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La chandelle verte de Jarry comparée à celles des autres
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 Article publié le 30 juin 2004.

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Il y a beaucoup de CHANDELLES VERTES sur le net, sauf que c’est écrit à plusieurs et que par conséquent on ne s’y entend pas toujours. Mais ce n’est pas la raison pour laquelle il ne s’en dégage pas une doctrine. Il n’y a pas de doctrine dans LA CHANDELLE VERTE et pourtant c’est écrit par une seule personne, Alfred Jarry, qui est un des écrivains formateurs de la modernité. Deux autres artistes sont aussi des formateurs de la modernité : Gertrude Stein et Marcel Duchamp. Signalons qu’à l’étranger, on ne cite guère que trois écrivains français "contemporains" : Alain Robbe-Grillet, Raymond Queneau et Joseph Perec. Je suis d’accord avec les étrangers. On se demande pourquoi on écrirait autrement que dans le fil de cet héritage. Notons aussi que les écrivains français les plus traduits sont ceux du Nouveau-Roman. Vous ne ferez jamais passer Échennoz pour un grrrrand écrivain dans ces conditions. Pour les étrangers, le Nouveau-Roman est le dernier moment important de la littérature française. Jamais Cortázar n’aurait atteint les sommets de la narration sans Butor. Mais la mode de l’écrivain hispanoaméricain pourchassé pour ses idées subversives a été remplacée par celle du chinois qui a lutté contre l’oppression en pratiquant le sexe interdit. On nous prend pour des imbéciles sitôt qu’on perd de vue les berges de la bonne littérature.

La modernité, il faudra en reparler parce que c’est justement là que les choses se compliquent pour les auteurs de chandelles vertes. L’absence de doctrine n’est pas due non plus à la légéreté des écrivains qui participent au texte des chandelles vertes. Ce sont des personnes bien informées, informées par la lecture, quelquefois aussi par la pratique, écriture ou littérature, c’est là aussi la question, certains ont même publié des livres. Céline tend à éliminer le contenu, Angot en rajoute. C’est la différence entre la modernité et la mode. Le véritable écrivain remplace la matière par de l’écriture, le minus habens raconte sa vie comme si elle était exemplaire de la vie de tout le monde. Est-il plus "honnête" de dénoncer les perversions du sexe plutôt que de laisser libre cours à sa haine des autres en sachant que cela ne changera rien à l’essentiel ? C’est que l’honnêté, signe moral, est plus prisée que la sincérité, disposition d’esprit.

Céline : sa proposition de racisme, qui tombe à pic dans le contexte historique (la haine universelle du juif serait passée du germain à l’arabe), est aussi acceptable, quoique moins généreuse, que celle de Swift de manger les enfants ou celle, plus radicale, de considérer l’assassinat comme un des beaux-arts. Jarry, qui évoque volontiers à ce propos l’éloge de la folie d’Érasme, passait les enfants à la moulinette pour des questions d’humeur (voir à ce sujet la théorie de l’humeur d’Ezra Pound dans mon "Livres des lectures documentées"). Je ne trouve pas plus écoeurant de tuer un juif que de manger les enfants, ces deux terribles actes étant destinés à sauver l’humanité de l’esclavagisme ploutocrate ou plus simplement de la faim qui torture son fragile estomac. Sade torturait magnifiquement le corps jusqu’à l’expression de la douleur et du plaisir associé à ces tristes pratiques de l’autre. On a tué un nombre considérable de juifs mais on ne mange pas les enfants, ils meurent dans d’autres souffrances. Voici le secret de Polichinelle d’après Jarry : "un système d’équations où toutes les inconnues seraient de vieilles connaissances." Le bon Buffon est moins sommaire, lui qui pensait justement qu’on a la "couleur du climat".

