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Les Huniers - Les aventures de l’âne Mazette et du canasson Cantgetno
Chapitre IV - Où il est question de ces procès que l’on fait en France à la liberté d’expression

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 Article publié le 26 janvier 2014.

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Causes du réveil de Ginés et de la grande colère qui s’ensuivit. — Nécessaire intermède coupant le rêve afin que le lecteur prenne le même chemin. — Parenthèse sur la question de la littérature. — Ce que nous vîmes alors. — Décision de justice prise sur le champ de l’honneur en faveur de l’une et de l’autre partie. — Des conséquences de la reprise par Marette de ses activités sexuelles par l’intermédiaire d’une flûte et de ses effets sur l’anus de la Présidente. — Entrée d’une vagabonde qui se rappelle au souvenir de Marette. — Premier dialogue entre la Présidente et la vagabonde. — Lamentations supposées de Sancho Panza en attendant d’entrer avec les autres dans la chambre que Louis Marette occupe pendant ce séjour. — Mise en vers français des précédentes jérémiades sous forme de complainte. — Remarques sur la rime dans son usage en poésie et sur la parité des vers dont le nombre est impair (ici). — Reprise du récit sans autre explication. — Au sujet des regrets qu’on peut éprouver quand la perspective d’un plaisir n’est pas même remise au lendemain. — Du silence qui s’abattit sur nous suite à cette sentence pour le moins spécieuse. — Remarque importante sur un fait manquant au récit sans toutefois le rendre incompréhensible. — Autre glose sans laquelle la seconde période de cet épisode (ou chapitre) risque de perdre son sens avant même de l’avoir trouvé. — Seconde sortie hors des murs à cause d’un changement imprévu du sens accordé jusque-là à une expression non consacrée et à un usage prématuré de ce qu’elle laissait supposer de sa postérité. — Où il est dit en quoi consistait cette trahison et comment elle se justifiait pourtant. — De la merde en matière d’administration du droit, dite « justice » par ses propres censeurs. — Conséquences de ce qui vient d’être dit et écrit. — Utilisation rhétorique du petit bout de bois. — Deux questions : Et l’âne dans tout ça ? Qu’est-ce qu’une rogérienne ? — Exemple de rogérienne aux environs de la Ripare qui est comme qui dirait une rivière à la fois mythique et exemplaire. — Intervention salvatrice de Louis Marette sans lequel, il faut bien le reconnaître, nous fussions morts de négligence sanitaire alors que nous étions de riche provenance familiale et territoriale. — Où il est dit en quoi consistait l’intervention de Louis Marette, mais cette fois sans références à ses qualités rédemptrices. — Prolégomènes à l’action poétique. — Des faux pas du corps dans l’esprit des choses entrevues alors. — Le douzième coup de midi me réveille au bon moment. — Où il est répondu à la question de savoir comment est composé le Roman comique. — Entrée impromptue d’une imitation grossière du Chevalier de la Blanche Lune. — Saynète jouée par des acteurs sans chair ni os. — Les bons comptes font les bons amis.

 

Causes du réveil de Ginés et de la grande colère qui s’ensuivit.

Il en est du rêve, celui qui arrive sans crier gare au cours de ce moment de l’existence que nous appelons sommeil faute d’en savoir plus sur la nature du phénomène, particularité que le sommeil partage avec bien d’autres fragments de la méconnaissance réduite au statut de l’inconnu, voire du bizarre, car rien n’est plus déconcertant, et en même temps source de crainte et de hantise, que ce qui, par on ne sait quel décret, ne montre que les apparences de l’inexplicable, comme de toute réalité qu’on peut observer de l’extérieur quand la curiosité approche, non sans intention de s’y retrouver, le corps même de l’autre qui dort à poings fermés, agitant les signes de son activité cérébrale par le biais de capteurs plus ou moins conçus pour l’exploration, mais qui menace de se réveiller à la moindre sollicitation, menace qu’il met à exécution si l’occasion lui en est donnée, comme il arriva ce matin à Ginés de Pasamonte, lequel, s’il ne dormait pas aussi profondément, n’en était pas moins plongé dans l’énigme des faits soumis à lui par le chaos peut-être organisé de ses connexions avec un autre monde qui n’eût rien de commun avec celui-ci, du moins si l’on s’en tient à ce qu’on en retire pour donner au temps perdu un sens qu’il ne retrouve évidemment pas, mais qu’on ne risque désormais plus d’égarer à nouveau aussi bêtement. À peine le pipeau, ou flûte selon le désir qui s’attache à ses trous, eût-il atteint son but, car comment ne pas penser que celui qui le tenait en main en eût d’autres, pénétrant dès ce moment dans le sphincter anal dont les hémorroïdes peinaient à alimenter l’effort occasionné par le cri qui naissait à l’autre bout de ce corps surpris dans un moment d’inattention dont la cause, toute ordinairement préparée pour lui, l’âne, n’était autre qu’une poignée d’herbes couvertes de gouttes blanchies par la froidure de saison, que Ginés prit alors conscience que ce n’était pas lui qui criait, n’étant en aucune façon concerné par cette assimilation à la sodomie, laquelle pratique n’avait jamais été de son goût, quoique qu’il s’y abandonna quelquefois par pure lassitude, en ayant été d’ailleurs une fois l’instigateur, non plus parce qu’il venait de céder à un épuisement causal, mais il avait précédemment beaucoup parlé pour ne rien dire et avait perdu le fil de sa démonstration, sujet aujourd’hui relégué dans les oubliettes de la haine à défaut de l’amour qui avait donc manqué de consistance et surtout de constance, mais, ânonna-t-il sans ouvrir les yeux, « quelqu’un d’autre », répéta-t-il encore comme si l’itération de cette seule désignation le retenait indéfiniment dans cet ailleurs où il ne s’était réfugié que pour cuver son vin et ne plus penser, dans un esprit de confession, à ses mauvaises manières. Ce fut un moment de grande confusion. Il voyait, de visu, que l’autre était un âne, mais ne pouvait regarder celui qui tenait la flûte, car il ne le voyait pas et craignait, comme c’est naturel, de n’être pas le troisième personnage de cette farce insensée qu’aucun réveil, même en fanfare, ne finirait, si tant est que les rêves ont une fin, par expliquer aussi facilement qu’il ne l’expliquait pas. Il mesura pleinement la tension qui le paralysait à fleur des draps. Il eut même la présence d’esprit d’accuser le vin et ce qu’il avait fait subir à une femme avant de s’endormir sans éprouver le moindre remords. Son esprit s’abouchait à cette possibilité, tentative d’échapper au rêve qui s’était figé comme s’il n’allait jamais se terminer et que c’était là une fin probable assez explicative de ce que la mort pourrait être si elle n’était pas. Il eut la sensation de ne plus respirer, de ne plus avoir besoin de l’air qu’il faut partager avec les autres sans jamais cesser de les voir s’en aller avant soi, avant-goût qu’il retrouvait dans sa résistance au troisième homme de l’affaire, qu’il était ou qu’il n’était pas, selon ce qui allait arriver ou ce qui n’arriverait plus désormais. Il réussit à bouger cependant, en s’arcboutant à la surface du lit, confusion de pavés et de draps, parmi les traces que l’âne avait projetées avant de s’arrêter devant l’arbre au pied duquel un bouquet d’herbes folles avait échappé à la cristallisation, autre phénomène qu’il n’expliqua pas autrement que par son propre souffle dans les plumes qui commençaient à voleter au-dessus de lui, comme autant de sens arrachés à la configuration dont il tentait vainement de s’extraire lui aussi, non point pour donner un sens à ce qu’il n’était plus depuis qu’il était en proie à la peur de ne plus pouvoir se réveiller, mais simplement pour continuer d’exister parmi les autres, pour les plumer, pensa-t-il rapidement, tandis que son cerveau s’emplissait du cri et que ce cri, étranger à ses désirs les plus secrets, ne sortait pas de sa bouche, preuve que son cul n’était pas l’objet du tour que la flûte prétendait lui jouer, instrument qui n’émettait plus depuis qu’il était entré, laissant divaguer le souvenir de ses accords avec le sens qu’il avait d’abord envisagé comme une idée originale de la sodomie. Les plumes volent, pensa-t-il et cette pensée promettait un ancrage ferme et peut-être définitif. Il eut de l’espoir. Cependant le cri n’avait pas cessé d’occuper tout l’espace et maintenant c’était le temps qui, faute d’occupation, tendait à s’annuler, menaçant non plus de supprimer le sens, mais de ne lui avoir jamais donné une origine aussi stable que le point zéro. Il haletait. Les plumes volaient dans la réalité. Et le cri, venu d’aussi loin que le rêve, en semblait la cause, quoiqu’aussi sain d’esprit qu’il se pensait, Ginés ne voyait pas, littéralement, comment un cri eût pu soutenir des plumes en l’air, aucune force ascensionnelle n’ayant été mise en jeu par sa connaissance des apparences, domaine qui avait sa faveur et où il glanait le nécessaire et même souvent le superflu, et si je n’avais pas, alors que l’hôtesse tenait la porte avec son pied, et que les donzelles avaient toutes pris ce chemin pour aller à la rencontre de l’âne qui hurlait, ce ne pouvait être que de douleur, moi-même crié le nom de Ginés pour qu’il descendît nous rejoindre et profiter du divertissement prometteur que personne ne manquerait sous aucun prétexte, mon compagnon de voyage et d’infortune ne se fût peut-être pas réveillé et eût été, qui sait, emporté par le temps qui atteignait pour lui les limites de l’inconcevable, d’où l’on peut conclure, sans risquer de se tromper sur la conduite à tenir quant aux aménagements émotionnels du présent texte, que ce ne fut pas le cri de l’âne qui le réveilla, car il l’eût au contraire, et sans moi, mortifié pour toujours, mais mon propre cri, consistant en un appel certes puissant, mais insignifiant, si mon expérience du combat a quelque valeur, relativement aux approches de la mort qui a pris les chemins détournés du rêve, celui que l’on fait en dormant, à l’heure de dormir et non pas de rêver à autre chose de moins routinier. Ce fut donc moi que Ginés accusa de l’avoir réveillé. L’hôtesse sourit.

— Ah ! le sacré fils de pute que ce Rogerius qui donne de la voix pour ameuter les autres ! Suis-je ce chien qu’on lance à la poursuite des animaux qu’on veut manger pour vivre ? Je te ferais savoir de quel bois je chauffe les épaules de mes bourreaux !

Et disant cela, d’une voix qui répondait, par ses basses, aux aigus que je venais d’appliquer à mon cri pour le rendre plus matin, Ginés s’entortillait dans sa robe, manquant de peu de dévaler l’escalier au pied duquel je m’étais posté pour donner de l’assise à mon appel. Le pied de l’hôtesse se retira et la porte se referma.

— C’est l’âne ! m’écriai-je aussi vite que je pus.

Ginés s’étonna. Après une seconde d’hésitation, il comprit de quel âne je parlais et comme le cri n’avait pas cessé, il se boucha les oreilles et se pencha en avant comme quelqu’un qui prétend se soustraire à la douleur.

— Nous allons nous rendre compte, expliquai-je. J’ai pensé que, comme il s’agit de votre âne, si je me souviens bien…

— Tu ne te souviens de rien du tout !

Ginés me bouscula et ouvrit la porte d’un coup de pied. J’entendis l’hôtesse qui rouspétait parce que la porte lui appartenait encore, disait-elle en riant. Était-elle la femme avec qui Ginés avait couché avant de revenir dans notre chambre ? Je passai la porte à mon tour. Je ne surpris pas de baiser, mais je vis que l’hôtesse avait pardonné, tant son visage était radieux.

— Allons voir ce qu’il nous veut, cet âne ! me dit Ginés en passant devant moi.

— Vouloir ! Vouloir ! gloussait l’hôtesse qui trottinait derrière nous. Nous voulons tous ! Et après ?

Renonçant à ce qu’elle entendait par ces obscures paroles qu’il me semblait avoir prononcées moi-même, je suivis Ginés sans écouter la suite du discours qu’elle nous adressait comme si je n’étais pas là pour en saisir au moins la difficulté.

 

Nécessaire intermède coupant le rêve afin que le lecteur prenne le même chemin.

Ce que nous vîmes alors, ou plutôt ce que je vis que les autres voyaient, n’avait peut-être pas pour eux, qui me précédaient et ne m’encourageaient guère à les devancer alors que je m’en sentais la force, toute l’importance que je me croyais en devoir d’exprimer avant qu’ils n’en effaçassent le souvenir, ce temps incorrigible mais sujet à caution que je ne tarderais pas, comme on en tient ici la preuve, à transporter dans le texte même de mon aventure hors de moi-même et à la tangente quelquefois bissectrice de ces autres qui finiraient par représenter, dans mon intention, ceux qui manquaient à leur appel tragicomique. Chaque fois que j’arrive le dernier sur les lieux qui n’eussent pas existé sans ma prétention à les retrouver je m’aperçois un peu tard que je suis dans les pas de « quelqu’un d’autre » et que par ce tour joué à ma présence d’esprit, laquelle m’eût été d’un grand secours, ce « troisième homme » ne se contente plus de me précéder, mais encore m’obsède jusqu’à la disparition des raisons de ma souffrance, si souffrir consiste à caresser d’illusoires tentatives d’arriver le premier alors qu’il n’en a jamais été question. Ayant procédé malgré moi à ce glissement d’un rêve incertain, peut-être trop vrai, et par là significatif de mes réelles intentions, à cet autre où la ressemblance s’arrêtait à l’animal, comme créature indispensable au dénouement de ce qui n’avait pas même de commencement, je fendis l’espèce de foule constituée par les filles de service et rejoignis l’hôtesse qui, par effet de son autorité sur elles, se tenait maintenant devant elles, moins rieuse qu’épouvantée, les côtes caressées par une joie impossible à contenir autrement que par les moyens d’un abdomen sollicité tellement que la culotte, qu’elle portait fièrement depuis que Ginés l’avait souillée (signe qu’il n’avait pas pris le temps de s’inviter à la violer), descendit sur ses genoux et s’y arrêta alors que j’en étais aux chevilles, le nez dans la poussière que les sabots de l’âne martelaient furieusement, car son cri n’était point d’allégresse et sa joie aussi peu contenue que peut l’être celle d’une créature de rêve dont la bouche ou la gueule maudit l’introduction d’une flûte dans son anus alors que le plaisir reconnaît le seuil d’un théâtre moins réticent aux effets secondaires de la surprise enfin résumée à son explication. Je me pris à tousser et, craignant le coup de patte qui m’eût renvoyé d’où je venais, d’un bond je fus debout, tandis que la main de Ginés pesait lourdement, mieux que le cul d’un pendu, sur mon épaule elle aussi secouée du même rire qui venait de gagner les filles de joie et de services divers que je trouvais alors plus belles d’éprouver cet amusement non pas cette fois à mes dépens, mais à ceux de ce troisième et nécessaire personnage que Ginés n’avait pas, à sa grande frayeur de dormeur quasiment décédé, identifié comme il m’avait reconnu en d’autres circonstances moins cocasses que le lecteur ici présent revisitera illico, par une relecture de l’épilogue, s’il veut comprendre où je veux en venir, et pourquoi pas de ce qui suit, jusqu’ici où j’aurais la patience de l’attendre, non point de pied ferme car il n’est pas mon ennemi, quoique mon confident, mais avec la conscience tranquille, soit dit en passant, du confesseur, voire de l’affidé qui finira, n’en doutons pas, par le retourner comme un gant et l’ajuster à son exacte dimension de spectateur en totale incohérence avec tout ce qui fonde le témoignage, quand il s’agit de cela, s’entend.

 

Parenthèse sur la question de la littérature.

Que le lecteur me pardonne, une fois de plus, cette digression, accoutumé qu’il est aux valeurs de l’aristotélisme ambiant, quasi pacte social qui réduit l’œuvre d’art aux leçons qu’elle dispense, marginalisant alors les aspects les plus artistiques de la chose, et forçant le texte, ou tout autre apparence forgée, à ne pas dépasser les limites imposées par la garantie de discussions purement formelles, laissant au fond les soubassements non seulement de la pensée, qui est universelle, mais aussi ses combats d’intérêt dont le sang n’est pas le moindre aspect de l’ignominie qui conclut, toujours provisoirement, car il n’est pas impossible que le temps ne soit que l’espace de l’espace, par le triomphe des maîtres et de leurs domestiques, toutes communautés confondues. Moi, Rogerius, écrivant ce que nul autre ne peut écrire à ma place, composant plus ou mieux qu’écrivant avec la palette de mes impressions et non pas construisant comme le font les connaisseurs et les inventeurs, je me sers de l’écriture pour former le monument de ma présence, rien de plus, et je ne demande pas qu’on s’y recueille ni même qu’on en transmette la fortune, car cet édifice n’est point un palais, mais une habitation conçue uniquement dans la perspective de sa fenêtre et de sa porte. On a vu ici, en lisant, qu’il est beaucoup question de rêve et d’apparence, et que la réalité, qui selon le Sage eût été la seule proie propice de l’homme si l’homme eût su profiter de son avantage sur les autres animaux de sa race, n’est perçue qu’à travers l’écran, ou le filtre, de ce qu’il convient d’appeler la poésie, autrement dit de l’usage, si la métaphore n’est pas de trop ici, d’une palette plutôt que d’une autre, et de ce temps, celui du texte, plutôt que d’une autre durée dont les couleurs confineraient finalement à l’imposture, alors que l’écriture ne connaît pas d’autre sens que ses recommencements bien loin des cimentations de la plastique, incluses celles de la cinématographie qui n’est qu’une illusion et non point, comme je veux, un état impossible à changer dès lors qu’il a pris forme. On ne s’étonnera donc pas de l’usage que je fais ici du rêve et de ses implications au niveau des apparences dont je suis, pour l’heure, le seul garant, laissant aux aventures des sciences et des technologies l’avantage de la réalité conçue ici comme le spectateur privilégié de l’antichtone que je suis quand je voyage, presque chaque jour, du lieu de mes apparences aux personnages de mes rêves. Le blason de ma famille [Note 1], en usage depuis toujours, dira à quel point j’ai situé la lecture du présent texte entre les apparences et la réalité, cette fois aux antipodes du rêve qui est, que je sache, la seule méthode de construction capable de pallier le défaut de connaissances et le déficit d’invention.

