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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre V

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 Article publié le 3 septembre 2013.

oOo

(C’était un jeudi. Une voiture s’était arrêtée sur le pont. Il pouvait être six heures du matin. C’était le jour de la Saint-Jean. Le même cracheur de feu attendait l’heure en compagnie du paillasse. Agnès, qui était couchée, souleva le rideau. L’Américain descendait sur la berge. Il était remonté pour aller chercher la musette. Il passerait la matinée à méditer à la surface de l’eau. Il y avait longtemps qu’il ne pêchait plus. Il se souvenait de ces miroitements. Le silence est le même. Un volet grince dans le feuillage des saules. Il n’avait pas vu la maison. Sur le pont, une enseigne indiquait la table d’hôte. On peut même coucher. Il y a un billard. Et des livres. La maison est construite sur une hauteur de fougères et de ronces. Ses pierres sont jaunes et grises. Le soleil inonde cette façade.

Une demi-heure a passé. Sur l’autre berge, les fougères sont coupées et mises en tas sous les saules. Le terrain est propice au repos. Elle a travaillé deux heures hier au soir. Elle sait se servir d’une faux. Elle a même arrangé un coin d’ombre pour la sieste. Tous les ans, elle repeint la clôture le long du chemin. Elle a comblé le fossé pour augmenter la capacité d’accueil. Elle y a jeté les pierres d’une grange. Dommage pour la grange. Il manque son ombre à l’adret. Mais personne n’emprunte plus ce chemin qui ne mène nulle part.

L’Américain se sent épié. Il essaie de penser à lui. Les feuillages sont absorbés par la lumière rose. Le bleu du ciel apparaît dans les ombres. La surface de l’eau est agitée d’insectes. Il a entendu le saut d’une truite et l’écho des bulles sous l’arche animée de reflets.

La femme ne se sent pas regardée elle-même. Elle scrute les feuillages. Elle a l’habitude de cet exercice. Elle devance toujours les désirs. Le repas est prêt à l’heure imprévue d’un besoin de détente étranger à l’attente. Elle descend rarement sur la berge. Elle connaît toutes les variations du rite. L’homme a-t-il vu l’enseigne à l’entrée du pont ? Près de l’eau, on s’exprime à voix basse et de préférence par gestes. Un doigt chuchoteur est peint sur l’écorce d’un arbre, croisant des lèvres trop féminines. L’Américain s’est arrêté une bonne minute pour en déchiffrer le message. C’est l’œuvre d’un pêcheur anonyme qui a attendu la nuit pour exprimer son désespoir sur l’écorce d’un arbre peut-être mort.

L’Américain a attendu d’habituer son regard aux courants de surface. Il a repéré le tourbillon de l’autre côté de l’eau. La veille, elle était descendue dans cette eau pour couper les fougères du talus. Elle n’aime pas ces fonds indéchiffrables. La plante de ses pieds lui inspirait des sensations d’instabilité, des glissements courts, des enfoncements incertains, des égratignures, des visites. Il faut couper l’herbe et les fougères toutes les semaines en été. Le chemin débouche agréablement sur cette aire tranquille. L’Américain devine la clôture et la ligne de fuite d’un pré parallèle.

La femme l’observe. Elle ne pense pas. Elle a peu dormi cette nuit. Le chien aboie à cause des rôdeurs qui pillent le jardin depuis deux jours. Ce matin, elle ramassera l’essentiel pour le conserver. Le chien n’est jamais entré dans le jardin, à cause des ruches. La nuit, ce bourdonnement interne le tient à distance. Les rôdeurs franchissent facilement cette limite. Il faut que tout le monde mange, se dit Agnès.

L’homme semble dormir. C’est un Américain. Il a acheté la maison du Bois-gentil. On a vu sa femme dans le jardin. Elle aime le soleil. Elle passe des heures dans l’herbe sous les fusains. Agnès laisse retomber le rideau et s’assoit dans le lit. Il sera parti avant midi. À onze heures, elle entendit la voiture s’éloigner sur la route. Elle était en train de battre la faux, comme un homme, pensait-elle.)

