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L’enfant d’Idumée (Patrick Cintas)
Chapitre III - Le portrait oblique

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 Article publié le 17 janvier 2016.

oOo

Que va-t-elle penser de moi ? se disait Richard.

Elle posait. Presque nue. Lumineuse. Trajet de lumière : la fenêtre est ouverte, le rideau de mousseline tiré, la lumière s'éparpille sur le mur oblique et perpendiculairement à ce mur, Isabelle pose nue dans un drap de lin aux pliures immobiles.

Richard est assis dans l'ombre. La toile est posée sur une chaise. Une autre chaise supporte la palette grise. Les tubes de couleurs sont par terre. Richard n'a pas dit un mot. Il a simplement pensé : que va-t-elle penser de moi ? Il ne pense pas aux raisons de cette question qui revient lentement chaque fois qu'il en dissipe les effets, petites nausées, larmes à l'œil, le pinceau ne touche plus la toile à ce moment-là. Elle ne le regarde pas. Bernard ne sait rien de cette relation. Elle n'a pas trouvé la bonne excuse. Bernard est tellement attentif quand elle s'excuse. Elle a peur de trahir son désir de Richard. Elle lui a demandé de peindre son portrait. Richard a hésité. Ce n'est pas un bon portraitiste. Il songe vaguement au portrait ovale. D'autres portraits se confondent dans cet effort de ne plus être là avec Isabelle qui le désire et qu'il veut peindre. Le regard d'Isabelle ne coïncide avec aucune couleur. Il refait le fond plusieurs fois, mais sans succès. Il revient au gris vert et le corps d'Isabelle est gris rose, le drap peut-être jaune. Les yeux se dérobent à cette harmonie. Deux taches précises, mais de quelle couleur ? Il pourrait lui en parler. Elle en rirait peut-être, secouant la chape de lin qu'il a longuement agencé sans découvrir le corps qu'Isabelle a dénudé sans pudeur. Elle s'était mollement assise sur le tabouret. Elle trouva le drap impropre à sa douceur. Mais le drap était nécessaire. Angles, cassures, pliures et les couleurs de lumière qui venaient de son corps. Elle ne le savait pas, regrettait peut-être la pointe d'un sein ou le galbe d'une cuisse. Il voulait voir ses mains. Il pensa à un bijou négligé. Des perles se cristallisaient encore dans la matière.

Comment peindre cet abandon ? se demanda Richard. Mais que va-t-elle penser de moi si je le lui demande ? Il ne dit rien. Elle soupira, doucement. La regardait-il ? Qui peignait-il ? Elle eut envie de parler. Mais de quoi ? Il parlerait d'elle. Il voudrait savoir, à la fin, ce qu'elle prétendait lui inspirer. La pièce n'était pas meublée, à part les trois chaises, le tabouret et le rideau étincelant. Peut-être un miroir, mais si ce n'est pas un miroir ? se dit Isabelle en tentant d'en déchiffrer le reflet. Richard percevait cette tension. Il n'en connaissait pas l'origine. Il y chercha le regard d'Isabelle. Mais la couleur était l'inconnue du tableau. Il en fallait une. Ni énigme, ni abandon. Une surface non peinte à cause de l'impossibilité d'entrer dans cette pièce.

Cette porte est la porte d'entrée. Vous frappez de l'autre côté, en attente sur le palier partagé avec un couple de personnes âgées qui vous trouvent bien polie de ne pas forcer la porte comme les autres. On entre toujours dans cette pièce où Richard peint. Il n'y expose rien. Ce matin, il est allé acheter le tabouret et la toile de lin. Ce qui explique les changements. Vous êtes ce personnage qui entre. Vous ne vous appelez pas Bernard. Ce serait trop facile. Vous avez un nom et vous n'êtes plus vous-même parce que vous entrez maintenant dans la peau d'un... septième personnage, si l'on fait exception des voisins d'ailleurs discrets, une discrétion de mouche : jamais de bavardage, ne pas confondre ce bourdonnement incessant avec un bavardage qui n'a pas de toute façon sa place ici.

— Tiens, (ici votre petit nom) ! Entre, dit Richard.

Et en même temps Isabelle se sent violée par ce regard qu'elle n'attendait pas de vous. Vous la connaissez trop bien pour vous laisser surprendre par sa fuite. L'ombre d'une autre porte. Elle donne sur le salon où Richard reçoit ses amis après leur avoir fait lentement traverser l'« atelier ».