 

Ce que nous vîmes alors.

J’en étais à la poussière soulevée par les sabots de l’animal, comme je peinais à le dire à Ginés qui me soulevait pour m’en préserver, effort qui ne le privait pas du rire ni des commentaires participant au rire que les autres avaient initié en arrivant les premiers sur les lieux où, pinçant ses lèvres bleues, Marette soufflait inlassablement dans le pipeau, lequel, s’il émettait un son, ne se signalait que par ce qui apparaissait de lui au dehors de l’anus toujours enclin à souffler dans l’autre sens, ce qui expliquait sans doute l’alternance de grimaces dégoûtées et de gonflements obstinés dont le maire de Mazères était la proie, encore que la queue de l’animal participât à sa posture pour le moins comique, en quoi nous riions, en fouettant avec la même alternance sauvage ce visage surpris en flagrant délit de jouissance parallèle que les sabots menaçaient d’interrompre par une souffrance autrement réelle. Comme il ne s’était pas déculotté, selon l’usage commode des rapports sexuels tels que nous les pratiquons encore de nos jours, les filles, celles de joie comme celles de service, désignèrent le pipeau sous le nom de « bite », considération qui augmenta sensiblement la force propulsive du rire qui agitait les épaules de Ginés sur lesquelles s’appuyait sans retenue notre hôtesse répétant à l’encan que c’était « une drôle de bite » et qu’elle n’en avait jamais vu qui possédassent autant de trous, autant derrière que devant, et sur le dessus, car Marette s’était appliqué à disposer son instrument dans le sens que les joueurs n’envisagent que par rapport à l’usage qu’ils font de leurs doigts pour accompagner le souffle qui les inspirent. Les yeux larmoyants autant par l’effet de la poussière que par le spectacle que donnait l’édile de sa propension à user et abuser des choses regardant le sexe et ses dépendances, je pris une photographie, promettant à haute voix de la communiquer à la Presse locale dont j’étais le pigiste préféré, ce que Ginés n’ignorait pas, puisqu’il posa fermement, toutefois à une distance le mettant à l’abri des coups de pieds et sous le masque que l’hôtesse formait joyeusement avec ses doigts agiles entrecroisés à la demande du loup qu’elle enfermait ainsi dans la basse cour de ses désirs les moins secrets, toute publicité de son établissement étant la bienvenue, comme elle me le disait en me faisant signe de cadrer de son côté, Ginés ne tenant pas à être reconnu comme le voleur de l’âne de Sancho. Le berger s’interposa :

— C’est ma flûte ! lança-t-il posément comme s’il plaidait.

— On plaide ! s’écria la Présidente qui arrivait cul nu, car, comme nous l’avons conté précédemment, sa culotte, peut-être volée, avait disparu.

Mais Marette s’acharnait. Il semblait bien qu’il était impossible de l’arrêter. Le cri de l’âne se répercutait dans les montagnes environnantes, à peine changé par les éclats de rire et les gloussements des poules et des servantes. La Présidente en conçu une crotte de la taille d’un basson, dit Ginés en observant la chose que la magistrate avait abandonnée au regard et dont elle s’était éloignée parce qu’elle ne reconnaissait pas cette odeur, selon ce qu’elle disait. Mon diaphragme donnait des signes de spasmes.

— Voilà donc le voleur de ma flûte ! gémit le berger.

La Présidente s’interposa, mesurant les écarts de l’âne sans aucune attention pour ses fesses salies.

— Loulou ! rugit-elle. Mon légionnaire d’honneur ! Mon inspirateur lexical ! As-tu volé cette flûte ? Et si tu ne l’as pas volée, qui te l’a mise dans les mains ?

Le procès commençait. Il n’était plus question de rire avec autant de foi. Quelques bouffées de chaleur colorèrent les joues des filles. L’hôtesse ne posait plus.

— C’est comme ma culotte, continua la Présidente. Quelqu’un peut-il me dire, sans dénoncer personne, où elle est en ce moment ?

Nous fîmes silence, ce qui augmenta la puissance du cri de l’âne. La Présidente arracha alors Marette à ses occupations. La chemise en craqua. Un bouton valsa dans notre direction. Et le pipeau, ou flûte, fusa dans le ciel, car l’âne, enfin soulagé, avait plié ses pattes de devant et, le cul en l’air, et la queue dressée comme un fanon, avait pété sans ménagement, effluves qui se mêlèrent à celles que la Présidente transportait avec elle et dont elle avait déposé un exemplaire à nos pieds, peut-être pour marquer son territoire, usage fort commun chez les magistrats depuis la Collaboration dont nous tairons les autres effets de crainte d’en dire trop et pas assez en même temps.

— Vas-tu parler enfin, Loulou ! cria-t-elle.

Marette s’ébroua. Il revenait de loin. Les filles étaient parties à la recherche de la flûte, car, dirent-elles, les disputes entre les maîtres de ce monde ne les intéressaient guère, d’autant qu’elles n’y comprenaient rien et que personne n’était disposé à leur expliquer pourquoi (elles ne comprenaient rien). Marette rouvrit les yeux.

— Qu’est-ce que j’ai pris ! fit-il.

Les filles n’étant plus là pour rire avec nous, Ginés et moi nous appliquâmes à remettre l’âne sur ses pattes, ce qu’il accepta sans autre cri. Nous tournions le dos à la scène maintenant constituée. Nous nous dirigeâmes vers les écuries où rouillait une automobile d’un autre âge, celui de nos artères. La marionnette nous attendait. Par contre, le cheval de bois avait disparu. J’eus le temps de le voir disparaître. Il descendait la pente vers la rivière.

— Ça boit, un cheval de bois ? demandai-je bêtement.

De l’autre côté de la cour où s’égaillaient d’autres poules moins jacasses et peut-être aussi moins heureuses de vivre, le berger refusait obstinément de prendre la flûte que la Présidente lui tendait, car elle l’avait arrachée de la bouche de Marette. De loin, on comprenait l’embarras du berger, mais la Présidente ne voyait pas d’inconvénient à mettre la main sur ce qui ne lui appartenait pas. Le berger reculait. Et elle avançait. Marette, privé de son jouet, sortit sa médaille pour la secouer, mais comme personne ne venait à lui pour partager ce jeu, il la mordilla en souvenir de l’Empereur.

— Et sa culotte ? demandai-je à Ginés.

— C’est pas moi, fit-il.

Je n’imaginais pas mon ami Ginés recélant une culotte de présidente avec ce qu’elle contient d’arguments propices à l’avancement et aux préférences de la postulation. Nous étions à l’abri maintenant. On entendait le rire des filles. Même le cheval de bois hennissait, ce qui ne laissa pas de m’étonner, car je ne l’avais jamais entendu prononcer une seule parole. Sur ce, la Présidente fit le point :

 

Décision de justice prise sur le champ de l’honneur en faveur de l’une et de l’autre partie.

— Mon Loulou, tu es dans de beaux draps ! Et ce n’est pas à l’école des cadavres que tu trouveras la solution à tes problèmes de kleptomanie. J’ai moi-même essayé la bagatelle, mais le massacre avait déjà eu lieu. (Elle se tourna alors vers la façade grise de l’hôtel où nous avions déjà nos habitudes, ce que l’hôtesse avança comme argument de son innocence, auquel la Présidente répliqua :) Personne ne vous accuse encore, d’autant que ce pipeau, ou flûte, n’a peut-être été qu’emprunté, le temps de se livrer à une occupation qui relève du domaine privé, auquel cas ce tribunal se déclarera incompétent et le prévenu, en la personne de cet honorable légionnaire de l’honneur, pourra alors disposer de sa liberté comme il l’entend, quitte à vider nos caves jusqu’au dernier flacon (Marette se redressa en entendant cette promesse à peine dissimulée). Monsieur le berger, poursuivit la Présidente qui perdait des eaux, si ce pipeau, ou cette flûte, n’a pas été endommagé par l’usage qu’en a fait Marette ici présent (Marette se pencha pour saluer cette appréciation), vous ne pourrez pas réclamer une indemnité puisque tout le temps que vous avez été privé de votre instrument, vous l’avez passé à dormir pendant que Marette, lui, ne chômait pas comme cet âne (où est-il ?) en témoignerait si la parole lui été donnée. (S’approchant du berger qui n’a toujours pas repris possession de la flûte et qui grimace en protégeant ses mains sous ses aisselles) Vous n’avez qu’à la tremper dans la solution de votre choix pour qu’elle retrouve tout son éclat, si jamais elle a brillé ailleurs que dans le cul de cet âne (où est-il ?) grâce au souffle que lui a communiqué Marette sans que personne, ni même vous, ne lui ait rien demandé (Le berger fait le signe qu’il renonce à récupérer sa flûte). En foi de quoi, constatant que le plaignant, à savoir un berger dépossédé de sa flûte, ou pipeau, flageolet de l’octave, laquelle est réintégrée dans son patrimoine car il ne s’en servait pas quand l’emprunteur, dénomination désormais en usage par décret de l’autorité que je représente, à savoir le peuple de France, ne prétendait rien d’autre que d’agrémenter ses divertissements conformément aux us et coutumes (ici, le berger eut un geste de dépit), refuse d’assumer sa responsabilité de propriétaire sous prétexte que la propriété qui lui est rendue a servi à d’autres fins qu’à celles qui expliquent sa disparition provisoire, nous, Justice et tout le Saint-Frusquin, déclarons qu’il n’y a pas eu vol, ni même emprunt avec vice du consentement, déboutons ledit berger de sa demande et rendons à Louis Marette, maire de Mazères et hôte de ces lieux (l’hôtesse s’inclina, montrant les portes des placards qui ne contenaient effectivement rien d’autre que le linge de maison et tous les ustensiles de sa profession, clystères et forceps, poire d’angoisse et contrepoids d’estrapade), la liberté qui lui est si chère qu’il sait nous en faire profiter aussi un peu de temps en temps (La Présidente secoua la flûte, quelques gouttes infâmes giclèrent). Ajoutons que, compte tenu que le plaignant déclare ne pas souhaiter rentrer en possession de son bien, le restituons à Louis Marette qui promet de ne plus s’en servir pro anus, ni per asinus, et surtout pas in asnus anusum, mais de réserver cet usage délicat à celles et à ceux qui en font la demande sans autre ambiguïté que le paradoxe de leur désir.

Et la flûte, à la fin de ce discours péremptoire, retourna dans les mains de Marette qui aussitôt la porta à la bouche où elle avait acquis des habitudes, au son de quoi l’âne, que je tenais par le licol, se remit à crier en ruant, tandis que Ginés, riant de plus belle, appelait les filles, les unes et les autres, pour les inviter à se régaler de la reprise du spectacle car la Justice, en la personne de la Présidente au cul plein de merde générique, venait d’autoriser Louis Marette, délinquant repenti, à user des instruments de la musique comme bon lui semblait et comme il était d’ailleurs en train de l’exprimer en chatouillant l’anus de la Présidente avec le souffle qu’il introduisait dans le chalumeau, caresse dont elle ne négligeait pas les avantages, pour la forme laissant à son bourreau le soin de relever sa robe, car elle ne voulait pas qu’on crût à sa complicité relative même restreinte à l’écartement inexplicable autrement des cuisses et des genoux que le véritable flûtiste, à savoir le berger maintenant dépourvu de son instrument, reluquait comme s’il en devenait, par l’enchantement d’une décision de justice ne le contraignant pas à souiller ses mains, l’acquéreur chanceux juste le temps de penser à autre chose, comme c’est écrit dans le grand livre des lois votées au Parlement, institution dont il n’était pas le moins actif des admirateurs inconditionnels.

 

Des conséquences de la reprise par Marette de ses activités sexuelles par l’intermédiaire d’une flûte et de ses effets sur l’anus de la Présidente.

Ayant en quelque sorte procédé au remplacement de l’âne, qui appartenait à la fois au rêve et aux apparences telles que j’en fais le rapport circonstancié dans ce texte de progression aristotélicienne, mais de conception digressive alimentée par le jeu, ou frottement sémantique des parties jouées par pur plaisir d’en être le nœud gordien, des péripéties et de leurs contraires envisagés comme solution d’un problème non encore exposé même sous forme d’hypothèse, et encore qu’il soit difficile de désigner à coup sûr le sujet agissant, à savoir s’il s’agit de moi, Rogerius, auteur des présentes, ou de Marette, qui tenait la flûte, l’ayant peut-être définitivement soumise aux conditions de la crasse intérieure, celle-ci fût-elle d’origine animale (et alors entre ce rêve et cette apparence il faut chercher évidemment l’auteur d’une poésie qui fait mieux que montrer son nez) ou humaine, cette fois en la personne réelle de la Présidente qui, après avoir œuvré pour se trouver à l’endroit où l’âne l’avait précédée, secouait son popotin dans le sens de la musique, comme fait l’âne pour avoir du foin, enseigne le dicton, par ladite présidente, moi, Rogerius, ou Marette, selon l’idiosyncrasie du lecteur encore à l’aise au moment où je propose cette alternative somme toute digne d’un enjeu littéraire à la hauteur de la figure formée par l’extension de ces deux multiplications paires, jouait (l’un ou l’autre ou l’un et l’autre ?) de la flûte par le bon trou (l’un ou l’autre, car il n’y a qu’un seul trou à ma connaissance), sifflet commode qui n’exige pas du souffle autre chose que son renouvellement coïncidant avec la mesure confinant le rythme choisi pour l’heure, à fleur, si cet organe chantant de la nature en fête n’est pas de trop quand c’est elle qui va à l’anus et non pas l’anus qui revient à elle, du sphincter dilaté à l’extrême que la magistrate exposait aux vibrations sonores et lumineuses qui en composait le spectacle et en nourrissait l’attente, de laquelle j’étais le sujet, comme d’autres se prenaient pour son objet, cette fois seul face à cet immondice proposé comme entrée d’un mode d’existence pour lequel je n’éprouvais aucune sympathie, comme mon goût pour la modernité m’éloigne depuis toujours des futilités du théâtre dit classique par les tenants d’une république dont le principal objectif, sur le plan législatif, est d’interdire l’instauration du premier amendement américain en activant à la surface de la nation les jouets de l’égalité, imposture première bornée par les promesses d’équité, et les reliques de la fraternité gisant dans les effets de la poudre aux yeux des conditions de la solidarité, vertus théologales quasiment.

 

Entrée d’une vagabonde qui se rappelle au souvenir de Marette.

D’ailleurs Ginés remontait avec les filles, les unes à son bras et les autres devant ouvrant un passage de fleurs et de reflets, quelques-unes se bouchant les oreilles, ce qui ne manqua pas de troubler mon esprit, car il n’était pas possible, dans ces circonstances complexes, de distinguer les causes des effets, l’âne criant au bout du licol que je tenais fermement pour ne pas me laisser emporter par sa volonté, et la flûte caressant de son souffle l’anus agité de la Présidente, à quoi il convient de joindre, comme sur le papier, premièrement les ânonnements que le plaisir lui arrachait avec son gré, deuxièmement les commentaires hachés de Marette qui ne respirait plus que par ce moyen détourné, et enfin troisièmement, si j’avais quelque rapport avec la Présidente par le truchement de la flûte, comme il est dit supposément plus haut, non point ce qui sortait de ma bouche, car j’en destinerais alors la matière tout entière au sifflet, occupant mes doigts à explorer la gamme des trous percés à mon attention, mais ce que je lâchai dans l’air pyrénéen à travers le papier joseph qui tapissait le fond de ma culotte. En arrivant sur le théâtre de nos opérations, Ginés et sa troupe mi-virginale s’appliquèrent à bien nous montrer qu’ils se bouchaient le nez, excepté le cheval de bois, tiré au bout d’un cordon par deux vierges qui ne cachaient rien de leur expérience en la matière, que la marionnette avait rejoint les bras en croix, ouvrant une bouche démesurée d’où semblait sourdre le cri de l’âne que je tenais toujours, mais avec moins de fermeté depuis que ces deux objets, le cheval de bois et la marionnette de chiffon, posaient clairement la question de leur animation, par qui, par quoi, comment ? mais je n’eus pas le temps d’y penser plus systématiquement car, ce que la marionnette venait saluer avec ses bras, ce n’était point le cheval, qui ne s’y trompa pas, mais la femme qui le chevauchait et que la troupe de Ginés ramenait ainsi du talweg où ils l’avaient trouvée, selon ce que haletait Ginés dans l’empreinte d’un bonheur de pacotille, couverte de sueur et dans ces mêmes haillons, la bouteille agile et le gosier toujours sec, brayant que Marette l’avait volée et qu’elle l’avait suivi pour lui donner une leçon, plainte qui ne tomba pas dans l’oreille d’une sourde. L’anus de la Présidente cessa d’onduler. Marette crut à une paralysie. Il sombra dans l’alcool.

