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Goruriennes (Patrick Cintas)
Je craignais pour mes yeux

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 Article publié le 27 mars 2016.

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Extrait de [GorUr, le gorille urinant...]


Je craignais pour mes yeux. Je me fichais du reste pourvu que mes yeux demeurassent intacts. Mourir aveugle ou dans l’obscurité, j’en avais cauchemardé toute mon enfance. Aucune douleur ne pouvait vaincre cette obsession pour la remplacer par du noir intensifié par du son et de l’air saturé des produits de la combustion. Je voulais tout savoir de la mort dans un dernier instant de connaissance pure, vierge de toute salissure, sans publicité excessive, comme un pilote qui s’applique à ne pas distraire son attention en donnant un sens précis aux variations de la même combustion cette fois enfermée dans une chambre de fonte d’acier et d’usinage précis. Chaque explosion provoquait le glissement de mon corps sur cette surface réelle capable de m’inspirer la non-réalité qui constituait le seul danger véritable de notre monde. On était bien loin de l’imagination. À force de fantaisie, on n’était plus inspiré par la réalité, mais par ces fictions purement formelles qu’on prenait pour les trésors de l’esprit aux prises avec la fatalité. Des fragments d’un autre métal heurtaient mon propre métal et je m’apercevais avec tristesse que l’existence m’avait fusionné plus d’une fois comme suite à des accidents dont je n’avais pas le moindre souvenir. Par exemple, ma mâchoire inférieure était retenue par des crochets en acier dont l’un d’eux venait d’être rompu par un éclat mieux trempé. Ils trempaient leurs métaux dans la chimie extraite des corps vivants. J’avais vu ça dans une usine souterraine dont la cheminée se dressait au milieu des arbres décimés. Ils commençaient par forger le corps. Ils obtenaient un liquide parfaitement en phase avec la mort qui se manifestait par des traces de néant. La matière devenait rapide. Les types qui se consacraient à cette tâche travaillaient nu. Ils éjaculaient à proximité des fusions. Pas une femme pour créer l’illusion de l’amour. Ils descendaient les barres de métal en actionnant des motorisations complexes que seul un programme pouvait maîtriser dans cette ambiance de métal et de chair, de fusion et d’excrétion glandulaire, de sperme et d’acides sublimés. Mon père dressait sa petite queue dans l’entrebâillement de sa combinaison d’essayiste, gueulant comme une bête chaque fois qu’on lui appliquait les principes de la mort métallisée. Les syndicats cultivaient en secret le culte de l’urine. Gor Ur devait bien se marrer dans sa tente du désert. Il était joignable par Internet.

Ce sol n’était pas de l’acier, mais il en contenait. Il sentait la merde. Les fragments létaux sifflaient au-dessus de ma tête. De temps en temps, l’un d’eux me déchirait en surface et je songeais à l’oblique qui menaçait mon intérieur avec une probabilité impossible à mesurer avec les moyens du bord, c’est-à-dire avec ma seule chair. Assourdi, mais pas aveugle, je me traînais sans instinct dans une direction qui avait peu de chance d’être la porte de sortie. Il me sembla entendre les cris d’un homme qui pouvait être Omar Lobster, mais on ne m’avait pas expliqué qui était cet homme et en quoi il pouvait changer le cours de l’enquête. Et comme depuis peu il n’y avait guère de différence entre cette enquête et ma propre existence, j’étais devenu une cible facile en proie aux tourments de la dépression en attendant d’être vaincu par la mélancolie. Le film qui défilait sur l’écran de ma trouille mettait en scène un enfant qui en savait trop et qui était en même temps jaloux de la connerie intrinsèque de ses compagnons de jeu. Une enfance habitée par le sexe et peuplée de sexes probatoires. J’avais été au cœur d’une expérience scientifique, mais les vieux ne m’en avaient jamais rien dit. Mon père enculait ma mère deux fois par jour pour ne pas lui faire de gosses. C’était ça, l’amour. Le mécanisme de l’érection contre celui d’une indifférence calculée au fil d’une autre expérience qui était celle du renoncement à toute dignité.

 

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