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Branlette de l'ouvrier (4)
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 Article publié le 3 juin 2018.

oOo

Comme d’habitude, à cette heure-ci, Yorick nous raconta une de ses blagues « métaphoriques » :

« Deux mecs se présentent devant l’Autorité : le premier s’appelle Ouvrier. Il s’est mis en dimanche pour l’occasion parce que comme il dit « c’est pas tous les jours ! » Il s’est taillé la moustache. Une de ses oreilles porte la trace d’un anneau mais je ne dirai pas laquelle de la droite ou de la gauche. Il n’a pas amené sa femme parce que « il savait pas… » Il a aussi des gosses, il sait « rien non plus pour les gosses. » La mallette qu’il tient dans sa main droite, toute neuve et même repolie à fond, contient ce qu’il appelle « en toute modestie » son « chef-d’œuvre ». L’Autorité lui fait signe d’ouvrir (qu’on en finisse !) Il ouvre, il en sort un objet et l’expose au regard du Grand Jury. Chacun apprécie à sa manière. Certains vont même jusqu’à caresser l’objet. Des traces de doigts commencent à apparaître.

Le Poète, qui est juste derrière, pouffe dans ses mains. Il s’excuse de ne pas pouvoir se retenir mais, dit-il « si vous caressez mon objet poétique, il se passera des choses dont je ne serai plus maître… » On lui fait signe de se taire.

« Trente ans d’expérience dans ce domaine, dit l’Ouvrier condescendant. Tout le monde ne peut pas en dire autant. D’ailleurs, si j’avais amené ma femme et mes gosses, vous… » Mais l’Autorité fait un signe d’impatience, genre « … » L’Ouvrier tourne son objet de l’autre côté dont il signale les perfections jamais atteinte ni par lui ni par d’autres. Les Jurés confirment en secouant leurs hermines. Question objet, ils s’y connaissent.

« Alors voilà, dit l’Ouvrier sans plus de commentaires. Je crois que je mérite l’Excellence, car cet objet m’a non seulement coûté trente ans de travaux préparatoires (ce que d’aucuns nomment l’expérience) mais aussi d’innombrables heures de travail dont mes mains (il les montre) témoignent assez.

— Parfait ! dit l’Autorité et ce seul mot remplit de joie l’Ouvrier qui tourne ses talons en atteignant la porte.

— À votre tour ! » dit le Jury.

Le Poète s’avance. Il n’est pas aussi bien mis que l’Ouvrier, mais on n’attend rien d’autre de lui sur le plan vestimentaire et apparence physique. Il sourit de façon assez idiote. Il ne s’est pas coiffé. Il a amené une femme, mais pas de gosses. De plus, il ne porte pas de mallette, ce qui étonne tout le monde, à commencer par l’Autorité qui se met à grogner et qui dit :

« Tous les poètes que je connais portent une mallette ! Et dans la mallette, il y a plein de manuscrits inédits ! Vous n’avez rien de tout ça, vous ?

— Mais c’est que, madame ou monsieur l’Autorité, c’est que j’ai des tiroirs et même un grenier ! Vous pensez !

— Vous ne les avez pas amenés… ?

— Amener des tiroirs et tout un grenier… ? Ma foi non !

— Alors sortez d’ici, monsieur le Poète ! Nous n’avons que faire de…

— Mais j’ai mon objet sur moi, mesdames… messieurs…

— Sur vous ? Montrez-le ! »

Alors le Poète sort son membre viril, lequel est en état de satisfaire quiconque se proposera à en expérimenter les mérites d’excellence. Tout le monde recule. Cependant, aucune trace d’horreur n’apparaît sur les visages.

« Ne me dites pas, interrompt l’Autorité (car le sang continue d’affluer), que vous êtes l’auteur de ce… de cette…

— Merveille en effet ! s’écrie le Poète.

— Quelle expérience ! clament les Jurés tous debout dans le box.

— Et quel travail ! Des heures ! Des heures ! crie le public.

— Hé bé non ! » fait le Poète.

On s’étonne aussitôt à cet aveu incompréhensible. On commente. On chuchote. On veut toucher. On croit rêver. « Qu’a-t-il dit ?

— Je dis que je ne suis pas l’auteur de cette merveille, continue le Poète. Je ne l’ai pas fait exprès. Je suis né comme ça.

— Mais pourquoi pas nous ! dit tout le monde. Pourquoi pas nous ?

— Je n’en sais rien… Croyez que je regrette bien pour monsieur l’Ouvrier qui a ouvragé dans l’expérience et le travail un bien bel objet, certes, mais qui comparé au mien ne vaut pas tripette…

— Ah ! Il ne vaut pas tripette, c’est vrai… ! Nous n’avons jamais dit qu’il méritait le prix d’Excellence ! Nous avons été polis. Nous l’avons reçu comme il sied. C’est la Loi ! »

L’Autorité se tourne alors vers son chef de cabinet qui lui remet sur un coussin les insignes de l’Excellence. Le Poète, tout auréolé de sa gloire naissante, bombe une poitrine prête à tous les vices de la reconnaissance. Son membre est fièrement dressé entre le cortège du Monde et le coussin où rutile une médaille digne du Soleil lui-même. L’Ouvrier, un peu en retrait, tout seul sans sa femme ni ses gosses, étreint l’une dans l’autre ses deux mains calleuses et adroites. Il pleure un peu, mais en toute discrétion. Jamais il n’aurait imaginé une telle fin de journée. « Mais enfin, reconnaît-il, ce n’est pas moi qui décide… Je suis quand même fier d’avoir travaillé. Après tout, ce Poète n’a pas fait exprès de gagner. Il était fait pour ça. Et je n’en savais rien. » On l’applaudit et le Poète l’encule. »

