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Chapitre II

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 Article publié le 6 mars 2006.

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Bégnard était en grande conversation avec le cadavre saignant du marlou. Il lui parlait comme à un vivant, fouillant ses poches et y trouvant ce qu’il y cherchait. Il mordait une petite lampe de poche dont le faisceau balayait le visage éclaté du mort qui demeurait muet malgré tout l’humour que Bégnard mettait dans ses propos. Frank n’entendait que la voix goguenarde du flic qui, pour se faciliter la tâche, soulevait de temps en temps le cadavre par la ceinture. L’autre s’arc-boutait toujours sans broncher. Frank caressait la crosse moite du P32, attendant le moment favorable pour surgir dans le dos de Bégnard qui pour l’instant menaçait de lui faire face, tant il se démenait, visitant plutôt deux fois qu’une les cachettes du marle qui n’avait pas que des poches. L’inspection de l’anus prit du temps, un temps que Frank mit à profit pour évaluer la distance. Il était un peu myope et la conjonction de l’obscurité et du faisceau lumineux que Bégnard risquait de braquer sur ses yeux le rendait hésitant quant au temps qui lui serait nécessaire pour maîtriser Bégnard sans se faire blesser par le revolver qui ne manquerait pas de remplacer en une fraction de seconde la petite lampe de poche. Il y avait bien dix minutes que Frank assistait à la fouille systématique du cadavre. Il avait d’abord attendu trois minutes dans l’espoir de voir l’équipier de Bégnard. La curiosité l’emportait toujours sur l’action chez Frank. Il voulait savoir qui était chargé de le filer jour et nuit. Il savait pourquoi, mais ça ne suffisait pas à satisfaire son désir d’identifier les missionnaires. Il n’en voyait qu’un pour l’instant et ne pouvait pas agir sans savoir où l’autre se cachait, attendant sans doute de réduire à néant cette nouvelle tentative de se débarrasser d’eux par la force, une force meurtrière que Frank portait en lui comme le produit légitime de son angoisse et de son instinct de survie. Il n’avait jamais trompé personne et depuis, on le surveillait de près. Il les avait ratés une première fois et ils en riaient ouvertement, mais comment savoir qui est qui dans une brigade où personne ne sait qui est l’autre, quelle est sa mission et son degré de réussite.

Bégnard était un crétin qui ne savait pas lire, aussi jetait-il les papiers dans l’herbe noire sans s’y intéresser. Il cherchait quelque chose de plus consistant. Ces flics magouillaient dans toutes les possibilités de s’enrichir sans avoir à s’expliquer clairement. Des explications, ceux qui avaient "réussi" ne pouvaient pas ne pas en donner, mais c’étaient des explications de circonstances bonnes à mettre entre les mains d’un juge qui en savait long sur l’existence et qui ne s’intéressait qu’aux retombées clairement reconnaissables, comme peut l’être une émission de télé ou un bouquin rempli de révélations sur l’être justiciable et sur les rouages de la justice administrée en temps de démocratie.

Frank fouillait l’ombre sans y trouver le second couteau. Bégnard ne parlait qu’au mort, n’en finissant pas de fouiller, de retourner, de déchirer, de plier pour dénicher ce qu’il savait être en possession du cadavre. L’anus ne contenait rien de ce genre. Il lui adressa une insulte et laissa retomber le corps qui se plia entre ses jambes. Il souleva un pied pour se libérer de cette étreinte, l’enfonçant au passage dans le ventre mou.

- S’il faut que je t’ouvre, grogna-t-il, je t’ouvrirai.

Il s’immobilisa. Il venait de percevoir la présence de Frank, un souffle, une odeur, un rien que Frank avait laissé échappé de l’étreinte où il se tenait lui-même. Le second devait en faire autant, plus facilement aux aguets compte tenu de sa position indécelable. Frank scruta l’obscurité. Bégnard tenait son révolver contre son foie, bien ferme, la détente facile. Ce demeuré avait la réputation de ne jamais manquer ce qu’il visait. Frank visa la tête et toucha la poitrine. Bégnard poussa un petit cri de chouette et alla valser dans un buisson. Frank se précipita dans le coin le plus noir qu’il venait tout juste de repérer. Il se cogna à quelqu’un qui se coucha face contre terre sans chercher à riposter.

