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Les derniers jours (mots) de Pompeo
Les derniers jours (mots) de Pompeo 5 (Patrick Cintas)

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 Article publié le 29 mars 2020.

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*

* *

Odeur de javel sur les barreaux.

« Tu tousses ? »

Pas de trace de Pompeo.

« T’as remarqué… ?

— Non… quoi… ?

— Ya plus de mouches…

— Je regarde jamais les carreaux…

— J’y monte pas moi non plus. Je les vois d’ici… Ya plus de m…

— Je travaille…

— Mille excuses ! Je suis dans mon coussin. Une angoisse… À qui t’écris ?

— À personne. Le téléphone n’a pas encore sonné… heu… vibré… Par hasard… ?

— Dis toujours…

— T’as rien senti, toi… ?

— Comme quoi ? Ce virus n’a pas d’odeur… De quoi meurent les mouches… ?

— Je l’avais entre les fesses. Toute la nuit… Il n’a pas…

— Il est peut-être mort… Tu devrais venir à la télé avec nous. Les infos…

— Je sais même plus ce que j’écris… Peu de choses sur lui. Pourtant, j’en ai envie. Je dors plus. Ce sacré smart ! Là, entre les…

— J’ai rien senti. J’ai l’angoisse. Comme si je ne savais pas que ce serait une libération… Fini la Comédie ? Un roman en deux parties…

— Parallèles ?

— Tu l’as dit ! Mais dans le genre, je ne connais que deux chefs-d’œuvre : Le roman bourgeois et Palmiers sauvages… Moi, tu sais : les étrangers et les molloys (il prononce moloi)…

— Non… Je savais pas. Je regrette pour l’angoisse… Je veux sortir d’ici, mais pas les pieds devant ! Des années. Pompeo m’a proposé d’écrire ses m… Mais le confinement l’a éloigné. Je le vois dans son appartement : sa femme, ses gosses, ses bouquins illustrés, son écran et le visage serein et inquiet de sa petite dernière… Il doit dormir, la nuit. Ainsi, le téléphone, entre mes fesses, ne v…

— J’ai rien senti… Je te le dirais. Tu penses ! Moi ! Ne rien dire… Avec tout ce que l’angoisse me dit… Je peux bien sortir d’ici dans un cercueil : Pompeo m’a rien demandé. Il me regarde comme si tu m’appartenais. Il veut me déposséder. Je savais pas pour le téléphone…

— Je t’en ai parlé : souviens-toi : on avait (toi et moi) cette idée de monter le texte sur la scène : sauf que le texte n’était pas encore écrit : j’ai appris que Pompeo était infecté : il m’a envoyé ce téléphone avec les instructions : surtout ne rien changer aux paramètres : il ne doit pas sonner : ni clignoter dans le noir de nos nuits : comme qui me la mettrait sans la mettre…

— Je ne comprends pas…

— Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?

— Qu’est-ce que tu écris si Pompeo ne t’appelle pas comme convenu ? Comment peux-tu garder les yeux ouverts après avoir passé une nuit sans sommeil… ? Je vois bien que tu écris…

— Rien à voir avec Pompeo… Ni avec le desease… Je me dis que je sortirai un jour : pas si lointain que ça si le temps n’a plus l’importance que je lui ai donnée au moment de passer à l’acte sur le corps de cette…

— Poupée ! Nous avons ça en commun toi et moi… Une sacrée poupée qui nous a foutus dans la merde ! Le même nom, je crois… si j’en juge par les coupures de journaux… Marie Roget…

— Tais-toi ! J’entends…

— Tu es censé ne pas entendre, Pedro…

— Les pas ! Dans le couloir du rez-de-chaussée…

— L’agent de la désinfection… Toujours à l’heure… Tu devrais le savoir… Je l’attends comme le Messie. Son pulvérisateur a l’air de parler. Il traîne un bidon muni de roulettes. Si tu venais avec nous à la télé…

— Je préfère la bibliothèque ! Pompeo et moi, sous la lampe…

— C’est déjà du passé, mec ! Comme si yavait plus d’Pompeo !

— Cesse, veux-tu ! Ce n’est pas le moment… Le soleil vient à peine de se lever. Cette idée que nous avons eue, toi et moi…

— Pompeo n’en savait rien.

— Je me demande pourquoi il ne téléphone pas.

— Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles ! Comme au théâtre…

— On ne sait plus si le passé nous en veut encore. J’ai sommeil !

— Forcément ! De ne pas dormir la nuit ! Et le jour d’écrire… Tu ferais bien de ne plus attendre et de venir avec nous à la télé. Les infos…

— Sans lui, à la bibliothèque, sous la même lampe… Le type qui a fait la commission m’a bien précisé de ne pas exposer mon projet à la lumière de… Je dis n’importe quoi !

— Voilà ce que c’est, le silence qui finit par imposer son sens ! Comme si le texte avait été brouillé. Personne pour le lire : silence.

— Si nous survivons…

— Il ne survivra pas, lui : il est condamné : quelques mois, tout au plus. Vous n’aurez pas le temps, ni l’un ni l’autre… Il verra peut-être sa femme mourir du desease… À la télé (je ne sais pas pourquoi je dis ça) les enfants ne meurent pas.

— Les enfants n’aiment pas la mort…

— Sans cette angoisse… Mon coussin… La porte va s’ouvrir : on me fera signe de rentrer dans le rang… Une deux ! Jusqu’à la télé. Suivant le bidon presque vide tandis que le pulvérisateur crachote sur les derniers barreaux. Pourquoi ne viens-tu pas avec nous ?

— On n’allait jamais à la télé avec Pompeo… Les infos…

— J’attends, moi !

— J’attends la nuit. Il appellera. Le premier chapitre, je suppose. Il est en train d’y réfléchir. Il ne veut pas se tromper. Je le connais.

— Comme deux comédiens…

— Cette nuit ou une autre… Ce silence entre mes fesses.

— Il n’y a pas de vibration sans au moins un léger bruit…

— J’aime cette légèreté…

— Mais tu ne l’as pas encore expérimentée !

— Je sais tout d’elle. C’est pour ça que j’écris…

— Tu écris alors que le téléphone ne sonne pas… heu… qu’il ne vibre pas… ?

— Des années qu’il devait nous rester ! Et voilà que la maladie le condamne. Et qu’on se met à avoir besoin d’un téléphone pour continuer ! Mais la nuit… le silence… cette attente qui s’achève en queue de poisson avec la première lumière…

— Artificielle, car l’hiver… dans cette région… l’heure veut que la lumière…

— Ah ! Tais-toi ! Retourne dans ton coussin, Arthur ! »

*

Les procès interrompent la chronologie. Voici le temps d’attendre.

*

 

 

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