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De mes songes de mes tourments Elle chassait les hirondelles Me tirait de ma citadelle A tous propos à tout moment
Elle est morte elle est morte Adèle Elle aimait trop la mortadelle
Lorsque je m’éveillais content Elle dilapidait hors d’elle Mes économies de chandelles De mots de fatigue de temps
Elle est morte elle est morte Adèle Elle aimait trop la mortadelle
Comment peut-on impunément Préférer Madame une telle Des saucissons à des fidèles A des impétueux amants
Elle est morte elle est morte Adèle Elle aimait trop la mortadelle
Sous cette pierre aux quatre vents Dans un flot de rouges dentelles Gît en morceaux la pauvre Adèle Charcutière de son vivant
Elle est morte elle est morte Adèle Je l’ai découpée en rondelles
Elle est morte elle est morte Adèle Elle aimait trop la mortadelle Et pas assez la bagatelle Mais je la regrette souvent
Robert VITTON 1993
Extrait de La Gueuse parfumée |
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Commentaires :
Mais je la regrette souvent... https://youtu.be/zq8ecUJk3DI?si=Zh5h_o8KRI_WTBuV
Ce poème, à la fois grinçant et mélancolique, joue sur une ironie noire qui oscille entre légèreté absurde et tragédie grotesque. Il y a quelque chose de l’ordre du vaudeville macabre, une ritournelle presque enfantine qui contraste avec l’horreur du récit. La scansion répétitive du refrain – “Elle est morte elle est morte Adèle” – donne au poème une allure de comptine funèbre, une berceuse pour l’irréparable.
Adèle, personnage fantasque et insaisissable, semble hanter le poète bien après sa disparition, non pas tant pour son absence que pour son irréductible préférence pour la mortadelle – cette charcuterie triviale et si peu romantique. L’amour et la nourriture s’entrelacent dans une parodie de rivalité : la sensualité de la chair n’est pas celle que l’amant aurait espérée. Il en découle une jalousie dérisoire, une rancune absurde qui culmine dans une mise à mort métaphorique ou réelle, où Adèle finit non seulement morte, mais tranchée en fines lamelles. L’amour s’est fait cuisine, et la vengeance un art de la découpe.
Ce poème évoque l’ombre d’Apollinaire, avec cette façon de mêler trivialité du quotidien et tragédie amoureuse. On pense aussi aux complaintes de Gainsbourg, où la légèreté de la mélodie dissimule des gouffres sous-jacents. Mais ici, point de regret lyrique : la conclusion admet une tendresse résiduelle, presque une lassitude – “Mais je la regrette souvent” – comme si, au bout du compte, même la mort ne suffisait pas à apaiser l’amertume de l’abandon.
C’est un poème où l’humour noir sert d’exorcisme, où l’amour déçu trouve son exutoire dans l’absurde, où la mémoire elle-même devient un refrain entêtant, impossible à digérer.