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Le Syrphe - roman (Patrick Cintas)
Minuit deux

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 Article publié le 5 septembre 2021.

oOo

Ce mec était un flic. Il en avait pas l’air. Il me toisait depuis une bonne minute quand Myriam entra. Il se leva. La chaise grinça sous lui. D’un geste, il l’invita à s’asseoir. Il avait prévu sa venue. Aussi y avait-il deux chaises devant son bureau. Il se rassit dès qu’elle se posa. Elle avala une première gorgée de café. Il était encore chaud. Prévoyant. Il savourait son instinct. Il en connaissait la saveur. Ça se voyait dans ses yeux. Ils dévoraient Myriam. Sa chair. Sa magie innée. Je grattai une allumette qui illumina leurs visages.

— Je les connais, poursuivit-il sans transition. Vous êtes écrivain, non ? Mais je ne peux pas vous aider. Le pays est vaste. Sans les Russes…

— Peut-être que je m’intéresserai à autre chose, dis-je sans conviction. Qu’en penses-tu, chérie ?

— Tu feras comme tu voudras.

— On ne fait jamais que ce qu’on peut, dit ce flic.

Il ressemblait à Gengis Khan. Avec une moumoute qui n’y paraissait. Il regrettait de ne pas posséder un de mes livres. Sinon, il l’aurait lu et nous serions en train d’en parler au lieu de perdre notre temps avec ces deux fuyards que je n’avais aucune chance de retrouver. Au fait, pourquoi m’étais-je mis en tête de les retrouver ? Ils ne m’avaient fait aucun mal. Je ne connaissais même pas la femme qu’ils avaient tuée.

— Je vous écoute, dit-il sans cesser de reluquer la peau de Myriam.

— Ça n’est même pas une question de principe, dis-je sur un ton professoral qui n’étonna pas Myriam. Je ne la connaissais pas, en effet. Elle n’habitait même pas chez nous. Où elle était entrée pour en ressortir en cadavre. Elle s’appelait…

— Oh ! Ça va ! s’impatienta Myriam.

Mais elle ne se leva pas. Le flic attendait que je continue… ou plutôt que je commence mon histoire, car ce qu’il en avait entendu ne venait pas de moi. Je me demandais dans quelle langue il avait dialogué avec mes deux flics. Et d’où je tenais cette maîtrise de la langue mongole. Myriam elle même…

— J’écris un livre sur la difficulté d’exister sous forme de couple.

— Un couple hétéro… ?

— Cela va de soi ! Mais je ne saurais vous dire si mes deux voisins l’étaient autant que je le suis…

— Aucun Mongol n’est homo. Mais il peut arriver que le trio soit composé d’une femme et de deux hommes, alors que la norme en vigueur dans notre pays suppose deux femmes et un homme. Tel est l’esprit de la Loi. Mais pourquoi pas deux hommes et une femme pourvu que…

— Je comprends…

— Tu ne comprends rien, grogne Myriam. Pourquoi deux hommes amoureux d’une femme la tueraient-ils ?

— En effet, constate le flic. L’un des hommes tue l’autre homme, c’est logique…

— Sauf s’ils sont homosexuels…

— Je vous ai dit que nous les Mongols…

— Ou l’un des hommes tue la femme…

— Et pourquoi donc l’autre… ?

Nous nous égarions. Le flic se mit à gratter la surface de son bureau déjà passablement rayée. Était-il nécessaire de se livrer à des hypothèses sans intérêt maintenant qu’il n’y avait aucune chance de retrouver ces hommes ? Je pouvais consacrer ce qui me restait de vacances à autre chose. Mais quoi ? Myriam rougit.

— C’est con que ça se termine comme ça… dit-elle, presque euphorique.

— En effet, dit le flic. Mais le tourisme a du bon. Monsieur écrira bien quelque chose dans ce sens. Autant profiter de ces vacances…

— Forcées ! Je n’ai rien demandé. Si j’avais su…

— Bat Bat saura bien nous guider…

— Un voyage… ?

— Ouais ! s’écria le flic. Quelle bonne idée ! Vous écrirez un récit de voyage. Il y a beaucoup à dire sur notre fabuleux pays. Et sur nous-mêmes. Nos ancêtres.

— Les Russes… etc. etc. Je connais la chanson. Non ! D’ailleurs, je suis en train d’écrire un livre. Mon personnage s’appelle Malcolm…

— Que tu finiras par perdre de vue, comme d’habitude…

— Qu’est-ce que tu racontes comme connerie depuis que tu connais mon ami Bat Bat !

— Oh ! fit le flic.

En même temps, il s’était levé. Nouveau grincement de la chaise. Elle bascula sans chuter. Il était prêt à arrêter mon bras. Mais je n’avais pas bougé. Et ce n’était pas par paralysie. Il devina que je n’étais plus amoureux. Il parut décontenancé. Myriam avait ouvert la bouche, mais il n’en était rien sorti. Le moment était bien choisi pour mettre fin à cet inutile entretien avec le représentant des autorités locales. Les chaises grincèrent de concert et nous nous mîmes dehors. Il pleuvait. Il pleuvra toujours.