Le cracheur de feu me regarda en souriant : comment savais-je tous ces détails ? Il préférait l’action. Il reconnaissait facilement ces histoires. Ce sont toujours les mêmes. Seuls les personnages changent et avec eux la langue, le décor et même la manière. Le maquillage irritait mes yeux. Il crut que je pleurais et il se mit à fouiller dans la boîte à outils qu’il transportait avec lui sans jamais la quitter des yeux. Il ne se souvenait pas de cette époque. Il crachait le feu depuis plus de vingt ans. Il n’était jamais allé jusqu’au pont. Il n’avait jamais le temps de connaître les gens. Il reconnaissait des lieux, des géométries de chemins et de prés ; des assemblages de murs et de toitures, des églises, des passages aux granges. C’était un voyageur. Il dormait dehors de préférence si le temps qu’il fait le permettait.

Dans dix jours, des averses furieuses ravageraient les arbres et les toits. Il avait des souvenirs de solitude, d’inutilité, de découragement et de colères insensées. Des blessures en témoignaient. Il ne les exhibait pas, se contentant toujours d’en parler en choisissant les mots pour ne pas provoquer les commentaires. On l’écoutait rarement jusqu’au bout. Il venait de la Massa Carrara, mais n’y retournait plus depuis longtemps. Il avait appris à vivre dans les carrières. Il savait refaire surface au dernier moment. Il se souvenait de la rotation des fraises dans le marbre et ce silence l’épouvantait plus que les autres. Il comprenait qu’un homme cherchât à parler de lui, mais il ne trouvait aucune raison de parler des autres. Un câble d’acier et de diamant avait marqué à jamais son regard.

La cicatrice formait un horizon bordé d’innombrables boursouflures qui pouvaient aussi bien avoir été occasionnées par le feu qui retombait en gouttelettes. Je craignais cette pluie. Nous en avons fait l’essai une heure avant l’arrivée d’Antoine. La pluie de pétrole s’était enflammée avec un temps de retard. Des gouttes glacées se collaient à mon visage. L’air était devenu irrespirable. J’allumais ma torche rituelle dans cet embrasement. Le ciel m’aveuglait, mais cette nuit, je me perdrai dans les étoiles avant d’illuminer la place pour le bonheur de tout le monde.

— Paillasse... avait murmuré Antoine.

Je me souviens de Paillasse.

— J’aime les coutumes, avait déclaré monsieur de Vermort.

Son discours était prêt. Je ne pouvais pas le prononcer dans cet accoutrement. Le chapeau de paille me conférait un air d’idiot de village. J’avais accentué ma nonchalance naturelle. Je l’avais essayée sur la place même sans me soucier du rire des enfants. L’orchestre jouerait des rumbas. On me demanderai de danser avec une vierge pour ouvrir le bal. La vierge était élue depuis longtemps. J’aimerai l’odeur de ses cheveux. Le cracheur se tiendrait à l’écart, prêt à illuminer le ciel noir de sa folie. La vierge vivrait ce moment d’abandon avec moi puis le cracheur disparaîtrait dans la foule pour ne pas avoir à accepter son baiser sans langue et sans dents.

C’était une fille assez jolie, agréable et patiente. Elle ne s’attendait pas à échapper au baiser de Paillasse. Si c’était le premier baiser. Agnès en profitait pour cracher son venin mais ce soir, elle avait renoncé à renouveler ses critiques qui étaient d’ailleurs sans effet. Le bal aurait lieu sans elle.