Angot : crucifiée par elle-même dans le texte, elle aussi prétend sauver, elle ne sauve que la femme et encore à condition que celle-ci accepte la lecture. Angot, dirait Céline, fait du cinéma et non pas de la littérature. Je ne sais pas si c’est du bon cinéma parce qu’à part Welles, Dreyer, Hitchcock et Jerry Lewis, je n’ai pas beaucoup d’affinités avec le cinéma, je me méfie des industries qui exigent des financement dépassant le niveau économique de l’individu ordinaire. Angot fait du cinéma comme Duras mais Duras était véritablement une cinéaste. "Mais, écrit Jarry au sujet d’un écrivain du genre d’Angot, aucune critique ne donnera l’idée du livre de [ici le nom de l’écrivain] si on ne le lit, car on n’a encore rien écrit de pareil." Quand les écrivains agacent Jarry, il ne se sert pas de la moulinette si efficace en cas d’enfance, il met à la disposition du lecteur les outils de l’ironie la plus destructrice qui soit.

Je me suis donc demandé, au cours de la lecture des chandelles vertes qui éclairent le réseau francophone (n’ayons pas honte de limiter notre ombre portée), ce qui fait que ces hypertextes sont incapables d’inspirer une idée assez précise de la littérature, je veux dire assez précise pour changer les habitudes de lecture. En écrivant ce texte destiné à entrer dans l’hypertexte, je m’efforce de maintenir le niveau d’attention à la surface de ce que l’esprit est prêt à accepter quand il a l’impression qu’on est en train de lui expliquer quelque chose. Il faut tenir compte de cet effort pour bien comprendre ce que je vais dire maintenant. J’ai aussi conscience que je le dis parce que je suis écrivain et que comme tel je suis toujours en train de défendre ce que j’écris, je veux dire que j’ai toujours en tête, quand je m’explique, des critiques hasardées à propos des extraits qu’on peut lire de moi, du genre : "Des mots et des phrases qui s’enchaînent mal, se contredisent même et finissent par ne plus rien vouloir dire du tout ! Un texte à raccourcir. Des détails inintéressants. Et puis pourquoi vouloir systématiquement recourir à la mort, au mépris de l’être, de la chair, de l’autre ? Un peu de ciel, de poésie, s’il vous plaît ! L’auteur aurait pu réduire son texte à deux pages, ce qui aurait été largement suffisant pour exprimer la totalité de son message." Ou : "Écrire est une chose, mais écrire pour être lu en est une autre. Il faut laisser la possibilité au lecteur d’entrer dans le texte, sans nécessairement lui mâcher la besogne, mais certainement pas en lui fermant la porte au nez. En somme, un univers qui fascine mais qui reste parfois trop hermétique au lecteur." Ces critiques ne sont parues nullepart parce que c’est le genre de critique qu’on vous adresse quand vous proposez votre collaboration gratuite à un site de littérature (bien différent des chandelles vertes) où les refusés continuent de se comporter en flatteurs des lignes éditoriales qui nous empêchent actuellement de lire de la bonne littérature. Tout a commencé avec cette critique de Patrick Grainville : "...fascinant par son écriture et ses circonvolutions, ses obsessions et ses allégories. Mais cette manière se retourne contre vous. Le lecteur finit par se perdre dans le labyrinthe et le tournoiement." À propos d’un autre livre, il écrivait : "Vous devriez tenter d’envoyer votre livre à Jean-Marc Roberts chez Fayard." "C’est écrit," conclut-il. À noter que Grainville n’évoquait aucun hermétisme, contrairement à l’auteur de la critique ci-dessus, petite remarque qui permet de mesurer la différence entre un véritable professionnel (les éditeurs ne se trompent jamais) et un amateur qui ronge son frein dans un comité de lecture sans influence. Grainville parlait d’obscurité : l’obscurité se situe entre l’amateurisme du lecteur (ou de l’écrivain qui lit) et les imperfections du texte qu’il faut obligatoirement imputer à l’écrivain qui écrit. C’était il y a dix ans. Pour le site des refusés, c’est aujourd’hui, alors que j’étais en train d’achever la lecture d’une chandelle verte.

Jane Strick, qui n’est pas écrivain contrairement à Grainville, m’écrivait aussi : "Vous comprendrez vite que nous sommes avant tout requis par une littérature de fiction que je qualifierais de rêveuse et de charnue, loin de toute construction intellectuelle, une littérature dont le bâti n’est pas critique, mais inspiré." La même personne m’écrivait encore : "Toute construction réclame tenons et mortaises, la volonté de déconstruire n’est hélas qu’un cache-misère. C’est dommage, ajoute-t-elle, parce que le début semblait prometteur." Etc. Moins intelligente que Grainville mais elle sait ce qu’elle veut. Elle est "requise" et s’intéresse à l’artisanat.

