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Goruriennes (Patrick Cintas)
Ça faisait blblblblkrkrkr dans ma tête

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 Article publié le 26 janvier 2014.

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J’avais pas dit qu’on en arriverait là, mais tout l’monde sait que quand ça sort, et même avant, on est plus maître de soi.

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Je sentis la piqûre à temps pour prendre conscience que le voyage était hypothétique. Mon bras se mit à gonfler comme si on soufflait dedans. Je sentais cette bouche chaude et précise.

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C’était comme ça que ça se passait si on était pas accompagné par la dame assignée par le système des Concubinages Productifs. J’allais être projeté dans le présent alors que mon esprit se croyait en avance sur un passé qui, pendant une seconde infinie, était celui de l’être hypothétique que je remplaçais.

*

Je voyais. J’savais pas trop si c’était comparable à ce que j’savais déjà, mais ça entrait sans lumière et j’appréciais ce qui n’était pas de l’ombre. J’avais peut-être un peu peur. Rien de définitif. Yavait pas d’enfant pour jouer.

— Le type que vous allez rencontrer pour la première fois de votre vie est un original, alors que le type que vous êtes devenu en signant un contrat de travail est un remplaçant reproductible à la demande. Le choc est brutal. On est là pour vous y préparer. John Cicada ne ressentira aucune émotion en votre présence. Il sera incapable de mesurer votre désarroi, voire votre angoisse. IL N’A PAS ÉTÉ PROGRAMMÉ POUR ÇA !

— Maintenant que VOUS SAVEZ, redosez vous-même les conséquences. Vous allez être éjecté dans le Monde Réel, CELUI QUE VOUS NE COMPRENDREZ JAMAIS. Il est absolument nécessaire que votre cerveau enregistre toutes les informations. Sinon, TOUT SERA PERDU AU RÉVEIL !

— Une fois éjecté, vous descendrez selon les lois de la gravité. VOUS N’ÊTES PAS ÉQUIPÉ D’UN PARACHUTE. Le tarmac recevra votre bouillie de viande et d’os si vous tentez de revenir sans passer par la Procédure de Retour Imminent. Comprenez-vous qu’il est important de suivre les traces de votre prédécesseur malchanceux jusqu’au moment où sa trajectoire diffère de la vôtre ?

— J’comprends tout c’que vous me disez, les mecs !

— Préparez-vous à revenir, John, et acceptez nos plus plates excuses.

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J’avais pas lu cet abécédaire de l’élimination par l’exemple et mon esprit ne trouvait pas des raisons à la paix.

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— C’est papa. En fait, on s’est pas rencontré quand c’était le moment. On a perdu du temps avec des femmes, dont une est un homme.

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J’ai plus envie d’savoir ce qu’on pense de moi quand je cesse de penser aux autres.

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Mais comment disparaître si les gens honnêtes ne disparaissaient plus au profit des personnages historiques ?

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J’suis pas doué pour ces choses qui sont comme qui dirait des choses de l’esprit qu’on a envie de raconter et d’expliquer même si c’est pas donné à tout le monde de passer à la télé pour que les autres se sentent moins seuls.

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Je crois qu’on avait gagné uniquement parce que ces ennemis se battaient aussi entre eux. Ils voulaient diviser le Monde en autant de particularités culturelles. Il ne leur restait donc plus qu’à détruire le Monde Démocratique où la diversité des usages et des mœurs confinait à l’obscénité et au crime. J’avais reçu cette leçon d’Histoire en plein combat contre les forces du Mal. Autant dire que je n’en avais retenu que les raisons de se battre et de grimper de plus en plus rapidement sur l’échelle des réponses disproportionnées.

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Je déchiffrais difficilement depuis que j’étais plus ce que j’avais été avant d’accepter ce poste de remplaçant au pied levé. Ma pompe à merde se laissait influencer par un joint périmé au montage. Des acides remontaient jusqu’au cerveau et pouvaient plus redescendre à cause des métacircuits grillés au feu de bois comme si je devais mon apparence à l’imagerie chevaleresque coloriée par la canaille. J’arrêtais pas de demander au système de rectifier les données biographiques. Quelque chose m’empêchait d’aller au bout de mes raisonnements.

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J’étais au bord de la faillite à cause de mes sens, sauf le sixième qui prévenait sans s’engager dans la merde sociale à quoi je condamnais les autres.

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Pourquoi évoquait-on le temps passé ? Est-ce que ça allait recommencer ? J’étais censé avoir l’âge de la retraite plus pas mal d’années de jouissance du système compensatoire qui m’avait sacrément ramolli question prémonition.

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Il avait amené un chien pour la soif. J’aime pas trop les boissons qui bavent sur les doigts.

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Ça s’appelle du Temps. Ouais, ouais ! Du Temps ! Ils choisissent le plus gras d’entre eux et le plongent dans la pisse occidentale. Voilà comment ça se passe, hein les mecs ? De la graisse de gros Russe et du purin occidental, c’est du Temps !

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On était le peuple du kinoro, on parlait plus les langues mortes à force de déconner avec la littérature. Le kinoro, mec, c’est une langue qu’on parle pour dire les choses après. J’sais pas si tu saisis la nuance… Nous, on parle après. Jamais avant. Et pendant, on ferme nos gueules pour laisser parler les autres et sauver les langues mortes pour pas mourir imbécile.

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J’savais pas que les passagers regardaient le film, sinon j’aurais mieux joué. Je jouais mal parce que j’en avais marre de parler des langues mortes pour me faire comprendre, en un temps sans doute maudit où on causait mort ou encore vivant.

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J’étais pas vraiment confiant, mais ça allait, mec. J’allais bien parce que je voyais plus le mal et j’angoissais en profondeur parce que ça m’disait rien de continuer à éluder les vraies questions, celles qui revenaient à l’origine de ma souffrance et surtout celles qui voyaient à travers les murs de l’obstination et du désert. J’étais là, à des milliers de pieds de la terre ferme, au bord du vide et du noir complet, et je participais pas à la joie qui commençait à se communiquer aux ponts où les voyageurs se disputaient les hublots et les petits-fours.

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Je festoyais avec des gens pressés, participant à des conversations brouillées par des émissions de pollens agoraphobiques et de semences terroristes destinées à la jeunesse. Ces réunions en vase clos m’ont toujours inspiré la pratique du sarcasme, voire de l’épigramme.

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Paraît qu’papa était poète quand il faisait pas autre chose. Ça plaisait aux dames et pas à maman.

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Fallait que j’me fasse à l’idée que j’étais encore rien quand ils avaient planifié mon Saut et que j’étais devenu quelque chose à partir du moment où j’ai accepté de travailler pour eux.

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On était pas fait pour s’entendre. On parlait peut-être pas des mêmes choses. Dans le hublot, je voyais le temps passer, noir et pourtant facile à comprendre, surtout quand les loupiotes de la tentation s’allumaient sous l’influence du discours du Maître. Je pouvais voir les feux de camp et les adeptes qui s’y collaient, nus dans la nuit qu’ils crevaient et qui s’ouvraient pour laisser pisser sa lumière purement explicative des contentions auxquelles l’Homme présent se soumet parce que le choix se limite à la douleur et à ses crans.

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Il se passait donc quelque chose que l’Humanité était pas venue voir. J’étais encore le Témoin. Et j’avais pas la langue pour le dire parce que le kinoro n’est pas la langue de la langue. C’est juste un truc dont on se sert pour pas avoir l’air plus con qu’un élève du cours élémentaire. Ça faisait blblblblkrkrkr dans ma tête, preuve que j’allais pas bien et que j’arriverais en bas la tête la première.

 

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