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 Article publié le 10 juin 2018.

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Lentement déposé dans le sable froid du désert. C’était la nuit. Il sortait d’un rêve, mais impossible de s’en souvenir. Passage du rêve à la réalité toujours obscur, ambigu même. Il frotta ses yeux. Il portait des gants alors que son corps était entièrement nu. Le sable grouillait de petits animaux. Il voulut se mettre debout mais son corps lui refusa cet effort. Il était paralysé. Il avait pourtant la sensation d’onduler comme sur une vague. Suis-je seul ? se dit-il. Je ne l’étais pas tout à l’heure. Mais de quelle heure s’agissait-il ? Parle-t-on des mêmes choses toi et moi ? Le ciel était étoilé. Pas un nuage sans doute. C’était donc bien un désert. Il avait toujours imaginé le désert sans nuages, mais en plein soleil. Or, la nuit se répandait comme à l’infini. Pas une trace d’horizon. Je suis peut-être en train de mourir, pensa-t-il. Il résolut d’attendre le jour. La nuit s’achève toujours comme ça ! ironisa-t-il. Les petits animaux quittaient le sable pour courir sur lui. C’est agréable, au fond, se dit-il. Pas de panique ! Et en effet la joie l’étreignit. Une joie saine comme l’eau de nos roches. Il voyait ces roches sans les situer. Un petit problème d’amnésie, se dit-il. Ça passera. Avec le jour. Et une fois le soleil levé, l’horizon reviendra à sa place. À la place qui est la sienne. Les petits animaux exploraient son corps comme peut-être lui-même ne l’avait jamais entrepris. Il a fallu que ça arrive, pensa-t-il. Si ce n’était pas arrivé… mais il cessa de penser pour retrouver le sommeil. Ce n’était pas facile à cause de ce grouillement incessant. Ça n’avait jamais été facile. La nuit était froide. Plus froide que le sable. Il n’y avait pas de vent. L’immobilité était de mise. Il ne s’en effrayait pas. Il savait que le sang reviendrait une fois les plaies cicatrisées ou garrotées. Garrotées plutôt. Sinon je ne verrai pas le jour. Ces petites créatures se nourrissent de mon sang. Je ne suis pas idiot. Et si je continue de penser, je ne trouverai pas le sommeil. Qu’est-ce que je pensais à propos de ces roches… ? Oui… chez nous l’eau sourd des interstices. Ces rus me fascinent. Innombrables et discrètement musicaux. Ces balades du bas vers le haut me fortifiaient. Ensuite il fallait redescendre et le sommeil s’annonçait par quelques faux pas. Le lac frémissait sous la Lune. Je me récitais quelques vers de Bashô. Toujours Bashô. Au rythme des pas. Tandis que l’obscurité gagnait du terrain. Et le sommeil menaçait ce temps. Le temps qui reste avant de retourner chez soi. Nous connaissions tous cette heureuse sensation. Ainsi pensait-il, ne trouvant pas le sommeil. Il songea en souriant qu’il est impossible de compter les étoiles. Vous pouvez apprécier la Voie. Son scintillement. Sa blancheur. Ses visages et ses monstres. Non, décidément, il ne trouvait pas le sommeil. Il huma cet air glacial. Si c’était une odeur, il ne la reconnaissait pas. Alors un petit animal plus malin que les autres entra en lui. Il sentit le léger écartement de sa chair. Puis la crispation au rythme d’un parcours dont il perdit vite la trace. On pouvait atteindre sa profondeur de cette manière : en étant petit, animal et décidé. Une femme lui avait joué un de ces tours. Il ne s’en était pas encore remis. C’était la raison de ce voyage. Il jubila soudain à cette réminiscence. Il voyageait avant de tomber dans le sable de ce qui pouvait être un désert, sinon il aurait respiré des embruns. Voyage ! C’était donc ça ! Et comme la mer n’existait plus, il voyageait en avion. Sinon il eût senti l’odeur de l’écume et des algues. Cette fois, la panique le secoua. Il était tombé d’un avion. Ou l’avion était tombé et il avait été éjecté. Il huma