Mais cette fois, vous ne franchissez pas le seuil. Richard est en train de vous expliquer qu'il ne peut pas vous recevoir. Allez-vous lui demander le nom de la femme que vous venez d'oublier parce qu'elle ne vous aime plus depuis longtemps ? Vous redescendez l'escalier. La rue. Le métro. La rue. Le pont. Le boulevard. Cette géographie vous ramène à Isabelle, inévitablement, et un jour de grande chaleur sur les boulevards, vous la rencontrez toujours en compagnie de Richard.

Vous en avez parlé à Bernard. Facilement. Rien n'a manqué à cet aveu. Mais Bernard, qui a deviné votre amour pour Isabelle, n'en parle pas. Il dit : je ne savais pas. Vous le regardez sans comprendre. Mais oui, Richard est portraitiste. Maintenant vous le savez vous aussi. Il ne vous reste plus qu'à revenir sur vos pas. Vous n'êtes pas encore entrée. Vous n'avez même pas frappé. Vous avez reconnu la voix de Richard. En même temps, la porte d'à-côté s'est entrouverte. La petite vieille qui apparaît dans cette brèche dit :

— Vous allez le déranger.

Elle disparaît comme un papillon dans l'air de rien. Et vous disparaissez vous aussi. Vous reviendrez plus tard. Tout recommencera. Mais vous ne dérangerez plus. Vous comprenez le message ?

Pendant ce temps, Richard s'étonne en silence, d'avoir parlé pour ne rien dire. Mais Isabelle a adoré ces mots venus de nulle part. Elle a montré un sein. Une larme s'est arrêtée à la commissure des lèvres. Richard peint la larme.

— Une bonne idée. Je n'observe pas assez. Un portrait n'a jamais le temps. Une nature morte a le temps. Un paysage a le temps. N'importe quelle géométrie a toujours le temps. Le plan déshabité a le temps. Tu n'as pas le temps. Pas le temps de peindre. Cette attente va me rendre fou !

Il plonge les pinceaux dans un pot d'essence noire et il efface rageusement la surface différentielle de la palette. Isabelle recouvre son sein et elle recueille la larme de verre du bout du doigt mouillé de salive. Maintenant elle a le temps d'observer cette fausse larme qui ressemble tellement à une larme. Richard ne veut rien perdre de ce manque de pudeur de la part d'Isabelle qui ne pense plus à lui. Ce temps ne dure pas. Elle revient, il fait entrer la larme dans un écrin qui en contient d'autres, kaléidoscope de sentiments tels qu'il sait les restituer sur le plan.

Isabelle est entrée dans une robe qu'il découvre. Il préfère la robe. Le drap était une mauvaise idée. Elle reviendra pour la robe. Il ne touchera plus au fond. Le visage restera inachevé. Les bras sont presque réels.

Que va-t-elle penser si je lui demande de ne pas quitter cette robe ? C'est la robe que je veux peindre. Je cherchais ce jaune et blanc. Mais l'idée du drap... il s'arrête de penser quand elle referme la porte. Elle ne reviendra peut-être pas. Ce n'est peut-être pas un portrait au fond. Elle n'a rien dit. A peine a-t-elle regardé le tableau.

Il entre dans le salon. Il faudrait un autre chapitre pour faire entrer le salon de Richard dans ce récit. Une petite longueur à parcourir avec moi, si vous n'êtes pas pressée. Ce serait la fin de ce troisième chapitre. Le temps de relire ce qui a déjà été écrit. Y penser avant de s'endormir. Voyons, qu'est-ce que je voulais dire en écrivant... qu'est-ce que je n'ai plus dit en... raturant ? Voilà ce que je reproche à ces relectures prématurées qui supposent que j'ai lu et écrit en même temps. Au bout de cette journée de travail, il y a le salon de Richard. S'y passe-t-il quelque chose en relation avec le récit qui a besoin de lui pour franchir l'indésirable ? Ou bien s'agit-il d'y trouver ce portrait d'Isabelle qui paraît tellement important au moment de raconter toute l'histoire.