 

Premier dialogue entre la Présidente et la vagabonde.

— Cela mérite une explication ! grogna la Présidente.

Tout le monde hocha la tête sans rien dire, y compris la vagabonde qui mit pied à terre non sans avoir préalablement flatté l’encolure cloutée du canasson factice, lever de jambe qui fit apparaître la fraîcheur de son cul car, contrairement à la Présidente que l’absence de culotte invitait à l’emmerdement, celle-là conservait les effets de la caresse comme si elle n’en connaissait que les aspects idylliques, portant ailleurs les traces d’un amour moins pondéré comme me le suggéra le clin d’œil complice de Ginés qui, si j’avais bien compris, avait pris le temps de s’informer.

— Ah ça ! s’écria la Présidente en apercevant les fesses roses et claires de la vagabonde, vous ne portez point de culotte !

La vagabonde souleva ses jupes pour confirmer ce que nous savions déjà et je commençais à resserrer le nœud qui tenait l’âne par l’autre bout, ce qui ne manqua pas de diminuer la force de son cri et de lui inspirer une autre crainte plus substantielle que celle, de nature inconnue en tous cas de moi, qui le poussait à crier alors que la flûte était entre les mains de Marette et qu’il la pétrissait comme si par cette pression constante et appliquée il comptait en extraire une substance plus en accord avec ce qu’il voyait, belles fesses au duvet blond qui surmontait un entrejambe aux perspectives fuyantes, jambes dont l’envers des genoux fleurissait de gouttes cueillies au passage des herbes folles, et pieds agiles aux talons relevés tout en nuance de rose. L’âne, garrotté comme il faut, cessa de crier.

— Expliquez-vous ! fit la Présidente.

— Oh ! Vous n’étiez pas bien loin vous-même, commença la vagabonde.

— Et j’étais où, si on peut le savoir sans écouter vos mensonges ?

— Dans les chiottes, madame.

— C’est possible… Tout le monde y va !

— Et vous y avez perdu votre culotte.

— Je ne perds jamais ma culotte de cette façon ridicule !

— Faut-il qu’on vous la retire ?

— Cela ne vous regarde pas ! On ne me retire jamais que ce que je veux qu’on me retire. Sinon, on ne me retire rien !

— Alors où est passée votre culotte, madame ?

— Elle n’est pas passée, jeune fille ! Ce n’est pas une façon de parler de ma culotte que de dire qu’elle est « passée ».

— La mienne, poursuivit la vagabonde sans cesser de s’amuser, c’est Marette qui me l’a volée. Là (elle montra la vallée) où vous avez l’habitude de chier avec ou sans votre culotte.

La Présidente haussa les épaules. Une crotte dégoulina sur son genou, puis se déposa sur son coup de pied. Elle la botta.

— Prouvez qu’il vous l’a volée, dit-elle en souriant elle aussi.

Puis son visage se renfrogna :

— Marette ne vole jamais la culotte des autres ! déclara-t-elle en se haussant sur la pointe des pieds.

— Allons fouiller sa chambre, proposa l’hôtesse.

— Sans com’, pas question ! fit la Présidente.

Mais la troupe s’était déjà tournée vers l’auberge. L’âne était mort.

 

Lamentations supposées de Sancho Panza en attendant d’entrer avec les autres dans la chambre que Louis Marette occupe pendant ce séjour.

« Ô mon aliboron qui âne fut et âne n’est plus, capital d’un voyage que je ne fis que par la pensée, car je dormais suite à mes aventures alimentaires entrecoupées de discours qui en disaient long sur la teneur en plaisirs du moindre épisode conté sans autre intention que d’en revenir l’esprit chargé comme les bras qui me portent, ô maître du gazon et des chemins qui ne mènent nulle part si c’est là qu’on veut aller et ici quand rien n’est encore décidé, vestige et profil de moi-même, condition même posée à la domesticité, ô animal sans l’être et être sans animalité, combien de fois me suis-je réveillé sans toi, perché en haut du bat qui surplombait l’herbe tondue par tes gencives, désespéré de ne te revoir plus jamais, et te reconnaissant dans chaque âne ne dépendant point de ma volonté, ta parenté m’a fait crier mon nom au lieu du tien, tant et si bien qu’on m’a demandé de cesser de m’appeler moi-même sous peine d’être pris pour un fou à la place de mon maître que cette triste situation amusait, alors qu’il aurait dû commencer à se dissiper comme la brume dès que le matin appartient enfin à tout le monde, ô abruti, andouille, âne bâté, bourrique, bûche, buse, cave, cerveau ramolli, cloche, con, cornichon, couenne, courge, crétin, cruche, débile, dégénéré, demeuré, dindon, enflé, gâteux, gland, gogol, gourde, huître, innocent, légume, manche, moule, nouille, œuf, patate, pauvre d’esprit, pochetée, primate, saucisse, simple d’esprit, taré, tarte, truffe ! â si je n’avais pas connu ce Ginés qui folâtre avec les marionnettes de mon imagination, et si j’avais rêvé au lieu de dormir comme il n’est pas permis à l’homme d’exister dans un lit de verdure aussi fleuri que les promesses d’île et de gouvernement ! je ne serais pas mort maintenant que tu me crois encore vivant, toi trottinant derrière un roussin d’Arcadie qui peine sous l’armure et les projets irréalisables, et cet homme qui m’achève et qui croit te réduire au silence ne m’appelle plus par mon nom, ne me reconnaît plus, ne s’embarrasse pas de cérémonies, ne trouve pas un mot à dire pour regretter la sinistre inutilité à laquelle il t’a condamné en attendant qu’on vienne lui dire qu’on a retrouvé la culotte et qu’ainsi, pendant qu’il pillait le dictionnaire pour te traiter de mort, son récit avait retrouvé sinon le sens du moins la légitimité nécessaire à son recommencement, comme on va le voir au sortir de cet impromptu qu’il m’attribue parce qu’il est pétrifié par ce qu’il vient de commettre sur ma personne, moi l’âne que tu n’es plus et toi, l’homme que j’eusse pu devenir si j’avais été aussi bête que toi ! » et ainsi pendant plus d’une heure que je passai au chevet de cet âne qui n’avait pas mis plus d’une demi-minute pour expirer, fragilité intrinsèque que j’étais en droit d’ignorer mais que je me reprochais comme le moindre des crimes commis contre les personnages qui doivent disparaître au moment où ils n’ont plus d’utilité.

 

Mise en vers français des précédentes jérémiades sous forme de complainte.

« Ô mon aliboron qui âne fut fut fut

Et âne n’est plus plus, capital d’un voyage

Que je ne fis que par la pensée la pensée,

Car je dormais suite à mes avenventures

Alimentaires entrecoupées de discours

Qui en disaient long sur la teneur en plaisirs

Du moindre épisode conté conté conté

Sans autre intention que d’en rerevenir

L’esprit chargé comme les bras quiqui me portent,

Ô maître du gazon et et et des chemins

Qui ne mènent nulle part si c’est là qu’on veut

Aller et ici quand rien n’est encore dé

Décidé, vestige et profil eu de moi-même,

Condition même posée à à à à à

La domesticité, ô animal sans l’être

Et être sans animalité, combien

De fois me suis-je réveillé sans sans toi toi,

Perché en haut du bat qui qui sursurplombait

L’herbe tondue tondue par tes par tes gencives,

Désespéré de ne te revoir plus jamais,

Et te reconnaissant dans dans dans dans chaque âne

Ne dépendant point de ma volontélonté,

Ta parenté m’a fait crier mon nom au lieu

Du tien, tant et si bien qu’on m’a m’a demandé

De cesser de m’appeler moi-même sous peine

D’être pris pour un fou à la place de mon

Maître que cette triste situation

Amusait, alors qu’il aurait dû commencer

À se dissiperper comme comme la brume

Dès que le matintin appartient enfin

À tout le monde, ô abruti, anandoudouille,

Âne bâté, bourrique, bûche, buse, cave,

Cerveau ramolli, cloche, con, cornichonchon,

Couenne, courge, crétin, cruche, dédébibile,

Dégénéré, demeuré, dindon, enfléflé,

Gâteux, gland, gogol, gourde, huître, innocentcent,

Légume, manche, moule, nouille, œuf, patatate,

Pauvre d’esprit, pochetée, primate, saucicisse,

Simple d’esprit, taré, tarte, trutruffeffe !

 si je n’avais pas connu ce Ginés qui

Folâtre avec les marionnettes de mon

Imagination, et si j’avais rêvé

Au lieu de dormir comme il n’est pas permis à

L’homme d’exister dans un litlit de verdure

Aussi fleuri que les propromesses d’îdîle

Et de gouvernement ! je ne serais pas mort

Maintenant que tu me crois encore vivant,

Toi trottinant derrière un rouroussin d’Arcacadiedie

Qui peine sous l’armure et les proprojetjets

Irréalisables, et cet homme qui qui

M’achève et qui croit te réduire au sisilence

Ne m’appelle plus par mon nom mon nom non nom,

Ne me reconnaît plus, ne s’embarrasse pas

De cécérémonies, ne trouve pas un mot

À dire pour regretter la la la la la

Sinistre inutilité à laquelle il t’a

Condamné en attendant qu’on vienne lui dire

Qu’on a retrouvé la culotte et qu’ainsisi,

Pendant qu’il pillait le dictionnaire pour pour

Te traiter de mortmort, son récit avait a

Vait retrouvé sinon le sens du moins la la

Légitimité nécessaire à son son son

Recommencement, comme on va le voir voir voir

Au sortir de cet impromptu qu’il m’attribue

Parce qu’il est pétrifié par ce qu’il vient

De cocommettre sur sur ma ma perpersonne,

Moi l’âne que tu n’es plus et toi, l’homme que

J’eusse pu devenir si si j’avais été

Aussi bête que toi ! Aussi bête que toi ! »

 

Remarques sur la rime dans son usage en poésie et sur la parité des vers dont le nombre est impair (ici).

À cet endroit, ou niveau dramatique, du récit, le lecteur, importun s’il veut savoir ce que je pense de lui, objectera que tout ceci, en prose ou en vers, n’est qu’une honteuse excuse pour ne pas suivre les autres dans la chambre de Louis Marette où le plus grand nombre des participants à l’enquête compte bien résoudre ce qu’il convient d’appeler « l’affaire de la culotte » en attendant non seulement de savoir, de jure, si le maire de Marette est le voleur de cet objet intime et, fait au fond beaucoup plus significatif des complexités narratives de notre époque, à qui appartient cette culotte, étant donné que la vagabonde ne jure que par sa propriété, allégation dont son cul parfaitement nu témoigne sans toutefois la placer incontestablement dans ce qu’elle estime être son droit, tandis que l’attitude de la Présidente demeure ambiguë à ce point que son propre cul, tout aussi dénudé, peut-être à cause de la merde qui l’oint, semble réclamer qu’on lui rende sa culotte sans autre forme de procès, car les projections d’excrément ont fini par fatiguer le public venu nombreux assister à l’opération procédurale consistant à entrer dans la chambre dudit Marette pour en explorer non seulement les tiroirs et autres contenant prévus à cet effet, mais aussi et peut-être surtout les séjours moins évidemment destinés à recéler une culotte dont nous ne connaissons toujours pas l’état de propreté, indice qui au premier coup d’œil qualifiera la propriété, si le cul, celui de la Présidente ou celui de la vagabonde, y est pour quelque chose. Cette métaphore, exprimée ici par le moyen de la phrase augmentée de ses propositions, dans le cadre strict de la relativité des relations de sens et de la subordination tempérée, comme au piano, qui agit sur le sens pour quelquefois le retourner comme le gant à six fourreaux de Francion, est l’occasion, que je ne laisserai pas passer, de s’exprimer un tant soit peu sur la valeur de la rime en poésie, sachant que nous venons de nous adonner sans mesure à la prosodie de la langue française et principalement à ses rythmes, sans toutefois marquer le bout de l’alexandrin par la borne sonore qu’une tradition mal partagée, c’est le moins qu’on puisse dire, veut imposer au retour à la ligne qui fonde à la fois le graphisme du vers et la nécessaire pause qui l’attend au tournant de sa réelle signification, exercice auquel nous a habitués de longue date aussi bien le Dialogue de l’arbre que les Vents et autres souffles de la poésie lyrique. On arguera, comme mauvais prétexte trahissant heureusement la soumission au dogme national des monuments inventés pour la cause, qu’il n’a jamais été question de doubler, et encore moins de tripler ou pire de quadrupler les syllabes pour obtenir ainsi le compte, jugé alors fallacieux et sans relation avec la dignité du vers tel que la sagesse classique, précédée d’autres tentatives de réclusion du sens et de ses conséquences imprévisibles, l’a léguée jusqu’aux futures générations de poètes et d’amateurs de poésie et que du coup, une explication de l’absence (intolérable) de rimes n’a aucune espèce d’importance. Reconnaissons-là que c’est la bonne méthode pour nous couper l’herbe sous le pied. Je vois d’ici madame la Présidente qui exprime par un sourire narquois toute l’étendue de sa victoire, mais a-t-elle seulement établi un rapport de cause à effet entre le rythme donné aux alexandrins que nous avons produits ici sur la base d’une prose dont le sens n’a pas été changé par cette transformation formelle (et poétique) et la rime que nous avons abandonnée à l’imagination du lecteur ? Les gargouillements de ses tripes témoignent assez (n’allons pas plus loin dans le fondement) qu’aucun rapport, de quelque nature que ce soit, n’a été trouvé et que par conséquent il est parfaitement légitime et pertinent de se passer de rimes et même d’en parler. Certes, nous n’avons pas l’intention de composer ici un traité de versification, d’autant que, ne l’oublions pas, nous sommes dans un roman et que les romans ne se versifient plus, du moins ne riment-ils plus, ce qui ne les éloigne pas du rythme que d’ailleurs la richesse de leurs possibilités narratives multiplie à l’infini. Nos alexandrins, par une pratique imitée de Racine et autres versificateurs patentés de la prose, poétisent à la fois visuellement et musicalement ce qui n’était que récit et ce sans appeler à la rime qui ne manque pas parce qu’elle s’absente. Cette dernière relation (récit) nous mènerait trop loin dans l’essai, ce qui nuirait encore mieux que la poésie à la tenue de notre roman. Or, moi, Rogerius, je tiens à demeurer le romancier des faits sans perdre la mesure qu’il convient d’accorder aux ressources propres de la poésie (la rime exceptée) et aux emplois correspondants de l’essai, voire du traité. Il n’est donc pas difficile d’en conclure que ce n’est point par lâcheté que j’ai pris le temps de tuer l’âne (une expression qui passera dans le langage courant) avant d’entrer à mon tour (le dernier, soit !) dans la chambre déjà sens dessus dessous de Louis Marette qui, inspiré par l’alcool plus que par ses connaissances pastorales, soufflait dans le pipeau pour ne pas en jouer, le cul de la Présidente étant à l’œuvre, consciente qu’elle était que la vagabonde n’avait d’autres projets que de lui ravir sa culotte, ou le contraire !

— Cela est fort bien, mais vous n’avez rien dit de la parité de vos vers…

— …lesquels sont soixante-neuf. Donc impairs.

— Alors parlez-nous de l’imparité de vos vers !

— Sans la rime !

 

Reprise du récit sans autre explication.

Revenons un peu en arrière, au moment où, entrant dans la chambre de Louis Marette, je le vis qui jouait du pipeau, assis sur une chaise qui portait ses vêtements de nuit, un peu à l’écart du seul groupe qui fouillait les orifices des murs et les interstices latents du plancher, ceci afin de nous réserver une place, romanesque si l’on veut, à ce que je dis de l’imparité de mes vers. Debout sur le lit qui était défait car les femmes de chambre n’était pas encore à l’œuvre en ce tôt matin de vacances montagnardes, Ginés semblait orchestrer la perquisition alors même que la Présidente affirmait que ce ne pouvait en être une pour des raisons que personne n’avait envie d’écouter tellement le désir s’était immiscé dans les esprits, penchant pour les arguments et les allégations de la vagabonde dont le cul continuait d’exercer son influence au détriment de ce que la Présidente manigançait sans parvenir à imposer ce qu’elle n’exprimait pas encore. Invité à mélanger mes mains aux autres, je les mis où je pus, car elles étaient conduites et je n’avais pas l’intention de résister à ces gentilles poussées que la chair me destinait non sans caprices et réticences. Je captais des joies sommaires, le pipeau de Marette ne cessant lancer ses faux arpèges et les conversations ne parvenant pas à se nouer. L’hôtesse, plus méthodique, mesurait le cadre des recherches sans en trouver l’hypothèse la plus probable et son visage ne participait plus à la joie commune. Je la surveillais sans perdre mes apparences d’expert, ce qui me valait maintes caresses auxquelles je répondais par d’autres chatteries qui justifiaient des commentaires moins innocents, mais qu’y pouvais-je changer si j’avais tué l’âne ?

