maintenant qu'il pouvait me parler au niveau du sol, et il ne prit pas le temps d'entendre ma réponse. Il poussa le fauteuil dans la lumière. Non, elle ne me gênait pas. Oui, je préférais manger avec lui le contenu du carton dont il venait de faire l'emplette. Pourquoi ne pas entrer dans la salle du restaurant ? On y serait mieux. On trouverait peut-être à changer de conversation. C'était surtout de ça qu’on avait le plus besoin : parler d'autre chose, avec un camionneur ou une vagabonde, peu importait pourvu qu'on pensât à quelque chose de plus probable que ce rituel imposé par Carabin qui voyait toujours les choses de haut, ce qui était rarement favorable à la résolution des problèmes qu'il proposait lui-même pour que tout le monde en comprît la nécessité. Est-ce que j'étais d'accord pour m'entretenir avec lui des prochaines vendanges ou du récent anniversaire de Susan qui avait aimé le cadeau qu'il lui avait payé avec l'argent de la sécurité sociale ? Jack, je vous en prie, finissons de manger et retournons à Lily House. La tête me tourne. Je ne veux pas voir les gens avec qui vous avez l'habitude de vivre. À Rock-Drill, je ne voyais personne. Tout le monde me voyait, sauf ceux qui voyaient comme moi. J'ai besoin de temps. Je le prendrai sur l'avenir puisque l'état de ma mémoire ne me permet pas de le prendre au passé comme je voudrais. Il s'était assis sur une poubelle pour manger, tenant le carton multicolore sur ses genoux, et il y puisait d'une main gourmande qu'il tendait d'abord vers moi pour m'en offrir le contenu. Je mangeais sans plaisir, comme je le faisais depuis mon arrivée à Rock-Drill où j'avais demandé qu'on supprimât les couleurs de la nourriture, ce qui n'avait posé aucun problème technique ni provoqué aucune critique susceptible de me rapetisser comme tentait toujours de le faire Victoria chaque fois que l'occasion lui en était donnée. Jack ne se souciait pas de la couleur des aliments. Il la reconnaissait et c'était une condition suffisante. Il ne me comprendrait pas si je lui en parlais. D'ailleurs, nous ne parlions plus depuis le début du repas. Je m'étais un peu éloigné(e) à cause de mes tripes. À cause des clignotements de la lumière aussi. Je veux parler de ces intervalles de temps sur le visage souriant de Jack qui déglutit non moins régulièrement. Il ne comprend pas mon regard mais il ne me pose aucune question. Il sait que si on parle, ce sera encore de ma mémoire, et il n'a plus rien à dire, sinon se répéter dans le cas où je n'aurais pas compris où il voulait en venir à force de révolte contre Carabin. Je pouvais le mettre en garde, mais la question revenait : qui est Carabin ? J'aurais pu la lui poser. Il ne s'en serait pas étonné. Au fond, je crois qu'il savait tout de mon ignorance qu'il aurait appelée incertitude parce qu'il était un homme de croyances et non pas de sciences comme prétendait l'être Carabin. Mais l'influence de Carabin n'agissait plus sur lui. Il avait refusé le sacrifice de Susan sur l'autel désinstrumenté de ma mémoire et il n'avait pas joué le rôle convenu dans le salon à la porte de verre brisée. De plus, il était en train d'imposer à Victoria une attente sans doute insoutenable. Il baissa les yeux pour ne pas me voir déféquer malgré moi. Sa mâchoire cessa de bouger pendant tout le temps que mon corps se fluidifiait en réponse à l'intranquillité avec laquelle j'entrais encore dans la nuit, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps, depuis le printemps dernier, à Rock-Drill, ce jour mémorable où quelqu'un s'avisa de répondre à ma place à une question vitale qui l'était pour lui aussi. Il avait répondu ce que j'aurais répondu, mot pour mot. Je m'étais senti(e) dépossédé(e) de ce que je persistais pourtant à croire ma propriété. Le soir, j'avais convenu avec d'autres qu'il y a des biens communs qui ne se partagent pas. C'était une manière tellement provisoire de préparer le terrain au sommeil. Dans la nuit, je me suis ouvert les veines pour la troisième fois, mais ce n'était pas une de trop, m'expliqua-t-on pour me soulager. Le sommeil continua vingt et un jours dans la même perspective, pas un jour de plus. Et je me suis réveillé(e), pour parler d'autre chose si c'était le moment de parler ou de me taire si c'était celui de mesurer l'efficacité du silence sur mon comportement social. Ce sentiment de dépossession est infranchissable. J'ai quitté Rock-Drill en pleine tentative de franchissement. Maintenant, je lutte contre cette angoisse qui me tient éloigné(e) de mon dialogue avec Victoria. Je n'ai pas besoin de jouer le jeu de Jack qui ne risque rien parce qu'il aime la liberté. Je le regarde finir les restes du repas. Il se régale. Il reluque le fond du carton et de toutes les boîtes. Une bière lui fera du bien. Il s'éloigne. À peine est-il absorbé par le déluge lumineux qui anime le rectangle parfait des distributeurs automatiques. Son ombre claire s'adapte sans résistance à l'exigence de mouvement et d'attente. Il s'attarde encore, mais cette fois sans relation avec la machine, à cause de la voiture qui est venue lentement se garer entre la poubelle et mon fauteuil. La tête du policier penche à la portière. Elle sourit. Elle mâche. Elle contracte des muscles, en exerce d'autres, aiguise son rictus sur mon apparence, prépare des mots, cherche le sens à donner en premier, s'attend au mensonge, au contournement de ce qu'elle cherche à imposer. C'est une question : "Tout va bien ?" Dans l'éclairage des distributeurs, Jack n'a pas bougé. "Je crois bien qu'on se connaît, poursuit le policier. Mais vous n'avez peut-être pas envie d'en parler. On se reverra." Il lâche le sourire, manipule le levier de vitesse sans trouver la vitesse. "Excusez-moi, dit-il. Je n'ai pas l'habitude de déranger les gens en plein repas." La vitesse s'enclenche. "Vous n'êtes pas seul(e), j'espère. Non, n'est-ce pas ?" Il regarde en direction des distributeurs. L'ombre de Jack frémit. "Je vous souhaite une bonne nuit." De nouveau, la voiture fait le tour par la station d'essence et retourne sur la route dans la même direction. "Ça alors, dit Jack en revenant avec les boîtes de bière. Vous lui avez tapé dans l'oeil, à ce flic !" J'aurais pu lui parler de Victoria. Il m'aurait ramené(e) chez elle sans poser de questions. Il m'aurait même permis de salir les sièges de sa voiture. Il n'y aurait pas vu d'inconvénient. À l'allure où il était capable de rouler en pleine nuit, il ne lui aurait pas fallu plus d'une demi-heure pour atteindre Lily House. Où serais-je dans une demi-heure ? À quelle distance de Lily House ? Multipliée par la distance qui me séparait pour toujours de Rock-Drill, je n'avais aucune chance de trouver le sommeil. Or, j'avais besoin de ce sommeil. J'avais besoin de traverser la nuit sans m'y arrêter. Je regrettais amèrement de ne pas en avoir parlé au policier qui en aurait compris la nécessité. Je le dis à Jack. "Je peux lui téléphoner, si c'est ce que vous voulez. Il me posera des questions. Il voudra savoir pourquoi je ne réussis pas à me montrer aimable avec un(e) paralytique. Qu'est-ce que vous croyez que je répondrais ? — Vous mentirez comme chaque fois que vous pensez sauver votre peau, qui n'a pas de prix à vos yeux. — Non, je ne mentirai pas. C'est plus simple. Je ne saurai pas quoi répondre. — Je n'en crois rien. Vous arriverez à le convaincre. Je parlerai à Carabin de votre pouvoir de conviction. — Carabin ne viendra pas demain matin. — Qu'est-ce que vous en savez ? Il a prévenu Victoria. — Victoria a beaucoup d'imagination. Moi, je n'en ai pas et je vous dis que Carabin ne viendra pas demain matin. — À cause de votre manque d'imagination ?" Jack vérifiait de nouveau mon assujettissement au fauteuil par le moyen des sangles. Il marmonnait doucement et je pouvais comprendre tout ce qu'il se disait pour se donner du courage. Il n'était pas tendre avec lui-même, Jack. Il ne ménageait pas sa sensibilité de vieux soldat marqué par la mort. Il savait exactement où mettre le doigt pour se faire mal. Pourquoi était-il passé si près de la paralysie à un moment de sa vie qu'il voulait mélanger à la mienne ? Pourquoi cette volonté qui me dispersait au lieu que j'avais besoin de me rapetisser dans le coin le plus significatif d'une enfance qui n'avait rien à voir avec la sienne, et tout à gagner à revenir aux sources dont Susan était la meilleure interprète. Carabin ne se trompait jamais. La guerre de Jack était peut-être la mienne mais sa paralysie, si elle avait eu lieu, n'aurait rien eu à voir avec celle qui m'avait conduit(e) aux portes de l'enfer. Je ne la devais qu'à la trahison de Gisèle. Carabin avait encore raison sur ce point. Dix minutes plus tard, nous étions sur la route de Lily House. Jack avait solidement ficelé le fauteuil sur le plateau de la camionnette pendant que je l'attendais bien sanglé(e) à la place du passager. L'odeur de mes tripes avait envahi la cabine et, passant la tête par la portière pour me demander d'actionner le briquet, Jack n'avait pas pu s'empêcher de réprimer un haut-le-coeur. Il n'avait jamais eu de chance avec les paralytiques. Avec eux, il y avait toujours quelque chose qui clochait. Le père de Susan s'était montré terriblement grincheux avant de perdre l'usage de la parole, ce qui était changer un inconvénient pour un autre, compte tenu de l'augmentation du volume des explications du côté de ceux qui pouvaient encore parler. Avec moi, il y avait ce problème de mémoire qui n'était pas complètement perdue, ce qui compliquait sacrément les choses. Il ne dit rien de l'odeur de mes tripes pour ne pas à avoir à s'en excuser. Il revint quand il entendit le déclic du briquet sur le tableau de bord. Il ouvrit la portière, décrocha aussi vite qu'il pût ce satané briquet et il alluma une moitié de cigare dont la fumée s'installa tranquillement dans la cabine à la place de l'odeur de mes tripes. Il pouvait monter maintenant, remettre le moteur en route et tourner le volant dans la bonne direction, si c'était celle-là que je voulais prendre. Cinq minutes plus tard, le vent sifflait dans les rayons et un bout de sangle claquait par-dessus bord, à la hauteur de mes oreilles. Jack ne parlait plus. Il conduisait lentement, négociant toutes les courbes avec une attention de chien, clignant des yeux pour affiner le regard qu'il portait sur l'écran projeté par les phares. Le bout de cigare s'était éteint. Il ne me demanda pas de préparer le briquet. Il mâchonnait cette sirupeuse élasticité pour s'en pénétrer tout entier. C'était tout l'effet que lui faisait l'odeur de mes tripes, mais je ne gargouillais plus depuis qu'on avait cessé de manger dans le parking du restaurant. Ma main droite s'engourdissait doucement sur le rebord de la portière. Il y avait si longtemps que je n'avais pas roulé la nuit. La dernière fois, c'était en ambulance, une nuit d'hiver à cause d'une veine tranchée au couteau. Quelle étrange douleur dans ce bras, quelle sensation d'inutilité, quelle difficulté à ouvrir les yeux pour regarder les mains de l'infirmier, je m'en souviens comme si c'était hier. Je me souviens mieux de cette nuit d'été, à bord de la voiture conduite par Gisèle et voulue par Jules qui se demandait comment il allait convaincre Pierrot d'y monter lui aussi pour flatter l'autorité sourcilleuse de Gisèle. Pourquoi avais-je accepté ce voyage ? Pour me soustraire au regard que Carina destinait à Lorenzo parce qu'elle ignorait le détournement de la lettre. J'avais fui pour les laisser seuls avec le problème que je leur posais sans qu'ils n'en sussent rien, mais je n'avais pas le sentiment de jouer avec ma lâcheté providentielle. Elle arrivait à point pour mettre fin au jeu dangereux auquel Lorenzo avait initié Carina. Ils ne s'entendraient pas sur les modalités de leur séparation, lui parce qu'il s'estimerait trahi par la grossesse de Carina à laquelle il ne croirait pas, et elle parce qu'elle ne supportait pas l'idée d'un mensonge qui fournirait à Lorenzo une excuse valable pour s'en tirer sans la blesser comme il ne pouvait s'empêcher de l'affirmer. Nous ne trouvâmes pas Pierrot sur la place ni dans le cabaret où il avait ses habitudes du soir. Personne ne savait où il était allé se fourrer pour cuver ce qu'il avait ingurgité. "On s'en passera" dit Jules en revenant vers la voiture que Gisèle avait garée à l'entrée du pont. "On se passera de quoi ?" demanda Gisèle que la candeur de Jules commençait à irriter. Dans son idée, Pierrot était au courant de la fugue d'Agnès vers de nouveaux horizons qui n'avaient pas manqué de le faire rêver. S'il était en train de cuver son vin, c'était les yeux ouverts sur cette mappemonde où il avait tracé tout le chemin à parcourir pour imiter Agnès. S'éloigner de Jules de cette manière, voilà le plan qu'il était en train de cogiter dans le silence d'une ornière favorisée des lunes. Mais comment expliquer à Jules qu'il était temps de se mettre dans la tête qu'il n'y avait rien de plus probable que la désertion d'Agnès et non pas une fugue panique pour échapper à l'emprise de Lorenzo ? C'est Gisèle qui m'expliquait les choses de cette manière pendant que Jules interrogeait des passants qui secouaient la tête pour ne pas avoir à parler. Carina venait juste de traverser le pont. Je sortis de la voiture pour la rejoindre. Elle marcha un moment devant moi sans se retourner. Je lui parlai enfin. Je lui parlai de Lorenzo et d'Agnès. Je ne lui parlai pas de la lettre que Lorenzo n'avait pas lue faute d'en connaître l'existence. Il avait tellement insisté sur le thème de l'inexistence de cette lettre qu'elle ne lui en avait pas révélé le contenu. Elle l'avait quitté en pleurant pour ne pas avoir à s'expliquer et il avait accepté cette situation comme seule conclusion du mensonge dont il l'accusait, à tort, comme elle ne le savait pas. Maintenant elle ne pleurait plus. Elle ralentit le pas pour me permettre de la rejoindre. Elle ne connaissait pas Agnès qui n'était pas la vraie raison qui expliquait l'attitude de Lorenzo. Il mentait par essence. Il aurait pu se servir d'Agnès, l'interposer entre elle et lui pour prétexter le bonheur. Au lieu de ça, il avait menti en affirmant n'avoir pas reçu une lettre qui remettait en question n'importe quel bonheur gagné sur une femme. Qu'avait-elle donc écrit de tellement définitif dans cette lettre ? Je posais la question sans le moindre frémissement pour trahir ma participation à l'enjeu. Elle ne pouvait pas répondre à cette question qui appartenait à Lorenzo s'il n'avait pas menti au sujet de la perte de la lettre entre elle et lui. Si elle ne lui était pas parvenue de cette manière improbable, pourquoi n'avait-il pas posé la question que je n'avais moi-même eu aucun mal à déchiffrer pour me rendre agréable ? Carina arrêta de marcher pour s'asseoir sur une murette qui séparait la rue de la rivière. Je m'appuyais contre le tronc d'un arbre pour observer sa colère. "Tes amis te font signe" dit-elle soudain. Je me retournais vers le pont. Gisèle secouait une main impatiente par la portière de la voiture. "Je reste avec toi" dis-je à Carina qui haussa les épaules en sortant un mouchoir de sa manche. Je ne pouvais plus la laisser seule. "Jules comptait tellement sur votre pouvoir, dit Gisèle en clignant des yeux. — Je regrette de n'avoir aucun pouvoir pour vous aider, dis-je à Jules qui secoua la tête sans me regarder. — On n'a pas mis la main sur Pierrot non plus, dit Gisèle. Il n'y a plus qu'à aller jeter un coup d'oeil au Pla du moulin. Sans Pierrot et sans vous, ça va être coton, ne croyez-vous pas, Jules ?" Mais Jules ne croyait qu'à sa propre fidélité. Il croyait aussi au malheur causé par les hommes pour qu'une femme s'y perde sans espoir de retour. Il pensait à Lorenzo. J'imaginai Pierrot tout nu dans une ornière, rêvant le voyage d'Agnès, au diable vert et même plus loin encore, parce qu'en fermant les yeux pour que la lune n'éclairât rien de faux ni de contradictoire, il était toujours possible d'augmenter à l'infini la distance qui le séparait de Jules, entre Jules et Agnès visitant le fossé dans une parfaite nudité propice aux rêves les plus fous. Mais Jules se taisait. Gisèle tapotait le boudin du volant, presque insouciante maintenant, parce que Jules n'avait plus d'intermédiaire pour lui clouer son caquet. Avec un peu de chance, elle rencontrerait Pierrot sur un chemin de traverse et Pierrot dirait, en regardant Jules droit dans les yeux : "Elle a foutu le camp avec cet espagnol, Lorenzo qu'il s'appelle !" Et Jules le tuerait encore une fois parce qu'une fois de plus il ne trouverait pas le moyen de ne pas le croire. Mais il n'y avait aucune trace de Pierrot qui les avait peut-être effacées pour commencer lui aussi son voyage à l'imitation de cette femme qui lui inspirait des désirs fous de nudité et de lune pour l'éclairer aux yeux du monde. Gisèle embraya sur une réflexion qui ne flattait pas l'innocence aveugle de Jules. Je n'eus pas le temps d'en observer les effets sur le regard de Jules. La voiture disparut sans moi dans la nuit. Je demeurai seul(e) avec ma fille bien aimée. Son ventre m'attira. Elle me regarda sans y penser. Dans sa tête, je savais tout et je ne disais rien, comme cela s'était toujours passé entre nous. Nous n'avions plus rien à nous dire. Tout cela dans l'attente de la trahison de Gisèle, qui n'allait pas tarder à arriver pour me briser à jamais. Dans la camionnette, j'ai eu la tentation d'en parler à Jack. Mais je connaissais sa réponse à cette explication plausible de la paralysie. Il dirait : "Je n'ai rien pu faire pour empêcher que ça vous arrive. Je ne pense pas qu'un homme pouvait tenter quelque chose de sensé contre cette abomination. Je n'ai eu le temps que de voir le corps de Nicolá voler en éclats dans les branches d'un arbre où une minute plus tôt un oiseau s'était posé pour écouter en silence la trajectoire impeccable de l'engin de mort qui traversait notre vie sans qu'on s'en rende compte. J'ai senti un instant ce que plus tard j'ai pensé être votre chaleur. Et puis tout s'est éteint. Par miracle, je m'en suis sorti. Je regrette pour Nicolá, je regrette pour vous, je regrette pour tous ceux à qui ça arrive et je ne peux m'empêcher de croire que j'ai gaspillé d'un coup toute ma chance en plein dans un déchaînement de feu qui ne m'a même pas brûlé les sourcils. Vous entendez ? Pas même ça. Rien !" On approchait de Lily House, passant devant la maison de Jack sans s'arrêter, puis près de la grange dont le toit se confondait maintenant avec la nuit. Jack venait d'évoquer un souvenir de guerre. Il me prenait pour quelqu'un d'autre. Ce n'est pas à cause d'un obus que j'ai perdu mon intégrité physique. C'est plus tard, la nuit du 10 août 1983 et non pas une matinée de pluie chaude et tranquille, près de Huang, le 25 mars 1969. Jack pensait à autre chose qu'à revenir chez lui près de Susan après m'avoir ramené(e) à Lily House. Il y pensait de toutes ses forces et, bien fixé(e) à mon siège de passager, j'aurais donné tout ce que je possédais d'énergie pour savoir à quoi diable il pouvait bien ramener sa mémoire avec autant de facilité. Il rêvait de moi. Il ne s'avouait pas vaincu. Il avait fini son temps sans une égratignure. De quoi se plaignait-il maintenant ? Il était plus de minuit quand nous arrivâmes à Lily House. Jack gara la camionnette près du porche où grillait une ampoule visitée par les insectes de la nuit. La porte de la maison ne s'ouvrit pas tout de suite. Il laissa le moteur en marche et descendit. Il souriait encore de ce même sourire qui n'est qu'une manière de se comporter avec les autres pour ne pas provoquer la conversation. La camionnette se mit à tanguer dès qu'il entreprit de libérer le fauteuil de ses sangles. Je l'entendis jurer tout bas lorsque les roues du fauteuil heurtèrent le sol dans le gravier. Il rangea le fauteuil à côté de la porte puis il ouvrit la portière de mon côté. "À votre tour !" se contenta-t-il de dire. Il dénoua rapidement les sangles, rajusta mes vêtements du mieux qu'il put, glissa une main sous mes cuisses, l'autre dans mon dos, et il me souleva pour virevolter, posant un pied sur une marche de l'escalier. La porte s'ouvrit à ce moment. Victoria était échevelée, bras croisés sur le ventre, lèvres pincées, les lunettes dans les cheveux, les pieds dans ces énormes pantoufles qui lui donnent l'allure d'une vedette du cinéma muet. Elle allait dire quelque chose, mais Jack ne lui en laissa pas le temps. Il dit : "J'ai fait exactement ce que vous vouliez que je fasse. Je ne crois pas qu'on ait avancé d'un pouce sur le terrain du retour à la normale. Il(elle) continue de délirer à propos de Gisèle. Madame, je ne peux pas empêcher ça. — Et Susan ? dit Victoria sèchement sans dénouer ses bras. Qu'en pense Susan ? Je suis toujours curieuse de l'avis de Susan. C'était un bon médecin avant d'être ce qu'elle est devenue pour vous plaire. — Je ne suis pas venu pour en parler, fit Jack dont la musculature jouait dans la mienne. Je vous dis que ce n'est pas la peine de recommencer. La guerre, l'enfance, tout ça n'existe plus dans sa tête. Vous devriez y penser avant de chercher des explications là où il n'y a rien à expliquer. Au fait : Carabin ne viendra pas demain. — Il m'a promis de venir, dit Victoria en pâlissant. — Il m'a promis le contraire. — Qu'est-ce que vous lui avez raconté sur notre compte ? dit Victoria qui n'a plus l'intention de contenir sa colère. — Je ne lui ai rien raconté, Madame. Il est d'accord avec moi sur la guerre et sur l'enfance. On n'en tirera rien. — Ce n'est pas à vous d'en décider. — Mais je ne décide de rien, Madame. J'ai fait ce que vous m'avez demandé. — Vous êtes allés à Oak Castle ? — Nous y sommes allés, Madame. La maison est en bien mauvais état. Il(elle) n'a pas voulu entrer. Il(elle) vous le dira lui(elle)-même. — Vous avez parlé de Huang ? — Nous en avons parlé, Madame. À mots couverts, comme vous me l'avez conseillé. J'ai fait ce que j'ai pu, Madame. Mais je préférerais le dire maintenant : je ne recommencerai pas. — Carabin vous demandera de recommencer. — Je ne crois pas, Madame. J'ai mon idée là-dessus. — Vous n'êtes pas compétent pour avoir des idées. — Je ne peux pas m'en empêcher, Madame (Jack devenait sarcastique). Laissez-moi entrer dans la maison. Je le(la) transporterai directement dans sa chambre. Tout est prêt, je suppose ?" Victoria baissa la tête et se gratta le nez avec le pouce. "Entrez !" dit-elle d'une voix douce qui redonne le sourire à Jack. Jack aime cette sensation de retour au sourire qu'il a choisi d'interposer entre lui et les autres. Il pousse la porte du bout du pied. On entre dans le hall qui dessert toute la maison. Je ne me souviens pas de Lily House. Ce n'est pas un jeu de mots. Lily était l'épouse de Monsieur Byron. Leur fille s'appelle Anaïs, je m'en souviens. Je me souviens aussi de la rotonde au-dessus du hall d'entrée. Je me souviens de sa lumière dans l'escalier double. Il n'y a personne dans ce souvenir. J'ai plus de facilité à me souvenir des lieux que des personnages. Ma chambre est au premier étage. Victoria dit : "Monsieur Byron est endormi. Tu le verras demain matin. Tu te souviendras de lui." Jack grimpe les escaliers comme un animal. Je ne pèse rien dans ses bras. Il sourit contre ma joue. Il répète plusieurs fois : "Sacrée femme !" mais Victoria est trop loin pour l'entendre. Elle monte l'escalier plus lentement, à la manière d'une star du cinéma muet qui a chaussé les pantoufles d'une géante dont l'idée se perd avec l'approche de la fin du film. En haut de l'escalier, Jack reconnaît la porte de ma chambre qui est entrouverte sur l'appareillage qui me sert de lit. Il ouvre la porte avec mon corps, avance un peu dans la chambre et attend Victoria qui arrive lentement jusqu'au lit dont elle actionne un mécanisme à peine audible. "On en reparlera demain, dit-elle, tournant le dos à Jack qui me regarde en souriant. Vous êtes bien sûr que Carabin ne viendra pas demain matin ? — Il me l'a dit lui-même, Madame. — Et quand viendra-t-il ? (Elle ajoute aussitôt :) Il vous l'a dit ? — Il ne m'a rien dit, Madame. Je croyais que Monsieur Byron était au courant. Comment se fait-il que ce vieux grigou soit revenu dans cette maison où il avait juré de ne plus remettre les pieds ? — Que voulez-vous que je réponde à cette question ? dit Victoria d'un air frivole. — Je ne vous demande pas d'y répondre, Madame. Excusez-moi." Victoria hausse les épaules. Elle a ouvert les draps dans lesquels Jack me glisse doucement. "Dors, toi !" dit Victoria brusquement. Elle sort. Jack a disparu sans que je m'en rende compte. La porte se ferme. La lumière s'éteint. Une veilleuse grésille au ras du plancher. Ce n'est pas de cette manière que j'ai envie de rentrer dans la nuit, mais c'est toujours comme ça que j'y entre. Victoria n'a pas oublié de déposer sur mes lèvres la pastille à croquer pour dormir et pour rêver. Je la croque méticuleusement. Ma première nuit hors de Rock Drill. Je n'ai pas eu le temps de déchiffrer le sens de toutes les dimensions de cette nouvelle chambre. Je dors près de quinze heures par jour. Je dors et je somnole pendant quinze heures d'affilée. Restent neuf heures que je consacre à l'immobilité sur une terrasse. Mais y a-t-il une terrasse à Lily House ? Il faudra que je me contente du jardin. Pourquoi pas un jardin pour alimenter mon attente ? Neuf heures d'attente, deux repas, quelques souvenirs à partager avec Victoria qui ne ménagera pas son temps de cette manière. La veilleuse a pris de l'importance. Sa lumière grise porte jusqu'au bout de la chambre où se dresse la masse informe d'une armoire ou d'une bibliothèque. Le bureau ne doit pas être loin, plus près de la fenêtre dont je devine les persiennes. L'angle d'un rideau la signale mieux, étroit et vertical. La porte a disparu dans l'ombre. Il n'y a plus de lumière dans le hall d'entrée, sinon elle me parviendrait jusqu'ici sous forme de rai à ras du sol. Jack est parti sans doute. Le moteur de la camionnette a tourné tout le temps. Je m'y suis habitué(e) et je n'ai pas remarqué son extinction progressive relativement à l'éloignement que Jack n'a pas manqué de mesurer en pensant à moi. Du bout de la langue, je recueille sur mes dents des grains de pastille. Ils ont un goût de miel. Ils ont toujours eu un goût de miel. Mais le sommeil n'arrive pas. La veilleuse continue de progresser dans l'ombre, elle touche le plafond, décrit le lustre, les feuilles de stuc, une fissure, la reproduction discrète d'un élément de persienne. Pas un bruit dans la maison, pas un craquement, pas un souffle, une terminaison de voix, rien. Le fauteuil est resté sous le porche. Demain matin, il sera froid et humide. Je voudrais toucher d'abord la fuite lisse et cylindrique de l'acier infini lavé, par la rosée, de ma sueur et de ma trace. Demain matin il n'y aura pas l'attente de Carabin. Je ne sais pas qui est Carabin. Victoria compte sur lui pour convaincre Jack et obliger Susan. Qui est Jack ? Pourquoi Susan ? J'ai reconnu Oak Castle. Huang ne me dit rien. Ma tête me tourne en pensant à la trahison de Gisèle. Il faudra que je crie pour en arrêter le tourment. Victoria surgira dans la chambre, serrant ses lunettes de lecture dans une main qu'elle voudra tragique pour ressembler encore à une héroïne de cinéma. "As-tu pris ta pastille ? dira-t-elle. Il faut que tu prennes l'habitude de ces pastilles. Il n'y a pas d'autre moyen pour te rendre ce sommeil qui t'éloigne de nous. J'ai tellement besoin de m'éloigner de toi. — Y a-t-il des hospices pour ceux qui ne peuvent pas se payer Rock Drill ? — Ne dis pas de bêtises, veux-tu ? Tout ce que j'ai voulu dire, c'est qu'il faut que tu dormes. — Qui prendra soin de moi quand tu ne seras plus là ? Sur qui pourrai-je compter si je n'ai pas les moyens de me payer Rock Drill ? — Carina changera d'idée. Elle est jeune. Laisse-lui le temps. — Je ne l'ai pas revue depuis ce soir d'été où... — Tais-toi. N'en parle pas. Ce n'est pas le moment. As-tu pris cette pastille, oui ou non ? C'est important de la prendre. Tu dois disparaître quinze heures par jour. Je n'ai que neuf heures à te consacrer. — Monsieur Byron a plus de chance que moi. — Ne sois pas cruel(le) par-dessus le marché. Il vit le dernier mois de sa vie. Ce n'est pas facile de le convaincre d'aller au bout de cette vie. Rien n'est facile quand quelqu'un se met ce genre d'idées dans la tête. Je t'en prie, ne triche pas avec les pastilles. Il est une heure du matin. Si tout se passe bien, tu te réveilleras vers quatre heures de l'après-midi. Ça me laisse le temps d'oublier que tu existes. Fais-le pour moi, je t'en prie. — Je le ferai pour toi si Carina le fait pour moi !" Mais je ne criai pas. Je n'avais aucune envie d'en parler à Victoria. Pour cela, il fallait que je dormisse. Pas facile de fermer les yeux quand il y a toujours quelque chose à regarder. À gauche, le mur rugueux et gris que prolonge la fenêtre à travers les rideaux. Je peux le toucher du bout des doigts. J'y pose les ongles pour l'effleurer. Mon bras a du mal à contenir cette tension. Même mon épaule vibre, à l'endroit où la morsure de la sangle a laissé un fin bourrelet qui roule sous mes doigts. Demain, c'est la tapisserie qui me surprendra. Victoria proposera de la changer. Monsieur Byron ne dira pas non. Ils passeront deux jours à chipoter sur la colle et les bouts de papier, me demandant mon avis à toutes les heures, prêts à tout recommencer en cas d'avis contraire, et reposant la question pour douter de mon accord afin d'être dans la manière de Victoria que Monsieur Byron n'osera pas contredire. C'est exactement ce qui m'attend dès demain. À quelle heure ? Victoria a parlé de quatre heures. Elle compte juste si je compte bien. Il n'y a pas de raison de ne pas y croire. Mais il ne suffit pas de fermer les yeux pour s'y retrouver. La veilleuse gagne en intensité ce que je perds en sommeil. Maintenant je peux voir la civière sur laquelle j'ai passé les premiers jours de ma paralysie consciente. Le matelas est dur et chaud sous le ventre, et comme je ne peux pas lever la tête, on avait pris l'habitude de m'y coucher sur le dos. Je passais le plus clair de mon temps à déchiffrer des plafonds ou le ciel, quelquefois un feuillage ou la paume d'une de mes mains qui me rapprochait douloureusement de moi-même. Les sangles ne me trituraient pas les chairs. Il n'y avait aucune nécessité de les serrer à fond. Ma gravité louchait sur ce luxe. La civière est équipée de quatre roues de petit diamètre cause d'insoutenables vibrations même sur le plancher le plus délicat. Je m'en souviens comme si c'était hier. Il fallait se pencher pour m'écouter, ce qui arrivait rarement parce que je n'attachais jamais aucune importance à cette énergie qui agissait à ma place. Je la jalousais en silence. Je lui reprochais son efficacité. Le plafond se déroulait, barré d'embrasures et de lustres, le ciel arrivait toujours après un déferlement de feuillage, et je fermais les yeux pour ne pas entendre les conseils de sociabilité, je pensais à mon malheur pour me désolidariser de ces tentatives d'appropriation de mon mal. La veilleuse m'avait révélé cette civière comme pour m'inviter au voyage. Après tout, c'était possible. Elle était à portée de ma main. L'autre main griffa le mur pour le soumettre. Le lit se déplaça vers la civière. Je sentis l'odeur de la vieille moleskine. Je ne pouvais plus en douter. Ma main toucha cette onctuosité avec délectation. Un de mes doigts fouilla une fissure, effrita un peu de mousse dure et humide, elle était à ma portée, je la voulais. Je m'y allongeai, emportant avec moi le drap, le soumettant au silence. De là, le plafond n'avait plus la même allure. Il était habité par toutes les ombres et une infinité de lumières le rehaussait de mystère. Je m'y aventurai. C'était facile parce que j'avais le goût et l'expérience de cette aventure. Le sommeil viendrait après. En attendant, je pouvais glisser jusqu'à la porte pour l'ouvrir, pas en ligne droite mais suivant le mur d'une main experte, croisant le radiateur brûlant, un fauteuil au cuir craquelé, une armoire ciselée comme un insecte, puis la porte et son bouton, le pêne délicat, l'ouverture qui coupe les choses et les range à l'intérieur ou à l'extérieur, une pensée pour se moquer d'une seconde de panique, de deux secondes d'étouffement, trois d'apnée volontaire, puis l'essoufflement infini du coeur qui ne veut pas s'avouer vaincu par l'absence totale d'incertitudes. Je débouchai d'un coup dans le couloir. Les trépidations s'enchaînèrent aux glissements sans me laisser le temps de parfaire les uns et d'atténuer les autres. La chambre de Victoria était située au bout du couloir. Je m'aidai de la rampe de l'escalier qui continuait jusqu'au bout du couloir en balustrade dure et fidèle. La porte de la chambre était entrouverte. Je tournai la tête d'un côté et de l'autre pour m'en assurer. Ma main rencontra la serrure. Je poussai doucement. Il ne me restait plus qu'à m'introduire dans l'ombre presque parfaite de la chambre de Victoria. La porte ouverte en angle droit s'éloignait lentement. Je m'arrêtai contre le pied du lit. Aucun effort ne changerait plus la position de la civière dont je ne percevais plus les limites exactes. Je fermai les yeux pour dormir. Le sommeil agissait en moi. Il commençait le premier rêve. Le deuxième rêve me priva d'un coup, en pleine fuite, à la fois de ma respiration et de mon sens de la conservation. Victoria me tenait les mains pour m'empêcher de basculer dans le vide. Instantanément, je pensai à Monsieur Byron qui ne devait pas être loin. "Où est Monsieur Byron ? criai-je enfin. — Mon(ma) chéri(e), tu as fait un mauvais rêve. Je crains que Monsieur Byron ne soit pas là pour m'aider à te réconforter. — Je viens de rêver qu'il m'emportait avec lui dans son enfer, blanche statue. — Calme-toi et explique-moi ce que tu fais dans ma chambre. Comment as-tu réussi à grimper sur cet engin ? — Je voulais voir Monsieur Byron. Je voulais le voir dans tes bras. — Comment peux-tu espérer de pareilles choses ? Tu n'es plus un(e) enfant. Tu m'as trompée au sujet de la pastille. — Je t'assure que non. Je l'ai avalée à une heure du matin. Elle n'agit plus de la même manière depuis que je cultive ce peu d'espoir dont je ne sais plus l'origine. Veux-tu que j'essaie de me rappeler ? Où est Monsieur Byron ? — Tu n'as pas besoin de lui. Rappelle-toi plutôt de ce qui t'a redonné un peu de cet espoir qui est aussi le mien. Veux-tu me raconter ta soirée avec Jack et Susan ? Que penses-tu de Oak Castle ? Pourquoi as-tu refusé d'entrer avec Jack ? De quoi a-t-il parlé en évoquant les meubles ? — Monsieur Byron n'est pas dans ton lit ? — Pourquoi y dormirait-il ? — Amène-moi dans sa chambre. Il ne sera pas mécontent de me voir. — Tu le verras demain matin. — Pas si la pastille agit jusqu'à quatre heures comme tu l'as prévu. Vas-tu prévoir tous les évènements de ma vie avec la même précision ? — Tu vas vivre ta vie, pas la mienne. — Qu'est-ce que tu vis de la vie de Monsieur Byron ? Réveille-le. — Parle plus bas, je t'en prie ! Nous n'avons pas le temps de nous expliquer maintenant. Laisse agir la pastille. Ce sont tes pensées qui l'empêchent d'agir. Ne pense plus à Monsieur Byron. Dors." Victoria pose sa main sur mes yeux comme sur ceux d'un mort. Sa main s'attarde ensuite sur ma bouche. Je garde les yeux fermés. Elle répète : "Dors" et la civière s'ébranle doucement sur le plancher cahoteux de la chambre où Victoria rêve de Monsieur Byron pour ne pas le détruire. Elle murmure encore le fond de sa pensée jusqu'à l'entrée de ma chambre. Elle arrête la civière contre la porte. "Où as-tu trouvé la force ?" demande-t-elle en me caressant le front. "Il y a en toi une force que je ne soupçonnais pas ce matin, lorsque je suis venue te chercher à Rock Drill. Tu m'as pardonné mon mensonge j'espère. Tout est arrivé si vite ! Je n'ai pas eu le temps de mieux faire. Tu sais que j'ai toujours agi pour ton bien ? Monsieur Byron s'est montré tellement sensible à mon désarroi. C'est lui qui m'a conseillé de te mentir au sujet de Rock Drill. Il ne te connaît pas mais il sait tout de toi. Oh ! je ne le dénonce pas, remarque bien. Si je ne t'avais pas menti au sujet de cette promenade qui était un départ, tu sais bien ce que tu aurais tenté pour me ridiculiser auprès de la direction de Rock Drill. Tout s'est passé le mieux possible. Tu as quitté Rock Drill sans blesser personne, pas même moi. Monsieur Byron avait raison. Il t'en parlera si c'est ce que tu veux. Prends cette pastille. Et ne pense plus à rien pour l'empêcher d'agir sur ta conscience. Nous avons bien le temps de nous expliquer. Personne n'a trompé personne au fond. Nous t'avons simplement empêché de nous faire du mal. Il ne te reste plus qu'à accepter les faits comme ils sont arrivés. Je t'ai épargné la douleur des séparations. D'ailleurs, de qui et de quoi t'es-tu séparé(e) en quittant Rock Drill ? Tu sais bien ce qu'il faut répondre à cette question. Monsieur Byron a tout prévu. Dommage qu'il ne puisse vivre assez longtemps pour t'amener au bout de cette épreuve sans que j'ai à en souffrir plus que de raison. Je lui en veux de mourir si tôt, mais il n'y a rien à faire. Au moins a-t-il trouvé le temps de penser à toi. Dors." Cette fois, elle éteint la veilleuse. Le rai de lumière sous la porte ne dure pas dix secondes. La nuit est totale. Je n'ai pas sommeil, pas envie d'en rêver, rien ne me retient dans cette obscurité que mon impuissance à m'en sortir. Avec le temps, la fenêtre finira par s'en extraire, avec l'aide de mes yeux habitués à ce genre d'exercice, avec ma patience aussi, qui est une bonne manière de multiplier l'attente pour ne rien céder à cette atroce impossibilité de changement. En effet, le rideau cristallin commence à rayonner, divisé par les persiennes dont le vent léger anime les assemblages, mais ce rayonnement ne porte pas plus loin que les plis dont la chute n'arrive pas à limiter le niveau du plancher. Ce flottement est un labyrinthe de points de repère. J'ai le vertige. La deuxième pastille a pris le chemin de cette douce hallucination. Elle s'y infiltre milligramme par milligramme, modulant l'intensité de cette pénétration à la mesure de ma pensée qui se brise, se liquéfie, s'évapore, physique nouvelle, incalculable pour cause d'infini et de mort, de recommencement et d'inachèvement. Il faut que je résiste à ce suicide. Deux ou trois choses m'accrochent à la terre, à son ciel, à son feu. Je connais l'accès pyramidal par où opère cette physique infernale. Quelque chose me dit que je dois résister à cet emprisonnement. Quelque chose de vrai. La fenêtre vient de s'illuminer d'un coup, comme si les rideaux en avaient été arrachés et les persiennes brûlées vives par ce feu d'un autre temps. Une voiture vient d'entrer dans la cour, pleins phares sur Lily House. Des portières claquent. La lumière fouille la façade de Lily House. Au plafond, les persiennes s'allongent. Victoria entre dans la chambre. Elle s'est habillée pour sortir. "Où allons-nous ?" dis-je pour être agréable. Elle me secoue par les épaules pour me réveiller un peu plus, mais je n'ai pas la sensation de vivre un rêve. "Monsieur Byron vient avec nous ? dis-je encore. Je ne savais pas qu'il avait une voiture. Est-ce que le soleil va bientôt se lever ? J'aime voyager en voiture la nuit. C'est Jack qui conduira ?" Victoria ne répond pas. Elle a soulevé le rideau de la fenêtre et approché ses yeux d'une fente inondée de lumière. "Victoria !" crie une voix dehors. Je ne reconnais pas la voix. "C'est Monsieur Byron qui t'appelle ? — Tais-toi ! fait Victoria brusquement. Ne dis pas un mot. — Monsieur Byron voudrait savoir si tu es prête. Réponds-lui. — Ne sois pas stupide par-dessus le marché. (Elle veut dire : absurde.) La maison est censée être inhabitée. — Elle ne l'est pas. Pourquoi ne pas répondre à Monsieur Byron ? — Ce n'est pas Monsieur Byron. — Qui est-ce ? Carabin ?" Victoria tourne la tête pour me regarder. Deux fentes de lumière croisent son visage, une troisième traverse ses cheveux. Son regard ne me parvient pas. Je ne peux pas le deviner si elle ne répond pas à ma question. C'est Carabin qui fait tout ce boucan dans la cour, oui ou non ? Où nous emmène-t-il ? Je veux le savoir. "Nulle part, il ne nous emmène nulle part. Ce n'est pas Carabin. — Alors qui est-ce ? — C'est le shérif. Tais-toi. Il ne peut pas savoir que nous sommes là. — Le shérif ? Pourquoi veut-il nous voir ? — Il ne sait pas ce qu'il veut. Il essaie de nous tromper, mais rien ne lui dira que nous sommes là. — Qu'en pense Monsieur Byron ?" Victoria s'est levée d'un coup. Le shérif (si c'est lui) vient de dire : "Victoria, ouvrez ! Je sais que vous êtes là" et en même temps Victoria a parlé de mon fauteuil que Jack a laissé sous le porche, sale et maintenant humide de la rosée. Victoria s'effondre au bout du lit. Je veux savoir ce qu'en pense Monsieur Byron. Je ne vois pas le visage de Victoria. "Tu ne veux pas savoir ce que j'en pense, moi ? — Je n'y comprends rien. Monsieur Byron est-il un criminel ? J'ai du mal à le croire. J'ai du mal à croire que tu couches dans le même lit qu'un criminel. Dis-moi que ce n'est pas le cas. — Je ne lui conseille pas de défoncer la porte. — Crois-tu qu'il a reniflé dans mon fauteuil ? — Il a fait ce qu'il faut pour se convaincre que nous sommes là toi et moi. — Et Monsieur Byron ? — Il n'a rien à voir dans cette histoire. — Une histoire ? Il y a une histoire que je ne connais pas ? — Il en faut une si on veut vivre loin de Rock Drill. — Je n'ai jamais voulu vivre loin de Rock Drill. — Et où vivrais-tu s'il n'y avait pas au moins un endroit pour t'éloigner à jamais de Rock Drill ? — Je ne comprends pas. De quel endroit parles-tu ? — De Lily House ! De Oak Castle ! De Huang ! De Castelpu ! De Bélissens ! De Paris ! De New York !" Victoria s'est affaissée dans l'ombre au bord du lit. Elle pleure. Elle ne voulait pas pleurer. Elle n'avait pas aimé l'idée de pleurer au moment de se faire prendre la main dans le sac, dit-elle en allumant une cigarette. "Maintenant il est convaincu qu'on ne pourra pas lui échapper, dit-elle. Il attendra le matin si c'est légal. Sinon, il défoncera la porte d'un coup de pied. Ne peut-il pas éteindre cette lumière !" Victoria n'a pas encore crié. Elle criera plus tard, quand il n'y aura vraiment plus rien à faire. "Je suis en train de me rendre folle, dit-elle calmement, comme si elle venait de s'enfoncer dans cette profondeur qui l'empêche de crier. Et tu ne peux rien faire pour m'aider. — Tu peux t'en aller sans moi. Monsieur Byron n'y verra pas d'inconvénients. Je suis sûr(sûre) qu'il aimera se calter dans la nuit comme un voleur. Est-ce bien de cela qu’il s'agit ?" Mais la voix du shérif a encore prononcé le nom de Victoria. Il a ajouté qu'elle n'avait rien à craindre de lui. Il était persuadé qu'elle avait le moyen de s'expliquer. (Ici mon nom) témoignerait en sa faveur, il n'en doutait pas. Est-ce qu'il pouvait parler à (ici mon nom) ? "Il veut me parler, balbutiai-je. Qu'est-ce que je dois lui dire ? Je lui parlerai de tout ce que tu voudras pourvu qu'il ne te fasse pas de mal. — Est-ce que je peux te faire confiance ?" Le visage de Victoria est toujours dans l'ombre. Je voudrais qu'elle recule dans la lumière des persiennes, qu'elle ajuste son regard à la fente, qu'elle laisse agir la lumière sur ses pupilles, jusqu'à ce que mon propre regard y trouve de quoi ne pas lui refuser cette confiance qu'elle me demande de salir d'un mensonge dont je ne sais encore rien. Quel est ce mensonge ? "Il n'y a pas de mensonge, dit Victoria. Je n'ai menti à personne. — Alors pourquoi la nécessité de cette confiance qui ne me ressemble pas ? — Personne n'a encore menti, continue Victoria qui se tranquillise. Et personne ne mentira si tu es sincère." Je voudrais voir ses yeux en ce moment mais le shérif interrompt notre conversation. Il crie dans son porte-voix : "(Ici mon nom) !" Que dois-je répondre ? Je n'ai volé personne. Je ne mérite pas l'enfer. "Tais-toi, dit Victoria. Il te mentira si tu l'écoutes. — Si nous laissions Monsieur Byron s'occuper de cette affaire ? C'est un homme de loi si je ne me trompe pas. — Promets-moi de ne pas mentir", dit Victoria toujours dans l'ombre qu'elle occupe tranquillement maintenant. Je ferme les yeux. Au fond : le sommeil. Je suis une loque humaine. Personne ne veut de moi. Je ne croirai personne, pas même Victoria. C'est pourtant ce qu'elle cherche : ma complicité. "Tu leur diras que tu m'aimes, dit-elle à travers l'écran de mes paupières. Il faut qu'ils sachent que je ne suis pas folle. Dis-leur que tu m'aimes !" Elle a encore perdu cette tranquillité qui lui va comme un gant. Elle ne calcule plus. Elle entre dans le lit pour pleurer. Elle entre dans mon sommeil. Au loin, au-delà de cet horizon de rêve, la voix du shérif tente de me persuader du contraire. "Ne l'écoute pas, dit Victoria. Il n'est pas seul. Il a besoin de témoin pour démontrer ma folie. Seul, il n'est rien. Je pourrais le détruire, mais il a amené avec lui un nombre de témoins suffisant pour me confondre avec ce qu'il appelle ma folie. Il ne connaît pas la tienne. — Mais je ne suis pas fou(folle) ! — Ne trouves-tu pas que c'est une espèce de folie de ne pas pouvoir marcher comme tout le monde ? Perdre sa liberté, c'est une folie, même si on n'a pas cherché à la perdre, même si c'est arrivé par hasard, ou parce que Dieu l'a voulu, comme dirait Monsieur Byron. — Pourquoi ne nous aide-t-il pas à sortir de cet enfer ?" dis-je sans me rendre compte de la réalité que je suis en train d'explorer sans le vouloir le moins du monde, au petit bonheur. Victoria serre ma pauvre tête contre sa poitrine. Son coeur bat la chamade. C'est un désordre inacceptable. Le sommeil s'éloigne de nouveau. Je sens sa sueur contre ma joue. "Que leur diras-tu s'ils t'interrogent ? dit Victoria qui retourne dans cette tranquillité à laquelle me fait penser sa voix parce qu'elle contourne adroitement les difficultés de la question qui justifie encore sa présence près de moi. — Je leur dirai que je t'aime. — Ça ne suffira pas. — Je leur dirai que je veux vivre avec toi. — Et s'ils te répondent que ce n'est pas possible parce que je suis folle et que tu ne l'es pas ? — Je leur dirai que je suis fou(folle), que ma paralysie me rend fou(folle). — Et s'ils te proposent de retourner à Rock Drill ?" Victoria s'attendait à un silence de ma part après une question qui mettait en jeu mon bonheur et la fin heureuse de mon bonheur. Il n'y avait toujours pas de lumière pour m'aider à revenir dans la conversation pour en effacer jusqu'à l'oubli tous les silences dont j'étais victime. "Pourquoi ne réponds-tu pas à cette question ? Ils te la poseront. Il faudra bien alors que tu répondes ce qu'il faut répondre. Mais je vois bien que tu te moques de ce qui peut m'arriver à cause de la folie. Sais-tu bien ce que c'est de vivre avec cette blessure dans l'esprit ? Tu vas encore chercher une comparaison qui ne vaut rien à côté de ce que j'endure pour te tirer de l'oubli. — Rock Drill est le seul endroit où je puisse vivre sans avoir besoin de remettre en cause ma paresse et ce qu'ils appellent mon désespoir. Lily House n'est pas suffisant. Il y manque cet encouragement à l'abandon. Et puis je crains que Monsieur Byron ait encore envie de me contredire chaque fois que je perds le contrôle de ma pensée. Pourquoi ne profiterait-il pas de cette fissure dans le mur que je lui oppose déjà sans le connaître ? — Tu leur diras que tu ne veux pas retourner à Rock Drill. C'est tout ce que tu dois dire si tu ne veux pas qu'on m'enferme avec les fous." La voix du shérif a encore interrompu Victoria qui est sur le point de tout m'expliquer : "Victoria, je vais entrer dans la maison. Je veux juste poser une question à (ici mon nom). Ne faites rien pour m'en empêcher, je vous en prie. — Tu vois ? dit Victoria qui m'abandonne pour aller vers la fenêtre. Il veut te poser cette sacrée question. Tu n'auras pas à mentir si tu es sincère. — Je suis donc assez riche pour retourner à Rock Drill ? À qui appartient cette maison ? Qui est Monsieur Byron ? Qui est Carabin ? Pourquoi Jack veut-il à tout prix que je sois une victime de guerres ? Pourquoi n'ai-je pas voulu entrer dans la maison de Oak Castle ? Il y a tellement de choses que tu ne m'as pas expliqué. C'est ça, ta folie ? Je ne savais pas que tu étais folle. Vas-tu empêcher le shérif de me poser la question ? Il faudra bien qu'il me la pose si tout doit devenir parfaitement clair. J'ai besoin de cette clarté. À Rock Drill, tout est si clair. Tu as vainement compliqué mon déclin. Je retournerai à Rock Drill si je suis assez riche pour ça." Le shérif n'eut pas besoin de défoncer la porte. Victoria descendit pour lui ouvrir. Elle remonta avec lui. En entrant dans la chambre, elle alluma et demeura immobile à l'angle de la porte sur lequel elle appuya son dos. Le shérif hésitait à entrer. "Alors, shérif, fis-je en souriant, vous avez reniflé mon odeur. — Tu parles s'il l'a reniflée, dit Victoria sans lever la tête pour me donner son regard et l'explication de son regard. — Qu'est-ce qui vous amène, shérif ? continuai-je sur le même ton. — Que veux-tu qui l'amène ? dit Victoria. Un début de vérité tout au plus. Il ne voudra même pas savoir le reste. Il ne se nourrit pas de potins." Le shérif ferma les yeux plusieurs fois comme s'il cherchait à contenir ce qui avait tendance à s'en échapper. "Victoria, dit-il doucement, il faut que je pose une question à votre fils(fille). J'aimerais mieux que vous ne sachiez pas laquelle. — Si c'est encore nécessaire de ne pas tout me dire, fit Victoria sans bouger. — Peut-être que votre fils(fille) n'aimera pas y répondre devant vous. — Demandez-le-lui s'il(si elle) veut répondre en ma présence !" Le shérif me regardait sans me le demander. Il n'avait d'ailleurs pas l'air de me demander si j'avais envie de lui parler dans le plus grand secret. Mais était-ce un secret ? "De quoi voulez-vous me parler, shérif ? — Je suis venu vous parler de Rock Drill. — Ah oui ! Comme ça ! En pleine nuit ! dit Victoria en riant. Et avec une armée de témoins ! En pleine nuit ! — N'exagérez pas, Victoria. Je n'ai amené que mon adjoint. C'est lui qui conduit la voiture. Ce n'est pas un témoin. Je n'ai pas besoin de témoin. Je suis venu pour arranger les choses. Je suis sûr que ça va s'arranger tout seul. — Il n'y a rien à dire sur Rock Drill, fit Victoria qui ne riait plus. — Je vais en parler avec votre fils(fille). Pas vrai (ici mon nom) ? — Fais attention à ce que tu dis, dit Victoria en sortant. — Ne vous en faites pas, madame" dit le shérif. Il ferma la porte. "Drôle d'histoire ! dit-il en s'approchant du lit. Enfin, je suppose qu'il y a une histoire si je comprends bien la direction de Rock Drill. À cette histoire vient s'ajouter le problème que pose votre présence, à votre mère et à vous, à Lily House. Anaïs est dans la voiture. Elle prétend que vous occupez la maison sans sa permission. Je suis bien obligé de la croire. — Monsieur Byron vous détrompera, dis-je. Et puis la maison m'appartient pour moitié. Allez chercher Monsieur Byron. Il vous le dira." Le shérif cherchait à s'asseoir. Il posa une main sur le lit. Elle s'enfonça lentement dans les draps, jusqu'à rencontrer la fermeté du matelas. "Vous m'étonnez, dit-il. Monsieur Byron ne me dira rien pour la bonne raison qu'il n'est plus de ce monde. Anaïs est la seule propriétaire de la maison. Elle dit qu'elle ne vous a pas donné la permission d'y habiter. Je vous l'ai déjà dit : elle est dans la voiture, bien décidée à vous jeter dehors. C'est son droit. — Ma mère aura signé un contrat..." commençai-je, mais quelle importance cela avait-il pour moi, que Victoria eût un contrat à opposer à la volonté d'Anaïs ? Le shérif était venu pour me parler de Rock Drill. C'était la seule chose qui pouvait retenir mon attention. "Remarquez bien, dit le shérif, que sur ce point Anaïs est intransigeante. Vous n'avez rien à faire à Lily House. Elle vous demande de partir. Vous ne trouvez pas que c'est simple, même en pleine nuit ? Je sais bien où je vais amener Victoria. Elle n'a pas le choix. Enfin, disons que ce choix, c'est vous qui allez le faire (sa main triturait le drap en disant cela). De deux choses l'une, ou bien vous êtes ici par votre propre volonté, et dans ce cas Victoria n'a rien à se reprocher respectivement à sa promesse de ne plus déranger l'ordre des choses, ou bien elle vous a amené(e) ici contre votre gré, et il nous faudra bien considérer qu'elle a encore dépassé les bornes, ce qui justifiera un nouvel internement à White Spring Falls. Mais je n'ai pas de parti pris. J'aime bien tout le monde. Je suis dans l'attente de votre réponse. Si elle vous a forcé(e), je vous ramène à Rock Drill si c'est là que vous voulez aller. Sinon, vous pouvez bien aller vous faire pendre ailleurs en sa compagnie parce qu'Anaïs n'a pas l'intention de vous recueillir. Est-ce que vous m'avez bien compris ? Je vous écoute." Le shérif ne me regardait pas. Il lissa le drap du plat de la main, tira sur un pli pour le faire disparaître, le regard perdu dans l'assemblage incompréhensible des poulies. Il n'insistait pas vraiment. Il avait besoin de ma réponse pour boucler cette affaire. Il pouvait même s'en passer. Tout était prévu pour que ça s'achevât de toute façon. C'était une question de temps. Chacun devait retourner à sa place. "Et Carabin ? demandai-je comme si cette question en résumait une foule d'autres qui n'avaient pas l'avantage de la surprise. — Carabin est un charlatan, dit le shérif, calmement, posément. — Je suis content(e) d'apprendre que Monsieur Byron est mort. — C'est ce que disait Anaïs avant d'hériter de cette bicoque. — Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. — Ce n'est pas non plus ce que je vous ai demandé, dit le shérif qui ne semblait toujours pas perdre patience. Anaïs n'a pas tout le temps dont je peux moi-même disposer, vous comprenez ? — Je voulais dire que je croyais Monsieur Byron vivant et qu'il ne l'est pas, expliquai-je au shérif qui éprouvait du regard le jeu compliqué des poulies