encore cet air froid et sec : aucune odeur d’incendie. Il songea alors à un autobus traversant le désert par exemple vers Colomb-Béchar. C’était déjà arrivé. Mais avec qui ? Les femmes sont si inconséquentes ! Quelqu’un l’avait poussé et il était tombé sur la route désertique. Pourquoi ce crime ? Le jour m’en dira plus, se dit-il. Si ça se fait, je suis dans mon jardin. Dans le bac à sable de mes petits-enfants. Je suis tombé du toit où je bricole souvent. Et personne ne s’est aperçu… aperçu de… mon absence. Il tremblait maintenant. Combien de fois s’était-il « absenté » pour échapper à la réalité ? Des tas de fois ! En toutes occasions. Famille ou pas famille. D’ailleurs, en ce moment (mais c’était provisoire) il ne se souvenait pas d’avoir une famille. Quelques morceaux de la vitre brisée de la mémoire brillaient dans le noir de cette nuit. Il scruta ces éclats sans soleil. Seules les étoiles en expliquaient la présence têtue. L’eau du lac portait des barques bleues comme ses enfants. Le lac avait quelque chose à voir avec la maternité. Cette légende non moins obtuse ne revenait pas à la surface de cette autre étendue mystérieuse qu’était l’amnésie. S’il s’agissait de cela. Aurait-il le temps de reconstituer les faits ? Cette reconstitution s’imposait à l’esprit en regard de la mort qui rôdait en invisibilité capricieuse ou sournoise. Comment savoir ce que la mort nous veut ? Il tremblait tellement que les petits animaux s’accrochaient de toutes leurs griffes à sa peau douloureuse. Il était important d’en savoir plus. Non pas de tout savoir parce que c’est impossible. Mon nom ? Mon pays ? Le temps. Le Dieu de ma tradition nationale. Toutes ces choses… pensa-t-il rapidement car le vent le caressa. Et si ce n’était pas le vent ? Ou si le vent était ce personnage dont la présence me ferait un bien fou ? Je ne veux pas mourir seul ! Avait-il crié ? Il n’avait pas entendu ce cri. Il écoutait le vent et les ailes des petits animaux s’agitaient. Enfin un fond sonore ! s’écria-t-il sans être certain d’avoir parlé. Que s’était-il passé qui avait maintenant une telle importance ? Les fils des possibilités s’emmêleraient-ils à ce point que cette histoire ne serait pas publiable dans les journaux ni même dans les revues les plus sophistiquées. Or, un seul de ces fils avait de l’importance. Un seul valait le prix de cette mort probable. Sinon je suis dans mon lit, coincé quelque part dans la profondeur jamais atteinte de ce sommeil quotidien qui a le pouvoir de paralyser mon corps. Si c’est le cas, je me réveillerai. Et s’il s’agit d’autre chose de moins banal, souhaitons que j’en sache quelque chose avant de disparaître de ce monde. Ce monde que je n’ai pas aimé et que je suis en train de recréer pour exister encore. Exister encore ! L’avant-mort m’a frappé. De quelle manière, je ne le sais pas. Pas encore ! Hanc ad horam. Puis il eu la sensation d’une goutte de pluie. Peut-être un petit animal avait-il agité sa patte pour en chasser le sang… Mais non… la Voie s’obscurcissait en un endroit. Un nuage ! Et il pleuvait ! Quelques gouttes seulement. Chaudes sur la peau gelée. Cette chaleur laissant soupçonner l’hypothèse du sang. Mais il avait maintenant envie de rêver. De rêver les yeux ouverts dans la nuit. Autre joie indicible autrement. L’avant-mort n’arrive-t-elle qu’une fois ? Et est-elle suivie sans autre procès de la mort ? Mort de l’après… Il eût aimé en écrire quelque chose avant de disparaître. Il n’en était pas loin maintenant. Pas loin de savoir. De tenter le saut périlleux pour se retrouver dans la position de la vie avec le bagage de la mort en poche. Quelles foutaises ces réflexions ! Une convulsion douloureuse envoya en l’air tous les petits animaux. Ils voletaient maintenant. Ils bourdonnaient près de ses oreilles. Mais ils ne les voyaient pas.