— À quoi peut bien ressembler une culotte cachée ? dit l’hôtesse.

— Qui vous dit qu’elle est pleine de merde ! grogna la Présidente.

Car nous ne pouvions nous empêcher de renifler avant de découvrir la latte de plancher ou le lé de tapisserie, sachant que l’odeur du cul de la Présidente était si forte qu’il était pratiquement impossible de la distinguer d’une autre. La vagabonde pétait doucement en espérant se distinguer. La confusion provoqua des convulsions.

— Nous ne trouverons rien, dit la Présidente qui pensait que sa culotte devait gésir dans la fosse d’aisance dite du petit Robert à Foix comme nous en avons bavassé dans le détail dans le chapitre précédent celui-ci.

Mais le pensait-elle vraiment, alors qu’elle était la plus active des chercheuses, et la plus rapide à démonter les assemblages de bois et à déchirer ce qui résistait à son analyse ?

— Nous la trouverons ! repartissait la vagabonde alors même que la flûte aspirait ses effluves intestinales et que Louis Marette était au bord de l’étouffement à force de se priver d’expiration, par un usage de la flûte fort peu commun aux flûtistes, détail révélant à l’encan qu’il n’était pas en train de jouer et que sa partition était écrite par un autre.

Les deux rivales en étaient à se toiser à distance, mais les éclats de rire des filles, de joie comme les autres, étaient tellement étourdissants que je ne songeais pas une seconde à imaginer ce qui se passerait sitôt que nous aurions mis la main sur la culotte avec ou sans la merde qui en désignerait la propriétaire légitime.

— Nous avons épuisé le sujet, semble-t-il, dit la Présidente d’un air satisfait car nous revenions maintenant sur les endroits déjà explorés, signe d’épuisement qui se lisait aussi sur le visage moins rieur de la vagabonde dont je tentais d’adoucir les mœurs, par un exercice d’assouplissement pratiqué en harmonie atonale sur le registre du contretemps.

Marette cessa d’aspirer l’air de sa flûte.

— Pas de culotte, dit-il, pas de voleur !

La Présidente éclata de rire :

— Pas de voleur, exulta-t-elle, une menteuse !

Je retins le bras de la vagabonde, ce qui me rapprocha de son cul. Ginés cligna de l’œil et Marette reprit aussitôt ses aspirations, ce qui m’éloigna du cucul.

— Nous n’avons pas cherché sur les personnes, dit une servante. Faut-il chercher là aussi ? demanda-t-elle avec une nuance d’innocence qui dévoila un peu son épaule.

L’hôtesse voulait prendre le temps de réfléchir. La Présidente s’opposa. Ginés dit qu’il trouverait cela amusant. Les filles l’approuvèrent. Les regards me déshabillèrent littéralement. Les mots me manquaient.

— De toute façon, dis-je au berger qui observait la scène depuis le début sans en avoir franchi le seuil (ce qui expliquait que je l’avais bousculé en entrant après avoir tué l’âne et avant d’avoir fourni la thèse de l’imparité de mes vers) on ne peut plus dire qu’il vous l’a volée (la flûte, est-il besoin de le préciser ?) puisque vous la lui avez finalement donnée.

— Je m’insurge ! explosa le berger. Elle était merdeuse comme le cul de cette…

— Merdeuse oui ! fit la Présidente, mais je n’y étais pour rien !

— S’il n’avait pas tué l’âne…

Qui parle ? Je me mis à fouiller plus intensément, ce qui ne laissa pas d’étonner ma compagne la plus proche.

— On a déjà fouillé là-dessous, mec ! dit-elle sans rire.

— Je sais bien qu’on a fouillé là ! dis-je un peu brusquement. Je ne suis pas stupide à ce point !

— Mais vous refouillez, monsieur…

— Et que croyez-vous que je vais trouver si j’ai déjà fouillé, hein ?

Elle me regarda comme si je n’avais rien dit. Elle attendait une réponse à une question qu’elle n’avait pas posée, selon ce que j’avais compris.

— Vous ne dites rien ? demanda-t-elle en souriant tellement que je crus à une obscure moquerie.

— Nous sommes sur les nerfs, conclut l’hôtesse. Descendons.

— On ne fouille pas les personnes ? regretta Ginés qui descendit d’un bond du lit qu’il avait piétiné avec joie.

La vagabonde s’était assise au bord de ce lit. Elle pleurait doucement. Ginés lui flatta le cou, qu’elle avait aussi doux que le cul, selon ce que j’en pouvais apprécier avec les moyens de l’imagination. Marette rougissait. À force d’aspirer au lieu de souffler comme on le fait ordinairement quand on est la proie d’une flûte, il était au bord de la syncope.

— Ça fait pas rougir, la syncope, murmura la vagabonde.

— Qu’est-ce qui le fait rougir alors ? demanda Ginés qui avait son idée.

— Il sait où est la culotte, lui, dit la vagabonde sans se départir de sa tristesse.

— Et ça le fait rougir ? dis-je sans penser à autre chose.

— Déculottez-le ! lança l’hôtesse.

— Qu’est-ce que je disais ? me souffla dans l’oreille ma petite voisine aux épaules nues. On va fouiller la personne. Mais en commençant par la bonne. Hélas !

 

Au sujet des regrets qu’on peut éprouver quand la perspective d’un plaisir n’est pas même remise au lendemain.

Dire que je l’aimais, alors que son nom ne fut même pas prononcé dans la promesse d’amour que je lui destinais et qu’elle n’avait, si je pouvais en juger par la proximité de ses épaules, repoussé que parce que les évènements se précipitaient sans que je pusse y changer l’incipit, car j’étais déjà à l’œuvre de mon récit, relèverait de l’outrance ou de la fabulation, genres peu conformes à mes dispositions d’esprit au moment de m’engager dans les voies délicates du désir ou prurit, selon ce que la perception immédiate de l’autre donne à penser de soi-même dans les circonstances de la rencontre fortuite travaillée au couteau de l’échec. J’eus un moment d’effondrement qui me plongea pour la même durée dans un silence tapageur, je veux dire par là, pour me sauver de l’accusation de pédantisme qui me guette toujours, que le silence reproduisait mes bruits et que ces bruits, semblables à des paroles dont ils n’auraient conservé que la prosodie, m’interdisaient de donner un sens commun aux bruits que la conversation des autres répandaient à la limite de mes attouchements. Elle glissa contre moi tandis que je m’accrochai à tout ce qui ne fût pas elle. Le déchirement impromptu du pan de tapisserie l’emporta et si la flûte n’avait pas repris ses approximations, je n’aurais pas compris que Marette perdait enfin le contrôle de ce que nous étions venus chercher dans sa chambre. La culotte s’appliqua exactement au visage que j’avais entrepris de caresser, cédant enfin au désir. Elle exulta :

— Elle n’est pas pleine de merde ! s’écria-t-elle, ce qui, traduit dans le langage des contes, voulait dire qu’elle n’appartenait en aucune façon à la Présidente, laquelle contesta sans attendre cette conclusion à son avis hâtive, car, prétendit-elle, elle ne l’avait pas encore mise !

L’argument nous coupa le sifflet.

— Vous ne l’avez pas mise parce qu’elle m’appartient ! rétorqua la vagabonde après un moment d’hésitation que la Présidente mit à profit pour s’emparer de la culotte et se la mettre !

— Maintenant elle est pleine de merde ! lança-t-elle en même temps qu’un rire qui secoua même les épaules de Marette.

Il n’avait pas cessé de jouer.

— C’est le voleur, dit Ginés. Mais nous ne savons toujours pas à qui il l’a volée.

— Bien sûr que vous le savez, puisqu’elle est pleine de merde ! dit la Présidente avec une grimace de satisfaction.

— Elle ne l’était pas ! Elle ne l’était pas ! Pas vrai qu’elle ne l’était pas ? gloussa la vagabonde en entreprenant le tour de la chambre pour en visiter chacun des hôtes.

Elle se pencha sur ma voisine :

— Était-elle pleine de merde ? lui demanda-t-elle.

— Je… je ne sais pas… bredouilla mon amoureuse.

— Elle sentait ? Est-ce qu’elle sentait ? insista la vagabonde qui abusait de son emprise sur mon amie.

Je m’interposais :

— Vous ne comprenez pas… commençais-je.

Puis je me rassis.

— Je comprends très bien, fanfaronna la vagabonde.

— Vous ne comprenez rien, balbutiai-je.

— Parce que vous comprenez, vous ? me demanda ingénument celle que j’aurais aimée si on m’en avait laissé le temps.

La Présidente triomphait. Elle retira sa culotte pour la donner à examiner à tous ceux qui doutait encore qu’elle lui appartînt. La vagabonde était au bord des larmes. J’en profitai pour la courtiser, initiant ainsi une redoutable suite aux amours que je n’avais pas assumées.

— Donc, fit Marette sans cesser de souffler dans le sifflet, je ne l’ai pas volée !

— Hé non ! fit la Présidente.

 

Du silence qui s’abattit sur nous suite à cette sentence pour le moins spécieuse.

Il était pesant.

 

Remarque importante sur un fait manquant au récit sans toutefois le rendre incompréhensible.

Il n’aura pas échappé au lecteur qu’entre la déclaration intimant le déculottage de Marette aux fins de vérifier s’il ne portait pas la culotte volée à l’une ou l’autre des prétendantes à sa propriété et le dépôt de ladite culotte sur le visage de ma voisine, il y a un trou. Comment expliquer cette lacune peut-être inadmissible ? S’apparente-t-elle à l’absence, et non point au manque (si, si, j’y tiens !) de rimes au bout de mes vers et à leur imparité dont l’explication vient en toute cohérence s’insérer après la présente exposition ? « Déculottez-le ! » lança l’hôtesse et je fus interrompu alors que j’en étais au sujet des regrets qu’on peut éprouver quand la perspective d’un plaisir n’est pas même remise au lendemain, moment dont la culotte profita pour, écrivais-je, comme s’il était possible qu’une culotte profitât, s’appliquer exactement au visage que j’avais entrepris de caresser, cédant enfin au désir, à la suite de quoi l’affaire de la culotte se conclut par un non-lieu à l’endroit de Marette et un avis de propriété à l’avantage de la Présidente. Autrement dit, la question est maintenant de savoir si Marette a été ou non déculotté et si, suite à cette intervention, la culotte lui a été retirée pour un examen des conditions de sa propriété. Ne possédant pas le moindre élément d’une réponse, à mon grand regret je me vois forcé de continuer mon récit là où je l’ai laissé. Le silence était pesant.

 

Autre glose sans laquelle la seconde période de cet épisode (ou chapitre) risque de perdre son sens avant même de l’avoir trouvé.

Comment se pourrait-il, étant donné que le lecteur est témoin de ma rencontre, dans le prologue de cette histoire, avec l’illustrissime don Quichotte qui n’oublia d’ailleurs pas de se présenter en compagnie de son homme du peuple préféré, à savoir le non moins fameux Sancho Panza, lequel apparaissait, si mes souvenirs sont les bons, et les mieux choisis, ceux dont il convient de soumettre la matière conjecturale à l’esprit le moins disposé à l’analyse des faits retournés d’où ils viennent, si j’en crois ce que je sais de source pas moins inconstante, car je fus en mon temps moi-même l’objet des plus fluctuantes hypothèses éducatives (mais ici n’est pas le lieu de les évoquer), sans son âne pour la raison qu’il, bien qu’il fût, à ce qu’il disait, sur sa trace, et que du coup les particularités du chapitre 23 de la première partie (De ce qui arriva au fameux don Quichotte dans la Sierra Morena, l’une des plus rares aventures que rapporte cette véridique histoire) et du troisième de la seconde (Du risible entretien qu’eurent ensemble don Quichotte, Sancho Panza et le bachelier Samson Carrasco) me revenaient en mémoire pour commencer à former la structure qui, prenant racine dans le compendium des impressions, commençaient à forger celui des improvisations (où nous sommes tandis que j’écris), dans l’attente qu’une composition (espérons-le !) m’éloignât définitivement de l’abîme tournoyant des graphomanies, lui avait été volé par le personnage même qui me réveilla, par l’intermédiaire de l’âne en question, et d’un coup de langue qui est peut-être à l’origine du style de celui-ci, du rêve où j’agissais de la sorte parce que mon cerveau, pourtant habitué à vénérer les reliques de l’étourderie narrative, prenait le même chemin que le voyage que j’entreprenais après en avoir fait un usage crois-je raisonnable et sensé (si tant est que la raison et le sens ait un point commun, ce qui n’apparaît jamais si clairement depuis que « le roman est de la poésie en prose »), personnage que moi, Rogerius, j’ai nommé Ginés de Pasamonte pour montrer à quel point le rêve ne ment pas et qu’il convient de s’y référer chaque fois que le cours impliqué à notre existence se tarit ou change de lit, empruntant l’absence de chemin qui caractérise les formes planes et celles qui les traversent entre les villages de notre imagination, — comment se pourrait-il, dirais-je pour prendre à Pétrus Borel ce qu’il ajoute à Robinson, que l’âne fût tué alors que, après que le silence eût pesé car nous y pensions comme d’un poids, il criait de nouveau, sonore avertissement de la conscience à la recherche d’un équilibre même précaire rapport au fait que Marette n’était plus là pour peser le silence avec nous ? Nous redressâmes nos têtes comme si un seul fil les avait tenues penchées sur nos genoux respectifs.

— Ça n’a pas de sens ! fit Ginés.

 Mon cœur était celui qui battait le plus fort. Je me levai le premier, soulevant le bord de la robe de ma voisine.

— Il y a deux ânes ? dis-je avec l’air de celui qui pense avoir trouvé ce qu’il faut dire avant d’être exécuté par les autres, tous les autres !

— Ne dites pas de bêtise ! dit l’hôtesse. Nous sommes au XXIème siècle !

Nous avions tous vu la vieille voiture à gazogène sous l’appentis de la grange et n’avions pas manqué de nous interroger sur sa place dans l’histoire nationale, mais il fallait convenir, dans le sens que l’hôtesse impliquait à nos réflexions, qu’aucun animal aussi anachronique qu’un âne n’avait sa place dans le monde que nous n’avions pas quitté en séjournant dans les pénates qu’elle modernisait au rythme des subventions gouvernementales et autres pots de vin moins secrets. Le berger s’en vexa et il eût aussitôt envie de jouer de la flûte.

— Ce n’est pas le moment ! dit une fille dont la cuisse ne disait pas le contraire.

— Tu ne l’as pas tué ! ricana Ginés en passant devant moi.

 

Seconde sortie hors des murs à cause d’un changement imprévu du sens accordé jusque-là à une expression non consacrée et à un usage prématuré de ce qu’elle laissait supposer de sa postérité.

Une fois de plus, je sortis le dernier, comme c’est le destin de tout auteur de sa propre histoire, qu’il soit atteint de littérature ou de graphomanie, ou d’autre chose comme on peut se l’imaginer en consultant les catalogues intarissables de nos libraires patentés, chose que nous n’entreprendrons point ici, car nous avons hâte de rejoindre les autres sur le théâtre où Louis Marette, maire de Mazères, reprend ses activités, lesquelles n’ont pas de qualifications pour la raison que de jouer de la flûte dans le cul d’un âne de concert avec la production intestinale de celui-ci n’a ni sens ni raison et moins encore d’exemples dans le promptuaire des actes administratifs et politiques dont l’actualité nous rebat les oreilles à longueur d’inattention. Il faut savoir que j’ai le cœur fragile, tant du côté des sentiments que de celui de son fonctionnement. Mes usages ne sont guère qu’une adaptation sagace de cette précarité circonstancielle, qu’il m’est d’ailleurs loisible de regretter autant de fois que ma plume y trouve à redire, en quoi elle prend le risque de manquer de maîtrise au moment de sortir avec les autres pour se livrer aux débauches de la conversation et de ce qui finit par la dénaturer, écrans des consultations en tous genres, mise au net des limites à ne pas dépasser, croissance de la réputation ou déclin de l’amour, et tant de péripéties dont la chronique n’est au fond que celle du bien. Aussi m’inclinai-je encore, refermant la porte toute vitrée de jaune et de bleu qui au soir prenait l’aspect d’un ciel de nuit sans que personne ne cherchât à expliquer cette métamorphose du désir pris en flagrant délit de narration, à l’heure où la solitude s’emploie à peupler le vide de ses interprétations filaires ou que la compagnie détruit dans la caresse d’autres compréhensions moins porteuses de sens. L’hôtesse me tirait par la chemise, par saccades si précises que je crus un instant à un geste destiné à assouvir, tandis qu’elle n’avait d’autre intention que de me soumettre le plus vite possible aux critiques de ceux qu’elle était capable, j’en prenais conscience presque dans l’horreur de moi-même, de rassembler dans la même opinion qu’on pouvait avoir de moi si l’expression que je prétendais avoir inventée, à savoir « tuer l’âne », ne prenait un sens que si l’âne était mort et que même mort, si Marette tentait, y parvenant ou pas, là n’est pas la question, de le ressusciter par le souffle musical qu’il appliquait à son anus toujours palpitant, il relevait alors de l’invention qui confine à l’imposture, ce qui n’arrive qu’aux auteurs impuissants qui pourrissent dans le jus de leurs improvisations sans jamais atteindre la combinatoire de l’œuvre d’art. La superposition sonore du cri de l’âne et du chant de la flûte me sidéra.

