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Goruriennes (Patrick Cintas)
Ils sont pas touchés par l’overdose...

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 Article publié le 9 juin 2013.

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Ce que je voyais existait. J’avais pas envie de raser les murs ni de les racler avec un couteau. J’avais pas envie non plus de sortir de mes vêtements parce que c’était l’usage une fois dedans. Et c’est pourtant ce qui m’arriva, happé par la machine à rendre nu que la politique antiterrorisme impose aux établissements publics, surtout s’il y a des étrangers dedans. Je me demandais même pas si j’étais étranger.

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Ça servait à quoi, toutes ces mouches !

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— Ya des commerces, dit Muescas sans se décoller. C’est bon signe.

— J’croyais que le commerce c’était du vol, dis-je en arrondissant la tache sur le carreau contigu.

— C’est plus valable, dit Muescas qui se tenait au courant. Le plus difficile, c’est de maintenir la cohérence. On a mémorisé à tour de bras dans un esprit de logique indiscutable, mais les changements affectent l’ensemble et c’est une autre mémoire, active celle-là, qui maintient la cohésion.

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C’est pratique, les femmes, quelquefois. Mais seulement les femmes, pas les autres.

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J’avais été un enfant heureux, moi. Je l’étais moins, quelquefois pas du tout, et je suivais scrupuleusement les ordonnances obtenues par la voie hiérarchique, sans un soupçon de connivence avec les métapouvoirs instaurés par les aléas de l’existence.

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On n’a pas besoin de tout savoir sur vous. Il est toujours parfaitement inutile de tout montrer pour être apprécié, donc compris.

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Avant la Menace, il y avait eu la Terreur et la lutte contre la Terreur. La Menace fut une époque encore plus terrifiante, l’esprit occidental luttant contre la perspective du massacre de l’Islam et acceptant en même temps la soi-disant nécessité de cette solution finale. On était passé de la schizophrénie romanesque à la paranoïa spéculative sans mesurer les conséquences de ce glissement phénoménal. Puis il y avait eu la terrible époque de l’Éxécution, d’abord proportionnée puis rapidement sommaire. On avait réussi à 100%, mais le germe du monothéisme couvait, ce dont témoignaient les Nus, habitants de cette Montagne qui continuait de progresser vers le Haut. J’étais le témoin fasciné de cette croissance, ou plutôt de cette excroissance qui finirait par inaugurer une nouvelle époque de sang et de feu. Je comprenais qu’on peut pas être Nu et Érecté en même temps sans foutre toute la théorie par terre.

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J’suis un partenaire, moi, pas un leader. Je m’limite à l’action qui est comme qui dirait une somme d’effets dont je mesure l’importance sans en connaître les causes. C’est pour ça que j’suis pas chiant quand je vous raconte ces choses qui sortent du cerveau des autres.

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Dans la rue, on est habillé parce que ça caille.

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Les visages des gratteurs d’Histoire m’obsédaient, mais je pouvais pas passer sans voir ces rognures d’ombres dont l’existence avait autrefois appartenu à des êtres vivants de la même vie que moi. Rien que ce massacre m’empêche de croire en Dieu. J’crois pas en Gor Ur non plus. Mais il existe. On peut pas dire le contraire. Comme la merde existe parce qu’on vit conformément à des lois naturelles qui nous font chier finalement.

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On traversait l’Enfer. Et il était peuplé de suicidaires.

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À Shad City, on reste pas longtemps dehors. Si vous demandez pourquoi à un Shadien à qui vous inspirez confiance, mais on voit pas pourquoi il vous accorderait cette confiance orpheline, il vous dira que c’est à cause des yeux et du temps. Le temps est mauvais par définition : il neige, il gèle, il pleut des grêlons, il vente et l’air est saturé de poussière d’ombres. Les yeux qui vous observent forment le réseau le mieux informé de vos défauts et de vos tares, sans compter que le système recherche plutôt vos compétences pour les exploiter — et si vous z’en avez pas, on vous enchaîne au trottoir pour que vous z’ayez pas l’idée de faire autre chose entre deux grattages d’ombre. Et ça, que vous soyez citoyen ou étranger. Zavez intérêt à savoir faire quelque chose de vos dix doigts et de ce qui reste de votre cervelle après tant d’années de consommation et de gesticulation professionnelle.