et des câbles. — Ça sert à quoi toute cette mécanique ? finit-il par demander mais il n'attendit pas ma réponse : c'est-y que vous ne voulez pas répondre ? Je n'ai pas le droit de me vexer en l'absence de réponse. — Vous voulez savoir la vérité ? — Au moins la partie de cette vérité qui est une réponse à ma question. — Victoria est venue me rendre visite ce matin à Rock Drill. Elle a voulu à tout prix me promener dans le parc. Vous savez combien je déteste ce genre de promenade (non, il ne savait pas mais il était prêt à entendre la suite de mon histoire ; je pouvais abréger si j'en avais envie ; il me recommandait tous les styles d'abréviation ; il me faisait confiance dans tous les cas de figure ; je continuai :) je ne sais pas à quel moment elle m'a drogué(e). Je n'arrive pas à me souvenir de ce détail (drogué(e) ! elle m'avait drogué(e) ! c'était abominable de sa part ; on ne pouvait plus mal agir envers une personne aussi déconcertante que je pouvais l'être dans les moments de narration. Continuez !) Elle m'a drogué(e), oui, elle a dû me donner quelque chose à manger, à boire, que sais-je comment elle a réussi à me faire perdre connaissance ! Le fait est que — une heure, deux heures plus tard ? je n'en sais rien — je suis revenu(e) à moi sans même m'apercevoir que je m'étais quitté(e) (Incroyable ! Comment vais-je traduire cela en terme de rapport ? Allez-vous me donner le coup de main que j'attends de vous ? Quelle confiance à accorder à la technique d'un écrivain quand on n'est que le simple rapporteur des faits et du droit ?) Vous pouvez bien ne pas me croire, mais c'est comme ça que ça s'est passé. On est arrivé(e)s à Lily House aussi vite que ça. Je n'ai pas eu le temps de me former une opinion. Aussi ai-je refusé d'entrer pour embrasser les joues de Monsieur Byron (embrasser les joues d'un mort !). Comment pouvais-je deviner que Monsieur Byron était une invention de Victoria ? (Ah ! attention il a bel et bien existé Monsieur Byron ; Anaïs en est la preuve vivante, je ne vous le fais pas dire). D'abord, Victoria a prétendu que nous allions passer deux ou trois jours de vacances et de réflexion avec la permission de la direction de Rock Drill. Ensuite, sans transition, elle m'a fait croire que j'étais ruiné(e) et qu'elle avait acheté pour moi la moitié de Lily House. Il n'était plus question que je retournasse à Rock Drill. J'ai pensé au vin, à son mariage avec les pilules du soir, et je suis allé(e) en chercher chez Jack. Vous connaissez Jack ? Et Susan ? Ce sont des amis d'Anaïs ? Qui est Carabin ? Vous répondrez plus tard à cette question ? Est-ce que je verrai Carabin si je demande à le voir ? Vous n'êtes pas la personne à qui il faut le demander pour être certain de le voir en personne ? Ce qui est arrivé ensuite ne vous intéresse pas ? Oak Castle ? Huang ? La station-service ? Les hot dogs ? Les deux pilules que je n'arrive pas à digérer à cause de toutes ces émotions ? Une réponse à votre question ? Je vous l'ai dit : Victoria m'a menti. — Vous a-t-elle trompé(e) ? — Elle m'a menti. Au bout du compte : je suis toujours riche, je ne possède pas une tuile de Lily House qui appartient à Anaïs, Monsieur Byron est réduit en poussière, Victoria est peut-être folle, je suis encore paralytique et désespéré(e), je n'ai aucune chance de m'en sortir si vous ne me donnez pas un coup de main. Est-ce qu'on respecte la nature humaine à White Spring Falls ? On ne la respectait pas à Huang. Comment le sais-je ? Jack m'en a parlé. Il m'a parlé de cette nature humaine qui vole en éclats pour un oui ou pour un non. Moi, Monsieur, je veux retourner à Rock Drill. Je saluerai Anaïs au passage. Elle ne m'en voudra pas si j'ai une mère parce qu'elle n'a plus de père. Est-ce que vous pouvez comprendre cela shérif, cette théâtralité de l'innocence sur quoi j'ai fondé l'existence probable de mes souvenirs d'enfance ? Je n'ai pas le choix, et vous le savez. Que chacun retourne à sa place ! Anaïs à Lily House. Victoria à White Spring Falls. Et moi à Rock Drill. Monsieur Byron reste à sa place, Jack aussi reste à sa place avec Susan. Et Carabin, à quel endroit de l'échiquier on le trouve ? À Oak Castle ? — Mouais, fit le shérif Je vous dérange si je fume ?" Il allume une cigarette sans attendre ma réponse. Il ne m'a même pas regardé(e). Il jette un regard circulaire dans la chambre qui est éclairée par un lustre ancestral qui descend à hauteur d'homme au milieu de la pièce. Il s'arrête un moment sur la civière, en examine de loin la moleskine éventrée, la minceur de la bande de caoutchouc autour des roulettes, les sangles de cuir dépourvues de boucles, les tubes d'un jaune écaillé qui contraste avec la rouille fine et lumineuse. "Je ne me mets jamais dans les affaires des gens que je suis chargé de déranger un peu, dit-il (la cigarette sautille entre ses lèvres ; il a gardé le briquet dans sa main pour continuer d'en caresser l'usure ; il aime cette familiarité ; il en joue à merveille). Je reconnais que dans votre situation, il y a belle lurette que j'aurais perdu la tête. Il faut aider les gens comme vous. Votre mère ne vous aide pas en agissant comme elle fait. Elle ne plaide pas non plus en sa faveur. Voulez-vous qu'on vous ramène à Rock Drill cette nuit ? — Qu'allez-vous faire de ma mère ? — Une ambulance de White Spring Falls viendra la chercher. Pour cela, j'ai besoin de votre déclaration. Elle n'aimera pas ça", conclut le shérif en écrasant le mégot dans la terre d'un pot sans fleur. En bas, dans la cour de Lily House, il y a au moins trois véhicules tous feux braqués sur la façade de la maison qui s'agrandit dans un ciel sans lune : la voiture du shérif, avec l'adjoint un peu hagard qui caresse la crosse d'une carabine ; la voiture d'Anaïs, une décapotable anglaise dont les chromes scintillent comme autant d'étoiles, Anaïs fume une cigarette, assise au volant, attentive à paraître tranquille malgré les feux de haine que Victoria lui destine ; elle est debout près de l'ambulance de Rock Drill, tenant une portière ouverte d'une main et de l'autre interdisant à un infirmier de s'approcher d'elle. Le shérif me porte jusqu'à l'ambulance dont une autre portière s'ouvre. Je réclame mon fauteuil. L'adjoint est en train de le plier sous le porche. Le pot gît à deux mètres de lui, flaque blanche à cette distance. Je dis : "Pourquoi l'ambulance de White Spring Falls n'est-elle pas venue chercher Victoria ? Je peux me permettre ce luxe. — Ce n'est pas une question d'argent, dit le shérif (l'intérieur de sa bouche est plein de cette odeur de tabac qui ne le quitte pas ; je dis : pourquoi pas l'argent pour résoudre le problème de Victoria qui n'est pas le mien ? Il dit : Ne jouez pas à ce jeu avec moi. Je peux respecter un tas de choses parce que vous les représentez à merveille, mais ne m'obligez pas à vous dire ce que je pense de l'argent des riches). — Ne discute pas avec lui, me dit ma mère. Tout ce qu'il veut, c'est qu'on me renvoie à White Spring Falls pour que j'y crève. — Mais moi aussi je veux qu'on t'enferme dans ce paradis des fous qui ont les moyens de la folie ! Je ne veux pas que cette aventure se répète. Le shérif a raison sur ce point. Je suis le témoin de ta folie. Je lui donne ce témoignage. — En tout cas, dit le shérif, ce n'est pas l'argent qui résoudra le problème de Victoria. Voulez-vous faire des excuses à Anaïs ? Ce serait la moindre des choses compte tenu du dérangement. — Faut-il vous faire des excuses à vous aussi, shérif ?" dit Victoria. Anaïs est descendue de sa belle Anglaise. Elle est vêtue légèrement pour la nuit, mais c'est son genre, cette légèreté à fleur de peau. Elle se tient à distance mais regarde dans notre direction. Il y a si longtemps que je ne l'avais pas vue. Il a fallu attendre cette nuit absurde. Elle attend un signe pour s'approcher. Je tends le cou par-dessus l'épaule du shérif qui est en train de répondre soigneusement à la question de Victoria. "Je ne savais pas, dis-je assez bas pour ne pas déranger la conversation que le shérif entretient avec Victoria et suffisamment haut pour qu'Anaïs puisse me comprendre. — Peu importe, dit Anaïs sans sourire comme je m'y attendais. Elle ajoute, après un silence savamment mesuré : tu m'en veux ? — Tu n'es jamais ridicule, dis-je. — Cela ne t'excuse pas. — C'est pourtant une excuse que je voulais te donner. — Je n'ai visé que l'incohérence de Victoria, dit Anaïs. Tu sais à quel point il m'est difficile de supporter ce que je ne comprends plus. — Elle m'en voudra de l'envoyer à White Spring Falls. — Elle m'en veut d'avoir gagné Lily House. Tu as gagné Rock Drill. N'en parlons plus. Je te rendrai visite. John m'accompagnera. Il aime ta conversation. Il dit que tu enrichis son vocabulaire. Cela lui plaît beaucoup. Ne pense plus au mal qu'elle te fait. Elle ne te détruira pas comme elle a détruit mon père. Il n'y a pas d'excuse à cette incohérence." Le shérif s'est tu pour écouter les derniers mots d'Anaïs. Il dit à Victoria qu'il est d'accord sur ce point sauf que lui croit à la possibilité d'une guérison. Anaïs est trop définitive. Il ne comprend pas cette objectivité. C'est pour ça qu'il accepte les excuses que Victoria lui a offertes avec un exemple concret de sa folie : un cri de désespoir. Du coup, Anaïs remonte dans sa belle Anglaise et démarre le moteur sans autre commentaire. Elle nous adresse un salut de la main, la Triumph recule sur l'herbe moite, pleins phares sur le noyer qui est devenu un géant à la faveur de la nuit. Elle s'éloigne et disparaît après le sommet de la première côte, en direction de New York si John est toujours amoureux fou de Broadway et de son spectacle permanent. Le shérif secoue la tête. "On se reverra demain à Rock Drill, me dit-il. On en reparlera (se tournant vers Victoria qui arrange des plis de robe sur ses épaules) on téléphonera à White Spring Falls de mon bureau. Ça nous laisse le temps de nous faire à cette idée. C'est une idée pas facile à se représenter en termes quotidiens, mais on trouvera la force de l'accepter pour que tout aille mieux sinon demain, du moins après-demain. — Vous parlez de ma mort, shérif, dit Victoria. — Et de la mienne donc, dit le shérif — Ce sont des amis d'enfance", soufflai-je dans l'oreille de l'infirmier qui aimait l'enfance à cause des souvenirs qui portent son nom. Il n'avait pas envie de me poser des questions relatives aux personnages qui venaient de croiser sa vie dans la nuit du 16 au 17 octobre 1984. Il savait trop ce que ça coûtait de donner un sens aux paroles entendues et aux relations qui se faisaient et se défaisaient entre elles pour le malheur des protagonistes dont l'un au moins souffrait de désordres mentaux tels que le mieux était de chercher à en ignorer l'origine. L'ambulance voguait vers Rock Drill. J'étais confortablement couché(e) le long d'une paroi chargée d'instruments dont la logique m'était rebelle. De l'autre côté, l'infirmier lisait les informations longues et compliquées qui figuraient sur l'emballage d'un paquet de biscuits qui sentaient l'orange et la vanille. Il fronçait les sourcils à la lecture des chiffres, les relaxait aux passages grammaticalement plus probables, en venait avec force aux titres en relief dont les sens s'ajoutaient pour le convaincre qu'il était dans le bon chemin relativement à sa santé future. Il déchira l'ouverture du paquet d'un doigt lamentablement présent. L'odeur d'orange se distingua nettement de celle de la vanille. Il extrait un biscuit rond et sirupeux qui s'insinua un peu sous ses ongles. "Vous en voulez ? proposa-t-il. — Qu'est-ce que vous me proposez ? compliquai-je. — Un biscuit" résuma-t-il au lieu de l'infinie littérature scientifico-commerciale qui s'était embrouillée dans le réseau mal préparé de son angoisse. Il le goûta pour me convaincre. Il venait de créer une lune ascendante dégoulinante de saveur. La lune descendante, supposai-je, venait à peine de quitter sa cavité buccale pour d'autres profondeurs où j'aurais payé cher pour ne pas mettre les pieds si j'en avais eu l'usage. Je les regardais, mes pieds, nus et squelettiques, longs et difformes, inodores, plats, inutiles, je ne pouvais même pas en agiter les orteils pour me divertir dans les moments de cynisme qui précèdent toujours la tempête du silence. L'infirmier aussi regarda mes pieds, rapidement, à petits coups, les aquarellant dans l'eau de son écoeurement. Avais-je refusé le biscuit qu'il m'avait tendu avec tant de pitié ? Il devait se poser la question. En tout cas, je me la posais avec lui. J'en triturais la chair infâme. Le goût de l'orange mêlée de nectar de vanille me vint à la bouche. J'en aurais vomi. Maintenant l'ambulance filait sur une bonne route propice à la vitesse et au rapetissement du temps. Tel était le chemin de Rock Drill, rectiligne, rigoureux, court jusqu'à l'indécence, onctueux dans les moments de facilité, explicable s'il n'y avait plus rien à dire et que ce silence était le prix à payer pour le mériter. Le soleil allait se lever sur cette certitude. J'eus le désir obscène d'en parler. L'infirmier me regarda étrangement. Qu'observait-il sur mon visage ? Une pâleur extrême, un bleuissement propice à la lumière, un rictus indéchiffrable, le sentiment d'avoir été trompé(e) par une série de choix qui n'était elle-même que la conséquence inévitable de l'héritage génétique ? Infirmier, parle-moi de ce qui se passe en ce moment sur ce visage qui sert d'écran aux phénomènes de mon existence. Puis-je t'apprendre quelque chose de nouveau à propos de la science des masques qui a conditionné ma tragédie ? Il ne dit rien, il allonge un bras tremblant vers un interrupteur, il ne sait pas ce qu'il convient de faire en pareil cas. L'ambulance a semblé virevolter sur place. Elle s'est arrêtée dans une orgie de lumière qui m'atteint en plein coeur. Un mot s'est accroché sur mes lèvres. Je n'en connais plus le sens. J'ai bien failli mourir cette nuit-là, dans l'ambulance qui me ramenait à Rock Drill pour toujours, mort(e) ou vivant(e). Mais le chauffeur de l'ambulance s'y connaissait en matière de sténose. Il ne fut pas long à m'administrer les particules explosives qui m'ont sauvé la vie. Je n'ai pas perdu connaissance. dieu jouait avec ma coronaire pour m'inspirer le respect. Cette circulation occupa mon esprit pour me distraire de l'angoisse étrange qui m'accompagnait simplement sur le chemin de la mort. Les jours passèrent. J'accumulais les handicaps. Une autre paralysie s'était installée dans une de mes mains, je ne dirai pas laquelle pour ne pas ajouter du sens à cette immobilité qui me condamnait à écrire de l'autre main. J'écrivis en effet. Trop dans les premières semaines de ce nouveau séjour. Trop de sentiments et pas assez d'idées. Je relisais tous les jours, scrupuleusement, à la recherche des brèches où la profondeur daigne se laisser voir. Je les repérais sur un carnet à ressort dont l'envers des pages était couvert d'une autre écriture, la mienne, mais à l'endroit, dans le bon sens et d'un bout à l'autre de la même idée toujours poursuivie à distance pour ne pas s'en émerveiller plus que la raison l'exige. Mais je ne relisais pas cet envers du présent. Je ne relisais que ce qu'il était devenu pour m'enfoncer encore un peu plus dans ma destruction devenue objet. J'écrivais avec peine. Je n'écrivais plus sur la terrasse, à cause de l'humidité et du froid. Sur la terrasse, je me contentais de fumer des cigarettes. Une vilaine habitude qui contribuait à l'acquisition lente d'autres immobilités. Je comptais mes immobilités. Le chiffre en était magique. J'en dressais la liste. C'était un résumé dans lequel je me retrouvais au moment d'écrire, lorgnant d'un oeil encore mobile les pages du carnet où j'avais projeté des détails pour m'en servir au bon moment. Sur la terrasse, je me souvenais de l'enlèvement à travers bois et chansons, Victoria conduisant le char de mon immobilité pour m'associer à sa folie d'aimer et de construire pour fortifier l'amour. Le long écoeurement qui me traversait alors me contraignait à m'éloigner de l'humidité et du froid où j'avais écrasé les mégots de ma vie future. Je rentrai pour écrire, non pas dans ma chambre, mais dans un coin de la bibliothèque éclairé par l'angle formé par deux fenêtres dont l'une est toujours ouverte, qu'il pleuve ou qu'il vente. J'écris dans mon cahier. Le cahier est toujours roulé dans ma poche, du côté de ma main valide. Le crayon séjourne au fond de ce cylindre, avec une gomme et un couteau. Le carnet est enfoui dans ma chemise, ce qui explique son humidité relative, et sa tiédeur qui intrigue jusqu'au dégoût. J'écris par exemple cette histoire. Je la réécris de semaine en semaine pour en chercher le sens. Je n'avais aucune envie de l'écrire. Ce n'était même pas rendu nécessaire par la blessure. Personne ne m'a demandé de l'écrire. Je pensais à l'enlèvement, assis(e) dans l'angle des fenêtres dont l'une battait doucement dans son cadre derrière le rideau. Je pensais à la trahison de Gisèle qui était la cause de ma paralysie. Je pensais à Carina qui m'en voulait de l'avoir trompée. Je pensais que j'étais l'initiateur(l'initiatrice) de son malheur mais elle n'avait pas d'enfant pour le prouver. La bibliothécaire, une femme d'un certain âge qui semblait aimer cette certitude, à l'entendre parler de son expérience et du temps qui lui avait fallu pour l'acquérir, enlevait toujours ses lunettes pour me regarder, pour me mêler à sa brume approximative et en même temps faire acte d'une surveillance discrète. Elle souriait sans rien attendre de mon sourire, simplement le temps de mesurer l'échange de température que je pratiquais avec la fenêtre ouverte. Elle aimait des fiches innombrables. Je n'en avais consulté aucune. Sur le parquet, entre la porte d'entrée et le secrétaire qui m'était réservé, mon fauteuil avait fini par laisser sa trace, légère, vague et délicate puisqu'elle disparaissait à chaque nettoyage. Ce n'était qu'un peu de poussière de terre ramenée du parc dont je fréquentais les premiers mètres carrés avec une méfiance de chien. L'herbe n'y poussait pas. La terre était ocre rouge, meuble et imprécise, mêlée de cailloux noirs qui n'étaient qu'un apport maladroit pour diminuer son humidité. Je n'allais jamais plus loin. Au passage, les pleurs d'un saule déplorable s'unissaient à la tristesse de la couverture pliée en huit sur mes genoux. Je revenais toujours inquiet(inquiète) de ces courtes promenades. C'était le germe de mon inspiration que je cultivais de cette manière. La porte de la bibliothèque, montée sur des ressorts, s'ouvrait à la première sollicitation de la pointe de mes pieds qui aimaient cette aventure. "De quoi allez-vous parler aujourd'hui ? me disait la bibliothécaire au passage. — Je ne vais pas parler, répondais-je sans desserrer les dents pour ne pas trop en dire. Je vais écrire. — C'est drôle, continuait la bibliothécaire en passant la main dans ses cheveux blancs et lamentables, j'ai toujours dans l'idée qu'écrire, c'est parler de ce qu'on est en train de vouloir écrire. — Ce n'est pas mon genre. Vous pensez au théâtre. Je n'y jamais pensé moi (et me voilà songeur(euse) contre le guichet de la bibliothécaire, passant en revue la liste des masques dont je n'ai pas eu l'usage jusqu'à ce moment précis de mon existence où une femme chargée de livres me pose la question des masques dans des termes qui vont devenir les miens). — J'y pense tout le temps, soupire la bibliothécaire. — Au théâtre ? À écrire du théâtre ? À le jouer ? Ici, à Rock Drill ?" Mes questions la laissent muette un bon moment. Elle me montre la cigarette qui volute entre les doigts de ma main inutilisable autrement. "Vous ne pensez tout de même pas fumer ici !" Elle a soudain envie d'être agressive. À cause du jeu. Acting. Elle y pense en même temps que moi. On pourrait en discuter une première fois. Il n'y aurait pas de seconde fois. Elle n'est jamais d'accord avec personne. Elle ne va jamais plus loin que le premier état de la conversation. Après, elle préfère se taire plutôt que d'inviter à la contradiction. "Vous ne lisez jamais ? demande-t-elle en tapotant un paquet de fiches sur la surface lisse et dure du guichet qui émet un bruit d'oiseau. — Je ne lis pas quand j'écris. Est-ce que vous écrivez quand vous jouez ? — Mais c'est que je ne joue pas ! Et puis je n'écris jamais. — Vous lisez ? — C'est ce que je fais le mieux. Vous me croyez ? — Il m'est difficile de croire qu'on peut lire sans jamais éprouver le besoin de réécrire ce qu'on lit ou au moins de le jouer. — C'est que vous n'avez aucune idée de la quantité de rêves qui m'empêche de dormir sainement ! — Ah ! c'est vrai. J'oubliais le rêve." Le caoutchouc couinait dans le vernis du plancher. L'acier net et tranchant s'adaptait à ma seule main. Ce bras avait doublé de volume. Ma difformité était un spectacle. Je jetai la cigarette dans un cendrier. Lorsque je me fus installé(e) à mon secrétaire d'aventure, je vis la bibliothécaire près du cendrier. Elle observait tristement les volutes sans oser en éteindre le foyer. Je baissai la tête sur mon cahier ouvert. Cette tristesse était la mienne. C'est moi qui n'avais plus rien à jouer. Je n'écrivais que pour donner un sens aux mots. C'était tragique. Enfin, ça continuait de l'être. La première scène, je l'avais traversée avec cette lettre de Carina. Il y avait un chemin jusqu'à la trahison de Gisèle. Je n'ai pas parlé de cette trahison. La tête est la bouche dans la boue d'une herbe où mon sang n'était pas étranger à l'écoeurement, j'avais tranquillement écouté les paroles d'apaisement de Carabin dont un doigt fouillait le fond de ma gorge. L'air m'est revenu d'un coup, douloureusement. J'étais presque mort(e) depuis cinq minutes. Cinq minutes d'acharnement à respirer, voyant l'herbe bouger, certes, mais aussi se décolorer, se fondre, s'éclipser par intermittence avec le retour de la vie dans mon coeur déchiré. Carabin avait deviné le caillot. Il avait surmonté à ma place cet étranglement, dénoué ce noeud de sang pour que je continuasse de vivre. Je n'avais pas mérité la mort. Le choc m'avait cassé(e) comme un jouet, l'herbe assimilé(e) comme un crachat, je n'avais pas lutté contre l'effet de la poussée, rien médité de cette projection désarticulée au ras de la terre jusqu'à l'herbe silencieuse où la vie s'est rétrécie jusqu'à l'inexistence. Maintenant, avec cette main qui me restait, je traçais des lignes pour donner un sens à l'ignoble trahison de Gisèle, et c'est Carina qui revenait à ma mémoire, et la bibliothécaire me voyait briser la pointe de mon crayon dans le papier. Elle avait abandonné le mégot à son sort de mégot mégotant dans le cendrier de son destin. C'était en tout cas les mots que je lui imaginais. Elle ne souriait pas. Du bout de l'index, elle torturait sa lèvre supérieure, l'écrasant contre son nez qui se soulevait un peu pour accrocher la lumière qui venait de ses dents. Elle avait de belles dents strictes et lumineuses. Je m'en approchai. "Pourquoi ? dit-elle. — Je ne sais pas. Par ennui. Pas par amour. Oh ! non, pas par amour. — Je n'en ai pas besoin, vous savez ? — Non ? Je vous imaginais dans cette solitude. — Ce n'est pas la mienne. — À quoi pensez-vous ? À moi ? — Je ne pense jamais à personne. — À vous-même ? — Un peu. Je n'ai pas besoin d'amour. — Et vous croyez, que j'en ai besoin, moi. — Vous aimeriez tellement pouvoir vous en passer. — Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. — Vous en dites toujours plus que ce qui paraît. — On se ressemble alors. Vous acceptez mon baiser ? — Je n'ai pas dit que je ne l'acceptais pas. J'ai demandé pourquoi. — Et bien sûr je n'ai pas répondu à la question. — Comme d'habitude."    Chapitre XII 21 juillet     Avez-vous lu les Sonnets Majeurs de Nicolá Carvajal ? Si c'est le cas, vous vous souvenez de ce livre à la couverture rose avec une moitié de visage du poète et une moitié de titre et une date très future à propos de laquelle aucune explication ne venait éclairer le lent éloignement ni la naissance presque probable. Les sonnets étaient majeurs à cause du mètre. Autrement, ils eussent été mineurs. Ce jeu titillait mon imagination. Je connaissais Nicolá Carvajal à peu près comme je vous connais, c'est-à-dire que je le devinais. Je ne le percevais qu'à travers les commencements de mon propre langage. Dois-je dire que je le concevais aussi bien qu'il me démasquait chaque fois que ses mots se mêlaient à ma propre littérature ? Vous voulez dire que j'étais sa créature et que j'assistais à ma création chaque fois que c'était son désir ? Vous ne pensez pas que l'inverse est probable avec la même force exercée sur votre épuisement à m'écouter ? Je vous imagine prompt à m'obliger à me taire chaque fois que j'ai du plaisir à vous ennuyer. Quoi de plus ennuyeux, de plus mortellement ennuyeux que l'abstrait devenu écriture par la simple magie de la géométrie où j'exerce ma cruauté de savant ? Je suis le récitant de la tragédie où s'entretuent vos personnages de pacotille. Pardonnez-moi de vous en parlez et de n'en rien dire. Il y a d'autres lecteurs et j'ai envie de les désespérer. D'ailleurs ce livre n'en est pas un de plus sur Nicolá Carvajal. La biographie n'est pas mon fort. L'exégèse encore moins. Pour commencer le livre qui est celui que vous entreprenez de lire avec cet esprit de contradiction que je vous connais, j'ai besoin d'un prétexte. Nicolá Carvajal est ce prétexte. Rien de plus. Non, vraiment, rien de plus à mettre sous la dent que vous avez longue et tellement gourmande. Et puis quelle confusion cette manière de m'adresser à vous et d'être entendu par un autre ! On dirait qu'il ne peut y avoir de littérature qu'à cette condition-là. Mais cela ne change rien à nos rapports. C'est bien entre vous et moi que ça se passe. Et n'allez pas jusqu'à prétendre qu'il y a des témoins et que vous saurez vous en servir. Ce silence exagéré qui pèse sur la distance qui nous sépare, c'est un lecteur ou ce n'est rien. À New York, la dame de l'agence, rondelette et loquace, et un peu trop présente, m'avait affirmé que je pouvais proposer le plus bas prix possible et que c'était exactement le prix qui convenait à l'achat d'une pareille masure. La masure en question était une ancienne maison de maître, haute de deux étages et d'un grenier. Elle appartenait à un certain Godard et sa veuve probable ne refuserait pas de me la fourguer pour un peu de pain. C'est à peu près le langage que me tint la dame de l'agence pour laquelle je me pris d'une énorme sympathie. Posséder une maison en France, non pas à Paris, ce qui est donné pour facile, mais dans la province la plus reculée qui soit, ce qui paraît exagéré et en tout cas limite, c'était justement le rêve que je cultivais avec elle. "Et parallèlement je redoute le rêve..." écrivait Nicolá Carvajal dans ce livre rose où je n'étais entré(e) qu'une fois pour ne pas avoir à en sortir. En vérité, Nicolá Carvajal était mort et bien mort. Il venait de mourir comme on dit chaque fois qu'on veut parler d'abord de la distance qui nous sépare de la mort et de celle dont il est question en particulier au moment de parler. Soyons précis. Nicolá Carvajal avait disparu mais sa mort ne faisait pas de doute. On pouvait se passer des preuves de sa mort. Ce n'était pas le cas de feu Monsieur Godard, en France. Pour quelles raisons, je n'en sais rien. Il y avait des raisons d'être certain de la mort de Nicolá. Il y en avait d'autres, différentes et non moins certaines, pour penser que monsieur Godard n'était peut-être pas aussi mort que le voulait sa veuve. Inébranlable et convaincante, madame Godard, et envers et contre tous. Elle croyait à la mort de son dernier époux. Le fait est qu'en ce qui concerne Nicolá Carvajal, le doute n'était plus permis comme cela avait été le cas avant le long procès où l'on eut l'esprit de me faire citer comme témoin à propos d'un témoignage qui n'avait rien à voir avec la mort du poète et encore moins avec le doute que certains avaient cru y deviner. Le testament était clair. Il ne me laissait rien. Il ne portait aucun jugement sur ma personne. Il ne faisait aucune confidence sur nos rapports d'écrivains. Il me laissait le soin de veiller à la crémation de ses restes charnels et de procéder à l'éparpillement de leur réduction grise et volatile dans les feuillages d'une forêt dont le nom ne vous dirait rien : Bélissens. Cela fit beaucoup rire. Oh ! pas autant qu'il aurait souhaité qu'on rie. On ne se moquait même pas de moi. On s'esclaffait à l'idée que je pouvais me passer de toutes les preuves et que je n'avais pas besoin d'engager un procès pour ça. C'est que l'avion était monté très haut et qu'il n'était pas redescendu. Pas d'avion, pas de restes cadavériques et par conséquent pas de cendres. Autrement dit : pas de cérémonie intime au pied des chênes séculaires qui peuplaient, à en croire le poète, la pente et les arrêts de la forêt de Bélissens. On en serait resté là si Anaïs, toujours agitée de l'extérieur vers l'intérieur, ne s'était pas chargée de nous mettre dans la tête que, cendres ou pas cendres, la forêt de Bélissens continuait d'exister, avec ou sans nous, et que c'étaient là les bonnes raisons suffisantes pour tenter de l'éclairer au moins un moment par les feux d'une cérémonie intime qui pouvait bien se passer de cendres et de toutes les autres certitudes, intimes ou judiciaires. Gisèle aime cette idée. Saïda aussi. Sans parler d'Amanda qui songea un moment à emporter avec elle les cendres de son père, non point pour les substituer à celles du poète, ce qui eut été tout de même un peu fort, mais plus simplement pour les "faire voyager". C'était à peu de frais, en effet. Je vous accorde que commencer un livre n'est jamais aussi facile qu'on l'espère toujours avant de tailler la première mine et de l'affûter au coin du premier mot qui vient à l'esprit chaque fois qu'on songe à s'y mettre une bonne fois pour toutes. La nuit est tombée depuis une bonne heure que j'écris ce que commande mon esprit à mon attention. Il va me falloir présenter des personnages, peut-être même les décrire et même, même... les faire parler... entre eux ! Quelle folie ! Et quelle aventure si je songe un peu que je ne sais rien faire d'autre. J'aurais pu devenir charpentier si j'avais su m'intéresser à l'idée d'un toit au-dessus de la tête et d'un plancher pour la reposer entre deux coups de marteau. Ou bien infirmier(ère) si j'avais eu le goût du soulagement et la jambe alerte chaque fois qu'elle est sollicitée par la nature humaine ou par celle qui lui donne des cauchemars d'enfer. On voit bien par là quelle importance j'attache à mon propre sexe et surtout quelle définition je lui accorde au moment d'écrire. Il me suffira pour cela de ne pas parler d'amour. C'est exactement ce que je vais faire en écrivant ce livre. Et je parlerai toujours avec parcimonie de l'amour qui fait vivre les autres au-delà du personnage que je leur attribue. Tous des pantins. Vos pantins et votre imagination toujours en lice avec l'incohérence des images et du silence qu'il s'agit de combler avec des dialogues et des... didascalies. Tout cela me répugne un peu, je dois le dire. Enfin, Anaïs eut l'idée de la cérémonie et je me demandais si la forêt de Bélissens était une forêt comme les autres ou si le fait de s'appeler Bélissens lui donnait, avec l'idée qu'on s'en faisait en connaissance de cause, une allure propre à évoquer au moins une rime chanceuse dans le livre rose que Nicolá Carvajal avait composé, pourquoi ne pas le dire maintenant que notre intimité s'accroît de cette exigence de reconnaissance, pour moi. Anaïs n'est pas une femme comme les autres. Elle est comme Saïda, comme Amanda, comme Gisèle. Vous savez ce qu'elle est ? Une femme d'écrivain. Elle écrit très peu elle-même. Des lettres, des allusions, des textes pour croiser d'autres textes qu'elle ne comprend pas. Elle est éphémère. Elle a l'air d'une flaque d'eau. Elle met du temps à s'évaporer. Elle compte sur la nuit et se nourrit de ses rêves. C'est une amoureuse et elle ne s'en cache pas. Elle aime son corps, son chien, sa maison, dans cet ordre. Elle ne sait plus si elle l'aime encore, à lui, John. Peut-être, dit-elle, avec un air de se moquer au fond de cette idée inutile. Elle a toujours cet air chaque fois qu'elle a une idée. Par exemple cette idée de s'enfoncer dans la forêt de Bélissens pour y évoquer l'âme vagabonde désormais de Nicolá et de son oeuvre rose. Il y a un château là-bas, à la lisière de la forêt, entre une muraille de hêtres et une rivière où clapotent les truites et l'idée de la truite. C'est le château de Gisèle, bien sûr. Enfin, de son écrivain de mari. Je veux parler de Fabrice, châtelain et poète. Essayiste à ses heures. Propriétaire d'une Rolls-Royce et d'un musée. Sans compter la bibliothèque et la vaisselle. Il ne possède plus les gens que son père a possédés mais il entretient de bons rapports avec leur descendance, où figure l'exécrable Jules, dont je n'ai jamais parlé qu'avec un mouchoir sur les lèvres. Jules n'est pas écrivain. C'est un bouseux. Un vrai cul-terreux. Un peu propriétaire et jamais sûr de l'être encore au moment où il vous parle de Pauline, sa femme, la romancière que j'aurais aimé être si j'avais été... On retrouvait John, et Anaïs, à Polopos, chez Cecilia, qui a épousé Malcolm en secondes noces. Elle n'écrit plus. Elle laisse ce soin à Malcolm qui s'en tire ma foi pas trop mal, d'un roman à l'autre étirant le verre de sa fragile diction. J'oubliais de préciser que Polopos est en Espagne. Je ne sais plus si Mike et Amanda vivaient encore à Polopos cette année-là, l'année où l'idée d'Anaïs a enchanté Saïda. Enchanterait-elle son Arabe d'époux, le bel Ali noir et or dont chaque vers est une rature dans l'infini qui me sépare de lui ? Infini qui n'en est plus un si c'est Lorenzo qui le touche du bout d'un de ces fragments dont il a le secret. Lorenzo n'a épousé personne. Il n'aime pas les cristallisations ni les jeux du plaisir dans les déserts de la fidélité. La toute jeune fille qui l'accompagne est peut-être sa soeur. Comment ne pas se dire qu'elle ne l'est pas ? Elle exhibe un sexe imberbe et un sein de pacotille. Elle lit des cochonneries au sujet de l'enfance et ce n'est pas Lorenzo qui les écrit. Pour une fois qu'il se tient à l'écart ! C'est à peu près tout le cortège. Je ferai plus tard de plus profondes et plus exactes présentations. On a bien le temps. D'ailleurs, le temps n'est pas ce qui nous motive ici. On serait plus parfaitement du côté de l'histoire qu'il ne faut pas se dépêcher de raconter si l'on ne veut rien perdre de son contenu hallucinatoire. C'est vrai que ma vie est une succession, à peu près articulée par ma pensée, qui se veut présente partout où j'ai de l'intérêt pour quelqu'un, une succession, disais-je, d'hallucinations ou au moins de vertige. Le silence s'abat chaque fois sur ce que j'avais à dire. Et je ne le dis pas. Je m'écroule comme un mur. La cérémonie est imaginée par Anaïs, qui a de l'imagination. Le cortège est l'oeuvre, on s'en doute, de Saïda, qui a le goût des accouplements deux par deux, chacun à sa place, le hasard fera le reste. Elle me regarde avec un air un peu fâché. Nicolá vivant, c'est avec lui que j'avais coutume de m'accoupler. Je ne le ferai même pas avec ses cendres. Je m'accouplerai, dites donc, avec l'idée d'Anaïs. Je ne pouvais tout de même pas rester seul(e). Pouvait-on même imaginer que la cérémonie eût lieu sans moi ? Sans moi qui avait été, comment dire ? le seul véritable amour de Nicolá pour la chair ? Je ne peux pas évoquer cette chair sans y penser au moins avec tout le goût qu'elle m'a enseigné. J'ai ce goût de la terre et du ciel à jamais creusé dans ma propre chair. C'est vrai que j'aime la terre. J'aime la terre des hommes. J'aime le ciel du reste de la nature. C'est là que j'imagine ma seconde d'infini. Dans le bleu, au ras de la terre et toujours plus chaque fois que c'est possible ; je veux dire chaque fois que j'en ai le courage. C'est ce même courage qui m'a manqué quand la mort de Nicolá est devenue certaine, définitive, inévitable. J'étais devenu(e) de la boue au moment d'avoir à servir sa pensée. Il ne s'est trouvé personne pour m'aimer à ce moment-là. Je n'avais même pas son cadavre et son image en décomposition pour y accrocher mes petites lumières de désespoir. Maintenant nous songions tous à une cérémonie qu'il n'aurait pas aimée pour n'importe lequel des morts qu'il respectait. Il m'avait imaginé(e) seule et nue (seul et nu) dans la forêt de Bélissens, soufflant un peu sur la braise de ses cendres, le coeur brisé et l'âme noyée dans toute cette eau qui est celle de l'anéantissement par la douleur. Au lieu de ça, j'arrivais dans la forêt avec quatorze de mes amis, qui furent aussi les siens. Sept couples pour émettre une pensée commune dans cette orgie de feuillages et d'ailes d'oiseau. Et j'étais seul (seule) encore une fois. Seul(e) comme chaque fois que le bonheur m'avait croisé(e) du regard, un peu penché(e) sur mon plaisir pour en observer le soubresaut et l'étreinte calculée, pour ne pas durer et pour ne pas recommencer, et de toute façon durer et recommencer exactement où c'était écrit que ça recommence. Il y a une fin probable à une pareille existence. Elle est dans le miroir. Je n'en use jamais. Je veux dire qu'il n'y a pas de miroir dans ma vie. Il y a le regard des autres. Je ne m'y reconnais pas. Je n'ai jamais quitté l'Amérique sans embrasser ma mère, et je ne quitterai rien sans l'avoir consultée. Au téléphone, sa voix est celle d'une jeune fille un peu émue de n'avoir pas à user de toute sa voix pour se faire entendre d'un enfant dont elle a du mal à évaluer l'âge et la distance. La réalité n'a pas pour elle toute l'importance qu'on lui accorde d'ordinaire. Elle ne s'est jamais fixé un but pour se définir tout entière, ce qui est l'ambition du commun des mortels. Elle n'entre pas dans le dictionnaire par cette porte. L'idée de l'Europe a conquis son silence. C'est une idée un peu étrange, m'a-t-elle confié avant de se taire. Une idée de Nicolá a toujours quelque chose d'étrange quand on y pense, dit-elle encore. Elle m'impose l'attente de cette manière. Ce n'est pas une opinion, ce n'est pas un refus de comprendre, pas même un moment de révolte contre l'image que je donne de moi-même. Elle aime bien l'étrangeté de cette idée, celle de l'Europe, mais elle a tant de reproches qu'elle me destine sans jamais les exprimer ! Le silence s'accroît d'autres silences, et je redoute la contrainte d'un mot qui s'enchaîne toujours aux autres avec cette facilité qui me déconcerte et qui fait de moi un fantaisiste, un amuseur, un accrocheur de guirlandes pour remplacer les étoiles, un peu tremblant (tremblante) chaque fois que je parle du ciel où elles s'éternisent pour me faire mentir parce que je ne mérite rien d'autre. Partir pour l'Europe est vraiment une idée inutile. Je le sais. Je le lui dis. Alors pourquoi partir ? Je pars avec des amis. Je n'ai pas de vrais amis ? Je ne sais pas. J'aimerais avoir le choix. Décidément, je cherche son approbation et je ne la trouve pas. À six heures, Anaïs me fait part des derniers développements de son idée. Je redoute le pire. Il y est question des Cathares, des ruines magnétiques sur lesquelles est construit le château de Fabrice et même du pouvoir médiumnique dont Pauline est le siège depuis son accouchement raté. Je m'inquiète, mais à la manière d'un vagabond, un oeil sur la route et l'autre le plus près possible de soi. Je sirote le café et je pense à l'avenir. La forêt de Bélissens a un bel avenir. On va y joindre nos esprits pour atteindre la fuite de Nicolá dans la courbe de l'infini qui nous revient comme un reflet. Je regarde un miroir entre la cheminée et le vaisselier, certain(e) de ne pas y rencontrer mon improbable reflet. Nue, Anaïs est presque belle dans son rôle de prêtresse ordonnatrice du rituel qui s'impose maintenant à tous comme la meilleure idée depuis celle du procès qui a donné raison à la mort. J'aime bien la nudité d'Anaïs. C'est une nudité musclée, mais lisse, juste le temps pour elle de passer de l'environnement transparent d'une robe de chambre à l'entourage de plis et de taches qui règlent les mouvements d'ailes et de chutes d'eau qui la redéfinissent avec les mêmes avantages de couleurs et d'ombres. Elle s'assoit dans un fauteuil qui a l'air d'un rocher et s'immobilise dans un songe l'espace d'une réplique de Saïda qui veut avoir raison. Saïda a toujours raison. Elle a surtout raison de son regard. Elle le soumet à l'opinion qu'elle a de ce qu'elle est en train de vivre. Ce voyage à Bélissens l'enthousiasme. Elle en a parlé à Ali qui se souvient toujours de Bélissens avec une émotion d'enfant. Elle explique que pour lui, Bélissens est un jouet d'arbres et de sentiers. Il aime l'odeur des champignons, les coulures de vert et le froissement d'un ruisseau que Nicolá traverse à cheval. Il a une histoire ce cheval. Elle en parlera un autre jour. Le cheval n'a pas encore toute l'importance qu'on lui accordera plus tard, une fois tous ensemble près du ruisseau pour écouter ce qu'Ali en fait quand il se met à en parler. Ces deux femmes ne s'entendent pas. Je ne veux pas dire qu'elles n'ont pas de conversation. Il faut les écouter s'entretenir de ce qui ne leur appartient pas. Mais que voulez-vous, tandis que Saïda comble les vides de son imagination avec ce qu'elle sait de son compagnon, Anaïs se tait pour n'avoir rien à dire à propos du sien. Saïda met de l'amour dans les vides, Anaïs n'y reconnaît rien de ce qui l'attache pourtant à John. À les écouter, Ali est une rivière, John un cheval. John a écrit quelque chose de moins long sur Nicolá. C'est moins long, explique Anaïs, parce qu'il ne croit pas à la mort des poètes. Comment voulez-vous que Saïda comprenne cette réplique qui est un exemple de la jalousie d'Anaïs à propos de tout ce qui entraîne son mari loin de ses préoccupations quotidiennes ? Mais assez parlé de ces deux éphémères. Elles n'ont que l'importance d'un moment d'imagination (la cérémonie, les couples) au service du poète auquel j'appartiens corps et âme. Le nez dans les vapeurs d'alcool de mon café encore chaud, je refuse poliment de m'inscrire dans leur programme. J'irai à Bélissens, j'écouterai le chant des oiseaux et tout ce qu'on voudra que j'écoute pourvu qu'on ne me demande pas de régler mon attitude sur celles des autres. Saïda pourra écrire, en face de mon nom, que je ne sais pas encore si j'aurai la force de dépasser la douleur pour l'écrire noir sur blanc avec autant de facilité qu'Ali, qui est un virtuose, ni même que John, qui est un érudit. Les mots s'écrivent comme ils s'écrivent, on n'y peut rien. À cette réflexion un peu amère, Saïda hausse les épaules, qu'elle a solides et lumineuses, et elle se met à espérer tout haut qu'il n'y aura rien d'incompréhensible pour expliquer l'absence cruelle de Nicolá. Ceci dit à mon attention, là où l'hermétisme me blesse. Je ne me vexe pas. Le café dégouline un peu au bord des lèvres que je lui offre. Je m'en vais. Maman est sortie quand j'arrive chez elle. J'attends sur le seuil de la porte, assis(e) sur la marche qui me sert d'existence chaque fois que je me donne à elle. Elle ne tardera pas. Elle s'absente rarement plus d'une heure, et en cas d'absolue nécessité seulement. Elle me dira tout à l'heure que c'est elle qui m'emmène en Europe. Je connais son orgueil. Oui, nous habiterons la maison que madame Godard veut bien nous louer. Elle a aménagé elle-même les chambres afin que chacun, deux par deux, y trouve son compte. Je n'ai pas précisé que je viens seul (ou seule). Il y aura une place vacante. On ne manquera pas d'en conter la nécessité. J'aurai une larme à l'oeil pour ponctuer la conversation. La maison est sur le chemin de la forêt. Cinq minutes de marche, pas plus. Une pente sans difficulté. D'autres pentes pour s'éparpiller. Un coeur pour se rejoindre, au pied des hêtres grandioses et déplumés. C'est l'hiver et j'aurai froid aux mains. Je les confierai à Saïda une fois que j'aurai mes aises. Je n'ai pas peur du froid. On arrive à la maison par une route qui est tout ce qui reste de la civilisation à cette hauteur. On ne verra pas le talus couleur de myrtilles ni l'épine dorsale agitée d'herbes folles et de bugles ratatinées car la route sera enneigée, vierge de traces, à part celles d'une probable bête sauvage qui pourra être un cerf ou un sanglier, au choix. Je déplie le prospectus et je m'étonne qu'il soit arrivé jusqu'ici. Enfin, il y est arrivé et maintenant j'en décortique la saveur hivernale, rêvant de hauteurs au-dessus de la hauteur des arbres qui ne manqueront pas de m'étonner. Je lève un instant le nez pour penser à monsieur Godard qui est mort pour madame et peut-être vivant pour les autres. Monsieur Godard a disparu d'un coup. C'est ce coup qui conduit madame à penser que la mort de monsieur est certaine. Il eût disparu moins vite, se diluant dans l'absence avec la netteté qu'on connaît aux chandelles ! Mais non, m'expliquera sur le terrain madame Godard. Ça c'est fait d'un coup. Pour lui, elle ne sait pas. Ça a duré peut-être des heures et il a trouvé ça très long. Et quand bien même il aurait souffert le martyre, ça ne change rien au fait que, pour elle, il était parti et n'était plus "jamais" revenu. Elle insistera sur ce "jamais". Elle n'en percevra "jamais" la cruelle absurdité. Nous allions donc habiter, l'espace d'une semaine, la maison d'un mort. Pour le notaire à qui je proposerais un prix ma foi exorbitant, c'était la maison d'un disparu. Il fallait que j'attendisse, pour me porter acquéreur, qu'il eût fini de disparaître. Madame Godard avait donc tort. Une disparition, c'est long et coûteux comme la justice et il n'y a rien à faire pour que ça change. Une fois notre séjour terminé, au bout d'une semaine si j'en croyais le programme élaboré par l'âme aventureuse de Saïda l'heureuse, nous rentrerions tous dans nos logis respectifs, avec peut-être l'espoir qu'au bout du compte, madame Godard finirait tout de même par avoir raison de la rémanence inattendue de son époux. Ma mère ne rit jamais. Et surtout pas du malheur des autres. L'Europe non plus ne la fait pas rire. Elle l'inquiète plutôt. Et puis quelle idée inutile ! C'était bien une idée d'Anaïs. Et si Nicolá vivait encore ? Quelque part à Tampico ou même plus près de Valdivia ? Quelle tête on ferait ! On n'a pas le droit de tuer les gens de cette manière. C'est un point de vue sans illusion sur l'utilité de vivre. J'y rejoins ma mère avec d'autres raisons. Nous sommes elle et moi des suicidaires. C'est une question de temps. C'est juste ça. L'idée de m'accompagner lui est venue en rentrant à la maison. Elle secoue son filet de Léautaud où craque une baguette de pain à la française. Elle ne savait pas qu'il y avait une place vacante dans la maison. Elle ne savait pas que c'était à cause de ce qu'on pensait de moi. Madame Godard ne me connaissait pas et elle avait déjà formé un début de pensée où je finirais bien par entrer tout entier (ou tout entière). Je ne connaissais pas Madame Godard mais son attente m'avait inspiré(e). Par contre, je ne pouvais rien penser de monsieur Godard et sans doute n'en penserais-je jamais rien, malgré ce qui me serait donné de sa personne ou plus exactement de ce qu'on pouvait en penser avant qu'il ne disparût, d'un coup, ou plus lentement, selon l'angle de prise de vue adopté pour défendre une thèse ou une autre. Maman pensait comme moi, mais l'idée de me la coltiner aussi loin, et dans un but aussi vague malgré les plans de Saïda, cette idée m'exaspérait et je ne lui cachai pas mon sentiment. Bien sûr, elle pleura. Elle pleura comme elle sait pleurer, non pas pour me convaincre, mais pour me faire mal. Il faudra que j'écrive plus d'une page sur la cruauté de ma mère à mon égard. Je n'en dirai rien pour l'instant. Le temps s'écoule toujours. J'écris comme un automate. Une fois terminé le cycle de ce que je me suis imposé, tout recommence, sans ornement, de la cruauté de ma mère à mon silence incroyable devant le ruisseau que Nicolá ne franchira plus. John me regardera avec cet air de condescendance qui ne le flatte en aucune manière. Ali aura à peine évoqué le cheval, les jambes du cheval et son sexe de géant sexuel. Je me mordrai le poing, non pas pour ne pas pleurer, ni pour m'empêcher de dire ce que j'avais à dire, mais simplement pour me faire mal, pour exister encore dans la douleur, pour durer dans l'impossibilité de la supporter plus longtemps. Maman peut-elle comprendre cela ? Mais elle avait autre chose à penser. Elle pensait tout le temps aux mêmes genres de choses chaque fois qu'Amanda, de Polopos où elle guérissait au soleil les derniers miasmes de son stress américain, chaque fois qu'Amanda intervenait d'une manière ou d'une autre dans ma vie, c'était à dire d'abord dans la sienne puisque selon son idée, il fallait toujours la traverser pour m'atteindre. Et Amanda avait l'art de me toucher le coeur. Je la trouvais belle, inutile et irremplaçable, dit ma mère en parlant de moi à propos d'Amanda. Si j'avais été une fille, je l'aurais épousée. Et si j'avais été un garçon, j'aurais vécu avec elle une aventure sans lendemain. Mais qu'est-ce que j'étais donc pour la trouver belle, inutile et irremplaçable ? Cette fois, c'est moi qui pleure et elle cherche à me consoler, ce que je ne fais jamais quand c'est elle qui pleure. Elle joue avec mon impatience, avec ce frémissement qui m'approche des mots chaque fois que je veux en parler, mais elle parle à ma place, d'Amanda, des cendres du père d'Amanda, des innombrables voyages des cendres du père d'Amanda, de l'absurdité de ces innombrables voyages, et de l'inconvenance de cette absurdité qui ne rend pas hommage à mon amour. Elle ne parle pas du père d'Amanda. Elle n'en parle jamais. On peut toujours savoir qu'elle en a été l'amante démesurée. Elle a tant aimé cette nudité de reine d'un jour. Elle a recommencé chaque fois que l'occasion s'est présentée. Entourée d'eau l'été, environnée de laine l'hiver, fleur brouillonne au printemps et triste comme un cimetière à la traversée des automnes toujours pluvieux et tragiques. Il n'y a pas de secrets entre elle et le monde à propos de cette aventure de toute une vie. En tout cas, ce n'est pas elle qui en parle. Elle prend forme. Je cesse de pleurer et je m'éloigne, mesurant la distance pour la raisonner. Maintenant elle sourit. Elle dit qu'elle m'aime. Pas autant qu'elle a aimé le père d'Amanda qui est peut-être aussi mon père, pourquoi pas ? J'ai le même regard qu'Amanda, un peu oblique pour ne rien trahir de ma violence intérieure, et clair comme si cette transparence était une invitation au voyage. Il y a tant de voyages entre Amanda et moi. Maman se souvient de la traversée du détroit de Gibraltar. Je veux me souvenir d'une autre traversée. Et nous débarquons toujours ensemble sur une côte africaine où Ali secoue son tarbouch couleur de sang et de feu. Elle veut aussi me parler de Saïda. Je n'ai jamais été amoureux ni amoureuse de Saïda. Pourtant, sa peau attise mon désir. La pointe de son sein est une autre invitation. Il n'est pas question de voyage avec elle. Pas question de fermer les yeux non plus. Que rêvons-nous ensemble ? Je n'aime pas sa façon de me conduire à ses pieds. De parler de mes cheveux qu'elle peigne avec une attention de peintre animalier. Ali rompt toujours le silence. Nous les avions rejoints sur le port de Melilla et Ali fumait des cigarettes de contrebande, dit ma mère qui ramenait la conversation à cette traversée impensable qui m'a rapproché de Saïda d'une manière définitive. Pourquoi ne pas penser à elle ? dit ma mère. Non, elle n'aimera jamais personne comme elle a aimé le père d'Amanda. Il y a tant de voyages à entreprendre dans le regard que j'ai hérité de cette aventure sans lendemain. Et puis cette histoire de cendres la met en fureur chaque fois qu'elle y pense : Amanda est une sotte qui aurait pu être sa fille. Quelle idée déroutante ! C'est une proposition de labyrinthe. Je redoute toujours ma mère dans ces moments où son imagination m'empêche de penser. Je finis toujours par me noyer dans sa raison. J'ai tort d'y croire encore, mais je n'ai pas d'avenir dans un affrontement méthodique et inévitable que je pourrais opposer à ses vagues de remords et d'envie de suicide. Ce que la mort y gagnerait, je n'essaie même pas de le deviner. Mon fantôme futur n'a pas encore pris forme. On en vient bien sûr à parler du cimetière de Mike, le poète qu'Amanda a épousé par pitié. Le mot est de ma mère, je veux parler de cette pitié dont elle sait bien que ce ne peut être celle d'Amanda. Il y a de la pitié quelque part entre Amanda et Mike, mais Amanda n'y est pour rien. Mike s'imagine tant de choses à propos de la femme qu'il n'arrive plus à aimer comme il a toujours voulu l'aimer. Il boit, il se drogue, il paraît même qu'il s'adonne à la douleur avec un abandon qui n'inspire personne. Il y a un cimetière derrière la maison d'Amanda. Un vieux cimetière. Un cimetière oublié. Comment peut-on oublier un pareil objet ? Comment la mémoire s'y prend-elle pour que ça arrive ? Personne n'en sait rien bien sûr. À Polopos où Mike et Amanda ont construit la maison de leur rêve, personne ne se souvient de ces morts. Ils existent pourtant. Et Mike et Amanda les ont achetés avec le terrain et les restes d'une maison. Cette possession les inquiète. Elle augure mal de leur avenir, dans ce coin d'Espagne en tout cas. Et puis cette idée d'avoir acheté des morts, et cette autre idée d'avoir à les posséder juste le temps d'un passage sur la terre qui est toujours celle des autres, enfin toutes ces idées qu'on se met dans la tête quand il arrive de pareilles histoires, ce n'est pas fait pour tranquilliser maman dont Mike a écrit l'histoire merveilleuse en pensant aux morts de son jardin comme à une conclusion provisoire. Quelque chose s'est passé entre Mike et maman, qui n'est ni de l'amour ni de la science, quelque chose d'infiniment moral et bien agencé comme les pierres d'une cathédrale et chacun s'accorde à penser que Mike a écrit un chef-d'oeuvre. Il en