— Il n’a plus rien à dire ! ironisa Ginés qui m’aimait bien quand même.

Je ne peux affirmer maintenant que nous rîmes à ce trait d’humour. Je ne me souviens que d’un vacarme incohérent. Je me suis peut-être même agenouillé avant de trahir, ou de tenter de le faire pour me sauver du ridicule, mon ami qui singeait Marette sans toutefois user de l’anus de la marionnette qui n’en avait peut-être pas d’ailleurs, mais qui jouait le rôle de l’âne avec tout le talent de ses fils, ruant même en lançant ses pattes de chiffons dans le visage ébouriffé de Ginés qui m’invitait à prendre des notes au lieu d’user de l’oreille de l’hôtesse pour lui demander conseil au sujet de ce que je savais. Elle me gifla. Ginés se figea. La marionnette se plia. Marette se mit à aspirer. Et l’âne me regarda d’un air suppliant, car jamais Sancho Panza ne l’avait traité de cette façon, ou plutôt de ces façons, car si Sancho Panza ne savait pas jouer de la flûte, si en tous cas il ne la sifflait jamais qu’en rêve, car il était un homme de condition modeste voire sans prétention, jamais non plus il n’aurait cédé l’usage de son outil de travail, et ce voyage en était un des plus prolifiques comme en témoigne la postérité de son personnage, à un contractant qui ne connaîtrait de la flûte, si c’est connaître que de détourner les vocations, que sa ressemblance, somme toute sans véritable proximité, avec ce dont il ne pouvait plus jouer à cause de l’âge et dont il n’avait peut-être pas goûté la saveur authentique, comme il arrive aux hommes impuissants, parce qu’ils manquent d’intelligence et de culture, et non pas parce qu’ils sont réduits à la domesticité par la force du destin, que leurs maîtres dotent d’une autorité par délégation et pour se soulager des basses besognes qui n’honorent personne mais qu’un honneur de pacotille dissimule dans les garde-robe de la république.

 

Où il est dit en quoi consistait cette trahison et comment elle se justifiait pourtant.

Dupe personne ne l’était quant à la provenance de cet âne martyrisé par Marette avec la flûte que l’on sait. Certes l’hôtesse ne manquait pas d’herbages nourriciers et sa provision de foin témoignait qu’elle n’était pas totalement étrangère à la présence de cet âne. Le propriétaire déclaré, à savoir Ginés qui « possédait » aussi une marionnette de chiffon et un cheval de bois destiné à des usages artificiers comme on a pu le voir dans le prologue de ce roman, ne disait pas le contraire comme ses attouchements ajoutaient leur synesthésie aux frissonnements à peine dissimulés de celle que nous considérions comme l’objet à la fois de ses plaisirs ordinaires et ordinairement gagnés à la nuit qui les révélait à lui-même et à ceux qui servaient de caisse de résonnance, filles occupées à dormir ou à tenir en éveil selon la nature de leur emploi, dont l’une au moins, sans que je susse de quoi elle vivait, car malgré tous mes efforts je ne parvenais pas à distinguer chez elle le vrai du faux, comme il arrive à ceux qui reviennent d’un voyage riche en aventures extraconjugales et qui, sous le coup de cette sorte d’ivresse synthétique, sont comme qui dirait condamnés à errer à la surface, avinés de caresses prodiguées et éperdus d’en recevoir de plus spécialistes du ravissement, bouleversait jusqu’à ma conception du contrat conjugal, persuadé que j’étais de pouvoir sans défaut m’appliquer à honorer mes engagements et en particulier ceux qui me privaient de la meilleure part, du moins de ce que les profondeurs de ma conscience proposaient aux limites de la douleur dont je connaissais, pour avoir, comme je l’ai dit, voyagé ailleurs qu’ici, les linéaments nécessaires à de plus ambitieuses conceptions, déchirure, au sens propre du terme, d’où je renaissais constamment comme s’il s’agissait de la conque de mes cendres. Ne va pas croire, ô lecteur exalté, que Rogerius est synonyme de dérobade, ou subterfuge annonciateur d’autres volte-face, et que je te veux cacher le fait que je fus, à cet instant, poussé à dénoncer le vol commis par mon ami, comme il est dit au chapitre 23 de la première partie des aventures du fameux manchois (De ce qui arriva au fameux don Quichotte dans la Sierra Morena, l’une des plus rares aventures que rapporte cette véridique histoire) et que le troisième de la seconde (Du risible entretien qu’eurent ensemble don Quichotte, Sancho Panza et le bachelier Samson Carrasco), parce que l’auteur de son invention rit de son étourderie, place définitivement sur le plan de la probabilité et des pincettes narratives. Certes, je n’avais pas assisté au vol, je ne l’avais que lu. Il était pour moi aussi réel que tu peux l’être dès l’instant où tu me lis quand j’écris cela. Et, parce que mon esprit allait plus vite que mon âme dans le sens de cette projection de moi-même, vrai Rogerius, sur l’écran de ce que je parais quand je ne suis plus ce que je suis, ô Iago, faux Rogerius, ma bouche exprima le plus clairement qu’il était possible au sein de cette cacophonie que Ginés avait volé l’âne et que je n’y étais pour rien, mais que peut-être il en avait autorisé l’usage à Marette à qui il n’avait manqué qu’un pipeau, ou flûte, pour compléter le tableau de cette vivante farce, erreur d’appréciation qu’il lui fut facile de corriger, avec ou sans l’aide de son prestataire, en volant l’instrument qu’il vient de taire pour entendre ce dont je témoigne, tandis que l’âne continue de brayer de plus belle, preuve que ce n’était pas le chalumeau qui provoquait cette révolte de la terreur, mais ce qu’il était quand il n’en était plus joué. Ginés me toisa.

— Tu l’as volé ? demanda timidement l’hôtesse.

Elle le savait ou pas, comment le savoir ?

— Non, fit simplement Ginés. Comment pourrais-je l’avoir volé puisque tout le monde sait qu’à la page suivante, le bon Sancho Panza, qui est aussi bon qu’il est mon ami, le chevauche dûment comme son maître enfourche bien sa déplorable monture ?

Marette ne comprenait pas de quoi nous devisions. Il s’aboucha de nouveau à l’âne par le moyen de la flûte et reprit ses approximations tonales comme si rien d’autre ne se passait que la curiosité de plus en plus intrigante des filles dont les unes expliquaient aux autres que l’argent n’est jamais aussi facilement gagné qu’avec les mauvais instrumentistes de la joie, enclins qu’ils sont à imaginer leur plaisir pour mieux le trouver alors que le moindre enfant de l’amour sait pertinemment qu’on ne trouve rien à cet endroit-là si on lui a déjà rendu quelque visite prévue à cet effet, doctrine que les serveuses, celles qui servaient vraiment, n’avaient pas l’air de comprendre au point d’en mesurer l’influence bienfaisante sur leur fortune, laquelle nous attirait hors du seul objet de la scène que nous étions en train de jouer pour notre seule information : le vol de l’âne, expression qui fit sourire Ginés car, si je n’avais pas « tué l’âne », rien n’augurait que « voler l’âne » eût un sens capable de changer celui du récit et par conséquent celui de sa propre liberté, détail qui émoustilla la Présidente aussitôt rapprochée par glissement hâtif dans sa propre merde.

 

De la merde en matière d’administration du droit, dite « justice » par ses propres censeurs.

La Présidente n’est pas un personnage satirique comme Marette, lequel est ici portraituré tel qu’il est, dans la limite bien sûr que l’art impose au texte et à son auteur, autrement dit moi-même, Rogerius, mi arabe mi roman, aux confins non pas de l’intuition telle qu’elle est concevable chez l’homme de science, ce que je ne suis pas, mais de ce qu’il convient d’appeler impressions, habit d’Arlequin qui me va assez bien pour que j’entreprenne chaque soir de me coucher avec et que je ne quitte que dans les occasions du plaisir charnel, car alors je ne suis plus moi-même ou en tous cas je ne suis plus ce que je suis, devenant jamais devenu, mais un personnage, notable s’il en est aussi loin de la capitale, dit générique pour ce qu’il ne correspond à personne en particulier, mais à tous ceux de son genre en général, ce qui, on en conviendra, n’atteint pas la vraie ou fausse dignité humaine de ceux et de celles qui se succèdent somme toute dans l’anonymat le plus sûr à ce poste qui n’est qu’un des points de suture où s’applique au quotidien la censure de l’État comme maître d’œuvre, entre autres collections d’impostures, des mythologies messagères dont la merde, issue des métabolismes conçus comme systèmes binaire d’entrée-sortie, est l’aspect le plus significatif de l’effort demandé à ses fonctionnaires. On ne s’étonnera pas de trouver la Présidente, chaque fois que l’occasion nous est donnée de la rencontrer, au palais ou dans les couloirs des mairies où elle se livre aux observations caressantes de ses concitoyens, sans culotte, étant entendu que ladite culotte n’est pas une allusion à ce qu’elle fut au temps où ne pas en porter était bien vu des autorités, mais une culotte telle qu’on peut s’en procurer dans les boutiques de nos rues et de nos réseaux, sorte de sac dans lequel on enfile cette partie du corps où s’articulent les membres inférieurs sous la posture imposée par le tronc et ce qu’il contient, taillé dans la toile la plus à même de ne causer aucun traumatisme à cet endroit de la peau, ou surface de l’humain fait homme ou femme, quelque soit l’âge des artères qui le sillonnent, qu’il est d’usage de ne point exposer sans mesure au soleil, au froid et au regard quand bien même celui-ci ne ferait ni chaud ni froid, car les orifices qui en déterminent la protection, judicieusement placés par la nature dans l’en bas, afin de ne point opposer de résistance à la loi de gravitation, contiennent aussi les organes du plaisir lié à la reproduction de l’espèce, détails qui a son importance relativement au personnage donc générique de la Présidente car celle-ci reproduisait beaucoup, mais en manière de singerie, afin de donner une apparence avantageuse à la personnalité qui lui manquait pour expliquer totalement sa situation de présidente. Elle chiait donc beaucoup. Et comme conséquence de ce qui était devenu une habitude, ou routine de l’ouverture du parapluie commune à tous les serviteurs de la censure officielle, elle ne portait plus de culotte, elle qui adorait cet objet souvent soyeux et qui s’en était si souvent entichée au point de dépasser dans cette extase les fétichistes les plus condamnables tant du point de vue des superstitions religieuses, ou religions, que des organismes de censure, ou associations, sans compter les nébuleuses de l’intention de nuire, mélange de malfaisances intellectuelles et d’actes pusillanimes. On objectera, en cartésien sans métaphysique, définition assez exacte du citoyen français, que le fait de ne point porter de culotte, et au-delà des raisons de cette coutume personnelle et personnalisée, n’implique pas que la Présidente n’en possédait point et qu’elle en faisait l’usage qui convenait le mieux à ses prétentions sociales, comme par exemple de se torcher le cul avec au lieu du papier dont sont fait les arbres et par conséquent les cercueils. D’où il paraît pertinent de conclure, si l’on veut arrêter là cette discussion peut-être par trop digressive, qu’en affirmant avoir été privée de sa culotte par acte d’appropriation délictuelle, la Présidente ne mentait pas et qu’il convenait ipso facto de donner une suite judiciaire à cet attentat à la propriété. Ce que nous avons fait, moi, Rogerius, greffier de ce roman, comme on le lit plus haut.

 

Conséquences de ce qui vient d’être dit et écrit.

Conséquence de ce qui vient d’être dit et écrit, la requête de la Présidente était réputée pertinente et l’expression « voler l’âne » était au banc.

 

La Présidente

Crottes diverses, chutes, autres glissements.

La question de la culotte n’étant plus d’actualité, celle de l’âne prend tout son sens, du moins est-on en droit de penser que ce sens vaut la peine d’être analysé à la lumière des faits, le prévenu étant Ginés de Pasamonte (dont je ne suis pas jalouse — grimace de l’hôtesse qui reçoit des pincements solidaires de la part de ses filles de salle et de joie), ici présent, comme le désigne le roman de Cervantès, ajout certes lourd de conséquences, mais qu’il ne nous appartient pas de juger sous cet angle puisque nous sommes moi seul juge libre d’en apprécier le sémantisme caché (elle soulève un pan de sa robe pour éjecter un étron qui s’aplatit avec éclaboussures sur ses chevilles grossières). D’ailleurs, le président de l’Ariège m’a promis de me construire un palais pour que je puisse y abriter mon dictionnaire de mots-croisés, ce qui ne veut pas dire que je joue quand je préside moi-même, alors que d’autres magistrats ont été surpris en flagrant délit d’usage du téléphone portable en pleine audience.

 

Rogerius

Irrité, prenant à témoin le personnel de l’hôtel et quelques autres qui ne savaient plus qui était fille et qui ne l’était plus.

Il y a loin entre les prétentions à une sémiologie de merde et les murs où moi, Rogerius, je construis l’intérieur de mon esprit avec les matériaux hérités de la tradition la plus noble. Je n’ai pas besoin de culotte pour exister aux yeux des autres. Ni de flûte ! Ce roman en est le témoin irrécusable !

 

Les filles

Tournoyant.

De quoi parle-t-il ?

 

L’hôtesse

Riant.

Je préfère moi aussi quand il n’en parle pas, mais il faut dire que cette odeur de merde n’attire pas le client. Mêmes nos chalands se désistent. (À la Présidente) Je pense qu’une culotte, sans résoudre totalement le problème, en atténuerait les conséquences sur les comptes de la maison, qui sont en baisse depuis que ça sent votre merde…

 

La Présidente

Pleurant.

J’ai tout essayé, vous pensez bien ! Même Marette a soufflé dedans avec sa flûte, alors.

 

Le berger

Se dressant sur la pointe de ses genoux.

Il m’avait déjà volé ma flûte ! Avant ?

 

Tous

Chut !

 

Marette

Vidant un verre.

Moi je fais ce qu’on me demande. Je peux très bien me mettre à la place d’une culotte. Je suis fait pour ça. Et je n’ai jamais fait autre chose…

 

Les filles

Joyeuses.

Cuve ! Cuve !

 

Ginés

Ironique.

Non mais attends, cocotte en papier ! Je croyais qu’il n’était plus question de parler de cette culotte…

 

La Présidente

En larmes.

J’aimerais tellement avoir une culotte ! Papa ! Pourquoi tu ne m’as jamais mis de culotte ?

 

Tout le monde recule.

 

Rogerius

S’avançant, pointant son index sur le front de la Présidente.

Elle avoue ! Elle avoue ! Elle n’a jamais eu de culotte !

 

La vagabonde

Haussant les épaules.

C’est MA culotte ! La science le dit, et je ne mens jamais.

 

Les filles

Trinc ! Trinc ! Trinc !

 

Rogerius

Vainqueur.

Qu’est-ce que je vous disais ? J’ai tué l’âne !

 

Ginés

En colère.

Mais puisque que je l’ai volé ! Je l’ai volé ! Cervantès le dit et l’écrit !

 

La Présidente

Se reprenant et défiant Rogerius.

Et il n’a jamais rien dit ni écrit sur ma culotte !

 

Le berger

Chevauchant la Présidente.

Mais il l’aurait fait si j’avais été là !

 

Marette

Hoquetant.

J’étais pas là moi non plus, mais je ferais tout ce qu’on me dira si je suis payé. Les avances en nature sont acceptées.

 

Rogerius

Sautillant avec les filles.

J’ai tué l’âne-euh ! J’ai tué l’âne-euh !

 

Ginés

Même jeu.

Je l’ai volé-hé ! Je l’ai volé-hé !

 

La Présidente

Acceptant l’acte sexuel proposé par le berger.

Quand j’aurais fini, je vous raconterai comment j’ai usé ma première et dernière culotte.

 

La vagabonde

Lui assénant des coups de balai sur la tête.

Salope ! Salope ! Salope !

 

Utilisation rhétorique du petit bout de bois.

Laissons ici ces personnages surpris en flagrant délit de démonstration et voyons dans le détail quel pourrait être l’usage du petit bout de bois. La petit bout de bois, le voici. Je vous le donne en mille. Ce manche court est extrait du petit balai à torcher les culs qui s’applique aussi aux surfaces souillées par cette pratique naturelle. Ayant retiré ce manche, ou bourrique, de la poignée de feuilles qu’il est d’ordinaire chargé de réunir par la tige sous l’effet d’un nouement pratiqué au moyen d’un fil de fer inoxydable, et ce à fin qu’il s’applique exactement aux surfaces revêtues par épisodes du caca du monde, nous l’enfonçons dans l’orifice qui préside la jointure des deux jambes que la Présidente a solennellement écartées pour recevoir la flûte de rechange du berger dont les halètements entrecoupées d’apnées disent assez la hâte de conclure cette rencontre par le paroxysme excessif de sa pensée relative aux choses de l’amour entre homme et femme, obtenant ainsi une parodie de l’homme exhibant la rigidité quasi cadavérique de son membre déterminant.