Rien n’autorise personne à dire ce qu’est la littérature. Nous ne savons de celle-ci que ce qu’on veut bien nous en dire. Nous ne sommes certains que de l’écriture qui est en principe donnée à tout le monde. Il faut être misérable pour ne pas posséder l’élémentaire de l’écriture. D’ailleurs les misérables, qui constituent la majorité de l’humanité telle que nous l’engendrons aujourd’hui, sont fascinés par toute manifestation lyrique ou narrative. Souvent, ils sont prêts à participer, experts en sciences occultes, et ils proposent la danse comme point commun. Le problème, c’est que nos lecteurs ont une idée précise de ce qu’ils veulent lire et ils savent exactement pourquoi ils consacrent du temps et de l’argent à la lecture. Pour conclure ce paragraphe qui tend à un néant idéogrammatique, je dirais que personne aujourd’hui n’est capable de définir la littérature avec autant d’assurance que Rimbaud, que les goûts littéraires sont au contraire bien connus et que l’avis des misérables n’est pas recherché. Les écrivains sont quelquefois des misérables qui ne l’ont pas toujours été.

Parlant du conte, et de sa méthode de construction, Poe s’en prend à l’"erreur radicale" qui les génère :
- l’histoire qui fournit une thèse ;
- l’incident contemporain qui inspire l’écrivain ;
- la combinaison d’évènements surprenants.
Il n’est pas difficile de reconnaître là, exactement 160 ans après, les trois créneaux savamment exploités par l’édition du livre sous la rubrique : littérature générale. Ce qui a changé, c’est par exemple ce qui surprend, parce qu’il est permis aujourd’hui de passer de la surprise romantique ou de l’émerveillement surréaliste, au frisson inspiré par la fiction de la violence et du viol et ce, souvent, sous le couvert de préoccupations morales qui fournissent le prétexte exact d’une esthétique douteuse.

À ce commentaire désabusé de Poe, j’ajouterais celui d’Amoros qui considère peut-être plus perfidement (il y a trente ans) que la littérature des éditeurs produit trois types d’ouvrages :
- les contes populaires, écrits pour l’éducation, l’endoctrinement, le plaisir ; Cocteau y rencontrait des chefs-d’oeuvre ; plus poète, Ernst en révélait le roman ;
- les contes littéraires, toujours imparfaitement lisibles pour cause d’expérimentation et de douleurs ;
- enfin, une littérature de l’entre-deux-eaux, celle des "écrivains", des étalons, des enseignants, des témoins, laquelle emprunte à la première catégorie ses facilités, notamment de langage, et à la deuxième, non seulement son statut d’expérience mais ce qui, des abus et autres initiatives, a quelque chance d’être compris, au prix d’un arrondissement des angles. Une pédagogie s’installe sournoisement dans la société, peut-être pour échapper à des endoctrinements qui n’ont rien donné sur l’homme ni sur l’homme-animal des camps de concentration d’ailleurs.

On apprécie mieux alors la conclusion d’Artaud à la fin d’un de ces fragments les plus célèbres :

alors tout ceci sera trouvé bien
et je n’aurais plus besoin de parler.

