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Goruriennes (Patrick Cintas)
On peut pas être tous riches. Ni tous pauvres...

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 Article publié le 11 février 2013.

oOo

J’aime pas grand monde sur cette terre. Je hais tout ce qui dépasse mon entendement. Les domestiques me font gerber.

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J’ai toujours eu un faible pour les bassins. La rivière emportait mes frégates, les bassins me laissaient le temps de m’imaginer qu’elles ne quitteraient jamais le port sans moi.

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J’aime pas les jubilations des dépendants. Ça me rend nerveux. On est assez comique comme ça.

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Je suis proxo parce que je m’infiltre. En plus, j’explique rien, alors ça intrigue et on se met à faire la morale à Lolo parce que Fifi est discret sur les activités secrètes de sa hiérarchie.

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Trop de contraintes judiciaires, ça vous limite à l’étude sociale et ça finit toujours dans la vulgarité. Ya pas plus vulgaire que le déjà-vu. Je m’y connais. Je m’intéresse aux choses, moi. Je les vois, les choses, et elles me parlent comme si rien d’autre n’existait.

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Qu’est-ce que je foutais là à fréquenter des rupins qui attendaient de moi que je les étonne avec les récits de ma passion ? Le monde n’a changé que sur des points de détails. Ils voulaient que j’en fasse un plat, de résistance si possible, mais je ne donne pas facilement ce qui m’appartient.

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L’intensité du bobo est ma limite.

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Sous les arbres, on sentait la mer et les coquillages. Cecilia aussi sentait le crabe, la roche où s’accrochent des mollusques têtus, le filet d’écume qui reste sur la peau, frémissant comme l’huile sur le feu.

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Elle se frottait aux fleurs pour les priver de parfum.

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En avoir marre. J’avais entendu ça dans la bouche des vieux qui attendaient de crever dans je ne sais plus quelle zone où j’avais atterri pour les besoins d’une enquête. Ils en avaient marre de quoi, ces ancêtres ? On leur injectait de la douleur à leur demande, des petites douleurs traumatisantes qui redonnaient un semblant de compassion à leurs visages effondrés comme des murs. J’étais jeune à l’époque et je haïssais les leçons données de force à mon esprit cavaleur. Je doublais des doses en pissant dedans. Et ils appréciaient ma complicité. J’aurais pu hériter de leurs économies si j’avais voulu. Je n’aurais pas été le seul à profiter de la situation. Mais peut-être le seul à me faire coincer. Je ne sais pas où j’avais appris la prudence, ni de qui je la tenais.

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J’aime dresser ma queue dans les circonstances, pas dans le secret des draps. Elle croit que je vais partir sans me poser la question de mon influence sur le cours des choses. Elle se met le doigt dans l’œil. J’ai l’intention d’agir par pression constante. Comme sur la peau d’un fruit. Il finit toujours par crever à cet endroit que personne n’a choisi à ma place. Ça m’impressionne.

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J’ai pas l’esprit aux finasseries aujourd’hui. Je veux en finir avec les salamalecs. Vous pouvez penser ce que vous voulez de moi. Je continue, accroché à la branche au lieu de jeter une bouteille à la mer. Va y avoir de l’action ! Je serai au cœur de cette tourmente. Tout finit dans le vortex provoqué par l’agitation de la surface.

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J’attends l’eau où croupissent les mollusques qui ont le sperme voyageur. J’aime cette imprécision de la chute. Personne ne peut en suivre le fil parce qu’il n’y a pas de fil. J’éclabousse une marée montante.

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On assistera au combat du métal et de l’urine, K. K. K. contre Gor Ur, match nul comme d’habitude, faut pas décevoir les foules qui rêvent d’abord d’inégalité et fraternisent dans l’opulence d’un soir de fête. La liberté consiste à être là en dépit du salaire de misère et des péripéties familiales qui forment le lit du répertoire du prince et des discours politiques de son vainqueur potentiel.