— Mais enfin ! s’écrie la Présidente avec une pointe de satisfaction tandis que la flûte du berger aspire ses coulées intestinales. Que faites-vous, monsieur qui enfoncez le petit bout de bois dans mon conin prévu à cet effet explicatif de l’absence de culotte considérée comme le fait le plus prégnant du phénomène qui m’environne depuis que Papa n’est plus papa ?

— Je pratique un changement de votre nature afin de démontrer au lecteur que le sexe de la Présidente ne change pas le sens de son personnage générique, car comme j’écrivais à ce lecteur sous l’effet de la pensée qui motive l’emploi que j’en fais, j’ai senti que ledit lecteur me reprochait d’avoir fait de vous une femme alors que vous pourriez très bien, comme le prévoit le code de procédure, être un homme.

— Mais je suis une femme !

— Alors vous êtes une connasse, terme très familier et non pas insultant comme vous vous apprêtez à le qualifier parce qu’il manque à votre vocabulaire de domestique !

L’huissier qui s’exprimait ainsi, lequel nous ne nommerons pas parce que ce roman n’est pas une entreprise de délation, compta alors les orifices vacants. On entendit la Présidente roucouler à chaque étape de cette recherche systématique et minutieuse :

— Ah ! C’est ma bouche que vous touchez là, monsieur ! Ah ! Ma narine ! Et cet autre que je ne me connaissais pas et que vous nommez si bien ! Mais ceci, monsieur, c’est le canal auditif dont je me sers ! Je vous livre celui-ci jusqu’au tympan car je n’en vois pas d’autres usages !

— Et cet autre trou, là, madame… ?

— Mais enfin, monsieur… ! C’est pour… C’est celui qui…

— Parlez, madame, où j’y mets ce que j’ai sous la main !

— C’est… C’est… C’est par là que…

— C’est par là que ça entre et que ça sort ! cria le berger en y mettant toute la main.

Preuve que la nature du sexe n’a pas d’influence sur le comportement de la magistrature, du moins dans ce pays où on entre et on sort comme dans et d’un moulin selon le principe que ce qui profite à l’un profite à tout le monde.

 

Deux questions : Et l’âne dans tout ça ?Qu’est-ce qu’une rogérienne ?

Ni tué, ni volé, selon ce que ce roman en dit peut-être long, l’âne n’en continuait pas moins de crier alors même que Marette, fatigué de jouer de la flûte sans attirer du monde, s’en servait maintenant comme d’une paille, ayant pris soin d’en boucher tous les trous avec les doigts qui lui restaient, qui trempait dans les liquides répandus à foison par les filles dont il eût été difficile et même compliqué de désigner les seules joyeuses, car elles allaient toutes du même pas de danse, en concert avec ce que Ginés impliquait au rythme qu’il avait donné à cette scène pour le moins carnavalesque, laquelle je, Rogerius, assistais des explications que j’avais réunies, bien avant de me lancer dans ce voyage éducatif, dans les pages de mon petit carnet, sorte de petit bout de bois que je ne fourrais jamais en nul endroit de mon corps ou de celui des autres, mais que j’avais l’habitude de sortir pour l’ouvrir à la page qui me semblait correspondre aux enseignements de la situation. L’âne m’observait du coin de son regard rougi au fer de l’angoisse. J’en conçus une espèce de gêne, comme qui est surpris d’être enfin compris alors que tout laisse à penser qu’il ne l’est pas. Étais-je finalement le seul à pouvoir mettre fin au cri de l’âne autrement que par la mort à lui donnée ou par le décret d’un vol dont Cervantès n’a pas mesuré les conséquences sur le culte qui s’en inspirerait depuis ? J’ouvris et je refermai le carnet plusieurs fois, plusieurs fois provoquant le même effet, à savoir une diminution sensible de la portée du cri que l’âne extrayait maintenant avec mesure, comme un troubadour qui assiste impuissant à la formation de son rêve et qui, pour ne pas y croire encore, car il craint de le perdre ou de s’y perdre, impose à un auditoire médusé les signes que le jongleur interprète comme le prodrome d’une maladie nouvelle dont le siècle s’entichera si la première victime meurt en beauté. Les filles s’immobilisèrent. Ginés renonça à un baiser. L’hôtesse cessa de prendre des photos. Etc. Seul Marette buvait et la Présidente eut un geste d’affection pour le berger qui lança un contre-ut à la face du ciel. L’âne, ni mort ni volé, venait de se taire. J’ouvris et je refermai le carnet jusqu’à ce que le silence se remît à peser, c’est-à-dire autant de temps qui m’était nécessaire pour trouver l’exacte formulation de l’expression que je venais d’inventer, car il n’est pas de poète sans invention et pas d’invention sans poésie. Le graphe que j’avais entrepris prenait forme et sens, comme on va en juger dans les suivantes écritures qui sont, est-il encore utile de le préciser, les miennes, rogériennes inaccessibles au plus grand nombre, certes, mais tellement propices à la découverte de ma richesse intérieure, laquelle je n’aurais de cesse d’exposer au soleil tant que la nuit sera celle de mon rêve. Et si tu n’as pas cette curiosité, ô anagnoste qui m’écoute, je ne te conseille pas d’entrer dans la nuit d’Ulysse, ni d’y trouver le sommeil.

 

Exemple de rogérienne aux environs de la Ripare qui est comme qui dirait une rivière à la fois mythique et exemplaire.

Comme elle est belle, la campagne, ce saint héritage qui a tenu ses promesses de bonheur tranquille, entre les arbres et les fleuves, les prés et les étangs, les toitures et la verdure des murs, ô digne reflet de nous-mêmes, bel éparpillement des intentions d’exister, croissance des convictions acquise au fil de l’expérience ! Comme elle est belle aux flancs de ces montagnes d’où s’étoilent les chemins de nos villes, et qu’il est doux d’y fermer les yeux pour ne plus croire à la mémoire ! Car ainsi porté par le gazon et le chant des oiseaux, je n’étais plus ce que j’avais été et tout me laissait à penser que je deviendrais ce que j’avais toujours rêvé d’être ! Disant cela, je suivais l’âne. Il trottinait gaiment sur les herbes à peine fleurie de ce printemps des altitudes et je savais jouer de la flûte si aucune justice ne l’avait souillée pour en fausser la résonnance naturelle. Nous descendîmes jusqu’à la rivière, qui a nom Ripare, lequel rime avec art, pauvrement c’est vrai, mais l’esprit n’est-il pas conçu, Dieu sait par qui, pour ne rimer que pauvrement quand l’heure est enfin arrivée de « suivre l’âne » sans se poser les questions qui lui viennent parce que le passé est mort ab intestat et que le rivage est peuplé de tout ce que le vent n’a point emporté dans d’autres pays moins prometteurs. Et j’ai bu de cette eau, le genou en terre, le cou plié à l’équerre, le front sur mes pouces, comme le fit le poète majeur à l’orée de sa découverte, sans femmes ni animaux domestiques, car l’âne n’était pas aussi familier et conservait ses distances, parvenu à mi-chemin du gué sous les nouvelles frondaisons du futur proche, si proche que je le vis, ombre rapide des ailes, promesse de feuilles mortes, éclats de voix où l’on devine le rire et ses raisons. Un rayon de soleil me tourmenta un instant avant d’aller peupler les arbres environnants. J’étais ivre de toi ! Et les mots me manquaient ou ils ne m’appartenaient pas et j’en crevais d’envie et de soif ! Sainte nature qui ne connaît pas les mots, combien je te priais en ce moment de vertige carcéral ! Que de mots j’ai usé au son de ta lime proverbiale ! Que de rimes ont effacé les mauvais effets de la répétition ! Avec de l’eau jusqu’au bassin, j’étais si proche de l’aventure qui fait les noyés. Une carpe gicla, reflet d’épée. Et mes mains suppliaient l’eau. J’en voyais des raisons d’en finir avec le voyage, mais l’âne avait atteint l’autre rive et ânonnait tristement dans l’effort qui le retenait par les sabots, et même au-dessus des sabots, car ses genoux portaient la trace d’autres blessures dans lesquelles je reconnus ma propre douleur, ô nature, ô montagnes, Ripare bienvenue à cet endroit du récit, tandis que j’avançais, poussant des pieds sur le lit aussi meuble que le drap de mes nuits, à la rame de mes mains appliquées aux profondeurs de l’eau, avançant pour gagner le gué que le courant semblait éloigner de l’autre côté de cette nature tellement rituelle que j’en perdis la connaissance, comme si c’était la fatalité du voyageur d’être détourné de sa route par la matière même de son inspiration. Je pouvais crier, mais je ne criais point ; l’âne m’eût alors interrogé du regard et je ne me voyais pas me voir dans ces yeux témoins de ma circonstance parmi les autres, lesquels nous suivaient, car ils s’amusaient tandis que je découvrais la peau du monde auquel j’appartenais alors qu’ils se contentaient de le peupler, froides matrices de l’imagination éprise de fantaisies aussi désuètes que leurs extases empiriques. L’âne s’aventura enfin sous les arbres. Il savait où il allait. Quant à moi, je gisais au fond d’un trou d’eau, la bouche dans l’air, me pinçant le nez et l’œil à demi fermé, agitant mes jambes qui ne trouvaient plus l’assise de la réalité, mais ne criant toujours pas, car l’âne se retournait de temps en temps pour me regarder et laisser frémir ses lèvres dans l’indifférence générale. Ils empruntèrent tous le gué, soulevant des gerbes d’eau verte et jaune, pliant les herbes sur leur passage, ne criant pas mais au contraire se faisant des signes pour s’interdire mutuellement d’en dire quelque chose qui fût même une pensée. La Présidente les laissa la distancer pour prendre le temps de tremper ses fesses et gémir longuement à la morsure de l’eau. Sa merde courut jusqu’à moi au fil de cette eau qui m’environna comme une atteinte à ma dignité d’écrivain peut-être atteint de graphomanie, certes, mais tellement sincère aux entournures de ses dépenses somptuaires. Je coulais. La carpe me visita. Je ne devais pas être loin de son nid, si tant est que les carpes se nichent comme les chiens pour ne reproduire que l’essentiel de leur présence au monde et l’accommoder aux airs du temps qui ne passe plus de cette manière. Ô résultats de mon analyse, je voyais le temps et il me guettait ! L’âne fut bientôt rattrapé et ils lui passèrent le licol, raison qu’il entreprit d’exprimer en recommençant à crier de plus belle et je me morfondis dans mon trou béant d’eau. Une voix s’éleva. C’était Sancho Panza qui arrivait sur son âne. Les bras nous en tombèrent !

— Qui a dit que j’avais volé cet âne ! triomphait le Ginés au passage du gué forçant l’âne à le suivre.

 

Intervention salvatrice de Louis Marette sans lequel, il faut bien le reconnaître, nous fussions morts de négligence sanitaire alors que nous étions de riche provenance familiale et territoriale.

Tandis que les deux ânes s’entretenaient sous un hêtre aux grands bras, agitant leurs quatre oreilles pour ponctuer leurs discours apparemment épigrammatiques, ce que nous observions du coin de l’œil, car j’étais depuis peu sauvé des eaux et avais pris place parmi les autres autour de Sancho Panza qui pérorait sans son maître, ou profitait de cette absence remarquée pour nous saouler de mordantes et spirituelles remarques sur le temps et son compère l’espace qui est nécessaire pour le dépenser, midi approchait. Nous songions, sans n’en dire rien, à retourner à l’auberge du Bon Repos pour nous dépenser en prenant le temps de savourer tant de perte et si possible sans nous en adresser les reproches, car ce que les uns consomment, les autres en sont privés, comme c’est le principe fondateur de notre société, que cela plaise ou non à l’esprit. Cependant, Sancho Panza n’avait pas ce songe, tant il était nourri par ses propositions, ses explications, ses thèses, hypothèses et patathèses et n’eût été l’intervention salvatrice de Marette, nous eussions péri de faim et d’autre chose sans doute dans le courant de l’après-midi, sans attendre jusqu’au soir qui n’espérait que l’oraison de nos cadavres desséchés et renflés par le dedans comme il arrive au corps, et par conséquent à l’esprit, quand ils ne s’alimentent pas l’heure venue de le faire avant que ce ne soit plus l’heure. Si Marette, dépourvu de la flûte, ou pipeau, n’avait pas levé son verre vide et caressé la peau flasque de son abdomen, nous étions bons pour les uns pour l’enfer, comme ils le méritaient, et les autres pour le néant, car rien ne remplacera jamais le bonheur et ses places fortes. Nous le vîmes élever une médaille, croix enrubannée qui scintilla dans les reflets que renvoyaient les feuilles et les becs ainsi que la surface de diverses eaux déversées dans leurs lits, la secouer pour en augmenter les effets sur nos esprits par l’intermédiaire de cette rétine si peu utile en art, mais parfaitement adaptée à tout ce qui ne l’est pas, et interrompre le flot d’attentes verbales et adjectives dont Sancho Panza ne parvenait pas à se fatiguer tant la rencontre de deux ânes avait frappé son esprit documentaire, alors même que nous en étions à nous poser des questions avec ces mêmes yeux rendus improbables par l’appétit et la soif, ouvertures de plaisirs moins publics, mais tout aussi libres d’entraves et de mauvaises pensées, si la dignité humaine a encore un sens en ces temps d’impostures judiciaires en tous genres sous la houlette de l’action politique conçue comme prétexte à limiter la liberté d’expression, sentiment légitime, au regard de l’actualité, que l’Espagnol devait partager avec nous, car il était de ces hommes qui parlent haut quand les autres s’avisent de parler bêtement, mais sans toutefois envisager de s’impliquer dans notre vision tragique de l’avenir, laquelle commençait par la décomposition de nos apparences, ceci à cause d’une négligence hygiénique, pour s’achever dans la douleur punitive ou la déroute mentale causée par la perte des sens.

 

Où il est dit en quoi consistait l’intervention de Louis Marette, mais cette fois sans références à ses qualités rédemptrices.

L’édile de Mazères s’était mis à danser en claironnant une comptine à boire avec un curé pour personnage principal, ce qui premièrement choqua le vieux chrétien qu’était notre ami Sancho Panza, lequel interrompit sa démonstration aniséenne non sans cesser de secouer impérativement l’index qui lui servait à ponctuer l’haleine qu’il avait étrangement sèche et dénutrie, et secondement rapprocha de nous les deux ânes ainsi plus familièrement perçus comme conseillers de nos attentes citoyennes — et nous laisserons ici à l’idiosyncrasie de chacun le soin de déchiffrer le sens de leurs clés, car il n’est rien de plus vain en littérature que de donner un nom à ce qui n’en porte que par nécessité d’être distingué des autres tant que la vie va. Pris au piège de cette nouvelle conformation de la réalité momentanée réduite encore à l’espace d’une réunion impromptue, nous n’étions pas avares de signes destinés à observer le silence afin de bien comprendre ce qui rendait le maire aussi joyeux et surtout si grossier en paroles. Il était advenu que, s’étant baissé jusqu’au sol trempé d’humus à l’endroit même que nous avions foulé pour ne pas emprunter le fossé, Marette avait posé son œil jaune sur un objet à lui familier selon ce qu’il nous disait et qui n’était autre, comme nous l’avons déjà dit, qu’une médaille égarée là par son propriétaire, ce que l’hôtesse contesta immédiatement, ne laissant pas le temps au maire d’achever sa harangue, car elle faisait la distinction entre voleur et propriétaire dans des termes qui replaçait l’édile au centre même de nos préoccupations, lesquelles valaient bien qu’on s’en inquiète avant de n’être plus de ce monde et peut-être d’aucun autre si le curé de la chanson avait quelque réalité et la médaille une destination inconnue de notre livre de prières. Un dialogue fort embrouillé s’engagea entre l’hôtesse et le maire, celui-ci affirmant « preuves à l’appui » qu’il était le seul propriétaire « incontestable » de la médaille, comme s’il entendait par cette obscurité rhétorique qu’il pût y en avoir de litigieux, ou qu’il nous prenait à témoin, sans distinction d’ânerie, qu’elle était une menteuse, et elle prétendant un ton plus haut, à l’exacte octave de sa colère, qu’il était le voleur et qu’elle avait le moyen irréfutable de le prouver, car selon elle il venait de laisser tomber cette médaille à ses pieds pour tromper notre vigilance et nous prendre pour des cons, ce que nous n’étions pas comme notre nombre, sans les ânes compter, le démontrait sans autre forme de figure y compris celles des ânes. Ils allaient en venir aux mains et se rapprochaient l’un de l’autre, l’une brandissant un poêlon qui étonna notre discernement, et lui serrant ses poings autour de la médaille dont on ne voyait plus que la queue rouge comme celle d’un oiseau de passage au nom momentanément oublié, les noms d’oiseaux se multipliant avec la croissance des enjeux, comme il est naturel que cela soit, et cela était.