vit. Amanda est encore sous le choc. Elle ne s'imaginait pas en personnage d'épopée amoureuse. Elle avait du mal à croire qu'elle en avait épousé l'auteur indiscret justement parce que c'était indiscret. À chaque voyage en France, près de Bélissens justement, elle se mettait à interroger les cendres paternelles avec une ferveur qui troublait l'insatiable Pauline dont la boule magique était soudain prise de vertige. Pauline avait un don de voyance. C'était tout ce qui amenait Amanda à la visiter corporellement chaque fois qu'elle s'enivrait à traverser la France de long en large jusqu'à ce que le vertige la bousculât dans un lit d'hôpital où elle était violée par ses rêves. Ce don de voyance n'avait rien à voir avec le talent de romancière de Pauline qu'Amanda ne lisait d'ailleurs pas. Rien à voir non plus avec le corps de Pauline qui appartenait à un homme dont le moins qu'on pût dire était qu'il n'entretenait que de très lointains rapports avec la littérature. Et donc Amanda se penchait elle aussi sur la boule chimique de Pauline qui se mettait à poser de drôles de questions et à y répondre aussi drôlement, si l'on en croyait les commentaires éclairés de son paysan de mari qui revenait des champs avec sur son paletot de la boue et des brins d'herbe pour faire plus vrai et franchement pathétique. Cette fois, Pauline avait été plus loin que d'habitude. En fait, jamais elle n'alla aussi loin. Il se trouvait dans la contrée, qui est celle de la forêt de Bélissens dont j'ai déjà parlé, un couple des plus ordinaires habitants d'une vaste maison un peu délabrée dont je n'ai pas tout dit. C'était monsieur et madame Godard. Or, il advint que monsieur Godard mourût, selon les dires de sa femme, ou qu'il disparût, selon les croyances du voisinage qui avait des visées sur les champs et sur le bétail et qui, comme de juste, ne voulait pas s'en laisser compter. Monsieur Godard n'était pas mort, ses biens ne pouvaient donc être mis en vente et être acquis par un doryphore quelconque qui ne manquerait pas d'empoisonner le pays avec son étrangeté et ses manières de faire qu'on pouvait bien deviner si on avait l'intention de tout savoir et surtout de tout dire. Qu'à cela ne tienne, Pauline abonda dans leur sens et le fit savoir à Amanda : Godard était vivant, ou plus exactement, selon ses mystiques renseignements arrachés à l'obscurité de ses interrogatoires, il était entre la vie et la mort, quelque part dans une contrée qu'il ne fait pas bon de fréquenter quand on a le coeur fragile et l'estomac délicat. Il ne tenait qu'à un fil que Godard revînt parmi nous, les vivants et les pas encore morts ! Cette révélation suffoqua Amanda. Elle avait donc le pouvoir d'intervenir dans le destin d'un inconnu au nom célèbre. C'était plus, mais beaucoup plus que ce qu'elle avait espéré obtenir de sa propension à croire les yeux fermés aux pires balivernes. Un mot, un seul suffirait-il à apporter la contradiction à la véhémente campagne menée par la veuve qui croyait dur comme fer que son mari était bel et bien mort et qu'il convenait de vendre la maison au plus vite, et le plus cher possible si c'était possible. Elle se mit à lorgner les touristes et composa un prospectus pour allécher les âmes dépensières, lequel prospectus indigna Amanda qui le remit à la dame de l'Agence à New York, laquelle dame en parla à Anaïs qui imagina une cérémonie d'adieux pour remplacer celle de l'éparpillement des cendres de Nicolá dont j'aurais dû être le principal et au fond le seul protagoniste. La question est : pourquoi Amanda avait-elle remis ce prospectus à la dame de l'agence et pourquoi c'est-il pas moi qui l'ai lu le premier (ou la première) ? En d'autres termes, qui était la dame de l'agence ? J'ai toujours eu horreur de ce genre d'histoire. Une question arrive qui voudrait tout expliquer. Et puis quoi encore ? J'en ai assez de ces voyages dans les angles de ce qui n'est plus ma pensée à partir du moment où vous cherchez à détourner l'attention du lecteur par cet attachement ridicule à des principes de neutralité par rapport à un récit où vous n'impliquez rien que votre sens du mystère et de la résolution du mystère. Pour répondre à votre question, il faudrait parler pour la première fois de cet incroyable labyrinthe de pierre, de verre et d'acier que Cecilia a fait construire à deux pas de sa maison. On y accède par un escalier, un seul escalier arraché jadis à une forteresse arabe vous conduit à l'entrée-sortie du labyrinthe. Cecilia, dont tout le monde parle maintenant que Nicolá est mort, habite Polopos, entre deux montagnes où s'avance, pour dominer la vallée et la soumettre tout entière à son regard, une éruption de roche noire et rouge entre les craquelures de laquelle il n'est pas difficile de distinguer sa demeure d'aristocrate et de femme fatale. J'en dis trop ou je ne dis rien. Le labyrinthe est creusé dans la pierre et réagencé avec des blocs de verre et des cristallisations de métal et de figurations ébauchées dans des coulures mêlées de pentes. On dit que c'est un objet d'Art. On peut tout dire à propos d'un labyrinthe, non pas que tout commentaire en éclaire les pièges, mais il est tellement facile de parler de l'ombre, tellement inutile d'en explorer les reliefs, tellement absurde d'y attacher de l'importance au point de renoncer un jour à l'expliquer. Cecilia venait d'épouser Malcolm et Malcolm s'émerveillait de l'avoir épousée et d'être sur le point de la posséder tout entière. Il chantait des poèmes de son cru sur les marches du labyrinthe dont il ne connaissait pas le secret. Cecilia riait avec des invités qui s'imaginaient tout savoir de la jalousie. Parmi eux, Fabrice rougissait et Gisèle le flattait de sa langue experte qui vantait les mérites du dernier ouvrage de Fabrice : un long essai sur John, qu'on avait tous lu de la manière la plus superficielle qui soit étant donné que John ne méritait rien de cette attention échevelée et méprisable à cause de ses inexactitudes et de ses poses passablement mystiques. Cet essai, c'était de la magie noire. On n'y croyait pas. On aurait cru volontiers à cette magie qui ouvre toutes grandes les portes de la féerie quand celle-ci alimente la langue et le contexte. Mais Fabrice n'avait pas ce talent. Sa chantefable fonctionnait à l'envers, ce qui est un comble. Ce qui avait contribué à refroidir sa relation à John qui ne s'en portait d'ailleurs pas plus mal. Comme défi à tant de mépris et de silence, Fabrice ne trouva rien de mieux que de franchir l'obstacle musical et verbeux que formait Malcolm entre deux marches d'escalier autrefois porteur de courses plus véloces. La guitare de Malcolm, un peu flamenca dans les moments de désespoir et donc aussi un peu la mienne, heurta un angle de pierre avec un son presque lugubre. Les cordes vibraient encore lorsque Fabrice entra dans le labyrinthe. Malcolm avait cessé de chanter et il regardait John d'un air si triste qu'on pouvait à juste titre se demander s'il n'était pas en train de s'interroger sur le fait que dans son essai, Fabrice avait omis de préciser que John n'était que l'odieux plagiaire des oeuvres que lui, Malcolm, avait héritées de la tradition américaine revue et corrigée par Flaubert. John savait écrire, mais pas à ce point. Un cri retentit. La discussion amère et un peu vive qui s'était engagée entre Malcolm et Gisèle commençait à prendre la tournure d'un règlement de compte dont John aurait pu dire, s'il avait vécu au lieu de fuir, et avec tout l'aplomb qu'on lui connaît quand il est sur le point de perdre, qu'il y était parfaitement étranger. Le cri était évacué par le labyrinthe. On songea d'un coup à Fabrice. Il y avait plus d'une heure qu'il s'y était aventuré. Malcolm et Gisèle avaient occupé tout ce temps. Nous répondîmes comme un choeur par un autre cri moins désespéré. S'était-il blessé ou avait-il seulement peur ? Ni l'un ni l'autre. Il était perdu et demandait à franchir l'obstacle à la force du poignet et non plus à travers ses méninges qui n'en pouvaient plus de reflets et de culs-de-sac. Était-il possible, par un bond, de s'extraire du noeud inextricable où il ne cherchait plus maintenant l'aventure ? Nous fîmes le tour de la maison et d'un bloc, nous gravîmes la pente qui, au détour d'une roche, s'avance un peu au-dessus du labyrinthe. Nous pouvions voir la guitare de Malcolm dans l'escalier, vibrante et lumineuse. Nous vîmes aussi le ténébreux Fabrice qui tentait d'escalader un piton de fer rouillé. Il allait se blesser les mains. Notre cri l'arrêta. Il lui fallut tout de même une bonne minute avant de nous apercevoir sur la corniche où nous formions un ensemble homogène et plat. Il nous salua mais ne dit rien. L'angoisse était sur le point de le vaincre. Gisèle secoua la tête et dit quelque chose que personne n'entendit vraiment. Où était Nicolá à ce moment-là ? Est-ce que je suis capable de me souvenir de ça ? S'il avait participé à notre coagulation sur la fragile corniche, Nicolá n'aurait pas manqué d'ironiser sur le sort de Fabrice. Or, je ne me souviens d'aucune espèce d'ironie. Nicolá était donc ailleurs. Et pourtant, plus tard, il a écrit quelque chose sur l'aventure labyrinthique de Fabrice dans une nouvelle où Fabrice s'appelait Pierre. Nicolá n'écrivit jamais. Il interpréta. Ou mieux : il répéta le plus fidèlement possible. Plus tard, dans le courant de cette fameuse semaine qui nous rassembla encore une fois dans la forêt de Bélissens pour mesurer toute l'absence de Nicolá, je pensais à ce personnage tout en écoutant les balivernes de Pauline qui, de dessous la cheminée qui fumait un peu, une main soulevant le rideau vichy et l'autre tisonnant le feu, captivait pourtant l'attention d'Amanda, tellement qu'Anaïs y trouva aussi de l'intérêt au point que Saïda et Gisèle se donnèrent la main pour tenter de résister au tourbillon qui emportait leur âme d'enfant. Je me joignis sans résistance à ce corps voyageur d'aventures de seconde main, une fois de plus. Pauline prétendait en effet que les conditions, cosmiques je suppose, étaient enfin réunies pour le retour de monsieur Godard, ce qui aurait provoqué la fureur de madame son épouse si elle s'était enquise de cette tentative frauduleuse de mettre fin à ses propres projets d'aventure spatiale. Je redoutais que les mêmes fantômes, par jeu ou par cruauté, ce qui relève du même principe, n'allassent l'informer de notre adversité de principe. Elle aurait vite fait, pensais-je, de nous jeter dehors malgré la neige et surtout sans se préoccuper le moins du monde du fait que nous n'avions pas encore entamé la cérémonie planifiée par Anaïs depuis que Gisèle, qui dirigeait une agence immobilière à New York, lui avait remis le prospectus qui, des mains de madame Godard, en passant par celles de Pauline puis d'Amanda, avait accouché de son mystère sur le bureau qui lui servait d'exutoire, ce qui faisait rêver son poète et son époux quand il trouvait le temps de lui accorder les hommages de son amour, ce qui arrivait tout de même de temps à autre, entre deux logorrhées qu'il avait, dit-on, fiévreuses jusqu'au sang. Nous vécûmes trois jours dans cette recherche fébrile. Nous nous éloignions sensiblement de notre projet initial. Mais l'attente était, disons-le nous aussi, magnifique. En fait, il n'y avait que cela. Rien d'autre ne venait troubler notre communion. Nous nous nourrissions de la même matière, et elle nous enivrait un peu. Il est vrai que Pauline nous approchait de sa réalité avec un talent inévitable. Chacune de ses phrases tenait ses promesses. C'était facile de la suivre sur ce chemin. D'autant plus facile qu'il n'y avait aucune contestation pour arrêter le temps. Donc, il n'y avait rien à expliquer. Dehors, la neige cassait les distances et la nuit n'existait que dans ce vertige où chaque reflet, quand il nous parvenait, perdait toute sa signification d'arbre, ou de mur, ou simplement d'horizon. Nous attendions Monsieur Godard, ou plus précisément, nous attendions qu'il nous éclairât enfin sur le sens de sa disparition et de sa mort qui étaient aussi un peu les nôtres. Lorenzo et moi étions arrivés les premiers, trois jours plus tôt, par un matin de givre et de courants d'air qui agitaient nos mèches vagabondes pour effarer un peu les villageois. Conformément aux instructions de Gisèle, je garai la voiture sur la place où gisaient quatre mûriers autour d'une croix non moins sinistre. Personne n'avait balayé les feuilles de l'automne qui avait formé des flaques de boue traversées de branchages pourris. Lorenzo avait froid et se plaignait d'une paralysie qui l'empêchait de penser. J'entrai donc seul(e) dans le jardin que Gisèle m'avait indiqué comme point de départ de ma recherche. Il y avait une vieille neige sous les taillis qui délimitaient une allée de cailloux et de feuilles. Au bout de l'allée, derrière un massif d'hortensias calcinés, je trouvai une porte. Je frappai et aussitôt une voix me demanda qui j'étais. Je voulais voir monsieur Alauzy. La vieille femme noire et blanche qui m'observait à travers une petite fenêtre qui jouxtait la porte, répéta sa question et je me crus obligé(e) de parler haut et fort, ce qui provoqua la fermeture immédiate de la petite fenêtre. Je craignis un moment de m'être égaré(e). Je me retournai pour reconnaître les mûriers, la croix, le portail en fer forgé, la baigneuse craquelée, les cailloux de l'allée, l'ombre des hortensias... la vieille me rassura : elle n'était pas sourde. Si c'était monsieur le maire que je voulais voir, je n'avais qu'à le dire et elle se chargerait de me conduire à son bureau qui était au bout du couloir au premier étage de cette même maison. C'était facile, avec un brin de courtoisie de ma part, je le compris soudain. C'était bien Monsieur le Maire que je venais voir, qu'il s'appelât Alauzy ou le diable ou que sais-je encore ? Non, Monsieur le Maire, c'était monsieur Alauzy, je n'y pouvais rien. Elle était son épouse et elle veillait toujours à l'ordre des choses qui occupaient l'esprit de son époux. Celui-ci me reçut, non pas dans son bureau, qui n'en était pas un, à l'entendre, mais dans la cuisine où je mis le pied dans un pot de cornichons qui sentait la myrtille. Monsieur Alauzy finit par entrer dans une épaisse parka héritée de l'armée et, après avoir chaussé ses bottes, il me fit signe de le suivre. La voiture que je conduisais lui plaisait, à part la couleur bien sûr. On n'a pas idée de les peindre dans ce genre de couleur. Regardez les maisons, me dit-il en allumant un épais cigare. On devrait faire pareil avec les voitures. Lorenzo abonda dans son sens. Enfin, il me fit garer la voiture sous un acacia malingre qui appuyait son malaise sur le tronc d'un frêne qui avait la pelade. Un peu plus loin, il ouvrit un portail, marqua un temps d'arrêt pour me répéter, avec des signes de mains et de tête, que je devais attendre comme un garçon bien gentil que je devais être s'il était encore possible que je ne fusse pas une fille. C'était clair. Nous attendîmes en fumant des cigarettes et, quand il revint, il nous parla de dehors, laissant la porte ouverte pour évacuer la fumée. Je pouvais le suivre. Non, pas Lorenzo. Moi. Je le suivis le long du talus, sur un ruban d'herbe plate qui s'amincissait entre deux plaques de verglas. Il bifurqua d'un coup. Je vis la lumière au bout de l'allée. Elle formait l'ombre de madame Godard sur les marches d'escalier du perron où elle se tenait, fragile et souriante, la main tendue dans ma direction. "Vous voyez, dit le maire. Elle veut vous serrer la main. Tâchez de bien vous comporter !" Il renouvela sans doute une génuflexion qu'il accompagna d'une courbette non moins habituée. "Je suis enchantée de connaître enfin un(e) Américain(e) ! dit doucement madame Godard. Appelez-moi Constance et n'en dîtes pas plus. Venez plutôt vous réchauffer." Il y aura bien un coup à boire, m'avait confié le maire en partant de chez lui. Elle ne lui ordonna que d'aller chercher ce pauvre Espagnol de Lorenzo qui devait être une bien fragile créature pour avoir obéi sans révolte à la rusticité du maire qui n'en faisait jamais d'autre. Le rustre balayé avec la tourmente qui courait plus vite que lui sur la route du retour à ses pénates, et sans l'avoir invité à se mettre debout pour vider un verre, Constance fit entrer de force Lorenzo dans la cheminée et l'assit sur une chaise aux pieds raccourcis à cet effet. Il toussa un peu et elle arrangea aussitôt les bûches. Était-il satisfait maintenant ? Oui, il mélangea ses dents à une gorgée de gnôle qui ne quitta pas sa cavité buccale. De mon côté, un peu dubitatif à l'égard du feu qui n'avait pas toute mon attention de son côté, je m'enfonçais dans un vaste sofa, penchant un peu sur l'accoudoir où Constance croisa ses longues jambes épilées jusqu'à la perfection. Elle fit tinter la clé. "Vous déjeunerez avec moi à midi, dit-elle doucement afin de ne pas déranger Lorenzo dans sa perspective de déglutition. Ensuite je vous mènerai à la maison où tout est prêt pour vous accueillir, vous et vos amis. C'est une maison très agréable, vous verrez. Un peu hantée, comme toutes les vieilles maisons. Mais très agréable tout de même. Maître Rouch m'a fait savoir qu'elle vous intéressait, pour un achat si j'ai bien compris ? Il vous a parlé aussi des ennuis qu'on me fait. Il vous en a parlé ? Maître Rouch parle toujours très bien de toutes ces choses qui m'ennuient et qui me ruinent, je vous prie de le croire. Mon prix sera le vôtre ?" Elle éclate de rire, sa jambe touche mon épaule, elle évacue un peu de son odeur. Mais Lorenzo a provoqué une explosion dans la cheminée en crachant la gnôle sur les braises. Il a failli tomber de la chaise et croit fermement qu'un brandon est entré dans sa chemise. Il est agité de spasmes qui étonnent Constance, ce qui l'immobilise. Elle m'interroge du regard. Mon ami est fou, ou quoi ? Oui, et non. Lorenzo peut écrire des choses comme :   Qui plus heureux que moi et qui plus éphémère ?   des choses qui le définissent tout entier, parce qu'il est sincère et sans doute, comme tous les poètes espagnols, écrivains jusqu'au bout de l'âme et des ongles. Il ne s'intéresse qu'à sa nudité, non pas à sa mise à nu, qui ne lui appartient pas comme il dit, mais c'est vraiment sa surface d'humanité et de sexe qui est le sujet de toute sa poésie. Il chante peu la terre, celle des Andalous, voyage avec parcimonie sur celle des hommes et revient toujours avec les ficelles de l'amour pour donner le spectacle de sa solitude peuplée. C'est un poète qu'on aime pour son amour. Quand Fabrice s'est perdu dans le labyrinthe de Cecilia à Polopos, Lorenzo n'a pas failli à sa réputation et il a aidé son ami à s'en sortir, non pas en trichant comme tout le monde à partir de la corniche qui dévoilait prudemment le secret, mais s'agenouillant devant la porte et, de mémoire, décrivant le chemin de la sortie. Fabrice est alors apparu dans son dos rayonnant de bonheur et inquiet jusqu'au bout du regard qu'il nous infligeait de l'escalier vers la corniche où nous n'avions pas honte de nous être montrés cruels et même vindicatifs. Mais nous n'eûmes jamais le sentiment d'avoir été trahis par Lorenzo. Lorenzo avait cette puissance à exprimer, n'importe où si c'était ce qu'on attendait de lui ou jamais si l'on avait aucune envie de lui faire confiance aussi aveuglément que Fabrice prisonnier des vertiges d'un secret qui pouvait être connu de tout le monde mais que lui, comte de Vermort, n'avait pas l'intention de trahir. Sans doute, Lorenzo aima ce bandit de grand chemin. Mais pourquoi ? Sur le chemin de la maison, longeant en voiture le côté le plus aimable de la forêt de Bélissens, conduit(e) un peu par Lorenzo qui s'embrouillait dans le choix des vitesses, et mieux par Constance qui connaissait la route et ses écueils, du reste sans danger, je songeai en sourdine à Nicolá Carvajal qui était l'auteur de toute cette mascarade dont il n'aurait pas voulu lui-même payer le prix. Nicolá s'était souvent montré cruel envers moi chaque fois qu'il avait cru que ma simple présence avait mis en danger la pérennité d'un de ses sonnets. Les sonnets allaient par liasse de cent et il m'arrivait de n'en plus comprendre le monumental agencement. C'était, criait Nicolá en me griffant le visage, par pure jalousie. J'étais aussi capable que n'importe qui de reconnaître le génie qui le portait depuis longtemps au sommet de tout et de l'humanité en particulier, mais j'avais le coeur assez informe pour ne pas m'en satisfaire. C'est vrai que cet orgueil me blessait. Non pas parce que j'étais poète moi-même, et enclin(e) à autant de vanité face à la vie qui est éternelle par nécessité d'en mourir, non, pas à cause de cette envie de suicide qui me tenaillait comme la faim, qui me coupait les jambes comme le vin, qui me terrassait comme l'acte d'amour ; non, je n'avais pas faim aussi souvent que je l'aurais voulu ; je ne bus jamais toute l'ivresse et tout l'oubli que j'ai eu l'occasion de partager ; et il n'y a jamais rien eu comme l'acte d'amour pour me réveiller de ma torpeur sexuelle. J'ai toujours avancé avec pâleur, avec modestie, avec discrétion, comme un murmure, et il m'était difficile de croire à mon reflet comme à une simple histoire de ce que je n'avais pas su devenir. Je m'élevais avec froideur et je croisais un orgueil qui me montrait mon erreur. Mais je n'ai jamais eu d'autre choix que la mort ou la poésie. Ni la faim, ni le vin non plus que l'amour ne m'en ont montré le plus court chemin. Je haïssais Nicolá, pourquoi ne pas l'avouer ? Mais à qui l'avouerais-je ? "Quelle idée d'avoir loué une maison !" s'écria Fabrice un peu plus tard, quand il nous rejoignit, accompagné de Gisèle qui exhibait un chapeau à plumes et une robe printanière pour traverser la neige avec toute l'ironie qui était la sienne quand elle se mettait à vouloir imposer son point de vue. Elle était au bord de la crise de nerfs, à cause de la maison, à cause des reproches de Fabrice et à cause de notre silence gêné. "On aurait été bien mieux au château", renchérit Fabrice après s'être débarrassé de son manteau et de sa canne. On attendait un chapeau. Il n'y en avait pas sur sa tête. L'autre main sortait une pipe de sa poche. "Il n'est pas trop tard pour bien faire", dit-il enfin. Constance était parmi nous. Fabrice continuait de la défier. Elle ne disait rien. Elle s'était assise entre un aquarium plein de livres et une autre chaise qui lui avait semblé inutilisable. Elle y déposa son châle, comme pour signifier, à Fabrice en particulier, qu'elle s'installait pour un moment. Allait-on lui servir à boire, quelque chose de chaud de préférence ? Elle avait toujours redouté les courants d'air dans cette maison. Avait-elle précisé qu'elle était un peu hantée ? Oui, bien sûr. Elle ne manquait jamais de le préciser. Cette remarque m'était particulièrement destinée, puisque j'étais un acheteur potentiel. Gisèle me renouvela tous les sourires dont elle m'avait gratifié(e) à New York, dans son obscure agence où flottait un drapeau tricolore. Anaïs se régalait en silence. Elle servit le thé et nous amusâmes nos doigts dans le panier à biscuits. Le temps passa sur le mode des répétitions polies et nous en arrivâmes finalement à nous entendre sur le choix de la maison Godard. Nous connaissions tous le château. Et puis il était trop loin de la forêt de Bélissens, à pied ou en voiture. Et puis il y faisait froid et humide et on serait peut-être dérangé par des touristes qui voudraient visiter le musée. La maison Godard, elle, était isolée, inconnue des touristes, à l'écart du passage des gens de la région, et puis elle était confortable, bien chauffée, sympathique, un peu hantée. "Tout le monde est d'accord alors ?" fit Fabrice qui donnait ses galettes au chien Finaud qui le suivait partout où il était sûr de voir du monde et de s'en trouver bien. "Tout le monde est d'accord, dit Gisèle d'un ton sec. Tu ne parleras donc plus de ton château et encore moins de ton sens de l'hospitalité." Constance se leva pour partir. Le premier conflit de notre étroite communauté venait de s'allumer, mais elle en était heureusement écartée par les nécessités que nous n'avions pas manqué d'énumérer pour jeter à bas l'argumentation de Fabrice qui ne nous cacha pas sa rancoeur. Au départ, il n'en voulait qu'à Gisèle. Maintenant, il nous détestait tous avec la même fidélité à ses principes d'unité et de profondeur. Il prit le bras de Constance, elle le laissa faire, et il la conduisit à sa voiture que nous entendîmes pétarader dans l'allée. Il revint et épousseta la neige sur ses épaules. "Il faudra m'excuser de détester Gisèle à ce point", dit-il en se servant un verre d'alcool, ce qui était parfaitement inconvenant après le thé, mais nous n'en l'excusions pas moins. Gisèle n'était pas tout à fait aussi sympathique que le prétendait Anaïs qui ne bénéficiait d'ailleurs pas non plus de nos encouragements à demeurer ce qu'elle paraissait à nos yeux. Je pouffais. Mike était l'auteur de la remarque et aussitôt, comme chaque fois qu'il m'adressait la parole, sur quelque sujet que ce fût, je pensais à ce qu'il avait écrit de son beau-père, aujourd'hui réduit en cendres, et de ma mère, encore toute brûlante du même amour. On peut se procurer ce livre à bon marché dans plusieurs langues dit-on. Je n'en sais rien vraiment. On raconte tellement de choses à propos des écrivains. Mike n'est pas si riche. Il m'entraîne à l'écart pour me parler de ses morts et je m'enfonce tout à fait dans l'idylle qui l'a rendu célèbre. D'un coup, au détour d'une scène d'amour, l'urne m'apparut sur le linteau de la cheminée, misérable et étincelante entre deux bougeoirs où grésillaient deux bougies parallèles. "Oui bon dieu ! elle l'a fait !" couinait Mike entre deux gorgées du même alcool qui avait réveillé en lui une foule de bons vieux souvenirs où c'était justement l'alcool qui le rendait heureux et non pas les femmes comme il l'avait ensuite cru dur comme fer suite à des conseils qui devaient être ceux de son propre père. "Amanda passe son temps à me ridiculiser. Si l'alcool m'en donne le courage, je vous montrerai la couleur de ces cendres. C'est inénarrable, bien entendu, sinon je me chargerais de les transformer en littérature." Je lui conseillai le lyrisme et pris congé de lui sur le seuil d'une terrasse enneigée où il voulait plonger sa tête. Il y demeura seul toute l'après-midi. Je m'inquiétai de l'absence de Pauline. Il y avait une explication : toujours la même. Son bougre de mari n'aimait pas la compagnie des écrivains et encore moins de leurs femmes. Qu'est-ce que ça lui faisait, à elle, d'être peut-être la seule femme écrivain dans cette compagnie qui s'adonnait à la critique du reste du monde ? Il savait bien ce que ça lui faisait, à lui, de chaque fois s'y trouver aussi seul qu'Onan, seul de sa race et de son espèce, seul à n'avoir rien à voir, mais alors rien, ni avec ce qui se disait ni avec ce qui se laissait entendre. Et puis il connaissait Nicolá comme le fond de sa poche, où s'éternisaient un mouchoir et un bouchon de carafe auquel il tenait, comme disait Nicolá, comme à la fille de ses yeux. Non, Nicolá n'avait pas voulu de cette cérémonie. C'était l'idée d'une femme, puis d'une autre, puis de toutes les femmes et il n'y avait pas eu un homme pour en montrer ni l'absurdité ni même la cruauté. Si encore on avait eu ses cendres à répandre sur la neige aux pieds des arbres que Nicolá avait tant aimés du temps où il ne pensait qu'à les aimer. Ah ! il y avait les cendres du père d'Amanda, mais elles n'étaient pas jetables, enfin : Amanda refusait qu'elles le fussent. Qu'est-ce qu'on pouvait donc éparpiller ensemble ? Est-ce qu'il y avait quelqu'un pour répondre à cette question ? Moi, je ne détestais pas Jules. Je l'aimais sans doute. Et il pouvait le savoir aussi bien que chacun n'en doutait pas. Je n'avais jamais répondu à aucune de ses questions et je n'avais pas l'intention d'engager une conversation avec lui. Je pouvais l'écouter mais je n'avais pas le droit de l'interrompre ou même de chercher à continuer sa pensée là où les mots commençaient à lui manquer pour continuer de rompre le silence aussi longtemps qu'il est de sable et de feu. C'était un homme solide, aux mains puissantes et disponibles, au regard toujours triangulaire, un oeil sur l'adversaire et l'autre sur l'arbitre, un boxeur de la conversation, un lutteur qui ne s'avouait jamais vaincu, même par le silence qui le guettait parce qu'il n'avait pas d'esprit. Je l'avais vu travailler la pierre de ses murs, à la masse ou au ciseau, géant ou artisan, toujours brutal et précis et immensément seul dans ces moments de rencontre avec son âme de berger qui ne laisse pas entrer son troupeau dans la forêt. Je l'ai suivi souvent dans cette forêt, j'ai suivi ses explications et ses détours, ses ronces, ses pentes, jusqu'à l'étroitesse vertigineuse d'un sentier qui plonge la tête la première dans la rivière où il se mettait à extraire de la roche pour m'épouvanter et pour me plaire. Au coin du feu, il ne parlait pas longtemps et s'il parlait, c'était seulement avec lui-même. Ce que j'entendais n'était que des bribes de son dialogue intérieur. Non pas monologue. Il s'entendait à jouer avec lui-même, au bord d'une ironie qui devait être le fond de sa philosophie. Il offrait sa cigarette après l'avoir roulée et salivée avec soin, du bout d'une langue à peine tirée. Il l'allumait avec un morceau de braise, pour le goût que ça laisse sur la langue, ce feu de chêne qu'il osait faire brûler, avec parcimonie c'est vrai, parce que son propre père le lui avait demandé. Est-ce que je pouvais comprendre ces balivernes, moi qui n'écrivais jamais rien que de très sensé ? Les balivernes, c'est fait pour les gens comme moi, à cause des paroles qui s'envolent, essayait-il de dire. En avait-il seulement parlé à Pauline ? Je n'osais pas le lui demander. Aussi, quand Pauline s'amena sans Jules, j'eus un pincement au coeur. Elle me privait de mon essence. Je l'embrassai à peine et en tout cas ne répondis pas à sa question. Tout le monde la plaignit. Elle s'exprima grossièrement, comme d'habitude. C'était son genre littéraire, la grossièreté. C'était aussi son mode d'expression favorite. Enfin, elle n'avait pas oublié d'amener avec elle sa boule de verre et la soie noire où elle lisait aussi l'avenir. Elle installa le tout sur un guéridon qui du coup devint abstrait. J'interrogeai sa surface géométrique. Sans succès bien sûr. De l'autre côté de la pièce, l'urne et ses deux candélabres semblaient vouloir engager le dialogue avec cette muette abstraction. Amanda nota tout de suite ce remplissage spatial qui me parut tout à coup probable et encombrant. Elle attira les femmes. Les hommes proposèrent d'observer, sans plus se mêler à ce qui leur paraissait inconcevable. Jules se joignit à eux avec une facilité qui me déconcerta. J'entrai dans la cuisine pour préparer le repas. C'est alors que Godard nous apparut, clair comme la neige et nu comme un vivant. Dans le jardin où nous accourûmes d'un bloc, il tentait d'extraire de dessous la neige une vieille blouse de jardinier dans laquelle il comptait réchauffer sa nudité de mort revenu parmi nous. La réunion avait atteint son quorum. Nous étions enfin divisibles par deux. Impairs à cause de Constance, mais elle ne figurait pas parmi nous. Pairs de nouveau en comptant ma mère qui avait finalement renoncé à m'accompagner sur la tombe virtuelle de Nicolá qui était la pierre de touche de notre nombre. Je ne suivais pas toujours les comptes hermétiques de Pauline. Je ne leur trouvais pas la symétrie impeccable que je cherche toujours quand il est question de se mesurer à l'inconnu. Elle exultait. La chair de Godard, qu'elle tâtait, avait cependant la froidure extrême et le toucher inélastique de celle d'un mort. Le doute s'installait de nouveau dans son esprit de chercheuse métaphysique. C'était compter sans le nain, avais-je avancé dans son jeu de broussaille et de souterrain. Ces paroles la firent basculer tout entière dans son monde injouable du coup. Elle regarda le nain à travers le prisme déformant de sa terreur. Le nain s'appelait Jean. C'était un invité inattendu. Enfin, on aurait pu le deviner dans l'ombre de Fabrice, qui l'adorait autant que dans l'immobilité et le vertige de Gisèle qui le fuyait de toutes les façons qu'elle pouvait imaginer. "Ce nain me fait penser à Lautrec, m'avait confié Mike entre deux verres. Je ne peux pas m'empêcher d'y penser. Il sent la térébenthine et la crotte de cheval." C'était trop peu pour le décrire. D'abord, il était beaucoup plus jeune que Lautrec qui ne pouvait pas avoir eu cet âge. Était-ce un adolescent ? Je connaissais les Vermort depuis trop peu de temps pour affirmer quoique ce fût à propos de son âge et même à propos de toutes les particularités qui le composaient avec un art du contrepoint qui devait avoir fait son temps. Et puis, sur l'oreiller, Pauline ne m'avait fait aucune confidence susceptible de m'aider à redéfinir le personnage à ma manière une bonne fois pour toutes. Tout ce que je pouvais dire, et même écrire à propos de ce nabot exotique, c'est qu'il n'arrivait pas, à lui tout seul, à me faire penser à une seule esquisse en forme de couleur et d'âme. C'était un nain ordinaire, un peu écrivain, comme Scarron, mais irréalisable, comme Dédalus. Il prenait des notes sur un calepin crevé de traces de doigts qui étaient peut-être les siens si sa mère, Gisèle, n'avait pas pris l'habitude de le relire à sa manière, histoire d'en toucher deux mots à son comte de mari. Le nain avait l'air intelligent, même sociable. Il écrivait et demandait à être lu. Pour Fabrice, qui ne mâchait pas ses mots en matière d'amour, Jean avait atteint le seuil de la normalité. Il ne lui restait plus qu'à y entrer par la grande porte. À l'écouter, le sort était jeté entre son fils et lui. Rien ne pouvait détraquer cette harmonie entre un fils créateur du père et un père spectateur du fils. Mais pourquoi donc Gisèle n'avait-elle pas l'air d'accord sur ce point précis de son existence, allant jusqu'à la déserter pour s'exercer à New York dans une profession qui n'était pas la sienne ? Nous en eûmes confirmation, car le doute n'était pas permis, une bonne heure avant l'arrivée impromptue d'Antoine Godard en habit de neige et d'infortune. Pauline faisait et défaisait les comptes (nous sommes une heure avant la révélation de son attente qui n'était pas la nôtre, encore que chacun s'attendît à quelque chose de plus ou moins narrable). Le nain jouait avec le feu. Il se brûla un ongle ou un doigt. Son cri nous dérouta. Il y avait de quoi ! C'était un cri de bête. Enfin, de ce qu'on imagine être une bête. Il en avait le regard en plus de la tessiture. Le tremblement aussi le dérouta de sa nature humaine. Son visage devint la cartographie de la douleur, du menton aux oreilles, et des oreilles au sommet du crâne où il se mit à arracher des cheveux qu'il avait pourtant rares. Gisèle ne bougea pas, en proie à une paralysie qui n'était que la mimique extrême de la honte et du désespoir. Par contre, Fabrice ne sembla pas souffrir. Il comprit même et répondit par un flot de paroles qui nous renversa. Le nain se calma. On redouta que c'en fût fini de son tourment. Et on avait bien raison. Il s'approcha de son père en retenant un autre cri qui promettait d'être encore plus dévastateur, mais au lieu de crier, ce qui nous eût encouragés à le comprendre, il se mit à griffer le visage de son père avec une vieille patte de lapin luisante et usée qui ne manqua pas de le défigurer un peu. Fabrice supporta deux assauts de cette arme mensongère à ses yeux, qu'il gardait presque sereins et en tout cas pleins d'amour et de tendresse, au point que je songeai un instant à arrêter la fureur extatique du nain par un de ces coups de pied au cul dont j'ai le secret. Mais ce ne fut pas nécessaire. Fabrice saisit le poignet de son animal de fils et il arrêta de parler pour le regarder. Une larme lui échappa. Son front saignait. Il ne pouvait pas parler ou alors le nain l'en empêchait à cause de sa nécessaire présence. Gisèle défit le noeud que composait la main du nain Jean et elle lui arracha encore la patte de lapin avec un gloussement qui devait être un cri de colère. Le nain se soumit, ne la regardant pas, s'avançant encore entre les jambes de son père qui finit par l'entourer de ses bras. Gisèle alla jeter la patte de lapin dans le feu. Je détournai mon regard de sa promenade vengeresse puis je me mis à contempler le front de Fabrice rougi de sang. Il y avait d'autres cicatrices, et d'autres encore sur la joue gauche, fines et imperceptibles, mais affreusement parlantes maintenant que le nain en avait exprimé toute la saveur secrète. Fabrice sourit. Il souriait encore quand Godard est entré dans le salon, nu et pathétique, poussé par Pauline qui voulait l'entourer de draps. La blouse froide et boueuse gisait comme un mort près de la porte. Mike la poussa du bout du pied puis il referma la porte. La nudité de Godard disparut enfin dans les pliures parallèles d'un tapis. Mais il ne s'étonna pas de pouvoir contempler un feu ni même d'être certain d'avoir rencontré plus d'un regard de femme. Il sortait tout nu d'une tombe de feuilles mortes et de gel, et rien ne l'étonna plus que le visage martyrisé de Fabrice qui maculait de temps en temps un vaste mouchoir dont un angle était mordu par la gueule infernale de son nabot de fils. Godard s'approcha, brisant comme il pouvait les angles du tapis à l'intérieur duquel son corps craquait comme une branche sous le poids de la neige. Son regard énuméra les griffures. Fabrice voulut le repousser doucement. Il grogna à la manière du nain qui s'étonna qu'un inconnu s'exprimât dans le même registre que lui. "Ça alors, fit Godard, c'est donc bien vrai ce qu'on raconte ! Moi qui croyais qu'on badinait pour badiner." Fabrice se leva pour s'éloigner de cet observateur sans scrupules, mais Godard l'en empêcha, s'interposant entre Fabrice et le nain qui disparut d'un coup dans l'ombre du tapis. "On pourra dire ce qu'on voudra, dit Godard en étirant un sourire au beau milieu de son visage qui se rasséréna en effet. Les légendes ont la peau dure. J'en vois là un exemple !" À quoi pensait Godard en parlant d'exemple ? Était-ce un exemple à donner ou à prendre ? Je me reculai dans la cheminée, pour plus de perspective. La scène devait m'apparaître toute entière, avec la totalité de son dieu et le nombre exact de ses protagonistes. Il fallait que je m'exerçasse à la parfaite neutralité qui était ma règle d'or en matière de description. Pendant combien de temps allais-je mentir avec autant de facilité ? La scène était démesurée. Je m'assis près du four pour faire tinter l'acier d'une chaîne brisée à l'endroit de ses mors. Il y aurait toujours ce temps que Godard venait de créer sans me demander mon avis. Un temps, mesurable sans doute et en tout cas compressible, avant son apparition hors de la froidure et de l'hiver qui la fait exister. Et puis un temps pour basculer dans le temps véritable, de son apparition à son regard sur le front de Fabrice, une éternité d'explications et de renoncements, toute une littérature à racheter au temps perdu et au-delà du temps qui reste à vivre. Après, une fois revenus tous ensemble au thème même de sa résurrection, je pressentis que le temps n'avait plus d'importance. Je cessais d'écrire pour verbaliser avec les mêmes mots. Constance même ne me comprendrait pas. Elle tuerait son mari une seconde fois et on sombrerait encore mieux ensemble dans le mélodrame et la mort certaine. Je me mis à pleurer uniquement pour apprécier la saveur des larmes qui ne pouvaient pas être les miennes. Au-dessus de ma tête, la suie craquait avec un son de feu qui couve. L'air était froid contre le mur. Un coup d'oeil dans le four me renseigna sur son utilité. Je refermais sa lourde porte d'acier en pensant à ces rats qui connaissaient d'autres ouvertures, sans doute pour les avoir pratiquées. Un verre clapota sous mon nez, aigre et brûlant entre les doigts boudinés de Mike qui s'excusait de n'être pas le compagnon qu'il s'efforçait de paraître sans qu'on le lui demandât d'ailleurs. Je bus une lampée. C'était un autre feu. Je ne me souvenais plus à quoi je venais d'assister : la torture de Fabrice ou le retour de Godard ? Je pouvais recommencer à n'importe quel endroit mais je n'empêcherais rien au niveau du temps qui me restait à vivre. Chez Constance, à midi, il y avait deux ou trois jours, j'avais vu le portrait d'Antoine Godard, non pas sur la cheminée comme je m'attendais à l'y trouver, ni même au centre géométrique d'un guéridon prévu à cet effet, mais plus prosaïquement sur le rebord d'une fenêtre, comme cela se fait chez les gens simples quand ils condamnent une fenêtre pour des raisons qui ne convainquent qu'eux-mêmes. Un angle de rideau y égarait sa dentelle comme au bon vieux temps de la chasse et du deuil. Je n'avais pas été invité à le regarder : mes yeux étaient tombés dessus à cause d'un regard circulaire dont le but était d'éprouver encore mon esprit d'analyse. Il figurait assez pâlement dans un encadrement d'acier chromé qui exhibait sa marie-louise comme un jupon. J'y jetai un oeil indiscret par définition. À ce moment-là, mais ce n'était plus le moment, je n'aurais pas eu une seconde d'hésitation pour reconnaître que ce Godard-là, le vrai, mort ou disparu, n'avait rien de commun avec le Godard, nu et vivant, qui entra pour la première fois dans notre vie au moment où on l'attendait le plus. Constance venait de nous inviter à déjeuner avec elle d'un cuissot et d'un plat de lentilles et il ne me vint pas à l'esprit de lui demander de me permettre d'approcher le portrait de son défunt époux pour en examiner la ressemblance et l'à propos. Nous n'en étions vraiment pas encore là. D'emblée, Lorenzo plut à Constance et elle prit soin de lui avec une fièvre qui m'abandonna. Je ne pouvais pas lui en vouloir. Je ne savais encore rien d'elle. Elle était notre logeuse, elle avait la jambe fugueuse et le vin léger. Elle promettait de se montrer allègre et fidèle à l'avenir. Je m'enivrai un peu de pétillant sur quoi je n'eus de cesse qu'on le vantât avec moi. À la fin du repas, Constance s'exerçait à une approche prudente mais précise du corps de Lorenzo dont le vertige, à la fin, lui ouvrit les portes du sommeil. Nous avions trop bu et ce n'était même pas convenable. Dans la cheminée, le feu fuma un peu et une bûche glissa d'un chenet sur l'autre, puis sur la fonte où elle se brisa encore. Constance haussa les épaules. Nous avions oublié le feu. Le vin nous avait trompés, comme il faisait chaque fois qu'elle oubliait les bonnes manières. Le portrait d'Antoine Godard me revint en mémoire. J'avais aimé son visage de doux rêveur. Est-ce ainsi qu'on appelle cette rêverie qui s'installe à la place de la personnalité ? Il portait une boucle à une oreille, l'une ou l'autre peu importe, la photo avait peut-être été prise dans un miroir et ce visage n'était que le reflet d'une vie qui avait l'air de ne tenir qu'à un fil. Constance avait-elle coupé ce fil tenu qui l'attachait encore malgré elle à son mari ? Je n'expliquais pas autrement sa certitude ni sa passion à l'imposer comme seule probabilité. Ces pensées me venaient tandis que nous fumions des cigarettes en attendant la fin d'une tourmente dont nous ne percevions, depuis la salle à manger, que la clameur étourdissante. J'eus la tentation d'écarter un peu les rideaux de la fenêtre principale, ce qui m'eût approché de l'autre fenêtre, sans rideaux mais aux volets fermés, sur le rebord de laquelle le portrait d'Antoine Godard voisinait avec une lampe à huile qui grésillait en lieu et place du souvenir et des regrets. Je notais aussi l'absence d'un beau mouchoir de dentelles dont le pli humide et chaud me rappela soudain que nous venions de déjeuner dans la maison d'un mort. Au plafond, un vaste chandelier de cuivre et de verre vacillait doucement. La maison était animée en effet d'un discret tremblement. Je devais m'en inquiéter plus que de raison, car Constance nota mon embarras. C'était ainsi, expliqua-t-elle. Et il en avait toujours été ainsi. La maison tremblait toujours de cette manière pendant les tempêtes de neige ou de pluie et il n'y avait pas d'explication pour rassurer les uns ou décider les autres. Il fallait simplement s'y habituer en pensant que jamais rien n'était arrivé de tragique ou même d'irréparable. Est-ce que j'avais aussi peur que je redoutais de le paraître ? Personne n'avait peur à proprement parler. C'était rassurant de savoir que rien n'arriverait et qu'il en avait été toujours ainsi. Et c'était troublant, et tentant, de se dire que ça arriverait un jour. Et pourquoi donc ? Mais parce que c'est logique, m'écriai-je. À ce cri d'alarme, Lorenzo eut un spasme. Qu'est-ce qui est logique, finit-il par dire. Visiblement, il sortait d'un rêve et n'en voulait à personne. Une goutte de sueur grossissait sous sa mèche vagabonde. Constance frémit. Elle s'excusait. "J'ai raconté des horreurs au sujet de la maison. Non pas celle que vous allez habiter. Oui, celle-ci, des horreurs, je vous dis !" Fallait-il la croire ? En tout cas, le revenant qui s'était introduit chez nous trois jours plus tard n'était pas Antoine Godard. On pouvait le croire. Il répondait "oui" à toutes les questions, dont la nature également positive finit par lui donner raison comme tout le monde le souhaitait. Cependant, à la question de savoir s'il voulait qu'on informât Constance de sa résurrection, il répondit par la négative. C'était aussi positif qu'on pouvait le souhaiter. Pauline jubilait comme un pipeau. Il lui arrivait d'avoir raison, reconnaissait Jules, la preuve ! J'aurais pu détromper tout le monde. Cet intrus n'était qu'un vulgaire vagabond. Il en avait toute l'allure. Mais qui n'a pas l'air d'un vagabond à l'abri d'un tapis qui n'épouse que ses propres formes ? Il y avait vraiment de quoi se tromper. Il est vrai que l'inconnu reconnaissait ses voisins prestigieux, l'écrivaine Pauline et le comte et sa dame. Même le nain faisait partie de ses connaissances. Restait Jules, le Jules comme il ne fallait pas l'appeler ni même le dire. Jules pouvait-il ignorer le physique d'un voisin si encombrant qui piétinait ses terres tous les jours sous les sabots de ses vaches qu'il avait vagabondes et irrespectueuses ? Jules ne disait rien. Et Lorenzo s'émerveillait. Il y avait du merveilleux dans chacun de ses mots. Il en composa même pour augmenter l'échelle de ses valeurs d'autant de marches qui devaient le rapprocher encore de son idéal. Fabrice le buvait. Le temps passait cependant et la nuit finit par tomber. John et Mike besognaient dans un coin du salon, manipulant des scies et des haches pour venir à bout des plus grosses bûches qui mirent du temps à se soumettre à leur appétit de victoire. Le feu finit par jeter ses ombres au ras du sol et sur les murs. Lorenzo avait fini de parler. On s'étonnait moins maintenant. On songeait à se coucher. John avec Anaïs. Mike avec Amanda. Lorenzo avec Carina. Fabrice avec Gisèle. Jules avec Pauline ? Et Ali avec Saïda. Restait une chambre que je devais occuper seul (ou seule). Restait encore le nain, qui pouvait toujours rejoindre ses parents sans que ça ne gêne personne le moins du monde, et Antoine Godard ; enfin, celui qui se cachait dans le corps imaginaire d'Antoine Godard. Anaïs craignait de le faire coucher seul dans le salon. Il pourrait toujours prendre la poudre d'escampette si c'était ce qui lui chantait. John grimaça. L'idée de dormir dans la même chambre qu'Anaïs lui était déjà à peine supportable. Elle avait la manie de suer avant de se coucher, à force d'exercices, mains au mur ou au plancher, et c'était toujours tout humide et toute dure qu'elle entrait dans le lit, négligeant peut-être sa présence qui n'avait pas d'autre utilité. Anaïs n'aimait pas John. Mais elle le défendait gravement chaque fois qu'il était attaqué. Elle était même capable d'écrire pour assurer sa défense, jamais injurieuse mais toujours blessante, car elle connaissait tout le monde et devinait les autres avec une facilité qui déconcerta plus d'une fois le pauvre John qu'elle laissait étourdi et pâle dans n'importe quel lit où ils n'avaient pas fait l'amour, ni par habitude, ni par désir. Elle était cruelle à force de muscles, elle ne pensait pas autrement. John ne se demandait même pas avec qui elle satisfaisait sa nature de femme. Il l'aimait. Il aimait la femme parce qu'elle était une femme et qu'il aimait les femmes. Il aimait les hommes de la même manière. Et il s'aimait lui-même avec le même sentiment de la complexité et de l'absurde. Aussi ne la critiquait-il jamais. Il pouvait parler d'elle sans la blesser, ni même chercher à le faire. C'est qu'il ne s'intéressait qu'à la femme. Ce qu'elle pouvait représenter aux yeux des autres, je veux dire dans la différence de la femme à son nom, il le soumettait à sa vision par la seule force des mots. Dans ces conditions, elle ne pouvait pas l'aimer, mais elle acceptait le fait de son utilité, c'était tout. Elle s'exhibait toujours au moment de lever le voile sur sa sincérité. On en revenait ébloui. Cecilia ne s'y trompa jamais. Au moment où nous étions en train de marchander une chambre pour coucher le vagabond, elle ne se signala que par sa discrète ascension de l'escalier qui conduisait aux chambres. Je l'y suivis dans le même silence de désir partagé. Mais plus tard, en pleine nuit, la neige avait cessé de tomber et une étrange tranquillité s'était installée avec le silence relatif. Je bougeais dans mon lit en songeant au plaisir que Cecilia m'avait arraché contre ma volonté. Je rêvais de patience et elle m'avait donné le vertige. L'insomnie s'imposa lentement. Mon corps se raffermissait. En même temps, car j'avais regagné ma chambre, je dus me rendre à l'évidence : Antoine Godard dormait dans mon lit. Il avait une respiration d'oiseau. Sa présence n'en fut pas moins écoeurante. Mais je l'avais accepté pour obéir à tout le monde. Je n'avais pas l'esprit de contradiction. Au contraire, je pouvais accepter jusqu'à la pire confusion, à force d'ironie et de mal-être. Antoine Godard, qui n'était pas Antoine Godard et qui ne s'appelait pas Antoine Godard, en était une preuve vivante. Il dormait comme j'imagine que dorment les enfants, bouffis de rêves et traversés de frémissements qui sont les prémices de l'âge adulte. Qui était-il ? Un vagabond surpris par la tourmente. Peu importait au fond qu'il s'appelât Antoine Godard ou... mais pourquoi penser au nom de l'homme, à sa nudité extraite de la neige, à ses efforts grotesques pour tenter de s'habiller d'une blouse de jardinier dont il avait deviné la présence sous les feuillages pétrifiés ? Pourquoi donc ne rien opposer, de franchement descriptif à défaut d'une autre profondeur moins accessible par le biais du silence, pourquoi donc ne rien opposer à sa rencontre fortuite avec le visage blessé de Fabrice qu'il connaissait et qu'il reconnaissait, à travers ses propres souvenirs, et selon les ouï-dire, s'arrêtant un instant pour n'être qu'un observateur satisfait et même futur, juste le temps de mettre un nom sur les griffures et aussi sur le regard ou sur les yeux de Fabrice qui ne l'avait pas reconnu, qui faisait juste sa connaissance, et qui se projetait avec lui dans le même futur d'une imagination reproduite sur l'écran du réel avec une précision dont personne ne pouvait savoir qu'elle était celle de mon écriture ? Le sommeil l'infantilisait à ce point. Cette nuit-là, en entrant dans le lit qui m'appartenait depuis trois jours d'affilée, je renonçai à mes exercices d'apnées. Mes sifflements mystiques l'eussent réveillé et avec lui, mon embarras. Je me sentais tellement étranger (étrangère) à ce corps nu de nouveau et paisible comme il m'avait toujours paru depuis qu'il existait pour moi. C'est cette nudité qui voulait prendre un sens. La neige l'avait enfantée et il n'avait pas beaucoup grandi depuis. Sa chaleur me gagna. Je fermai les yeux pour en rêver. Il fallait à tout prix que j'en rêvasse. Je remontai le drap sous mon nez, l'humectant sans le vouloir de ma buée. Une autre humidité parcourut tout mon corps. Je m'endormis. Dans mon rêve, je me réveillai, un peu surpris(e) de le trouver assis dans le lit, me regardant de ses yeux d'oiseau qui a l'air de poser toujours la même question. Que devais-je répondre ? Nous avions parcouru une bonne partie de la nuit et maintenant il faisait froid. D'ailleurs, il avait noué le drap autour de lui et je gisais presque nue (ou nu) sur le matelas doucement animé par sa respiration. Je ne pouvais pas quitter son regard sans lui avoir parlé de sa désinvolture mais je ne trouvai pas les mots pour en exprimer toute la saveur qui avait sur moi un effet paralysant. Il sourit. Comprenait-il ce que je ne lui disais pas parce que ce n'était pas le moment d'en parler ? Pour en revenir à de plus probables aspects, la question se posait encore dès le matin avec la même lancinante évidence. Personne n'avait cru à la nouvelle identité du revenant dont l'esprit de vagabondage s'était d'ailleurs signalé à plusieurs reprises avant le coucher. Ses tentatives de fuite, dans le même appareil qui avait été celui de son intrusion, avaient bien failli chaque fois nous prendre au dépourvu. La porte d'entrée était maintenant fermée à clé et les volets barrés de l'extérieur, certains qu'il ne mettrait pas les pieds dans la cheminée. Il avait en effet manifesté une sainte horreur du feu. La chaleur ou la lumière l'épouvantait encore. C'était un primitif. Cet aspect de sa personnalité avait créé le doute mais il continuait d'affirmer qu'il était bel et bien Antoine Godard, ce que nous avions fini de croire. Je ne me souvenais même pas où j'avais vu le portrait d'Antoine Godard. Chez Constance, oui, mais à quel endroit de sa vaste salle à manger ? Je revoyais la cheminée sans succès. Item du guéridon. Une seule question m'étourdissait maintenant. Constance avait-elle assassiné Antoine Godard ? Le vagabond ne pouvait évidemment pas répondre à cette question qui ne lui fut d'ailleurs pas