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Ces histoires de famille, c’est d’un compliqué ! Il en faut pour la télé, sinon le peuple s’ennuie et au lieu de monter sur les barricades, il s’arsouille. Faut pas non plus qu’il s’arsouille trop, le peuple. Ya des dépassements qui coûtent cher à la société. L’équilibre n’est pas facile à trouver, mais bon, ces rupins fabriquent des politiciens adroits à défaut d’être totalement crédibles.

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Je passe toujours pour un con quand le moment est mal choisi.

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Touchée, la valetaille. Je sais comment les traiter moi aussi, ces besogneux du service rendu. Je serais riche, tiens, si j’étais pas si honnête. Mon honnêteté, ça me rend pauvre. Tandis que toi, t’es pauvre parce que t’es pas riche.

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Il boude, le grand patron. Mais sa tête n’a pas cessé de contrôler les flux internationaux. Le domestique relaie discrètement des données paramétriques d’une importance capitale pour l’équilibre de nos forces face à l’adversité.

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Je ne me serais jamais amusé autant de ma vie si ça m’avait amusé. Je n’avais même l’air de m’amuser. Je tournoyais pour perdre le sens de l’équilibre et avoir une bonne excuse pour m’éclipser avec les grands. Chaque fois que je posais mon cul sur leurs chaises de fer forgé, je crépitais comme un aimant et on me posait des questions que je prenais à la légère.

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C’était dense, très dense. Moi même j’avais du mal à saisir le sens à donner ou à prendre. Je collectionnais les zéros. On aurait pu avoir pitié de moi. Mais je me dressais sur les cadavres de mes mauvais calculs stratégiques, comme un général menacé par la disgrâce. Rien ni personne n’aurait d’importance s’il m’arrivait malheur.

 

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Pendant ce temps, le monde disparaissait dans les flux, les flux remplaçaient le monde et je n’avais plus aucun sens. Non, merci.

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Il leva le pouce pour me signaler la présence constante des satellites de l’écoute universelle. La PCSEU. Putain ! Ça sonnait bien, surtout en anglais. Pisse est-ce you ?

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Rien dans le ciel, pas un oiseau de mauvais augure comme ils avaient l’habitude d’en lancer aux trousses des déserteurs et des renégats. Qu’est-ce que j’étais, moi ? Ni l’un ni l’autre. J’avais simplement renoncé à passer pour un con aux yeux de ma famille. Et je me retrouvais dans cette zone où rien n’est mesurable si on ne s’en approche pas assez.

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On était bien loin de l’imagination. À force de fantaisie, on n’était plus inspiré par la réalité, mais par ces fictions purement formelles qu’on prenait pour les trésors de l’esprit aux prises avec la fatalité.

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Le film qui défilait sur l’écran de ma trouille mettait en scène un enfant qui en savait trop et qui était en même temps jaloux de la connerie intrinsèque de ses compagnons de jeu. Une enfance habitée par le sexe et peuplée de sexes probatoires. J’avais été au cœur d’une expérience scientifique, mais les vieux ne m’en avaient jamais rien dit.

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Je pouvais entendre le bruit de leurs activités. Ils n’arrêtaient pas de creuser, dans tous les sens. Mais ce que préférait le vieux, c’était creuser vers la surface, à cause de la lumière dont il aimait les effets sur la peau de ses semblables. Ils étaient tous couverts d’une sueur constante. Ils avaient des dents parfaitement blanches et leurs enfants apprenaient en jouant.

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On me montra comment creuser la roche. Là-haut, promettaient-ils, tu creuseras la surface. Et ils me pinçaient comme si je devais sortir d’une hallucination dont j’étais le seul responsable.

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Le temps ne pouvait pas avoir passé en si grande quantité ni menacer de multiplier les difficultés pour que rien d’autre n’arrive jamais. Je me laissai conduire à la limite où la roche semble se finir. L’endroit était obscur. J’étais empalé sur un poing qui constituait toute ma force. Ça avançait vite !

