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L’enfant d’Idumée (Patrick Cintas)
Chapitre XVI - Il faut tuer pour être seul

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 Article publié le 24 avril 2016.

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Les bouquets de Constance (myosotis, mourons, grémils, silènes, stellaires, mauves, xalis, lotiers, dorines, parnamies ?) sur le rebord de la fenêtre, parce que l'enfant n'atteignait pas le clou du linteau, malgré la chaise crevée et malgré mon attente derrière la porte.

Ce n'était qu'un enfant, un messager fragile et transparent. Ce pouvait être une fille, une blonde estivale ou un petit homme évadé de l'hiver.

Le printemps se finissait. C'était il y a si peu d'années que ces parfums me reviennent sans effort. Le premier bouquet pendait lamentablement au bout d'un fil de chanvre. J'attends un enfant, chantonnais-je au refrain tout le temps que dura ce premier jour.

L'enfant était plutôt une fille, ce qui expliquerait sa mise à l'écart du reste des pensionnaires. Bernard, l'homme qui a été une petite fille. Personne n'y pense au procès. Sa tête tombait dans toutes les positions. Mais la vie est imprévisible comme l’effloraison des prés.

Ce parterre de coquelicots est toujours inattendu. Cette année, on dirait un coup de pinceau dans le bleu du ciel. L'enfant arrivait. Je l'épiais. Il évita l'allée, enjambant la roche bleue à l'angle du portail. Il s'approche sur cette herbe saturée d'eau. Le soleil et ses cheveux, son regard derrière une ombre impénétrable, le cœur dans le bouquet.

Cette fois, il renonça à accrocher le bouquet au linteau. Il pensait ne pas s'arrêter, déposer les fleurs en passant, ne pas regarder. Mais j'écrivais. Constance n'avait pas répondu à cette question. Maintenant, il savait.

Dans le miroir en forme de lune de l'horloge, ses yeux entre les fleurs et la trace de la main derrière la buée, petite humidité chaude de l'attente. Je n'écrivais plus. J'attends qu'il s'en aille. Je suis paralysée. Je pourrais l'effrayer, le poursuivre, le capturer, rêver avec lui. Il disparaît avant la fin de cette transe.

Je n'écrirais plus aujourd'hui. Je ne trouverai pas la force d'y penser. Il faut d'abord se voir à l'écriture. Cette projection nécessaire au débit qui commence par cette attente blanche. J'en abuse. Et si l'enfant s'interpose entre l'idée et l'acte, je me détruis, lentement, et je reviens au monde de tout le monde. Seulement, il n'y a plus personne dans ce monde. Le personnage est en moi. Je peux le jouer. Même si c'est un enfant. Même si je ne sais rien de son sexe d'oiseau.

Petite fente du désir ou fleur tremblante de la passion ? L'enfant reviendra demain. Je cherche cette enfance. Ne rien commencer sans elle. Ce texte est le récit avant-coureur du roman à personnage unique. Il n'y en a pas d'autre. Je me multiplie lentement. Au seuil de la douleur. Si je suis une femme. Si j'en suis capable. Ma robe le prouve. Mon ciel de lit est un rêve de femme. L'homme y est mort cet hiver.

Je montrerai le lit à l'enfant. Il y couchera. Je le connaîtrai. Il écrira un journal avant de tuer la femme de sa vie. On n'osera pas couper sa tête tranquille. On ne pourra pas imaginer ce matin définitif. On renoncera à se mêler de la vie d'Isabelle. Bernard vieillira dans ce sens. Sa tombe est une énigme. Mais j'ai cessé d'écrire. Je mange avec la nuit. J'attends cette faim. Je me condamne à ce plaisir. Puis le sommeil me scie.

Je reviens avec le jour, en même temps que le soleil qui mesure l'expression de mon désir. Fente de l'attente. L'enfant a changé de robe. Ses cheveux sont peignés. Le bouquet de véroniques dans un foulard de soie écrue. Cette fois, l'enfant ne se presse pas. Je veux le surprendre au calcul de cette lenteur.