— Mandale est arrivé, annonça Myriam sous le parapluie commun. J’avais oublié de te le dire.

— Il tourne ? Ici ? Alors que je…

— Cesse, veux-tu !

Nous croisâmes les Russes qui nous saluèrent à peine. À l’hôtel, Mandale était en grande conversation avec Bat Bat tout juste sorti de l’hôpital avec un bras en bandoulière. Il y avait une carte sur la table basse qui les séparait. Bat Bat avait posé un doigt impératif sur le sommet d’une montagne.

— Ils sont d’ici, décréta-t-il en s’adressant à moi.

— Mais ils n’y sont pas, dit Myriam avec un sourire narquois.

— Ce serait trop beau, fit Mandale.

Je me rendais bien compte que si c’était une histoire, elle était mauvaise. J’avais autre chose en tête. Mandale me demanda des nouvelles du scénario en cours. Il était en droit d’en savoir un peu plus. Myriam comprit d’où je tenais le financement de ce voyage au bout du monde. Nous montâmes dans nos chambres respectives après un frugal repas de viandes diverses arrosés d’un alcool si fort que je perdis connaissance à peine couché. Le film. Pourquoi penser à autre chose ? Qui écrit ? Il n’est plus question de : Qui parle ? N’oublie pas que tu écris un r. La plage s’ouvre dans un massif de thuyas. Pieds nus. Avant, je m’ennuyais dans ma ch. À Paris ou ailleurs. Ça sentait quelquefois la bouse des enfances. Les acacias en fleur chez m. De quoi vas-tu nous parler, mon enfant ? De quoi me nourrir maintenant que je n’ai plus faim ? Je n’ai plus la force de pen. Ni à toi ni au futur de nos enf. Quel métier pour cette jeu ? Tu seras. Ou tu ne seras pas. La nature reprendra-t-elle ses droits ? Et si c’est le cas, nous pardonnera-t-elle ? J’étais à la fenêtre, vomissant. L’air glacial d’un soir d’été à O. Mong. Ces moments de fictions. Privilèges. Pas tout le monde qui. Profite de ces mom. Il n’y en aura peut-être plus après la. Le. Qui nous enferme ? Qui a la clé ? Qui paie ? Je ne sais pas ce que vous pensez de m. La force. Coup d’État. Fenêtre donne sur parking sans une seule bagnole. Tous partis à la Fête de la Yourte. Traces de pneus. Si tu écrivais ? Elle dort. Elle ronfle. Spasmes des jambes. L’air vif secoue un peu les draps. Personne ne me croit. Vous écrivez. Mandale avait tenté d’en savoir plus. Ne supporte plus l’idée de devoir attendre pour savoir où sa caméra. Il en parlait à Bat Bat. Le plan sur la table. Les tracés au crayon rouge. Caractères cyrilliques. Photographiés, mais incompréhensibles. Projet élaboré sans ma participation. Qui étaient ces deux types. Pourquoi moi ? Et cette femme ? Morte pourquoi ? Qui tenait les cordons de ma bourse ? Une expédition ? Morsure. Deux jours d’hôpital. La douleur. Bat Bat grimaçait. Ses doigts roses étreignant le verre. Ses lèvres rouge sang. Mandale caressait la carrosserie boutonneuse de sa caméra. Leds intermittentes. Vous savez ce que ça veut dire, vous ? me demanda le flic accent russe Vladivostok pas loin d’ici. Nous avons besoin de mystères probables. Quelle poésie se cache dessous ? Qu’est-ce qu’un roman ? Tu dors, Juju ? La sueur des nuits mongoles. Tsetseg sur la plage. S’a coupé, dit le gosse. Il témoignait. De quoi souffre-ton à cet âge, là, au fond de soi ? Intermittentes rouges. Mandale cliquait sur l’écran gris. Il parut enfin satisfait. Nous montâmes. Bat Bat avait roulé la carte et la tenait sous son aisselle. Qui ne dormira pas cette nuit ? Ces types ne m’avaient rien fait. Je ne connaissais pas cette femme. Pur hasard si. Le flic ne comprenait rien à la chance qui sourit ou grimace selon le temps qu’il fait dehors. Une seconde après la prise de vue. Prose de vue. Prose de vue. Prose de vue. Prose de vue. Réveille-toi ! Le ciel est tout illuminé. Dieu là-haut ! Une plage. S’a coupé. Cri. Lui comme dans un procès. Il n’a rien fait. Il était là et elle s’a coupé à cause d’un morceau de coquillage. Il subit quand même les remontrances de rigueur. Je le voyais s’éloigner, plié entre deux adultes, à jamais perdu dans mes pensées. Et elle n’arrêtait pas de gémir malgré l’arnica. S’a coupera plus. Promis !

 

 

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