C’était une danseuse hallucinée. Elle dansait seule et en marge. Critique et obscène. Jusqu’à la fin de la nuit. La vierge avait quitté le bal depuis longtemps, emportée loin des désirs qu’elle avait suscités. Et Agnès ne rentrait qu’au matin et ne se couchait pas. Le cracheur de feu était passé par le pont. La fougère était haute. Les volets fermés. L’enseigne l’avait attiré. Il se souvenait d’un dimanche ensoleillé et de conversations agréables. Le lendemain, il était retourné sur la berge pour y chercher des objets perdus. Il ne trouva rien. Il ne trouvait plus rien depuis longtemps. Il avait trouvé de l’or la première fois qu’il était venu sans intention de chaparder d’ailleurs. Il avait vendu l’or d’une bague ou d’une boucle. Il avait mangé avec cet argent. Mais on ne perdait plus l’or de ses fiançailles dans les fougères. On n’y amenait plus les femmes ni les enfants. Une femme jetait de l’appât sous les branches. Elle recommandait la patience. Il y avait eu très peu de prises la veille.

Elle avait cuisiné du cochon.

— Et elle m’a demandé pourquoi j’étais resté à l’écart, dit le cracheur de feu.

— Elle reconnaît ses ouailles, dis-je. Vous auriez dû entrer.

La cuisine est une ancienne chapelle. Elle a conservé les vitraux et le bassin qu’elle remplit de mauvais vin les soirs de beuverie. Elle a dansé toute nue plus d’une fois. Mais elle a démonté l’autel pour le transporter dans la cour. On s’y attable maintenant. En habit d’été et coiffé d’un chapeau de paille. On attend le bonheur. Il y a des endroits favorables à son apparition. Sainte-Quitterie est un de ces endroits. Vous avez eu tort de ne pas entrer pour demander à manger. Lancez votre ligne sous les saules et laissez-la filer jusqu’à la première courbe. Agnès vous épie, immobile derrière la croisée, soucieuse de bonheur et d’argent. L’huile fume déjà quand vous frappez à sa porte. Elle est prête à vous satisfaire. Le bleu d’un vitrail agace votre œil. Il change le vin. La truite revient. Vous n’avez pas eu le temps de vous ennuyer. Je suis revenu souvent sur ce chemin. Seul et désespéré. Je me souvenais de l’Américain qui n’a pas eu de chance. Sa maison du Bois-gentil est encore vivable. À côté, la maison d’Antoine qui se délabre au passage de l’automne et que le printemps renouvelle. Mais cette végétation fleurit de moins en moins. Elle s’épaissit, se boursoufle contre les murs, se répand dans l’allée, grimpe dans la grille, creuse des brèches définitives dans la pierre.

Cecilia ouvre la maison une fois par an, après la floraison des acacias que la pluie interrompt toujours. Elle fait arracher les ronces du côté de la maison Godard et semer les fleurs d’été qui colorent les talus au bord des prés. Elle ne se soucie pas de la rue où elle ne fait que passer. On ne la voit pas au village. L’après-midi, elle est dans le jardin d’Agnès pour y cueillir des fruits qu’elle mange au bord de la rivière en lisant un livre. Agnès la sert comme une amie soucieuse de sa tranquillité.

Le regard de Cecilia est fuyant. Elle parle peu. Et pour ne rien dire. Le matin, elle est au cimetière. On entend les raclements réguliers de sa petite truelle. Elle va chercher l’eau dans la rigole. Elle pose un pied sur l’écluse rouillée et plonge le seau dans l’eau tranquille. Elle se lave les mains dans le seau qu’elle a posé sur une tombe dont elle n’a jamais lu les inscriptions. Elle se rafraîchit le visage avec la même eau qu’elle finit par jeter sur le marbre abandonné. Je ne la regarde pas vraiment. Je la suis de l’autre côté de la rivière. Elle ne me voit pas. Agnès l’appelle du haut d’un verger qu’elle entretient pour son usage alors qu’il ne lui appartient pas. Cecilia sourit. Elle n’a pas le temps ce matin. Elle a des ouvriers à la maison. Elle ne viendra pas cette après-midi.

 

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