posée. C'est Mike, obèse et costaud, qui le transporta dans ma chambre. Pendant ce temps, je faisais l'amour avec Cecilia. Je faisais l'amour avec Cecilia depuis si longtemps. Depuis le temps sans doute où elle ne le faisait plus avec Ali, le bel Arabe noir et or qui servait de chaperon à Saïda et que Saïda entraînait dans tous les endroits du monde où l'on avait le goût de la valse et des bons sentiments. Nous valsâmes je crois sur la côte africaine, un soir d'été, à la recherche de la fraîcheur et d'autres étourdissements. Je me souviens d'un bassin sans poissons rouges et d'un jet d'eau qui gesticulait dans un massif de laurier. Le banc était humide et nous choisîmes de nous asseoir un peu plus loin sous les orangers. Je devins l'homme ou la femme de Cecilia. Peu importe lequel des deux. Là n'est pas mon sujet. Cecilia entrait dans mon coeur et je savais que c'était l'important. Ali fumait un cigare sous un porche. Il cherchait l'inspiration. Il venait de perdre l'amour clandestin de Cecilia et son chemin revenait encore à Saïda qui n'avait rien perdu de sa jeunesse. Il y avait là un poème tout à fait dans sa manière, avec deux femmes, l'une secrète et l'autre féconde, et un chemin d'abondance qui n'avait qu'un sens. Il revivrait cela plusieurs fois avant de mourir. Saïda était éternelle. Elle le contenait tout entier, lui et ses livres. Il y avait là de quoi aimer la vie. Et c'était cette allégresse que je contemplais sur son visage tandis que dans le jardin Cecilia se dénudait pour moi une première fois. Je fis l'amour avec ce regard dans le mien. Il savait exactement ce qu'il perdait et il connaissait toute la valeur de ce qu'il n'avait au fond jamais quitté. Qui n'a pas rêvé de le déposséder ? J'y songeais vaguement tout en cherchant à n'aimer que Cecilia qui n'était pas une conquête mais une trouvaille, mais il n'y avait pas d'autre femme dans ma vie. L'amour, si je voulais en vivre à la hauteur de mes ambitions, il fallait que je l'inventasse avec une femme qui était tout ce que je possédais. Mais pourquoi me remémorai-je ce temps passé au moment de supporter le regard du vagabond qui n'eut de cesse de me deviner que je consentisse à lui expliquer les raisons de ma présence dans ce qu'il considérait être son lit ? Le mieux était de rechercher les compétences de la police qui dans cette contrée est exercée par une gendarmerie. Ce n'était pas le sentiment unanime. Une pareille trahison n'avait pas de sens. Aussi, avant de tous nous coucher, nous décidâmes, sur une idée de Mike, qui est un ange en matière d'humanité, de transporter le vagabond dans le village le plus proche et de l'y abandonner, sans remords cette fois, au sort qu'il pouvait bien partager avec d'autres protagonistes. C'était une idée d'autant plus facile à accepter que le vagabond paraissait être un enfant du pays. Bien sûr, ni Fabrice, ni Gisèle, ni Pauline ne confirmèrent cette thèse. Ils ne l'avaient jamais vu. L'opinion de Jean ne fut pas recherchée. Quant à Jules, il grogna quelque chose de si incompréhensible et de tellement définitif qu'il nous sembla équitable, et pourquoi pas parfaitement juste, de procéder à l'abandon de l'intrus dès le lendemain matin. Nous lui accordions cependant une bonne nuit de sommeil. Il occupa donc mon lit comme il aurait vraisemblablement occupé le sien s'il en avait eu un : en solitaire. Je n'étais pas prévu(e) dans son programme. Au beau milieu de la nuit, après un moment de réflexion, il choisit de crier. Toute la maisonnée, qu'on sait hantée et même balisée par les soins de Pauline, déboula dans ma chambre qui était celle aussi du vagabond, sauf à l'entendre. Il fallut le ceinturer pour l'empêcher de blesser quelqu'un. En un tour de main, qui devait quelque chose à la guerre ou la pacification, le vagabond fut ligoté en plein centre du lit qu'il agita tout de même avec cette énergie qui n'appartient qu'aux hystériques. Rien ne pouvait le calmer, ni les menaces, ni l'alcool. Mike se lança dans une explication qui justifiait ma présence dans le même lit. C'était un partage qu'on lui avait proposé. Mais il ne l'entendit pas de cette oreille. Quelqu'un le bâillonna promptement. Nous sortîmes de la chambre la conscience tranquille, sauf le nain qui se référait à des souvenirs personnels qui agacèrent vite la pauvre Gisèle. Nous passâmes le reste de la nuit dans le salon, dormant un peu et veillant beaucoup, sauf Cecilia qui ne descendit pas. Elle avait terriblement sommeil et de toute façon ne s'intéressait pas à notre tranquillité. Cecilia faisait une crise d'égotisme, comme cela lui arrivait chaque fois qu'on lui demandait de rejoindre le gros du troupeau. Elle ferma la porte de sa chambre, qui était un peu la mienne, sans même rechercher mon opinion. Je descendis dans le salon après tout le monde. J'avais l'art de me mêler de ce qui ne me regardait pas. Encore une fois, le regard d'Ali se posa sur moi, mais non pas dans mes yeux, ce qui m'eut facilité toute espèce d'explication ; il regardait l'ensemble de ma personne physique et il était en train de former un jugement qui me détruirait tôt ou tard. Jusqu'au matin qui nous retrouva tous ensemble, y compris Cecilia, je ne fis pas deux choses qui m'eurent coûté trop d'orgueil : boire et dormir. Pauvre vagabond qui n'avait qu'un sens alors que le commun des mortels en a au moins deux, mensonge à part. Aucune explication ne l'avait convaincu. Il n'y avait pas de mot pour alimenter son art de la fugue ni aucune phrase, et Ali n'avait pas manqué d'en créer de nouvelles, toujours virtuose au moment de participer à l'action commune que John cherche à compliquer d'autres racines moins ordinaires. De mon côté, j'avais essayé le bon sens et les sentiments primordiaux. Mais rien n'y fit et nous fûmes forcés de le ligoter aux fers du lit. Je remontai plusieurs fois pour vérifier l'état du bâillon dont la torture pouvait être mortelle. ¡Lo que faltaría ! J'ouvris la porte comme un voleur, éprouvant d'abord les infidélités de la serrure, puis le contrepoint des gonds à l'agrandissement de la part de lumière qui courait en pointe vers le lit où la part de l'ombre revenait à une plus probable dimension où le vagabond, un peu à l'étroit dans son repère à deux dimensions, recommençait de gesticuler et de grogner comme la bête qui menaçait son existence encore humaine. Il transpirait et bavait. Des larmes emplissaient ses yeux, expression de sa rage contenue par la conscience collective dont je n'étais pas la moindre animation. Chaque fois, je lui parlais. Je ne croyais plus à l'identité qu'il avait usurpée avec sans doute les mêmes intentions ludiques que Martin Guerre jamais de retour au Carla. Il ne semblait pas pouvoir se référer non plus à cette demi-légende née du cerveau malade d'un magistrat en proie à la révolte. Qu'avait-il été dans la vie avant de sombrer dans cette mascarade mystique ? On ne naît pas vagabond et idiot. Son secret, s'il en avait un, n'avait aucun intérêt pour personne. S'en rendait-il compte ? Il ne pouvait répondre à mes questions à cause du bâillon. Il secouait la tête et pissait du nez. Il ne dormirait pas. J'imaginais toute la difficulté de le libérer de ses liens pour l'évacuer honnêtement de notre vie. Nous raconterions peut-être cette bonne histoire à Constance qui rirait jaune comme prévu. Mais elle rirait tout de même et on continuerait de penser à la disparition de son mari comme à une forme parfaite de l'assassinat conjugal. Ce sujet avait alimenté notre conversation mais il était difficile de croire à la violence de Constance dans ces termes. Le thème nous avait fatigués en fin de compte et nous n'en parlions plus depuis deux jours peut-être. Cette nuit-là, je ne comprenais plus pourquoi le vagabond n'était pas Antoine ni pourquoi on avait bien failli y croire. Les sacrilèges de Pauline n'expliquaient plus rien. Nos crédulités respectives non plus. Le souvenir du portrait du véritable Antoine Godard non plus. Non plus que l'attitude énigmatique de Jules qui ne croisait jamais le regard du vagabond sans un frémissement qui n'était pas que la marque superficielle de l'agacement que lui causait l'apparition voilée de leur point commun. Il y avait peut-être un mystère autour de la disparition d'Antoine Godard. Il n'y en avait pas quant au déroulement du rituel imaginé par Pauline pour le tirer de l'oubli où il s'était peut-être jeté en conscience. Mais tout cela n'avait aucune importance narrative comparé à la droite invisible définie par Jules et son vagabond de miroir. Ce n'était qu'un fil tendu entre l'agacement évident de Jules et le regard narquois du vagabond qui mentait toujours sur son existence. Entre deux visites dans la chambre où il continuait de lutter cette fois avec des liens et un bâillon, je tentais d'explorer la surface de Jules, c'est à dire un visage endormi à la renverse sur le dossier d'un fauteuil où son corps occupait exactement la trace qui avait déformé, des années durant, le cuir et les ressorts. C'était le fauteuil d'Antoine Godard, c'était la corpulence d'Antoine Godard, la trace d'Antoine Godard que Jules occupait avec une exactitude qui me fascinerait aussi longtemps que j'en aurais révélé l'évidence et l'à propos. Personne n'avait remarqué cette coïncidence mais personne non plus n'avait cherché à occuper ce même fauteuil, sans doute à cause de sa... personnalité. Jules n'avait pas hésité une seconde. Il y était allé comme par habitude et personne ne s'en était inquiété. Il y avait quelque chose de commun entre Jules et Antoine. Je soupçonnais que le vagabond en était la clé et l'énigme à la fois. Je l'ai visité souvent cette nuit-là avec le secret espoir de lui arracher son secret. À ma dernière visite, sur le coup de cinq heures je crois, je lui posai plus nettement ma question. Connaissait-il Jules mieux que je ne le connaissais moi-même ? Savait-il à propos de Jules des choses que je ne pouvais qu'ignorer compte tenu des rapports que j'entretenais avec lui ? Je ne pouvais vraiment pas le débâillonner. Il devait s'exprimer par signes. Je ne pouvais pas prendre le risque qu'il ameutât la maisonnée. Et puis il n'était pas question de le libérer de ses liens comme semblaient me le demander son silence et son immobilité. Ne nous avait-il pas échappé plusieurs fois dans la journée précédente ? Et qu'avions-nous fait sinon courir après lui pour l'empêcher de nous nuire ? Tard dans la soirée, il avait fui tout simplement par la porte d'entrée. Il avait tout essayé, c'est à dire un bon nombre de fenêtres et nous avions fermé tous les volets, nous réservant la porte d'entrée qu'il n'avait pas tardé à franchir pour se mettre aussitôt à courir dans la neige, toujours nu et insaisissable. Le temps était aussi mauvais qu'on pouvait le redouter pour s'adonner à ce genre de poursuite. Une bête a des repères qui sont autant d'indices de son passage. Un homme brouille systématiquement la piste. L'instinct de chasseur de Jules ne nous fut d'aucune aide. La nuit finit par tomber et nous dûmes renoncer à le retrouver. Le froid accumulé dans nos organismes peu préparés à ce genre d'exercice nous terrassa autour de la cheminée qu'Anaïs activait à grands coups de soufflet et de tison. Seul Jules n'avait pas l'air au moins un peu détruit par cette folle poursuite. Il avait pourtant traversé la tempête et crié plus que de raison. À un moment, tandis que je tentais de retrouver ma respiration, appuyé(e) contre un arbre qui finit d'ailleurs par me communiquer sa froidure, je le vis disparaître progressivement dans l'épaisseur à mes yeux infinie créée par la chute ininterrompue des flocons de neige. Cette progressivité me fit chanceler à la manière d'un vertige. J'attendis longtemps qu'il reparût dans la lumière avec le vagabond dans une main et le fusil dans l'autre. La lumière venait d'une faible lampe clouée au-dessus de la porte d'entrée, c'est dire que je m'étais fort peu éloigné(e) de la maison. Je n'avais pas le goût du risque après le coucher du soleil et moins encore par temps de neige et de froidure. J'eus le sentiment que Jules avait disparu pour toujours. Je l'appelais mais n'obtins aucune réponse. J'entendis les cris de Lorenzo, les appels d'Ali, j'entendis la course musclée de John entre les arbres jusqu'à la limite de la lumière. Fabrice semblait prendre le frais sur le perron. Il flattait le crâne chauve de Jean qui étreignait son calepin comme s'il se fut agi d'un livre de messe. Les femmes s'accumulaient derrière les carreaux d'une fenêtre dont l'extrême opacité m'empêcha de les dévisager avec toute la netteté dont j'étais capable à ce moment précis de ma vie. Le temps passa, la nuit s'épaissit encore, le silence fut bientôt entièrement occupé par le silence et nous dûmes nous rendre à l'évidence. Le vagabond ne coucherait pas chez nous ce soir. John rentra le premier. Fabrice le suivit pour lui parler. Puis Ali et Lorenzo répondirent à l'appel de leurs femmes, tous passant devant le nain qui scrutait la nuit et les milliers d'étoiles qui tombaient du ciel avec une régularité d'horloge. "Jean, lui criai-je, as-tu compté les étoiles ce soir ?" C'était une des habitudes insensées du nabot, cette comptabilité du ciel, qu'il y eût des étoiles, de la neige, de la pluie. N'importe quelle lumière lui servait d'étoile. L'important, c'était d'en dresser le bilan, ce qu'il ne manquait jamais de faire sitôt la nuit tombée. Cette manie m'exaspérait depuis trois jours. Il comptait à voix haute et de temps en temps, il traçait un signe dans son calepin, une croix ou un idéogramme plus complexe, allez donc savoir ! C'était un nain fou et cultivé. Un nain à dormir debout s'il était à la hauteur de n'importe lequel des contes dont il assaisonnait sa vie et son entourage. Il n'y avait rien de vrai dans ce qu'il racontait. Ce n'était pas non plus des mensonges comme il m'arrivait d'en commettre en tant qu'écrivain en mal d'inspiration. Le nain s'inventait un château qui n'était pas celui de son père mais qui, malgré des dimensions qui dépassaient l'imagination, qu'il avait grande et prospère, entrait tout entier dans le château de Vermort à l'endroit, fort modeste quant à l'équipement et de dimensions raisonnables, qu'occupait un laboratoire d'astronomie usité plus que de raison par l'aimable Pauline qui, par un tour de passe-passe qui en disait long sur la nature de ses sources de revenus, faisait tout simplement chanter, et comment ! le doux comte Fabrice de Vermort. Il fallut bien que quelqu'un refermât la porte d'entrée après m'avoir hélé(e) du fond de la nuit. Je m'éloignais sans le vouloir vraiment de la maison où quelqu'un d'autre activait le feu dans l'attente qu'un autre encore y jetât une bûche nouvellement fendue dans cette perspective. Je percevais tous les bruits : les volets dont on assurait la fermeture en en secouant l'huisserie ; le ronflement du feu qui gagnait en lumière le chandelier de la table et le lustre du plafond ; les pages arrachées au calepin, et la porte à peine ouverte qui grinçait sur ses gonds et la voix dans l'entrouverture qui me demandait si j'avais fini d'en vouloir à tout le monde à cause d'un vagabond qui avait choisi de passer la nuit dans la forêt. Je ne pensais pas au vagabond. Je l'avais peut-être oublié. Ses pas dans la neige ne me rappelaient plus rien. Ils se perdaient dans l'ombre qui n'était pas celle des arbres, hors du sentier que j'avais déjà pris l'habitude de fréquenter tôt le matin avant les ablutions et les rites auxquels je finissais toujours par me livrer pour n'incommoder personne et surtout pour ne rien donner à penser de ma personne ni de ma présence. Et puis je confondais les pas du vagabond et ceux de Jules dont j'ai déjà dit, à plusieurs reprises sans doute, qu'il avait renoncé à nous rejoindre dans la maison Godard et que Pauline nous était arrivée seule et désespérée. Elle avait installé parmi nous les instruments de sa comédie mais depuis, elle n'avait jamais cherché à justifier l'absence de Jules qui était un ami de Nicolá mais qui n'avait pas voulu se joindre à nous pour justement tenter d'élever l'amitié à la hauteur de l'amour. De mon côté, tout au long de ce récit, j'ai joué avec l'ombre de Jules sans jamais en imposer la trompeuse lumière. Soyons justes. Au niveau de ce récit, il m'a suffi d'inventer la présence de Jules. Je ne l'ai pas plus justifiée que Pauline l'a fait malgré nos regards désespérés. J'ai collé comme j'ai pu à la mentalité de Pauline. Mais si je me replace moi-même, en tant que personne, au moment que ce récit évoque de méandre en méandre, alors il ne s'agit plus du même jeu. Écrivant, il m'est facile d'inventer ce qui a manqué au vécu, et de lui donner un sens qui n'est que l'allégorie du désespoir de Pauline. En vérité, au moment de le vivre, avec beaucoup moins d'intensité et je dirais même de crédulité, il ne s'est pas agi une seconde de Pauline, mais de moi. Dehors, cette nuit-là, je continuais de croire à l'existence de Jules dans les limites de l'existence que nous nous efforcions de revivre ensemble par esprit de communion. J'avais imaginé Jules sur les traces du vagabond, j'avais imaginé sa course lente et précise dans l'épaisseur incalculable de la nuit et de la tourmente. J'avais deviné ce que Jules cherchait à gagner sur l'existence du vagabond, à coup sûr le rattrapant et l'arrêtant, le soumettant à son regard de chasseur abstrait et le ramenant parmi nous pour exister plus que lui encore. J'avais terriblement froid. J'avais peur de la paralysie. Ma propre chaleur se donnait à la nuit. L'attente de l'échec coïncidait exactement avec mon délire. Ce n'était plus un jeu. Ça le redeviendrait au moment d'écrire, il n'y avait pas de doute à avoir par rapport à la question de l'écriture qui deviendrait existence si j'avais un jour le talent d'être lu(e) dans les limites exactes de mon écriture. Je me savais seul(e) et je regardais l'entrouverture de la porte où quelqu'un s'impatientait et au fur à mesure réduisait la fente dont la verticalité continuait de m'apparaître comme le seul horizon possible. J'étais sur le point d'en crever. Je me couchais dans la neige, à l'affût d'une autre présence dont je m'imaginais qu'elle allait d'abord m'apparaître comme une masse informe d'ombres et de lumières qui deviendrait peu à peu l'assemblage véridique de Jules et du vagabond enfin de retour pour plaire à mon besoin d'existence totale. Le froid est une torture par transformation moléculaire de la chair. Je voulais m'en convaincre. Des bras vigoureux m'entraînèrent d'un coup vers la porte qui était de nouveau grande ouverte. On me jeta sans vergogne dans le fauteuil d'Antoine Godard dont j'avais attribué un peu vite la propriété à Jules. On me reprochait mon inconscience, m'approchant du feu sur les roulettes dont le cliquetis m'occupa un moment. Ma composition moléculaire dut s'inverser de nouveau car j'eus la sensation de brûler vif(vive). Quelqu'un riait. J'avalai la mixture d'alcool d'un trait. Des flammes trop jaunes dansaient littéralement devant moi. On m'appelait par mon nom. On me demandait ce qui m'était arrivé. On ne me demandait pas pourquoi j'avais inventé Jules car personne ne pouvait imaginer où j'en étais de la présence de Pauline. Je ne dis rien. Aucune explication ne me vint à l'esprit, qui fût cohérente et en tout cas la plus simple du monde. On mit mon étourdissement sur le compte d'une trop grande sensibilité. On évoqua pour moi le passage de Nicolá qui refit surface exactement à l'endroit où Jules venait de disparaître, entre une tourmente pétrifiante et un feu de bois des plus sympathiques et surtout des plus à même de n'amener aucun regret sur la table de dissection où nous rejouions ensemble ce que Nicolá avait probablement joué avec nous de son vivant. Je retrouvai le sourire et ma faculté de mouvement. Je pouvais regagner ma chambre sans l'aide de personne. Quelqu'un me précéda pour m'ouvrir la porte, un autre ouvrit le lit de la même manière, puis le lit se referma, la porte disparut, et je me remis à trembler à l'idée que c'était peut-être moi qui étais dans le vrai. Ai-je couché ce soir-là avec Cecilia, je n'oserais plus l'affirmer, maintenant que j'ai changé d'optique par rapport à Pauline. Jules a disparu devant les faits. Je n'approcherais plus Pauline de cette manière. On sent maintenant que mon effort est de revenir à l'écriture qui est le seul projet de ce livre. Ainsi, comment évoquer ma nouvelle approche de Pauline ? À travers sa relation à Fabrice ? Imaginant les lamentations lointaines de Jules qui reconstruit la nuit ce qu'il a détruit le jour, quelque part dans le jardin de la ferme qu'il n'a pas voulu quitter pour nous rejoindre, précipitant de cette manière abrupte la pauvre Pauline dans le chaudron de notre sens aigu de l'amitié et de l'oeuvre posthume ? Tard dans la nuit, c'est vrai que j'ai quitté ma propre chambre pour me poster devant la porte de celle de Pauline qui, par définition, l'occupait elle aussi toute seule. Posté(e) dans un angle d'ombre et d'incertitudes qui me faisaient froid dans le dos, je me contentais d'écouter ce que sa présence cédait à la nuit et à la solitude. Je pensais aux calculs mystiques dont elle nous avait abreuvés depuis trois jours et il m'était difficile d'accepter l'idée d'un tel déséquilibre. Le mien s'expliquait par l'absence irrémédiable de Nicolá mais rien n'élucidait sa prétendue solitude depuis que Jules lui avait fait faux bond. Je soupçonnais d'autres infidélités et je redoutais de ne pas me tromper. Elle ne pouvait pas demeurer seule toute la nuit dans cette chambre où il fallait bien que je la surprisse en compagnie d'un autre vagabond qui ne pouvait m'être totalement étranger. Mais je n'eus pas le temps de le vérifier. En bas, une nouvelle agitation naissait entre la porte ouverte et le feu balayé de froidure et d'humidité. Je descendis l'escalier quatre à quatre. Le vagabond était de retour, sans Jules, cela va de soi, et Mike lui servait un verre de gnôle que l'autre, toujours nu et infect, acceptait avec une joie qui me renseigna sur son sens de la jovialité. Amanda referma doucement la porte, et en l'espace d'à peine une minute, nous étions tous de nouveau réunis dans le salon, l'un activant le feu, les autres regoûtant la gnôle et les petits gâteaux, prêts à recommencer dans le même esprit si c'était le sens caché de ce qui nous avait amenés ici. C'est peu après qu'il fut décidé de coucher le vagabond dans mon lit. J'approuvais du bout des lèvres, mais j'avais d'autres chats à fouetter. Aussi, au matin qui ne tarda guère à suivre ces derniers effets de notre esprit de corps, je ne fus pas le moins du monde surpris(e) de constater que le vagabond, à la faveur d'un soleil dénudé, avait de nouveau pris la poudre d'escampette. Cette fois, j'en étais sûr(e), nous ne tenterions rien pour le ramener à la raison. J'étais le premier levé (ou la première) et je me mis à arpenter les alentours de la maison. S'il y avait des traces à effacer, je m'en chargeais. J'avais l'estomac vide et une espèce de frémissement continuel agitait la surface de ma peau. Ma jubilation était extrême à la constatation que le rapprochement exagéré des pas du vagabond dans la neige indiquait sa lenteur et sa proximité. Je grimpais sur une hauteur d'arbres et de rochers pour en constater le lent éloignement. En effet, il marchait dans le lit d'un ruisseau en direction du village que je ne pouvais pas voir à partir de ce point de vue, à moins de descendre moi aussi jusqu'à une espèce de plate-forme plantée d'un cerisier, laquelle s'avançait en pente dans le panorama. Sitôt arrivé(e) au pied de l'arbre tristement dépouillé et peut-être mort d'ailleurs, j'aperçus en effet le clocher de l'église, et un peu plus bas, le premier groupe de maisons et de granges où la route semble commencer. Le soleil traversait la brume à l'endroit d'un champ en pente qui remontait au pied d'une montagne dont le sommet étincelait en plein ciel. Le vagabond marchait plus vite maintenant. Il m'avait peut-être vu(e) et n'avait pas l'intention de se laisser rattraper. Il reviendrait peut-être. Peut-être de la même manière. Il commençait à entrer dans le répertoire de mes nostalgies et de mes peines intimes quand je vis qu'en effet il ne reviendrait pas. La raison en était l'éparpillement des cendres du père d'Amanda au pied du cerisier. L'urne gisait dans la neige, froide et dure. Le vagabond venait ainsi de mettre fin à vingt ans de périple. Je songeais à ma mère, qui chérissait ces vagues cendres, de loin, car jamais Amanda ne la laissa s'en approcher. Leur chaleur relative commençait à peine à liquéfier la neige en surface. Elles s'enfonceraient jusqu'à la terre pour s'y mélanger à jamais. Cela prendrait du temps, car le soleil ne semblait pas durable au-delà de midi. Je pouvais en piétiner les coagulations au niveau de la neige et des cendres qui descendaient lentement vers leur destination, mais l'idée de la mort était beaucoup plus épouvantable que cette mascarade de noir et de blanc, qui, sans l'évidence de l'urne et de son couvercle, ne m'eût inspiré qu'un vague désarroi, à cause du noir qu'on s'attend toujours à rencontrer dans le blanc de la neige ou d'un drap. Il y avait encore un peu de cendres dans le fond de l'urne et je m'empressai de les verser sur le reste des cendres qui s'éparpillèrent encore sous le choc. Je revissai le couvercle, en prenant soin de ne pas me souiller les mains, puis je me remis à marcher dans les traces du vagabond, l'urne enfouie sous ma veste, craignant son reflet qui pouvait toujours me trahir. Qui accuserait le vagabond ? Moi seul(e), bien sûr, et Amanda, qui me croit toujours parce qu'elle m'aime. Les autres ne penseraient qu'à ce qu'ils appelleraient un déplorable jeu de circonstances, n'admettant ni mon geste supposé, ni la complicité inattendue d'Amanda qui finirait peut-être, à force d'adversité pour la contraindre à la défense, par avouer son amour pour moi et pour mon oeuvre. J'avisai une fente dans la roche et, m'assurant qu'elle n'était habitée par aucun animal de mon goût, j'y introduisis l'urne et son couvercle qui chutèrent un long moment avant de s'immobiliser, pour l'éternité, pensai-je. Enfin, pour le temps qu'il nous reste à vivre, Amanda et moi. J'avais perdu du temps, non pas que j'eusse l'intention de rattraper le vagabond, mais il avait disparu dans une courbe longue et rapide qui descendait le long du dernier ruisseau de la forêt de Bélissens avant d'arriver à Castelpu où le vagabond avait peut-être l'intention de se mettre à l'aise devant une gnôle, entre un feu de bois et un auditoire avide de nouveauté. Il n'avait d'ailleurs peut-être pas pris la direction du village et avait plutôt opté pour la rivière dont le mince cours d'eau fendait la neige comme un tison jusqu'au moulin où recommence la route qui s'éloigne de tout, ce que je vérifierai à la hauteur du pont, au moment de choisir. Mais une fois arrivé(e) sur le pont, la multitude des traces dans la neige me dérouta, et je ne traversai pas la rivière blanche et or. J'avais aperçu, en contrebas de l'église, presque tout entière dans l'ombre et fumant à peine, la maison de Jules. C'était l'occasion ou jamais de lui demander de justifier son absence. Je pouvais me fier à toutes ses réponses, qu'il avait toujours précises et, au bout du compte, interminables. Je ne croisai personne dans les rues. Il était trop tôt. J'entrai dans l'ombre avec un frisson d'organes. Je pouvais toujours renoncer à cette tentative d'explication avant de tourner au coin de la rue pour me trouver face à face avec le portail gigantesque, presque toujours entrouvert, qui servait d'entrée à la maison de Jules. Un battant serait empêché de pivoter à cause d'une canne de bois couverte d'une bâche et de branchages par-dessus la bâche. L'autre battant serait immobilisé par une rangée d'outils alignés scrupuleusement par ordre de tailles croissantes. Puis je traverserai la cour boueuse de terre et de neige où je patinerai un peu à la hauteur du puits, jetant un coup d'oeil sur la porte de la grange, entrouverte elle aussi, pour laisser passer un peu de la lumière jaune et dansante de la lampe à pétrole qui n'avait d'usage qu'à cet endroit-là. J'avancerai encore dans un désordre de roues, de planches, de bidons, j'avancerai avec précaution jusqu'au seuil de la porte où je m'arrêterai, entre un pot de fleurs vide et un fagot de bois, pensant à ce que je répondrais d'abord pour satisfaire à la question de Jules qui mettrait du temps entre les coups frappés sur sa porte et le premier mot de sa question. Il me viendrait à l'esprit que ce serait à moi de pousser la porte pour entrer et non d'attendre qu'on la tirât pour me laisser entrer après me l'avoir demandé sans s'enquérir de ma santé ni même des raisons de ma visite. Jules fermerait la porte et il m'aiderait à sortir de ma veste lourde et humide. Je poserais l'urne sur la table à côté du pain et du vin. Jules sourirait comme il sourit toujours quand il ne comprend pas, se frottant le nez avec le dos de la main et tendant l'autre main pour indiquer une chaise. Ma visite aurait donc quelque chose à voir avec cette urne funéraire ? Il penserait, le coeur serré, à Nicolá Carvajal et à l'oeuvre qu'il n'avait lue qu'en partie à cause de la difficulté croissante que Nicolá avait interposée entre sa science et le lecteur. Jules n'oserait pas évoquer cette oeuvre si facile à dire et si dure à comprendre. Il prendrait place de l'autre côté de la table, pousserait le verre dans ma direction, écartant un peu l'urne qui se trouverait sur cette trajectoire d'amitié et d'attente. Je boirais et j'en redemanderais. Jules évoquerait le froid et pire, la tourmente qui reviendrait nous visiter avant midi. Il me demanderait des nouvelles des autres, n'attendant aucune de mes réponses pourtant prêtes et ponctuées. Non, si j'étais arrivé(e) dans la maison de Jules avec une urne funéraire, il n'aurait pas compris le sens de ma visite et on en serait resté à la gnôle et à d'autres banalités qui auraient fini par nous détruire. J'arrivais plutôt sous les signes des deuils qu'il s'attendait à déchiffrer dans ma présence inattendue. Il ouvrit la porte sans poser aucune question avant de l'ouvrir. Je ne crois pas qu'il me souhaita la bienvenue. Il demeura un moment dans l'attente de mes explications, puis il renonça à m'entendre raisonner ma visite imprévue et il me poussa sans ménagement vers la table. Il approcha deux chaises, non l'une face à l'autre, comme c'est la coutume quand on a l'intention de parler ensemble dans le cadre d'une conversation partagée par le juste milieu qui s'impose à l'amitié, mais l'une à côté de l'autre, me forçant à m'asseoir et à introduire mes jambes sous la table tandis que lui, il mettait ses pieds sous la chaise que j'occupais pour la circonstance, il posait un coude sur la table et il y appuyait sa tête, il se donnait un regard oblique, une main autour du verre et l'autre sur son genou. Je tournai la tête pour rencontrer son regard et en même temps je levai le verre, disant quelque chose de banal à propos de n'importe quoi qui ne fût pas le sujet de notre conversation. Il sourit et choqua mon verre. J'étais venu(e) lui parler de Nicolá, hein ? Il avait justement besoin qu'on lui en parlât et c'était mieux si c'était moi plus que Pauline qui n'avait pas eu de chagrin ni même de charité pour ce pauvre poète qui avait disparu traîtreusement dans l'enfer de la modernité. Mais qu'est-ce que je pouvais en dire, hein ? Non, il n'y avait pas de mot pour en parler dignement. En tout cas, personne ne connaissait ces mots. C'était les mots secrets de la vie éternelle. Mais je ne croyais ni à Dieu ni à Diable, hein ? Je croyais à autre chose de plus tangible et de moins dicible ? Hein ? Jules et ses questions. J'avais pour principe de ne pas y répondre. On n'impose rien au questionnement d'un ignorant qui n'ignore rien de sa quotidienneté. Je pouvais toujours sourire et tirer la langue dans mon verre en signe de désorientation. Mais j'étais venu(e) justement pour les écouter, ces questions, et pas pour y répondre, hein ? Est-ce que je lui apportais une relique pour se souvenir de Nicolá et prier pour lui dans un moment de sobriété ? Rien ! Pas une page, pas un bout de crayon, rien de tangible à envelopper de mystère et d'amour ? Rien de parlant au point d'en perdre la tête et de se remettre à boire avec toute la fidélité qui s'impose au silence pour que ça parle encore plus haut et encore plus longtemps ? Je venais les mains vides et j'avais la prétention de l'avoir prévu de longue date ! Non, je n'étais pas le ou la bienvenue ! Jules pivota d'un coup sur sa chaise et, après avoir lentement croisé ses bras sur la table, il y enfouit sa tête, se plongeant en même temps dans un profond silence. Je me levai et sortis. Dehors, le soleil avait encore pâli, l'horizon s'embuait, toujours plus proche, et je jetai un regard désespéré dans le chemin qui m'avait conduit(e) jusqu'ici. C'était machinal, simplement parce que j'allais en remonter la pente douloureuse. J'entendis du bruit dans la cuisine et, un instant après, Jules apparut sur le perron. Il me saluait en souriant. Il n'en parlerait plus. Ce n'était pas dans sa manière. Il s'excusait pour qu'on n'en parlât plus. Rien ne le forcerait à changer sa manière de faire, mais il savait s'excuser. Je pouvais toujours trinquer encore une fois. On parlerait d'autre chose. J'acceptai. Cette fois, il installa les deux chaises l'une en face de l'autre, de chaque côté de la table et il ne cessa de sourire et de dire des banalités que quand il fut certain que j'étais bien sur le chemin du retour et que je ne reviendrais pas de sitôt. J'arrivai sur la place, entre le parvis de l'église et la cour de l'école. À l'angle de la rue, un peu plus loin, il y avait encore de la lumière sur le trottoir, jaune et mouvante. La porte du cabaret local était ouverte malgré la froidure et je distinguais mal des ombres de buveurs dont la fumée s'évaporait en brume entre leurs coudes et les verres sales qu'on avait accumulés sur le comptoir dans l'attente de les laver. Je m'approchai, attiré(e) par le ronflement régulier des paroles qui s'échangeaient à propos de rien et de tout, comme c'est l'usage de bon matin, tandis que le temps menace de se remettre à la pluie et à la neige. Un courant d'air glacial parcourait la rue vers les montagnes, venant d'autres montagnes encore plus froides et plus venteuses. L'air s'épuisait dans cette entropie. Des cigarettes roulées à la main y répandaient l'âcreté de leur fumée et le vin commençait à peine à imposer les filigranes de la griserie nécessaire. J'entrai. Un chien vint renifler mes chaussures. Je fis glisser ma main sur le comptoir tout en marchant, l'élevant à la rencontre d'un verre ou d'un cendrier, puis la reposant doucement en souriant à mon image dans le miroir qui me la renvoyait à travers l'alignement des bouteilles. Au bout du comptoir, le café fumait dans un jules. Je fis signe à la propriétaire de m'en servir une tasse et je pris place près du poêle éteint au fond du bar, entre le poêle éteint et le poêle de bois m'asseyant pour regarder tout l'intérieur de cet hospice où végétait un peu une bonne dizaine de travailleurs qui venaient de manger et de boire à la santé de leur employeur. Ils avaient encore le nez dans leur assiette et la propriétaire s'efforçait de paraître joviale en remplissant les tasses qu'elle aligna sur le comptoir pour ensuite les distribuer, fumantes et deux par deux, sur les tables où l'on relevait la tête en soupirant. À la fin, ma tasse stagna un moment, seule et dérisoire, sur le comptoir où quelqu'un venait de s'installer. Il prit la tasse, la cuiller, versa le sucre, remua le café, le goûta du bout des lèvres, souffla un peu de vapeur vers le miroir qui ne s'embua pas, puis il vida la tasse d'un coup. Tandis que je l'observais, la propriétaire posa une autre tasse pleine de café chaud et fumant entre les mains que je tenais à plat sur la table. "Il sera trop chaud ?" me demanda la bonne femme. Le visage du vagabond m'apparut dans le miroir, mêlé de bouteilles et d'ombres qui étaient celles que toute la salle produisait à mon insu. Il portait une couronne de papier et exhibait une canne de roseau. Il était simplement vêtu d'un bleu de travail encore humide aux endroits où la neige l'avait atteint. Il demanda une autre tasse de café mais la propriétaire me disait, un peu désappointée à cause de mon silence : "Ou bien il sera trop clair ?" Je ne répondis pas à cette nouvelle question parce que le regard du vagabond, via le miroir et la traversée des ombres, venait de rencontrer le mien qu'il se mit à scruter avec une impatience qui me mit mal à l'aise. La propriétaire dit encore : "C'est un étranger (une étrangère) !" Elle grimaça, haussa les épaules et sortit la bouteille de dessous sa robe. Elle en versa une bonne partie du contenu dans ma tasse de verre qui cessa de fumer. Je souris en la regardant et elle sembla se rasséréner. "Donne-m'en un coup !" disait le vagabond en tendant sa tasse de café vide et déjà froide. Mais j'étais déjà sur la route, marchant vite, réglant mon pas sur ma pensée qui voulait sortir des sentiers battus pour s'aventurer encore dans le monde incohérent des suppositions et des solutions provisoires. Je baissais la tête pour ne pas voir plus loin que mes pieds dont le battement régulier finit par m'inspirer un air qui n'était pas de mon cru mais qui s'accordait parfaitement à mes dispositions d'esprit. Je vis ainsi défiler les fleurs d'un crucifix, d'innombrables racines et autant de roches pointues qui émergeaient de la boue pour indiquer les dimensions du talus où il ne fallait pas mettre les pieds sous peine de s'enliser sans doute à jamais. Il y eut un temps pour les piquets de clôtures, pour les portails penchés définitivement dans un massif de ronces ou d'orties en pagailles. Puis le chemin devint régulier comme le temps qui commençait enfin à passer sans rien déranger de l'agencement plat et incertain de la neige et de ce qu'elle recouvrait. Je m'installais dans la linéarité recherchée, sans lepse ni remords pour parachever mon oeuvre de délire et de bon-sens mêlés pour le meilleur et pour le pire. Et le calme revint avec la décélération lente et progressive de ma machine à parcourir le temps dans tous les sens. Ma promenade matinale s'achevait exactement au niveau d'une tranquille fontaine au jet d'eau arrêté par le froid. Je débarrassai la murette de la neige et je m'assis. Le point de vue géométrique était limité par le chemin, à ses fuites, et à la pente longue et sans horizon qui remontait devant moi entre les arbres et les éruptions. Au-dessus, le ciel menaçait de répandre encore ses tourments. Depuis quatre jours, il ne nous en avait épargné aucun et nous avions sérieusement souffert de cette glaciale humidité mêlée de cendres et d'autres fumées. Mais nous avions projeté une cérémonie aux chandelles dans la nuit de Noël. Rien ne nous arrêterait. J'y pensais quand la voix de Carina me parvint, claire et précise, d'un des bouts du chemin où j'avais imprudemment situé l'infini pour en mesurer l'inverse au niveau de la fontaine où je n'attendais personne. Mais Carina descendait le chemin sur des skis rouges et elle criait quelque chose que mon cerveau refusait d'enregistrer. J'aimais l'idée de la voir si loin de la maison. Carina était la petite amie de Lorenzo. Je l'ai connue enfant et dévergondée et elle n'avait pas changé beaucoup depuis. Il y a un secret entre Carina et moi. Je ne le trahirai pas bien sûr. Je n'en dirai rien qui puisse mettre sur la piste de son mystère qui est véritable et même grandiose, n'ayons pas peur des mots, n'ayons peur d'aucun des mots que Carina sait mettre en valeur chaque fois qu'il lui est donné de les vivre. Lorenzo se nourrit de cette matière, il y règle ses rythmes, il en découle comme l'eau du ciel et comme le ciel de l'existence. La magie de Carina est un secret. Sa discrétion conduit au secret. Son bonheur est sur le chemin du secret, il faut le croiser pour comprendre son infinitude. Et j'adorais être seule, ou seul, avec elle, c'est-à-dire au coeur du secret qui la recrée chaque fois qu'il n'y a rien d'autre à faire, rien à calculer, rien à éviter, et surtout rien à détruire. "Votre mère est au téléphone !" disait-elle en glissant vers moi. "Au téléphone ?" m'étonnai-je en pensant qu'il n'y avait aucun téléphone dans la maison Godard. "Vous savez, le vagabond s'est enfui." Et les cendres d'Amanda, enfin les cendres du père d'Amanda, pourquoi n'en parlait-elle pas ? "C'est le maire qui est venu." Elle n'expliquait rien. Elle compliquait tout. "Madame Godard vous attend à dix heures ce matin." J'y serai, me dis-je. Sans doute pour attendre un coup de téléphone de ma mère dont la patience était mise à rude épreuve. Mais qu'avais-je à faire de sa patience, ou plutôt de son impatience à continuer mon existence chaque fois que je m'arrêtais de vivre ? Je venais d'assister à la fuite du vagabond dans la neige, j'avais retrouvé les cendres du père d'Amanda, sous le cerisier qu'on voyait très bien sur la pente, j'étais contraint(e) de mentir quant à l'urne et à son couvercle ; puis j'avais rendu visite à Jules, j'étais entré(e) deux fois dans sa maison à cause d'un malentendu qui n'était que l'effet de la fragilité d'une telle amitié ; ensuite, j'avais revu le vagabond en habit de Carabas, obscène et blasphème, dans un cabaret qui portait le nom d'un oiseau exotique qui ne me revenait pas à l'esprit ; et puis je m'étais arrêté(e) à la fontaine, j'y avais médité, je m'y étais senti(e) heureux (heureuse) ; et enfin, Carina m'avait rejoint(e) pour parfaire mon bonheur et ma tranquillité. J'avais jusqu'à dix heures pour continuer de vivre dans cette tranquille linéarité qui avait quelque chose à voir avec le bonheur, mis à part l'absence de l'urne et de son couvercle, que je pouvais toujours justifier par un mensonge, au choix. Carina me regardait doucement en souriant comme la bonne fille qu'elle est. Je ne pouvais pas me passer d'au moins un peu d'ironie pour empoisonner la réalité qui, me disait Carina, n'est pas si terrible que je voulais l'affirmer. Je lui parlai donc de l'urne et de son couvercle que j'avais revissé sans intention précise. "De quoi parlez-vous donc !" fit-elle en quittant mes genoux. "Il y a encore un peu de soleil, dit-elle. Amusons-nous." Quel jeu dangereux que de glisser sur un ski en se tenant la main pour tromper l'équilibre nécessaire à tant de vitesse et d'inconscience ! Dix heures ! Cela nous laissait du temps, mais il se grisait salement maintenant et le soleil avait complètement disparu. À sa place, la froidure s'installa. Les premiers flocons de la journée se collèrent sur nos visages tandis que nous descendions de concert une pente qui prenait le travers d'un adret presque périlleux à force de souches et de pierrailles. Arrivés(es) de l'autre côté, nous profitâmes des derniers rayons du soleil, serrés(es) l'une contre l'autre contre un vieux mur de pierres que nous avions vu scintiller du haut de la pente. Sa lumière électrique nous avait attirés(es) et maintenant nous avions ôté nos lunettes pour regarder le soleil ou plutôt sa grisaille et son éloignement. L'air était presque doux. Nous nous assîmes sur une souche débarrassée de la neige verte qui y fondait lentement. Il n'était pas encore dix heures. Nous avions bien le temps d'entretenir une conversation qui nous renseignerait mutuellement sur nos états d'esprit respectifs, un échange de bons procédés en quelque sorte, mon inquiétude de narrateur probable contre la nervosité mal maîtrisée de Carina qui me disait qu'elle avait envie de pleurer à cause de ce qu'elle venait de vivre. Je lui avais redonné le sourire pendant ces quelques minutes que nous venions de passer ensemble et elle l'avait retrouvé avec tout le plaisir qui lui était justement nécessaire. Mais elle ne voulait pas parler de sa tristesse qui n'était rien à côté de l'angoisse qui semblait me détruire de l'intérieur. Déjà mon regard n'était plus le même. Je n'étais plus capable de lui rendre le sourire. Il y avait un peu de soleil sur mon visage et elle se fit toute petite dans l'ombre qu'elle occupait pour me plaire au moins le temps de cet instant de bonheur, si c'était ça le bonheur, cet échange et cette tranquillité gagnée sur le fracas des mots et des sentiments révélés par les mots. Nous avions bien le temps de nous séduire encore une fois à travers n'importe quel secret qui n'avait de sens que par rapport à ce temps passé à nous comprendre à demi-mot. Je lui racontai ma rencontre avec Carabas, je veux dire avec le vagabond, dans ce cabaret dont elle douta gentiment de l'existence et même de l'opportunité. Mais je ne lui racontai pas la suite de l'histoire, à partir du moment où le vagabond était venu s'asseoir à ma table, tenant d'une main sa tasse de verre pleine de gnôle et de l'autre le roseau incohérent au bout duquel il avait accroché sa couronne. Je le priai d'aller s'asseoir ailleurs. Il m'avait déjà assez causé d'ennuis. Il rit. J'eus la tentation de le frapper, pour qu'il s'en allât se faire pendre ailleurs, mais c'était ici qu'il voulait être pendu et il proposait tout simplement que je devinsse son bourreau, idée qui exaltait ses sens au plus haut point de leurs perceptions respectives, et il me montra le fond de son oeil. Les explications fusèrent. Il avait fait la guerre. Pas moi bien sûr. Il avait vu beaucoup de morts et même une fois il avait vu la mort, l'espace d'une seconde qui avait été une seconde d'inattention et cela l'avait d'abord rendu fou de colère, puis fou de désespoir, enfin fou de douleur et quelqu'un avait soigné sa douleur et il l'avait même guérie, comme par magie, parce qu'il fallait retourner à ces temps de misère et d'ignorance pour pouvoir guérir son affreuse blessure et le rictus qu'il avait hérité de la peur. Il était guéri. Personne n'avait plus rien à craindre de sa propre mort. Elle était partie comme elle était venue, suite à un moment de distraction, et peu importait de quelle distraction il s'agissait. Il avala sa tasse de gnôle d'un coup et s'en fit verser une autre qui clapota un moment avant que son disque de lumière et de saveur s'arrondît et s'immobilisât enfin. Il se tut. Je pus ainsi me livrer à l'observation de son visage devenu presque tranquille à cause sans doute de mon silence qui n'était pas le résultat de l'incrédulité qu'on opposait d'ordinaire à son aventure terrestre. J'éprouvais le besoin de le détromper pourtant sur un autre point qui était la pierre de touche de mon existence. Un Arabe têtu et adroit lui avait traversé le ventre de sa baïonnette bien graissée ou bien c'est un éclat de métal qui avait fusé dans l'air pour s'appliquer à sa propre trajectoire. Il y avait un début à son histoire et il la revivait toujours sans en parler autrement qu'en termes équivoques, peut-être parce que c'était un ironique , au fond de lui-même plus ironique que les faits eux-mêmes. Il y avait aussi un début à mon histoire, quelques années plus tard le même début tragique et incontrôlé et je mordais la même poussière avec la même douleur et la même panique. Je me mis à pleurer : le vagabond en habit de Carabas me regarda d'un air étonné. Il porta sa coupe à mes lèvres que je trempais dans son infect breuvage, par impuissance à arrêter l'incroyable chagrin qui me détruisait depuis tant d'années et surtout depuis tant de nuits passées à reconstruire le miroir brisé de ma fatalité et de ma durée. Dans la salle du cabaret où je jouais dangereusement avec mon passé de soldat au service de l'économie et de l'éternité, il n'y eut personne pour sourire ni pour commenter, simplement parce que je pleurais à la même table qu'occupait avec moi le vagabond et que c'était un effet reconnu depuis longtemps du pouvoir que le vagabond exerçait sur les autres soldats. Je n'étais pas le premier et je n'étais pas le dernier (première, dernière). J'étais de passage et lui continuerait d'exister pour témoigner seulement de son malheur qui avait été peu de choses à côté de malheur de la France, au moment où il avait commencé d'exister avec d'autres pour n'exister jamais ensemble à cause du malheur encore plus grand de l'Algérie. Je pouvais comprendre tout cela mais je n'étais pas venu(e) pour en parler, aussi n'en dis-je rien à Carina qui ne comprit pas un traître mot du début de l'histoire qui pour elle était toute l'histoire où je m'étais contenté(e) de boire du café, de voir le vagabond, de ne pas lui parler et de sortir du cabaret les mains dans les poches comme si de rien n'était. Le soleil faiblissait encore de ce côté de la pente et Carina parut soudain pressée de me dévoiler les raisons de sa tristesse. Comme elle se sentait impure au moment de parler ! Et comme elle se sentait plus encore humiliée, presque morte ! Le soleil disparut d'un coup. Le vent devint plus précis et la tourmente se leva d'un coup, nous entourant de neige et de sifflements. Nous abandonnâmes le vieux mur de pierres qui avait abrité le début de notre conversation. Plus bas, entre les arbres, le froid était supportable. Nous descendîmes aussi vite que possible jusqu'à la route qui à cet endroit-là se divise en deux voies dont l'une est un sentier qui descend encore vers la rivière et l'autre une route plus étroite qui mène au château des Vermort, une vaste bâtisse de pierres et d'histoire à l'abri de laquelle nous comptions attendre la fin de la tempête. Mes souvenirs étaient très vagues et j'eus du mal à nous orienter. On ne voyait pas à dix mètres ce qui ne me facilitait pas les choses. Je faillis même perdre Carina qui s'était mise à courir après un de ses skis qu'il fallut bien se résoudre à abandonner à son destin de ski. Nous arrivâmes enfin sur la route, main dans la main, tremblantes (ou tremblants) jusqu'au bout des doigts et des yeux. La visibilité avait encore réduit et je fus bien incapable de décider du sens à prendre. L'un nous approchait du château, l'autre nous éloignait dangereusement de la maison de Constance qui, c'est vrai, m'attendait pour dix heures. J'étais désolé(e) de ne pouvoir rien tenter de cohérent contre l'adversité qui nous jouait un mauvais tour. Je proposai de marcher dix minutes dans un sens et, à défaut de château, de retourner sur nos pas et d'entreprendre la même chose dans l'autre sens. Au bout de dix minutes de marche, le visage effacé de Carina se pencha sur moi pour me proposer de marcher encore cinq minutes, car nous marchions si lentement que le temps n'avait plus grande signification respectivement aux distances qu'il était censé définir. Au bout du compte, nous nous arrêtâmes par épuisement à calculer le temps qui voyageait à nos dépens. Il fallait revenir sur nos pas, autant de temps que c'était possible, car nous avions perdu la notion du temps et de la distance à parcourir pour le rattraper. Le vertige était total. Nous allions succomber, c'était sûr. Il n'y avait plus que cette certitude-là pour alimenter le mécanisme délirant de nos pensées respectives. Car enfin, que pouvions-nous attendre de ce désordre de neige et de vent. La route même devint incertaine. Je cherchai vainement le talus dans la neige qui avait maintenant toutes les formes. Je la traversai avec la pointe du ski rouge que Carina n'avait pas encore perdu. Je la traversai pour ne rien rencontrer qui eût la consistance ou la géométrie d'un talus. Des arbres commençaient à égarer leurs dimensions dans l'air criblé d'ombres et d'incertitudes. "Carina, mon amour. J'ai peur d'avoir peur. J'ai peur de me perdre. J'essaie de penser à toi de toutes mes forces mais je n'y peux rien, mon amour. C'est toujours à moi que me revient ma pensée. J'ai peur de cette pauvreté. Ça ne sert à rien de sonder cette inconsistance. Il n'y a plus rien de vrai dans tout ça. Je t'en prie. Ne m'abandonne pas parce que je suis en train de t'abandonner !" D'un coup, l'infinité de la neige en suspension était éclairée et je vis même des arbres reprendre leur forme et leur dimension probable. Une voiture traversait la tourmente, pleins phares sur notre immobilité blanche. Elle s'arrêta près de Carina qui agonisait sans doute au milieu de ce qui était bien la route, malgré les doutes que je n'avais pas manqué d'exagérer comme c'est ma sale manie chaque fois que tout va mal et que je me sens seul(e). D'une main vague, j'ôtai la neige qui s'était accumulée sur mes lunettes et je compris que Fabrice venait heureusement de croiser notre destin à bord de cette Rolls-Royce dont je n'ai pas fini de vanter les mérites. Un quart d'heure plus tard, tandis que Fabrice s'acharnait à démarrer une chaudière au fin fond d'un sous-sol, Carina et moi tentions de nous réchauffer près d'une cheminée qui servait surtout d'éclairage à cette séduisante bibliothèque dont les modestes dimensions nous encourageaient à ne pas quitter nos fauteuils respectifs. En effet, une implacable sensation de chaleur s'appliqua d'un coup sur les côtés que nous exposions au feu qui pétaradait maintenant comme un feu de joie. Sous la fenêtre, un radiateur à eau émettait de temps en temps un vague gargouillis qui en disait long sur la lutte de Fabrice avec la chaudière. J'essayais de sourire pour plaire à Carina mais elle était désolée de ne rien pouvoir tenter comme la tristesse qu'elle ramenait, depuis ce matin, de la maison de Constance où le téléphone avait sonné une première fois sur le coup de huit heures ce matin. Constance avait répondu à l'appel dans un anglais qui laissait à désirer et aussitôt elle avait fait part à Carina de cette curieuse conversation d'un bout de l'Atlantique à l'autre. Ma mère rappelait donc à dix heures et il était presque dix heures. J'avisai un téléphone sur un guéridon mais il était coupé. Il devait l'être certainement aussi chez Constance et la tempête ne promettait pas de s'arrêter de sitôt. Il fallait que maman prît son mal en patience, si c'était de mal dont elle voulait me parler, mais ce n'était peut-être pas le cas. Quel temps faisait-il à New York ? Le radiateur glouglouta plus fiévreusement cette