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Goruriennes (Patrick Cintas)
Le trottoir est un océan de pas et d’ordures

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 Article publié le 7 janvier 2013.

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Je ne sais pas si vous êtes toujours là. C’est simple : ou bien il y a quelqu’un et on ne le voit pas, ou bien c’est personne et on le prend pour quelqu’un. Je me demande s’il m’arrive de jouer ce rôle. Je ne connais pas ces coulisses. La nuit m’envahit comme du mauvais vin.

*

Goutte à goutte, le transfert de la nuit de l’enfance à cet âge que j’ai atteint parce que je ne suis pas cet enfant qui me hante. J’imagine que mon fils est une copie, ou alors j’ignore ce qui le détruit, quelque chose qu’il tient de sa mère, entre la faim et le suicide. Entre le plaisir et la mort. Entre l’incontestable beauté du plaisir et sa disparition complète, inconditionnelle et parfaite.

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Dans ce pays de merde, on est tous des étrangers sans solidarité. Et puis je suis flic et fliqué jusqu’à l’os. Je ne peux pas être cet anarchiste ni ce pratiquant. Pharisien étatique.

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La nuit ne porte jamais conseil, sinon on l’enfermerait pour la faire parler.

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Ce trou noir tavelé de ville est l’image de soi. D'abord, le lieu s’impose, avec ses personnages malades de la furtivité. Ils ne fuient pas, ils glissent à fleur de l’improbable.

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La nuit rassemble ces lieux et cela s’appelle la nuit. Une angoisse douloureuse marque cette limite qu’on ne franchit que par lassitude. On s’y abandonne avant de devenir fou par manque de sommeil. Pourquoi s’imposerait-on cette torture ? Et pourquoi ne pas l’imposer aux autres ?

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C’est fou ce qu’on trouve à la surface, ces indices de l’intimité de l’autre, ces poils du secret bien gardé, la preuve que le monde est humain jusque dans l’animal qui ne peut pas savoir de quoi il est composé, là, au fond de lui-même.

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Sur le terrain sensible des conversations nocturnes, elle est à ce jour invaincue, je l’avoue. Le soir venu, elle entre dans les draps et s’y confond avec le blanc qui m’obsède jusqu’au sommeil. Ce bout de couloir m’a rendu fou d’elle, alors que je n’en étais que passablement amoureux.

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Il faudrait chercher des explications dans le passé familial qui, comme la nuit, est l’endroit des passages furtifs et des statues de sel. On n’a jamais poussé le bouchon aussi loin. On essayait de rire, guettant la joie dans cette bouffissure d’un enfer conçu à deux sexes dans un moment d’abandon non pas l’un à l’autre, mais à la face cachée de la vie.

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Pas de joie, pas d’intensité, rien que l’attente, la crispation, le resserrement, l’observation des petites déchirures, le sang coagulé des surfaces, les mots qu’on n’a plus besoin d’assembler parce qu’ils ont tous atteint ce degré de signification qu’on ne peut pas sérieusement approfondir. On n’a pas envie de cette illusion qui consiste à persister malgré l’évidence de l’inutilité. À un moment précis de l’existence, toute conquête devient clairement inutile.

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Si la terre n’était pas une sphère tournant autour de la lumière comme un insecte agacé au-dessus de nos têtes, à quel endroit de cet univers le sommeil trouverait-il sa place ? Et si le sommeil n’était pas une nécessité vitale, toute cette géométrie aurait-elle encore un sens ?

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Le trottoir est un océan de pas et d’ordures.

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L’horloge interne est déréglée, mais l’esprit est clair, ce qui va bien avec la transparence de l’ombre dont je guette les découvertes. Ces personnages me fascinent. On n’en rencontre pas d’autres. Ils sont peut-être mon aventure, une trace de cette aventure qui hésite entre la flânerie et le déplacement définitif. Il faudrait une douleur prégnante et cette recherche de son point d’application, une dent à soulager par la pression d’un doigt qui sert de capteur de la douleur jusqu’à ce qu’elle revienne à la hauteur du cri, mieux que le cri, l’affolement. J’en suis là.