— Le moins qu’on puisse dire, fit Sancho Panza avec l’air de celui qui essaie de penser à ce qu’il vient d’oublier, c’est qu’on vole beaucoup dans ces parages. Je ferais peut-être bien de m’en retourner d’où je viens si je veux encore y aller sur le dos de mon âne.

— Salaud sartrien ! lança la Présidente qui s’oubliait elle aussi, mais avec de l’odeur à la place de l’honneur, comme il sied au personnes dont le siège est le ventre, au lieu que Sancho Panza s’asseyait d’ordinaire sur son cul et se sentait donc parfaitement à l’aise quand les choses, amoncelées par son maître, se compliquaient au point de lui inspirer d’autres fuites que par l’anus comme c’était le cas de la Présidente, laquelle n’a d’ailleurs pas l’honneur, en toute justice, d’être passée à la postérité, pas plus comme domestique que comme fosse d’oubli.

Marette grognait. Il avait soif.

— Je vous prie, dis-je sans prendre des airs, de ne pas user du terme « pétainiste », non point en vertu de ce que cette tarée de la dignité humaine étale au grand jour de son insuffisance cérébrale, mais parce que l’auteur que je suis, et que je serais mieux encore à l’heure de donner vie, si je puis me permettre cette exagération calculée à l’aulne de l’envie, au présent roman et à ses petits, se réserve l’occasion d’en dire deux mots dans la divagation qui suivra celle-ci pour alimenter la chronique des délits dont cet alcade est la fable, ainsi que je l’ai entreprise pour me mettre sur la trace de l’Histoire de France.

— Comme je te comprends ! dit Ginés sans ménager ses manches qu’il avait courtes, mais décisives. Qu’en est-il de cette médaille, monsieur le maire ?

— Je l’ai méritée ! répondit Marette à qui on donnait à boire car, comme il tenait fermement la médaille avec ses deux mains, et qu’il n’en avait pas d’autres, une fille l’avait débouché pour y verser un vin d’honneur qui, avec un peu d’imagination, pouvait passer pour un vin de l’amitié, comme cela se pratique dans les assemblées constituantes de la quotidienneté faite maison.

— Ah ! Ça non ! réplique l’hôtesse. La preuve est faite qu’on m’a volé ma médaille cette nuit. C’est donc Marette qui me l’a volée, comme il a volé la flûte et la culotte, et comme l’âne ne dira pas le contraire !

— L’esprit français, dit Sancho Panza, introduit l’âne dans ses oukases et je ne saurais y retrouver moi-même ce que j’ai perdu. Car l’âne ne fut point volé.

— Toute autre expression a perdu son sens et c’est ce que nous cherchons.

Qui parle ? Pendant que je revenais à moi, car j’avais perdu le fil tendu par mes compagnes et compagnons de voyage, tous joyeux lurons de la lurette, à cet instant plus assoiffés que les éponges du sommeil et affamés au point d’en perdre le sens de l’orientation utile en cas de bérézina, la médaille refit une apparition dans les mains agiles des filles qui, toutes vocations confondues, dansaient sans nuances au son de la flûte qui ne déplaisait pas non plus aux deux ânes qui bornaient cette scène champêtre semblant extraite d’un de ces vieux romans où, si ma mémoire est bonne, il ne fut jamais question d’une médaille et encore moins de son propriétaire, et a fortiori de kleptomanie. Ginés agita la marionnette qui ne vit pas d’inconvénient à prendre la parole en mon nom :

— Mes amis, dire que je comprends votre désir de vous désaltérer aux meilleures sources de la réalité, non sans en accompagner la veine des louables emprunts que nous faisons tous les jours à la cuisine de nos grand-mères, et que dire des chasses que nous perpétuons, car les plaisirs de la table sont au lit ce que la nappe est au drap, ne peut pas mettre fin à l’enquête que nous avons décrétée ce matin non seulement pour rentrer en possession de ce que ce maire nous a escamoté sous le couvert de ses représentations constituées, mais aussi et surtout pour que justice soit faite et qu’on n’en parle plus, car la parole n’appartient pas à la justice, pas plus qu’elle ne doit se soumettre aux volontés politiques, et qu’il n’est pas question de la vendre, comme font les domestiques, pour avoir de quoi vivre, tant vivre est autre chose qu’exister, comme nous le savons depuis que les salauds sont des salauds et les chiens des chiens.

— Il va nous parler de son képi, chuchotaient les filles.

— Et ma médaille ? rugit l’hôtesse.

— Oh ! fit Marette entre deux gorgées. Elle est tombée parterre ! Vous la voyez, là ? Je vais la ramasser. Poussez-vous, jeunes filles.

Et tandis que je réfléchissais à ce que j’allais écrire une fois achevé ce qu’on pourrait intituler l’épisode de la médaille, les filles entrainèrent leur patronne, ou maquerelle selon l’usage qu’elle en faisait, dans une ronde à l’orchestique pour le moins dispensée de décence, car nous vîmes plus d’une se donner à la nature sans s’y conformer, ce qui émoustilla Ginés et rendit Sancho Panza moins respectueux des canons de sa religion, la vagabonde allant jusqu’à tomber le haut de son apparence pour renaître comme elle était venue au monde, la tétine sollicitée plus que le sein contenait de bon temps et l’anus aussi mesuré que peut l’être une promesse qui ne sera de toute façon pas tenue. Hélas, la Présidente n’avait pas répondu à l’appel des ânes et nous dûmes supporter son odeur, dont il n’est plus besoin de parler, ainsi que les sentences qui lui venaient à l’esprit parce que la queue des ânes, sans qu’elle pût résister à cette sollicitation, ou parce qu’elle mentait sur ses intentions véritables, lui donnaient des idées quant à la réforme de l’organisation judiciaire et à la place qu’elle y occuperait si elle trouvait le moyen de chier dans une culotte sans en être incommodée au point de n’en jamais porter.

 

Prolégomènes à l’action poétique.

Le lecteur aux aguets, soit par système soit par conscience, ne peut pas avoir oublié ce qui s’est passé hier comme il a été fidèlement rapporté ici par ce que je suis, Rogerius, narrateur plus que personnage, ou personnage entré dans la narration pour les besoins du voyage entrepris en un temps où la rhétorique est l’apanage des imposteurs, fonctionnaires des emplois nécessaires au branlement incessant de la mécanique élective où miroitent les alouettes de la libre pensée et les profits qui s’accrochent à ses ailes pour en mythifier le vol à ras de terre, en quoi l’écrit se vend au prix de la censure et l’honneur au taux de la domesticité la plus bassement acceptée comme solution de ce qui n’a pas été posé comme problème. Dès le prologue j’annonçai ici que d’abord je rêvais éveillé, au sortir de mes lectures à la fois picaresques et hidalgues, de Lazarille à Francion, et d’une manière plus complexe en compagnie de don Quichotte et de son compagnon de voyage, car il arrive quelquefois que des personnages imaginaires prennent forme au beau milieu de la rue, ce qui n’affecte que notre comportement, les autres vaquant à leurs occupations ménagères ou s’adonnant à ce qui les minent, et nous poursuivons notre chemin en bonne compagnie, souriant à l’existence qui ne nous a pas privés, malgré un environnement conçu pour détruire de l’intérieur, des ressorts de l’action, si l’action est le seuil où il faut bien tourner le dos à la réalité pour frapper tranquillement à la porte d’un bonheur qu’on ne partagera avec personne d’autre que soi, et s’il est arrivé de surcroit qu’on ne voit plus que soi-même chaque fois qu’on se regarde, sans esprit de contemplation, dans le miroir de nos mains au travail de l’œuvre que nous signons alors, de notre nom ou d’un nom d’emprunt, peu importe alors qui nous sommes. Nous ne disons pas ici que la rhétorique est mauvaise, mais qu’entre les mains, si on peut dire, des petites gens chargés de politique et de judiciaire, telles qu’on les conçoit aujourd’hui, c’est-à-dire peu intelligentes et surtout sans culture, et nous savons que le larbin inculte est un salaud, ce vade-mecum du style devient un outil de censure et de harcèlement, car en nos vieilles sociétés la censure n’a pas prise sans persécution, veulerie dont l’élu et le magistrat, en parfaite complicité, sont récompensés au plus haut niveau de la reconnaissance administrative, médaille dont nous venons de dire un mot sur le ton de la plaisanterie. Nous ne disons pas non plus que la poétique, conçue comme l’antagoniste de la rhétorique, est le moyen de pallier les effets de la domesticité décrite ci-dessus, car alors ce ne sont plus les salauds qui s’avancent dans la crasse intellectuelle qu’ils servent à l’aulne de leur solde, mais les pédants, poètes aujourd’hui innombrables, qui passent quelquefois, aux yeux de qui les veut pardonner, allez donc savoir pourquoi, pour d’infatigables tacherons ou pire pour de pauvres pisse-copie à qui on ouvre les portes des dispositifs gouvernementaux dont la bibliothèque, souvent élevée au statut de plus-que-bibliothèque, par les artifices de la lecture publique ou d’autres singeries de la jonglerie, est un exemple pour le moins nourricier à la fois des salauds qui abusent la rhétorique et des pédants qui font de la poétique sans le savoir, ou s’ils le savent, ce n’est certes pas pour changer leur fusil d’épaule. De là il faut conclure que la philosophie est le meilleur moyen d’aménager son propre espace scripturaire, usant de la rhétorique par récurrence et de la poétique quand elle découvre. Ainsi nous ne sommes ni salauds ni pédants, poètes peut-être, mais rarement, car le roman, s’il demeure le bon moyen, et peut-être le seul, d’accéder à la poésie, n’en prend pas toujours le chemin, car il est bien souvent, ou trop souvent, nécessaire de se venger ou plus humainement de remettre les choses à leur place, renonçant à en changer le sens et les effets sur notre propre existence. Je n’ose pas imaginer ce qui me fût arrivé si moi, Rogerius, avais manqué de me cultiver à ces sources. Comment espérer quelque chose du rêve sans ces prolégomènes, étant entendu que nous ne sommes pas homme de science, mais plus prosaïquement, et donc poétiquement, sujet à des impressions et que sous ces impressions nous ne fouillons jamais, non pas par crainte de s’y retrouver Gros-Jean comme devant, mais il nous semble, et ce serait notre erreur si nous avons du génie, que nous avons plutôt fort à faire du côté des interprétations qu’elles nous suggèrent en vue, si nous sommes vraiment dans l’erreur, des constructions qui établirons notre réputation, tel ce roman que nous ne nous lassons pas de composer avec ce qui nous est tombé sous la main, à savoir les actes prohibitifs et lâches que nous avons eu à subir de la part de Louis Marette et de la Présidente, pour ne citer que ces deux exemples d’utilisateurs indignes de la rhétorique au détriment d’une poétique, celle de la satire, qui pourtant se situe d’elle-même au-dessus de toutes considérations morales, en quoi il faut bien reconnaître, Francion, qu’elle se fragilise.

 

Des faux pas du corps dans l’esprit des choses entrevues alors.

Et c’est donc partant de cette réalité construite sur les sables de l’ignorance et de l’hypocrisie que nous, Rogerius, ou moi si je suis ce que je suis, ô Iago, entrâmes dans le rêve initiateur de cette nouvelle donnée comme exemple d’un genre peut-être nouveau, bien que l’aubade y sursoie pour l’instant dans l’attente d’un appel moins convenu, ne dormant toutefois que d’une oreille et de l’autre interrogeant la surface du rêve entrevu entre la poésie et la peut-être très exacte antonymie des apparences, moment d’extrême relativité des impressions reçues, relatant des faits dont personne n’est en mesure de vérifier l’inspiration, comme ce képi, appartenant nettement au maréchal Pétain, qui coulait des jours heureux dans la rigole où voguaient les bouchons de bouteille que Louis Marette n’y vidait pas. J’eus alors assez de jugement critique pour considérer en toute clarté que je ne sortirais jamais de ce rêve. Ce que j’en dis, c’est qu’un âne me réveilla et que je fis alors la connaissance de Ginés de Pasamonte qui ne le vola point comme l’écrit Cervantès, lequel s’amuse de ne l’avoir jamais dit, car alors il se serait dédit, situation pour le moins inconfortable, mais moins instable que la sellette des équilibres trouvés dans les jeux de la mémoire avec les efforts constants de la reconnaissance, on s’en souvient, c’était hier. Et j’en pris notre petite assemblée à témoin : l’âne, celui de Ginés, car l’autre appartenait à Sancho Panza, ne portait plus le képi comme il est dit à la fin du prologue de ce roman, et ce n’était pas un fait nouveau, car depuis ce matin nous ne le lui avions pas vu à cet endroit, présence qui n’eût pas échappée à notre attention, quoiqu’en dît Marette qui continuait de chercher la médaille précédemment évoquée, mais cette fois entre les pieds de l’hôtesse qui piétinait cette surface molle naturellement compostée sous l’égide des montagnes environnantes. Avait-il, cet hilote de l’honneur fait maison, caché le képi comme il avait fait de la médaille ? Et en quel endroit de ces parages infrangibles ? Car voilà les questions qu’on se posait alors que je n’avais pas encore pris le temps de formuler celle qui devait impérativement, sous peine d’une démonstration aussi fallacieuse que les jugements de la Justice en matière de liberté d’expression, éclairer l’esprit pour reprendre en toute cohérence le cours de ce roman qui est, comme la rivière, tributaire d’une hydrologie autrement plus complexe que la première question qui vient à l’esprit quand il s’agit de se forger une opinion sur les faits qui nous interpellent de là. Je fus pris de gigue.

— Où c’est qu’il l’a caché ? Où c’est qu’il l’a caché ? (Je grattais la terre avec le bout de mon soulier) Sont-ils bêtes ceux qui m’accompagnent ! Vous l’avez vu, le képi, hier au soir entre deux bouquets de feu d’artifice. Vous avez même touché le képi entre les deux oreilles. Et parce que vous l’avez vu, et que vous ne le voyez plus, vous dites : « Où est-il ? Et s’il n’est plus là, qui l’a volé ? Et qui cela peut-il être, si ce n’est Marette ? » (Ma jambe dinguait follement) Sont-ils bêtes ceux qui prétendent me comprendre !

— Mais enfin, monsieur nous ne savons pas qui ! Laissez-nous chier autant qu’on veut ! Les uns sont payés pour ça, et grassement, car l’État est meilleur père que le Dieu qui l’inspire. Les autres payent et s’en trouvent le mieux possible du monde ! Allez raconter vos romans ailleurs et laissez-nous chercher le képi !

— Le képi ? Mais quel képi, sots que vous êtes de vouloir me donner un coup de main pour résoudre ce qui n’a même pas été posé comme question ! Il n’y a jamais eu de képi que dans mon rêve ! Prétendriez-vous que Marette est entré dans mon rêve pour me le confisquer ?

— Nuance, monsieur nous ne savons toujours pas qui, nuance ! Si le képi appartenait à votre rêve, Marette ne vous l’a pas volé.

— Que le rêve s’avance à la barre ! (Je riais avec les filles) Le rêve a été volé ! Il faut rendre au rêve ce qu’un voleur de képi lui a soustrait ! Et moi, Rogerius, pauvre montreur d’ours, pas même jongleur en ce bas monde, je n’ai plus qu’à me faire voir ailleurs comme si j’en venais !

J’étais fou. L’âne, je ne sais plus lequel tellement ma mémoire a souffert de cette péripétie récréative, me regardait comme si c’était maintenant moi qui criais pour déranger la tranquillité définitive des lieux où nous jouissions avant tout du bon air et de sa lumière florissante. Ginés tenait le cou de Marette dans sa puissante tenaille.

— Moi je crois que tout est possible, déclara-t-il. Je l’ai vu, le képi, aussi bien que je vous vois. Et pas dans un rêve que je serais bien incapable d’interpréter, d’autant que je n’en connais que le récit (Que ceux qui ont sauté ces pages y retournent ! Et que ceux qui les ont oubliées ne se plaignent pas d’autre chose que de leur embarras !) Cherchons, mes amis !

Mais disant cela, il cligna de l’œil dans ma direction, signifiant que j’avais autre chose de mieux à faire que de m’embarrasser moi-même de ces esprits qui ne valaient guère plus cher que le képi en question. Je pris place sur la souche d’un hêtre au voisinage de la berge mordue par les franges de l’eau secouée par la tête de Marette qui hurlait qu’on ne l’y plongea point parce que c’était de l’eau. Quelques verres bien placés eussent suffi à le faire parler, mais je n’en touchais pas un mot à mon compagnon de voyage, car il amusait la compagnie, même la Présidente qui recevait ces gouttes comme autant d’explications narquoises dont je ne pouvais être que l’auteur. Qu’en était-il du képi ? Marette l’avait-il vraiment arraché à mon rêve ? Ou en possédait-il un semblable et alors c’était l’âne qui le lui avait volé pour s’en coiffer pendant que je dormais sous les yeux inquisiteurs de Ginés, lequel cherchait en son esprit le moyen le plus doux de me sortir de ce que mon agitation désignait comme un cauchemar. Qu’est-ce que nous avions ri depuis ! Quelle ventrée de plaisirs ! Et ce n’était pas plus tard qu’hier, alors que nous étions aujourd’hui et que nous n’avions pas encore évoqué notre prochain départ vers quelle destination aux alizées de bon augure combinatoire.

 

Le douzième coup de midi me réveille au bon moment.