- Ça va, Frank, dit le couché. C’est moi, Hautetour. Je peux me retourner ?

Frank jeta un oeil rapide vers le buisson où Bégnard continuait de geindre. Hautetour éclaira sa face aigrie avec une lampe de poche du même modèle.

- Je sais ce que vous cherchez, Frank. Mais vous ne le trouverez pas ici. Je peux me lever ?

Frank fit non du révolver qui devenait une savonnette dans son poing.

- Faut-il que j’sois un sacré loufiat pour qu’on m’assigne un chef ! lança-t-il dans la nuit qu’il n’arrivait pas à secouer comme eût pu le faire la trompe d’une locomotive de son enfance, quand ils habitaient dans l’ancienne usine de voilettes et que son père servait les touristes à la terrasse d’un café chic pendant que sa mère se soignait dans le couloir d’un dispensaire.

Il flashait dangereusement. Mais l’écran que lui imposait sa mémoire était muet. Hautetour se releva, tirant sur la manche de Frank pour s’aider.

- Vous feriez bien de ranger cet outil dangereux, dit-il à la nuque de Frank qui surveillait le buisson d’où sourdaient les gémissements de Bégnard.

- Je voulais que ça arrive, dit Frank dont la voix ne voulait plus couvrir le bruit environnant. On a de ces désirs impossibles à détruire...

- Bégnard est en train de crever, dit Hautetour qui se tenait toujours dans le dos de Frank, n’agissant pas, et Frank qui attendait ce moment pour en finir avec cette mauvaise période de son existence.

- J’aurais pu vous crever vous aussi, dit Frank qui donnait des signes de tranquillité maintenant.

- Moi, je n’ai pas l’intention de vous tirer dans le dos. Ça vous épate ?

- Ce qui m’épate, c’est qu’ils aient pensé à me faire suivre par un chef. Ça oui, ça m’épate. Je vaux mieux que ce sacré Bégnard qui va s’en tirer et m’en vouloir jusqu’à la fin de son existence de pauvre type.

La tête de Bégnard apparut dans le fourré. Il articulait quelque chose à l’adresse de Hautetour qui ne faisait rien pour lui faciliter ce qui était peut-être un dernier instant.

- Ça m’embêterait vraiment qu’il crève, dit Frank. Vous serez deux à témoigner de... de...

De quoi ? D’être un flic pas comme les autres ? Un flic qu’on surveille pour une raison sérieuse ? Ils avaient songé à un chef comme Hautetour, le meilleur sans doute, pour le suivre et chercher à savoir tout ce qu’il leur cachait depuis qu’il était des leurs.

- C’est pas grave, gémit enfin Bégnard. J’suis juste touché là.

Il désignait vraisemblablement une côte qui le faisait atrocement souffrir. Sacrée côtelette ! Elle devait être en acier. Hautetour poussa enfin Frank qui s’abandonna à ce qui n’était pas encore une contrainte.

- Salaud ! lâcha Bégnard qui exhibait la déchirure noire de son blouson.

Frank tenait encore le révolver, mais c’était maintenant une vraie savonnette et Hautetour lui conseilla tranquillement de ne pas s’en servir contre un homme blessé qui de plus était marié et avait des enfants. Frank n’était rien de tout ça, il le reconnaissait chaque fois qu’on faisait allusion à sa vie privée. La tête de Bégnard se colla contre sa joue, lui communiquant une insane chaleur de gant mouillé.

- Si tu m’avais tué... commença Bégnard.

Sa tête était agitée de spasmes. Il la retira. Une tête qui venait de parler à un anus. Le père de Frank interrogeait les poulets de cette façon, mais à deux doigts de les cuire, parce qu’il adorait un croupion bien grillé et n’ayant rien perdu de sa substance.

- Vous tombez bien, Chef, gloussa Bégnard qui retrouvait sa joie de mauvais élève. Il a eu Jasmin. Le pauvre n’a pas eu le temps de faire ouf. Ce salaud...

Le marle s’appelait Jasmin, pensa Frank en essuyant une de ses mains sur sa cuisse.