C’est seulement la tradition moderne qui souffre des conditions actuelles de publication et de diffusion. Les autres traditions se portent bien. Le problème, c’est quand un défenseur d’une de ces traditions s’en prend à la légitimité de la tradition moderne sous prétexte de bonheur ou d’une de ces promesses qu’on ne tient en général pas. Écrire est une chose, disais-tu à propos d’un récit intitulé Le bonheur, mais écrire pour être lu est autrechose. Comme si la lecture était l’aboutissement de l’écriture alors qu’elle n’en est que l’accident le moins probable. Personne n’a jamais rien compris aux chimères de Nerval et pourtant elles continuent de nous hanter quand le succès de Fanny, gros concurrent de Madame Bovary, ne nous concerne plus. La tradition moderne est née d’une libération. Aucune autre tradition ne peut en dire autant. C’est parce que l’écrivain moderne ne porte pas de jugement sur son œuvre que la lecture devient une véritable aventure et non pas cette pratique de la caresse par texte interposé, comme si le texte se réduisait finalement à l’épistolaire et qu’il devennait primordial de s’imaginer qu’on partage la même "chose" avec le plus grand nombre de lecteurs possibles. Il y a loin entre avoir son Ubu (ou son Alice Toklas dans le cas de Stein) et baisser le niveau général de son entreprise sur la langue pour atteindre le seuil de rentabilité. Simone de Beauvoir prétendait justement que tout écrivain devrait avoir son best-seller, que c’était la seule issue économique envisageable pour lui dans un contexte de marché. Elle n’a jamais dit qu’il fallait se réduire à la portion congrue. Un critique espagnol, irrité par les derniers Duras, se plaignait que celle-ci en fût finalement venue à vendre ses dessous intimes. Cette pratique n’est pas tombée dans l’oreille d’une sourde.

Car on peut s’étonner, quand cela fait plus de trente ans qu’on s’adonne aux objets littéraires avec une passion de fétichiste, de rencontrer le portait d’Angot ou de Rouault à côté de ceux de Montaigne ou de Céline. Je propose d’appliquer aux chandelles vertes cet objet indispensable tiré de la réalité par Jarry : le karnice. Il s’agit d’un complément au cercueil destiné à sauver les léthargiques de la mort atroce qui les guette dans l’obscurité la plus totale et la disparition de l’air la plus définitive. "...l’appareil apporte à l’intérieur du cercueil de l’air en abondance, l’air vivifiant de la campagne du cimetière, la lumière d’une lampe, le tube d’un téléphone, et un signal optique s’élève au-dessus du sol, en même temps que retentit une puissante sonnerie." Il va sans dire que cet appareil, datant de plus de cent ans, pourrait être modernisé avec les moyens de l’informatique. Une connexion avec le cyberespace est tout ce qu’on peut imaginer de souhaitable pour lutter contre les effets inattendus d’une mort quelquefois imparfaite à ce point que les moyens d’inhumation traditionnels font courir le risque de la plus atroce des souffrances : la mort dans un cercueil.

Bien sûr, continue Jarry, on perdrait au change une tradition de toujours : celle des phlyctènes explosives. "Elle consistait en ceci : la personne désireuse d’occuper avec utilité les longues heures de la veillée mortuaire grille légèrement, au moyen de la flamme d’une bougie, les doigts du défunt présumé, jusqu’à formation de phlyctènes ou ampoules. Ces ampoules, pleines de sérosité chez un être vivant, ne contiennent chez un cadavre que de l’eau, laquelle se résoud en vapeur à la chaleur, d’où explosion de l’ampoule et extinction de la bougie. Une fois qu’on se trouve subitement plongé dans l’obscurité par cette méthode, on a la certitude scientifique que c’est bien en compagnie d’un vrai mort, et même que c’est lui qui a soufflé la bougie. Il est recommandé aux délicats de se précautionner d’une seconde bougie."

Mais la ressemblance des chandelles vertes avec LA CHANDELLE VERTE ne s’arrête pas là. La méthode qui consiste à mettre en parallèle l’auteur véritable et son plagiaire, en l’occurrence Gendron et Beigbeder, s’y trouve déjà. L’oeuvre d’un certain Georges d’Esparbès, Petit-Louis, est confrontée à une comparaison presque injuste avec le Toomai-des-éléphants de Kipling. Les ressemblances sont flagrantes. Ainsi, l’appel d’un éléphant sauvage est comparé sans pudeur littéraire aucune avec la Marseillaise montant de la "forêt lointaine". Marc Ferro y perdrait ses repères.

On ne saurait achever un article sur LA CHANDELLE VERTE sans rendre hommage à son compilateur, Maurice Saillet qui cite justement J.-H. Sainmont, autre épigonne de Jarry : "La forme de l’article - mot étrange qui vaut aussi bien pour l’article de Paris que pour l’article de la mort - convenait adéquatement à un certain aspect de son talent (celui de Jarry) : tout comme, verbalement, il "répondait" à la voix de Jarry, voix articulée, et qui articulait."

Patrick CINTAS

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