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J’améliorerais peut-être mes techniques d’approche de ce monde compliqué par les hommes et ignoré par les bêtes et les idiots. J’avais ma place parce que je me distinguais nettement de l’utile et de l’agréable. La nuit est une habitude ou c’est un mal nécessaire.

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Le sol demeurait obstinément noir, sans la trace attendue d’une civilisation dont je pouvais être le témoin ou le fou. Était-ce la terre ou une matière inventée par l’homme pour cacher la trace de ses travaux destructeurs ? Je relevais des fragments parmi ceux qui m’avaient atteint. La seule vie possible était la nôtre. Çadevait vouloir dire quelque chose, mais quoi ?

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J’avais jamais vu un Noir avant d’en avoir vu autant. Pas même dans un miroir.

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En principe, quand j’ai les foies, j’avale rien qui ressemble à la vie

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On se sent moins noir quand on vous affranchit.

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— Si tu ressens une douleur aiguë dans l’œil droit, Frank, t’inquiète pas. La traversée du champ visuel est un peu douloureuse pour les profanes.

— Un peu ou aiguë !

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Le désert changeait. On approchait d’une oasis. Les grandes nations de ce Monde sont : l’Arabie, le Japon, les USA et la Germanie. La France, c’est de la merde et les Chinois ont intérêt à le rester. Les quatre drapeaux flottaient dans une immobilité tétraplégique. Le vert, le rouge, le bleu et le noir. C’était beau comme la rencontre d’une aiguille et d’une botte de foin.

— Pas de politique, Frank ! On n’est pas spécialiste. Il a fallu que ça tombe sur les quatre langues les plus difficiles du Monde.

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Je crois que ça doit être vachement amusant de rester riche alors que tout va mal pour le reste de l’humanité.

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Comment un pauvre peut-il mesurer cette part qui est forcément plus qu’un fragment du bien commun ? Il nous manque cette éducation. On est vraiment des cons.

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Roggie me parlait du Monde et des inconvénients de la richesse. Il connaissait tous les riches, les nouveaux comme les héritiers, et il n’avait jamais écrit un bouquin là-dessus. Il ne savait pas écrire non plus, mais ça n’expliquait rien. Il prenait des notes en marge de ses lectures. Il me les montrerait si je consentais à consacrer un peu de mon temps précieux à cette minorité qu’il qualifiait de primordiale. On peut pas être tous riches. Ni tous pauvres, comme dans certaines zones où rien n’avance sur le plan social ni scientifique.

*

Je descendis encore. Là où j’allais, il n’y avait pas de lac pour rassembler les hommes et leur donner l’illusion que ce qu’on peut posséder vous appartient vraiment, une fois payés les impôts. Je descendais seul, entre la vie et la mort, entre la femme et l’homme, et sans doute aussi à mi-chemin entre l’enfant empoisonné et le vieillard désintoxiqué. On ne vit pas longtemps heureux dans ces conditions. Ou alors on devient définitivement dépendant des substances parallèles. Descendre dans ces enfers de l’humanité, les exploitations minières comme les champs de bataille, c’est tout ce qui reste à l’homme qui préfère la survie à une disparition qui perd son sens dès qu’elle est appliquée. Les murs d’acier se finissaient avec la chaleur des entrailles de la Terre. Qu’est-ce que je cherchais ? Je n’en avais plus la moindre idée. Je descendais pour me priver des paliers de décompression, comme un plongeur qui ne voit pas le fond et qui sait que la remontée est devenue une parfaite utopie. Des ascenseurs s’activaient pourtant dans la poussière. J’observais des visages fatigués, des regards qui n’en pouvaient plus d’avoir visé le même objectif pendant les heures interminables de l’embauche. Ces types remontaient parce qu’ils allaient redescendre. Ils crevaient en cours de route sans inspirer la moindre pitié.

 

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