fois. Je souris un peu mieux, car c'était de bon augure, mais Carina était toujours désolée de ne vraiment rien pouvoir tenter contre cette tristesse qui était entièrement de la faute de Lorenzo. Ce matin (me raconta-t-elle, mais je préfère reraconter parce que je ne peux pas tout reproduire de son récit dont tant d'aspects me dérangent) ce matin il y avait un beau soleil au bout de la route qui passe devant la maison de Constance et elle s'était arrêtée pour en contempler la lente élévation. Elle avait été éblouie, presque aveuglée et elle savait qu'il n'y avait rien de plus préjudiciable à la santé de son regard. Je raconte ce simple évènement de la vie quotidienne de Carina un peu parallèlement au récit que j'ai omis de lui faire de ma rencontre avec Carabas. Les contrepoints ont quelque chose à voir avec la réverbération du soleil de chaque côté de la route qu'elle a du mal à voir maintenant qu'elle avance lentement en direction de la maison de Constance. À la faveur de branchages couchés sur le talus, elle vit la maison en contre-jour dans le ciel blanc qui s'éclaircit encore au fur et à mesure que réduisent les ombres. Il y a une pente près de la maison, un pré couvert de neige que la même pente casse d'un coup à la hauteur d'un alignement de frênes envahis de ronces noires qui se mélangent encore au ciel avant de retomber en vagues cristallines dans la pente qui devient vertigineuse, presque intemporelle jusqu'à l'arrêt d'un ruisseau et de l'ubac qui remonte vers d'autres délires d'ombres et de lumière. La tête lui tourne. Elle ne sait pas si c'est le soleil, ses yeux, la pente, encore ses yeux, l'ubac, le gel immobile de l'ubac, des cimes, elle ne sait pas comment ça va s'arrêter et elle cherche un appui dans la neige et elle rencontre les dédales poilus d'une souche arrachée qui prend le soleil en dégoulinant de toutes ses racines. Ce n'est qu'un vertige, pense-t-elle, une histoire entre elle-même et quelque chose qui ne bouge plus quelque part dans la nature. Elle retrouve ses esprits, elle relève la tête pour revoir la maison, elle voit la pente, les frênes alignés, elle entend les voix qui s'acharnent à se convaincre, elle le sait, il y a un bon moment que le corps noueux de Lorenzo lui est apparu agité comme un arbre par le vent mais par quoi ? Un peu plus loin, dans la neige, Fabrice est abattu, les jambes repliées et les mains sur son visage. Lorenzo continue de crier mais elle n'entend pas ce qu'il veut dire avec tant de passion à Fabrice qu'il vient de terrasser et qui ne peut plus se lever. Encore un peu plus loin, Constance est debout près d'un portail détruit par la pourriture. Elle a posé une main sur le portail pourri et elle ne dit rien. Elle n'est pas l'arbitre de ce combat. Elle en est l'enjeu. Carina se cache, elle s'enfonce dans les branches qui dégoulinent, les gouttes gelées semblent pénétrer dans la peau de son visage et de ses mains. Elle sent la colère secouer sa poitrine, elle sent la honte, la trahison, la vengeance, l'oubli, le remords et Lorenzo, qui ne sait pas qu'elle l'observe au moment le plus tragique de son infidélité, Lorenzo continue de crier ce qu'il a à dire à Fabrice qui se relève enfin, mais pas pour retourner au combat qui est le sien. Il ne regarde même pas Constance qu'il vient de perdre à cause de son corps qui ne s'est pas montré à la hauteur. Il recule, il s'arrache à la neige avec un sentiment d'impuissance qui l'empêche de parler, de s'expliquer, de tout dire enfin, mais Constance ne regarde que Lorenzo, elle se met soudain à n'exister que pour lui. Carina vient de perdre Lorenzo. Il mettra sans doute du temps à se détacher d'elle, mais peu importe puisqu'elle vient de tout apprendre et que c'est désormais à elle que revient l'initiative d'une fin qui n'aura rien achevé pour lui plaire et lui rendre son bonheur perdu. Elle contemple la fuite lente et infinie de Fabrice qui renonce à l'objet de son amour qui est aussi une trahison mais la vie est ainsi faite, d'objet à objet et d'objet en objet, jusqu'à ce que plus rien n'existe, ni d'un côté ni de l'autre de l'amour. Et Fabrice disparaît de la vie de Constance dont Lorenzo a gagné le coeur et le désir, non pas à tout jamais, car rien n'existe jamais assez pour mériter l'éternité, juste le temps de trahir encore une fois la pauvre Carina qui se désespère dans la froidure alambiquée d'une souche qui fait de l'ombre sur sa conscience. Lorenzo revient alors vers la maison, Constance s'écarte à son passage, elle ne referme pas le portail dont la pourriture est définitive. C'est à peu près ce que me raconta Carina et elle se mit à pleurer pour ponctuer son récit. Elle ne trouverait jamais la colère nécessaire à l'oubli. Ce n'est pas son genre. Au lieu de ça, elle trempait un tison imprécis dans le feu et elle me demandait de parler d'autre chose parce que l'idée de Fabrice nous écoutant derrière la porte ne lui inspirait que de la honte et ce n'était pas le sentiment qu'elle avait envie de cultiver maintenant. Je comprenais son chagrin aussi bien que je comprenais la folie de Lorenzo qui n'en avait jamais d'autre. Ce n'était pas ma colère, la colère qui m'étreignait maintenant jusqu'à la douleur. J'avais connu des transformations plus douloureuses et surtout plus définitives, mais je savais exactement en quoi Carina avait été le jouet de ses propres illusions. Je ne pouvais rien corriger de son erreur parce que c'était pour elle la seule issue. Si Lorenzo la trompait avec autant de facilité, c'est que Fabrice n'était pas étranger à ce jeu dangereux où Constance ne pouvait apparaître qu'en tant que simple spectatrice. J'avais assisté de près à sa tentative de séduire Lorenzo, il y avait de cela quatre jours maintenant, pendant le déjeuner qu'elle nous offrit à Lorenzo et à moi et puis plus tard, dans l'après-midi, tandis qu'elle nous faisait visiter la maison où j'avais l'intention de convier mes amis, dont Lorenzo n'était pas le moindre. Peu après le café arrosé de cerise ou de prune, Constance avait extrait sa voiture d'un appentis qui servait de garage. Quand je sortis pour la rejoindre, je m'aperçus que Lorenzo était assis à côté d'elle dans la voiture. Il fumait un épais cigare en montrant sa dentition d'animal de course tandis que Constance secouait sa main pour me dire de monter. Je lui montrai la porte de la maison, qu'elle avait laissée ouverte en sortant. La tourmente de neige s'était calmée mais pas au point de la laisser entrer dans la maison. Constance me fit signe de pousser la porte sans la fermer à clé puisqu'il était trop tard pour m'expliquer où je la trouverais. C'était compliqué, cette recherche de clé dans un tiroir ou dans un autre et je devais y renoncer aussi bien qu'elle le faisait pour plaire à Lorenzo qui ne cachait pas son impatience relative à la maison qu'il allait habiter toute une semaine. Il espérait simplement que le temps allait se mettre au beau. Il y avait de la neige aussi dans son pays de montagne mais beaucoup plus haut que le dernier pueblo, aussi n'avait-il jamais vu la neige que de très loin, accrochée aux pentes et inondée de soleil le plus souvent. Il pouvait aimer le soleil et la neige mais la neige sous le soleil lui paraissait aussi invivable que la mer sans au moins un peu de vent pour agiter son écume et lui redonner sa couleur d'origine. Il avait été un peu marin du temps de son enfance, et il aimait se souvenir de la mer dans ces termes-là, parce que c'était exactement ceux qui convenaient à sa mémoire. Plus tard, quand il songerait à la forêt de Bélissens, il voudrait aussi se rappeler la neige sous le soleil et les montagnes qui s'élevaient bien au-dessus du dernier village qui avait été justement celui de son enfance. De là, il pouvait aussi voir la mer et cela ne manquerait pas de lui rappeler les yeux de Constance qu'il ne se lassait pas de regarder depuis qu'il en avait capté toute l'importance relativement à l'aventure qu'elle lui promettait. La voiture cahotait dans la neige et j'avais du mal à penser à Carina qui m'est aussi précieuse que peut l'être l'unique enfant sorti tout nu de mes entrailles pour s'habiller de poésie entre les mains de ce charlatan de Lorenzo. Mais vous m'aviez promis de ne pas intervenir dans mon récit, carabin ! Chapitre XIII     — C'est que je suis ravi d'apprendre la nature du secret que vous aviez promis de ne pas dévoiler. Il y a tellement de secrets impénétrables dans votre récit. En voilà au moins un qui cesse d'exister. Ne me dites pas que vous ne l'avez pas voulu. Je vous connais trop pour vous croire sur parole. Vous cherchez à me dérouter sans en avoir l'air, cette fois. Que cache-t-il donc, ce secret qui n'en est plus un ? Et ceci au détour d'un compte rendu qui pour une fois me semblait fidèle à la réalité. Et puis cessez de me traiter de carabin, Carabas ! Il n'y a rien qui m'agace comme ces airs de populisme qui n'ajoutent rien, croyez-moi, à l'éclaircissement de votre existence. Et si je révélais, maintenant, en un mot, la nature de votre sexe avec lequel vous jouez depuis le début de notre entretien... — Ce n'est pas un entretien. Je n'ai pas envie de m'entretenir avec vous. — Et avec qui donc croyez-vous donc le faire si ce n'est avec moi, votre seul vis-à-vis si je ne m'abuse. Mais je m'abuse peut-être ? Nous sommes trois, comme à l'encan. — Vous m'avez interrompu. Je ne vous l'ai pas demandé. — Bien. Je m'excuse. Continuez. — Continuer quoi ? — Votre récit. Vos allégories. Vos suppositions. Qu'est-ce que j'oublie ? Vos points de vue ? Enfin, le vôtre multiplié par ceux des autres dont le spectre, c'est vrai, commence à me hanter. Continuez. — Je disais que Carina est ma fille. Vous ne m'avez pas laissé le temps de dire que je l'aime. Je pourrais écrire des pages très pathétiques dans ce sens. — Écrivez-les. Je vous écoute. Pardon ! Nous vous écoutons. — Carina est le seul objet de mon amour. Je n'ai plus de sexe, vous le savez. Je suis homme ou femme, l'un ou l'autre. — C'est un jeu. Vous ne pouvez être ni l'un ni l'autre. — Je n'ai qu'elle pour parler d'amour, enfin de l'amour que j'ai pour elle. La vie finit toujours par tout compliquer. — À ce point, Carabas ? Elle ne vous aime donc pas. — Elle m'aime... aussi. — Vous auriez pu en parler plus tôt. Je veux dire : de Lorenzo. — Lorenzo, je l'ai emmené avec moi jusqu'à Bélissens. Il conduisait. — Forcément. — N'en dites pas trop, Carabin. Nous ne sommes pas seuls. — Ça sent le grand sommeil. — Vous ai-je parlé de notre arrivée à Bélissens ? — Oui, du maire, de sa femme, de Constance enfin. Carina ne vous accompagnait pas. Pourquoi ? — Elle était avec... sa mère... ou son père. — Cela n'explique rien. Vous étiez avec Lorenzo. C'est un grand poète dit-on ? Êtes-vous d'accord avec ce qu'on en dit ? Vous écrivez de la poésie vous-même ? Lorenzo ne vous a jamais été totalement étranger. — Je l'ai mis sur le chemin de Carina. Elle avait quatorze ans à cette époque. Son premier enfant est mort dans le couloir de l'hôpital. Lorenzo écrivait des poèmes à Melilla, dans le dos d'Ali qui trompait d'ailleurs sa femme. L'enfant est mort à New York sans qu'il n'en sache rien. C'est plus tard qu'il a en pleuré. Il était sincère je crois. C'est pathétique, non ? — C'est triste. Il y a eu d'autres enfants, je crois. — Il y en a eu un second deux ans plus tard. Carina avait changé. Elle n'avait plus tout à fait l'air de l'enfant qu'elle aurait dû rester pour moi. Elle avait pris une telle importance pour Lorenzo. Mais l'enfant n'a pas vécu. Ils n'ont pas eu le temps de le transformer en projet et moi, je n'avais pas pris le temps de m'y reconnaître. On a tous pleuré un bon coup et on a regardé le résultat des analyses sans rien comprendre du peu de choses qu'il y avait à comprendre. Lorenzo s'est laissé pousser les cheveux et il est parti en pèlerinage sur les traces de Nicolas et Pernelle. Elle a aimé cette solitude. Il ne lui écrivit jamais, comme ils avaient convenu sans me consulter. — Et puis il est revenu. — Non, il n'est pas revenu. Et le temps a passé sans lui, entre Carina et moi. Elle me revenait, à dix-sept ans, après trois ans d'un oubli que je ne suis pas près de lui pardonner. — J'ai entendu une autre version des faits. — Ça vous en fait deux. En voulez-vous une troisième ? Je vous en veux d'avoir dilué mon récit dans une conversation qui n'avantage que vous. Il n'en était pas question au début. — Au début de quoi, Carabas ? — Au début de ce récit, Carabin. Vous savez très bien que ce récit a un début. C'est un récit digne de la tradition française, vous savez ? Introduction, développement, conclusion. — On vous enseigne cette France-là à l'université ? Quel manque d'à-propos de la part de pareils technologues ! — Si vous voulez continuer à ma place, ne vous gênez pas. Je saurai me taire aussi bien que j'ai parlé jusque-là. — Vous n'avez pas parlé. Vous avez écrit. C'est pénible comme technique de la conversation. Vous écrivez, et je me tais. Vous n'avez choisi que la facilité. Vous n'avez pas choisi bien sûr de la compliquer par un dialogue où je n'apparais certes pas sous mon mauvais jour, je dois le reconnaître. Ça me fait un bien, de parler. — Alors continuez de parler, si c'est ce qui vous fait plaisir. De l'écrit à la parole, il n'y a qu'un pas que nous avons eu vite fait de franchir. — Il faudra que vous parliez avec moi. — Ou contre vous si je le juge opportun. — Ou même sans moi si cela vous agrée. Je peux même me passer de vous, Carabas. Au prix où l'on vend la littérature aujourd'hui, c'est vous qui gagnez, non ? — Il n'y a que de la mauvaise littérature orale. — C'est la bonne qui s'écrit ! Si nous revenions à nos moutons ? — Comme vous voulez. Revenons où vous voulez. Je vous laisse le choix. — Carina ? — Carina si c'est elle qui s'impose à la lecture. — Difficile d'en parler par rapport à votre sexe, Carabas, dont on ne sait rien, sinon qu'il ne faut lui accorder que peu d'importance. — Nous nous étions promis une lecture facile, cependant. C'est moi qui complique les choses, comme d'habitude. — C'est compliqué si l'on se met à parler de vous en parlant de Carina. Mais si l'on parle de Carina en parlant de vous, qu'est-ce que ça donne ? Y avez-vous réfléchi ? — Le mieux est de parler de Carina. — À quel moment en avez-vous parlé en premier ? — Au début, presque. Je faisais des présentations un peu rapides, je dois l'avouer. Mais mon intention était d'en arriver le plus vite possible au coeur du sujet. — Et quel était le coeur du sujet ? — Ce vagabond, vous savez ? — En habit de Carabas. Quelle allégorie mensongère maintenant que j'y pense ! À un moment où Carina n'existait pas encore, enfin si peu. Au début, dites-vous. — C'est écrit. Je ne peux plus l'effacer. — "Il n'aime pas les cristallisations ni les jeux du plaisir dans les déserts de la fidélité." — "Elle lit des cochonneries au sujet de l'enfance et ce n'est pas Lorenzo qui les écrit." — "Pour une fois qu'il se tient à l'écart !" — Et puis plus rien. — Plus rien au sujet de Carina ? — Presque rien. Quelque chose comme : "Lorenzo avec Carina." — Au sujet du lit. — En parlant de la chambre à coucher ! Je n'ai pas vu le lit. De la savoir prisonnière de ce jeu où l'amour est dangereux, cela m'a rendu fou(folle) de rage dès le premier soir. — Le soir de votre arrivée. — Oui. Tout le monde est arrivé ce jour-là. — Pourquoi n'en avoir pas parlé ? Je veux dire : de cette rage qui rend fou(folle) dès le premier signe, un regard peut-être ? — Un regard, oui. Pour regarder Carina qui ne pense jamais comme moi au moment de penser. Cecilia est allée se coucher. Pauline est montée aussi. — Jules n'est pas venu. Pauline va coucher seule ce soir. — C'est ce que j'espère. J'espère aussi que Carina ne va pas commettre cette folie. Mais elle a l'air si heureux ! — Ne couche-t-elle pas avec lui, d'habitude ? — Elle ne couche plus avec lui depuis qu'il est parti en pèlerinage au pays de ses ancêtres ! Ne comprenez-vous pas qu'ils vont recommencer ce qui s'était pourtant achevé selon mes voeux ? J'amène Lorenzo dans cette maison et elle se jette dans son lit sans s'expliquer sur les raisons de sa folie qui est revenue à cause de moi. Lorenzo était un ami de Nicolá Carvajal, pas elle. Elle venait avec moi parce qu'elle était ma fille. Rien d'autre ne justifiait sa présence parmi nous. Elle s'était montrée curieuse de le revoir. Elle m'en avait parlé en termes amusés. Il n'y avait plus de photos de lui à la maison, sauf sur la couverture d'un livre qu'elle ne lisait de toute façon jamais. Il n'était pas question de la lui livrer comme l'esclave qu'elle avait été quand il lui donnait tout ce qu'elle attendait d'un homme aussi riche de métamorphoses. Elle venait pour venir, elle venait avec moi, mais comme elle sait être compagne de voyage : elle venait sans bagages, elle se laissait faire, il fallait la conduire, tout lui expliquer et tout lui apporter, sinon elle menaçait de ne plus exister, elle craignait de se dissoudre dans la longue conversation qui ne manquerait pas de nous diviser chaque jour un peu plus et il fallait que je fusse là pour la soutenir au moment de la séparation qui la ferait pleurer comme elle pleure à tous les changements. — Vous la traitez comme une enfant. — Ce n'est plus une enfant. Elle a perdu même ce droit. — Ce droit ? Mais où vous croyez-vous donc, Carabas ? Dans un tribunal où l'on applique votre loi et vos concepts, sans parler des usages dont vous avez embarrassé ce récit. — Elle n'avait pas le droit de recommencer. — Le droit au recommencement, c'est le droit tout court. — Elle n'en avait pas le droit. Nous avions retrouvé Lorenzo à Toulouse chez des amis communs. Il a rougi en la voyant. Il ne savait pas qu'elle viendrait. Serait-il venu lui-même s'il avait su qu'elle le regarderait de cette manière ? — Je vous coupe. Tel que je vous connais, vous n'allez pas nous décrire cette manière de regarder Lorenzo qui est peut-être aussi la vôtre. À moins que ce ne soit uniquement la vôtre. Je me trompe ? — J'ai cru qu'elle le haïssait. Il était venu avec une femme et, avant de rencontrer Carina que je tenais à l'écart, il m'avait demandé d'inviter cette femme à Bélissens. Cette idée ne tenait pas debout. Elle n'enchantait personne. Nous avions tous plus d'un lien avec Nicolá. Que comprendrait-elle à notre cérémonie ? — C'était une étrangère. — C'était une inutile. — Elle prenait la place de Carina. — Je n'avais rien prévu pour la remplacer. — C'est Saïda qui n'avait rien prévu. — Saïda comprend toute ma souffrance. C'est une amie véritable. — Elle n'avait donc rien oublié. Elle avait suivi vos conseils. Mais Lorenzo avait passé outre en invitant cette femme qui n'avait rien de commun avec Nicolá Carvajal dont vous projetiez d'écrire... — Ne dites pas de bêtises. Je n'écrirai jamais rien sur Nicolá. — À part ce récit. — Ce n'est pas un récit sur Nicolá. — C'est un récit sur Carina. — C'est un récit, un point c'est tout. — Un récit sur l'incohérence provoquée par Lorenzo qui est un meilleur poète que vous ? — Je suis un essayiste. Je n'ai pas la prétention de conclure. — Vous n'aimez pas les conclusions de Lorenzo ? — Je n'aime pas que Lorenzo construise son mensonge dans le malheur de Carina. — Elle paraissait si heureuse de le retrouver ! — Qu'en savez-vous ? Vous n'étiez pas là. — Vous n'avez rien dit sur votre manière de le regarder. Vous avez cherché à nous mentir sur les véritables intentions de Carina. — Elle n'avait pas l'intention de le revoir. — Elle le revoyait forcément si elle vous accompagnait à Bélissens. Pouvait-elle imaginer son absence ? — Elle le revoyait parce qu'elle le croisait, voilà ce qui était prévu. — Elle le croisait en votre présence. — Je veillais sur elle. — Et avec qui couchait-elle ? — Votre question n'a pas de sens, Carabin ! — Elle en a un, Carabas, et vous le savez bien. — Elle couchait dans notre chambre. Il n'y avait pas d'autre solution. — Il y avait pourtant la solution de Lorenzo. — Comment Lorenzo aurait-il pu se mêler de ce qui ne le regardait en aucune façon ! — Il amenait une femme. Une inconnue. Non, une inutile, avez-vous dit. Comment imaginez-vous cette inutilité ? — Je n'ai pas parlé d'inutilité. — Si, vous en avez parlé à propos de cette femme. Vous avez tout fait pour l'écarter du chemin que Carina venait tout juste de recommencer avec ce Lorenzo qui vous semblait inévitable pour d'autres raisons. — Cette femme n'avait pas droit de cité parmi nous ! — Elle aurait occupé le lit de Lorenzo à la place de Carina. — J'avais décidé de tuer Lorenzo. — Nous y voilà, Carabas ! Vous laissiez Carina entre les mains de votre conjoint, dont on ne saura décidément pas si c'est votre femme ou votre époux, et vous partiez en éclaireur en compagnie de l'exécrable Lorenzo qui ne pouvait pas se douter qu'en votre compagnie, il courait droit à la mort. — Je ne l'aurais pas tué de toute façon. — Vous avez changé d'avis en cours de route, tandis que Lorenzo se réjouissait d'avoir laissé tomber une femme tout à fait inutile selon votre opinion, pour en conquérir une autre qui était déjà passée par là et qui rêvait encore de poésie ? Vous n'allez pas me faire croire que c'est aussi facile que ça, Carabas ! — Il n'y a rien que vous pouvez croire sans mettre en doute un vague moment de perdition ? J'étais passé du désir de tuer à celui d'expliquer les raisons de mon amour. — Le temps d'un voyage à Bélissens en compagnie de l'amant de Carina ? Que dis-je : de son maître. Elle en est l'esclave, non ? — Vous parlez de l'amour avec les mots de la politique, Carabin ! — Vous ne m'impressionnez pas. Je trouve étrange cette succession de faits qui ne concorde pas avec la suite de l'histoire : vous ramenez Carina dans le chemin de Lorenzo, elle vient sans résistance, il est avec une autre femme sur ce même chemin, vous l'en écartez avec force, puis vous décidez de tuer Lorenzo et enfin vous y renoncez parce que vous avez soudain d'autres intentions. Si vous me parliez de ces intentions ? Pouvait-il comprendre votre acharnement à le séparer de Carina ? — Il fallait que j'en parlasse d'abord à Carina. — Carina ? Elle n'était plus là justement pour vous entendre. Vous vous compliquiez la tâche à plaisir, non ? — Je n'éprouvais aucun plaisir à ce moment. — Lorenzo conduisait. — Bien sûr qu'il conduisait ! — Je voulais dire : il conduisait, et alors ? — Il fallait que je lui parle. — Le premier mot ne venait pas. Il fallait le choisir, plutôt. Mais lequel ? Quand on vient de se proposer de tuer celui à qui justement on le destine, pas facile de choisir. — Ne vous moquez pas, Carabin. — Vous m'énervez avec votre "Carabin". Cessez d'en ponctuer votre incapacité à répondre à l'exactitude de mes questions. — Je n'ai pas réussi à lui parler. — Il ne vous restait donc plus qu'à le tuer. — Ne vous moquez pas, Cara... — ...bin. Il y a des choses que je peux dire à votre place si vous craignez de ne pas savoir les dire. — Il n'y a rien que vous puissiez dire à ma place ! — Alors dites-le à votre manière. — Vous exagérez à la fin ! L'envie de tuer ne vous a donc jamais traversé l'esprit ? — Une envie qui traverse l'esprit, ça se passe comment ? — Vous continuez de vous moquer. Je vous assure que je fais mon possible pour être clair(e). — Mais vous ne l'êtes pas. Lui avez-vous donc parlé de Carina avant d'arriver à Bélissens ? — Il s'est enrhumé en cours de route. — Comment ! — À cause de la vitre qu'il a laissée un peu ouverte parce que je n'arrêtais pas de fumer et que c'était mauvais pour ses poumons. Il s'est enrhumé et nous avons parlé de son rhume et de ma tabagie. — Vous êtes lâche, voilà ce que vous êtes, voilà ce que vous me donnez à penser de vous et de votre médiocre existence. — Vous ne pouvez pas ramener notre pensée au niveau de considérations morales qui nous éloignent de notre sujet. — Je disais simplement ce que je pense. Enfin, ce qui m'a traversé l'esprit en vous entendant ne pas dire ce que j'attends de vous. — Précisez votre demande. Je ne vous promets rien. — Quelles étaient vos intentions en renonçant à tuer Lorenzo ? Échapper aux conséquences de l'assassinat ? Résoudre le problème que vous posez à Carina d'une manière moins outrageante pour elle ? — Elle ne se serait jamais sentie outragée par la mort de Lorenzo. — Par son assassinat, oui. — Je n'avais pas l'intention de l'outrager. — Mais enfin, comment pouviez-vous vous faire à l'idée que la mère de deux enfants — et peu importe qu'ils aient vécu ou non ni ce qu'on attend de la vie ni le temps que la vie se donne pour le vivre — comment pouviez-vous même imaginer que son âme n'était pas marquée au fer rouge par cette triple absence qu'elle n'a pas voulue et qu'elle n'a même pas provoquée ? Comment pouviez-vous ignorer qu'elle n'allait pas saisir l'occasion pour tenter de retrouver au moins un semblant d'équilibre avec ce Lorenzo que vous jetiez une fois encore dans ses bras ? — Elle pouvait toujours se faire des illusions. Je n'y étais pour rien. Je pensais à Nicolá. Pas à elle. — Vous aviez l'intention de la torturer, oui. Rien ne pouvait mieux l'atteindre et il n'y avait qu'elle que vous pouviez détruire. Vous aviez cherché un affrontement. Peu importait que Lorenzo y jouât un rôle. Il entrait dans ce jeu ou il n'y entrait pas, ça n'avait aucune espèce d'importance. Vous le transformiez en jouet du destin. Il y avait longtemps que vous y pensiez et vous aviez déjà manqué plusieurs occasions d'en exprimer tout le poison dont la seule destinataire était Carina. Et il y avait une raison qui vous poussait à la cruauté : elle ne vous aimait pas. — Elle m'aimait. Elle m'aime toujours. Vous délirez parce que vous êtes un mauvais lecteur, Carabin. — C'est vrai. J'oubliais que mon rôle se limitait au silence et à la reconstruction lente. Je m'égare, selon vous ? — Les choses sont beaucoup plus simples que vous dites. — Voyons ce qu'il en est de cette simplicité. — Carina a vécu une tragédie qu'il ne m'est pas venu une seconde à l'esprit de nier. Deux enfants morts pour rien, de la maladie de leur père, et un père qui ne revient plus. Trois ans à attendre que quelque chose change et il ne se passe rien que de très tragique et de complètement désespérant. Je l'ai aidée à accepter les faits : la mort de deux enfants et la disparition du père. — Parce que vous limitez cette tragédie à ces faits ! Ne voyez-vous donc pas qu'ils n'expliquent rien à eux seuls. — Mais je n'ai jamais cherché à expliquer la tragédie. — Que devait-elle donc comprendre alors ? — Il n'y avait rien à comprendre non plus. La vie est une mosaïque de malheurs. On ne l'achève jamais. — Combien de temps lui a-t-il fallu pour revenir à la vie ? — Deux ans, je crois. — Vous n'en êtes pas sûr(e). D'ailleurs vous n'êtes jamais sûr(e) de rien quand il s'agit de parler de résultat. — Deux ans, j'en suis sûr(e). — Et combien de temps a passé depuis ? — Encore deux ans. — Vous en êtes sûr, ou sûre, cette fois. Trois plus deux plus deux, cela fait sept, ajoutés à quatorze, c'est vingt et un. Carina a vingt et un ans au moment des faits que vous rapportez ici. — Vingt-deux pour être exact. — Encore une approximation. Un an à peine. Un an passé à quoi ? Vous ne le savez même plus. — Je n'en ai pas parlé, c'est tout. — En parlerez-vous, au moins ? — C'est une année sans importance. — Pour vous ou pour nous ? — Elle est importante pour moi et ça ne vous regarde pas. — Ce n'est pas comme ça que vous arriverez à me convaincre. — Mais je n'ai pas du tout l'intention de vous convaincre, ni vous ni personne ! — Je croyais le contraire. Vous mettez tant d'arguments dans votre discours. On s'y perd. Cela prend les allures d'une démonstration. Une sorte de dépôt de conclusions pour la défense de votre activité parentale. — Vous me plaisantez, Carabin, sans autre but que d'amuser les cristallisations de votre esprit qui ne s'augmente justement que de telles immobilités. — Continuez. — Que je continue de critiquer votre critique ? — Si vous voulez continuer dans ce sens, ne vous gênez pas. — Je ne vous donnerai jamais la consistance d'un personnage. Vous n'existez que par rapport à ma propre interprétation. — C'est vous qui en décidez. Continuez votre voyage. — Je n'ai pas le sentiment d'un voyage mais plutôt d'un arrêt après avoir beaucoup voyagé. — Je vous demandais de continuer votre récit, pas d'en extraire la matière. On n'en finirait plus. Donc, Lorenzo s'enrhume doucement tandis que vous fumez. — Il arrête la voiture sur une place d'église. Nous ne sommes pas encore à Bélissens. Il s'arrête parce qu'il a l'intention de me payer un verre. Il fait très froid, gris, il y a un peu de vent, je ne veux pas sortir de la voiture dans ces conditions. — Vous lui faites un caprice. C'est bien joué. — Il sort seul et disparaît dans un mur battu par la neige et par le vent. Le moteur ne tourne plus. Le froid commence tout de suite à s'installer dans la voiture. Je ne peux pas rester là à attendre qu'il revienne uniquement pour me reprocher mon... — Ce n'est pas le seul reproche qu'il est en droit de vous adresser. Et il y en aura d'autres si je ne m'abuse. Vous le rejoignez dans le café où, tel que je le connais, il ne manque pas de s'introduire dans une conversation qui ne lui appartient pourtant pas, mais il a l'art de se faire adopter sans plus de cérémonie, n'est-ce pas ? — En effet, quand j'entre dans le café, il est assis à une table déjà occupée par quatre joueurs de cartes qui s'entretiennent au complet, comme vous voyez. Lorenzo a commandé "la même chose" et il se régale de pouvoir comprendre le sens de leurs mimiques et même de leurs silences exagérés. Il joue aux cartes depuis si longtemps ! Rien ne lui échappe de tous les jeux de la complicité et de l'envie de vaincre. Je dérange son plaisir encore une fois en me signalant par un appel. Il se lève et me rejoint. J'ai eu froid dans la voiture, balbutiai-je en guise d'explication, comme si je me sentais obligé(e) de lui apporter sur un plateau l'explication de mon malaise. — Vous ne lui direz rien de ce qui vous a animé(e) plus qu'un moment ? — Le tuer ? Mais à ce moment-là, je n'y ai pas encore renoncé. Je m'enfonce plutôt dans cette idée. Je la trouve exacte et j'aime cette exactitude qui prend forme. — Vous êtes en train de penser aux modalités de l'assassinat et il trouble quelque peu votre raisonnement. Il sourit parce que vous avez renversé du café sur votre pantalon. Vous n'en faites jamais d'autre. Il en profite pour débarrasser vos épaules de la neige qui n'a pas manqué de s'y accrocher pendant le trajet, pénible et incertain, de la voiture à la porte du cabaret. Vous aimez bien ce terme de "cabaret", hein ? On l'utilise beaucoup dans cette région de France. — Cabaret Carabin. — Carabin Carabas. — Carabas Carina. — Vous êtes parfaitement conscient de vous trouver à l'endroit exact où vous a conduit votre imprévoyance. — Dans ce café ? — N'importe où. Le café, la maison de Constance, la maison de Godard, celle de Jules, la forêt de Bélissens, le château de Vermort, le cabaret Colibri où le vagabond vous en a bouché un coin. Mais revenons dans le café, à Garribou je crois, c'est le nom du patelin où Lorenzo a interrompu votre voyage. Le temps est mauvais comme il n'est pas possible de le souhaiter. Dehors, on n'y voit goutte. Impossible de continuer le voyage dans ces conditions. Qu'allez-vous donc décider ? — La route était coupée un peu plus loin. Il n'y avait plus rien à faire pour continuer ce voyage. Il fallait attendre la fin de la tempête. Il n'y avait rien à faire, ni pour continuer en direction de Bélissens, ni pour retourner sur nos pas. Je jetai un coup d'oeil par une fenêtre. On ne voyait même plus la voiture. La place tout entière venait de disparaître dans la tourmente. — Le téléphone était-il coupé ? — Avec un peu de chance, il pouvait fonctionner. Constance Godard ne nous en voudrait pas de lui avoir fait faux bond. Cette tourmente était une fatalité. Elle attendrait sagement le retour du soleil ou au moins l'apaisement de la tourmente pour se remettre à nous attendre avec une chance raisonnable de nous voir arriver. Peu importait que le téléphone ne fonctionnât pas dans sa direction. C'était la direction de la montagne et il y avait peu de chance de retrouver le beau temps à cette altitude. Mais le téléphone était aussi coupé dans le sens de Toulouse où Carina s'attendait à nous voir revenir bredouilles et un rien désolés de ne pas avoir atteint le but du voyage. Il ne nous en arrivait jamais d'autres. Et puis pourquoi avoir renoncé au printemps, ou même à l'été ? On dit ici que l'automne est la meilleure saison pour les activités de plein air. Mais l'idée de Noël nous avait tous séduits et nous allions manquer notre rendez-vous avec le destin. — De quoi donc allez-vous nous entretenir maintenant ? Croyez-vous qu'on s'intéresse à cette attente que vous venez d'inventer pour détourner notre attention du véritable chemin que vous avez choisi de parcourir dans le seul but de nuire à Lorenzo ? À quel moment avez-vous renoncé à le tuer ? — Est-ce si important d'en situer l'évènement ? — Non, ce n'est pas une question de situation. D'évènement non plus d'ailleurs, vous avez raison. Reprenons à partir du moment où vous avez renoncé à toute idée d'assassiner Lorenzo. Peu importe ce qui s'est passé entre temps. C'est peut-être tout et n'importe quoi et ça ne doit rien dire de précis sur vos nouvelles motivations. — J'ai été visité(e) par l'espoir. — Non ? Décidément non ! Vous êtes incapable de vous nourrir de cet espoir parce que ni Carina ni Lorenzo ne vous ont rien demandé. — Espoir n'est peut-être pas le mot. C'était une question de temps. Il fallait que je trouve le temps. — Le temps de s'expliquer avec eux ? Que pouvez-vous attendre d'un Lorenzo qui se nourrit d'infidélités et de coups de coeur ? Et que répondrait Carina qui croit à la vie éternelle ? Vous méditez une conversation souterraine. Je veux dire que vous savez qu'elle n'aurait jamais lieu. On ne raisonne pas Lorenzo sur le terrain de l'amour. Quant à Carina, elle est aveugle, elle s'imagine trop le futur, il n'y a rien à attendre de son silence. Vous connaissez la durée de son silence. Il faut croiser son regard pour s'en rendre compte. C'est arrivé mille fois, cette durée impensable qui existe par impuissance à en comprendre le mécanisme. Vous vous êtes interrogé(e) souvent sur la complexité de ce mécanisme. Il est logé dans la tête de votre fille. Elle n'en sort pas. Elle s'en sert, non pas en connaissance de cause, mais par habitude. Elle a l'habitude du silence. Ses désirs le traversent toujours avant de rejoindre la réalité qui est toujours déchirée à l'endroit du plaisir pour toujours revenir au silence qui cisèle les habitudes jour après jour. Comment pourriez-vous entretenir l'espoir d'une conversation dans ces conditions ? Vous tentez plutôt de la remplacer par celle-ci, qui a le mérite d'exister. — Je n'ai jamais eu l'intention d'en parler avec vous. — Vous voyez que j'ai raison ! Vous me suivez maintenant. Vous me suivez comme un petit chien. Ouah ! Ouah ! Ouah ! — Inutile de vous exercer à ce genre de cruauté, Carabin. J'ai la peau dure, vous le savez. J'en ai vu d'autres. — La guerre ? — Par exemple. — Vous êtes donc un homme ! Vous vous êtes trahi ! — Pas du tout. Je n'ai pas dit si j'ai fait la guerre ou si j'en ai supporté les conséquences. — Vous n'avez pas l'autorité de la femme. Vous fondez chaque fois qu'on vous éclaire. — Vous n'éclairez rien que mon impatience à mettre fin à cette conversation qui est une intrusion intolérable de l'oralité dans ce que je n'avais l'intention que d'écrire. — Vous me supprimez. — Non. Je vous demande d'opter pour le silence. — Et si je ne veux pas ? — Vous parlerez sans moi. — Non. Je reviendrai à ce moment qui vous attache encore à Lorenzo avec toute la force de l'intention première. Vous n'êtes pas acteur dans la tragédie de Carina et Lorenzo. Vous ne jouerez pas le rôle de la vieille Célestine, bien que je vous trouve plus d'un point commun avec l'entremetteuse qui finit toujours par animer le sens de la farce. Il y a eu entre Carina et Lorenzo un concours de circonstances qui les ont séparés. Cette partie de la tragédie vous échappe. Vous n'en êtes pas le créateur(la créatrice). Et ce n'est d'ailleurs pas la question qui vous agite. La tragédie continue. Rien n'arrête le flot de ses conséquences. Carina se perd dans le silence que vous entretenez avec elle, à dessein sans doute. Nous parlerez-vous de ce projet ? Jamais ? Continuons. Tandis que Carina, disais-je, s'égare encore dans les pièges du silence, Lorenzo se détruit dans la comédie de l'adultère qui est la moindre des infidélités. Son coeur est brisé à jamais. Personne, ni lui, ne le reconstruira. Mais ce n'est pas l'image que vous cherchez à donner de Lorenzo à Carina qui l'a déjà entièrement reconstruit dans son pays de silence. Vous n'avez pas non plus l'intention d'amener Carina à comparer son Lorenzo et celui qui n'existe d'ailleurs que dans votre tête mais que vous êtes parfaitement capable de faire exister pour que la comparaison s'opère dans le sens de votre fabrication. Il y a longtemps que vous rêvez cette rencontre. Vous avez même cherché à en planifier le déroulement menacé d'imprévus. Aucune description n'a satisfait votre sens aigu de la réussite. Parlons-en, de cette réussite. Parlons de la réussite de Lorenzo qui réussit mieux que vous sur le terrain où vous l'avez pourtant provoqué. Qu'espériez-vous de ce duel ? Une victoire sur les mots ? Non pas une victoire sur le vocabulaire, mais bien l'écrasement méthodique de la cadence que Lorenzo a fini par trouver pour y fonder son devenir de poète, tandis que vous, masculin ou féminin, vous n'avez rencontré que l'inconsistance des caractères, l'approximation de ce qui n'était qu'une anecdote, (oui, je parle bien de cette pauvreté narrative qui vous rend malade de jalousie) et jusqu'à la perte irréparable, vous le savez, du peu de réalité qui a fini par vous manquer cruellement. Je ne vous reproche rien. J'essaie simplement de vous dire qu'au moment où vous avez remis Lorenzo sur le chemin de Carina, vous avez pris le risque de vous ridiculiser encore une fois. N'était-il pas ridicule, ce projet de meurtre ? Que s'agissait-il de tuer ? Lorenzo, la poésie de Lorenzo, l'amant et le maître de Carina, le silence de Carina, le destin de Carina ? Les gens comme vous veulent toujours une fin à ce qui commence mal et bien sûr, vous êtes bien de ceux qui se désolent parce que ce qui a bien commencé se termine de toute façon. Vous vous laissez décrire. Vous êtes neutre. Vous ne vivez pas autre chose que ce que tout le monde vit. Dans ce cabaret où vous vous morfondez parce que ni Constance ni Carina ne répondent à vos appels téléphoniques, Lorenzo abonde dans votre sens pour ne pas avoir à vous détruire une bonne fois pour toutes. C'est ce que Carina n'a pas voulu changer ; lui, il a tout changé pour cesser d'exister par rapport à elle, ce qui n'a rien changé évidemment à leur manière de se revoir. Malgré vous. Vous êtes à ce moment en train de vivre une banalité à la hauteur du mélodrame. Et vous en rajoutez, avec une petite pulsion assassine qui ne donne toujours pas de sens à votre calcul. Et puis vous renoncez à tout, à cause de la neige, du téléphone, de Constance. Vous reparlez de Nicolá dont l'inexistence redonne un sens à l'existence des autres dont vous ne pouvez plus ignorer l'attente. La neige va cesser de tomber. Quelqu'un en parle à quelqu'un d'autre. L'électricité revient. On n'éteint pas les chandelles dans ce médiocre cabaret où vous rechangez l'existence. La neige ne tombe plus. On ouvre la porte pour s'en assurer. Il n'y a même plus de vent. La voiture s'approche en dérapant un peu contre le trottoir de pierre. Le visage extatique de Lorenzo apparaît dans la portière. Encore un moment, et il vient vous chercher pour continuer le voyage vers la forêt de Bélissens où Constance recommence son attente en espérant que rien... mais je vous laisse continuer, Carabas. Il n'y a que vous qui puissiez continuer cette histoire. Recommencez où vous voulez. Chapitre XIV     — Il ne neige pas tous les ans à cette époque de l'année ; il y eut une éclaircie. "Elle pouvait durer, nous dit-on. Rien ne l'empêchait de durer, mais quant à savoir si elle allait durer, personne ne pouvait l'affirmer." Le soleil s'était un peu mélangé à la grisaille. On avait retrouvé le sourire. J'avalai en vitesse un café corsé qui me ravigota. En sortant, je remarquai la lumière d'une lampe au-dessus de la porte de l'église qui était ouverte. On m'apprit que le curé était sur le toit pour en éprouver la solidité. Il craignait pour son office. Un paysan était grimpé au ras du toit et, d'un pied, il retenait l'échelle qui courait sur la neige et sur les tuiles. Au bout de l'échelle, le curé semblait nouer quelque chose qui pouvait être l'échelle elle-même ou une tuile déplacée. C'était un bouquet de fleurs. Je haussai les épaules et entrai dans la voiture. Lorenzo venait de téléphoner à Constance. Elle était impatiente de me connaître. Connaissait-elle Lorenzo ? me demandai-je. C'était improbable. Lorenzo avait souvent parcouru ce pays, certain été, sur un vélo que Nicolá avait ramené d'Amérique. Pourquoi se souvenir de cela précisément au moment de revenir sur les lieux de ce peu d'histoire qui a pourtant fait de nous ce que nous sommes ? La voiture suivait le camion de déneigement. De chaque côté de la route, le paysage avait disparu dans une demi-brume qui annonçait une autre tourmente. Nous suivîmes le camion jusqu'au croisement où commence la route de Bélissens. Le chauffeur nous salua et nous regarda longuement nous éloigner sur le chemin. Il disparut enfin dans la brume. Nous étions seuls, suivant lentement une clôture ou un talus, cherchant les ponts avant la manoeuvre de franchissement de ce qui était peut-être le lit d'une rivière. La neige était assise sur mes souvenirs. Je ne reconnus aucun champ, aucune toiture, ni les orées, ni les changements de direction. En traversant un hameau déserté, j'avisai une fenêtre qui portait encore un carreau intact dont le reflet se perdait au niveau d'une cascade noire et blanche de branchages. Les troncs d'arbres ne m'apparaissaient pas. Plus loin, un panneau de bois rouge et blanc annonçait la forêt de Bélissens. On trouverait le village après un vieux pont de pierres qui exhibait un crucifix de ferraille rouillée. J'attendis cet instant, n'écoutant rien de ce que me confiait Lorenzo, du moins imaginai-je, dans ma demi-conscience, qu'il s'agissait de confidences. Qu'avait-il donc d'autre à me dire ? Je n'avais pas l'intention d'y penser. Je cahotais avec la voiture, je glissais avec elle d'une pente à l'autre et de courbe en courbe. Je n'avais pas d'autre rythme que celui de ma somnolence. Le pont n'arrivait pas. Il me fallait le temps de rencontrer au moins un débris de souvenir. Nicolá ne pouvait s'annoncer que de cette manière, au détour d'une vieille porte encore ouverte dans un mur en ruine, avec la toiture couchée dans sa destruction, et l'acier d'un lit entortillé avec d'autres racines à la sortie du chemin. Mais le chemin a sans doute disparu sous la neige et puis les ruines sont encore plus proches de leur fin véritable qui est l'enfouissement et non les chapardages d'un voisin avisé. Je cherchais en vain l'âme de Nicolá, le nez collé à la vitre, les yeux touchant comme ils pouvaient chaque indice de blanc et de craquelure, et nous traversâmes le pont. Il n'y avait pas de fleurs dans le vase du crucifix dont la panne horizontale portait un linteau de neige dure et froide. Le soleil y croisait d'autres lumières à l'endroit des ronces ou des épines. De l'autre côté du pont, la route remontait jusqu'à la maison du maire, sur une place que j'ai déjà décrite mais qui ne me rappelait de toute façon rien que je pusse relationner avec le souvenir de Nicolá. Dans l'après-midi, il y eut une formidable éclaircie. C'était inattendu de la part du temps qui semblait avoir d'autres projets. Cette ironie du sort nous enchanta. Elle rendait possible la visite de la maison qui allait devenir, dès le lendemain si tout se passait bien, le centre du périmètre que nous comptions tracer tous ensemble en mémoire de Nicolá Carvajal. Constance n'eut aucun mal à ouvrir la porte. La clé tourna sans peine, le loquet claqua comme il faut et la porte se laissa pousser d'une main. Pour commencer, elle ordonna à Lorenzo d'aller chercher du bois derrière la maison. Il ne se fit pas prier. "Il vaut mieux commencer par le feu" dit Constance. Elle manipula une chaîne de vieil acier noir et luisant qui pendait derrière le linteau. La cheminée émit un sifflement qui sembla être celui auquel elle s'attendait et je supposai que dans le cas contraire, elle eût mis en branle un autre mécanisme peut-être moins secret mais destiné lui aussi à alimenter le bon fonctionnement de la cheminée. J'y pensais quand Lorenzo est revenu avec un premier chargement de bois. L'air des sapins, comme on l'appelle ici, avait rosi ses joues et mouillé un peu son regard, ce qui ne manqua pas de plaire à Constance qui s'émoustilla encore, au point qu'elle perdit l'équilibre pour s'asseoir sur le cul d'un chaudron renversé. Lorenzo pouponna encore en rangeant les bûches sous le four. Je regardai les jambes de Constance. Elle riait en les caressant à deux mains, de la cheville aux genoux. Elle pensait que le beau temps allait durer quelques jours. Pourquoi pas ? disais-je en m'installant dans ce fauteuil de cuir usé à la mesure d'Antoine Godard. Pourquoi pas ? répétait-elle. Bien sûr, il n'y avait pas de téléphone dans cette maison mais elle nous promettait l'usage du sien sans limite ni de durée ni d'heure. "On peut en avoir besoin. C'est sérieux", dit-elle. Elle tendait l'oreille comme un animal, tentant de percevoir le bruit des bûches que Lorenzo balançait sans précaution dans une brouette. Nous aurions assez de bois pour toute la durée de notre séjour et même au-delà, ajouta-t-elle sans malice. Oui, c'était ce que je ne trouvais désespérément pas sur le visage de Constance : la malice. Elle cachait peut-être son jeu. Lorenzo refit une brève apparition pour ordonner encore du bois sous la cheminée. Constance s'esclaffa à cause d'une déchirure qu'il s'était faite dans une manche de sa veste. Il retourna derrière la maison. Cette fois, elle ne l'attendit pas pour arranger le bois du feu. Un fagot craqua sinistrement entre ses bras. Des bûches roulèrent à ses pieds, puis la flamme d'une allumette me rappela à la réalité. Elle allumait le brasier qui ne tarda pas à ronfler à ses pieds. "Vous ne m'avez pas attendu", dit Lorenzo qui ramenait la dernière brassée de bois. Constance rit de nouveau à cause d'un brin d'herbe collé sur le front de Lorenzo. Il s'en débarrassa avant qu'elle eût le temps d'approcher sa main tremblante. Le feu éclairait maintenant toute la pièce. Je vis l'escalier au fond, sa courbe calculée, je vis l'ombre de la porte à deux battants en haut de l'escalier et j'imaginai en un éclair le couloir et les chambres de chaque côté, la fenêtre au bout du couloir, sans volets, mal fermée à cause d'une vieillerie rouillée et rompue depuis longtemps. Comment montait-on au grenier ? "Je vais vous faire visiter la maison, dit Constance. Tout est prêt pour vous accueillir. Il ne manque que les fleurs. Vous auriez dû venir à l'automne. Les fleurs sont si belles en octobre. Vous souvenez-vous d'octobre et de sa lumière lancinante ?" À qui parlait-elle ? C'était peut-être une citation de poème. Lorenzo ne posa pas la question attendue à cause de cette lumière lancinante comme une blessure, au rythme du coeur. Il suivit Constance dans l'escalier qui exhala un concert de craquements jusqu'au vertige provoqué par l'ouverture d'un des battants de la porte, en haut de l'escalier. Je demeurai seul (seule) dans le fauteuil, tourné(e) vers l'escalier algorithmique qui s'arrêtait devant la porte entrouverte d'où venaient d'autres craquements, d'autres ouvertures, d'autres chuchotements qui auraient eu raison de moi si le feu ne s'était pas répandu à la totalité du bois qui s'ouvrit à la fumée. À l'aide du tison, je rangeai comme je pus le bois déjà noir sur les chenets dont j'écartais la ressemblance grotesque : deux têtes d'un personnage qui pouvait être historique si j'en jugeais par sa coiffure en forme de perruque et de pompons. J'approchais encore le fauteuil, presque sous le linteau de chêne dont l'incroyable queue d'aronde s'ornait d'un clou non moins magique. Le cuir du fauteuil s'évaporait lentement. C'était l'odeur d'Antoine Godard qui s'en allait en fumée. J'eus comme un étourdissement qui me pencha sur un accoudoir, la tête au-dessus du chaudron renversé où Constance avait fini de séduire Lorenzo. Je sombrais de nouveau dans cette somnolence qui m'avait accompagné(e) tout au long du voyage depuis Toulouse. Une dent me fit mal soudain. La douleur était encore lointaine. Je pouvais la supporter en attendant que Constance et Lorenzo redescendissent pour s'occuper de moi. Je n'étais pas vraiment aussi seul(e) que je le souhaitais. Ni aussi douloureux(euse). Je ne sais combien de temps j'ai goûté à l'aventure de cette prostration. Quand la douleur eut atteint le seuil de l'insupportable, je revins au feu qui avait perdu de son intensité. Une des bûches s'était brisée, l'autre n'allait pas tarder à le faire à l'endroit d'une braise qui alimentait d'autres flammes redescendues pour la circonstance. J'approchais mon visage dans cette aire de chaleur. Ma douleur s'y apaisa lentement ou plus exactement elle se répandit à toute cette moitié de mâchoire que parcourait le bout de ma langue avec de moins en moins d'intention. Constance m'observait depuis un bon moment. Elle était assise un peu plus loin, près de la table où elle manipulait les fruits d'une corbeille. "Vous dormiez ? fit-elle. Le feu a cet effet sur moi aussi. Ce n'est pas vraiment le sommeil. J'ai l'impression de dormir, comment dirai-je ? à peine ? Vous êtes d'accord avec moi ? À peine ?" Elle voulait sourire parce que je lui inspirais cette complicité, mais son visage me rappelait tant de choses qu'elle ne pouvait pas avoir oubliées, si c'était bien elle qui revenait du fond de la mémoire. Ma langue s'activa de nouveau dans la recherche du pus qui s'infiltrait quelque part dans la gencive devenue soudain presque aussi présente que les dents dont je n'arrivais plus à distinguer la douloureuse de ses voisines qui continuaient de tromper ma vigilance et mon besoin de tranquillité. Le souvenir avait pris forme. Constance s'en rendit compte. Elle se souvenait elle aussi. Elle s'en était souvenu avant moi, avec la même sensation de vertige et de désarroi. "Où est Lorenzo ?" demandai-je. Lorenzo dormait dans sa chambre. Il dormait comme un enfant, bien sûr. Il avait tout de suite eu envie de dormir. Elle avait ouvert le lit et il s'y était jeté pour s'endormir. Qu'avait-elle fait pendant tant de temps ? "Mais rien, dit-elle. Il ne s'est pas passé cinq minutes." Elle ne l'avait même pas regardé dormir. Elle était sortie à reculons. Elle avait pu ainsi jeter un regard complet sur toute la chambre qui lui avait paru en ordre. Quand donc arriveraient mes amis ? Cet après-midi même ? Une chance, cette éclaircie. La nuit aussi sera claire. Mais demain ? Que fallait-il penser de demain ? Si la tempête revenait par ici, après avoir fait le tour de la vallée, ce qui prendrait effectivement toute la nuit, on serait certainement bloqués pour plusieurs jours. Il n'y avait rien à craindre de ce genre de situation. Pas à cette hauteur de la forêt de Bélissens. Et puis la maison était confortable et bien chauffée. Un peu hantée ? "Qui la hante ? Personne ne la hante, dit Constance. Elle se hante toute seule. Elle n'a jamais fait peur à personne. Peur n'est pas le mot." Elle cherchait le mot. Elle l'avait sur le bout de la langue. Elle se souvenait d'avoir aimé sa nuance mais il n'y avait rien à faire, elle ne s'en souvenait pas. Cela avait quelque chose à voir avec la disparition de la route et des clôtures sous la neige. En tomberait-il autant cette année ? À cette époque-ci, c'était peu probable. "Dimanche, c'est Noël, vous le savez, dit-elle. Je serai seule pour fêter cette année. J'ai refusé l'invitation de votre amie Saïda. Je ne sais pas pourquoi j'ai refusé. Je reviendrai peut-être sur ma décision." Elle se leva encore pour écouter ce qui pouvait se passer dehors de conforme à notre attente. Mes amis étaient en retard, non ? Elle ferait mieux de rentrer chez elle pour se poster devant le téléphone. On ne pouvait pas deviner ce qui les retardait à ce point. Ils avaient peut-être déjà téléphoné. Quelle sotte elle était de rester à bavarder avec moi ! Elle avait mieux à faire. Elle retournerait chez elle à pied. Il y a un sentier à travers la forêt. "Je vous l'enseignerai demain, dit-elle. Aujourd'hui, je n'ai pas le temps." Évidemment, les souvenirs s'accumulaient dans nos échanges de regards. Le temps ne comptait plus, mais elle insistait pour s'en aller. Aurait-elle la bonté de me préparer le café ? J'avais besoin d'un café. J'avais besoin aussi de sa compagnie, en attendant que Lorenzo sortît de cet étrange sommeil qui avait l'air d'un empoisonnement, remarqua-t-elle en se levant encore pour s'approcher de l'évier de pierre. Elle ouvrit le robinet. Cela aussi, c'était un souvenir, cette ouverture juste avant de se mettre au lit pour se plonger dans le silence ou plutôt dans ce mélange de silence et d'absence qui était à l'époque tout ce qu'elle savait de l'amour. "À quoi pensez-vous ?" dit-elle. Je retirai de la braise la même pierre que jadis. Elle était chaude et lisse entre les mâchoires de la pince dont l'acier avait un peu rougi à cause de mon imprévoyance. Je la jetai dans le lait qui se mit aussitôt à bouillonner. Elle y versa le café. "J'en prendrai moi aussi, dit-elle. Après avoir activé ce feu. Quelle belle quantité de braise !" C'était toujours comme ça que ça se passait quand on commençait à s'approcher d'un trop récent passé qui n'avait pas encore toute la maturité du