 

Plus tard (ou était-ce avant que tout ceci n’arrive), l’avion survola la mer à basse altitude, comme si on allait atterrir. Ou bien on venait de décoller. En tous cas l’altitude était constante. On ne montait ni descendait. Et on voyait distinctement la côte où des nuages couraient rapidement. C’était de petits nuages blancs, mais il ne connaissait rien en nuages. Il ne savait pas s’ils étaient porteurs de pluie ni même s’il pleuvait sur la côte. Il n’était pas possible de les distinguer des plages ni des falaises. Il n’y avait pas de cités non plus. Ou plus exactement, on ne les voyait pas. L’avion était silencieux. Il semblait glisser sur des rails. C’était un avion de petite taille. Il ne se souvenait pas du nombre de passagers. Il était monté à bord en pleine crise. Il n’avait salué personne. Et sans doute l’avait-on salué. Il devait passer maintenant pour un homme sans éducation. On le soupçonnait peut-être d’intention terroriste. Quoique les terroristes ne sont pas assez bêtes pour monter dans un avion avec une tête comme était la sienne. Il voyait son reflet dans le hublot. Le soleil se couchait si lentement qu’on aurait dit que le temps s’était arrêté. Il n’y avait personne dans le siège voisin et comme les dossiers étaient assez haut, il ne voyait rien de ce qui se passait à l’avant ni à l’arrière. Il aurait pu être seul. Il ne l’était pas. Il était seulement en colère. Il n’avait emporté que le strict nécessaire. Et avait réservé une chambre dans son hôtel habituel. Il avait envie de vacances. La colère l’avait empêché de s’exprimer pendant l’embarquement. Une colère parfaitement justifiée. Il ouvrit le livre qu’il avait acheté à l’aéroport. Il n’en connaissait pas l’auteur, mais la collection trahissait une lecture sans intérêt littéraire. Il lisait rarement ce genre de bouquins. Quelquefois sur la plage, à l’abri d’un parasol. Ou dans un lit pendant que la télé débitait des nouvelles de ce monde invivable. Il en aimait toutefois les illustrations. Ces dessinateurs avaient du talent. Il avait pensé dessiner lui aussi, mais l’occasion ne s’était pas présenté. Jamais il n’en eût conçu de la colère. Il fallait tout autre chose pour lui inspirer le moindre ressentiment à l’égard d’une personne ou d’une organisation quelconque. Ce monde regorge de prétextes à adhésion. On s’y bat pour avoir raison ou donner tort. On trouve toujours des valets pour endosser la robe ou l’uniforme. Il colla son front humide au carreau. Il avait de la fièvre. La colère agissait toujours de cette manière. Elle était action et se reposait sur une connaissance parfaite de son sujet. Il en était du moins persuadé. Sinon il n’aurait pas envisagé de voyager si possible au bout du monde. Il en avait parcouru des milles ! En bateau, en avion, en autocar et même à dos d’homme. C’était quelque part dans la montagne. Les guides vous hissaient sur leur dos et l’ascension vous procurait des sensations de vertige et d’amour. Il ne pouvait pas oublier ça. Comme le lac de son enfance. Il y avait aussi une montagne. La colère naissait dans la vallée. Et il n’y avait qu’un remède : monter. Puis son petit monde extérieur s’élargit et il gagna assez d’argent pour se payer des voyages dignes de ce nom. Il rencontrait des gens et retenait quelquefois leurs noms. Il ne les oubliait jamais. Il n’était pas à la recherche de l’âme sœur. Il avait appris à vivre seul. Il était efficace et fidèle. Tout le monde le reconnaissait. Cependant, la colère pouvait le prendre à tout moment. Et il se retrouvait dans un avion ou autre chose. Puis il retrouvait un hôtel ou autre chose. La colère finissait par tomber. Comme il était tombé lui-même. Se retrouvant dans un sable noir de nuit et d’insectes. Ne sachant pas comment il était arrivé à cet endroit solitaire et précis. S’agissait-il d’une tentative d’assassinat ? Il mourrait sans doute avant qu’un quelconque détective résolût l’affaire. On meurt toujours après l’énigme. Et une fois qu’on a disparu, personne ne s’en préoccupe. Les romans sont faits pour ça. Même les plus mauvais. Et celui-là n’était pas le meilleur que l’existence lui avait réservé comme un chien de sa chienne.

 

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