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Yavait bien 300 grammes de substance. 300 multipliés par 1, ça faisait 300 ans. Avec un taux moyen de 30% de remise de peine, s’il m’arrivait rien de moche, ça faisait 65 plus 90, soit 155 ans, beaucoup plus que je pouvais espérer de la vie avant de retrouver mes p’tites habitudes. Ça s’agitait dans le scrotum et mon cerveau s’embrouillait dans la série des désirs.

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Je hais l’Humanité à cause de ces examens qu’elle nous inflige pour borner notre existence. Les Crimes qu’on commet contre elle ne sont que le reflet de ce qu’elle impose à notre endurance. Pour devenir un Criminel, suffit d’aller plus loin dans tel ou tel de ces sens. C’est pas difficile au fond de s’élever par le Crime quand on sait à quoi on s’en prend.

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Ah ! J’ai jamais craché sur un drapeau parce que je reconnais pas les symboles. Il a bon dos, le Deus ex machina, spécialiste de la Tragédie et de ses petites comédies environnantes auxquelles on accorde l’importance des réjouissances.

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J’ai jamais su jouer avec le hasard. Mon cerveau préfère les billes, question trajectoire. Vouvou zêtes jamais accroupis pour décaniller l’agate du chouchou ? Ah ! L’enfanceet ses traces indélébiles !

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Il y avait des couteaux dans son regard. Et une goutte de parfum dans son cou. Il avait aussi de belles dents. J’en avais jamais vu d’aussi belles, un peu comme si c’était ce que j’avais besoin de voir maintenant que mon existence entrait dans les calculs complexes de l’Administration des Libertés Relatives.

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Je m’voyais seul, éternellement seul dans un coin obscur de cet Univers qui sert de prétexte au Sacré. Comme si ce qui sortait de la tête d’un homme pouvait s’élever au-dessus des pieds de l’homme lui-même. On marche dans une sacrée merde quand on y croit. Tout ça pour se retrouver seul et désespéré, sans amour et sans haine, rien que la peur d’avoir vécu vraiment et d’en assumer finalement les conséquences. J’avais pas assez d’imagination pour ne pas en concevoir une douleur au moins égale à celle qu’on m’administrait légalement.

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Combien j’ai perdu ? À part la vie et mes souvenirs galants, tout ce qui reste quand on revient de loin.

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C’était quoi, rien ? Peu ou quelque chose qui vaut pas c’que vaut la vie quand on a failli la perdre ? Ah ! il était loin le temps où je traversais l’Univers dans un tas de ferraille qui faisait rêver les gosses devant la télé. J’avais tout risqué pour avoir l’air de quelqu’un. Mais je savais plus jouer qu’avec l’argent et la patience des femmes. Cette idée d’avoir bouffé de la poussière humaine, non mais ! Des fois, je pense que cette partie de mon corps qui s’est volatilisée dans l’explosion contenait l’essentiel de ma fibre héroïque, sinon toute. La prochaine fois qu’une substance nouvelle se propose à ma curiosité maladive, je m’retiens en serrant les fesses pour que mon cul ait pas une atroce envie d’se la faire en cachette des autorités et du bon sens.

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Comme j’avais pas d’remplaçant et que j’avais utilisé mon joker rebuild, j’avais plutôt intérêt à me tenir tranquille question substances. J’avais abusé de la fombre sans savoir qu’y fallait pas en abuser autant. Maintenant que j’écris, je me magne avant de revenir aux bâtons de mon enfance. J’ai pas d’autre avenir. Autant prévenir que courir au dernier moment pour essayer de gagner le temps perdu en finasserie. Si ça arrivait, que j’perde la boule au point de plus savoir écrire, je m’demandais qui prendrait la succession…

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Ils sont pas touchés par l’overdose. Ils ont installé un pare-feu avant même de coudre. Je deviendrais poussière et ils continueront de vivre, sans doute séparément, dans d’autres systèmes corporels en gésine. L’idéal, c’est de pouvoir capitaliser à la fois sur la Chirurgie Reconstructive Sans Échec et la Résurrection Post-Mortem.

 

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