souvenir. Elle se baissait pour poser la tasse de café au lait sur une pierre prévue à cet effet. Je plongeais mon regard dans sa chevelure. Je me mettais à l'aimer. "Il faut vraiment que je m'en aille, disait-elle. Vos amis..." J'avais souvent perdu la tête de cette manière. La femme était n'importe quelle femme. Je me souvenais toujours d'elle à cause de mon impuissance à la recréer une bonne fois pour toutes. Elle s'en allait toujours au moment où je ne la reconnaissais plus. Elle pouvait s'appeler Constance, pourquoi pas ? Il fallait que ce fût une femme. C'était elle que je devais oublier simplement parce qu'elle s'était approchée de moi avec la douceur recherchée bien au-delà de son regard ni même de son apparence physique. Constance avait les grands yeux presque noirs du désespoir. Sa bouche résonnait d'autres fatalités où je pouvais toujours retrouver le son de ma propre voix. Que pensait-elle du sommeil de Lorenzo ? C'est une maladie, affirma-t-elle. Elle ne pensait plus ni au voyage ni au bois de la cheminée, ni à l'étreinte qui la faisait encore rougir devant mes yeux. Je forçais son attente pour mieux la dérouter. Avais-je faim ? Elle me préparerait quelque chose. L'horloge sonna une heure sur une légende de Liszt. Il était temps de manger. J'étais pâle, me confia-t-elle. Pâle et recroquevillé(e) sur une douleur dont elle ne comprenait pas le sens. J'exhibai une dent noire. Elle grimaça. Elle ne se souvenait plus du nom de l'herbe qui calmait ce genre de douleur. C'était le nom vulgaire qu'elle connaissait, reconnut-elle en badinant. Antoine... Elle cessa de parler. Il n'y avait plus rien à comprendre dans sa présence à deux pas de moi-même. Je poussai le fauteuil aussi loin que je pus de la cheminée. Il y avait une autre lumière dans cet angle de la pièce mais je ne cherchais pas à en deviner l'origine. Le froid et l'humidité augmentaient lentement la douleur qui m'empêchait d'entrer dans la cohérence de Constance qui s'étonnait en silence de mon passage à l'ombre de l'horloge. Je ne connaissais rien de plus exaltant que le passage des sonorités anarchiques du feu à celles réglées d'avance d'une grande horloge à balancier dont l'harmonie me ramenait d'un coup dans la réalité qu'un vertige pouvait toujours changer pour l'or du temps. Ce n'était pas la première fois qu'il m'arrivait de provoquer ce passage du feu au temps. Dans l'intervalle, je pouvais retrouver n'importe quelle femme pourvu qu'une autre, par son regard, sa voix, que sais-je encore ? sa chevelure ? pourvu que celle-là fût la proie d'une autre exigence d'amour. Je pensais surtout à l'étreinte de Constance dans l'étreinte de Lorenzo qui trahissait par principe, toujours une fois de plus, le rêve que j'avais fait à sa place parce qu'il n'était pas là pour le faire, comme d'habitude. Quel était le nom de cette herbe ? Le nom vulgaire bien sûr. Le nom qu'elle connaissait mais qui lui échappait à la manière d'un rêve aux conclusions inattendues. Rêvais-je souvent moi-même ? Je rêvais pour ne pas dormir. Est-ce la réponse que j'ai donnée à sa question indiscrète ? Sans doute. Je n'en fais jamais d'autre. J'étonne toujours les femmes. Il y a tant de questions qui se posent à mon sujet. Elle ne pouvait pas sortir pour me laisser seul(e). Ce n'était pas le genre de choses à faire à des êtres comme moi. Lorenzo était un peu égoïste, non ? Toujours cherchant à faire coïncider sa pensée et ses actes. Toujours prévisible. Exact au rendez-vous. Et approximatif au bout du compte parce qu'il n'existe jamais au même moment que n'importe laquelle de ses conquêtes. Avais-je l'air de l'aimer beaucoup comme elle le prétendait ? N'étais-je pas moi-même plus égoïste encore ? Mes jeux n'amusaient-ils que moi ? M'étais-je déjà posé la question de savoir si je n'étais pas tout(e) seul(e) au monde que j'avais créé de toutes pièces. Elle me traitait de fou (de folle) et songeait à calmer ma douleur par l'infusion d'une herbe qui n'avait de secret pour elle que son nom et sa vulgarité. Elle rit. Elle cuisine et elle rit. Elle remue de la nourriture sur le feu et elle se moque de moi. Je l'ai déjà dit : il n'y a pas de malice chez Constance. Il n'y a qu'une attente dont la définition m'échappe encore au moment de l'écrire. C'est dire si j'en suis loin au moment de me rendre compte que je parlerai un jour de l'attente qui existe à la place de Constance. Qu'on ne s'y trompe pas. Je ne viens pas d'ébaucher son portrait. Ceci n'est pas une esquisse aux accidents définitifs et créateurs de toute la suite du tableau. Je n'ai décrit que mon attente. Or, je ne suis rien dans cette attente. Je ne sais même pas ce qui la continue. Le corps menacé de Carina qui a déjà perdu son âme ? Les feux pâles d'une oeuvre qu'il est question de saluer entre personnes éclairées toujours par ces mêmes feux, complexes malgré tout. Si j'ai rêvé une fois de complexité au niveau de l'écrit le plus simple à cause de sa teneur, c'est l'écriture, par ses raffinements, qui m'a évité les sortilèges de l'attente où, par définition, c'est la magie qui l'emporte sur la douleur. Constance cuisinant la patate et le jambon ne se rend pas compte que j'augmente ma douleur à dessein. Lorenzo est descendu, réveillé par l'odeur de cuisine, à ce qu'il dit avec cette espèce d'intranquillité qui s'installe dans son regard chaque fois que j'ai l'air de menacer de changer de sujet de conversation. Mais je n'en fais rien. Il s'agit de vanter les mérites de Constance qui a retroussé les manches de sa chemise. Le torchon repose sur son épaule. Elle a relevé sa chevelure en chignon. Ses oreilles sont un peu rougies par la chaleur de la cuisinière qu'elle nourrit régulièrement de charbon et de bois, se baissant chaque fois d'un côté pour plonger sa main dans le seau noir et profond ou de l'autre, pour ramasser le quart d'une bûche dont les éclats s'accrochent à son gilet de vieille laine bleue ou grise. Lorenzo joue avec un couteau, avec l'assiette, avec une serviette qu'il noue, dénoue, renoue, sans rien dire, ou ne sachant quoi dire qui appartienne à la conversation. Je parle de cuisine pour ne pas parler d'autre chose. Je parlerais de Nicolá avec la même facilité mais j'ai peur d'en approcher le moment où Constance par sa nature je l'ai déjà dit et non pas à cause de son identité, prend toute l'importance qui a été la sienne il y a, je le répète, si peu de temps qu'on ne peut même pas parler de souvenir à propos de ce qui n'est au fond, et cela me rassure, que le reflet incertain et presque improbable d'un moment d'absence et de légèreté. Lorenzo traversait la forêt en vélo, la traversant toujours dans le même sens, empruntant ce chemin de traverse que Constance m'a promis de m'enseigner parce qu'elle ignore que j'en connais l'existence. À mi-chemin, on arrivait à cette ruine aujourd'hui illisible. À cette époque, la toiture gisait toute entière et à peine dérangée entre les quatre murs de ce qui avait été une chambre à coucher et plus loin, dans un amas inextricable de ronces et d'orties, Nicolá avait trouvé ce lit de fer auquel s'accrochaient encore les bribes d'un matelas de laine. Je m'approchai. L'odeur du matelas me donna la nausée. Nicolá, que je mets en scène ici pour la première fois dans ce récit — Nicolá tirait sur les ronces sans pouvoir en déchiffrer la complexité où le lit, lui-même enchevêtré et incalculable, aurait pu sembler appartenir au règne végétal s'il n'y avait eu, pour démentir cet accroissement de fibres, les fragments crevés et nauséabonds du matelas dont la noirceur occupait toute l'ombre. Au bout de cet effort, le lit se dressa pourtant sur l'appui solide du dosseret encore prisonnier de la végétation. Il ne manquait plus qu'à l'en arracher en le faisant pivoter, ce qui dérangea la terre, les pierres d'argiles et de schistes, et plus d'une branche morte dont le craquement mou ramenait chaque fois mon regard vers un des morceaux du matelas où semblaient s'agiter de durables insectes. Je n'aidai pas Nicolá qui d'ailleurs prenait plaisir à faire usage de sa force, lui qui n'en avait plus guère l'occasion dans la vie courante depuis que la guerre l'avait abandonné sur un rivage moins tranquille, mort de fatigue et bourré de préjugés. Enfin, le minéral l'emporta sur le végétal, et le lit fut tiré de l'oubli d'une manière qui nous parut définitive. Sans se soucier une seconde du dégoût que m'inspirait le matelas, Nicolá en agença la pourriture sur le lit où les insectes avaient perdu le sens de l'organisation. Leur panique était une farce mais, dit Nicolá, ce lit appartient à cette maison. "Je me demande qui a eu l'idée de l'en sortir" ajouta-t-il. L'arabesque du dosseret ne manquait pas de charme. Nicolá en décrivit l'étrange séduction. Une femme avait-elle été séduite par cet arrangement qui n'était pas le fruit du hasard mais bien de l'expérience ? Ensorceleur ? Destructeur ? Y avait-il une révolte dans ce chant de l'inexistence ? C'était bien la voix d'une femme qui commençait le poème, dit Nicolá qui aimait aussi les oiseaux avec la même transparence. Je n'ai jamais parlé de la transparence de Nicolá sans évoquer la mienne. C'est la transparence de l'ombre qui explique la lumière, disais-je et Nicolá en écoutait la vibration momentanée dans le but de l'éterniser un jour. Il fit sauter un éclat de peinture blanche mais le fer était rouillé. L'humidité épouvantable du matelas éclaté le surprit enfin. Il regarda la laine noire, les insectes, les éclats de ronces, l'état presque poudreux d'un morceau de bois qui résistait encore entre les doigts, conservant la forme de son agonie, à moins d'une pression qui en séparait douloureusement la fibre et la structure. D'autres bruits, indéfinissables ceux-là, emplissaient les profondeurs dégoûtantes du matelas. D'autres encore semblaient se chercher une issue dans les croisements cylindriques de l'acier et de ses noeuds. Nous marchâmes sur les tuiles pour explorer les murs. Le vieil évier de granit traversait les pierres pour s'égoutter dans une rigole qui alimentait le talus. Avions-nous remarqué l'absence de fleurs, c'est-à-dire le manque de couleurs, de contrastes plutôt, de raisons de croire à l'existence du regard ? Il n'y avait aucun moyen de penser le regard dans cet étroit paysage de pierres et d'herbe, de bois aussi et de silences épouvantés. C'était comme si, pour comprendre, il fallait renoncer au plaisir. Seules, les arabesques blanches et noires, la verticalité des murs, l'éparpillement rectangulaire des tuiles, l'alignement des poutres, la logique de l'évier, celle du matelas, la porte encore debout dans son encadrement de chêne gris, seuls ces éléments semblaient trouver le contraste nécessaire à un peu de calme comparé au désordre et à l'effondrement provoqué par l'excès de végétation et l'absence presque totale de ciel dont la lumière, forcément diffuse et même incohérente à cause de trop de reflets, inventait des ombres où le regard ne reconnaissait plus les siennes. Non, je ne parlai pas de Nicolá à Constance qui dévorait avec grâce un plat de patates trop grasses à mon goût. Je réservai pour mes amis cette anecdote et d'autres encore dont l'écriture était toute prête à les arrêter au seuil de mon existence en déclin de forme et de vocabulaire. J'avais usé tous les mots et traversé toutes les dimensions à donner à l'écrit. Ma présence ne s'expliquait que par l'amitié. Il y avait belle lurette que Lorenzo connaissait mon impuissance à traduire les exactitudes que j'avais pourtant le talent de mettre à jour par le moyen de la transe, de l'extase enfin par quoi je commençais toujours mes enquêtes sur la réalité. Le silence de Lorenzo à ce sujet me fascinait un peu. Ce n'était pas le silence d'un ami. Ce n'était pas non plus la discrétion d'un fils qui pouvait continuer n'importe laquelle de mes filles là où j'avais cessé de les aimer. Lorenzo se taisait chaque fois qu'un thème manquait d'intérêt à son avis. Il ne détournait pas le regard, il n'abandonnait rien au hasard. Mais je n'avais qu'une fille et il s'était permis de la statufier. J'eus un spasme. Constance pensa à ma dent malade. Lorenzo s'imagina une douleur en rapport avec la sienne. J'ouvris la bouche pour en extraire un morceau de gras qui grésillait encore quand je l'eus déposé sur le bord de l'assiette. Constance s'excusa. Elle n'avait jamais vu personne se brûler à cause de cette manière de faire la cuisine. Pouvait-elle en rire maintenant que j'avais l'air d'être revenu(e) dans le cercle de ses perceptions ? Si cela lui faisait plaisir de se moquer un peu de moi et de ma douceur, surtout de ma douceur à la rencontre de ce genre de douleur qui n'a rien à voir avec la douleur mais qu'on ne peut pas se résoudre à appeler autrement. Lorenzo sourit lui aussi, de la manière la plus gracieuse qui fût. Lorenzo n'avait rien de cette grossièreté sur quoi Constance avait cultivé malgré elle sa propre exigence. Nous ne parlâmes pas non plus de Carina. "À qui parler, sinon à Dieu..." écrivit quelque part ce fou de Nicolá qui n'en faisait jamais d'autre. Après le repas, j'approchai le fauteuil de la cheminée pour regarder l'arrangement méticuleux que Lorenzo était en train d'y combiner avec toujours la même gracieuse efficacité. S'il y avait un Dieu, pensai-je, il avait assisté à cette étreinte là-haut dans la chambre qui ne manquait pas de provoquer l'impatience de Carina. Pourquoi ne pas parler de cette étreinte ? Elle expliquait bien des choses. Elle expliquait mon comportement par exemple. Était-il nécessaire d'expliquer mon comportement ? Je pouvais en effet m'expliquer sur ce sujet avec Lorenzo qui me parlerait alors de l'amour dans des termes qui me mettraient hors de moi, je le savais d'avance. Il valait mieux renoncer à cette colère qui finirait par m'humilier aux pieds de mes amis et de Constance dont je ne savais rien, sinon qu'elle était dans l'attente d'un certificat de décès qui n'avait aucun rapport avec ma propre existence. Dans la maison que nous avions louée cette année-là, Nicolá et moi, il y avait aussi un grenier. De tout le mois d'été que nous avions passé chacun de notre côté, je ne suis jamais monté(e) sous ces combles qui, de l'extérieur, à cause des lucarnes où Nicolá jouait à apparaître, avaient un peu titillé mon imagination et mis dans le désordre ce que ma raison avait composé de pensée et d'harmonie pour plaire aux uns et aux autres. J'écrivais dans une chambre noire qui sentait le bois vermoulu, porte ouverte pour la rendre à peu près respirable. J'écrivais sur une table ronde que je m'amusais à embrasser tout entière lorsque les mots ne m'avaient pas manqué. En cas de disette d'idées, je pouvais toujours m'y cogner le front, et Nicolá, qui écrivait dans le grenier, redescendait toujours pour me demander mon avis au sujet d'un point de l'histoire qui n'entrait plus dans le roman qu'il avait l'intention de livrer dès l'automne. L'histoire est un recoin de l'imagination et je ne veux rien avoir à partager avec cette communauté qui, à défaut de se montrer entière et fidèle aux lois du partage, s'entend au moins sur un point qui assure sa cohérence : l'approximation. Aussi, et comme il n'était jamais question que de mon désespoir et de ma manière de le rendre douloureux à la surface de moi, je me contentais de sourire pour toute réponse à une question qui voulait d'abord n'en être pas une et ensuite mériter le nom de question à cause de l'impasse qu'elle examinait. Nicolá remontait dans le grenier. J'entendais l'échelle de meunier craquer et s'ajuster dans ses mortaises, puis les solives et tout l'appareil qui s'échafaudait au-dessus de ma tête. Je me promettais toujours de ne pas recommencer, de serrer les dents au passage du néant qui n'avait rien à voir avec la mort et qui ne me menaçait même pas de mort. C'était plutôt une partie de moi-même, incohérente et sans repère, qui s'exhibait au moment d'écrire et je m'absorbais dans son absence, jusqu'au silence. J'existais de cette manière là aussi. J'en vivais. Et il n'y avait rien à écrire là-dessus, sinon en pleurer, tellement loin des fracas de l'histoire où l'on reconnaît pourtant les meilleures écritures possible, si j'en crois ce que je sais comme tout le monde. J'en savais autant que Nicolá sur ce sujet qui n'est pas une bonne manière de commencer pour écrire ce qui va devenir aussi important que soi-même et si différent de ce qu'on s'efforce d'être et de paraître. Mais nous n'en parlions jamais. Nicolá parlait de l'histoire qui entrait dans la sienne simplement pour être lisible. C'était inutile, cela n'avait même pas de sens, et il passait des heures et des heures à marcher de long en large sur le plancher mouvant qui répercutait ses travaux d'approche avec une fidélité que j'étais bien incapable d'interpréter au niveau de l'écriture. Je n'en parlais pas non plus. Je réservais cette cadence à d'autres rimes que celles de la conversation. Je parlais du paysage dans lequel j'étais entré(e) pour la première fois. Nicolá s'écriait alors : "Mais c'est à l'orée du bois de cerisiers. Je le reconnais." J'insistais. Il y avait une première fois et je venais de l'écrire. "Je t'en aurais parlé, alors ?" disait Nicolá sans intention de m'offenser, et je m'offensais d'autant que ce n'était pas vrai, il ne m'en avait jamais parlé. J'y étais entré(e) pour la première fois par le moyen de l'écriture. "On ne va pas se chamailler pour une peccadille !" s'exclamait Nicolá qui ne mesurait pas la distance exacte qu'il y avait entre le moment où il m'avait peut-être parlé de ce paysage et l'instant précis où je ne m'en ressouvenais pas pour l'écrire pour la première fois. "Je comprends" faisait-il. Il comprenait toujours pourquoi je n'écrivais jamais les choses qu'une seule fois. Il ne comprenait pas comment j'en étais arrivé(e) là. Il soupirait et les pneus du vélo de Lorenzo s'annonçaient toujours dans le gravier de l'allée par un chuintement qui était aussi celui que provoquait le cerf dans le taillis. Lorenzo revenait de la chasse. Il avait vu un cerf détruire l'écorce d'un beau cerisier qui avait même de la noblesse à cause d'un croisement de branches conformes à certaines règles qu'il s'était imposées d'autre part pour lui-même. J'y pensais en écoutant cette fois Lorenzo parler à Constance du grenier dans lequel il était monté pour ne rien voir que des fermes et un noir plancher sur lequel il ne s'était pas avancé. Constance n'avait pas de souvenir précis à propos de ce grenier. Elle y était peut-être déjà montée par curiosité mais pouvait-on imaginer que cette curiosité se fût manifestée plus d'une fois. Il n'y avait rien à voir dans ce grenier. "Mais, dit-elle à mon intention, cela ferait un parfait atelier. Avec des aménagements bien sûr. Croyez-vous que ce soit une bonne idée d'y installer un atelier, ou autre chose, même des chambres si l'on a le goût de ce genre de chambre où les fenêtres sont à ras du sol ou dans le plafond ? Je n'y connais rien bien sûr." Elle pensa à Antoine, à cause de la vente, à cause des racontars, à cause de mon indécision. Le grenier n'y était pour rien. Il ne s'y était jamais rien passé. Personne à sa connaissance n'y avait jamais séjourné plus d'une minute ou le temps nécessaire à l'examen des poutres et de leurs assemblages. Et pourtant, la maison était hantée, dit-elle en riant. C'est du moins ce qu'on disait. On avait même vu des lueurs forcément étranges traverser le grenier d'est en ouest, passant devant les lucarnes d'est en ouest puis d'ouest en est et cela n'avait aucun sens, à part celui d'exister bel et bien. Je ne me souviens pas si la maison que nous avions louée cette année-là, Nicolá et moi, un peu plus bas sur le versant sud de la forêt de Bélissens, plus près du bourg mais plus éloignée de la route — je ne me souviens d'aucune hantise de ce genre. C'était une maison beaucoup plus simple d'architecture, plus présente aussi à cause de sa toiture rouge au lieu que celle-ci était d'ardoise. Personne ne parlait de l'avoir connue hantée au moins une fois dans sa vie à cause du passage, rendu intermittent à cause d'une succession de lucarnes, d'une lueur qui n'avait même pas de sens à donner à son existence de flamme. Non, la maison qu'avait choisie Nicolá n'était hantée par aucune réminiscence. Il n'y avait aucune raison d'en rêver non plus. C'était l'été, une époque détestée par ces transparences qui ont plus de chance d'exister par temps de neige et de brouillard. Les fenêtres des chambres étaient toutes fleuries de rouges et de jaunes, une infinité de rouges et de jaunes baignait chaque fenêtre et nous aimions nous pencher dans cette lumière. Cependant, Nicolá écrivait dans le grenier que je savais poussiéreux à cause de la poussière qu'il en ramenait. J'écrivais dans une chambre noire presque sans meubles, à part le guéridon rond et flasque, une chaise sonore et une lampe murale qui dessinait des ombres sur mes feuilles de papier, autrement dit dans mon vertige qui y trouvait des certitudes. Je laissais la porte ouverte sur le couloir que traversait de temps en temps un Lorenzo fatigué par ses courses et ses abus de plaisir. Il n'écrivit pas cet été-là. C'est du moins ce qu'il nous confia. Il ne se mit même pas dans la posture d'écrire. Il n'y pensa jamais. Il aimait la chasse, malgré l'interdiction. Il visitait la rivière plus bas dans la vallée pour ramener d'illicites truites que cette femme, qui n'était pas Constance, jetait toutes vivantes dans une eau bouillante qui avait vite fait d'absorber toute cette souffrance. Je ne me souviens pas du nom de la femme. Chaque soir, Lorenzo la raccompagnait par ce même chemin de traverse qui montait vers la maison Godard. Mais nous ne savions rien de la maison Godard. Nous ne savions même rien des Godard. Antoine vivait. Constance l'aimait peut-être, mais tout cela n'avait pas pour nous l'importance que j'ai donnée plus tard à ce que je considère aujourd'hui comme la suite d'un même récit qui se terminerait peut-être par l'achat de la maison Godard. Et tandis que, chaque soir, je regardais Lorenzo s'éloigner sur son vélo avec cette femme à califourchon, je me demandais quel rapport il entretenait avec elle. Au début, il lui avait promis de la raccompagner chaque soir et depuis, il n'avait jamais manqué à sa parole. Le matin, elle débarquait d'une fourgonnette conduite par un gros homme au visage écarlate. Le gros homme souriait toujours et il saluait tout le monde. La femme descendait de la fourgonnette sans se soucier de ce qu'on pensait d'elle parce qu'elle ne saluait personne sauf Lorenzo qui venait à sa rencontre et qui lui offrait son bras pour la conduire jusque dans la cuisine où il avait exposé le produit de ses chasses et de ses courses. Carina venait de perdre un enfant qui était aussi le sien, il ne le niait pas. Et voilà comme il répondait à son attente douloureuse : il courtisait une autre femme, sous mon nez. Il la courtisait avec une certaine discrétion, je l'avoue. Je ne l'ai jamais vu que parler avec elle. Elle consentait à lui sourire chaque fois qu'il la plaisantait toujours à propos de son comportement d'oiseau de passage. Avait-elle quelque charme à dépenser ici-bas ? J'en doute. C'était une paysanne grossière de peau et d'articulations. Elle allait mal peignée, peut-être sale et en tout cas disgracieuse et maladroite. Mais Lorenzo était bien sa seule compagnie dans cette maison où Nicolá venait de commencer à s'éloigner de moi. Oh il n'avait rien perdu de cette inquiétude à propos de mes vertiges qu'il continuait de soutenir avec toujours la même attentive efficacité. Mais il avait instauré une quotidienneté faite de rencontres à l'heure exacte, de repas calculés sur le temps soustrait à l'écriture qui le soucia tellement cet été-là, de promenades silencieuses entrecoupées de sentences botaniques qui n'avaient plus rien à voir avec notre amour ; il y avait encore deux ou trois corvées qui échappaient à la responsabilité de Lorenzo et puis cette veillée, toujours la même, où le feu occupait toute la conversation. La vie de Lorenzo, cet été, me sembla plus sereine. Elle ne pouvait pas l'être. Carina lui écrivit. Il lut ses lettres. Il sut exactement où elle en était. Il n'en parla pas une seule fois. Il se contentait de trouver sa place exacte dans la grille imposée à tous par un Nicolá qui avait d'autres soucis. Je ne pouvais pas lui en vouloir. Il devenait fou. C'était comme ça qu'il appelait sa solitude, et il ne l'aimait pas. Lorenzo pouvait-il s'en souvenir à l'instant précis où Carina revenait pour donner un sens à son errance ? Lorenzo avait traversé le grenier de cette maison contrairement à ce qu'il affirmait. Il l'avait peuplé des mêmes fantômes qui habitaient celui que Nicolá emplissait tout entier de sa matière. Il avait à peine dormi. L'idée du grenier pouvait l'empêcher de dormir. Il avait simplement trompé la vigilance de Constance. Il n'y avait même pas eu d'étreinte dans le lit nouvellement fait où Carina rêvait déjà. C'était une étreinte de circonstance au moment où j'ai eu besoin de cette certitude. Maintenant je pouvais penser le contraire. Je pouvais m'imaginer la déception de Constance qui n'avait aucune importance relativement à ce récit qui avait commencé quelques années plus tôt, en été. Elle redescendait l'escalier pour mentir à propos du sommeil de Lorenzo qui ne dormait pas, elle provoquait mon imagination pour me faire mentir, mais Lorenzo était déjà dans le grenier qui lui rappelait tout le sens que Nicolá avait pour lui et que j'avais tenté d'entacher d'incohérence et d'improbabilité durant tout ce mois d'été qui nous avait mis, tous trois, sur la route d'Agnès. Agnès ? Je me mordis les lèvres. Constance souffrit avec moi, le temps de penser au sens à ajouter à ma morsure. Il y en avait un, elle en était sûre, elle en aurait parlé si je n'avais pas fermé les yeux pour me rappeler ce prénom au goût de sang. Elle s'appelait Agnès et Lorenzo la ramenait chez elle chaque soir sur son vélo et je regardais ses beaux mollets de paysanne. Ils avaient leur utilité. Je devais être le(la) seul(e) à les regarder ainsi chaque soir alors qu'elle était assise à califourchon sur le vélo que Lorenzo arrachait à leur inertie. Ils empruntaient ce chemin qu'il m'arrivait de parcourir aussi en compagnie de Nicolá qui n'aimait pas les chemins, ni les cailloux du chemin, ni les talus, ni les ornières, ni les clôtures, pas même les arbres à la bordure où le soleil recommençait, d'un pré à l'autre descendant et montant jusqu'au vertige de l'horizon. Mais le chemin passait par cette maison en ruine et le lit était toujours à la place où Nicolá l'avait imposé à l'assemblage des arbres et des murs. Et Nicolá aimait y arrêter sa rêverie d'historien. Les insectes étaient revenus dans la laine crasseuse du matelas. Il en extrayait un qui agitait ses pattes, il le regardait mourir lentement, il revivait cette crise de nerfs avec la même agitation et il le relâchait avant d'avoir à le rejoindre dans cette mort qui une fois de plus n'avait pas voulu d'eux. L'insecte parcourait la longueur du lit dans une ligne droite qui n'avait de sens que pour lui et il disparaissait dans l'ombre de la laine pour y continuer sa transe et y mettre fin avant de se rendre totalement fou. Je n'ai jamais bien compris ce genre d'action. C'est que, me disait Nicolá, il ne s'agit que d'un fragment de l'extension qui est tout si on veut ou rien si c'est ce qu'on cherche. Il se penchait sur l'endroit du matelas que venait de traverser précipitamment le gros insecte noir. Il ne le cherchait pas du regard parce qu'il n'était pas possible de le reconnaître, c'est-à-dire de le différencier du reste des insectes dont chacun était l'exacte reproduction de l'autre. Il regardait dans le trou et il voyait plusieurs insectes tous atteints de cette nervosité qui commençait à avoir le sens d'un rituel. Puis il mettait fin à la parabole en donnant un nom à cet insecte qui pouvait être n'importe quel insecte de cette race. Je ne crois pas qu'Agnès assista une seule fois à ce cérémonial. Qu'en aurait-elle déduit ? C'était une âme simple, comme on dit quand on parle de la simplicité dans le seul but de la définir. Elle cuisinait. Elle lavait. Elle arrangeait. Elle parlait peu, au point de s'arrêter net dans une conversation qui n'avait aucune chance de lui plaire. Elle ne parlait jamais d'amour. Le gros homme rouge et jovial qui l'amenait chaque matin dans sa camionnette était peut-être son père. Elle n'avait pas d'homme et elle le regrettait, mais elle ne cherchait pas d'homme et ça l'arrangeait. C'était là toute sa complexité, à l'entendre, car elle en parlait, avec cette prudence qui est une manière de brouiller les pistes. Lorenzo jouait-il son jeu ? J'aurais voulu qu'il le jouât. Cela pouvait l'éloigner de Nicolá qui s'éloignait de moi. C'est comme cette lettre que j'ai un jour détournée de sa destination. Carina l'avait écrite à Lorenzo et c'est Agnès qui l'amenait dans sa corbeille, un matin comme les autres de cet été-là. Pourquoi me l'a-t-elle remise ? Elle n'était pas encore entrée dans la maison, elle portait à deux mains la corbeille de pain et elle me montra des yeux le rectangle blanc pincé entre deux pains. Je m'en saisis et, à la vue du nom du destinataire, j'eus le réflexe de le remettre en place mais Agnès avait déjà pivoté, tourné les talons et pris la direction de la cuisine. Je demeurai un moment dans l'expectative, puis je m'éloignai du seuil de la maison. Je venais de voler une lettre. J'avais reconnu l'écriture de Carina. Cela arrive tous les jours, pensai-je, mais c'est épouvantable de le faire soi-même. Je dépassai le portail et rejoignis la route que j'empruntai dans le sens de la montée. Je voulais donner un sens à mon étouffement. Agnès était ma complice. Elle savait tout de Lorenzo. Elle ne savait rien de Lorenzo. J'étais seul(e) dans cette histoire de lettre volée. Agnès n'avait jamais existé que dans ce sens. J'attendis d'avoir rejoint le sommet de la côte pour m'arrêter et lire le contenu de la lettre. Je l'ai lue dans le désordre. J'ai lu la fin, des bribes de phrases ont retenu mon attention, j'en ai recommencé plusieurs fois le sinistre agencement et puis le calme est revenu et j'ai lu la lettre d'un coup, sans respirer, simplement pour mettre fin à ma solitude. Peu importait la teneur, vaguement érotique, péniblement amoureuse. Peu importait le style de Carina qui n'en a pas d'autre. Il n'y avait rien à relire. Je pouvais la jeter, comme lettre, et l'oublier, comme nouvelle. Agnès en parlerait à Lorenzo. Lorenzo n'en parlerait pas. Et je me tairais. Nicolá n'en saurait rien. Je m'assis sur une souche de l'autre côté du pré qui redescend vers le bourg. Quelle belle mort que cette vie ! pensai-je pour m'amuser. La place publique était traversée à espace régulier par un idiot qui voulait manger toutes les mûres en passant, pour faire semblant en n'ayant l'air de rien. Il n'y avait que de loin qu'il avait l'air de quelque chose mais il était seul sur la place et il n'en occupait pas la belle utilité ! C'est elle qui le tuait et il n'en savait rien. J'enfouis la lettre sous une pierre. Ma décision était prise. C'était l'été, j'en voulais à Lorenzo. C'était l'hiver, j'en voulais encore à Lorenzo, pour les mêmes raisons. Ce parallélisme aurait pu m'amuser. Je le trouvais détestable et j'y noyais ma douleur. Constance me reparlait justement de cette douleur. Elle avait retrouvé le nom de l'herbe. Je l'ai oublié. Et de toute façon, ce n'était pas l'époque. On la cueillait au printemps. Elle se souvenait qu'Antoine... Mais pourquoi en dire plus ? J'étais impatient(e) d'acheter la maison. Peut-être au printemps. Est-ce que je serais encore d'accord au printemps ? Il y avait tant de temps à passer jusque-là. Un temps d'hiver qui s'annonçait plus sinistre encore. Elle aurait à le vivre, elle. Avec le doute qui la rendait malade. Antoine ne... Antoine, à ce que j'en voyais, était capable d'interrompre les longues interrogations de Constance qui chaque fois, la tête penchée sur sa poitrine dont elle semblait examiner l'à-propos, reprenait son souffle à l'endroit où la dérision augmentait sa solitude de pécheresse. Elle se mordait les lèvres avec moins d'intensité que je ne le faisais moi-même dans ces instants de désespoir et elle avait oublié la douleur occasionnée par une dent malade dans ma mâchoire rendue impropre à la conversation par ce coup du hasard. De la table où il abusait d'une eau-de-vie claire comme l'eau de roche, Lorenzo relisait une lettre que Carina lui avait donnée avant de partir de Toulouse, ce matin. Il l'avait lue une première fois dans la voiture et son visage en avait été détruit pendant une bonne dizaine de minutes. Je n'avais fait aucun commentaire ni sur l'état de son visage, ni sur la lettre qui pendait comme un mouchoir au bout de sa main devenue immobile à cause d'une impuissance qui n'était pas de mon ressort. Puis il avait replié la lettre, soigneusement, pli par pli en renouant le mystère et l'efficacité du mystère. Maintenant il la remettait à plat sur la table de cerisier où elle paraissait plus blanche. Il la lissait du plat de la main. Il frissonnait à chaque gorgée d'alcool. Constance revenait à la conversation. Fallait-il le laisser boire de cette manière ? À cette allure, il ne tarderait pas à rouler sous la table ? Qu'est-ce donc qui le rendait si malheureux ? Une femme seule pouvait avoir sur lui cette influence désastreuse ? Je la connaissais peut-être ? Si c'était le cas, pouvais-je lui en parler, à elle ? Elle ferait ce qu'elle pourrait pour le ramener dans le monde des vivants. Elle avait l'habitude de cette ivresse qui n'a que le nom d'ivresse. Antoine... Bavarde, Constance. L'avait-elle été avec Antoine ? Jusqu'où avait-elle pu augmenter son exaspération ? Comment mesurer la patience d'Antoine qui était peut-être aussi mort qu'elle le disait ? Et s'il n'était pas mort, avait-il renoncé à ce qu'il possédait, à ce qu'il aimait retrouver ? À quelle distance de cette disparition se tenait Constance ? Elle était prête à redevenir elle-même. Elle pouvait tourner le dos à l'influence d'Antoine avec une facilité qui en étonna plus d'un. Cette terre n'est pas ingrate à ce point. Il y en avait d'autres qui donnaient raison à Constance, ce qui voulait dire de toute façon qu'ils ne croyaient pas à sa sincérité. En fait, ceux qui la jugeaient indigne d'Antoine n'avaient pour elle qu'une pensée et elle était claire. Les autres la rejoignaient sur le terrain où il n'était plus question de son innocence mais de sens pratique. Antoine aurait été un de ceux-là. Constance ne le disait pas. Elle disait autre chose à propos du feu ou des restes de nourriture que je tripotais sur mes genoux dans une assiette incertaine. Elle parlait de la neige et du mauvais temps presque en termes techniques parce qu'elle avait ce sens pratique que lui reprochaient les uns et que les autres reconnaissaient d'abord comme une de leurs principales qualités propres. Je ne l'écoutais pas, parce que je n'avais rien à dire sur un thème qui n'avait que de très lointains rapports avec mes préoccupations d'écrivain en proie à la manie de la description si j'avais quelque chose à cacher ou du dialogue s'il s'agissait plutôt d'en dire le moins possible. Que pouvait comprendre une femme comme Constance de cette ironie qui est le seul moyen de ne pas perdre contact avec la réalité ? Elle renonçait à parler d'Antoine et elle commentait sa mort en termes mesurés sur la distance que s'arrogeait le doute par rapport à ses nécessités de propriétaire. Elle me demandait même ce que je pensais de cette nourriture qui n'était pas la mienne dans les jours ordinaires où la nourriture, lui avouai-je, ne jouait pas un rôle essentiel comme elle avait pu le supposer à m'entendre parler du feu. Elle se trompait tout le temps sur le sens à donner aux préférences et aux penchants. C'est qu'elle avait du mal à suivre une conversation qui jamais ne se déroulait selon ses prévisions. Elle se perdait en chemin pour tenter de changer le sens qui existait sans elle. Il y avait tellement de sujets de conversations, tellement de questions à poser et si peu de choses certaines que n'importe qui peut comprendre sans même chercher à en élucider tout le sens. Antoine... Mais je pensais à Agnès, ce jour d'été où je lui ai volé une lettre qu'elle n'a pas refusé de me laisser voler. Elle n'avait aucune intention bien sûr. Elle donnait la lettre à l'ami(e) du destinataire et elle s'en allait dans la cuisine pour y tuer un lapin. Elle ne faisait rien d'autre que passer. Lorenzo ne saurait même pas que Carina venait de lui écrire. Je pouvais dormir sur mes deux oreilles, ce soir. Une heure avant le dîner, Lorenzo sortait le vélo de dessous l'appentis où s'entassait une bonne réserve de bois pour l'hiver. Il l'enfourcherait et grimperait la butte d'herbes et de cailloux qui rejoint la terrasse devant la maison. Il poserait un pied sur le perron gris et luisant et il ferait jouer le timbre sur le guidon. Agnès serait déjà prête, portant d'une main la corbeille qu'elle ramènerait demain pleine de victuailles, ajustant de l'autre son foulard rouge et bleu qui cachait mal la vilaine coiffure de ses cheveux. Elle sourirait en s'arrêtant dans l'attente d'un signe de tête de Lorenzo qui l'invitait à s'asseoir en amazone sur la barre transversale ou à califourchon sur la selle qu'il lui offrait le plus souvent. Je serais assis(e) sur la margelle du puits, caressant la tête du chat couleur de cendre et de terre. Je penserais à la lettre de Carina, je lui donnerais encore un sens différent du précédent qui m'avait coûté le même effort de destruction et à force de recommencements, j'en serais à ne plus rien comprendre ni de mon rôle de père, ou de mère, ni de l'amitié toute proverbiale que je continuais de destiner à Lorenzo qui possédait exactement le génie que mon propre père avait cru me léguer avec son sens de l'opportunité et de la petite trahison de principe qui n'avait pas le pouvoir de détruire ni même la plus ténue des relations. Mais ce soir-là, Agnès attendit en vain devant la porte. Lorenzo ne montrant pas le bout de son nez, elle me héla sans quitter le perron où elle avait l'air d'une voyageuse sur le quai d'une gare. Lorenzo ? répondis-je pour ne pas répondre à sa question mais à la mienne. Lorenzo, je ne savais pas. Quelque part. Pourquoi voulait-elle savoir où se trouvait Lorenzo ? N'avais-je pas la priorité en la matière ? Je m'attendais à le voir apparaître derrière le puits, exhibant une lettre tachée de mousse et d'humus, passablement froissée et de toute évidence lue et relue. Je jetai un coup d'oeil circulaire qui me rassura. Agnès toutefois, ne l'entendait pas de cette oreille. Il était tard. Elle devait rentrer. Et elle avait une peur bleue de traverser la forêt qui commençait à donner des signes d'obscurité. Sans un mot, je pris son bras pour le poser sur le mien et elle se laissa conduire. La corbeille, qui était d'osier, craquait au rythme de ses pas. Je regardais les ondulations du foulard, puis sa main détendue sur le dos de la mienne qui était la proie d'une crispation involontaire. Galante femme que j'étais, ou galant homme ! En entrant dans le chemin, je mesurai toute la difficulté d'en atteindre le bout. Dans cet interminable corridor de feuillages d'ombre, nous dûmes croiser la ruine au lit de fer imaginée par Nicolá, mais je n'en vis pas le moindre reflet qui m'eût mis(e) sur la piste du connu et du reconnaissable. Agnès m'assura que le chemin n'était pas long. Elle n'en avait pas peur du tout. Ce qu'elle craignait, c'était seulement d'y rencontrer sa solitude. Elle avait terriblement peur de sa solitude. La solitude des autres ne la touchait pas. Elle ne pouvait donc pas penser une seconde à celle que j'aurais à redéfinir d'un bout à l'autre sur le chemin du retour qui se chargerait d'en augmenter la fatalité, au rythme de la nuit qui s'accélérait doucement pour en témoigner. Je passai donc la nuit chez elle. Le ton fut tout de suite jovial. Quand nous entrâmes dans la cuisine, la nuit était déjà tombée depuis une bonne demi-heure. Un bon feu ronflait doucement dans la cheminée. Le bonhomme rouge et jovial qui accompagnait Agnès chaque matin était assis sur un tabouret et il buvait du vin au pichet. Il me salua en gargouillant. Son langage m'était inconnu. Agnès le comprit pourtant et elle lui parla de moi. Il hochait la tête pour me dire qu'il comprenait tout ce qu'elle lui disait de ma personne. Il me montra une chaise et me fit signe de l'approcher. Agnès apporta deux verres qu'il remplit tout en continuant de s'exprimer dans sa langue et elle me donna l'un des verres en me montrant la bouche que, pour des raisons qui m'échappent encore aujourd'hui, j'avais gardée ouverte. Elle voulait dire que je devais avoir soif. C'était une chaude soirée d'été et nous avions marché un peu vite à cause de la solitude qui menaçait de nous séparer. Elle le redit dans la langue du bonhomme et il se mit à rire en se grattant le menton. Il n'aimait pas la forêt de Bélissens, traduisit-elle. Il y avait perdu la raison. Il regrettait de l'avoir perdue mais il n'y pouvait rien changer. Il n'avait pas envie qu'on lui ouvrît le crâne pour tout remettre en ordre. D'ailleurs, qui pourrait donc remettre en ordre une pareille anarchie de sensations. Il ne savait jamais à quoi s'en tenir. Est-ce qu'il avait eu vingt ans dans les Aurès ? Oui, mais il avait perdu la raison beaucoup plus tard, dans la forêt de Bélissens où il avait cru poursuivre une femme pour la violer. Ce n'était pas une femme. Ce n'était même pas une idée qu'il se faisait, comme on le lui avait expliqué. C'était forcément beaucoup plus compliqué. Il y avait une balle de Kalachnikov derrière son oeil droit. Il voyait mal s'il se servait de cet oeil. Il fallait le fermer s'il voulait voir sans se tromper sur la nature de ce qu'il regardait. Peut-être s'était-il ouvert malgré lui quand il était entré dans la forêt de Bélissens. En tout cas, il avait vu une femme toute nue, un peu transparente, il ne le niait pas, mais tellement proche de la réalité qu'on suppose toujours être celle d'une femme quand on est un homme qui a envie d'en avoir besoin. Il ne l'avait pas violée. Il l'avait intimidée avec ses allures un peu africaines et peut-être même mauresques. Agnès riait de bon coeur en écoutant le récit du bonhomme et elle eut beaucoup de mal à en traduire l'effet qu'il ne manqua pas d'avoir sur moi. Ai-je bien traduit la langue d'Agnès ? Elle a tellement d'importance pour moi. Le bonhomme était son beau-frère, c'est-à-dire qu'elle avait épousé le frère de ce bonhomme, se croit-elle obligée de m'expliquer. Elle était un peu ivre et, à partir de ce moment, elle m'expliqua tout ce qu'elle voulait dire. Cela rendait la conversation longue et voluptueuse et je me mis moi aussi à expliquer mes lacunes et le bonhomme, qui n'en ratait pas une, se les fit toutes traduire par cette femme que je ne reconnaissais plus. La domesticité ne l'atteignait plus maintenant. Elle retrouvait sa nature et ne m'en cachait rien. Qu'en penserais-je demain, quand elle reviendrait pour me servir ? Le bonhomme tomba de son tabouret à la traduction de cette question qu'Agnès me posait pour me dérouter. J'étais son invité(e). Elle aimait bien inviter les gens qu'elle servait. Elle avait le sens de l'hospitalité. "Tiens ! me dit-elle en remplissant ma coupe qui déborde sur ma chemise. Ce soir, on va un peu se taper la cloche. Mon homme ne dira pas non. C'est un brave type qui ne pense qu'à mon bonheur. Il fait ce qu'il peut pour y penser dans le bon ordre. Autrement, il se frappe la tête contre les murs. J'vais lui faire la présentation d'un écrivain qui vaut la peine d'être lu. Comme écrivain, il ne connaît que moi, et il n'aime pas du tout ce que j'écris. Vous aimez, vous, ce que j'écris ?" Je pris donc l'habitude de passer mes soirées d'été chez Agnès. Il m'arrivait même d'y coucher si l'état de Pierrot, son beau-frère, interdisait tout retour à bord de la camionnette qu'il conduisait d'ailleurs toujours dangereusement. Tout ceci espaça soigneusement mes rencontres avec Nicolá. Je participais désormais rarement aux rituelles veillées qu'il avait imposées sans nous demander notre avis. Veillées qu'il devait passer seul compte tenu de la défaillance de Lorenzo qui avait d'autres chats à fouetter. Et pourquoi ne les aurait-il donc pas fouettés ? Dans sa lettre, Carina lui demandait la permission de venir le rejoindre. Elle semblait décidée à se passer de mon autorisation. Celle de Nicolá, qu'elle ne recherchait pas, elle la disait tout acquise pour des raisons qu'elle passait sous silence, comme si Lorenzo lui-même en était écarté pour d'autres raisons que le pauvre diable devait connaître mieux que moi. Mais là n'était pas le sujet principal de sa lettre. Elle venait de toute façon, permission ou pas. Telle était sa décision. La lettre continuait sans transition pour annoncer son nouvel état de grossesse. Lorenzo était le père, elle n'en doutait pas et elle le prévenait qu'elle ne supporterait pas l'insinuation du doute qu'il avait tenté d'interposer la première fois entre l'expression de son égoïsme le plus profond et le désespoir qu'elle ne pouvait même pas opposer à tant de certitudes. Cette fois, c'est elle qui réglerait leur conversation comme elle entendait se faire comprendre. C'est du moins ce qu'elle écrivait dans cette lettre. Il n'en savait rien. Il ne savait pas qu'elle attendait un enfant de lui, ni qu'elle arrivait pour le remettre sur le chemin qu'il connaissait pour l'avoir emprunté une fois de trop. Il n'attendait rien, cet été-là. Il vivait de chasse et de pêche. Il courtisait un peu la dure Agnès qui le lui rendait peut-être, je ne savais pas. Il s'attendait à la fin de l'été parce qu'elle était inexorable mais il ne faisait rien ni pour l'attendre ni pour vivre le plus longtemps possible dans cet espace de temps mesuré par la nécessité du retour et de l'abandon. Il ne paraissait pas heureux, c'est vrai, mais rien de commun avec ce désespoir que Carina redoutait en toutes lettres pour le prévenir de son intransigeance. Elle ne savait pas que l'enfant mourrait et que Lorenzo repartirait encore. Elle le redoutait. Elle redoutait plus le nouveau départ de Lorenzo que la mort de l'enfant. Je crois qu'elle n'avait même rien prévu dans le cas où l'enfant ne pourrait pas vivre. Et maintenant je regardais Lorenzo qui pliait et dépliait cette dernière lettre qui le poussait à boire plus que de raison. Constance était désespérée. Elle s'approcha de la table où Lorenzo commençait à gésir. Elle lui demanda s'il avait l'intention d'achever la bouteille, ce qui serait un crime, vu que c'était la seule. En voudrait-il une autre aussitôt celle-là terminée. Ça ne la regardait pas bien sûr. Lorenzo pouvait boire comme ça lui chantait. Tous les hommes qu'elle connaissait aimaient chanter cette chanson-là. Même Antoine... Mais elle n'arrivait toujours pas à placer Antoine dans sa conversation. Il valait mieux changer de sujet. "Vos amis n'arrivent pas, dit-elle. Ils ne viendront pas. Ils téléphoneront chez moi pour me dire de vous le dire. Il vaut mieux que je retourne chez moi. Il y a encore du soleil. Autant en profiter." Je ne pouvais pas l'accompagner. Elle le regrettait car elle avait follement envie de m'enseigner le chemin qui arrive presque au pied de sa maison. Ce serait pour une autre fois. On attendrait qu'il n'y ait plus de neige. Avec un peu de soleil, et beaucoup de chance. C'était un hiver pour les malchanceux, disait-elle. "C'est pas le soleil qui nous changera", dit-elle encore. Oui, elle irait à pied par le chemin qu'elle aimait mieux en été mais qui ne lui déplaisait pas vraiment en hiver. Il fallait bien, puisque Lorenzo n'était pas en état de conduire. Elle irait seule, et puis elle reviendrait si le temps le lui permettait. Je lui donnai un numéro de téléphone à appeler à Toulouse. Elle y trouverait au moins un ou une de mes amis. Cela irait plus vite. Elle reviendrait aussitôt pour nous tenir informés. Dans la mesure bien sûr où le téléphone était utilisable. Dans le cas contraire, elle reviendrait pour ne pas nous laisser seuls. Elle s'occuperait du repas. N'avais-je pas bien mangé à midi ? Elle cuisinait à merveille. Il n'y avait pas de merveille dont elle ne rêvait pas de traverser le secret et même les incohérences. Avais-je remarqué à quel point il fallait accepter de ne rien comprendre pour pouvoir profiter de toute la magie d'un instant de rêve ? Que de temps perdu à chercher à comprendre ce qui ne serait clair que pour les générations futures, n'est-ce pas ? On avait bien du temps à perdre pour chercher à vivre aussi heureux que c'était peut-être même impossible ? La quasi-totalité des choses qu'elle savait ne servaient à rien pour expliquer ce qu'elle ne savait pas, reconnaissait-elle. Et puis elle ne pouvait pas résister à l'envie de tout dire. C'était là sa plus grande tentation, quand tant d'autres préfèrent les bestioles de l'amour ou les points de non-retour de la chronique du bien. Elle ne négligeait pas le bien. On le lui reprochait assez depuis la disparition d'Antoine qui avait maintenant tous les sens qu'on pouvait imaginer sans trop d'efforts pour y croire ou pousser les autres à y croire. L'amour était sa préférence si c'était le moment et seulement dans cette condition. Sinon, elle préférait le vertige de la conversation au détour de laquelle il est toujours possible de mettre à jour un aspect jusque-là insoupçonnable de la vie ordinaire. Ce qu'elle pouvait rêver quand elle s'y mettait ! Et elle n'avait pas besoin qu'on la pousse ni même de se faire pousser par la bibine qui avait la préférence d'Antoine, elle le regrettait. Elle partit. Je la regardai s'éloigner. De loin, elle me dit : "Ne restez pas dehors. Vous allez attraper froid. Ne comptez pas trop sur le soleil pour mettre de l'ordre dans vos idées." Elle continua de parler tout en poursuivant son chemin, mais je ne l'entendais plus, ou je ne voulais plus l'entendre. Je demeurai sur le perron. Le cuir du fauteuil se refroidissait. Lorenzo grogna dans la cuisine. Il avait fini de boire. Est-ce que j'avais besoin de lui ? Où en étais-je de cet été. Je ne sais plus. La lettre de Carina avait pris tout son sens, sauf pour Lorenzo qui ne pouvait pas la lire à cause de moi. De toute façon, Carina arriverait à la date qu'elle avait prévue et rien ne l'empêcherait de rechercher le scandale si Lorenzo menaçait de s'enfuir encore une fois. C'est ce qu'elle écrivait. Elle ne disait rien de la nature du scandale qui devait retenir Lorenzo dans son environnement de maternité et d'amour. Mais Lorenzo n'avait pas lu la lettre. J'avais l'avantage de la surprise et je l'offrais à Carina que je jugeais bien imprudente d'avoir fait précéder son arrivée d'une lettre qui disait tout. Cette franchise l'aurait perdue. Il n'en serait rien désormais. Lorenzo la recevrait d'un coup, comme une mauvaise nouvelle et il mettrait du temps à prendre une décision d'ailleurs prévisible. C'était le temps dont Carina avait besoin. Je le lui donnais sur un plateau. Elle ne pouvait pas m'en vouloir. J'avais quelques jours devant moi pour m'en convaincre. En attendant, je calculais mon temps avec toute la précision que je trouvais dans cette tranquillité acquise à cause de mon sens de l'intrigue. Le soir venu, Agnès n'attendait plus que Lorenzo la ramenât sur sa bicyclette enchantée à travers bois. Elle me prenait le bras comme je l'attendais et commençait en même temps une conversation souvent interrompue la veille par le sommeil et une promenade qui avait heureusement remplacé le retour à sa maison. Il nous arrivait même de flâner en dehors du chemin, ayant enjambé une clôture où Agnès parlait d'accrocher sa culotte tandis que je rampais dans l'herbe, humide à cette heure, pour n'y rien accrocher qui m'aurait manqué. Le rire d'Agnès n'avait pas le charme qu'on connaît aux femmes du monde qui du monde ne connaissent que cette partie qui n'est pas le tout. C'était le rire d'une femme qui doutait du rire. Elle riait par hygiène. Agnès était le contraire de la surface de la femme. Je ne dis pas cela à cause du peu de beauté qui après tout n'était que l'apparence de la femme qu'elle ne pouvait pas être. Elle riait aussi par goût de la rencontre. Elle plongeait alors son regard dans le vôtre et il n'était plus question de changer d'opinion au sujet de ce qui était devenu pour elle un lien supplémentaire dans le réseau inextricable qu'elle tissait patiemment entre elle et vous. Je redoutais une séparation entre elle et moi. J'en redoutais le temps nécessaire à en parfaire l'évidence aux yeux d'Agnès qui ne manquerait pas de détruire d'autres fondements moins partagés. Je lui soupçonnais cette cruauté. Je ne l'avais reconnue que dans la vulgarité et dans son triomphe. Elle n'avait pas cherché à me faire changer d'opinion à son sujet. Elle avait continué de pactiser avec moi dans cette domesticité où je ne pouvais pas la rencontrer à la hauteur de sa réalité. Elle jouait toujours le jeu. Elle ne faisait rien d'autre. Ni de ses dix doigts ni de sa tête. Et maintenant je lui reprochais ces gestes serviles qui n'avaient aucun sens et elle en affinait comme à plaisir le calcul et la finalité pour que je continue de ne pas la confondre avec ce que je faisais d'elle parce qu'elle le voulait. Sur le chemin qui n'était plus celui du retour mais bien celui de nos retrouvailles, il n'y avait rien à rencontrer que cette complexité de femme qui avait encore au moins un visage à me révéler. Si j'avais remis la lettre à Lorenzo ? La question n'était pas inattendue de la part d'Agnès. Elle pouvait me l'avoir donnée pour la détourner de l'attention de Lorenzo, non pas parce qu'elle avait eu vent de la nature de nos relations mais plus simplement parce qu'elle avait pu en deviner l'aspect conflictuel. Jamais elle ne surprit une conversation entre Lorenzo et moi au sujet de Carina et il n'y avait aucun doute sur le silence de Lorenzo à ce sujet. Pourquoi aurait-il confié ce genre de choses à une femme qu'il connaissait