 

Toujours à la même heure, mais un peu plus tard, alors que les esprits goûtaient chacun de leur côté aux principes de l’ivresse, Yorick reçut un coup de poing en plein sur le nez. Le bruit de sa chute et le fracas des meubles nous tira sensiblement de notre torpeur. Yorick saignait beaucoup. Il avait même perdu une dent et sa langue giclait sur ses lèvres. Nous avions certes minimisé l’agression. Yorick avait reçu une sacrée raclée ! Il fallait le reconnaître. Et nous n’avions pas agi pour le sauver de la honte et de la douleur. Maintenant, il fallait le sauver de la justice, car il s’était mis en tête de se venger. Jamais un ouvrier ne l’avait traité de la sorte !

D’habitude, l’établissement que nous fréquentions toujours à la même heure ne recevait que des gens de notre espèce et dans les deux genres que la nature a décidé de longue date de mettre en jeu sur le tapis de l’existence afin d’en nourrir les possibles philosophies. Jamais ouvrier ne fut aperçu en ces lieux, du moins à l’heure dont il est question. Nous nous connaissions tous ; ainsi, il était impossible de confondre l’un de nous avec quelqu’un d’autre ! Ce n’était jamais arrivé et cela n’arriverait jamais !

Pourtant, le nez de Yorick saignait. Et ce n’était pas un saignement tel que peut en occasionner un simple accident poétique. L’hémorragie témoignait que le coup avait été porté avec une violence rare, en tous cas avec une violence que nous ne connaissions pas. Et je ne parle pas des autres contusions, toutes aussi profondes et sanguinolentes les unes que les autres !

« Je le tuerai ! hurlait Yorick que nous avions beaucoup de peine à contenir dans nos frêles étreintes de poètes. Je le tuerai ! Je tuerai l’Ouvrier ! »

Cette parole nous laissa pantois. Sans toutefois relâcher notre emprise, nous entreprîmes d’en savoir plus. Quel lien y avait-il entre l’histoire que Yorick venait de nous raconter et l’agression dont il avait était victime ? C’était à lui de nous éclairer sur ce point délicat de notre relation. Mais notre poète n’était pas en état de raisonner aussi facilement. Il se débattait comme si nous le conduisions à l’échafaud. Il en mordit quelques-uns, lesquels s’enfuirent sans laisser d’autres traces que leurs verres encore en gésine. La lutte dura assez longtemps pour que je me retrouvasse seul avec Yorick. Maintenant, c’est lui qui me tenait :

« Tu vas regretter ton sale coup, Ouvrier ! menaçait-il en vissant son regard furieux dans le mien que, par définition, je ne voyais pas, sinon j’en eusse ressenti mon désarroi plusieurs crans au-dessus.

— Mais enfin, Yorick ! Je ne suis pas ouvrier !

— Tu dois bien l’être puisque tu m’as frappé !

— Mais je ne t’ai pas frappé ! »

Je ne l’avais pas frappé. Ici même je le jure ! Moi… frapper un poète aussi… aussi poète que l’était (et l’est peut encore à l’heure où j’écris ceci) que l’était Yorick ? L’inconcevabilité de la chose ne titillait-elle pas son intelligence ? Ah ! Je lui offris mon nez pour cible expiatoire ! Croyez-vous que le coquin le ménagea ? Au moins par courtoisie réciproque ? Au contraire il l’écrasa sous son petit poing pas conçu du tout pour les grandes bagarres. Et je ne réussis pas à saigner. Nous en fûmes, d’un seul élan, grossièrement déçus.

 

Nous rentrâmes, car Yorick et moi habitions dans le même meublé parisien. Nous nous couchâmes, dans le même lit. Nous eûmes peut-être le même cauchemar à revivre d’un bout à l’autre de sa répétition. Et au matin, l’un ne saignant plus et l’autre à peine souffrant, nous prîmes notre petit-déjeuner en silence. Puis, sans plus de conversation, nous rejoignîmes nos bureaux respectifs dans la même administration du bien public.

 

Il y a aujourd’hui longtemps que notre café préféré a fermé ses douces portes de cuivre et de verre dépoli. Aucun autre établissement ne s’est installé dans cette coquille vide. Inutile d’en pousser la porte, une grille la condamne, tout environnée de toiles d’araignée et de prospectus poussiéreux. Yorick m’a quitté. Nous n’avons jamais résolu cette affaire de coup de poing et d’ouvrier. Les autres et moi-même n’avons jamais pu concevoir la possibilité de la présence d’un ouvrier parmi nous à l’heure habituelle de nos griseries fines. Nous n’avons pourtant pas manqué d’en discuter et de convenir que je n’avais pas des mains d’ouvrier. Yorick nous quitta peu à peu, s’éloignant comme une barque à la dérive. De quoi avait-il parlé au fond ? nous demandions-nous sans nous rendre compte que nous nous éloignions nous aussi les uns des autres. Qui était cet Ouvrier somme toute vraisemblable alors que ce Poète relevait de la pure parodie ? Aujourd’hui, je n’ai plus d’amis. Je fréquente quelques connaissances sans profondeur. Je cherche le Poète au membre démesuré. Si je suis l’ouvrier comme le prétendait Yorick, ce Poète m’enculera-t-il un jour ?

 

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