— Tu n'écris plus ? dit-il.

— Cecilia est un nom de femme. Je suis une femme du Sud. Sang en catimini. Qui es-tu ?

Mais rien. Je regardais. En arrivant ici, on a une impression de soulagement que rien n'explique, pas même la peur d'arriver trop tard. Le foulard. Le violet de ces fleurs. Le jaune des cheveux. L'absence de bouche d'où les mots s'écoulent à la place du sang. Ce n'est qu'un enfant. Un enfant de papier. Une enfance pour creuser les fondations de la maison-personnage. Une feuille vole si la fenêtre est ouverte. Je pose des galets sur les feuilles. Je trouve les galets dans la rivière.

J'entre tous les jours dans cette eau claire. Pour ne rien écrire. L'enfant traverse cette pièce à peine meublée. Le portrait d'Isabelle le fascine. La tête de Bernard s'explique. Pourquoi assassine-t-on ? Qu'est-ce qui explique les assassins ? Il s'assoit. Sur ma chaise. La table en fleurs. Il sourit. Une feuille de papier s'envole. Personne ne cherche à l'attraper. Constance n'en saura rien. C'est promis. Je l'écrirai plus tard. Quand ça n'aura plus d'importance.

Des années, ce temps ? Non, des jours. Incalculable, ce nombre. L'enfant naîtra à la fin de l'été. Fille ou garçon. Peu importe ce qui arrive au sexe. Malcolm est mort en pleurant doucement. Constance est le témoin privilégié. Cet enfant est le nôtre. Ne l'effrayons pas. Il donnera son enfance en échange d'un moment de bonheur inoubliable. Les yeux d'Isabelle le détournent encore du cours de ma pensée. Où le peintre avait-il la tête ? Tous les personnages ont un regard. L'enfant mélange les galets au galet noir. Il a laissé sa canne sur le chemin, contre le tronc d'un frêne. Il en sculpte tous les jours le corps rebelle. Ce sont des figures géométriques, des signes arbitraires, des rappels secrets du plan qu'il imagine pouvoir peupler d'êtres différenciés.

C'est une histoire. Une spirale descendante qui se précise. La patine est celle des mains. C'est le manche d'un outil dont il faut deviner la destination. Je ne saurais rien. Je peux mentir. Tous les enfants mentent. Ils inventent leur histoire. Leur personnage futur est imprévisible. Chaque jour est un nouveau chapitre. Pas le temps de tout écrire. Cette condensation me rend folle. Les moyens n'ont pas changé depuis la nuit des temps. Nous œuvrons dans le détail.

Le portrait d'Isabelle est un de ces détails. Mais je ne suis pas le peintre. Je ne dessine pas non plus la canne de l'enfant. On ne voit pas le bouquet de véroniques. La maison est une abstraction indésirable. Je ne suis même pas à la hauteur de mes apparitions. L'enfant boit cette eau empoisonnée. Il s'en va parce que c'est l'heure. Si c'est l'enfant du dimanche, il descend le pré en courant. Sinon, l'enfant s'éloigne sur le chemin et je ne sais rien de lui. Les fleurs pourrissent ou sèchent sur la table. Le foulard est une invention de Constance. Je la prête à Isabelle le temps de revivre avec elle sa dernière nuit d'amour. La jouissance de Richard termine ce chapitre inutile que je finis par jeter au feu.

C'est un feu d'été, dérisoire, presque muet, limité au brasero posé sur les chenets sous le rideau à carreaux bleus et blancs. Le chapitre flambe. Je me couche. La faim me réveille à trois heures du matin. Le pain a trop trempé. La saveur est exagérée. Les feuilles de laurier ont empoisonné le bouillon.