- Jasmin était le coéquipier de Bégnard, expliqua Hautetour.

Frank parut déçu. Il l’était. Devant la grille du château, le comte n’avait donc pas insulté Hautetour. Si Frank comprenait bien la situation, le comte avait insulté Bégnard, qui le méritait, et... Jasmin, un proxoflic au service du Renseignement Interne. Bégnard était un papaflic et l’autre abruti un proxoflic. Qu’est-ce qu’il était, Frank ? Un oiseauflic ?

- Il est plein, dit Bégnard que l’état mental de Frank réduisait au respect de la maladie.

- Ça va ! dit Hautetour. K. m’a appelé. Elle savait que vous reviendriez sur les lieux, Frank. Je suis arrivé à temps.

- Presque ! couina Bégnard qui contemplait une esquille sur sa peau.

- K.? fit Frank.

Hautetour disparut pendant une seconde puis reparut avec une torche puissante qui éclaira entièrement le cadavre de Jasmin.

- Achevé, dit Bégnard, il l’a achevé !

Frank aimait bien achever, mais il était trop occupé à penser à K. qu’il ne connaissait pas. Un nombre forcément limité d’agents du RI s’appelaient par leur initiale suivie d’un point. Une sorte de privilège. Ils étaient toujours les premiers sur les listes, ou les derniers si la liste ne promettait rien de bon. Frank n’était pas peu flatté qu’un pistonné fît partie de l’équipe chargée de le surveiller. Hautetour avait dit : elle. Frank jubilait. C’étaient vraiment tous des cons.

- Anaïs K., rectifia Hautetour avant que Frank fût aux anges. La copine de Jasmin.

Il y avait combien de noms de fleurs dans le dictionnaire ? Une chose que Bégnard ne pouvait qu’ignorer. Une nouvelle classe de pistonnés. Jusqu’à quel point avaient-ils épuisé les ressources du dictionnaire ? Frank éclata de rire.

- Ça fait rire que toi ! geigna Bégnard qui se tenait la côte du bout des doigts.

- La prochaine fois, dit Hautetour lui aussi gagné par le fou rire, piquez votre adversaire, ça lui laissera une chance de s’en tirer avec les honneurs du ridicule. Vous avez trouvé ce que vosu cherchiez, Bégnard ?

La question laissa pantois le papaflic qui sembla ne plus souffrir autant.

- Je cherchais rien, Patron, bégaya-t-il. Je voulais juste m’assurer qu’il n’y avait plus rien à faire.

Il parlait déjà comme un rapport, le Bégnard. Hautetour l’éclaira violemment.

- Vous cherchiez un dernier souffle dans son cul ! beugla-t-il.

Il démontrait une fois de plus qu’on ne la lui faisait jamais. Frank fit pirouetter son révolver d’une main à l’autre. Il suait moins. Il avait même cessé de rire. Bégnard n’avait rien trouvé. Il en était témoin.

- Vous comprendrez, dit Hautetour comme s’il s’adressait à un interlocuteur choisi parmi ses relations extraprofessionnelles.

Bégnard regarda Frank pour lui indiquer que Hautetour venait de lui faire une fleur en lui promettant une explication hors service. Ça n’arrivait pas à tout le monde.

- Je cherchais rien, Patron, essaya encore Bégnard qui faiblissait à vue d’oeil.

- Mais vous avez trouvé, siffla Hautetour.

Frank s’approcha pour regarder dans la main que Bégnard tendait comme un pauvre. Une puce ! Il l’avait trouvée. Il n’était pas si bête que ça ! Hautetour se mouilla le bout de l’index pour l’y coller. Il l’examina à un centimètre de son oeil droit. Une puce véritable. Un original, pas une copie. Bégnard et Jasmin avaient des relations. Frank n’y était pour rien. Il pouvait s’en aller. On ne lui poserait plus de questions à ce sujet. Hautetour était sincère, oui.

- Ne faites pas trop de bruit avec votre pétoire, dit-il. On se revoit demain.

Frank lui opposa un visage plat.

- Pour les explications, souffla Bégnard qui ne souffrait plus du tout.

- Demain, c’est ce matin, conclut Frank qui en avait sa claque des raffinements.

 

 

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