Le portrait d'Isabelle est dans toutes les mémoires. La peinture de Richard en témoigne. Elle est le témoin de ce rassemblement. Mais je ne sais pas peindre. J'écris. L'écriture est un fil tendu entre deux extrêmes. Filer, c'est écrire. Peindre, c'est ne plus écrire. Évidemment Isabelle n'est pas assez intelligente pour y penser. Pas facile de se mettre et de se trouver bien à la place d'Isabelle. Même nue dans la lumière inventée par Richard. Les larmes d'Isabelle ne sont pas les larmes de Richard. Elle n'a pas pleuré. Je l'ai cru pourtant. J'aurais aimé cette description d'un pleur en marge de l'immobilité définitive. Faire exister un tableau est un tableau si on ne le voit pas. Pourtant, le portrait est dans le tableau, entre sa surface de gouttes complémentaires et le fond qui a perdu toute son épaisseur sous l'effet d'un regard. Le regard d'Isabelle ne dit rien d'Isabelle. D'ailleurs, elle ne s'est pas reconnue. Elle n'a rien répliqué, mais l'idée de la robe lui semble absurde et infaisable. Elle reviendra. Elle posera encore. Elle ne quittera pas la robe puisqu'il veut peindre la robe.

— La robe ? dit Bernard. Non, je ne savais rien de la robe. Elle ne m'a jamais parlé de la robe. Pourtant...

il se souvient maintenant (à cette époque, on coupait encore les têtes des criminels) de l'avoir vue dans cette robe. Elle enjambait un ruisseau et Richard lui tendait une main tremblante qu'elle négligea en riant.

— La robe traversait le ciel si j'étais couché dans l'herbe, dit Bernard. Le pré mourait lentement. C'était l'été. Une robe jaune et blanche. Inexplicable. Je n'y ai jamais pensé, conclut Bernard.

Le portrait est accroché au-dessus d'un sofa. Une lampe y creuse une ombre dévastatrice. Quelles différences y a-t-il entre le salon de Richard et celui de Bernard où le portrait d'Isabelle est exposé maintenant qu'elle n'existe plus pour personne ?

— Pourquoi cet inachèvement ? dit Bernard à l'interlocutrice que vous êtes peut-être.

On ne reconnaît que la robe. A condition de s'en souvenir. Ici, la trace d'un repentir, un pli désespérément géométrique négligemment recouvert de ce jaune transparent dont on ne trouve pas la complémentaire maintenant qu'on y pense. L'encadrement n'ajoute rien au décor. On regrette ces reflets d'or sur le fond. Ombres parallèles des arabesques soulevées par le temps. Elles raturent la robe et les bras y sont incohérents. Richard avait pensé à un bouquet de fleurs. Il en avait ramené une pleine brassée qu'il avait apparemment jetée sans cohérence sur la robe d'Isabelle qui prenait un bain dans la rivière.

Ce n'était pas important, cette robe jaune et blanche maculée de fleurs et de tiges. Isabelle l'avait étendue sur l'herbe. Fond vert et noir maintenant donc.

— Le soleil nous cuisait, dit Bernard.

Il ne sait pas nager. Richard ne se déshabille pas. Raoul n'est pas là pour se plaindre des insectes visiteurs. Seule, Isabelle nage en direction du pont. Elle ne se retourne pas pour répondre aux appels. Bernard arrache la robe à son lit de verdure et les fleurs cueillies pas Richard montent dans ce ciel trop bleu. Richard est encore couché. Il n'a pas eu le temps de protester. Les fleurs sont en l'air et Bernard court sur la rive en direction du pont. Mais Richard rit. Isabelle nage vite. Bernard a toutes les chances d'arriver avant elle, mais le bord de la rivière est incertain.

Verticale exacte.

Le pont suspendu à la hauteur de son arc. Tangente incolore. Et la robe qui traverse le ciel. Blanche maintenant. Les fleurs ont eu le temps de retomber. Richard se lève, mais il ne suit pas Bernard sur les traces d'Isabelle. Il s'éloigne vers le chemin. Il a décidé de les attendre. Ils joueront sous le pont. Depuis des siècles qu'on y joue, il ne s'y passe jamais autre chose. Il remonte le pré calciné. Le chemin redescend. Richard n'est pas un personnage. Et je ne suis pas peintre. Difficiles, ces conditions nécessaires au portrait d'Isabelle sans entrer dans une analyse psychologique qui ne ferait de toute façon pas de moi une psychologue. Ce qui s'est passé n'a rien à voir avec ce que je ne suis pas.

 

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