Dehors, il ne reste plus rien du décor. Je n'ai même peut-être jamais existé. Je me suis rencontrée dans un moment de désespoir. Mais je n'ai pas su traduire cette hallucination. C'était trop facile. Cette surface était un jeu. Il faut aller plus loin. L'enfant n'attendra pas. Il n'est que le résultat de l'expérience biologique. Ces vies parallèles me détruisent. Celle de l'enfant qui n'arrive pas. Celle de Malcolm qui est mort. Constance qui se donne en l'absence d'Antoine. Le journal de Bernard était un projet de roman. L'enfant demande le nom du personnage. Il n'imagine pas une histoire sans personnage. L'histoire est une aventure. Ce qui est risqué, c'est le bonheur.

Cette fois, la carillon annonce la messe. Constance s'est habillée de blanc. On s'étonne des mains gantées de rouge. Elle entre dans l'église avec l'enfant. Elle l'a convaincu. Dans le cercueil, le corps de l'horloger. Le cercueil est fermé. La chute a détruit l'anatomie. Le visage a disparu. Entre les mains jointes, un crucifix de bois peint. L'enfant a vu le crucifix dans une vitrine au fond de la sacristie où l'on conserve des reliques d'hommes et d'objets ayant servi aux hommes.

Le cercueil, la femme en blanc, les gants rouges, la clé du clocher, le carillon à la place du glas, c'est une histoire que me raconte l'enfant. Il a amené le petit couteau pour sculpter la canne devant moi. La femme avait le visage de Constance. Elle ne pouvait pas avoir les yeux d'Isabelle. Il a vainement tenté de former en esprit le corps après la chute. Il a fermé le cercueil. D'où la robe blanche, les gants rouges et la vitrine improbable de la sacristie. Un autre corps prend forme à la surface de la canne. Que veut-il faire exister par cet effort quotidien ?

En sortant de l'église, il a jeté son béret en l'air, sur le toit du porche de l'église. Disque rouge que le vent n'emportera pas. Il est venu un jour de pluie. Le béret voyageait lentement le long de la gouttière. Il se sentait bien sous le parapluie. Il aime les pluies d'été. Elles ne lui rappellent rien. Il ne pense à rien. Il a l'impression de vivre. Sinon, il tue le personnage de sa vie. J'ai une chance d'entrer dans le panthéon de sa jouissance. Il me crèvera les yeux. Il m'arrachera les seins. Et il me noiera dans la fontaine. Je deviendrai cette eau pérenne. Personne ne le saura. Constance le devinera peut-être. Mais cette fois, on n'enterrera personne. J'aurais disparu de la vie. Inexplicablement, dit le petit couteau.

Constance ? Il lui réservait le feu. Il avait connu le feu. Il en connaissait le secret. Il me montra les traces de brûlures sur ses épaules. Deux mains de feu s'y étaient posées. Elles étaient descendues le long du dos, traces parallèles et parfaitement identiques. Ce feu reviendrait un jour. Constance ne pourrait pas lutter. Je ne serais plus là pour révéler les secrets de l'enfance. Même cette eau aurait disparu dans la tourmente de feu. Il faut tuer pour être seul. Mais comment lui demander d'expliquer ce désir de solitude ?

Il a apporté un galet presque parfaitement sphérique. Je lui avais parlé de ce désir d'en trouver un au hasard d'une promenade et de mon chagrin de n'en avoir jamais trouvé que d'approximativement sphériques. Il voulait satisfaire mes désirs avant de me liquéfier. Je haïssais cette eau définitive. Évidemment, il n'y avait pas de mots pour le dire. Ce silence est une nécessité.

C'était un enfant bavard, cruel et intelligent. Il pouvait être beau. Il m'abandonnait à ces bouquets d'amour en me reprochant ma stérilité.

— À dimanche, dit-il en s'en allant.

Rien d'autre n'est possible. Demain, l'enfant du jour ne sera pas le mien. Je ne l'accepterai pas. Cet automate ne traversera pas ma vie en l'absence de maternité. Je ne le chasserai pas, mais il devinera mon hostilité. Raison de ne plus exister en ma présence si c'est ce que je désire le plus au monde.

 

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