— Ce que nous vivons aujourd’hui, nous ne le vivons pas demain, et si demain a quelque réalité aujourd’hui, nous y penserons avec nostalgie, comme il est dit que nous le savons déjà.

Le douzième coup de midi n’avait pas encore sonné au clocher du village dont nous pouvions voir les fumées se dissiper dans la brise remontant la vallée quand Sancho Panza prononça ces paroles pour le moins obscures car il traduisait directement de l’espagnol par un système connu de lui seul, lequel, à ce qu’il disait sans se priver d’ouvrir la bouche pour engouffrer les viandes que l’hôtesse avait répandues sur nos tables, avait le défaut d’irriter le maître de ses œuvres, qualification fort pertinente qui nous autorisa à penser qu’il parlait ainsi de don Quichotte, mais nous le pensions seulement, nous concertant du regard au-dessus des plats fumants et des coudes qui se soulevaient dans la joie de l’instant enfin consacré à des plaisirs moins hasardeux que la critique systématique des données existentielles formant l’épine dorsale de nos accroupissements instantanés dans les moments d’incertitude ou au contraire de certitude condamnée d’avance par les principes nourriciers de la République au nom de la foi accordée d’emblée aux convictions indiscutables du Droit et aux superstitions augustes et substantielles tant de la vénération forcée que de sa contestation éclairée par les feux de la philosophie, car le chevalier errant, ou plutôt son spectre, n’était pas là pour le contredire et nous étions privés de l’explication de son absence et de l’apparente indifférence qu’affectait le valet sans cesser de nous dépasser tant en gourmandise qu’en valeur ajoutée à la mastication et à ses conséquences sur les bruits qui nous signalaient comme de joyeux et francs lurons de la luronne luronnante et luronnée. Que le lecteur inquiet de cette croissante absence se rassure en buvant avec nous sans négliger d’apporter de la consistance à ses mélanges, comme nous le faisons sans façons, car midi vient de sonner et il n’est plus question de rêver mais d’alimenter l’état d’éveil, nous retrouverons le chevalier de la Blanche Lune dans l’épilogue qui suit ce quatrième et dernier chapitre, non point pour lui donner vie ou à dire, mais parce que nous n’avons pas renoncé à en retrouver la trace universelle malgré les bégaiements pitoyables des successions au pouvoir et l’asservissement du vers et de ses cadavres vivants à la farce publique jouée par des couillons bien couillonnés et heureux de l’être à si bon marché et sans couilles nécessiter.

 

Où il est répondu à la question de savoir comment est composé le Roman comique.

Si Sancho Panza avait bonne fourchette et ne privait pas son gosier de s’y préparer en toute conscience de la hauteur de l’enjeu proposé par la table, Ginés le voisinait sans le dépasser, mais avec la même voix, car ils les avaient accordées sans flûte alors même que nous commencions à disposer nos jambes sous la nappe, et le premier cruchon fut pour eux, en toute partialité, laquelle nous saluâmes bruyamment pour protester non moins gaiment, le deuxième ne tardant pas à découvrir le bonheur que nous étions venus chercher ici, entre ces bras et contre ces poitrines, raisons de plus, en ce qui me concernait, de cesser de rêver ou de tergiverser et de remplir cette espèce de devoir avec la même hâte qu’un qui remplit son verre ou mieux encore le donne à remplir pour en admirer avec convoitise les beaux reflets de femmes employées par les divinités de l’oubli et de la tranquillité.

— Deux ânes, deux garçons ! crièrent ensemble les deux laquais de l’Art et de la Justice.

Pour prouver leurs dires, ils exhibèrent fièrement leurs attributs, auxquels je substituerai ici pour l’un la marionnette, qui affectait une étrange agonie, figure de l’Art ainsi que je le veux, et pour l’autre le vieux parchemin de ses possessions aléatoires, car le récit qui en est fait n’en démontre que la possible advenue dans un monde meilleur où l’Homme n’occupe plus la place de forçat de l’évolution, mais celle d’objet de la plus grande curiosité qui soit. Cette espèce d’allégorie me plongea un instant dans l’angoisse héritée du hasard et, pris de vertige, j’exigeai qu’on cessât de remplir mon verre et qu’on m’abreuvât plutôt aux sources mêmes de la poésie finalement acceptée comme plus que luxe, et que calme et que volupté, prière qui fut exaucée par la vagabonde, car si son cul avait toutes les qualités requises pour figurer au fronton de la poésie la plus gratifiante, elle n’en possédait pas moins un conin tantôt fait pour donner que pour recevoir, ce qu’elle et moi démontrâmes dessus la table, elle donnant et moi recevant, figure dont l’explicite fut apprécié pour ce qu’il valait. Ginés me conseilla toutefois de ne point mettre de l’usage où j’avais précédemment abusé du rêve et il me pinça comme on fait au dormeur ou au mort, indifféremment, non point pour qu’il se réveille ou reprenne vie, mais pour s’assurer soi-même qu’on sait de quoi il retourne, détail qui inspira Sancho Panza au point de réciter ceci :

— Mort ou vivant, j’ai été un rêveur, et si je ne le suis plus, c’est parce que le sommeil n’a pas de sens.

On eût dit que René Char était entré dans sa peau, mais je n’en dis rien et, ayant reçu et donné comme je disais, je repris ma place à celui qui avait profité de ma démonstration pour l’occuper, car le spectacle de la fenêtre qui la jouxtait valait la peine, comme il me le dit en riant, de voler son prochain, même si je le mettais maintenant en demeure de me payer sur qu’il me devait.

— Voler est un acte, dit Sancho en engouffrant une cuisse dorée à point, mais être volé n’en est pas moins un.

— Sapristi ! fit Ginés sans rien laisser perdre d’un fond de sauce. Je ne vois pas comment j’agis en étant volé.

— C’est parce que tu n’agis point que tu es volé.

— Je comprends cela ! Mais encore !

— Ne répondez pas à cette provocation, dit la Présidente. Agissez en justice. Elle vous le rendra.

— Salope ! murmura Sancho entre ses dents occupées à autre chose qu’à former des paroles intelligibles.

 

Entrée impromptue d’une imitation grossière du Chevalier de la Blanche Lune.

Salope, elle l’était et ne se privait pas de chier alors que nous étions à table. Elle côtoyait un Marette réduit au silence par l’occupation de sa bouche, laquelle n’hésitait pas entre le goulot d’un flacon sans étiquette et le bec d’une flûte qui n’était autre que le téton percé de la Présidente qui avait elle aussi « perdu » sa médaille sans autre explication, saynète ordinaire de l’honneur où il faut se garder de chercher du sens et surtout d’en trouver, car alors la critique n’a plus le temps ni les moyens de ménager la morale la plus communément partagée pour s’élever, selon les uns, ou sombrer, selon les autres, dans les complexités allusives de la satire accusée ainsi de dénaturer le roman et de pourrir la vie du commun des mortels, chefs dont le premier est discutable car il n’intéresse que les pédants, nombrilistes de l’occasion de se taire, qui sont légions tant en territoire éditorial que sous le couvert du secret familial, et le second sujet aux pires retournements du sens, par le biais des voies judiciaires et des exécutions sommaires par elles autorisées sans autre forme de discussion et qui ouvre le champ médiatique traversé par la loi du silence. Nous en étions là, secouant ce qui nous tombait sous la main et glissant sur les bancs pour nous regarder dans le blanc des yeux et n’en tirer aucune conclusion qui dérogeât aux principes du plaisir attrapé par la queue, car le temps valait cet or plus que toute autre possession provisoire héritée de la nature considérée comme l’objet le moins à même d’apporter des réponses définitives à nos adjurations exemplaires, et mesurant l’écart en croissance douloureuse qui éloignait nos chances respectives de demeurer un exemple aux yeux de nos descendants, moi, Rogerius, caressant les joues d’un visage que je ne reconnaissais pas pour le mien, mais qu’il m’importait de posséder avant d’aller plus loin dans le sens de l’assouvissement orchestré par ma nature et ma conformité aux usages les moins toxiques du point de vue de la tradition et de la prépondérance des reproductions sur l’invention d’un seul cri, de joie ou de terreur selon le moment choisi pour rencontrer ses semblables sur le terrain des jeux de l’amour, quand la porte, qui n’avait qu’un battant, mais bien cinq pieds de large, en comptant celui de l’hôtesse qui avait l’habitude de la tenir quand elle avait fini de l’ouvrir, Clavilègne entra, chevauché par la marionnette de chiffon, laquelle n’avait pas de nom pour ce que j’en savais alors : il brandissait les objets dans la corbeille de ses jambes de devant, étant piqué au vif par les talons de la bamboche, et hennissait à l’autre bout de la table dans la gorge déployée de Ginés qui imitait aussi le cri de la mouette et le pas de côté de tous les crabes qui ont peuplé notre enfance, comme j’en fis soit le rêve, si j’étais assoupi contre les seins qui me nourrissaient, soit le rapport dont un autre procès ferait ses choux gras par l’intermédiaire d’une Presse qui ne croyait plus à mon innocence telle que ces plages infinies en ont témoigné en leur temps. Seul Marette demeura étranger à cette vision et la porte, réduite à quatre pieds, se referma avec un bruit de ressort qui n’éveilla personne pour que la question de l’animation de ces deux pantins fût posée au moins à l’intelligence afin de donner à notre enthousiasme romanesque au minimum les limites du raisonnable, car il n’est rien de plus de plus hostile, du point de vue de la clarté facilement admise comme l’intermédiaire de la joie, que ces projections cutanées qui n’ont de peau que le nom et la douleur pour résistance. Ainsi, alors que le hennissement était l’explication de la bouche grande ouverte du cheval de bois, et que la voix même de Sancho Panza n’en expliquait pas moins que la marionnette fût douée de la parole et partant de la raison, quand bien même celle-ci fût transportée, par effet de glissement sémantique, du cerveau de l’Espagnol à ce qui habitait semblable cavité, car il ne pouvait s’agir que d’un échange de désespoir, quelque part sous les chiffons entortillés qui formait la tête de cet étrange cavalier, lequel ne pouvait avoir nom Lysis, car il ressemblait trop à quelqu’un et n’était suivi d’aucun animal portant lainage, nous éludâmes mille questions qui nous venaient à l’esprit et applaudîmes à tout rompre cette entrée en matière jugée plus divertissante qu’explicative de notre situation en regard d’une cohérence qui n’avait plus d’attrait tant nous n’étions plus, selon ce que nous indiquait le degré de toxicité acquis, en état d’intituler ce qui allait arriver, s’il arrive toujours ce qui doit arriver, même quand ce n’est plus l’heure.

 

Saynète jouée par des acteurs sans chair ni os.

S’il était impossible d’expliquer l’autonomie parfaitement imitée de la marionnette de chiffon, car aucun fil ne l’agitait ni aucun bruit mécanique, comme nous le vérifiâmes en collant nos oreilles humides sur son chiffon tournicoté, par contre il ne fut pas difficile de constater que le cheval de bois était un automate, du genre approximatif, ses bruits exagérant sans finesse les défauts de sa mécanique et les imperfections de son anatomie. Ginés nous rassura : tous les feux d’artifice avaient été tirés la veille. Nous ne risquions donc point de nous enflammer au-delà des brûlures causées à la fois par la curiosité qui nous animaient et les ingrédients moins augustes que nous finirions par nous disputer s’ils venaient à manquer, où l’intervention de l’hôtesse eut un effet tranquillisant, la facturation entretenant d’étroits rapports avec la réalité ainsi créée par nos dépassements. Nos index, d’un commun accord, celèrent nos bouches et le hennissement, qui dans mon esprit remplaçait avantageusement le cri de l’âne, qui braie quand rien ne le force à changer d’instrument, comme cela était arrivé céans, occupa désormais tout l’espace de cet odéon improvisé, lequel était construit selon les règles de la précipitation et de l’ignorance des autres règles en usage dans la profession tant de bateleur que de jongleur. Comme il est dit plus haut ici, il importait peu que la marionnette ne fût qu’une marionnette et que le cheval ne fût construit que de bois, car ce qui avait interrompu les conversations et autres activités relationnelles autour de cette table présidée par les deux étrangers, et en dépit de l’approche prometteuse de délectations soigneusement tarifées par l’hôtesse qui connaissait tous les usages comptables du pied, résidait entre les jambes de devant de Clavilègne qui les haussait comme qui se cabre sous l’effet de talons impératifs, et il déposa le tout sur la nappe, en bout de table où personne ne s’était assis à cause de la proximité de la porte, car nous étions de vieux habitués de ce genre de lieux où la raison commande qu’on ne s’interpose jamais entre une porte et les autres, au risque d’en être incessamment dérangé au cri de « Salut la compagnie ! » ou « Je suis pressé ! », dans un sens ou dans l’autre d’ailleurs. Après un instant de stupeur bien compréhensible et réglée sur notre horloge interne, qui est comme qui dirait le centre névralgique de nos perceptions les moins douteuses, nous vîmes que Clavilègne, ou qui que ce fût qui le monta dans cette perspective, n’avait rien oublié :

 

Les bons comptes font les bons amis.

Nous comptâmes trois médailles de la Légion d’honneur, deux flûtes, ou pipeaux, trois culottes, une fort encrassée et deux autres qui semblaient n’avoir jamais été portées tant elles sentaient bon le printemps, quatre licols du meilleur crû, et cinq képis de maréchal de France avec exactement le même nombre d’étoiles d’or.

La Présidente se leva, saisit sa culotte sans se tromper et l’enfila, réduisant ainsi le nombre de culottes à deux, dont une au moins appartenait à la vagabonde qui fut autorisée, au nom du Peuple français, à recouvrer sa propriété à ses dépens, ce qui ne laissa pas de provoquer des commentaires incestueux dans l’assistance. Quant aux médailles, elles furent toutes les trois distribuées, l’une à l’hôtesse, qui la caressa du bout de son sein extrait exprès pour l’occasion, l’autre à la Présidente, qui exigea quelqu’un pour la lui remettre, mais personne n’avait envie de l’approcher, même en se pinçant le nez, et celle qui restait resta sans attribution, car Louis Marette, maire de Mazères, ne la reconnaissait pas, sous le prétexte qu’il en avait, il s’en souvenait très bien, marqué l’une des branches avec un feutre indélébile sur le conseil d’un colonel présent à cette cérémonie, mais qui renonça à prendre la parole, l’ayant perdue dans un fond de verre qui n’avait plus de fond depuis qu’il avait regardé dedans. Conséquemment, il dut accepter les critiques, qui furent souvent acerbes, mais toujours justes. Demeuraient alors sur la nappe deux flûtes qui avaient perdu leur éclat et par là-même leur tonalité, quatre licols bien frottés, et cinq képis qui ne l’étaient pas moins.

— Si on retire une flûte, un képi et deux licols, constata la Présidente, l’inventaire se limite à une flûte, deux licols, toujours aussi bien brossés, et quatre képis. Est-ce que tout le monde est d’accord ?

Le berger, qui avait non Lysis comme l’indiquait la gravure maladroite qui avait passablement écaillé le vernis de sa flûte, Ginés de Pasamonte, Sancho Panza et moi-même, Rogerius, auteur de la présente relation et de ce qu’elle contient tant de parfaitement clairs que de ce qui relève de trop d’allusions circonstancielles, opinâmes de concert sans cesser de tenter d’accéder à la nourriture et à ses breuvages.

— Qu’est-ce que j’en fais ? demanda la marionnette qui n’avait toujours pas de nom.

La Présidente péta :

— Vous n’en faites rien, déclara-t-elle solennellement, car Marette peu rentrer en possessions de ce qui lui a été volé, à savoir, comme je le disais il y a un instant : une flûte, deux licols et quatre képis.

— Une flûte sans âne, se lamenta alors Marette, deux licols sans maréchaux et quatre képis sans bergers !

— Ne vous plaignez pas, fit la Présidente. Vous m’avez, moi ! N’oubliez pas que je vous fais gagner tous vos procès.

— Oui, mais une flûte sans âne…

— Ah ! Taisez-vous et sucez ma culotte, petit cochon !

Et sur ces mots, nous reprîmes nos activités autour de la table, heureux de n’avoir rien compris à ce qui venait de se passer, comme il arrive dans ces procès que l’on fait en France à la liberté d’expression qui, sous de telles contraintes, s’exprime de plus en plus mal, ou du moins de moins en moins clairement, comme cela doit être l’objectif du législateur sous la botte des exécutants, magistrats y compris, d’un pouvoir central qui n’est pas plus transparent que les satires occasionnées par ses principes fondateurs et fonctionnels. Lysis ne toucha pas à la flûte, car elle sentait, bien qu’aucune trace n’y eût été laissée par l’action de la Justice. Je coiffai le képi sans conviction, juste pour amuser les filles qui me trouvèrent canon. Seuls Ginés et Sancho paraissaient contents du dénouement et ils se levèrent de table pour aller enfourcher leurs ânes respectifs. Une voix cuivrée retentit alors, comme il en sera question dans l’épilogue qui suit, lequel ne manquera pas de résoudre de solvere le logogriphe de la troisième culotte, celle qui a échappé à l’attention du lecteur, et non point cette fois à celle de l’auteur de cette badauderie… culottée.

 

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