à peine et avec laquelle il n'entretenait peut-être que de très lointains rapports ? Et puis, qu'aurait-elle pu comprendre de cette comédie que personne n'avait inventée ? Après m'avoir donné la lettre pour que je la volasse. Elle jouait avec une probabilité qui la tenait à l'écart du sens à donner à ce que l'enveloppe ne lui révélait pas. Aussi me posait-elle cette question parce qu'elle était à la recherche du résultat de sa tentative de mettre à jour l'existence d'un conflit. Elle ne poussait pas sa recherche au-delà de cette existence. Si je répondais oui, elle se mettait aussitôt à la recherche d'un autre moyen de rayer la surface lisse et miroitante que j'opposais à sa curiosité. Elle se mordait doucement la lèvre pour ne pas la faire saigner, elle calculait les prémices d'une douleur qui était la source de son inspiration, et elle finirait par mettre le doigt sur un reflet qui ne reflétait rien de cette profondeur où j'enfouissais toujours la moindre de mes apparences. Je répondis non et elle ne put empêcher un clignement d'oeil qui en disait long sur la satisfaction que lui donnait cette réponse dont je ne pouvais dire si c'était vraiment celle qu'elle attendait de moi. Elle dit que ce n'était pas raisonnable d'agir ainsi. Lorenzo n'était-il pas un ami ? Qui était l'expéditrice de la lettre ? C'était une femme. Elle avait reconnu l'écriture d'une femme. Aimais-je la femme ? Plus que de raison ? C'était pourtant à Lorenzo qu'elle écrivait, pas à moi. Et qu'écrivait-elle à Lorenzo que j'étais sensé(e) ne pas lire, en tout cas pas avant Lorenzo ? C'était indiscret de le demander ? Non, c'était inutile. Inutile de le demander parce qu'elle n'avait aucun intérêt à tout savoir. Elle aimait cette inutilité. Peu importait de donner un nom à cette femme et même de reconnaître le rôle exact qu'elle jouait entre les deux pôles de son existence. Au fond, elle n'existait même pas. Ce qui existait, c'était la lettre. Bien sûr, elle n'existait plus. L'avais-je détruite ? Par le feu ? Par la terre ? Je la connaissais par coeur. Et pourtant je n'en disais rien. Agnès sourit. "Ça ne me regarde pas, dit-elle. Je vous ennuie, je le vois bien. Je vous promets de ne pas recommencer. Dois-je vous remettre toutes les autres lettres que recevrait Lorenzo ? Je le ferais avec plaisir, vous le savez." Je commençais à prendre vie dans sa propre existence. Une vie larvée, bien sûr, presque végétative, tout orientée dans la direction de Lorenzo qui y vivait peut-être de la même existence. Ce soir-là, Agnès m'épouvanta un peu. Elle ne faisait aucun effort d'analyse. Elle jouait à jouer. C'était une désespérée. Dans un coin de la cheminée, Pierrot tentait de comprendre mon silence. C'était le silence qu'Agnès m'avait imposé. Elle imposait toujours le silence de cette manière, je le savais. Elle aimait même la saveur de la traîtrise qui l'approchait à la tangente des autres. C'était une épouse terrible. Jules n'avait pas d'autres mots pour la décrire. Il l'avait épousée aux premiers jours d'un printemps ensoleillé que rassérénait encore l'épanouissement des cerisiers à perte de vue dans la vallée et sur les montagnes jusqu'à la hauteur des premières hêtraies. Le curé n'avait pas voulu d'eux, racontait Jules en hochant la tête tandis qu'Agnès posait la sienne sur son épaule. Il lui caressait la joue d'une grosse main qu'il aurait aimée aussi douce que les sentiments qu'il éprouvait pour cette femme. C'était une étrangère même pour lui. Il ne la touchait qu'avec des pincettes mais il ne la jugeait pas. Elle écrivait des obscurités qui étaient sans doute la théorie de la terre, comme elle disait. La terre avait pour lui d'autres significations et il n'y avait pas de mot pour les détruire. Il n'avait jamais vécu que dans ce sens. Il aimait la poésie si c'était le moment de se souvenir de quelque chose de particulièrement inoubliable. Il n'y avait pas de poésie sans cette rencontre fortuite. Il connaissait le nom de tous les arbres, de tous les oiseaux et de presque toutes les fleurs. C'était agréable de retrouver ces noms dans un poème. Les adjectifs étaient superflus, quelquefois à cause de leurs imperfections et d'autres parce qu'il n'en connaissait pas le sens. Il fallait se limiter à cette perception. Il n'y avait pas d'autres moyens d'être un honnête homme. D'ailleurs, Agnès n'était pas une femme honnête. Cela, tout le monde le savait. Elle couchait avec n'importe qui. Elle lui ramenait toutes les maladies. Un jour, elle en choperait une de définitive. Peut-être en mourrait-il lui aussi ? Mais la mort ne lui faisait pas peur. Même atrocement douloureuse, comme il en avait connu beaucoup, la mort restait la solution suprême. Agnès n'adhérait pas à cette opinion. Elle n'était pas suicidaire. Elle aimait trop son mari pour penser à sa propre mort dans ces termes tragiques. Jules parlait toujours trop à cause du vin. Le curé n'avait pas voulu d'eux pour des raisons de principes. On parlerait un jour de ces principes. On finit toujours par en parler quand on vit en marge de la bonne société des hommes, des femmes et des enfants qui sont les enfants des hommes et des femmes. J'avais été moi-même ce genre d'enfants, me dit Agnès qui savait tout de moi mais qu'est-ce qu'on pouvait penser de l'enfance de Jules ? Qu'avait-il connu de la bonne société, à part ce qu'en savait le pauvre Pierrot qui était revenu fou de la guerre d'Algérie qui, à cette époque, n'était pas encore une guerre ? Je crois que c'était là toute la question qui terminait notre conversation sur le coup de minuit dans la maison de Jules et d'Agnès où Pierrot jouait le rôle du fantôme. J'avais bu plus que de raison cette gnôle si transparente que je la croyais pure. À la fin, je la croyais inoffensive et je finissais la bouteille dans la cour, assis(e) sur le tas de bois qu'habitaient d'autres chats. La porte était restée entrouverte et je pouvais voir le corps massif d'Agnès qui dormait comme une vieille dans le vieux fauteuil de bois qui était le seul lieu de sa conversation quand elle n'était plus ordinaire. Jules dormait juste à côté, les coudes sur les genoux et la tête pendante sur ses mains croisées, le dos presque rond, les pieds énormes et les cheveux retombant en épaisses boucles sur ses oreilles et sur son front. Pierrot était assis sur le perron. Il fumait des cigarettes roulées à la main. Il toussait gras et il crachait sans arrêt. Et il parlait tout seul à des personnages de son invention. Je ne pouvais pas en compter le nombre qui me semblait varier sans cesse, comme si Pierrot en réglait le ballet étourdissant. Il y en avait de particulièrement agressif qui retenait Pierrot dans un silence douloureux qui se terminait chaque fois par une toux déplorable. Il était secoué par cette force intérieure. Il n'y pouvait rien. On pouvait craindre qu'il ne se mît à crier à force de douleur et de désespoir. Mais il n'en était rien. Il s'étouffait lentement, cessait de respirer, puis reprenait son souffle pour allumer une autre de ces épaisses cigarettes qui ruinaient patiemment sa santé. Il me ramenait chez moi quelquefois, en pleine nuit, dans la camionnette qu'il conduisait aussi imprudemment qu'on peut le craindre. D'autres fois, je restais dormir chez Agnès qui arrangeait pour moi un vieux sofa qui sentait la poussière. Je dormais alors avec un chat qui m'en voulait mais qui n'en dormait pas moins. Je passais une bonne partie de la nuit à rêvasser sur des sujets faciles qui n'avaient aucune chance de trouver une place dans ma littérature. C'était de simples repères qui n'auraient jamais l'avantage de la citation. Je continuais de boire si la bouteille n'avait pas été vidée. Le sommeil me fuyait par système mais jamais je ne vis le soleil se lever à travers la fenêtre toujours ouverte qui recevait les premières lueurs du jour. Je ne pourrais donc pas en témoigner. Mais il était tôt quand je me levais. Je sortais et je me mettais aussitôt en marche, d'abord sur la route qui descendait un peu, puis dans le chemin où je m'enivrais d'odeurs et de bruits pas toujours reconnaissables à cause du sommeil. Je montais ainsi jusqu'à la maison et j'apercevais d'abord sa toiture rouge et ses bouquets de jaunes à l'endroit des fenêtres. Je redescendais alors par un chemin plus étroit où je croisais Lorenzo qui revenait de la chasse ou, un peu plus tard, qui s'en allait au village sur son vélo. Dans la cuisine, Nicolá n'avait rien rangé des restes du petit déjeuner. Je m'asseyais, je grignotais, je buvais encore si c'était possible. J'attendais Agnès qui arriverait bientôt après avoir changé de visage. Je sortirais sur le seuil de la maison. Je saluerais Pierrot toujours rond et jovial et fou. Agnès porterait à deux mains cette corbeille qui sentait le pain frais. Elle clignerait des yeux à cause de la lumière rasante du soleil. Il y aurait peut-être une lettre dans son corsage. Ça n'expliquerait rien de l'attente, ni de la complicité qui n'existait d'ailleurs que dans un sens. Agnès continuerait de prendre de l'importance relativement à ce que je savais de l'avenir de Carina et de Lorenzo. Je lui en parlerais tôt ou tard. Il fallait que je lui en parlasse. Je pouvais la détruire quand je voulais. Mais pourquoi ne s'en inquiétait-elle pas ? À quel endroit de son existence commençait-elle à me tromper sur le sens de la mienne ? Enfin, Carina arriva. À l'heure et au jour prévu. C'était une de ces belles après-midi d'été un peu avant que la fraîcheur s'installe et vous oblige à enfiler un tricot. Je jouais avec le chat quand le taxi s'est approché de la maison. J'ai reconnu Carina à son chapeau. Elle n'en portait que de très exubérant. Et puis il est vrai que je l'attendais, sans impatience, sans certitude non plus bien qu'il n'était pas dans sa manière de se tromper d'heure. Le taxi fit demi-tour dans la cour, ce qui me laissa le temps de me dépoussiérer et de faire fuir le chat qui se montrait trop curieux. Je n'avais pas revu Carina depuis plus d'un mois. Depuis quelques années, elle ne changeait plus. Elle vivait pour encore pas mal d'autres années cette beauté mal calculée qui avait été celle de sa mère, peut-être moi, peut-être lui... une beauté en tout cas frivole, approximative, une beauté qui ne trouve pas le temps de l'être, éphémère qui se reproduit par reflet jusqu'à la brisure définitive du miroir qui ne peut être qu'un regard. Une beauté qui craint l'ombre parce qu'elle a besoin qu'on l'éclaire pour exister. Et pourquoi n'existerait-elle pas définitivement ? rétorquait Lorenzo à qui j'en touchai deux mots un soir de demi-brume. Il pensait à sa mémoire qu'il est capable d'éterniser. Il ne cache rien de son jeu, ce poète du dimanche. Il montre toute la construction de sa parole qu'il met au-dessus de celle des autres. Je venais de voler la lettre. Il ne savait pas qu'il était sur le point d'être père une fois de plus. Il avait sans doute pensé à d'autres voyages, mais Carina courait maintenant plus vite que lui. Grâce à ma veulerie, elle le rattraperait au bon moment. Il ne lui restait plus qu'à enfanter dans la douleur. Lorenzo adorerait ça. Il adorait les cris. Sa poésie en était toute remplie. Il fallait avoir soi-même de la voix pour la comprendre. Ce qui expliquait la confidentialité de ses oeuvres. Un enfant ne lui ferait aucun mal. Une mère non plus, ne lui disais-je pas en remplissant son verre qu'il avala d'un coup. Il pouvait parler de la beauté de Carina en termes très domestiques si c'était le style qui avait le plus de chance de plaire au public américain. Mais pour son public à lui, les mots n'agissaient qu'en maître et il regrettait d'en être l'esclave au point de ne rien reconnaître de sa pensée et de ses sentiments. C'est la langue qui parlait toujours à sa place quand il avait atteint la hauteur nécessaire. Carina l'inspirait à ce point. Tout le monde le reconnaissait. Tout le monde aimait sa fertilité. Lui plus que tous les autres. Leur véritable progéniture était encore d'encre et de papier. Dieu n'avait pas voulu d'un enfant de chair. Il n'en voudrait jamais. Ce n'était pas une punition. Le mal n'était pas en eux. Il fallait se soumettre au jugement de Dieu qui veut le bien de tout le monde. Tel était le délire profond de Lorenzo. Il me le livrait en guise d'explication, certain que de toute façon je ne comprendrais rien. Ma langue était celle d'un domestique, disait-il, donc d'une autre époque et entre son époque et la mienne, il y avait une infinité d'époques. Il ne jugeait pas le bien-fondé de ma domesticité. Il n'en trouvait pas la nécessité, c'était tout. Au lieu que son esclavitude était vécue uniquement pour le bien de la langue qui est le seul moyen de parler à Dieu. Il y avait un peu de l'influence de Nicolá dans ce désordre idéal. Nicolá était espagnol lui aussi. Ils écrivaient la même langue mais ils n'aimaient pas la même femme. Ce soir-là, Lorenzo était tombé dans le sommeil comme d'autres dans la mort, douloureusement. Il se plaignit longuement d'une douleur lancinante et aiguë au côté gauche. Il ne connut aucun soulagement avant de s'endormir. Il sembla qu'il mourût plutôt. Je me convainquis de sa vie en lui tâtant dans le cou ce qui parut être une artère. Elle battait lentement, mais elle battait. C'était quelques jours avant l'arrivée de Carina. Lorenzo m'avait paru un peu fou. On fait de la bonne poésie avec ce genre de folie qui ressemble à l'incohérence. Les mots y sont toujours les bienvenus. Il y est plus question de sensations que de perceptions. Cette poésie demande l'habitude de l'à-peu-près. C'était peut-être celle de Lorenzo qui rejoignait ainsi les approximations historico-romanesques de Nicolá. Dieu se cachait derrière. Mon rire ne le réveilla pas. Je m'esclaffais comme un valet. Je reçois toujours Carina par un mot d'amour qui la fait rougir. Cet après-midi d'été, les mots me manquèrent mais qu'avais-je donc de si urgent à exprimer ? Je remplaçais d'un coup l'attente par une autre attente moins propice à l'attente. Elle s'en étonna, je crois. Elle me sourit à peine pour répondre à mon silence. "Lorenzo ?" dis-je enfin. Lorenzo était en promenade avec Nicolá mais il ne tarderait pas. Il promettait toujours de ne pas s'attarder. Lui avait-il menti quelquefois ? Carina continuait de s'étonner. J'étais passé(e) d'un coup, suite à sa question, du silence gêné au bavardage sans queue ni tête. Lorenzo, mentir ? Avais-je l'intention de lui faire la morale ? Elle m'écouterait, dit-elle, elle écouterait tout ce que j'avais à dire et elle ne répondrait rien à mes objections. Elle n'était pas venue pour mesurer le sens de sa décision. Il y avait une aventure dans le regard de Lorenzo. Elle y avait vécu les meilleurs moments de sa vie. Elle y revivrait encore des moments dont elle n'avait pas idée. Pouvait-elle donner de l'importance au point de vue moral qui du coup était la meilleure manière de se crever les yeux pour ne rien voir que tout ce qui est hors de l'attente ? Lorenzo était la meilleure attente possible. Il suffisait qu'il voulût d'elle. Et l'enfant ? Carina avait fait un long voyage. Pouvais-je le lui reprocher ? Cette longueur était une explication. Mais était-ce une raison ? Je lui fis visiter la maison, lentement, mesurant les commentaires à l'unité de son impatience. Lorenzo arriva alors que nous redescendions l'escalier. Il était dans la cuisine, debout et silencieux, en appui sur une jambe qui tremblait légèrement. Il ouvrit la bouche quand il nous vit en haut de l'escalier mais aucun mot n'en sortit. Il n'avait rien à dire. Carina parlerait pour lui. Elle lui dirait tout pour le redire et elle souffrirait d'avoir à le redire dans ces conditions. Je serais le témoin de son désarroi et je ne tenterais rien pour mettre fin au quiproquo. Il dit : "Mais je n'ai pas reçu ta lettre !" Elle répondit : "Je veux bien te croire", et elle cessa de parler. Elle se tenait debout près de la porte que Lorenzo avait laissée ouverte en entrant. Dans la cour, Nicolá, qui s'attendait toujours à un drame dans les lieux qu'il habitait, Nicolá n'osait pas s'avancer vers la maison. Il hésita un moment puis disparut. Près de la porte, Carina semblait menacer de s'en aller. Lorenzo s'était assis à table. Il pensait à l'enfant. Il y avait encore un enfant entre Carina et lui. Il y aurait peut-être toujours un enfant si celui-ci consentait à vivre. Il pensait à un livre qu'il n'écrirait jamais pour le bien de l'enfant. Il l'écrirait si celui-ci ne vivait pas. Il ne l'écrirait pas pour Carina. Elle le lirait pour le juger. Il retournerait à la domesticité de cette manière. Était-ce vraiment ce qu'il fallait penser de Lorenzo, je veux dire : cet hiver, dans la maison Godard, tandis que j'attendais le retour de Constance ? Pourquoi attendais-je Constance avec cette impatience qui ne m'était pas coutumière ? Il faisait presque bon sur le seuil de la porte. La neige y avait fondu. Elle avait fondu sur toute l'allée vers le portail que Constance n'avait pas fermé. Elle fondait doucement sur la cime des arbres et au bout des branches. Les fils des clôtures étaient luisants de cette eau. Il n'y avait peut-être plus de neige sur la route. En tout cas, il y en avait sur le chemin. J'en voyais l'entrée un peu plus bas. Elle était fortement éclairée par la lumière directe du soleil. Mais le ciel était gris, l'air humide et froid. Il neigerait encore. Cette nuit peut-être. Nous aurions froid dans les chambres. Je resterais peut-être dans la cuisine, près du feu, si Lorenzo consentait à le préparer pour qu'il durât toute la nuit. Si Constance revenait avant la nuit, avec l'information que j'attendais, dormirait-elle dans cette maison ou demanderait-elle à Lorenzo de la raccompagner chez elle ? La neige était peut-être fondue sur la route. Il ne neigerait peut-être pas avant une heure avancée de la nuit. Lorenzo la raccompagnerait sans doute. Il reviendrait avec notre voiture. Était-ce bien la voiture de Constance qu'il avait conduite jusqu'ici ? Je m'avançais lentement dans l'allée. Un peu avant le portail, je découvris une autre allée, perpendiculaire à celle-ci, plus étroite. La neige n'y avait pas fondu. Je m'y engageai tout de même, toujours lentement, jusqu'à la première courbe limitée par une grande poterie d'où sourdaient d'affreux branchages dont je doutais qu'ils pussent fleurir un jour après tant de laideur hivernale. Avaient-ils jamais fleuri d'ailleurs ? Je me posais la question pour accompagner mon effort dans la neige. Je ne voulais penser à rien d'essentiel avant d'avoir atteint le bout de cette allée qui tournait encore à l'endroit d'un vieux mur de pierres planté de ce qui me parut être du lierre. Je descendis jusqu'à cet angle de la maison où commence un appentis construit de bois de sapin toujours gris sous n'importe quelle lumière. La porte en était ouverte mais je ne pouvais rien voir de l'intérieur sans doute rempli d'un désordre de fagots et de vieux outils qui ne m'offrirait pas le refuge que je cherchais pour y revivre encore une fois le mélange des sentiments que je devais à Lorenzo plus qu'à Carina. Je continuai mon chemin, passant tout près de l'appentis, sentant son odeur de bois vermoulu et de terre battue avec l'urine et l'herbe sèche. L'allée descendait encore dans un bosquet où le soleil n'avait sans doute jamais séjourné plus d'une heure qui, si j'en croyais mon sens de l'orientation, devait être matinale. Je m'arrêtais pour me rendre compte. J'avais choisi le côté ombre de la maison, ce côté où les pentes sont à la limite du vertige. De l'autre côté, il y avait un beau soleil. Je pouvais le rejoindre en passant derrière la maison. Pour cela, il me fallait faire demi-tour et avancer jusqu'à l'appentis. Je m'accrocherais aux voliges brisées en passant, pour ne pas glisser dans la pente. Ensuite, l'ombre semblait plus épaisse, plus froide, plus vraisemblable. Elle habitait un recoin fermé par le fond de l'appentis et le mur de la maison. Y poussait un incroyable massif d'épines où prenaient racine les ronces et le lierre qui s'élançaient sur le mur de pierre, ne touchant pas le mur de bois, courant dans tous les sens sur le plan du mur et jusque dans la corniche et sous les tuiles d'où la neige s'écoulait en stalactites. Je pouvais passer par là pour rejoindre l'autre allée ensoleillée qui revenait vers le perron. Je me retrouverais encore sur ce maudit perron de pierre grise, regardant le portail ou la toiture étincelante de la voiture de Constance. Je ne me retournerais pas. Lorenzo continuait de boire, assis à la table de cerisier où sa lettre avait l'air plus blanche que jamais. Qu'y avait-il de tragique entre Lorenzo et moi ? Une fille, une amante ? Une lettre dont je ne connaissais pas le contenu. Que disait-elle cette lettre, à propos de l'enfant futur qui était le seul enfant jamais conçu par Carina ? Ce qu'elle disait de moi n'avait aucune espèce d'importance. Je pouvais tout supporter de la part de Carina. Je la savais sincère. Son erreur n'était pas la mienne mais je pouvais exister pour elle avec la même sincérité. Lorenzo n'y trouverait rien à redire. D'ailleurs, de quoi nourrissait-il sa pensée en ce moment ? Je venais de me remémorer un souvenir vieux de deux ou trois ans. C'était moi qui y lisais la lettre. C'était lui qui tombait des nues. Carina jouerait-elle le même rôle maintenant que j'avais renoncé à m'exprimer librement à son sujet pour tenter de lui montrer un début de solution à ses problèmes ? Je me trompais alors pour ne pas la tromper. Pourquoi avais-je amené Lorenzo dans cette maison, sachant très bien que mes amis ne pourraient nous y rejoindre le jour même à cause du temps qui m'était favorable. Constance ramènerait la nouvelle attendue. Il ne pouvait en être autrement. Elle ne prendrait plus le temps de manger. Lorenzo la raccompagnerait chez elle avant la tombée de la nuit. Ensuite je mangerais avec lui les restes de midi. Il aurait du mal à parler mais je me chargerais d'alimenter la conversation à ses dépens. Il fallait qu'il comprît que j'avais envie de parler de Carina. Le bonheur de Carina dépendait de moi, pas de lui. Il n'était qu'un étranger qui n'avait pas eu la chance de cesser de l'être pour cause de bonheur. Il était resté étranger à cause de la malchance qui était devenue aussi celle de Carina. Je ne pouvais pas accepter cette réalité sans chercher à la transformer au moins un peu à l'avantage de Carina. Le froid me fit mal soudain. Je pensais : quand la vie ne cherche plus à ressembler à l'art, voilà ce qui arrive : on s'enlise dans le mélodrame et rien ne manque pour en alimenter l'inquiétante cohérence. Ni l'alcool, ni les enfants morts, ni la malchance, ni une fille à cervelle d'oiseau et encore moins un poète en mal d'amour qu'asticote un père ou une mère qui a le sens du continu et une peur bleue que ça s'arrête à cause d'un mauvais calcul. C'était une histoire parallèle sans doute, une intrusion de la vie privée dans une allégorie qui commençait, si l'on se souvient bien, par la disparition et l'idée d'une cérémonie dont je ne dirai jamais assez que c'était l'idée d'une femme. J'aurais mieux fait de m'intéresser à cette femme, qui s'appelle Pauline dans laquelle on a reconnu, à temps, la pauvre Agnès. Ceci n'est pas une complication chargée de sens. Je veux dire que Pauline s'appelle Pauline quand elle écrit. Autrement, on peut l'appeler Agnès avec une chance de la voir se retourner pour en savoir plus. Au moment où j'y pense, transi(e) de froid derrière la maison Godard, hésitant sur le chemin à prendre (monter pour revenir par le même chemin ou descendre vers cette ombre qui, à distance, me donne le vertige), je n'ai pas encore écrit ce récit et je ne sais pas quel usage faire de la double identité de Pauline. Agnès. Mon coeur est brisé à cause de Lorenzo. Je connais tous les coeurs qu'il a déjà brisés. Vous n'en connaissez qu'un ou deux et encore, parce que je vous l'ai dit. Vous ne mesurerez jamais l'insolence de Lorenzo. Je profite d'une allégorie pour en parler un peu. Il n'y aura peut-être pas d'allégorie au bout du compte. Il n'y aura peut-être rien de consistant à propos de Lorenzo. Mais je ne m'égarerai pas. J'ai choisi la voie médiane. Elle me conduira où je veux, au bout de ce récit qui est le mien. Le soleil disparut d'un coup. J'étais encore derrière la maison en train de me demander si j'allais monter ou descendre, monter vers ce soleil qui n'existait plus que dans mon imagination ou descendre vers cette ombre que mon imagination explorait encore au moment où le soleil disparut d'un coup. Un froid intense me traversa. Mon immobilité m'empêcha de crier. J'ai besoin de mes mains pour crier. Il faut qu'elles étreignent quelque chose si je crie pour m'empêcher de m'immobiliser. Mais le froid m'avait gagné(e) en vitesse. Il était arrivé avant moi au coeur de mon cri. Je ne pus que baver un peu sur mon menton. Lorenzo mettrait du temps à se rendre compte que j'avais besoin de lui. Dans l'état où il était ! Je n'avais plus qu'à attendre que sa conscience profitât de mon absence pour la lui révéler. Le ciel se rapprochait. Je pouvais en toucher l'humidité descendante. Je n'avais plus envie de crier. J'observais mon enfoncement et ma lenteur. Je savais que je n'irais pas au bout de cette noyade par le froid. Je n'ai jamais tenté le diable que pour l'approcher à une distance raisonnable. Je raisonnerai longtemps mon suicide avant de le parfaire. Je méditerai plus longtemps encore sur l'opportunité de ce genre de mort qui veut avoir le sens, avant tout, de la fin de quelque chose. Il y avait tant de choses auxquelles je voulais mettre fin. Tant de choses à faire rentrer dans leur état de choses pour qu'elles s'y achevassent. Je n'ai jamais craint cette approche. Je l'ai souvent pratiquée, à mes risques et périls seulement. Je n'y jamais rien trouvé que de désuet malgré des apparences de plaisir qui m'ont d'abord interrogé avec toute la force qu'on peut supposer au plaisir, de soi notamment. Mais au fond, ce n'était pas une question de plaire. Cela l'a peut-être été au début, du temps d'une jeunesse orientée vers la construction d'une oeuvre. Hélas, l'oeuvre n'était que la répétition du même acte dans le même miroir qui a fini par me ressembler. C'est ainsi qu'on ne devient pas. On a mieux fait de s'ignorer. Une existence sur le mode mineur. Enfin ceci pour expliquer cela. Je crierais avant que Lorenzo ne sortît de son ivrognerie. J'avais mieux à faire que de mourir à cause d'un jeu de circonstances. Mais le ciel s'obscurcit. Je voulais le voir d'encore plus près. J'étais sûr(sûre) de ne pas en mourir. La nuit tomberait dans dix minutes peut-être. J'avais le temps de couper court au mélodrame provoqué par Lorenzo. Je remettais à plus tard l'allégorie dédiée à Nicolá. Je poétisais pour moi-même, au bord de la vie, le nez en l'air pour ne pas succomber au vertige. Bien sûr les mots ne venaient pas. Le froid était cruel à ce point. L'ombre le rejoignit dans cette perspective mise à plat par le jeu de l'imagination. J'allais crier. Un peu plus tard, dans la cheminée, Lorenzo me sermonna. Il pouvait parler, lui, de sagesse. Moi je parlais de tranquillité. Je n'avais aucune envie de boire cet alcool sans doute frelaté dont l'odeur avait envahi toute la cuisine. Le feu pétaradait joyeusement. Que demander de plus ? L'idée même de l'ivresse me révoltait. Il n'y a que des moments de lucidité dans la vie. Pourquoi ne pas les vivre ? Lorenzo haussa les épaules. Il ne parlait plus maintenant. Il ne comprenait pas mon besoin de solitude. Il comprenait toujours la solitude quand elle se limitait à être le seul moyen de revenir parmi les autres. Ma solitude n'avait rien à voir avec cette manière normale d'aimer, disait Lorenzo. C'était une solitude de bête malade qui n'a pas l'intention d'aimer encore. Voilà ce qu'il pensait de moi ! À ses yeux, je n'avais plus rien d'humain, à cause... à cause... non, ne dites rien. J'ai besoin de respirer. De manger aussi. Avez-vous préparé quelque chose qui soit de mon goût ? Je n'aime plus la viande. J'aime son jus si cela vous arrange, je veux dire : au niveau de la préparation. Je ne boirai rien. Pas même de l'eau. Ensuite, nous irons faire une promenade vous et moi, en silence si vous le permettez. J'ai tellement besoin de ce silence. Un silence pour rien, vous comprenez. Pas le silence qui écoute. Pas celui qui se tait. Le silence qui ne s'explique pas. On l'a simplement demandé. Quelquefois il faut le voler. Je vous le volerai si vous vous mettez à herboriser sur le bord du chemin. Je connais l'exigence de ces commentaires. On reviendrait sur nos pas, doucement, l'air de rien. Et puis on se retrouverait au pied du mur, vous les yeux fermés pour bien pénétrer dans mon univers, et moi, le regard inutilement circulaire, dans cette pièce où il n'y a rien à regarder, pas même les meubles que vous avez pourtant choisis avec goût.   Chapitre XV     — Cette fois, c'est vous qui me demandez de parler. — Je ne vous demande pas de parler, Carabin, sinon d'accepter une promenade dans cette espèce de parc qui vous appartient. Pouvez-vous en mettre sa solitude extrême à la disposition de mon déclin ? J'ai tellement envie de ne plus rien raconter du tout. Vous m'avez forcé la main. J'aurais simplement été l'auteur d'une allégorie de plus. Au lieu de ça, je vous raconte ma vie privée. J'ai besoin de temps pour en accepter l'irruption en plein dans l'oeuvre que je ficelais d'ailleurs à votre attention. — Vous ne parlez plus du lecteur. — Le lecteur ? Il y a belle lurette qu'il a quitté les lieux. Il n'y comprend plus rien. Je l'ai égaré en cours de route. — Imaginons que ce n'est pas le cas. Continuerez-vous de chercher à donner un sens à ce qui est arrivé. Disons qu'il n'est rien arrivé que de très ordinaire. Mais les circonstances... — Ah ! fichez-moi la paix avec vos circonstances ! Elles sont arrivées elles aussi. Elles s'ajoutent au récit. Je n'ai pas choisi de m'en servir pour éclairer le texte. — Pourquoi ne pas parler de ces circonstances ? Les donner toutes nues à côté de l'assemblage qui fait l'objet du récit ? Il y a là un jeu qui pourrait être fertile en continuation du meilleur cru. — Je crains le pire en la matière, Carabin. Continuons le récit plutôt. Insérons chaque circonstance dans les moments de repos. Je parle du repos que je ménage entre les actes. — Je comprends, mais je préfère toujours les ouvrages plus didactiques. — Vous voulez dire plus explicites. — Je veux dire plus propres à la conversation. On se perd un peu dans les méandres du récit. On y craint des incohérences, des platitudes, des changements d'opinions. Je vous sens parfaitement capable de chercher cette complexité au détriment de la cohérence. Je connais votre perversité. Vous écrivez dans les marges de ce que tout le monde a déjà écrit et même déjà lu. Cela ne fait pas de vous un personnage cultivé. Revenons au récit si vous voulez. — Sachant que je ne suis pas un personnage mais le récitant, ou la récitante. J'aurais préféré l'interruption d'une promenade. — Voici d'abord l'interruption d'un verre. J'en ai besoin plus que vous. Je ne sens plus ce qui vous bouleverse. Vous n'avez pas raconté la rencontre entre Lorenzo et Carina. — Celle d'hiver ou celle d'été ? — J'oubliais que nous avons voyagé d'un temps à l'autre. Il y a eu d'abord l'été, du vivant de Nicolá. Pauline s'appelait alors Agnès car vous ignoriez son nom d'écrivain qui est celui de sa mère pour faire comme les autres. Ensuite, bien des années après, nous sommes en hiver, pour commencer une allégorie qui n'aura pas lieu, comme la guerre de Troie. Ici, Agnès s'appelle Pauline pour compliquer un peu les choses. Mais enfin, on en est revenu, de ces complications qui n'ajoutent rien au sens du récit. Je suppose que votre mémoire s'y justifie. Mettons. Il y eut donc une rencontre d'été, celle de la lettre volée, et une rencontre d'hiver, celle de la lettre inconnue. On se place toujours de votre point de vue. Pour ce qui est de la rencontre d'été, elle vient à point dans le cours du récit. C'est elle qu'on attend. Quant à la rencontre d'hiver, elle prend de l'avance sur le récit, on grignote la chronologie au bénéfice du temps. Je veux bien me perdre dans ce parallélisme. C'est vous qui le voulez. — Nicolá est sorti. Il a à peine salué Carina qui ne lui a pas répondu. Il n'y a jamais eu aucune complicité entre Carina et Nicolá. Nicolá la regarde à peine. Elle est jalouse à cause de Lorenzo qui courtise Nicolá parce qu'il veut réussir sa vie de poète. — C'est un ambitieux, ce Lorenzo. — Il n'a d'ambition que par rapport à lui-même. Il se moque de la réussite si la réussite consiste à se faire accepter des autres. Il ne laisse aucune place à cette relation qu'il soupçonne d'inutilité. Il s'aime mieux que ça. — Pourquoi flatter Nicolá ? Parce qu'il a écrit dans la même langue ? — Il ne le flatte pas. Il le célèbre. Vous avez raison : il le célèbre à cause de la langue. Il aime cette langue mais il la cherche. Nicolá l'a trouvée. Lorenzo s'exerce à devenir. Il est tellement sûr de lui. — Nicolá l'admire un peu, non ? — Nicolá est curieux, c'est tout. — Et Carina est jalouse de cette relation ? Qu'y rencontre-t-elle elle-même ? Son image de femme trompée ? — Il n'y a rien de sentimental entre Nicolá et Lorenzo. — Ce n'est pas ce que je voulais dire. Mais il s'agit tout de même d'une relation à trois. Ce qui complique toujours les choses au niveau de la relation à deux. Il faut exclure la relation Nicolá-Carina, qui ne se résume pas. Mais entre elle et Lorenzo, il y a Nicolá. Et elle est toujours entre Nicolá et Lorenzo. — Vous en parlez comme si vous cherchiez à faire croire que vous les avez vécues avec eux, ces relations. — Ça compliquerait les choses au plus haut point. Et qu'en avez-vous vécu vous-même, qui a tout compliqué au point que plus rien n'est explicable clairement aujourd'hui ? — Carina parlait de la lettre. — On est en été. — Oui. Elle parlait de la lettre, trop vite, et il avait beau lui expliquer qu'il n'avait pas lu la lettre, elle s'y référait sans cesse et il avait beau chercher à la comprendre, rien à ses yeux n'expliquait ces reproches et cette méchanceté qui acidifiait les propos de Carina de plus en plus obscure et de moins en moins amoureuse, il le craignait. Nicolá avait disparu. Il rentrait avec lui d'une promenade dans la forêt. Il suait encore et n'arrêtait pas de passer sa main sur son visage dégoulinant de sueur. Je ne disais rien. — Agnès était là ? — Non, bien sûr qu'elle n'était pas là ! — Pourquoi donc ce "bien sûr" ? qu'explique-t-il ? — Elle était couchée toute nue dans ce lit que j'ai eu tellement de mal à décrire. Vous savez, dans cette ruine, ce lit que Nicolá avait remis dans ce qu'il supposait être la chambre à coucher, au-dessus des tuiles qui jonchaient le sol dans un ordre parfait. Elle était couchée nue sur le matelas, souillée de laine pourrie et d'insectes baladeurs. Elle pleurait. Plus tard elle a raconté ce qui s'était passé. — Dans un livre. — Elle l'a aussi raconté dans un livre. Elle l'a beaucoup moins bien raconté de cette manière. — Continuez ! — Elle ne pouvait donc pas être là quand Carina et Lorenzo se sont revus cet été-là. Nous étions tous les trois dans la cuisine et elle m'avait demandé de sortir. — Ce que vous n'avez pas fait, je vous connais ! — J'ai simplement tiré une chaise et je l'ai posée un peu plus loin au pied de l'escalier. Ils parlaient de la lettre. Carina soutenait l'avoir écrite. Lorenzo la croyait mais il ne l'avait pas lue. Il lui demandait de tout recommencer depuis le début mais elle recommençait toujours par cet enfant et il ne comprenait plus rien. L'enfant était mort. Il n'avait pas envie d'en parler. — Elle lui parlait du deuxième enfant, celui qu'elle attendait. Elle savait que cette fois Lorenzo n'en voudrait pas. Elle pensait sincèrement qu'il était en train de se moquer d'elle. — Elle souffrait. Il l'aurait fait souffrir de toute façon. — Vous voulez dire : que vous eussiez volé la lettre ou non ? — Ce que j'avais fait n'avait aucune influence sur leur relation. Enfin, Lorenzo comprit qu'il allait avoir un autre enfant. — Comment le comprit-il ? Ou plus exactement pourquoi ? — Carina s'était mise à pleurer. Elle finissait toujours par pleurer quand elle avait à s'expliquer sur l'origine d'un différend. Elle admit d'un coup qu'il n'avait pas lu la lettre. Elle le lisait maintenant dans les yeux que Lorenzo lui offrait en pâture. Mais pourquoi ne l'avait-il pas lue ? Pourquoi ne lisait-il donc jamais ce qu'elle lui écrivait. Elle ne savait pas écrire pour écrire, mais elle savait toujours très bien ce qu'elle disait quand elle écrivait. Il avait vraiment peu de considération pour sa fragilité. Il se sentait fort sans doute. Il n'y avait rien de crédible dans ce qu'il écrivait. — Comment en était-elle arrivée à cette conclusion ? La colère, le désespoir, l'angoisse enfin expliquent-ils cette déclaration qui a dû aller droit au coeur de Lorenzo pour en détruire la même fragilité. — Sans doute. Elle n'expliquait rien. Elle ne cherchait pas à comprendre non plus. Elle avait besoin de lui, c'est tout, parce que c'était le moment de ne pas rester seule. Elle voulait le blesser et tout ce qu'elle réussissait, c'était provoquer une réaction d'orgueil qui lui coûterait sans doute plus cher que la solitude. — Et pendant ce temps, Agnès pleure. Je sens bien que vous n'avez pas envie d'en parler. Parler de Carina est plus facile. Parler d'Agnès, c'est encore parler de Lorenzo. Que s'est-il passé cet après-midi ? — Lorenzo vient de violer Agnès. — Sous les yeux de Nicolá. — En effet, Nicolá est un voyeur. Il a payé Agnès. Il n'a pas payé Lorenzo. Il dit que tout s'est passé tellement vite. Peu importe d'ailleurs comment cela s'est passé. Ce qui a commencé comme un jeu s'est achevé par cet effet de la folie de Lorenzo. — Vous avez toujours soupçonné cette folie ? — Soupçonner n'est pas le mot. Je ne me référais à aucune enquête. Au moment où Carina et Lorenzo se retrouvent, je ne sais rien de ce qui vient de se passer. Cela expliquerait l'attitude de Lorenzo bien mieux que cette lettre qui au fond ne l'intéresse pas. Mais de mon côté je ne réagis que par rapport à cette même lettre que j'ai lue et c'est ce qui me motive pour assister à la dispute de Carina et de Lorenzo. — Cela fait deux ans qu'ils ne se voient plus ou presque plus. — Elle me reviendra dans un an. — Et deux ans plus tard, c'est l'hiver. Vous êtes dans la maison Godard. Carina, qui vit avec vous depuis deux années qui ne sont pas pour elle deux années de bonheur, mais ce n'est pas faute pour vous de tout faire pour qu'elle y parvienne, à ce bonheur — Carina, vous la jetez dans les bras de Lorenzo. Vous n'êtes pas d'accord avec ce jugement que je porte sur vous en fait. Depuis trois ans, vous savez que Lorenzo est un violeur de femme. Depuis trois ans, vous le soupçonnez d'avoir violé Carina cinq ans auparavant. Elle avait quatorze ans. C'était une enfant. Elle a eu ce premier enfant de Lorenzo. Trois ans plus tard, le deuxième enfant meurt de la même manière. Puis nous en arrivons à cet hiver dans la maison Godard. C'est vous qui avez remis Lorenzo sur le chemin de Carina. Pourquoi ? Il la violera encore. Est-ce ce viol qui vous motive ? Votre attitude n'est pas cohérente. — Je ne recherche pas la cohérence. Depuis trois ans, Lorenzo a changé. Il est devenu un grand poète. — Vous avez l'idée de le tuer. Vous l'avez écrit plus haut. — Je badinais. — On ne badine pas avec ce genre d'idée. À vous entendre, on croyait que vous aviez manigancé une fausse rencontre entre Carina et Lorenzo. Vous étiez sur le point de réussir un meurtre parfait. Vous êtes arrivé(e) avec lui dans cette maison. Mais Constance s'est interposée. — Vous simplifiez. Vous ne recherchez pas la vérité. Vous voulez raconter une histoire. Constance était la bienvenue. — Elle vous gênait pourtant si vous aviez dans l'idée de tuer Lorenzo. Parlez-nous de Constance. — Non. Pas comme ça. Pas d'un coup. Je veux dire : pas d'un bout à l'autre de son histoire qui croise mon histoire. Cet après-midi-là, elle était retournée chez elle pour téléphoner à Toulouse. Elle trouverait Saïda au bout du fil, je le savais. Elle en profiterait pour lui reparler de la soirée de Noël. Elle avait changé d'avis. Elle voulait bien se joindre à nous. Elle porterait le deuil d'Antoine bien en évidence mais ça ne l'empêcherait pas de s'amuser avec nous. Elle se le promettait. — Elle aime bien la vie, Constance. On la sent parfaitement capable d'en extraire le plaisir. Vous y croyez, vous, au plaisir de la vie ? — Je l'attendais. Lorenzo venait de m'enguirlander au sujet de ma petite escapade dans l'ombre de ce bosquet où j'avais eu peur d'avoir peur. Enfin, il réchauffait mes pieds en les frottant avec de la gnôle. Il rouspétait, il disait qu'il m'aimait bien quand même et ça lui faisait bien plaisir au fond d'avoir à s'occuper de moi. Il était d'accord pour qu'on dormît dans la cuisine. Ce soir, il ferait un grand feu qui durerait toute la nuit. Il n'y avait rien à craindre du froid. Si Constance voulait se joindre à nous, il n'y voyait pas d'inconvénient. — Il mentait ? — Non, il croyait à ce qu'il disait. — Il pensait à Carina ? — Comment le savoir ? Il était tendre avec moi. Il a réchauffé mes genoux et mon ventre et je suis resté(e) sur le fauteuil près du feu, entre la pensée et le sommeil, sans doute un peu grisé(e) par les vapeurs d'alcool. — Où en étiez-vous de cette pensée : tuer Lorenzo ? — Je n'ai jamais eu l'intention de tuer Lorenzo. J'ai crâné un peu, je crois, en en parlant. N'en parlons plus. — Si vous voulez, mais ma langue... — Cessez donc de vous en servir, s'il vous plaît. — Où en étions-nous ? — Nulle part, Carabin. Ou à peu près. Je dormais un peu près de la cheminée. Lorenzo s'était remis à boire. Il y avait cette lettre dont le contenu m'angoissait. — Vous voulez dire : l'absence de contenu. — Si vous voulez. — Pourquoi ne pas lui demander de vous en parler ? Il ne pouvait s'agir d'un troisième enfant. Lorenzo se savait malade. Il ne songeait même plus à avoir des enfants, n'est-ce pas ? — Comment voulez-vous que je le sache ! Cette lettre, si je m'endormais, j'en rêverais à coup sûr. — Le rêve vous en donnerait lecture. Avez-vous un peu deviné ce que Carina confiait à Lorenzo. C'était peut-être purement sentimental. — En tout cas, il buvait sec. Il avait été aimable en me réchauffant. Il ne disait plus rien maintenant. Je semblais ne plus exister. Il y avait cette lettre et lui. — Le lendemain, il en parlerait avec Carina ? — C'est le lendemain en effet qu'ils discuteraient ensemble de leur sort. Je n'avais aucun moyen d'anticiper sur cette rencontre. — Vous pouviez toujours tenter de lire la lettre. — C'est ce que j'ai fait. Je n'en étais pas à mon coup d'essai. — Vous avez patiemment attendu qu'il s'endorme. Constance partageait-elle le même sommeil ? — Constance ne viendra pas ce soir. — Vous ne saurez donc pas quand arrivent vos amis ? — Pourtant, le mauvais temps n'est pas revenu. Il se fait tard, la nuit va tomber. Je dis à Lorenzo : "Constance ne viendra pas ce soir". Il me répond : "Il n'y a aucune raison". Mais il y en avait une. Il dit : "Je vais aller la chercher". Pourquoi la ramener ? Il suffisait de se rendre chez elle pour aller aux nouvelles. — Vous tenez à passer la nuit seul(e) avec Lorenzo. — Ne revenons pas sur ce sujet. Il n'expliquerait rien. — Laissez-moi seul juge de vos explications. Pourquoi donc Constance ne revenait-elle pas avec le résultat de sa conversation téléphonique avec un interlocuteur dont vous espérez que ce fût Saïda ? Et pourquoi donc Saïda plutôt qu'une autre ? Ou un autre ? N'importe lequel des protagonistes de ce qui est en train de prendre les dimensions d'un roman, je vous le dis. Vous en avez de la chance. Vous passerez la nuit seul, ou seule, avec Lorenzo, comme prévu. Nous en sommes là, ne me dites pas le contraire. Je sais ce que je dis. — Continuons à partir de là si cela vous convient. — Mais ce n'est pas à moi que cela convient ! — Lorenzo est donc sorti. Il était ivre. Il prenait la voiture (c'était celle de Constance : dois-je m'expliquer là-dessus ?) malgré mes conseils. Comme c'était imprudent ! Mais il est quand même parti à bord de cette voiture dont les chaînes faisaient un bruit d'enfer. — Il n'y avait plus de neige sur la route, voilà l'explication. — Il reviendrait avec notre voiture. Nous avions bien le temps d'acquérir des chaînes. Là n'est pas la question. Il était ivre, presque mort, il ne comprendrait peut-être pas un traître mot de ce que lui dirait Constance de sa conversation avec... — Saïda ! Et du coup, elle se ramenait pour vous en faire part. Vous voyez, on en revient toujours au même point. Vous n'acceptez pas cette idée qui pourtant vous trotte encore dans la tête. D'ailleurs, cet hiver-là, vous allez avoir une raison de plus d'en vouloir à mort à Lorenzo qui est une canaille. Parlons-en dans l'ordre, s'il vous plaît. Parlons d'abord des raisons pour lesquelles Constance n'est pas revenue. À ce moment-là, vous ignorez tout de ces raisons. Vous craignez qu'elle ne revienne pour déranger vos plans. Mais maintenant, ce n'est pas encore le moment d'en parler. Avant, il faut parler de ce qui empêche Constance de revenir, ce qui est tout à votre avantage. — Elle a peur de Lorenzo. — Ah ! non ! Ça ne suffit pas de le dire. Il faut l'expliquer. Cet après-midi, vous aviez dormi après le repas. que s'est-il passé entre Constance et Lorenzo ? — Je l'ai déjà dit. Lorenzo m'a laissé(e) seul(e). Un peu de soleil entrait dans la cuisine par une fenêtre mais sans projeter par terre l'ombre de cette fenêtre. C'était une lumière diffuse et il n'y avait rien pour la réfléchir, sauf le cadran de l'horloge. Je suivais la trotteuse au bout de laquelle brillait une tête de lune, de soleil ou d'étoile, je ne me souviens plus. Pourquoi donc assimile-t-on le temps à l'espace dans cette mécanique tellement utilitaire ? Il y avait plusieurs encoches tracées au couteau sur un angle du coffre de l'horloge, à l'endroit d'une courbe qui remontait vers le cadre. Indistinctement, je songeais à un conte que j'avais lu jadis à Carina, où il était question des huit ou neuf vies d'un chat nommé Mississipi. Pourquoi le chat porte-t-il le nom d'un fleuve ? demandait Carina parce que je lui avais expliqué que c'était le nom d'un fleuve lointain qui avait vu naître la grande littérature de ce siècle. Quel siècle était-ce ? Et pourquoi justement celui-ci ? — Questions enfantines. — Je les posais avec elle. J'ai toujours rêvé d'écrire un livre avec un enfant. Perrault a-t-il procédé autrement ? — Pierre avait dix-sept ans, tout de même... ah ! vous songiez à cette lettre que Lorenzo avait oubliée sur la table. Je vois. — Vous ne voyez rien du tout. Il n'y a pas de lettre sur la table. Il y a la bouteille de gnôle. Un verre. Le cendrier et ses mégots. Une assiette avec des miettes. Aucune trace de lettre. Je pense : il l'a emportée avec lui. Sinon, il me faudrait compter sur le hasard. Elle serait tombée de sa poche, ici dans la cuisine, ou dans l'allée. En fait, je ne la trouverai que le lendemain matin, sur le plancher de la voiture. En attendant, je ne cherche même pas. — Vous vous installez dans une attente propice à la lucidité. La nuit est-elle tombée ? Et avec elle, le mauvais temps est-il revenu ? — La nuit est tombée une heure peut-être après le départ de Lorenzo. Je surveille la fenêtre, à cause de la lumière des phares qui annoncera le retour de Lorenzo. Deux fois la route s'est illuminée, et deux fois j'ai écouté une voiture s'éloigner sur la route. — C'était Lorenzo ? — Il est venu une première fois avec Constance, exactement pour la raison que j'ai évoquée tout à l'heure. Elle voulait m'expliquer le coup de téléphone. Lorenzo était trop ivre pour le faire à sa place. Mais il n'a pas arrêté la voiture. Il a continué de descendre vers la forêt. Puis il a fait demi-tour. — Comment connaissez-vous ce détail ? Constance ? — Et ils sont repassés devant la maison. Je n'ai pas pu juger du sens de leur passage. Du fauteuil où, immobile, je n'avais pas cessé de regarder la fenêtre, je n'avais pu voir qu'une grande illumination jeteuse d'ombres. Il voulait retourner à la maison de Constance. Elle a essayé d'arrêter la voiture en serrant le frein à main. — Il ne l'avait pas encore violée. — Il n'allait pas tarder à le faire. — Dans la voiture ? Ou bien sont-ils revenus à la maison de Constance ? — Quelle importance ! Il est revenu seul. — Dessoûlé ! — Pas le moins du monde. Il était plus ivre que jamais. J'ai vu la lueur des phares, j'ai entendu la voiture remonter l'allée. Il l'a arrêtée juste devant la porte. Il est resté un moment sur le seuil de la porte, à me regarder sans rien dire. Il avait quelque chose à me dire. Je ne pouvais pas savoir qu'il venait de violer Constance. Je pensais au coup de téléphone. Mais je ne le questionnai pas. — Et pourquoi donc ? Il était porteur d'une mauvaise nouvelle. C'est exactement ce que vous imaginiez. — Il a refermé la porte et il s'est dirigé droit vers la table. Il n'a même pas pris le temps de s'asseoir pour boire un verre. Il posait le goulot de la bouteille sur le bord du verre pour s'empêcher de trembler. Il s'était passé quelque chose qui l'empêchait de me parler. Mais je ne dis rien. — Pourquoi ce silence ? Par cruauté ? — Il était revenu seul et j'y pensais. — Ah ! nous y revoilà ! Qu'est-ce qui vous empêchait désormais de le tuer ? Vous vengiez Agnès, peut-être Carina, Constance même et combien d'autres qui n'ont pas de visage ? — J'avoue que je le haïssais. Je le regardais pour le haïr. Il m'avait laissé(e) seul(e). J'avais eu le temps de penser. Il fallait que je lui parlasse de Carina, mais la lettre me manquait cruellement. Je ne trouvais pas le premier mot. Je risquais de me montrer injuste. — Parlez-moi donc un peu de ce sens de la justice qui a le pouvoir de vous empêcher de dire ce que vous avez sur le coeur ! — Ne vous moquez pas. Il continuait de boire. Il avait sans doute bu chez Constance. Moi, je n'arrivais pas à parler ni du coup de téléphone, ni de Carina, ni de la lettre. — En quels termes auriez-vous abordé la question de la lettre ? — Je l'ai trouvée le lendemain matin sur le plancher de la voiture. Elle avait sans doute glissé de sa poche. Elle pouvait encore m'éclairer. Je ne savais rien ni de l'arrivée de mes amis ni de ce qui était arrivé à Constance. Je ne m'en préoccupais même pas. Hier au soir, Lorenzo n'avait rien dit ni de l'un ni de l'autre sujet. C'était d'inutiles conversations. Nos amis arriveraient à l'improviste. — Carina avec eux ? — On pouvait le penser, oui. — Et Constance les accompagnerait ? — Je n'y pensais même pas. J'avais la lettre entre mes mains. — Que faisiez-vous dans la voiture ? — Rien de particulier. Il y avait un beau soleil matinal. Il faisait chaud dans la voiture. J'y ai pensé et j'y suis entré(e). La lettre m'a sauté aux yeux. C'était un effet du hasard. — Vous comptiez dessus ? — Pourquoi ne pas compter sur le hasard quand il n'y a plus rien à dire ? J'ai déchiré l'enveloppe en mille morceaux que j'ai aussitôt rassemblé dans ma poche. — Un instant de griserie bien compréhensible. Que disait la lettre ? — Elle ne disait rien. — Elle parlait de la pluie et du beau temps ? — Elle ne parlait de rien qui justifiât la crise d'ivrognerie de Lorenzo. — Un codage secret, peut-être ? — Non. C'était des banalités à propos de tout et de rien. — Ce sont peut-être ce tout et ce rien qui ont mis Lorenzo sur le chemin d'une bonne biture. Il s'attendait à mieux de la part de Carina. Elle le décevait. Ou bien il était détruit par le souvenir dont elle ne disait rien. Donnez-moi un exemple de la cruauté de Carina. — Elle le félicitait d'avoir écrit un livre sur les fleuves d'Espagne. — Un livre de poésie ? Un recueil gastronomique ? Des banalités géographiques ? Des curiosités esthétiques ? — De tout cela un peu. Elle parlait encore de moi en termes très lointains. J'étais très difficile sur le choix des mots. — Encore un compliment. — Elle pensait souvent à Nicolá mais elle n'avait eu aucun chagrin à l'annonce de sa mort. Elle aimait bien l'idée d'Anaïs. C'est Gisèle qui l'avait colportée. Ça ne l'étonnait pas de la part de Gisèle. Et ainsi de suite, parlant des beaux yeux en amande de Saïda et de l'étrangeté de Pauline. — Qu'est-ce qui lui paraissait étrange dans le comportement de Pauline ? — Sa manière de cataloguer les gens. — Selon quels critères ? — Carina n'en parlait pas. — Elle tournait autour du pot. Quand avait-elle remis cette lettre à Lorenzo ? Juste avant votre départ de Toulouse, la veille au matin ? Ou bien avant votre départ ? — Je n'en sais rien. Elle lui avait écrit une lettre pour ne rien lui dire du tout. Ils allaient passer ensemble quelques jours, couchant dans le même lit, et elle parlait d'autre chose. — C'était par pure coquetterie. — Non, ce n'est pas le genre de Carina. Elle souffrait et elle ne disait rien de cette souffrance. Elle comblait le silence comme elle pouvait. Ce qu'elle ne pouvait pas dire, elle l'écrivait. Au moment de parler, elle se mettrait à pleurer. Lorenzo le savait. Il la connaissait. Il s'attendait à une crise de larmes et il savait pertinemment qu'il n'y résisterait pas. Il buvait pour s'empêcher de fuir. Il n'expliquait rien parce qu'il avait honte de lui. — En tout cas, cela n'explique pas qu'il ait violé Constance qui n'était à la recherche que d'une petite relation sur la pointe des pieds. C'est la beauté de Lorenzo qu'elle voulait goûter. Pas cette violence qui s'est soudain déchaînée contre elle. — Je n'en savais rien au moment de lire la lettre. — Ce qui fait toute la différence avec le moment où vous apprenez que Lorenzo vient de violer Agnès. Enfin, Pauline... — J'y ai pensé tout le temps que Lorenzo est resté avec Constance. Cette solitude, cet étouffement entre le noir de la nuit et la fausse lumière du feu qui faiblissait pour ne pas arranger les choses. Est-ce à ce moment que m'est venue l'idée du viol de Carina ? Cinq ans avaient passé sur ce silence de