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La rançon des fictions qui limitent mon exubérance naturelle.

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Je ne suis pas compétent si ça ne saigne pas. Chacun sa spécialité.

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On ne dit pas n’importe quoi dans ces moments de perdition. Au contraire, on est si proche de la vérité que la douleur est partagée, cas rarissime de communication qu’on a envie de reproduire, mais sans la douleur qui est un spectacle. Finalement, on choisit la discrétion.

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— La guerre a changé la donne. Avant, on savait plus ou moins ce qu’on pouvait attendre de l’existence. On avait des passions.

— Des passions destructrices.

— Mais on reconstruisait ce qu’on avait détruit. On savait bien pourquoi on le détruisait. On était libre.

*

Je me demande pourquoi les gens attachent tant d’importance à ce qu’ils se mettent sur la peau. Il y en a qui déchirent leurs vêtements à des endroits précis, selon des règles aussi exigeantes.

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Je ne sais pas qui j’ai trahi, mais je m’en suis sorti.

*

Passer la nuit, traverser le jour. On n’a plus le choix. Les idéologies nous rendent dangereux. Le spectacle du bonheur provoque des ravissements inexplicables. On ne cherche pas à expliquer. Ni l’anorexie, ni la boulimie, ni les dépendances.

*

— T’as dormi, toi. Moi, je peux pas dormir en plein jour à cause du bruit des autobus. Je connais personne qui peut dormir dans ces conditions, à part toi. Comment j’ai fait pour te connaître ? On finit toujours par rencontrer la personne qui vous empoisonne la vie avec ce genre de détail insupportable. C’est l’idée que je supporte pas. Toi et les autobus.

— Il n’y a pas d’autobus la nuit.

— T’as rien compris !

*

L’escalier présente des traces d’autres furtivités. Des phosphorescences qui trahissent un usage abusif des substances autorisées. Il y en a qui dégueulent sur mon passage. J’ai mes habitudes. Mes pointes des pieds. Mes catimini. Mon silence de bouche fermée, le feutré de mes orteils crispés jusqu’à la douleur du cuir. La rampe est bornée par les excrétions. Glandes amères comme des olives.

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Y avait-il une autre façon de crever que celle que nous communiquait l’imagerie médiatique ?

*

C’est fou ce que la guerre nous a décimés. On se serait cru à la campagne, entouré d’oiseaux et de frondaisons. La nuit, l’horizon nous rappelait le combat et on priait pour qu’il en meure le moins possible. Ce qui n’arrivait jamais, évidemment.

*

Je l’aurais tué. En même temps, je me sentais capable de cet acte extrême et irréductible à la banalité. J’avais de l’avenir et on me disait le contraire.

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Il m’arrivait de penser au suicide, comme tout le monde. À l’aventure aussi. À une autre guerre que je ferais cette fois du bon côté.

*

Il y en a qui se dédoublent. Ça fait deux personnes et un tas d’emmerdements qui au fond donnent un sens à l’existence.

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Chez moi, c’est à l’intérieur que ça se passe, c’est organique. Je n’ai pas deux cœurs, deux estomacs, deux machins, etc. Les organes sont cassés. Je digère mal, je m’essouffle, j’ai la colique ou je suis constipé, je n’arrive pas à comprendre qu’une idée, ça ne se voit pas.

*

Pour moi, il n’y a jamais deux solutions. J’ai le choix, je le sens bien, mais entre quoi et quoi ? C’est dur d’être soi-même, quelquefois.

*

Mon cœur fait des ravages dans mon cerveau, je n’y peux rien, il y a toujours quelque chose de plus fort que moi pour changer leurs projets en travail mal payé.

*

Il est chic comme il sied à l’homme d’honneur. Il sent la pastourelle et l’hymne national. Il agite une canne sur les gens. Son impatience le distingue. Il s’excuse, maudissant l’excuse et non pas les raisons de l’excuse. La classe, quoi !

*

La suite au prochain numéro…

 

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