mort. Il n'était pas possible de se forger une idée sur ce sujet qui n'en était peut-être pas un. Et puis je pensais sans arrêt à la lettre. Impossible de mettre la main dessus. J'ai fouillé jusqu'aux placards de chaque côté de l'évier. J'ai regardé dans le feu. Une feuille de papier y conserve longtemps sa forme de feuille malgré la cendre jusqu'à ce qu'un appel d'air en détruise la dernière apparence. Mais Lorenzo n'avait pas brûlé cette lettre. Il l'avait emportée avec lui. Je n'avais aucune chance d'en violer le contenu. — Hum... vous ne parlez plus de ce désir de donner la mort à Lorenzo. Je ne parle pas du point de vue de la morale, qui se discute. Il y a quelque chose d'indiscutable dans ce désir. On le trouve presque normal. Il n'est même pas question de vous le pardonner. Est-ce qu'on pardonne une raison aussi indéfinissable ? — La mort de Lorenzo aurait tout arrangé. Elle n'expliquerait rien. Elle laisserait dans l'ombre tout ce qui l'appelait de ses voeux. Je n'ai songé à cette mort que comme probabilité. L'ombre s'interpose... — Encore cette confiance aveugle dans le hasard. La lettre reviendra au hasard. Qu'en sera-t-il de la mort de Lorenzo ? Doit-on s'attendre à le voir mourir avant la fin de ce récit ? Quand va-t-on nous annoncer sa mort, même si elle se situe, tragiquement parlant, hors des limites raisonnables de cette histoire qui n'est pas la sienne ? Et pas un indice, rien pour nous mettre sur le chemin de l'endroit exact où Lorenzo a violé Carina. Peut-on invoquer le hasard à cette fin encore ? À quel endroit se sont-ils rencontrés la première fois, il y a cinq ou six ans. — Vous voyez comme vous vous sentez obligé de manquer de précision vous aussi quand il s'agit de se montrer exact au rendez-vous du temps. Je ne me souviens pas de l'endroit. En Espagne peut-être, chez Mike ou chez... Cecilia. — Vous hésitez sans explication. Chez Mike ou chez Cecilia ? — Chez ... Cecilia. Oui, Lorenzo travaillait dans cet hôtel comme montreuse de cuisses. — Est-ce possible ? Un homme de ce talent ! Obligé... — Rien ne l'y obligeait. Lorenzo n'accepte le travail que pour le plaisir qu'il en retire. Il nourrit ainsi son expérience, sa matière vivante s'accroît de ces existences de chicanos. — Vous tentez de le définir en vue d'une explication définitive ? — Carina, elle, se nourrissait de contes pour enfants à cette époque. Elle n'a pas beaucoup évolué depuis. Rien ne l'a changée. — Dites-moi Tout ce qui se cache dans ce Rien. — Il n'y a rien à cacher. J'ai commencé par lui présenter Lorenzo. Il lui a souri comme il sourit à tout le monde, histoire de ne pas chercher à comprendre pourquoi ce sourire engage à plus de proximité. — Elle est tombée amoureuse. — Il n'avait rien à voir avec ce diable de Riquet et elle n'avait aucune chance de gagner en esprit ce qu'elle perdait en innocence. Je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête. À mon avis, elle s'est donnée à lui sans mesurer toute l'exigence dont il avait l'intention de la faire souffrir. Lorenzo exige beaucoup des femmes. — C'était une enfant. Que pouvait-il exiger d'elle ? Des positions ? Des commentaires donnés d'avance ? La mise en évidence de la satisfaction par des artifices de cris ou de postures ? — Rien de tout cela. Elle s'imaginait qu'il cherchait l'inspiration. Il trouvait le repos nécessaire aux fissions de son esprit, c'est tout. Elle se laissa aller à cette existence facile. Si l'enfant avait vécu, elle aurait peut-être été heureuse. Il a fallu qu'il mourût. Mais ce n'est pas la seule explication à son malheur. — Et où trouvez-vous le temps d'un viol dans ce conte à l'eau de rose ? — Ce temps existe. Il doit être compressible jusqu'à l'inexistence. Sinon rien ne s'explique de cette façon. Cela se passe quelque part dans ma tête pour des raisons qui n'éclairent que ma propre déchéance. — Il ne l'a donc pas violée. Il ne l'a violée à aucun moment. Ni chez Cecilia, ni avant son pèlerinage sur les traces des magiciens, et il ne la violerait sans doute pas dans la maison Godard. Vous me racontez des histoires dans le seul but de me dérouter. Dois-je vous croire quand vous prétendez qu'il a violé Agnès, alias Pauline, par un après-midi de cet été qui est le début de tout à vous entendre ? Constance même a-t-elle supporté cette violence facilement imaginable d'ailleurs de la part d'un homme qui a fait le malheur d'une femme si jeune, je veux parler de Carina ? Pourquoi tant de viols dans ce récit où je ne vous retrouve plus ? — N'en parlons plus si vous voulez ! — Je veux la vérité. — Vous n'en aurez que l'expression la plus approximative. Je ne me souviens pas de tout. Et puis je ne sais pas tout ! — Ce n'est pas ce que je vous demande. D'ailleurs je ne vous demande rien. Vous m'êtes sympathique, c'est tout. — Vous allez nous réduire à un échange de points de vue. Personne n'est discutable à ce point. Je tentais simplement de raconter un bout de temps qui a duré, je crois, sept ou huit ans. Au début, je présente Carina à Lorenzo. À la fin, nous cessons de parler vous et moi. Pour simplifier, j'ai assez mal situé les évènements réels d'un été et ceux, moins certains, d'un hiver qui l'a suivi à trois ou quatre ans près. J'ai essayé d'en mesurer la quotidienneté qui n'a pas manqué de banalités. D'autres y ont trouvé le temps d'écrire des livres, ce qui est beaucoup plus important. D'autres encore n'ont toujours pas trouvé une explication valable à leur malheur. Le temps passé tout simplement. Vous êtes passé par là vous aussi. Constance n'avait pas prévu d'y passer. Et pourtant... Que voulez-vous que je vous dise ? — Rien. Justement au moment où l'on commençait à mettre un peu d'ordre dans ce récit. Nous en avons mesuré le temps, c'est vrai. De votre point de vue, ce temps passait par Carina. Si j'avais interrogé Cecilia, elle m'aurait parlé d'abord de Federico et ensuite elle vous aurait rejoint sur le même terrain où nous n'avons guère avancé. Au moins, y avons-nous avancé en connaissance de cause. Qui êtes-vous ? — Vous m'aviez promis de ne pas me poser la question. — Ce n'est pas cette question que j'ai posée. D'abord, je l'ai posée pour moi-même, ce qui ne vous engage pas. Et puis, ce n'est pas à vous que je pensais. — À qui donc, Carabin ? ! — Je pensais à un sens à donner à ce qu'on se raconte les uns les autres pour se donner de l'importance plus que du sens. Si nous continuions ? — À votre aise, Carabin. Nous étions en été. Carina venait d'arriver comme elle avait prévu et comme me l'avait révélé la lettre qu'elle destinait à Lorenzo qui n'a pas pu la lire parce que je l'ai volée. Nous en sommes là quand Lorenzo entre dans la cuisine. Il revient d'une promenade avec Nicolá qui s'éclipse avant d'entrer dans la maison. Lorenzo a l'air furieux. Il sue. Les questions de Carina l'agacent. Il ne la comprend pas. Il ne cherche même pas à le faire. Il a d'autres projets. Des projets de fuite. Il vient de violer Agnès. Carina est de trop. Il va l'écarter de son chemin mais elle résiste. Elle s'attendait à l'esquive de Lorenzo. Elle a tout prévu, jusqu'à la dernière question à laquelle il ne répond pas. Nicolá a mis en route le moteur de la voiture. Lorenzo se dirige vers la porte. Carina s'interpose. Maintenant, elle exige une explication. Nicolá fait sonner l'avertisseur. Carina commence à grimacer. Elle prépare le terrain de sa crise de larmes. Lorenzo n'y peut rien. Il est en fuite. Elle ne l'arrêtera pas. Et je ne peux rien faire pour l'aider. Elle ne me regarde même pas. Elle ne cherche pas ma complicité. Elle veut être seule face à Lorenzo. J'ai l'impression de disparaître dans l'ombre de l'escalier. Je n'ai pas bougé le petit doigt. Il n'y a vraiment rien à faire. Je pense à des explications. Je n'en vois pas la fin. Je suis incapable de me mettre en colère. D'ailleurs, ma colère résisterait-elle à la puissance musculaire de Lorenzo. Il ne me regarde pas non plus. Nicolá klaxonne de nouveau, plus longuement cette fois. Lorenzo franchit la porte. Elle lui dit quelque chose comme : si tu t'en vas, tu ne me reverras plus. Elle pense à l'enfant. Celui-là vivra pour témoigner de l'orgueil d'un père qui n'a pas voulu du bonheur pour des raisons... esthétiques. La voiture s'avance sur le gravier de la cour. La portière s'ouvre, se referme. J'entends les crissements de la manoeuvre, ses ronflements, ses arrêts. La voiture s'est éloignée sur la route. Carina demeure un long moment debout sur le seuil de la porte. Elle ne comprend pas. J'entre dans la haine parce que j'ai compris. Je n'ai pas compris le vrai motif de la fuite. Je suis loin de me l'imaginer, tellement loin de cette horreur qui est la fin de tout. Carina revient dans la cuisine. Elle a l'air tranquille. Elle a peut-être menti à Lorenzo au sujet de l'enfant. J'y pense nonchalamment. J'essaie de me rappeler les termes de la lettre. Ils annonçaient le bonheur. Elle ne l'a pas trouvé. Et rien n'est de ma faute. — Nous sommes le 21 juillet 1988 aujourd'hui, n'est-ce pas ? Pour comprendre cette soirée du 10 avril 1983, il y a presque cinq ans, je vous propose de vous lire une nouvelle que vous avez écrite en avril 1985 ; vous l'aviez intitulée : Épisode de la lettre volée. Vous y retracez les évènements qui ont précédé le terrible accident qui a conclu cette journée du 10 août. Ces évènements, vous les revivez un certain 16 octobre 1984, une journée que vous n'êtes pas prêt(e) d'oublier, comme on va pouvoir en juger. Ce texte est une oeuvre littéraire. Il s'écarte à peine de la réalité. Disons qu'il la simplifie un peu pour donner toute l'importance au sens qu'elle a fini par prendre dans votre esprit. Je me suis permis de redonner aux personnages leur véritable identité, ceci afin de ne pas dérouter le lecteur que nous sommes en train de supposer vous et moi. Nous lui laissons tout de même le soin de rectifier les inexactitudes du récit par rapport à ce qu'on vient de dire ensemble. — Je vous écoute, Carabin. J'aime qu'on me fasse la lecture.   Chapitre XVI Nuit du 21 au 22 juillet   Un quart d'heure après cette conversation qui était la nième version de travaux d'approche quotidiens, je me mis à écrire la présente nouvelle, la commençant par le texte qu'on va lire et que j'ai supprimé par la suite pour des raisons que je laisse au lecteur le soin de deviner sous la chape des mots, non pas que je fasse confiance aveuglément au sens garanti par leur sonorité, qui est une habitude, mais je n'ai pas l'intention de me contenter d'une explication vague par définition si je me réfère aux règles du genre, la nouvelle. Ce texte, nécessaire pour commencer la nouvelle, ou plus exactement pour en initier le sens, se proposait comme un début, et un début, c'est forcément une introduction. Or, ce qui était développé plus loin, et qu'on vient de lire, cherchait une autre conclusion. J'ai abandonné l'idée de conclusion comme j'ai renoncé à celle de tout expliquer, d'articuler le tout et de l'agiter comme une marionnette pour inciter à la lecture. Si je place maintenant ce texte à la fin de la nouvelle, ce n'est pas non plus pour le proposer comme conclusion d'un développement qui laisse à désirer, puisque c'est son usage. Je dis simplement : ce texte était le début de la nouvelle, il ne l'est plus, il n'est pas la fin, ceci est un appendice, je l'ai écrit d'un jet après avoir flatté, pour la nième fois, la douceur des lèvres de la bibliothécaire qui avait lu tous mes livres et qui pensait lire aussi celui-ci, peut-être avant les autres, tous les autres, si je consentais à lui en offrir la primeur. J'écrivais ce début, j'y pensais comme on pense à un début, et, plusieurs jours plus tard, je l'ai raturé pour le supprimer, il n'avait plus aucune espèce d'importance pour moi, il ne devait pas en avoir pour la bibliothécaire malgré les efforts qu'elle a produits pour le déchiffrer sous la rature intense qu'un moment de désespoir m'avait inspirée. Mais pendant tout le temps que je l'ai écrit, et même pendant plusieurs jours après l'avoir écrit, je l'ai considéré comme le début de cette nouvelle et, écrivant, je pensais en continuer le sens et la nécessité. Cela commençait ainsi : le 21 novembre 1981, Carina mit au monde un enfant dont je crois me souvenir qu'il était de sexe masculin. Le 14 mai 1982, cet enfant était encore vivant. Il était beau, rose, incrédule et rapide comme l'éclair. Je ne me souviens plus pour quelle raison je me trouvais à Rock Drill ce printemps-là. L'accident qui justifie ma présence dans ces mêmes lieux ce 17 novembre 1984 (je dis en passant qu'une bibliothécaire vient de m'assurer de son amitié), n'est pas encore arrivé. Il faut dire qu'entre-temps j'ai eu de sérieux problèmes avec ma mémoire. Je me suis même trompé(e) de personnalité à cause d'un ami qui me parlait à mots couverts d'un passé qui n'était le mien qu'en partie. Il m'avait connu(e) rapide comme l'éclair et s'imaginait que je l'étais encore au moment d'écouter ses évocations du passé. Je ne l'étais plus, je ne pouvais rien contre cette sinistre réalité qui m'avait imposé la lenteur comme principe d'investigation. Je perdais donc mon temps chaque fois que je tentais de l'utiliser comme moyen de retour à une vie négociable pour tout le monde. Le 14 mai 1982, au coeur d'un printemps mémorable, je me trouvais à Rock Drill pour soigner, mettons, une indisposition passagère qui ne mettait pas en cause la crédibilité de mes innombrables récits comme c'est le cas aujourd'hui, toujours à Rock Drill, mais par un automne annonciateur de désastres psychologiques sans remède. Je n'avais pas vécu la grossesse de Carina. Elle disait l'avoir vécue d'un bout à l'autre dans un bonheur qui n'avait pas d'autre expression que cette douleur qu'elle n'imagina jamais avant de l'avoir traversée. Ai-je enfanté Carina dans les mêmes conditions de bonheur partagé ? Ai-je participé d'une autre manière à ce bonheur pour justement le partager ? Peu importe le sexe qui m'a conduit, ou conduite, jusqu'ici pour ne rien en dire de sexuel. L'enfant était né depuis près de six mois quand Carina a enfin décidé de le soumettre, le temps d'une après-midi ensoleillée, à mes attouchements prudents. Il souriait encore à ce moment-là. Carina insista sur l'innocence de ce sourire. Elle me l'amenait parce qu'il allait mourir. Cette idée même me détruisit d'un coup. Elle n'en faisait jamais d'autre. Le père n'avait pas besoin de savoir. Cette après-midi-là, j'ai su que quelque chose de tragique venait de commencer au moment où je m'y attendais le moins. Depuis longtemps, j'avais retrouvé, en farfouillant dans les déchets de mon passé, d'innombrables débuts qui faisaient tous l'affaire au moment d'avoir à satisfaire une commande, et chaque fois que j'ai consacré au moins une heure à cette recherche, j'ai trouvé de quoi alimenter tous les théâtres que mon écriture rendait possible. J'en étais là, ayant renoncé aux satisfactions faciles mais non point à cette passivité relaxante qui était toujours la meilleure conclusion, quand Carina, ni cruelle, ni inconsciente, m'asséna ce bruit qui courait depuis trois mois : cet enfant, qui était de mon sang qu'on le voulût ou non, ne vivrait pas le temps de s'en apercevoir. Il traverserait la vie avec une inconscience parfaite étant donné qu'il n'aurait pas à vivre une douleur finale qui aurait peut-être éveillé atrocement son sens inné de la survie. Carina, dis-je en tremblant, pourquoi m'en parler maintenant ? Que sais-tu de cette maladie ? Qu'en sait Lorenzo ? Lorenzo était le côté masculin de ce bébé qui avait un sexe sans que cela n'eût aucune importance. Lorenzo était un poète de la pire espèce, de celle qui trouve les mots sans les chercher. Sa phrase, longue, précise et inachevée, s'adressait toujours à la mémoire. Il parlait de la nature humaine avec patience, et du reste de la nature avec sauvagerie. Il prétendait avoir aimé plus de cent femmes sans que cela eût l'air d'un mensonge. Il avait l'avantage de l'attente, il le jouait sans vergogne à chaque tentative de se renouveler. Il savait revenir sur les lieux de sa chance pour lui donner un nom. Carina, à l'âge de quatorze ans, lui donna cet enfant de l'automne. Il mourrait en plein été, dans le feu allumé pour oublier les tristesses de la vie productive. Je m'imaginais seul(e) et nu(e) dans ce cimetière dressé au milieu des vacances sans qu'il y parût. Où était Lorenzo ? Avec une autre femme. Il était en train de lui faire un enfant avec une science d'insecte. Il survivait de cette manière à l'amour qui n'était pas de l'amour parce que l'amour n'existe pas. À midi, Carina consentit à picorer un riz coupé de champignons qui me donnèrent la nausée. Y avait-il une explication scientifique ou fallait-il se contenter d'une sentence ? Elle avait oublié le nom de la maladie. Elle se souvenait de l'odeur du feutre rouge sur le tableau blanc que le médecin avait sorti de son chapeau pour la dérouter. Mais elle était restée fidèle à son chagrin. Qu'en penserait Lorenzo ? Elle acheva le dernier grain de riz en le déposant du bout d'un doigt expert sur le bord de l'assiette. Elle sourit au bébé, l'appela plusieurs fois par son nom. Il n'y croyait pas, sans doute parce qu'il hésitait à entrer dans cette complexité qui ne s'explique pas seulement par le jeu des sentiments. Embrasse-le, maman, ou papa (selon le sens à donner à mon personnage de plus en plus littéraire et de moins en moins reconstructible, si j'en juge déjà par ce que je viens d'écrire) disait Carina en suçant la peau d'un fruit, à l'endroit du trou que son ongle avait pratiqué, une vieille habitude de l'enfance qui deviendrait une manie avec l'âge. Quand avait-elle dit qu'il était prévu qu'il mourût ? Nous parlâmes longuement de l'été, de tous les étés partagés, et des trois ou quatre qui ne l'avaient pas été à cause d'une mésentente ou d'un impromptu dont le sens faisait encore mal. Nous parlâmes de ce mal en le soumettant au choix des mots. Je suis un(e) spécialiste en la matière. Je reconnaissais toutefois que nous avions vécu ensemble plus de mésententes que d'impromptus. Pourquoi ne pas le reconnaître ? Était-il trop tard pour le reconnaître ? Qu'avait donc à voir le temps dans cet échange de jours ? Les choses n'étaient-elles pas toutes arrivées si vite qu'on n'avait pas eu le temps de s'y arrêter pour les soumettre à notre volonté de choisir ou d'arrêter de vivre absurdement ? Carina, je ne comprends pas cet enfant, je ne comprends pas la poésie de Lorenzo, je ne comprends pas ta jeunesse, je ne comprends pas mon silence. Tu es venue dans le but de préparer les lamentations de l'été. C'est triste un enterrement l'été. À cause du soleil bien sûr. À cause de la mort qui est moins imaginable. À cause de nous, sinistres témoins les uns des autres. À cause de la proximité de l'automne qui est propice au deuil, qui est favorable à la mémoire, qui est nécessaire à la douleur. J'ironise, disais-je, parce que je n'y peux rien. Sachant aussi que je n'oublierai rien pour l'écrire pitoyablement au moment où on attendra de moi un début prometteur. Veux-tu qu'on parle d'autre chose ? demandai-je, mais elle ne m'écoutait pas. Elle suçait ce fruit éventré par jeu, le regard perdu dans un ciel qui menaçait de se mettre à la pluie. Le vent se leva, par intermittence secouant le bord de la nappe. Le serveur nous fit signe de nous dépêcher. Il n'avait pas l'intention de débarrasser les tables sous la pluie. Est-ce qu'il avait bien servi ce qu'il avait servi ? Il était ravi d'être ravi d'être la cause du ravissement de chacun, mais le plus sage était toutefois de se lever de table pour lui permettre d'achever son office. Carina emporta le fruit. Le bébé en éprouvait l'élasticité. Il ne riait plus. Il jouait avec la peau du fruit pour augmenter ses connaissances. Le serveur, qui poussait devant lui un chariot bruyant de vaisselle, interrompit ses recherches. Il regarda passer le chariot avec une inquiétude qui me dérouta. Cette cacophonie avait désordonné d'un coup sa tentative de mesurer sa relation au fruit que Carina mordait maintenant. Il était entré dans cet agencement de sonorités parce qu'il n'y avait rien pour l'en empêcher. Carina continuait de mordre dans la chair desséchée du fruit. Le chariot disparut dans une porte, sans explication. Le bébé eut un spasme. Il me regardait en se mordant le poing. Je pouvais voir cette salive sur sa peau toute neuve, un peu miroir, un peu lac, désert de l'innocence. Nous nous installâmes dans le salon égyptien. On est fier de son existence à Rock Drill. Je ne sais pas bien ce qu'on en possède. On n'est pas bien sûr de le posséder. On en rêve s'il traverse le cours d'une conversation. On se souvient de tout ce qu'on y a abandonné. On renonce beaucoup dans ce salon égyptien au goût de cuir. J'y ai vu ce bébé pour la dernière fois. Il mordait le sein de sa mère sans conviction. Je regardais le lait s'accumuler à la commissure de ses lèvres. Il n'y avait plus rien à dire. On était entré de plain-pied dans l'inutilité, ce qui au fond n'avait rien d'absurde comme le soutenait Carina qui avait lu ce mot dans un livre scolaire. On fumait beaucoup dans le salon égyptien de Rock Drill. La raison en était toute simple : ce salon était le fumoir de Rock Drill. On ne s'étonnait donc pas de se surprendre à y fumer. Comment pouvais-je expliquer à tous ces fumeurs que leur fumée n'était pas nocive pour le bébé ? Qui comprendrait ma nonchalance ? Quel nom donnerait-on à mon attitude ? Le fait est que quelqu'un avait ouvert toutes les fenêtres. Le bébé pouvait-il mourir d'un coup de froid ? L'air du printemps a de ces traîtrises ! Mais le sein de Carina était un petit sein. Son épaule une petite épaule. Et son sourire une catastrophe. Dehors, la pluie commença de tomber. On croisa soigneusement les fenêtres. Le bébé avait tout écouté. Maintenant il délaissait le sein pour entendre la pluie. S'il avait vécu, il aurait été musicien. Au pire, poète. Mais il n'a pas vécu. De quoi est-il mort ? "Même Carabin n'en sait rien, dit soudain Carina en allumant une cigarette. — Tu fumes maintenant ? — C'est bien ici le seul endroit de Rock Drill où on peut fumer, non ? — Je ne dis pas le contraire. Je dis autre chose. — Je suis en train d'apprendre à devenir une grande personne. — Qui est Carabin ?" J'avais déjà posé cette question je ne me souviens plus en quelle occasion. Personne n'y avait répondu. Carina n'y répondait pas non plus. Lorenzo connaissait Carabin beaucoup mieux qu'elle. Il m'en parlerait si j'avais la patience d'écouter ses explications. C'étaient de longues explications doublées de justifications compliquées qui n'éclairaient pas le sujet. Elle avait assisté une fois à ce genre de conversation. Ce n'était pas de son âge. Mais Carabin avait un don devant la mort, dit Carina le plus sérieusement du monde. Il y a un don entre son esprit et son regard. Elle parla aussi de ses mains et de leur imposition rituelle. Elle délirait. "C'est pourtant un bien beau bébé, dis-je pour en éprouver l'allitération. — C'est ce que tout le monde dit. — Qui le dit ? Lorenzo ? — Lorenzo ne sait rien encore. — Il ne sait rien du bébé ? — Non, de la maladie. Carabin lui en parlera. — Carabin lui parlera de la maladie ? Que lui dira-t-il donc ? — La vérité. Le temps qui reste. La pourriture !" Elle allait pleurer. Si elle pleurait, ce serait en fonction de cette décomposition lente. J'ai souvent pleuré à cause de ces putréfactions croisées sur le chemin d'une guerre qui n'était pas la mienne parce que j'étais pauvre et que je rêvais d'être riche. Oublions cette folle jeunesse. Elle n'est plus la mienne. Le temps a passé trop vite depuis. "Ne parle pas de cette manière affreuse !" dis-je pour me révolter contre cette pourriture. C'était peu de chose, ce moment de révolte, mais j'y avais mis tout mon coeur. Carina se mordit les lèvres pour s'empêcher de pleurer. Le bébé, plus intelligent que jamais, écoutait la pluie dont la chute n'était pas encore une idée. "Cette pluie va me rendre folle, dit Carina qui revenait de loin et maintenant souriait pour arrêter le temps qui, elle le savait, ne lui était pas favorable. — Tu as l'impression de le perdre, dis-je. — Je ne l'ai pas encore perdu, dit Carina qui s'étonnait de ma réponse à son inquiétude. — Je parlais du temps. — Il n'y a aucun espoir, continue Carina, parallèlement à ma pensée. — Nous appellerons un taxi. — On dirait qu'il écoute la pluie. — Mon Dieu ce qu'il a l'air intelligent ! dis-je pour la retrouver. — Et vorace !" fit-elle en éclatant de rire. Le bébé toucha ses dents. Elle garda la bouche ouverte pour s'offrir à ses investigations. Ou bien il cherchait à la faire taire par ce moyen. "Il aurait aimé la pluie, dis-je pour moi-même. Beaucoup de gens aiment la pluie. Comme on aime un feu de bois, ou les vagues dans les rochers, le passage du vent dans les arbres. Il pense à la nature sans la connaître. Que connaît-il de la nature ? — Je ne sais pas, dit Carina. Il aime se promener. C'est un bon début, non ? — Veux-tu que j'appelle un taxi ? Il est temps de rentrer." Un an après la mort de cet étrange bébé, en plein été comme on s'y attendait, je n'étais plus à Rock Drill pour mettre du baume à mes douleurs, mais de l'autre côté de l'Atlantique, en France, dans un village de montagne, Bélissens, où j'avais mes aises et quelques amis. Je me souviendrai toute ma vie de cette soirée du 10 août. J'en parlerai plus tard. C'est une date fixe dans ma vie. Je veux dire que je n'y peux rien changer. C'est le malheur de la race humaine de ne rien comprendre au temps qui joue à la mort et à l'infini parce que la tromperie n'est pas ailleurs. En tout cas, ce 10 août, j'ai appris, on va savoir comment, que Carina attendait un autre enfant. Il est né lui aussi en novembre, mais je ne sais plus quel jour ou quelle nuit. J'étais retourné(e) à Rock Drill depuis quelques mois. On va savoir pourquoi. Et puis le printemps est arrivé. On était en 1984. La pluie s'est mise à tomber avec la même impatience. Je fumais dans le salon égyptien. Je fumais la moitié de ce qui m'était permis de fumer, me réservant l'autre moitié pour la fumerie du soir, une demi-heure avant la prise de médicaments. J'ai vu Carina arriver dans l'allée du parc. Elle était avec ma mère. J'ai oublié de dire que j'ai une mère. Et comme ma mère n'a épousé aucun de ses amants, je n'ai pas de père, ce qui est peut-être le cas de Carina si elle n'a elle aussi qu'une mère. Elles marchaient lentement, parlant tranquillement, bras croisés pour se conduire l'une l'autre, nullement dérangées par la pluie qui battait la soie d'un parapluie noir. Je m'approchai de la fenêtre entrecroisée. Le vent était tiède. Des gouttes d'eau jouaient sur la peau de mon visage et dans mes yeux. "C'est votre mère !" dit un voisin de fauteuil qui fumait lui aussi avec la même application. Il me regarda d'un air inquiet, n'oubliant pas son mégot. "Qu'est-ce que je lui dis cette fois ? continuait mon voisin. Elle va encore s'en prendre à moi. — Faites-le pour moi. Je ne veux pas la voir. — Qui est la fille qu'elle vous amène ? — Je ne veux pas la voir non plus. — Elle va croire elle aussi que je le fais exprès. — Je vous supplie de demeurer mon ami. — Je ferai comme d'habitude. Rien n'a changé, n'est-ce pas ? — Rien n'a changé, rassurez-vous." J'allai m'enfermer dans ma chambre. Elle ne viendrait pas jusque-là pour me proposer de changer de vie. Je n'avais même pas besoin de fermer la porte à clé. Elle n'irait pas plus loin que le petit salon égyptien où elle avait aussi ses aises. Carina s'en tiendrait à mon refus de la voir. Avait-elle amené le bébé avec elle ? Elle avait promis de le faire. Elle l'avait écrit à mon voisin et ami. Il m'en avait fait part sans me permettre de relire la lettre avec lui. "C'est triste, avait-il commenté. Mais enfin, c'est à moi qu'elle a écrit, pas à vous. Elle sait trop bien ce que vous en feriez d'une pareille lettre. Je vous connais. Avez-vous réussi à gratter deux cigarettes à la bibliothécaire ? — Oui. Elles sont à vous. — Une seulement, comme promis. — Non, prenez les deux. Je ne les fumerai pas. — Dans ce cas..." Petite conversation à l'extérieur de la chambre, une après-midi ou une autre, quelle importance ? Au coin de la porte mesurant des mégots pour les fumer. Avec ce pouvoir de divination provoqué par les mots, coupant la conversation pour en chercher l'intimité. Inversant des heures pour en constater l'inutilité. Mon voisin revenait toujours d'une confidence. Elle détraquait son propre raisonnement. Il voulait que je l'aide à mettre de l'ordre dans sa pensée. À quoi pensait-il quand il écoutait les autres ? Il se revoyait petit enfant, reluqueur d'adulte et esprit d'analyse. "Vous voyez, me confia-t-il, j'ai peur de tout. Surtout des autres. Mais je sais toujours où on veut en venir. J'ai de l'expérience en matière de confidence. Je sais toujours comment ça a commencé. Pas difficile d'imaginer le reste. Surtout ici, à Rock Drill. — Vous leur avez parlé ? — Je les ai convaincues de s'en aller. Le bébé est magnifique. Vous voulez que je vous parle de son sexe ou on remet ça à plus tard ? — De quoi a parlé Carina ? — Elle ne veut plus vous revoir. Il faut la comprendre. C'est une enfant. Elle changera d'avis le jour où son propre enfant le lui demandera. Pour ça, vous n'avez pas de souci à vous faire. — Le bébé est malade ? — Il n'en a pas l'air, non. — L'autre n'en avait pas l'air non plus et il est mort. — Je ne savais pas qu'il y avait eu un autre bébé. Je regrette. — Je ne vous l'ai pas dit ? — Je m'en souviendrais. Je me souviens toujours des bébés. J'adore les bébés. Il y en a plein dans ma mémoire. Tous vivants. Enfin, que je sache. Voulez-vous que je me souvienne de la mort de ce bébé ? Je peux faire cet effort. Il me coûtera. — Vous fumez trop. — Je vous aime bien. Ce bébé aussi vous aimera. — S'il réussit à vivre. Elle sait trop bien ce qui l'attend. — Je n'imagine pas votre fille dans cette situation. Il n'y a pas de haine dans sa décision. Elle s'abandonne à son destin. — Elle ne s'y abandonnerait pas si l'enfant doit vivre. — Vous êtes bien malheureux ! Est-ce que je dois dire : malheureuse ? — Laissez-moi. J'ai envie de crever. — Dans ce cas, je ne m'en vais pas au diable. — Non pas au diable ! Laissez-moi simplement. — Ce n'est pas simple de vous laisser crever. — Quand croyez-vous que mourra cet enfant ?" Il mourut le 24 juillet suivant. Je n'ai pas eu de peine. Pourquoi aurais-je pleuré sa disparition ? Je pensais à sa courte existence. Il ne laissait rien. Pas même un vide." — C'est tout ? — Voilà ce qu'on demande quand le livre se termine. — C'est une fin pathétique. — C'est le début de la tragédie, la scène introductive : vous, votre fille, votre mère, le coryphée. Tout y est. — Voulez-vous dire que vous êtes prêt à recommencer ? Je vous avertis que ce n'est pas mon cas. Il y a près de dix heures que nous parlons. Le magnétophone est-il toujours en marche ? — Je le fais marcher, Carabas. C'est mon métier de savoir un peu de mécanique. Je me fie à son exactitude. — Vous réécoutez cette conversation ? Vous reviendrez sur vos pas ? — Plus tard, sans doute. Voulez-vous un verre qui ne soit pas d'eau ? — Pourvu qu'il me tranquillise, Carabin. L'alcool a-t-il cet effet sur vous ? — Il a cet effet sur tout le monde. C'est un assassin. (Carabin et Carabas se déplacent un peu dans l'espace qu'ils occupent scrupuleusement depuis neuf heures quarante minutes. Carabin coupe le magnétophone. Il dit quelque chose comme : inutile d'enregistrer cette tranquillité, ne croyez-vous pas ? Carabas sourit, ouvre la bouche pour rire avec Carabin, mais justement le rire de Carabin l'empêche de rire à son tour. Il s'interroge sur ce rire, l'espace d'une seconde. Il hoche la tête puis la secoue dans l'autre sens en laissant échapper un : tsssss... Carabin vide un verre d'un coup, va vers la fenêtre, l'ouvre toute grande, le rideau, entraîné par le vent, s'embrouille sur sa tête. Il laisse faire. Cela dure une minute, puis tout revient dans l'ordre. "Il fait chaud, dit-il. Il y a dix-neuf ans exactement, Armstrong a marché sur la lune. J'ai assisté en direct à cet exploit préparatoire de la deuxième conquête du monde. Après la flibuste, les astronautes. Pour quand ? Je serai mort et enterré, comme on dit, quand commencera le premier voyage. Vers où ? Personne n'en a la moindre idée. On a du mal à imaginer la proximité des usines dans cet espace rond qui sert de terrain d'entraînement, alors imaginer un premier but hors de portée, une première aventure avec l'espoir de retour pour seule illusion, cela paraît tellement lointain ! Pas impossible, seulement lointain. Trop loin, bien sûr, au-delà de la mort qui est toujours celle qu'on trimbale avec soi depuis le début. Pourquoi n'est-il jamais question dans mon esprit de la mort des autres ? Cela m'aiderait pourtant à concevoir l'éternité. Mais ce n'est pas de cette manière que je m'en approche : je pense. Voilà tout. Y a-t-il une autre pensée sur quoi achever l'inachevable ?" Il rit encore, joue avec le rideau où le verre disparaît et reparaît comme une barque dans les flots, pense-t-il. Carabas ne l'a pas écouté. Il a longuement regardé le magnétophone. "À quoi cela sert-il ? finit-il par dire. Pourquoi avoir enregistré ce désordre qui ne doit rien à la pensée ? Pourquoi continuer de conserver cet album ? Mais vous collectionnez les albums. C'est un besoin professionnel. En avez-vous conçu le raccourci nécessaire à la relecture ? Non, vous ne cherchez pas à comprendre. Vous continuez la description jusqu'à ce que la mort nous emporte au diable." Il trempe les lèvres dans son verre, ferme les yeux, commence à pleurer, interrompt heureusement ce laisser-aller, rajuste ses traits dans le miroir, tente, dans un suprême effort, de se lever.) — Pourquoi ne pas continuer demain ? dit-il. Je suis épuisé(e). — Pourquoi pas demain en effet ? Vous aurez encore tout oublié. On reprendra tout depuis le début, mais quel début ? — J'inventerai un nouveau début. — Pour ça je vous fais confiance. Jamais le même début pour recommencer ce qui n'a jamais commencé pour se terminer. Il fait chaud. — Il fait humide surtout. Je n'aime pas l'été. — Il y a moins d'humidité qu'au printemps. Elle est supportable. — Vous n'avez pas mes problèmes de digestion. — Je les aurais si j'avalais autant de lithium, élément nº 3. — Vous aimez les numéros, Carabin ! — Je compte là-dessus. Trop, sans doute (un silence, le temps de composer un numéro sur le vieux cadran du téléphone). Carabas, vous mangez avec moi, ce soir ? Nous serons seuls vous et moi. Ma femme est encore je ne sais où dans les Pyrénées. Vous m'accompagnez ? Vin et chandelles (sur son fauteuil, Carabas est aux prises avec le vertige d'un mouvement stéréotypé) ? Oui, vin, rouge si possible. C'est possible ? Alors vin rouge. Un rôti, ou quelque chose d'approchant. Quelque chose d'approchant qui soit rôti. Rôti à point. Ce que j'entends par là ? Vous badinez ? Mon invité aime la viande rose. Hein ? Oh ! des légumes. Non. Une autre viande. Rôtie elle aussi ? Ce que j'en penserais s'il elle était en sauce ? Ce téléphone est une antiquité. Je vous entends mal. Un dessert, oui. Crème, sucre, moelleux, al dente ! Merci encore ! Oui, c'est ça, merci de me comprendre à demi-mot. — Je n'attendais pas un festin. Je ne me suis pas préparé(e). Je ne sais pas si j'irai jusqu'au bout. — Vous vous écroulerez d'épuisement dans une crème brûlée. Profitons ensemble de l'absence de cette épouse qui est encore la mienne. — Les festins me font peur, vous savez ? — Non, je ne le savais pas. Mais puisque vous le dites, on va en profiter pour le faire pencher du côté des saveurs. Vous êtes-vous bien repéré(e) dans l'immensité savoureuse qui vous entoure le plus immédiatement possible ? — Je ne sais pas bien (Carabas rit vite en se cachant le visage dans ses mains). Je sens un peu la merde. La merde et l'eau de Cologne. J'ai honte (il rit de nouveau de la même manière). Je vous assure que j'ai honte de le dire et même de le penser. — Pas de ça entre nous, Carabas. Quittez donc ce fauteuil pour vous installer dans le canapé. Pourquoi l'avoir abandonné ? — Je... je croyais qu'on avait terminé. Je... je pensais que le magnétophone n'enregistrait plus rien... (Carabas s'est laissé faire comme un enfant. Il est coupable. De n'avoir pas compris, dit Carabin en s'énervant un peu. Ou plutôt de tout comprendre de travers, continue Carabin sur le même ton, puis il se calme, revient à la fenêtre dont il s'était un peu éloigné au cours du précédent dialogue pour se rapprocher du magnétophone sur lequel il avait posé une main nonchalante. Cette main, il l'a retirée d'un coup quand Carabas s'est mis à bégayer à propos du canapé. Maintenant, il entre dans le rideau, le rideau cache son visage en colère. À l'intérieur de Carabas, tout est calme. Il garde une main dans la poche, tranquillement, et de l'autre il écarte à peine le rideau, pas suffisamment pour que Carabas puisse voir le visage en colère, mais suffisamment pour qu'il en devine le silence et l'accroissement. Carabin est à la recherche d'un mot pour recommencer. Carabas attend ce mot dans le même silence. Il pense au festin auquel l'a convié Carabin. Il pense à la viande, au sang dans la viande qui le dégoûte, à la deuxième viande dont le sang s'est figé, mélangé à la sauce pour toujours. Son regard est devenu suppliant. Il regarde le fantôme du visage de Carabin qui évolue tristement dans le rideau, à la recherche d'un mot pour renouer la conversation qu'il a brisée comme un verre par maladresse, non, par fatigue, non, ce n'était pas de la fatigue, il était ailleurs, il pensait à autre chose. À quoi pensais-je quand j'ai demandé le plus simplement du monde à Carabas de s'installer le plus confortablement du monde dans le canapé le plus solitaire du monde ? Je ne pensais pas à Gisèle. Je ne pense plus à Gisèle. Carabas y pense encore beaucoup. Demain, il sera question de Gisèle au moment de continuer ou plutôt de recommencer notre conversation. Que trouvera-t-il pour me mettre sur le chemin où Gisèle ne le rencontre pas ? Il entrera dans ce bureau qui a l'air d'un salon. Un peu féminin mon bureau. Toujours féminins mes décors. D'où me vient cette féminité ? D'une peur, à coup sûr. Non, d'une crainte plutôt. Je procède toujours d'une crainte. Je manque d'assurance. À l'époque des sectes, des manipulations génétiques et des expériences de laboratoires à l'échelle de l'humanité ! Carabin ! Carabin ! Il serait temps de contrôler cette tension. Quelque chose est sur le point de se rompre. Combien de ruptures ai-je vécues ? Gisèle ne m'en voudra pas. Elle aime trop le désir. Il faut que je sorte de l'intérieur de ce rideau. Je suis en train de me ridiculiser. Mais Carabas a-t-il le sens du ridicule ? Tragique, oui. Je vais sortir de ce rideau pour le remettre sur le chemin de ce repas qui est une bonne conclusion. Gisèle n'aurait pas aimé cette conclusion. Elle n'aime pas les conclusions en général. C'est un point commun avec Carabas. Sourions-lui.) — Le repas sera prêt dans un peu plus d'une heure. Avez-vous la patience d'attendre jusque-là ? Comment aimez-vous la viande ? — On dirait qu'il va pleuvoir. Ne sentez-vous pas ce petit air qui ouvre les rideaux. C'est l'air de la pluie. — Vous vous y connaissez en musique ? — À cause de l'air ? — Non ! À cause de la pluie ! (dit Carabin brusquement, mais il se reprend, sourit de nouveau, écarte les rideaux dans un large mouvement de bras ; on dirait qu'il va plaider.) C'était une plaisanterie. Je vois bien que vous n'avez aucun goût pour ce style de plaisanterie. Remarquez bien qu'il n'y a aucune amertume dans ce que j'en fais pour vous torturer un peu. — Pourquoi me faire mal si cela doit me blesser à jamais ? — Nous n'en sommes pas là, Dieu merci. J'essaie de secouer cette inertie... pardon. Je suis encore ridicule. — Non, pas du tout. Vous vouliez parler de mon silence intérieur. Il n'y a rien en à dire, sinon en parler. Nous en avons parlé pendant près de dix heures. Et nous voilà de nouveau sur le point de manger. — Vous n'avez pas faim, vous ? (Carabas ne répondra pas à cette question. Je l'ai connu athlétique et critique, artiste aussi, savant en matière de littérature, pense Carabin.) — Je vous en prie, ne gâchez pas ce repas ! — Je ne ferai rien pour le gâcher. Je n'ai pas faim si vous pensez que je n'ai plus faim. Sinon, vous me laisserez une place pour penser avec vous. (Ce que Carabas vient de dire, les dents serrées, les yeux baissés, et les doigts crispés, il l'a déjà dit à plusieurs reprises, tout bas, pendant que Carabin lisait à haute voix, à la fois pour le magnétophone et pour Carabas, la nouvelle écrite par Carabas sans intention de la publier.) — Et vous ne l'avez pas publiée ? Ou bien personne n'en a voulu ? — Ce n'est pas la question. — C'est celle que je posais. — C'était un brouillon, une manière d'en vérifier l'intérêt. — L'intérêt qu'elle pouvait avoir à vos yeux ou aux yeux des autres ? — Ce n'est pas la question. — Bon Dieu ! Il y a une différence entre vous et les autres, non ? (Carabas, sur le canapé, a un regard désespéré. Il ne veut pas parler des autres. Parlez donc à leur place ! lance Carabin. Carabas reste muet. Il se gratte la tête, regarde ses ongles, on dirait qu'il sourit parce qu'il connaît la réponse à la question de Carabin qui exhibe son impatience en jetant le bas des rideaux au dehors. Carabas semble aimer ce geste de dépit. Il reparle de la pluie, il l'annonce avec douceur, les rideaux vont se mouiller, le vent les tordra dans cette étreinte qui croît toujours avec la fuite des silences au-delà du présent, dit-il lentement, cherchant le mot, l'articulation, la correction grammaticale. Vous attachez de l'importance à ces foutaises ! dit Carabin par pure provocation, mais il sait bien que c'est le genre de remarque qui flatte l'esprit d'aventure de Carabas, il sait que c'est la meilleure manière de commencer une conversation avec lui, sans chercher le moins du monde à l'orienter, Carabas se charge toujours d'en détruire les non-sens, les platitudes, les clichés, les on-dit, etc. Carabas est un spécialiste, un rameur étroit, un athlète du corridor, un cueilleur de caquet, dit Carabin.) — Vous exagérez ! fait Carabas en rougissant. — Mais je n'ai rien flatté qui vous oblige à me répondre. — Vous me tendez la perche. Nous avons une heure à éterniser avant le repas. — Voulez-vous qu'on en parle, de ce festin ? — Avant de l'achever ? Qu'en diriez-vous ? Je dormirai peut-être. — Pour rêver à un festin digne de votre savoir-faire ? — N'en parlons pas ! — Comme je vous comprends ! — Mais non ! Vous ne comprenez rien. Vous... (Carabas est de nouveau au bord de la crise de nerfs. Cette fois, il ouvre la bouche et secoue piteusement ses doigts sur l'accoudoir du canapé. Un gargouillement le fait rougir. Carabin est statique.) — Dites-le, fait-il calmement. Dites ce qui manque, ou ce qui est superflu. Dites quelque chose de critique, de musclé, de sensé, cohérent... — Vous ne m'aidez pas. — C'est tout ce que vous me reprochez ? De ne pas vous aider ? — Ce n'est rien, naturellement. — Ce serait quelque chose si vous vous expliquiez. Vous n'allez pas retourner au silence aussi facilement. Pas vous ! — Pourquoi pas moi ? — Vous aurez faim le moment venu. — La pluie commence de tomber, je vous l'avais bien dit. Les rideaux vont se mouiller si vous les laissez pendre à la fenêtre. Vous feriez bien aussi de fermer la fenêtre. La pluie ne manquerait pas de faire une flaque sur le parquet, une flaque de pluie vite évaporée, mais qui laisse une trace. Mais je vois bien que vous n'avez pas l'intention de remettre les rideaux en place ni de fermer la fenêtre. Vous n'avez pas non plus l'intention de vous faire une idée de la flaque de pluie qui arrivera au parquet sans que ça ne vous préoccupe plus longtemps. Vous allez laisser faire le temps. Vous n'allez pas collaborer à son intrusion le temps d'une averse. Vous avez une idée précise de la seule manière, à votre avis, de combler le temps perdu. La pluie et le vent agitent les feuillages dehors. Vous entendez ? les gouttes dures et précises sur la verrière de la serre ? l'agitation presque mélodique du grand tilleul dans la descente vers le bassin de pierre ? Vous devinez ? la surface de l'eau ? la rigole et ses rigoles et les rigoles d'autres rigoles ? la terre mouillée ? déplacée ? déchiffrée ? Le pas d'un visiteur ? Vous attendez quelqu'un ? — Personne. C'est dimanche. — Dimanche ? — Pourquoi pas dimanche ? — En effet. C'est mercredi. (Carabas se laisse tomber sur le côté et se tourne sur le dos. Carabin soulève ses jambes mortes et les dépose soigneusement sur l'accoudoir.) — Je vais vous chercher un coussin, dit-il. (Il revient une minute plus tard avec un coussin qu'il cale savamment dans le dos de Carabas. Celui-ci se détend lentement, un bras sur le dossier, l'autre pendant en dehors du canapé. En passant, Carabin l'a enjambé inconsciemment. Carabas rit de cette inconscience. Elle lui fait du bien. Il a envie d'en parler, mais Carabin s'est arrêté à la porte, une main sur le bouton, l'autre dans une poche qu'il secoue nerveusement. Qu'est-ce qui vous fait rire ? Je vais chercher un autre coussin. Je peux ?) — À laquelle de ces deux questions dois-je répondre ? — Qu'est-ce qui vous fait rire ? Vous avez l'air heureux. — Répondez donc aussi à la deuxième question. — Vous mangerez bien si vous vous maintenez dans cet état de bonheur. Encore un peu, et je le partage avec vous. — Mais qui vous a dit que je voulais le partager ? — Vous ne cessez de me le dire. J'aime vous écouter. (Carabas redevient sombre d'un coup. Pas de blague ! fait Carabin en secouant un doigt. Je reviens. Autre minute d'isolement. La première, il n'y a même pas pensé. Elle est passée sans lui. Cette fois, il essaie de reconsidérer toute la relativité de sa chance. C'est une chance d'être encore en vie, dit-il tout haut. Il regarde la porte. Carabin n'a pas entendu ce que je viens de ne pas lui confier, pense-t-il. Il a envie de risquer un autre aveu. Carabin s'y cassera le nez, comme sur tous les autres.) — Voilà un autre coussin, marmonne Carabin en revenant. Laissez-moi vous aider. Je vous aime mieux comme ça. — J'ai l'air si triste ? — Non, je voulais dire que je vous préfère assis(e) sur un canapé que dans ce maudit fauteuil que vous refusez de motoriser, à ce qu'on m'a dit. — Ma main ne comprendrait rien à la manoeuvre. Je vais perdre l'usage de cette main aussi, vous le savez. Je n'ai pas bien compris pourquoi. Quel dommage qu'il y ait une explication ! — Le temps de mes explications est passé. Je suis plutôt dans l'attente des vôtres. Quand se reverra-t-on pour la suite ? Préférez-vous attendre la fin de l'été ? Je passe le mois d'août en Espagne. — À Polopos ? — Pourquoi pas Polopos ? J'y ai des amis. Ce sont vos amis aussi, mais vous les négligez. Vous êtes leur seul sujet de tristesse. — Gisèle viendra avec vous ? (Nous y voilà ! pense Carabin.) — Vous n'avez même pas remarqué que la pluie a cessé de tomber. — Les rideaux sont mouillés, je vous avais prévenu. — Je sais. La flaque de pluie existe bel et bien. Elle n'existerait pas que je n'en croirais pas mes yeux. Vous faites vrai quand vous faites. — Vous n'avez pas répondu à ma question. (Je vais le faire, pense Carabin. Point par point.) — Comment savoir à l'avance ce que Gisèle fera ou ne fera pas ? Vous le savez, vous ? Vous n'avez plus besoin de le savoir. Je vous envie. — Je ne comprends pas... — Vous comprenez ce qui vous arrange. Voulez-vous que l'on change de décor en attendant le repas ? Si nous allions faire un tour dans la serre ? Je vous enseignerai ce que je sais de la botanique. — La pluie a-t-elle vraiment cessé de tomber ? — Puisque je vous le dis. On se mouillera un peu les pieds. D'ici, je peux voir la porte de la serre. C'est le vent qui l'a ouverte. Comment s'appelle le jardinier ? — Je ne le connais pas. Je ne l'ai jamais vu. — Comment est-il possible de croiser le jardinier sans le voir ? C'est un homme bruyant. On est obligé de le regarder passer tant le bruit qu'il fait demande une explication. J'ai oublié son nom. — Je n'ai vraiment pas envie de voir la serre. Je regrette pour vos rudiments de botanique. Un autre jour... — Mais ce ne sont pas des rudiments, Carabas. Je ne suis pas un homme à rudiments. J'aime trop savoir ce que je sais. Tant pis pour la serre. Tant pis surtout pour le changement de décor. — Il me semble que le magnétophone est en train de tourner. — Cela vous inquiète ? — Nous avions convenu de ne pas enregistrer cette conversation. — Il n'y a pas de magnétophone dans la serre. Ne me dites pas que vous souffrez vous aussi du syndrome d'Orwell ! — Je ne connais l'existence que d'un seul magnétophone, celui-ci. — Vous croyez à des ramifications, à des extensions, des réseaux à l'intérieur des murs, un souterrain micrométrique, un labyrinthe obligatoire ? Je n'ai pas passé tout ce temps avec vous pour vous entendre me raconter des sornettes. (Carabin regarde sa montre, puis l'horloge sur la cheminée. Il hausse les épaules en ajustant l'heure sur son poignet, du bout des doigts, sortant un bout de langue écarlate qui intrigue Carabas.) — Si c'est de Gisèle dont vous voulez me parler, dit Carabin en tirant sur la manche de sa chemise pour couvrir le cadran de la montre, il faudra bien me permettre de remettre le magnétophone en route. — Nous n'avons pas le temps. J'ai peur de n'avoir pas le temps. — En tout cas, vous n'avez pas pris le temps nécessaire à la totale compréhension de cette nouvelle dont vous venez de me dire que c'est un brouillon. — Je n'ai pas dit l'avoir inachevée. — Il n'y a donc rien d'autre à ajouter pour l'éclairer. — Non, rien qui me vient à l'esprit en tout cas. — Pas même une tentative de description de la trahison de Gisèle ? — Ce n'était pas le sujet de la nouvelle. — Je sais bien que ce n'en était pas le sujet, mais pourquoi vous être donc arrêté à une minute de l'accident ? Ne fait-il pas parti de cette histoire ? On aurait aimé une description relativement à la trahison de Gisèle. — Je sais, dit pensivement Carabas. (Il répète : je sais et Carabin pense : non, il ne le sait pas et il n'a même pas l'intention de me tromper sur ce sujet délicat. Il faut que je me souvienne. Il est arrivé ici à la fin de l'automne 83. L'accident a eu lieu dans la soirée du 10 août de cette année-là. Il était paralytique avant l'accident. Une blessure de guerre, je crois. Ce qu'il a perdu dans cet accident, ce n'est pas l'usage de ses jambes, c'est celui de sa mémoire. Il en joue en virtuose depuis cette époque. Gisèle est arrivée en plein hiver. Je l'ai épousée l'été suivant. Elle m'a raconté sa visite à Carabas, dans cette chambre où il tentait de reconstruire son personnage à défaut de pouvoir retrouver un sens à sa personnalité. Que m'a-t-elle dit de cette visite qui m'a intrigué à ce point que j'ai cessé de l'écouter dans l'espoir qu'elle s'en aille pour que je puisse aller l'interroger ? Elle racontait mal. Selon elle, il n'y avait pas de mot pour décrire le silence. Elle l'avait comblé comme elle avait pu, c'est-à-dire avec un flot de paroles qui étaient la seule expression de ses sentiments. De quels sentiments parlait-elle ? Quand j'ai enfin pu poser la question à Carabas, il n'a rien répondu. Il s'est contenté de sourire. Et depuis, aucune explication n'est venue de sa bouche pour occuper mon intelligence. Rien n'a filtré, ni de sa bouche, ni de son regard qui est un fleuve d'expériences. Consentirait-il à en parler si je le lui demandais ? Comment lui demander un tel effort ? Il regarde le micro sur la table avec un air qui en dit long sur son hésitation à se laisser aller à plus de confidences. Un rien pourrait interrompre son débit. Cette fois, je ne le retrouverais plus. L'erreur n'est pas le portail de la découverte. Ce jugement ne m'offense pas. Il rétablit la vérité chaque fois que je penche pour la magie. Il n'aime pas la magie. Je le soupçonne d'être un scientifique raté. Je ne peux pas lui en parler comme ça. Il est trop tôt. Nous n'avons pas parcouru la moitié du chemin, tant s'en faut. Et puis c'est son chemin, pas le mien. Je marche sur des braises. La douleur est la mienne. Il n'a plus rien à perdre. J'ai un livre à signer si je veux l'achever. Il n'écrira plus rien pour contredire sa parabole dans le plan qu'il occupe depuis si longtemps, plus rien pour dépasser d'un cran mes propres propositions explicatives de son état. Gisèle est le mot de passe.) — Vous dites que vous savez, risque soudain Carabin en revenant à la fenêtre, mais rien sur ce que vous savez de la trahison de Gisèle. — Je ne veux pas me mêler de vos affaires. — Mais ce ne sont pas de mes affaires dont je vous demande de parler. — Gisèle et vous... — Gisèle et moi ! Quelle importance, Gisèle et moi ? S'agit-il de moi chaque fois qu'il est question de Gisèle ? Elle vous a trahi presque un an avant de m'épouser. Ne cherchez pas, je vous en prie, à établir d'autres rapports en forme d'excuses pour ne rien dire de cette trahison qui ne me concerne pas. — C'est un trait de son caractère ! — Pas du tout ! C'est un accident de son caractère. Enfin je vous demande de considérer que c'est un accident ! (Carabin ! se dit Carabas. Vous avez presque crié. Vous ne pouvez pas affirmer être étranger à cette trahison. Ce soir-là, je vous ai vu en compagnie de Gisèle, peut-être complice, peut-être amant. Il y avait tellement de sang dans cette flaque de sang ! Je ne veux plus m'en souvenir. Je ne veux surtout plus me souvenir de l'ordre qui a composé ces quelques minutes de ma pauvre vie. Quelques minutes pour tout casser définitivement. Une seule minute pour conclure, et la suivante pour continuer de vivre. Pourquoi commencerais-je ce que ce maudit magnétophone n'oubliera plus ? Il va me demander un commencement. A-t-il une idée de cette première minute ? Il a toujours une idée quand il s'avance hors de son territoire pour entrer dans la peau du personnage que je suis. C'est toujours une manoeuvre. Il en a parfaitement compris le premier mouvement. Jusque-là,